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1
biiiJJOTHÈQUE GUILLE-ALLÈS.
Ce Livre peut être gardé Jeux seiiiaiiies. Si au bout
(le ce terme aucune personne n'en a fait lii demande il
{|i peut être gardé pour luiit ou tiuinze jours de jilus ;
y mais a'urs il faut iju'i) soit de nouveau iiircrit dans le
'^ registi ;j du Bibliothécaire.
Une amende d'un sou par jour, sera réclamée de toute
personne qui gardera un'livre au delà du terme spccilié.
Les Livres de cette Bibliothèque ne duivent point
être confiés à des entants ; ils doivent être prutcgés
contre la nhue en les prenant à, domicile, et eu les
,-, rapportant à leur local. Dans le cas où un ouvrage
m serait perdu ou endommagé, on eu reclamera la valeur
\\ entière.
/
M
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£^.^6^ . . - n / c^ 3t^ /^ii]
U.
SUPPLÉMEiST AU N^ 52 DU SEMEUR. "^
LE SEMEUR
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DE L'IMPRIMERIE DE SELLIGUE.
BVE D£$ f£l'N£VRS. H* l4-
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Journal Hdt^tett.i',
POLITIQUE, PHILOSOPHIQUE
ET LITTÉRAIRE.
Le champ , c'est le monde,
MlTiH. XIII. 38.
TêME PMEMIEE»
DV i" SEPTEMBRE i83i AU 3i AOUT i832.
AU BUREAU BU SEMEUR, RUE MARTEL, K" 11.
1832.
•V^%\ ,S^-VfMX^
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VVV\VVV\\VVVV\VV\\X\U\\WV\'VV\iVV\\'\W\\\\\\V\\\\\XaV\X\V\V\U\V\VVXV\UXXX\\\\\\\V\\\\\\TtVmV\V'l\'l\lVV\\\\V\i\\\'U\'V\VV
TABLE
DU TOME PREMIER.
Du i" septembre i85i au 5i août 1802.
rages.
IsTEODrCIIOX.
REVUE POLITIQUE.
De deux manières de traiter les questions qui se rattachent à la poli-
tique 3
De la liberté g
la Pologne i^
Exposition de nos principes ib.
Du mandement de l'archevêque de Paris aS
Des projets de loi sur l'organisation coniiivjnale cl sur l'organisjlion
départementale 2)
Liberté de la presse. — Journaux 3i
Droit de grâce 3i
Appel aux hommes dioits et éclaires des différcns partis poliliques. .
Les hommes du passé 33
Le parti du présent 4 ' i^' 49
Le parti de l'avenir 65, 8 1.89 et <)7
Réponse à une objection i'm
Résumé 1:2g
Les trappistes de la Meillcray . 47
Rejet du bill de réforme en Angleterre 48
Dune assertion de M. de Tracy 6 j
Morl. de Capo-d'IsIrias 72
Infraction à la liberté religieuse ii.
Bulletins 73,81,97
Siu- un fiiux principe émis à la tribune , au sujet de la proposil.mi
de M. de Bricqueville, par M. Sjlverte gj
Du formalismi! politique ii3
Épisode des journées de Lyon un
Coup-d'œil sur l'année qui vient de finir iS-^
L'homme , dans nos assemblées législatives t^3
Appel aux amis de la patrie et du Christianisme siu' l'importance de
l'Evangile pour la prospérité et la perpétuité de nos institutions
libres, par le docteur Brow.>lee 161
Actes de la police et de l'autorité judiciaire contre les Saint-
Simoniens 168
Compte-rendu de la justice criminelle pour :83o 177
Des rigueurs contre la presse ib.
De la libellé religieuse i-S
De la proposition de M. Portails d'abroger !a loi qui oràoan\' l'ob-
rJ3«.
servalioii des fêtes et dimanches. . * . . < igi
Discussion sur le budget des cultes. . '.''.".■'»'.■ .... 198
De l'observation du dimanche , considérée sous le point de vue
politique 201
Sittiatiun enmai iSSa a^Si
De la crise politique en An^lelirre 2S9
Progrès de la révolution en Angk-tei re 297
Situation au commencement de juin i?32 3i3
Restauration sociale 3i3el 3i<j
Evénemens des 5 et 6 juin i832 32 1
De la révolution anglaise de i832 ,. . . . 022
De l'arrêl de la cour de cassation * . 345
De; révolutions 353
De la taxe des journaux en .Vn^lt le rj. 35^
Du protocole de la diète de Francfarl ■ 36i
Lettres de la ProviccC.
N° I. Des rapports du Cliristianisme avec les intérêts du
jour 3C(,)
N" H Le calb'ilicisme est- il ou non favorable au dévelop-
pement de la vraie liberté? 377
N°III Le protestantisme a-t-il a,iiorlé dans le monde
chrétien des principes de révolte et de licence? 3S5
N" IV.VetVl. Examen de celte question : Pourquoi la révolution
de juillet a-telle Iromiié les espérances de la
natioii 3g3 , 4oi et 4"9
PllILOSOPIliE RELIGIEI.se.
Quelle est lo doctrine qu'il nous faut? 12
Le vrai Dieu 1 T
Fragment traduit •de l'anglais 16
Dteu s'offre à tous les hommes par la foi il>.
De la recherche de la vérité 22
Discours de M. U. Everett, magistrat américain, sur les rapports
de la religion avec l'e-^pril du sièvle. . . .■ 29
La première des études 3i>
Le Christianisme aurail-il succombé sous les coups de la philoso-
phie? 53
ParjUèle entre l'homme sauvage et l'ho.iime ci\ilisj '7
Le Côraclère chréliin.
1" article. — Les différcns trai's 'lonl il se coinpo'e. . - 'C
VI
TABLE
Pogcs.
•i' arllcle — Pi-iiicipcs qui tend, ni à le former io8
3° article. — Sa perfection d msla personne Je Jésus-Christ. iS;
Les (leu\ vies ii8
I.'I\]carn:ilioii 126
Discours , par A. ViNF.T i4oeli49
De l'appliralion de la mélhode d'observation et d'induction à la théo-
logie chrétienne 1 ^3
Discourschrcliens, p:.r J.-H. GranoPierbe i65
Réponse à une objection ijS
I,'exislence du mal iSi et 188
Quelques réflexions sur la loi morale 2o5
L'ccuvre de Dieu pour l'homme 24^
Ru péché et de ses conséquences 253
Du Cljristianisme de M. de CmTE.iuriniAsn , dans ses Eludes His-
toriques 2G I
Pensées de Thomas Adam 2^2
Des rapports entre la morale chrétienne et le dogme chrétien. . . 27G
I/Évangile 286
Le choléra-morbus. — La cause de cette ép'démie. son but et le
moyen d'en cire délivré. {Fragment d'u'i discours prononce
dans une ville de pra'ince, lors de l'apparition du choiera). . 290
Considérations gén.Tjles sur la source du paganisme 393
Un conseil 3o3
Origine du panlhéisiue et du poK théisme 319
Fragmeis d'Edouard Payson 32o
Dicueît am jur ! 35i
De la connaissance de Dieu 358
Le chemin dj retour 36o
Le chrétien de nom accusé par ses pensées. {Fragment inddit de la
0.' édition des Discopns de M. VI^■ET.) , 365
De i!eax ordres de vérités religieuses 3^4
Fragmens du discours p-oiioncé, le îgjuillet.parM. GrakoPierre,
dans la chapelle chrétienne des Galeries de Fer, à l'occasion di
l'anniversaire de la révolution de i8jo 387
La nécessité de devenir enf,ins. [Fragment inédit de la a' édition
Jci DiscoBRS de M. Vixet) 399
L'honnéle homme l\\5
PHILOSOPHIE,
Programme d'un prix de 3oo fr. pour la meilleure réfutalion de la
doctrine Saint-S monienne , considérée dans ce qu'elle q de con-
traire à la moiale chrétienn" 22
Résultat de ce concours . 354
Statistique des Idées morales 25
D& la doctrine de Saint-Simon. > 28
L'Utilitarisme 38 , 60, 78 et 8;
Catholicisme etProteslanlismc 94
Du respect des morts considéré comme preuve de l'immortalité de
l'âme l32
Rili-ions de llndostan i'/\, i83 et 191
Dieu, pur Esprit. — Premier fiagmcnt il'une Lettre à un p.inlliéfste . 220
La déchéance de l'homme. — Second fragment d'une Lettre à un
panthéiste 228
Le Christianisme dans ses rapports avec le sentiment. — Troisième
fragment d'une Le '.Ire à un panthéiste 235
De l'mfluence pliil isophique des éludes orientales 3'|3
De; lacunes qui existent dans les métliodcs philosophiques modernes
qaant aux études religieuses .';'(7
f)c5 rapports de la doctrine de Confiiciusavec la doctrine chrélienne. .'iSa
PSYCOLOGH'.
De la femme et de ses dcslinci-s moraics a'ig
De In connaissance de soi-même 3i-
De l'horicur de l'âme pour le vide , par TnoMAs CriVi.MERs. . . 340
De- rapports de l'homme avec le monde visible et le monde invisible 391
Pages.
APOLOGÉTIQUE.
Quelques mots en réponse à celte question : Est-il vrai q le le Chris-
ti.misme soit sorti de l'Ecole de Platon.' 213
BIOGRAPHIE.
Félix Neft. loî
LITTÉRATURE. POÉSIE.
Le Choléra-morbus. A M. Barthélemt, en réponse à la xxi* li-
vraison de la Némésis 4^
De la poé.ie sacrée i38
Letire de M. de Chateacbriakd à la Revue Européenne. . . Jl^^
Le .1/ani«cn< î'crt , par Gdstave Drodineac 193
Tfei'Ke £rtc^c/o/^L''t/(<7ue, recueil mensuel 214
Réflexionssurl'état actuel delà scii-nccdela liltéralure et des arts. 269
Nouveau dictionnaire chinois 28S
D'un article de la Revue de Paris 3ii
Bibliographie des lits Sjndwich • • 32?
Les feuilles d'automne , par \iCTm Hoco 33/j
M. Klaproth et le dictionnaire de M. Morrisok 33f
Esquisse morale et politique des Etats-Unis de V .Amérique du
Nord, far Achille Mdrat 33^
Discours sur les rapports de là religion avec les sciences, par
Padmier .■ 36 1
Travaux philologiques de M. Gericke , . . . ^-/
Za i'i'//et/« i?ç/ù^c , rêve philanlropique 4''i
SCÈNES DU MONDE ACTUEL.
Confe.-sions d'un jeune homme :
Chap r'. — Mes premières années 2i-
Chap II — Adolescence. — Départ pour l'Académie. . 22!
Chup. III. — Séjour à l'académie 233
Ch.ip. IV. — Retour dans la maison paternelle. . . . i5i
Chap. V. — Un an et demi d'esclavage 27;
Ch.ip. VI, — Catastrophe 28^:
Chap. VII. — Le Frère Mor.ive 29!
Chap. VIII. — L'incrédule et le chrétien 3o'
Çliap. IX. — Un chapitre d'apologétique 4*"^
LÉGISLATION.
Du projet de loi pour la révision partielle du Code pénal. ... ?
Du droit pénal u
Enquête faite parla Société des Prisons desEtats-Un'S sur l'empri-
sonnement pour dettes 1''
Tribunaux if
Abolition delà peine de mort. — Letire de M. de Sellox sur ce
sujet 63
Leçons sur les prisons . présentées ea forme de cours au public de
Berlin , en 1827 , parle docteur N. -H. Juims Si
Décision de la Cour de cassation favorable à la séparation de l'É-
glise et de l'État , . 88
Du projet de loi relatif à la contrainte par corps 9^
Histoire des colonies pénales de 1 Angleterre dans 1 Australie, par
Erïest de Blosseville ii5et 124
Du mariage des prêtres 240
Singulière loi du Wexjqu; contre le duel ■ 288
Efforts pour l'idjol lion de la peine de mort en Angleterre . . . 3 |4
De quelques cfforls pour l'abolition de la peine de mort en .\ngle-
tcrre 345
Loi de l'Etal de Virginie contre le duel 36o
DU TOME PREMIER.
>'ij
[BERTÉ B'ENSEJGNEMKNT. INSTRUCTION
PUBLIQUE. ÉDUCATION.
ede M. Cousin en Allemagne, pour recueillii- des observa-
s sur l'état de rinsliiiction publique d;ms ce pays. ... 7
, employé aux Etals-Unis pour répandre l'instruction à pnu
xais : 8
ins relatives à la liberté d'enseigiument 24
mnatiou d'un artisan convaincu d'avoir enseigné à lire sans
irisation '*•
le la Cour de Paris dans l'affaire de l'i co'e librs , fondée [sar
. De Coux, Lacordaireet Monlalembert 32
é d'enseignement à Genève 4"
liberté d'enseignement, par Prosper Lucas 44^^74
ation pour l'instruction du peuple 56
clion des sourds-muets dans l'institut de Surry (Angleterre) . ib,
ojets de loi sur l'instruction primaire 64 et i3(j
ention irrégulière du Ministre de l'Instruclioa publique dans
iication religieuse 80
jbémiens de Friederichslohra 1 34
d'bisloire de la philoiiophie moderne ,_ par M. Jouffrot, 1C7
Ipbabet à cinq cent mille exemplaires 198
atioD pour répandre l'inslruclion à la Maitinique .... 28S
> d'enseignement mutuel dans les Iles Ioniennes 3 12
liberté des éludes 352
géographiques murales 392
TRAITE. ESCLAVAGE.
bolition de l'esclavage, à l'occasion de la proposition de M. de
ey sur l'élat des personnes dans les colonies 10
;ipalion d'homme? de couleur libres 48
rcLilifs à la traite des nègres 55
•enla'.ion des fers employés pour la traite ib.
rations sur les Antilles Françaises , par A. de Lacharière, dé-
lé de la Guadeloupe 68
des nègres français aux libérateurs de juillet , par un avocot
Cour royale de Paris ib.
i en faveur de l'abolition de l'esclavag^e i6o, 232
ilonies , avant et après la révolution de i83o, et observations '
velles sur le régime qui leur convient , par L. Fabien. . . iG3
lés ou Libres de Savane : réclamations en leur faveur, par un
mie de couleur ib.
nlion entre la France et l'Angleterre pour ta suppression de la
te des nègres i rG
itèmede colonisation suivi parla France. Aljer. Par M. A. C.
Lacrarière inS
ionie de Libéria i()4, 200
é pour le rachat des négresses esclaves dans les colonies fran-
cs 208
ides noirs 224,368
valions sur les projets de lois coloniales , présentés à la Chara-
des Députés , par Bissette ib.
pport de INI. de Tascher sur une pétition relative à l'esclavage. 240
avage au Brésil 262
ite de la Chambre des Députés sur une pétition relative à l'es-
fage 280
avage dans les colonies anglaises 3o8
malion de MM. les Délégués des colonies françaises , à l'occa-
a d'un article intitulé ; L'Esclat'age dans les colonies an-
lises 32^
e de MM. les Délégués des colonies françaises à M. le Bédac-
ir en chef du Semeur 344
nution de la population esclave dans les colonies à sucre de
ngleterre 36o
ÉCONOMIE PUBLIQUE.
Lettre de J. Fennimore Cooper au général Lafayclte bur les dépenses
pubUques des Etats-Unis d'Amérique i47
HISTOIRE.
Le Christianisme et son histoire dans leurs rapports avec l'époque
actuelle. — Extrait de la première li çon du cours de M. Mïrle-
d'Acbigné .sur l'iiisloire de la réformatjon en Allemagne. . . . i6y
Les trois religions. — Extrait de la dernière leçon du cours de
M. Merle d'AcbigkÉ 277
Histoire ancienne et moderne de l'Eglise des Frères de Bohème et
de Moravie, par A. BosT , iSij
Les disciples lidèles de l'Evangile dans les siècles du moyer-âge :
Vil* siècle. — Jean l'Aumônier 207
Vlll° siècle. — Le vénérable BèJe 2i5
IX'siècle.— Claude de Turin ib.
XV siècle. — Les [.retendus Manichéens d'Or-
léans et d'Arras. '. . . . 228
XII' siècle. — Bernard de Clairvaux ib,
— Pierre Vaido et ses disciples. . aSi
Xin° siècle.— Louis IX 223
— Les Vaudois et les Albigeois aSg
Les chrétiens dans les calamités publiques 246
Petite bibliothèque des Pères de l'Eglise, parGoxTHiER. . . . 867
Episode du séjour des prisonniers anglais en France 372
GÉOGRAPHIE. VOYAGES ET NOUVELLES
GÉOGRAPHIQUES.
Voja^-e de M. Madden en Turquie , en Egypte , en Nubie et en
Abvssinie 26et 3y
Voyage de MM. Zwick et Schill parmi les tribus de Kalmoufcs du
gouvernement d'Aslracan loi et 110
D'un Musée ethnographique i3G
Traditions de Hawaii (Owhjhee) sur la mort du capitaine Cook.. . i56
Vovage de MSL Tomlin et Gulzlaff dans le royaume de Siam. . . iS5
Voyage en Kussie, lettres écrites in 1829 , par LÉo.\ Re.vocaru de
BnssiÈRE 2oy
Passage de la Cordillière du Chili, [lar Sir Hehr\ Verney. . 221 et 228
Souvenirs d'un séjour au Chili, par /c mc'/rte 23761243
Les Pampas de l'Amérique du Sad, par h même 2^1
Mœurs des Olahiliens 247,255,271,37961303
Les kuouteurs russes aSa
Service des postes en Russie 24-8
Un enterrement russe 272
Voyage de M. Hartley en Grèce et au Li'vant 293 et 3oi
Progrès du Chri.-tianisme à la Nouvelle Zélande- 29(1
Voyage de M. Stewart aux Iles Washington. 3i5, 325, 33i, 341 et 349
Institutiou.s formées au Cap de Bonne-Espérance 344
A'oyage de deux missionnaires français parmi des tribus inconnues
du sud de l'Afrique 37(1
Voyage au Congo et dans l'intérieur de l'Afrique équinoxiale , par
J.-B. DOCVILLE 38o
Prohibition de l'opium en Chine 384
Journal d'une expédition entreprise dans le but d'rxplorer le cours
et l'embouchure du Niger, par Richard et Joum La.\der. . . 397
Diligence en Egyplf /[oS
Les Chactas de l'Amérique du Nord. . 4''^
HISTOIRE NATURELLE.
Des différentes races humaiuet 154
TABLE DU TOME PREMIER,
MÉDECINE PUBLIQUE ET PRIVÉE.
, 5 1 1 36
.\ Le Chnlcra-morbus
Tableau comparal.f des personnes altcinles du .l.olc.a . guér.es et
décédces dans pluMeurs villes de l'Europe orientale 7
Le choléra -morbus à A'ieniie -^
Le cboléra-morbus en Angleterre
Quelques détails sur le choléra à Berl n 9^
Nécessité des ambulances pour le traitement du choléra. ... 248
Progrès du choléra dans les départemens 28
De la peste noire du xiv' siècle '7
Considérations sur Vhisloire médicale et statistique du cboUra-mor-
bus de Paris, par P. Gaffe 9^
INDUSTRIE. COMMERCE.
De l'exploilalion des pierres à fusil '°^
. .■ ... 120
Machine a excavation.^
D'un mémoire adressé à l'Acad.mic des Sciences par M . le baron de
Moro'ue sur Vutililé et Us inconvéniens des machines. . . . -''ot'
Dimimilion dans l'importation et la fabrication des liqueurs .spiri-
tueuses aux Etats-Unis. ^
Presse-SïUigue à loucheur mécanique * "
VARIÉTÉS.
48
52
64
7'
88
ib
96
10',
'*.
1 1 1
120
4.,o
128
i5;
l52
iGa
1-2
,;G
i.)7
'90
224
21,0
24.
Epbéipéirides d^ la presse périodique ' •
Le prisonnier de Bicête
Des secours aux inJigens
Saisie de gravures et de lillio^rapliies
Une visite à Ncwg.ilc, en septembre i83i
Pétition pour l'abolition du célibat des prêtres dans le grand-Juihé
de Dade
Suspension du journal VAi^cnir.
Des objets d'éch.uige dans le commerce avec les peuples sauvages .
Schisme au sein du Sainl-Simoni.sme
Lettre de la reine d'Otahili au présidcnl.di,s Etals-Unis
Une so'.ennité saint-simonienne
De l'emprunt du Pape .....•••.••••••
Séparation de l'Eglise et de lElat aux Etals-Unis .... 12
Duel
\holllion du mariage par les Sainl-Siinoniens .
Missions Evangcliques
Cause singulière de réduction d'une prime d'assurance. ....
Irrégularité du service delà poste pour les journaux
Sociétés de tcnipémnce
Testament de M. Etienne Girard
D'iel à Bordeaux
Double suicide
Mort de M. ChampoUion jeune
Bal au p ofit des oî phelins.
Le chuléra morbiis au milieu dt nous
D'un mandement de M. l'Archevêque de Paris 24a
Télégraphes de jour et de nuit '*•
Progrès du choléia-morbus
Duel légalement autorisé
Une visite au cimetière du Père-Lacliaise
Abolition graduelle de la loterie en France
Appareil à pétitions
Ajournement des assemblées générales
Placard
Episode de la peste de Londres, en iGG5
Cessation du Globe s *7^
Tisiles à quelques malades ^°4
Le Chalet du Man-Bourant ^^7
MortdeM. Ctivier. *9^
2i9
256
2G4
ib.
ib.
ib.
265
I
Prodigieuse consommation de liqueurs fortes en Angleterre. . . .
Episode de la crise politique en Angleterre
Opérations de la caisse d'épargne et de prévoyance, en i83r .
La Société biblique de Londres 822
Lord Craven et son nègre , . . . .
Prix-Courant des journaux
De l'une des conséquaoces que devrait avoir en Angleterre l'adoption
du bill de réforme .
Statistique morale de la France , . . . .
Singulier changement de destination
Des rabbins juifs
Un jour, une saison, un monde ". '
Controverse hindoue
Journaux
Société Helvétique de bienfaisance — Assemblée générale de i83î,
— Discours de M. Stapfer " . . . ,
Le choléra-morbus
Les Maisons de jeu.
Première société de tempérance formée en Allemagne. . . .
BIBLIOGRAPHIE.
De la liberté d'enseignement, par Prosper Lccis
Archives de la Société de la Paix de Genève
Esquisses poétiques de l'Ancien-Teslament , par A. Coqcerel.
Considérations sur l'éducation publique, par J. -M. Ithieh. .
Alinanach des Bons Conseils pour 1 832
Revue Européenne, par les Rédacteurs du Correspondant. . .
Discours, par A. Viket
Discours chrétiens, par J.-H. Gr/Ind-Pierre
Examen du budget de 1 832, par Emile Pereire
Lettres et documens ofûcicls relatifs aux derniers événemens de
Grèce , publiés par plusieurs membres de l'ancien Comité grec
Paris
Extraits de Lettres chrétiennes
Archives du Christianisme au xix" siècle
Le chant de paix
Nouveau ChristianLsme
Réunion générale de la famille
Discussions morales, politiques et religieuses, qui ont amené la sé|
ration qui s'est effectuée, en novembre i83i, au sein de la Soci
S linl-Simonienno. Première partie. 3Iariage. — Divorce.
Manuel île l'Instituteur primaire, ou Prmcipes généraux de ]
'l''g"Sic
Quelques observations de M. de Sellos sur l'ouvrage inlitu
IVécessilé du maintien de la peine de mort tant pour les crû
politiques gue pour let crimes prives
Histoire abrégée de 1 Eglise de Jc^us- Christ, principalement pend
lis siècles du mojen-âge , raltachée.aux gcands traits- de la f
phélie , ,
Couis normal des Instituteurs primaires, par Decérakdo , ment
de l'Institut . . , .
Ciirdiplionia, ou Correspondance de J. Newtow. . . , .
Publications relatives au choléra-morbus
Nouvelle écriture de sténographie , par L. F. Fatet.
Le trésor des affligés
L'héritage du chrétien ; . .
La famille de Bétlianie, par L. Bonnet
Sermons sur divers textes de l'Ecriture-Sainte , par feu M. S.-A
Petit-Pierre
L'immortalité de l'àrae, ode par Gardes
Le chuléra-morbus, ode par le même
Les enfan.s de Dieu , sermon par Merle- d'Aubicwé. . . .
Cours de lectures hébra'iques , pjir S. Cahem
L.i perle du bati au à va|ieiir le Rothsay-Castle.par J.-H. SxBW
Les crimes des f.uix catholiques, par M. A. Madrolle. , .
FIN DE LA TABLE,
TOME 1'
IV'^ 1,
7 SEPTEMBRE 1831.
LE S
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISSAIT TOUS LLS RîERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Malth. XIII. 38.
On s'abonne au bureau du journal, nie Marlel , n' ii , et cliez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix : i5 fr. pour l'année ;
fr. pour G mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année, i fr. pour G mois, et 5o c. pour trois mois. —
!S lettres , paquels et envois d'argent , doivent être uffrancliis.
II^TRODUCTIOIV.
Un mal profond , source de mille autres maux , éoulsc
s forces de la iociélé. Ce mal passe de la vie des individus
ms celle des nations ; il se nionlie chez les premiers sous
>. <lf'io;saussi va'.-ié.squc le sont les caractères individoclss
lez les peuples il a ^jonr symptôme dominant nue ayita-
ou plus ou moins manifeste qni survit à la .salisfactiou des
îsoiîis généraux qui paraissaient au premier abord en être
principale cause. Ce mal, c'est de ne croire qu'au présent
aux seuls intcrè's qui s'y rattachent, c'est de concenUcr
lutc m tre activité intellectuelle tt morale . tontes nos
ai\s et tous nos sentimens jur les détails de notie existence
irrestr;! , et d'user notre puissance d'aflcttioa dans les
éceptions continuelles qu'elle éprouve au milieu d'un
londe où tout n'est que d'un jour ; c'est, en un mot, de
:a;iquor de foi relijjieuse. Quand cette foi n'existe pas,
uand 1 liomme n'a pins d'yeux que pour cette terre de
is;age , lorsqu'il cesse de croire à une vocation plus
ibliii'.c que celle de citoyen de ce globe , et qu'il iné-
>Dnail les relations qui doivent exister entre lui et son
rcateur, il en vient à méconnaître aussi les liens de fra-
rriité qui l'unissent à ses semblables, il s'isole au milieu
s la grande famille humaine, et après avoir réduit sou Lé-
tage aux richose» qui s'épuisent en se partageant , il
•rive à tic plus voir qu'un rival dans celui qui devait être
m frère. De ce premier désordre ilécoulcnl tous ceux que
DUS observoi;s dans la vie de l'individu et dans le corps
icial.
C'est pour l'avoir méconnu ou pour n'y avoir attaché
u'nne importance très-secondaire , disons mieux , c'est
our y avoir participé, que jusqu'à ce jour , pliilosoplus ,
istitutcurs et hommes du pouvoir , ont si peu fait pour ie
critable bonheur de l'iiumanité. C'est pour cela qu'avec
jutcs les lumières de notre âge de raison, qu'avec des
islitutions supérieures à celles des temps passés , avec des
icihodcs<l'éducatioii perfectionnées, avec des habitudes
ordre, et avec des mœurs plus décentes que celles de nos
lèves, nous voyons cependant toujours aussi peu de caix et
le contentement dans les cœurs, le mfmc besoin de s'é-
chapjcr à nol-même par des distractions frivoles ou sé-
rieuses selo'i les inclinations particulières, enfin les mêmes
mécoi'len',:m:;ns , les mêmes divisions, et peut-être plus
d'iiiq.i létudc que jamais dans la nation.
Lef ;]rands écrivains du dix-hui!icme siècle, en prêtant
Içjil-i^^jagc entraînant et lucide à la philosophie facile et
superfii icilc que .'.cfait le cœur de Thomnip, en s'adressant
aux symp;xthic» et aux répugnances politiques et reli-
gieuses qui s'éveillaient alors dans le public, ces écrivains
et leurs successeurs ont communiqué à cette philosophie
une impulsion qui lui fit rompre toutes les barrières que
le respect humain et la timidité lui avaient imposées jus-
qu'alors. Ils parlaient à une multitude convertie d'avance,
et qui n'avait besoin que de voir ses doctrines secrètes au
grand jour pour lcs-*i ecunnaître et pour oser les proclamer,
c'était pour la plupart ce déisme vague etinccrt:iiu , cette
croyance sans vie à l'immortalité de l'âme si répandus de
nos jours , et qui , dernières et faibles traces des croyances
chrétiennes, composent ccqii'on nomme la religion natu-
relle. Cliez un petit nombre, c'était le matérialisme tout
brut avec sa morale de l'intérêt personnel, la moins géné-
ralement avouée en théorie , et cependant la plus pra-
tiquée.
L' oeuvre delà philosophie critique fut donc d'autant plus
heureuse et plus rapide chez nous qu'elle trouva le terrain
tout préparé, et que , bien loin d'avoir à lutter contre une
foi forte et vivante, cette philosophie n'exerça sa pui.'^.S'ancc
de destruction que contre le crédit usé d'une religion d'é-
tat, obstruée de superstitions, déshonorée par une partie
de son clergé , 1 1 exploitée comme un monopolo par ua
pouvoir absolu comme tous les pouvoirs des temps féodaux.
Aussi, lorsque sonna dans uotre pairie l'heure dernière de
l'organisation sociale du moyen âge , la religion cérémo-
nielle, qui avait pris la place du culte en esprit et en ve'riic,
partagea-t-clle le soi t des institutions politiques auxquelles
les peuples avaient cessé d'avoir foi.
r.Iais en mettant à nu l'incrédulité qui se cachait au fond
des amcs , en la dégageant des dernières entrives qui rete-
naient sou essor, le dix -huitième siècle et la révolution
sociale qui l'a couronné, ont rendu "un service réel à l'hu-
manité, un service qui justifierait, s'il en était encore
r.Lv \ ^ «»*
LE SEMErR.
besoin, la précieuse libcrlc dont nous jnuis-on3 du ippioche
de permettre le mal aucant qucle bien. En effet, dèsqu'uii
principe peut être librement procbinié . discuté, mis à l'é-
preuve de la vie pratique, toutes ses conséquences et tonte
sa valeur sont bientôt connues ; il faut pim de temps pour
faire éclore et mûrir les fruits dont il contient le germe.
Or, c'est ce qui est arrivé pour les principes pliilosopliiqucs
du dix-huitième siècle. Il est bien évilint, qu'après avoir
fait la critique de l'ordre social et religieux du moven âge,
cette philosophie nous a laissé à la merci de nos passions et
de quelques préjugés nouveaux; qu'cUi- s'est tionvée au
dépourvu , lorsqu'il s'est agi de nous apprendre à faire
usage de ce bel instrument de la liberté, qu'elle venait de
conquérir avec des armes empruntées ailleurs.
Les hommes vraiment supérieurs ont apprécié depuis
long-temps la valeur de la sagesse vollairienne , et se sont
hautement prononcés sur son impuissance à régénérer le
siècle, et nous croyons apercevoir que beaucoop d'amcs
dont elle a eu les jnemières sympatliies sentent aussi le
vuido qu'elle laisse dans le cœur. De là , cette espèce de
réaction qui s'est opérée chez nous dans les tendances de
la philosophie ; de là , ce besoin d'aller demander à l'Ecosse
et à l'Allemagne, plus rellgiemi si^n tous temps que notre
France , de quoi rendreà notie école pliilosophique un
caractère plus relevé et plus confnrm^a aux vagues besoins
de croyances qui se sont réveillés parmi nous. Mais ces
nobles et sérieux travaux des Royer-Col'ard , des Cousin ,
des Jouffroy , des Lherminier, sont seulement venus té-
moigner, comme l'avaient fait auparavant ceux de Pliton
et des métaphysiciens du dix-septième siècle, que ce n'est
pas de la philosophie que l'humanité loit attendie sa
délivrance; qu'il faut cesser de se fiire illusion sur le rôle
et sur la portée de cette science; que, précieuse pour nous
donner une méthode par les lumières qu'elle jettcisur le
jeu de notre intelligence , elle s'efforce on vain d'atteindre
aune solution positive et incontestable des grands problè-
mes qui intéressi-nt par dessus tout notre àme. Cette vérité
est déjà sentie par plus d'un ancien adorateur de la raison
liumaine, et nous avons to'jt lieu d'espérer que notre épo-
que est destinée à mettre fin à ce culte ido'àtre , qui a
remplacé depuis long- temps chez nous celui de la sagesse
divine.
Il est temps, en effet, qu'au règne de l'indifFerence reli-
gieuse et de l'égoisme qui en est la conséquence, succède
le règne de la foi , et que la science philosophique abdi-
quant un rôle qu'elle ne sait pas remplir , cède la place à
des croyances positives et à la portée de tous. C'est là ,
comme nous le disions plus haut, qu'est le seul remède ii
tous les maux de notre existence individucl'e et d • notre
existence sociale ; là seulement est une issue pour sortir de
toutes les difficultés de notre position actuelle, et pour
échapper à tous les dangers qui en sont le résultat; !à
enfin se trouvera une consolation efficace pour les afflictions
dont la Providence semble vouloir visiter notre génération
parle ministère d'un terrible fléau , et non seulement une
consolation , mais le moyen le plus propre à éloigner de
nous celte verge céleste, et à abréger le temps de ré|ireuve.
Mais , dira-t-on , où trouver et qui nous donnera ces
croyancrs positives dont nous éprouvons, en effet, un
pressant besoin? A qui donner aujouid'hui cette foi que
nous avons successivement retirée à l'Eglise , puis ensuite
à la raison humaine ?
Nous ne venons pas dire à nos contempoi'ains qu'au mi-
lieu de tous ceux qui lc;;i- doniandent leur confi;ince, imns
seuh la méritons; nous ne venons pas leur parler de l'in-
certitude et de ririipuiss:incc des doctrines philosophiques
qui se disputent leur assi>ntiment, pour leur annoncer
ensuite que nous seul; sommes sages. Non , nous «avons
trop quelle est la fiiblessede notre lumière naturelle, pi
pi étend een éclairer le siècle; et plût à Dieu que tous ci
qui piiilent de vé'iti' commençassent par reconnaître ce
ci. Mais nous venons inviter les Inmimes de notre âge à
vrir les yeux aux clartés d'un flanib 'au qui existe def
bien long-temps au milieu de nous , et qui non seulem
stippireia p.ir sa lumière à celle de leur raison et de 1
conscience, mais dont la chah ur vivifiante leui' foiiri
au.'-ti la force de marcher dans la carrière nouvelle q
aura éclairée devant eux.
Ce flambleau iirilla d'un vif éclat aux derniers jours
l'ancienne civilisation romiine , en ces jours qui ont a
les nôtres (lus d'un trait de ressemblance. Plus tard
superstition, puis après elle une fausse philosophie,
étendu autour de lui un épais rideau de préjugés, qui
dérobé long-tems et le dérobe encore aux yeux de la grai
majorité des hommes, et qui n'en laissait passer que qi
ques rayons auxquels nous sommes ndevables des av
tages de notre civilisation sur celle de l'anliquité.
IjB flambeau dont nous pailons est l'Evangile. Il s
pour les peuj)!es modernes ce qu'il fut, il y a dix - 1
siècles, pour la plus grande partie de l'Europe païeni
une borme nouv elle ei une cause de régénération. Part
où il pénètre pur d'alliage , l'Evangile apporte avec lu
liberté , l'ordre , la paix, le progrès ; et si l'histoire
moyen âge semble au premier coup-d'ceil démentir c(
assertion , qu'on approfondisse les choses , qu'on prei
la peine de comparer les maux que le préjugé reprocl'.c
chiistianisme avec les doctrines qu'il proclame, et l'oi
convaincra qu'une opposition complète existe entre 1
prit qui a produit les premiers et celui qui a dicté ces c
nières. Qu'on fa^se mieux encoie , qu'on interroge la
des hommes qui ont été formés ou plutôt transforme
l'école de l'Evangile, la vie des premiers disciples
Clirist , celle d'une foule de chi éihuis de toua les oiCcl
qu'on s'informe des miracles moraux opérés de nos jo
par la paiole chiéiiennc chez diverses peuplades sauva
de l'Amérique et de l'Océanie, et qu'on apprenne pa
l'étonnante puissance de crtte sagesse , si méprisée qui
on la juge de loin ou sur des dehors qui lui sont étrange
si admirable et si sublime quand on en observe les fin
et surtout lorsqu'on en fait soi-même l'expérience.
Api es avoir été long-tempj à la merci de nos vues f
ticiilièies, et des vascillations de la doctrine que nousn
étions f^itc à nous-mêmvs , ou que nous avions été
cueillir de la bouche de nos semblables , le jour vintau
où nous sentîmes, comme jadis Justin au milieu de toii'i
science do son temps, le vide de notre cojiir, l'inrcrtiti
de notre marche. L'Evangile nous fut alors offert. Dé^abu
de nous-mêmes , nous nous empressâmes de chercher
était vrai , comme on nous le disait, qu'il pût donne;
paix à notre cœur et une lumière à notre intelligence,
paix est descendue en nous , et nous conuùmos- dès I
où étiit la vérité. Et lorsqu'une exjiérience de cliac
jour nous prouve , comme aux hommes de tous les siècl
de tous les pavs et de toutes les conditions, qui ont part;
et qui partagent notre foi , que les doctrines de l'Evang
résolvent seules les plus grands problèmes qui intéressi
le bonheur de notre àme , qu'elles seules dissipent <
doutes dont nous ne parvenons par nous-mêmes qu'à ne
distraire, qu'elles nous éclairent sur touti s nos démarchi
lorsque cette même cx[iérieiice nous fait connaître tout
bien-ctie que la foi chrétienne apporte dans le cœur,
quel pénible esclavage elle nous délivre , quelles conso
tions elle donne pour tous les maux attachés à notre ■
tericstrc; lorsqu'eii vovant sous nos yeux une société q
l'égoisme entraîne aux jilus grands malheurs , nous savc
eu même temps que 1 Evangile seul guérit celle fune
LE SEMEUR.
3
maladie, qu'il ik; commande pas stulcmciit , mais qu'il
réalise la substilulion de l'amour de tous à l'aniour exclusif
de soi , nous uous sentons p^e^Sl''S d'iippcler su'' celle lu-
mière , anjoiird'luii si voilée , sur ce levier dont nolie
Fiance connaît encore si peu l'usajje et la puissance, une
altcnlion sérieuse el nflècliii'. Tel est le but que nous nous
proposons. Nous prenons aujourd'hui la plume pour dire
à nos couleniporaiiis où ils Iroincronl le secrel de leurs
maux et le moyen de les guérir. Non seulement uous cher-
cherons à répandre direcicment les doctrines chrétiemies,
mais nous essaierons aussi di' piouver combien elles ponl
favorables dans l'application aux divers intérêts individuels
et sociaux. Politique, législation, sciences, beaux-ails, in-
dustrie, tout ce qui compose la vie des peuples et celle des
individus, trouvera place dans uns colonnes.
Nous ajouterons, avant de terminer, q>ie nous déclarons
De prendre et n'accepter aucune aulie dénomination que
celle de cliréliens , c'e.it à-diie de disciples de Jésus-Christ.
Nous ne sommes ni de Rome, ni de Genève, mais nous
tendons une main fraternelle aux hommes de toutes déno-
minations , qui ont choisi Christ pour leur espérance el
pour leur lumière, reronuaissanl en lui D en niaiii/estt' en
cliair{\.Thim. Iff, lo]. C'est autour de l'Evangile ou plu-
tôt autour de la Bible toute eulière que nous nous grou-
pons, et non autour d'un h"mme ou d'une fraction parti-
culière de l'Eglise chrétienne. Mais si , d'un côté , nous
nions tout autre infaillibiliié que celle delà Bible, nous
déclarons en même temps que notie foi à ce divin livre est
absolue, et que nous ne croyons pas qu'il soit permis de
tordre le sens de ses décUfîilions, lorsqu'elles choquent nos
rues ou nos inclinations particulii rcs. Nous ne pinsons
ai avec Rome , ni avec les rationalistes que la parole de
Dieu ait besoin du secours de l'Eglise ou des lumières phi-
losophiques pour êi re comprise ; nous la regardons comme
;rès-explicile et très-tlaire dans sa lettre pour tout ce qui
concerne la doctrine; et, ipianl au.x jiii.-aaj^cs qui prcsiutcnl
3e l'obscurité, ce n'est point à l'aide de notre imagination
jue nous cherchons à en pénétrer le sens , mais , comme
:ela se doit en bonne raéihode , en les éclairant de la lu-
mière des autres parties du texte sjcré.
L'œuvre que nous entreprenons aujourd'hui est d'une
telle importance et d'une telle difficulté , que nous recu-
ierions devant e'ie , si nous étions moins convaincus de son
urgente nécessité, et si nous n'y étions puissamment en-
couragés par l'assurance q';e l'avenir appartient à l'Evan-
jile, et que ses conquêtes, de jour on jour plus nombreuses,
ae cesseront de s'étendre que lorsque toute la terre sera
couverte de la connaissance de Dieu.
REVUE POLITIQUE.
11 y deux manières de traiter les questions qui se rat-
tachent à la politique. L'une fait son labeur au jour le
jour; elle raconte des nouvelles, i ite des noms propres,
sténographie des séances législatives , et jelie au milieu de
ce chaos quotidien ses craintes et ses espérances. Elle ne
ïC borne point à observer le combat, elle y prend part; et
Jans la chaleur )nème de l'action , elle distribue l'éloge et
le blâme, les couronnes et les flélris.'^ures. Toute son oei>
vre, faite à la hâte sur le champ de bataille, n'a qu'une
duréedequelques heures; et l'édifice qu'elle bâtit s'écroule
le soir pour se relever le lendemain sous de nouvelle»
formes , et avec de nouveaux élémens. L'autre manière
de traiter les questions politiques, plus lente mais plus
mùie, s'empare des principaux faits et des événemens les
plus reniai quahles ; elle les coordonne on système, les sou-
met à une analyse approfondie, et les juge en dernier res-
sort au muyen de quelques principes généraux qui domi-
nent les discussions du jour et les querelles de parti. Elle
se tient à distance du combat ; elle n'emploie ni personna-
lités, ni invectives : les hommes elles choses n'ont de
valeur puur elle qu'autant qu'ils s'éloignent ou se rappro-
chent des résultats invariables qu'elle se propose de réa-
liser. On pourrait comparer l'une de ces deux méthodes à
ces chevaliers du moyen âge, qui s'en allaient cherchant
des aventures, la lance en arrêt contre tout venant ; l'autre
à ces juges as.-is hors des barrières du tournoi , et qui , du
haut de leur siège, observaient les coups et les prouesses
de chaque parti , pour prononcer enfin sans appel sur le
mérite des combattans.
De ces dcus espèces de politique, avons-nous besoin de
dire que la première n'obliendia jamais droitd'entrée dans
les colonnes du Semeur? Les questions d'hommes ne nous
intéressent point: car nous ne demandons des places ni
pour nous, ni pour nos amis , et nous ne connaissons les
individus que pjr les actes dont ils sont les auteurs ou les
iustrumeiis. Les questions de parti ne nous intéressent guère
davantage; car on y cheiche ordinairement le succès plu-
tôt que la vérité, et nous avons le bonheur de n'appartenir
à aucune des coteries qui se disputent les lambeaux des
fonctions publiques. Il uous sera donc facile de nepas des-
cendre dans l'arène où se mesurent les partis opposés; et
lorsqu'il faudra jelef de sévères paroles aux factions, nous
pourrons élever une voix d^autant plus mâle et plus forte,
que nous n'aurons pas de' récriminations à ciaindre, ni
il'iiitiigiies à faire pardonner.
Quant à l'autre manière d'envisager les questions poli-
tises, il nous sembhî que nous manquerions à un devoir
esigniitl, si nous négligions de nous eu servir. Le calholi-
cisie, le saitit-siinonisme el la philosophie sceptique ne
posèdenl-ils pas des organes qui, |H-eiiant pour point de
dépit l'ordre de choses actuel , s'ciforcent d'amener les
peu|ls à parager leurs opinions et leurs principes?
Qu'et-ce donc qui empêcherait le christianisme d'entrer
fionuementdans la même voie? Les chrétiens doivent-ils
demiirerseulsen dehors de la viesocialedu dix-neuvième
siccli? Duivent-ils , s'il est permis de s'exprimer ainsi
émiger dans leur propre cœur, comme dans une solitude
où il ne veulent rien apercevoir des alfaires du monde:
pareii à ces anachorètes qui laissaient l'empire romain en
proif aux factions qu'ils auraient dû combattre , pour
meiK une existence oisive et inconnue dans les déserts de
laTr'baïde?
Uifait important, que nul observateur impartial ne
saurU méconnaître, c'est que la France de nos jours,
moiii une très faibk- minorité, ne cherche , n écoule et
n'ap]ofonditque les questions politiques. Nous gémissons
aulai que personne sur cette déplorable tendance des es-
pritsnous plaignons l'aveuglement de ces milliers d'âmes
inimlelles qui s'absorbent et se matérialisent dans des
pouriites où la vie présente est seule intéressée; mais nos
rcgrc et nos vœux ne changent pa« ce qui existe. Rieii
n'estdiis inflexible qu'un f lit; il s'impose de lui-même,
qiian on ne le veut pas accepter. Dès-lors, il faut choisir
entrd'une de ces deux choses : ou se résoudre à n'avoir
aucne influence , à n'être point écouté parla masse de la
nalit, ou parler à la multitude un langage qu'elle sait
entelre, et se rapprocher d'elle pour la ramènera soi.
Nire siècle est, sous ce rapport, tout diH'érent du siècle
de laéformation , et les souvenirs de cette dernière époque
ne sil rien moins qu'un guide infaillible pour le temps
actu. Aux jours de Luther et de Calvin , la religion était
LE SEMEUR.
mieux écoutée que la poliliquc , ou plutôt la rch^ion était
seule écoutée ; h peine quelques hommes supérieurs, Bodui,
MontaiRue, de Tliou s'occupaient de l'état social contem-
porain, bans noire siècle, et surtout en France, la situation
des esprits est précisément opposée; la politique y exerce
une prépondérance exclusive, et les doctrines religieuses
lie se sauvent des sarcasmes de l'impiété que par un dé-
daigneux oubli. Ce contraste entre les individus doit en
produire un autre dans la manier.; d'agir sur eux. Au
seizième siècl,', le réformateur de Genève commençait par
la religion et finissait par la politique; maintenant, au
contraire, nous devons commencer par la politique , si
nous voulons finir par la religion.
Mais, dira-t-on peu!-ètre, pourquoi mêler la religion
avec la politiqnePN'esl-il pas néceissaire de tracer une ligne
profonde de démarcation entre l'Égliseetl'Etat, lepouvoir
spirituel et le pouvoir temporel, le royaume des c. eux et les
royaumes de la terre? Cette objection repose , à notre avis,
sui- une confusion de mots. Que les a -us puissances,
comme corps constitués et légalement établis, doivent ètrii
séparées, nous ne le nions point; nous pensons même que,
plus cette séparation sera complète, plus chacune des
deux puissances aura sujet de s'en applaudir; il ne peut
guère tomber aujourd'hui que dans l'esprit des Saint-
Simoniens d'établir une nouvelle théocratie. Mais il ne
faut pas confondre les formes matérielles , les rapports
légaux de l'Église et do lEtat avec l'influence que peuvent
exercer l'une sur l'autre la politique et la religion. Cette
influence réciproque est incontestable , il est même impos-
sible qu'elle n'existe point, car elle réside dans la nature
des choses. Les deux qualités de citoyen etde^croyant sont
distinctes dans les actes extérieurs, civils ou ecclésiastique!;
mais dans le for intérieur de l'homme qui les possède toules
deux, elles sont indivisibles. Le croyant agit sur le citoyen,
et le citoyen réagit sur le croyant; ces deux manières dejie,
qui se trouvent unies dans la même personne, se mud.^nt
nécessairement l'une par l'autre ; et cela est vrai , én-
seulemcnt des individus, mais du corps social tout cdn^r,
lorsque la vie politique ou religieuse n'y est pas éte,/te. 11
y a tel dopme qni favorise l'établissement de telle iiitilu-
iion politique; •! y =^ d-^ "^Ê'"*^ '^"° "^^''^'^ q". -sl^onde
le développement de telle doctrine religieuse; lliitouc
et noi propres expériences nous en fournissent des p îuvcs
multipliées.
Pour isoler complètement la religion de la poUtu e , il
faudrait que l'une de ces deux puissances fût morte c'est-
à-dire que tout un peuple, jusqu'au dernier homme, cvint
csclaveou incrédule; mais aussi long-tempsqu'elles ivent
toutes deux sous le même horizon, le divoice est ipra-
ticable. Ce sont deux forces aussi étroitement unies ue le
corps et l'âme dans l'être humain, ou ponr emplo^ • une
autre image, ce sont deux pouvoirs, non subordoni: , non
confondus, mais confédérés, et qui, tout en gardan euis
lois particulières, leurs coutumes, leur hiérarchie leurs
symboles distincts , doivent nécessairement se pré r un
appui mutuel.
On a donc lieudc s'affliger quand on voit, d'un aart,
des hommes qui veulent rester libr.s, oublier ou m risrr
la religion; et d'autre part, de fidèles serviteurs i l'E-
vangile craindre d'aborder franchement les qucsti( I po-
litit^uef. Pour les premiers , c'est presque un suici ; ils
exposent toutes leurs libertés à périr , puisqu'ils se | vent
du seul moyen de les appuyer sur leurs véritables iide-
men»; pour les autres, c'est une fàcheuso préoccu] ion,
une réserve louable sans doute dans son principe taais
qiiileseinpêchcd'exercerriiiHuencoqu'ilsdcvraieni roir.
Si nous voulons défendre une ville ussiéjjée par des nue-
mis implacables, il ne faut pas eu sortir avec notre 'i^u.
!1 suit de là que nous aurons une double tâche à remplir
dans celte Revue polilique.
Aux uns , nous ue cesserons de rappeler que leur mal-
aise intérieur et leurs incertitudes tiennent principalement
à l'absence de la foi religieuse. Nous établirons, par des
preuves historiques et pur un grand nombre de fails qui
rcpiraissent chaque jour, qu'un peuple ne saurait être
véritablement libre , s'il n'est pas chrétien , et qu'il cherche
un effet sans cause, quand il réclame la liberté, l'ordie, le
dévouement, l'amour civique, l'obéissance volmitaire aux
lois en dehors des principes de l'Evangile. Nous analyse-
rons une à une les circonstances lemaïquables qui ne vien-
dront que trop souvent justifier nos prévisions , et décou-
vrir la profonde blessure du coi ps social. Nous nous appli-
querons surtout à examiner le» actes et les discours des
différens partis avec le flambeau du dogme chrétien. Ce
point de vue est entièrement nouveau pour la presse pé-
riodique de notre pays ; personne encore n'a essayé , même
indirectement, de suivre les traces de notre dépravation
originelle, de notre inimitié naturelle contre Dieu, de
l'égo'i.-me, du mensonge, de l'orgueil qui sont inhércns à
notre chair corrompue, de l'homme enfin vendu au péché ,
de suivre , disons-nous, toules ces manifestations de notre
nature dans les affaires, les débats et les bouleversemens
politiques. Bossuet, dans son Histoire universelle, a mootré
partout la Providence; un travail non moins utile , peut-
être, serait d'y montrer l'homme , Ihonime tel qu'il est,
l'homme qui, au lieu de se faire ouvrier avec Dieu, oppose
son action à l'action de cette Providence éternelle.
Nous aurons aussi quelques réflexions à soumettre à nos
amis chrétiens. Nous leur dirons que, dans tous les temps,
depuis son origine, et surtout depuis trois siècles , lEvan-
gile a exercé une vaste et profonde influence sur les desti-
nées politiques des nations. Nous leur rappellerons que le
christianisme a fait abolir les jeux du cirque , modifier un
gland nonibro de lois, et adoucir les conditions do l'escla-
vage SOUS les premiers empereurs chrétiens ; qu'il a présidé
à la réorganisation des sociétés civiles , apris les invasions
des barbares; qu'au moyen âge, il a été le liendes divers
étals de la république européenne, le protecteur des faibles
contre les forts, le défenseur des franchises communales,
et le moven le plus puissant de civilisation; qu'enfin de-
puis l'époque de la réforme , l'Evangile ayant recouvré
toute son Influence en reprenant toutes ses doctrims, il a
créé, défendu, propagé la libfrlé politique chez les peuples
qui ont eu la sagesse d'accueillir et de conserver l'une et
l'autre puissances. Nous montrerons en parliculier que les
serviteurs de Christ doivent, aujourd'hui plus que jamais,
s'efforcer d'agir sur leur siècle , sur les idées, les besoins à
et les instîtuiions du pays oii ils se trouvent. L'Evangile ,
nous en sommes profondément convaincus , renferme en
lui tout l'avenir de la France. Les hommes qui possèdent
ce grand moyeu d'ordre et de prospérité, les chrétiens qui
peuvent remplir une si haute mission, resteront-ils donc
silencieux et impassibles spectateurs de nos orages politi-
ques? N'auront-ils pas une voix pour aller crier au milieu
des masses égarées que, hors de l' Evangile , il ny a point
de salut, même pour la libeute?
Quelques personnes pieuses demandent si l'influence po-
litique du chri tianisme n'est pas un objet très-secondaire,
et si l'on ne doit pas amener les âmes à la religion , en leur
parlant de leurs in téicls éternels plutôt que Je leurs intérêts
périssables. Sans doute ; mais c'est poser fort mal la ques-
tion. Donnez-nous , dans les deux hypothèses, un égal nom-
bre d'auditeurs attentifs , et nous aimerons à les entretenir,
on peut nous en croire, de l'éternité beaucoup plus que
des choics actuelles. Nous aussi, nous pensons que te pré-
sent n'est rien au prix de l'avcuir, cl qu'autant v:.udia:t
LE SEMEÎ R.
couipaicr la livido lueur d'mi marais à l'éclat du solnil ,
qui! ios liions du monde au 1)1)11 lion i-(losiaclii't('s. Nous aussi,
nous rocoiinaissons que tout ciii'élioii fiJèlo aimerait mieux
passer soixante ans de sa vie dans une cage de fer sous les
plombs de Venise, en gardant la bonne nouvelle du salut,
que d'avoir des jours heureux et libres sur les bords du
Léman ou de l'OrcEioquc, en perdant cette Donne nouvel-
le; mais encore une fois, la véritable question n'est point
là. S'il existe un peuple presque cnlièremont mort aux
idées religieuses, et chez lequel la politique absorbe tout ,
faut- il s'obstiner, par je ne sais quelle peur héréditaire, à ne
lui parler jamais qu'un langage qu'il ne saurait compren-
dre? Et nVsl-co pas une idée juste et utile que de rattacher
1a religion ellcmèmc aux besoins politi(]ncs de ce peu-
ple, afin d'évcillor et de captiver son attention? Pour-
quoi supposer , d'ailleurs, que des hommes qui auront
appris à connaître la salutaire influence de l'Evangile sur
l'état de choses actuel , s'arrêteront en aveugles au mi-
lieu du chemin, et resteront souids à toutes les promesses
qui se rappoi tent à l'éternité ? Il nous semble, au contraire,
que le piemier point n'est qu'une transition pour arriver
aux doctrines fondamentales du christianisme , et qu'un
peuple , bien persuadé que l'Evangile est la seule puis-
sance capable de le faire vivre heureux dans ce monde, ne
tarderait pas à reconnaître que ce même Evangile est aussi
l'unique moyen d'assurer sou bonheur dans le monde à
venir.
Nous commencerons donc ce travail, sans nous dissi-
muler combien peu nous sommes capables de l'accomplir
dignement. 11 nous appartient moins qu'à personne d'en-
trer les premiers dans une route nouvelle et toute semée
d'écueils; mais nous comptons sur la bienveillance de nos
amis, et nous cspéions surtout que Dieu nous accordera
ses bénédictions dans uue œuvre qui n'a d'autre but que
l'avancement de son lègne et les progrès de la vérité.
LE CHOLERA-MORBUS.
PREMIER ARTICLE.
Eu voyant l'Europe occidentale menacée de si près
par la teriible épidémie qui a déjà décimé tant de popula-
tions, nous nous faisons un devoir de fournir sans délai à
nos lecteurs quelques détails sur ce que les jbscrvateurs
ont recueilli de plus positif, touchant l'histoire et le trai-
tement, soit préservatif, soit curatif, du choléra moibus.
Cette maladie s'est montrée de tous temps parmi nous ;
elle a été signaléo par les médecins de l'antiquité , notam-
ment par H ppocrate qui la désignait déjà sous le nom de
choiera (i), dénomination tirée de la nature bilieuse des
évacuations qui constituent l'un de ses principaux symptô-
mes. Mais ce fut presque toujours par cas isolés que le
choléra se présenta ù nous jusqu'à ce jour, et si dans un
petit nombre de circonstances il a revêtu un caractère épi-
démique, cependant on ne le vit jamais étendre ses rava-
ges sur des peuples entiers, ni se propager comme aujour-
d'hui à des dislances énormes de son point de départ.
On sait que l'Indostan est le berceau de l'épidémie ac-
tuelle. Le choléra, fréquenta toutes les époques dans ce
pays, Y revêtit cette forme dès l'année i8i3 ; mais ce ne
fut qu'en 1817 qu'il paraît surtout y avoir acquis le carac-
tère vraiment pestilentiel qu'il tffrc maintenant. Depuis
(1) De yO.-'n, bile, et j sw, je coule.
celte é{ioquc on le vit se porter successivement des embou-
chures du Gange à la côte de Coromandel , à l'île de Cey-
lan; plus tard duis la presqu'île Orientale, dans les îles
Philippines , dans celles de la Sonde et jusqu'en Chine. La
nialadie se propagea à cette même époque dans les îles de
France et de Bourbon, par suite de l'arrivée de quelques
vaisseaux des Indes Orientales. En 1821 , la Perse fut at-
teinte et ravagée par ce formidable fléau, qui se porta en-
suite dans la Syrie, où il demeura stationnaire pendant quel-
ques années. Il ne reprit sa marche qu'en 1829 et i83o ,
et après avoir dépeuplé Astracan , réduit la population de
Tiflis de vingt-doux mille à huit mille âmes, il remonta
le Volga jusqu'à Moscou , où il arriva le 28 septembre de
l'année dernière. On sait quels ont été dès lors ses progrès
en Europe; comment , après avoir été ralenti par l'hiver,
il s'est bientôt réveillé pour s'étendre dans le nord et l'oc-
cident de la Russie, et pour accompagner les régimens rus-
ses au sein delà malheuieusc et intéressante Pologne. La
Prusse, laHongrie,rAuti iche, peut-être même, au moment
où nous écrivons ces lignes, la capitale de ce dernier pays,
sont frappées de cette plaie meurtrière, et si nous devons
en croire la plupart des médecins qui ont observé la mar-
che de l'épidémie , elle doit successivement envahir tous
les pays de l'Europe. Il est difficile en effet de ne pas par-
tager ce sentiment, qunnd^ laissant de côté tout autre con-
sidération, l'on songea l'immense étendue des pays qu'elle
a désolés depuis quatorze ans, sans être arrêtée ni par la
diversité des climats, ni parcelle des localités, ni par
celle des habitudos des Jifférens peuples qu'elle a visités.
Le choléra n'a pas plus épargné les hauteurs de l'Hyma-
layaet de l'Ararat que les plages marécageuses du Delta du
Gange où il a pris naissance. Il a sévi sous le climat de
la Sibérie comme sous celui des régions trofiicales.
Pour avoir une idée de l'extension qu'a acquise la mala-
die qui nous occupe, en dépit de toutes les circonstances
de climats, de localités, etc. , qu'on se représente que
depuis quatorze ans elle s'est propagée du nord au midi
dans un espace d'environ i,n5o lieues et dans une éten-
du edc 2000 lieues d'orient en occident. En Russie seulement
pendant l'année iSSs , le choléra a envahi vingt-neuf gou-
vernomens, c'est-à-dire, une surface de pays qui équi-
vaut à 4 ij^ fois la surfiice de la France. Quant à ses ra-
vages depuis 18 17 jusqu'à ces derniers temps , M. Moreau
de Joanncs, membre du conseil supérieur de santé, croit
pouvoir évaluer à 1,800,000 le nombre des malados qui ont
succombé à cette terrible maladie dans le seul Indos-
tau (1) , et au double celui des personnes moissonnées,
pendant la même période, de Pékin jusqu'à Varsovie. Sans
prétendre garantir le moins du monde l'exactitude de ces
calculs, et persuadés même (ju'il y a impossibilité pour
nous d'atteindre à des évaluations numéiiques des ravages
du choléra, nous pensons cependant , d'après tous les do-
cumens publiés jusqu'à ce jour, que l'idée que les chiffres
précités nous donnent de la gravité du mal, serait peu
modifiée par les rectifications qu'ils méritent.
L'histoire ne mentionne qu'un seul fléau qui puisse être
comparé au cholora-morbus , par l'étendue et la durée de
ses ravages; c'est la terrible affection qui , sous le nom de
peste noire, passa au quatorzième siècle de l'Asiedans notre
occident, et fit périr en seize années les 4/5 des habitans de
l'Europe.
On n'a pas pu saisir jusqu'ici la cause essentielle
du choléra épidémique. Mais à défaut de cette cause,
que beaucoup de personnes disent résider dans une inc
(1) n faut remarque!- que l'éiiiiléuiie y a constamment
quatorze ans, tumlis que daus les autres puys, il n'en a pai é
près (le mènic, et que plusieurs n'en oui souffert que durant
6
LE SEMEUR.
cation particulière He raimosplièrr(ce qui é(|uiv,-;ut jusqu'à
piésenl à avouer qii'oii ri(j;nore) , que ci'auties attribuent
à UQ état volcanique du (ilobe, ou selon l'expresson du
docteur Scliurror à une force teHuriaue , à d' faut, di^-jo ,
de cette cause , on a recueilli de précieuses observations
sur les conilitions qui favorisent son d'''Vcloppt'nient. Tous
les médecins qui ont vu l'épidiniie actuelle s'accoidrnt à
dire qu'elle sévit principalement et avec [)lus de violence
chez les sujets faibles, mal nourris, par conséquent chez
les indigens, chez les personnes qui liabitentdcs lieux hu-
mides, des maisons mal aérées, chez ceux qui font usajje
d'une mauvaise eau, chez ceux à qui la fiayeur fuitpcidie
leur énergie, chez les hommes livrés à l'intempérance ou
à tout autre genre d'excès. I.e défautde prnpielé conti ibue
aussi à dontier prise au mal. A Varsovie , la prinii "re in-
vasion du choléra eut lieu après des journées tiès chaudes
auxquelles succédèrent des nuits frairlies et linniides. l^cs
premières elles plus nombreuses vicunies furent les habi-
tans des rues étroites el mal aéré^squi se trouvent au bord
delà Vistule, gens qui se nourrissent de h;irengs s;ilés, de
viande de poics également salée, et qui boivent souvent
avec excès une mauvaise eau de-vie de grains. l\l;iis nous
le répétons , toutes ces causes ne font que favoriser l'ii fec-
tion, et quelqu'iniportance qu'elles aient à ce tilre, elles
ne suffisent jias néanmoins pour le dclerminer; il doit y
avoir par dessus toutes ces causes prédisposantes une cause
particulière, inconnue jusqu'à ce jour. Le véritable mes-
sager de mort s'est dérobé jusqu'ici à toutes les recherches
des savans.
Quant .'i la nature du choléra pestilnnti' 1 , nous nous
bornerons à dire auo la majorité des médecins s'accoi dent
à rapporter tous les symplônies de cette grave maladie à
une ;illéralion profonde des fondions du système nerv.'ux.
L'académie royale de méd 'cine vient d.- se prononcer dans
le même sens, en ajoutant lout.efais, <juc la lésion nerveu-
se se complique ici d'un clal catarrli:,! particulier des or-
ganes de la digestion , et que ces deux alfeclious dominent
tour-à-tour, selon la période du mal , la seconde étant en
général plus marquée au début, et la première à la fin.
Mais la qu' stion la plus saillante et la plus débattue au-
jourd'hui à l'égard du choléva,est celle qui concerne son
mode de piopagalion. Cette maLdie se Iransinet-elle par
voie de contagion , ou est-elle purement épidémique ,
c'est-à-dire le résultat d'une cause morbide générale exer-
çant son action sur des pays entiers? On sent que pour ré-
soudre ce problème , il faudrait avant tout avoir résolu
celui delà cause cssenlielle du choléra; aussi les opinions
des médecins ne sont-elles rien moins qu'arrêtées à ce téfard.
Peut-être quand nous en saurons davantage sur ce dernier
point, la question du mode de Irnasniissiou du choléra
devra-t-ello,êtrc posée d"nne manière moins abolue qu'au-
jourd'hui , et sans préjuger d'avance qu'il se piopage ex-
clusivement par tille ou telle vole; c'est du moins ce que
semblent déjà indiquer les observations recueillies jusqu'à
ce jour. En effet, nous voyou», d'une pari, la maladie se
propager d'une localité à une autre pai la voie des carava-
nes , par des mouvemens de troupes. Nous la voyons arri-
ver en i8jo à l'île de Bourbon avec des vaisseaux partis
de lieux infectés, et s'éteindre très-promptement par suite
d'une séquestration rigoureuse des malades. Nous voyons
M. Lesseps, conml de France à Alep , s'enfermer à la
campagne avec deux cents personnes , et grâce à un isole-
lemcnt complet, se préserver, lui et sa petite colonie, de
'atteinte d'un mal, qui fît périr en huit jours 4ooo habi-
Kusde la ville. D'un autre côté, nous trouvons que 1 epi-
«emie s'est arrêtée en Syrie pendant plu leurs années ,
i-ialgré les rapports libres de ce pays avec plusieurs con-
irées voisines; nous trouvons que l'armée anglaise, dans
les Indes , avant été subitement attaquét du choléra en
1817, n'eut qu'à traverser^e fleuve du Beloah pour se
sousiraire sur le champ à ses ravages. Nous pourrions citer
encore bien d'autres faits contradictoires du même penre :
mais le di-faut d'espace nous oblige à nous borner à ce pe-
tit nombre, qui suffira , ce nous semble , pour montrer
qu'à moins de négli^,er 1 ertaines obst rvations pour en faire
ressortir exclusivement quelques aunes , on est obligé
d'assigner dès à piésrnt deux ordies de causes à la transmis-
sion du choléra ; d'une part des causes générales , vraisem-
blablement a lmosphérii[ues,qui prédisposent fortement les
populations sur h-squelles elles agissent à contracter la mala-
die ; de lautie , des causes ijjiasmatiques, consistant dans
les émanations des maladis , et qui agissent sur les indi-
vidus sains, soit pir suite d'un contact immédiat , soit par
la respiration de l'air qui en est char(;é , causes qui jieu-
vent exercer leur influence isolément dans quelques cas ,
mais qui conseï veut alors peu d'activiié.
Au reste, en attendant la foluiiou qucl'avenir nous ré-
serve peut-être pour loutes ces qucslions , il est évident
qiril y a bien moins d'inconvénient à se tromper , en ad-
me'tant la conJagion, qu'eu se rangeant à l'avis contraire,
et que les intérêls qui sont lésés par les mesures que com-
mande la première hypothèse, ne sauraient être mis en
balance avec la santé et la vie des piuples qui pourraient
être compromises anjourd'liui par les conseils des non-con-
tagionistes. C'est ce qu'ont senli trop tard les gouveruemens
de l'Europe orientale , celui de l'Autriche en particulier,
qui s'est obstiné, sur l'avis d'un médecin de rempereur,à
entretenir avec les pays infccti s des relations dont la
conséquence est assez connue miinlenaot. Nos ministres
ont pi is leçon de cette triste expérience , et viennent de
pourvoir, autant qu'il est en eux , par une série de mesu-
res sanitaires , à ce qu'exige en pareille occurence l'hygiè-
ne publique. Des mesures analogues sont mises en vigueur
dans les pays qui nous séparent des nations infectées; en
sorte que, sous le rapport des précautions publiques, comme
sous celui de notre hvg'ène privée , nous nous trouvons
dans des conditions où ne se trouvèrent jamais les peuples
qu'a visités jusqu'ici le choléra pestilentiel. Ces considéra-
tions sont sans doute très-propres à mettre quelcjue fécu-
rilé dans nos cœurs, en présence des progrès do ce teriible
fléau; mais ne nous dissimulons pas que cette sécurité est
bien précaire , qu'elle esta la merci d'une foule de vicis-
situdes qui ,dans ces temps d'orages et d'ébranlement , peu-
vent déjouer d'un jour à l'autre la prévision humaine; et si,
négligeant de remonter jusqu'à cette Providence à qui nous
devons tous ces motifs d'espoir; si, ne portant pas nos ac-
tions de giâcrs et notre confiance au-delà des instrmiiens
qu'elle emploie pour roire salut temporel, a'rrachés un
moment par la crain'eà notre légèrcié morale, nous nous
lai.-sons emporter de nouveau par elle, prenons garde que
pour n'avoir par profité de la menace, nous n'attirions sur
nous le châtiment. Ah ! si nous faisons profession de croire
que Dieu régit ce monde , reconnaissons aussi que ce
n'est pas sans raison (pie la souffrance y habite. Lis maux
qui nous affligent seraient la phis affreuse des injustices s ils
n'étaient le plus juste des chàtimens; mais ils sont plus
encore, lis sont des appels d'une miséricorde infinie, des
appels d'un Dieu qui, nous voyant exclusivement attachés
à ce qui ne fait que passer, et oublier ce (]ui est éternel,
cherche à nous détacher des biens fragiles qu'il avait placés
sur notre route pour rembelir,et non pour nous détourner
de lui.
Au moment où nous terminons cet article , nous rece-
LE SEMEUR.
vous de Berlin le talilcaii comparatif suivaiil 8m- lequel
\ious appelons l'attention de nos lecteurs.
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VOYAGE DE M. COUSIN EN ALLEMAGNE.
Ce n'est pas seulement d'horanie à homme, mais aussi
de peuple à peuple, que l'échange des idées rst désirable.
Les nations, comme les individu^, font birn d'^ mettre en
commun leurs expériiMiccs , et d'empiuniLi Im >i.,oc a.^,-
autres les at'iélioralions de toute e.-pèce. Ce serait un
étrange orgueil que celui qui mépiisciait un piogrès
quelconque , parce qu'il aurait eu lieu au delà du Rliin
ouau-delàde la Mcmcbe, et qui ne voudrait reconnaître
du mérite qu'a ce qui est ou se fait en France ; et il f.iut
bien convenir que nous avons un peu de cet oigueil-là.
Je me souviens que , visitant un jour avec un compatriote
la superbe galerie de tableaux de Dresde, il était plaisant
de voir à quel point son amour-propre national Tempé-
chail de jouir des nombreux chefs-d'œuvre qu'elle ren-
ferme. A chaque 7\i7/j/ir/e/ et à chaque Co/rè;g^p qu'on lui
montrait, l'aJmiration que les ouviagos de ers (grands
peintres lui auraient sans doute fait éprouver, s'ils avaient
fait partie de notre musée, se perdait dans cette exclama-
tion toujours la même : « C'est bien , mais nous avons
mieux que cela à Paris. » Il est temps que ce sentiment,
plus répandu qu'on ne pense, quoiqu'il s'exprime d'ordi-
uairc avec moins de crudité , fasse place à une plus juste
appréciation des avantages des autres peuples ; il ne peut
y avoir que profit pour nous à connaître à fond leurs
usages et leurs institutions.
Nous avons appris avec intérêt que 1" gouvernement
vient d'envoyer deux com.nissaires aux Etats-Unis pour
y étudier le système pénitentiaire , qu'il serait si utile d'in-
troduire dans notre législation ; et que M. Cousin a été
chargé de visiter une partii' de l'Allemagne, avec la mi.'sion
spéciale de recueillir des observations sur Tétat de l'ins-
■ Iruction publique dans ce pays , si célèbre par les bonnes
et forîeu'ludes qu'on y fait. Espérons queces vovages pio-
fitcroiil il lu l'rance !
M. Cousin a communiqué ses remarques àM.deMonta-
livet, dans une si'iie de lettres, que la Revue de Paris a
obtenu la piruiission do pubher. Il eût été fà( lieux , en ef-
fet, que les renseigncmciis qu'il donne fussent demeurés
ensevelis dans les cartons du ministère. Nous aurons soin
defaiie counaîtie à nos lecteuis ce que cette correspon-
dance présentera de plus intéressant.
Cesses premiers pas en Allemagne, M. Cousin a été
frappé de voir qu'aussi;ôi que les enfaiis ne se servent
plus du Lesebiich, ou premier livre de lecture , on leur
donne pour livres de lecture et d'étude la Bible, traduc-
tion de Luthir, le Catécliisme et un ouvrage sur l'His-
toire Biblique. « Ces trois livres, dit-il, composent le fond
» de l'uistruction populaire, et tout homme sage s'en
» réjouira j car il n'y a de morale pour les trois quarts des
» hommes que d.ins la relgion. Les grands monumcns
» religieux des peuples sont leurs vrais livres de lecture ,
» et j'ai toujours regarde comme une calamité publique
» qu'au XVI"^ siècle ou au commencement du XVII^ ,
» quand la langue française était encore naïve, flexible et
» profond meut populaire, quelque grand écrivain, Aniiot
» par exemple, u'dit pis traduit les Saintes Ecritures. Ce
» serait un excellent livre à n<etlre entre les mains de la
» jeunesse. Tandis que la traduction de Sacy , d'ailleurs
» pleine de mérite, est diffuse et sans couleur , cède de
» Luther, mâle et vive , répandue d'un bout à l'autre de
» 1 Allemagne , et mise pour ainsi dire dès le berceau en-
» Ire les mains du peuple, a beaucoup fait pour le déve-
» loppement de l'esprit chrétien et Je la vraie civilisation.
» Les .Saintes Eciitures , avec i'Ilistoire Bibliijue qui les
» explique et le Catéchisme qui les résume , doivent faire
» la bibliothèque de l'enfance et des écoles primaires. »
Celte remarque de M. Cousin mérite certes d'être
pesée. Nous irons mémo plus loin que lui , et nous di-
rons que non seulement pour les trois quarts, mais
pour l'uuiversalité des hommes , il n'v a de moiali; véri-
table que dans la religion, à moins (ju'on ne \euillc don-
,,c^ co >miii ix la iiDialo des uitorêts. Le grand monument
religi. ux d s chrétiens , la Bible , est de tous les livres que
différentes nations regardent comme sacrés , le seul pour
lequel on ait fait l'expérience que recommande M. Cousin
d'en faire le livra de l'enfance et du peuple. Cette expé-
rience eût même été impossible pour la plupart des
autres, puisque la lecture n'eu est gu'ue peimise qu'aux
castes sacerdotales. Nous ne voyons pas, au surplus, quel
avantage ily aurait eu à vouloirpopulariser les mcnonges,
les superstitions ou les théories métapiiysiques qu'ils ren-
ferment. Pour la Bible , l'expérieiico a complélemeut
réussi , parce que la Bible est la vérité révélée de Dieu;
elle seule présente aux hommes des motifs suffisans
pour les engager à s'attacher à ce qui est bien, en leur fai-
sant connaîire à quel point Dieu les a aimés; elle produit
dans leur cœur l'amour de Dieu , et cet amour se
montre pai l'obéissance aux lois qu'il a données.
On a si bien comjiris aux Etats-Unis quelle est l'in-
fluence morale de la Bible , qu'on a pris , il y a deux ans ,
dans cette vaste contrée , la résolution de la placer dans
chaque famille, et cette mesure est aujourd'hui presque
accomplie. Le voyage de M. Cousin et jes intéressantes
réflexions auront porté de beaux fruits, si elles engagent
quelques philanthropes à faire, dans un ressort limité ,
l'essai qu'il recommande : pourquoi ne le tenterait-on pas
dans nos villages, ou mèina dans nos villoj'?On ne tarderait
pas à voir s'il y a, comme le savant professeur l'alfirme,
une puissance morale, une influence de civilisation dans le
livre sacré des chrétiens.
8
LE SEMEUR.
Chambre des Députes. —Parmi les faits nouveaux que
la semaine dernière nous a apportés, nos lecteurs n'ont pas
manque de remarquer la prcsentalion du projet de loi pour
la révision parliellc du Code pénal. M. le garde des sceaux,
dans des considérations préliminaires, a fait sentir qu'une
refonte complète de ce Code ne pouvant être que l'œuvre
d'une science approfondie et de beaucoup de temps, le
gouvernement n'avait pas jugé devoir attendre le moment
où ce long travail pourrait être fait en entier, pour changer
tm certain nombre d'articles qui réclament des modifica-
tions trèï-urgentes. Nous pensons aussi , en effet, qu une
révolution véritable doit être opérée dans noire législation
pénale , et qu'elle ne doit pas se faire avec précipitation ;
nous préparions même, au moment où ce projet était pré-
senté , une sui.c d'articles sur cet important sujet, nous
proposant d'indiquer aux législateurs qui s'en occuperont
à quelle source ils doivent puiser leurs inspirations. Au-
jourd'hui cette source est presque complètement mécon-
nue^ et cependant elle seule pourra donner à la société des
lois qu'elle doit désirer, des lois qui servent de garantie à
cette dernière, sans immoler l'avenir du coupable. En at-
tendant, nous sommes heureux de voir le ministère se met-
tre à l'œuvre , en proposant aux chambres quelques amé-
liorations de détail, infiniment précieuses aux yeux de tout
ami de rimmanitc.
Parmi les dispositions nouvelles renfermées dans le pro-
jet, se place au premier rang l'abolition de la peine de
mort dans plusieurs cas, tels surtout que le vol accom-
pagné des cinq circonstances aggravantes, et la fabrication
de fausse monnaie. Espérons que la discussion qui s'ouvri-
ra sur ces articles nous fera faire encore plus de chemin ,
et qu'on sentira que le moment est venu de nv uc fin
pour toujours à ces homicides juridiques, qu'. font plus
que priver un homme de la vie , qui l'envoient pré-
paré ou non devant le tribunal de Dieu. D'autres disposi-
tions du jsrojet de loi abolissent la déportalion , le carcan ,
la mutilation du poing et la marque. Nous avons remarqué
avec regret qu'on n'avait pas osé abolir la catcgoiie des
peines infamantes, et qu"ou doanaii «hy rnmc rl'assises la
faculté d'ajouter une heure de carcan à certaines condam-
nations. En échange, c'est une heureuse idée de donner
au jury le droit de prononcer sur les circonstances atté-
nuantes. On peut remarquer en général dans tout le tra-
vail du ministère un besoin peut-être excessif de garder le
moyen terme entre la douceur et la sévérité. Nous croyons
que cette piéoccupation nous a privés de plus d'une mesu-
re généreuse et utile, et nous désirons vivement que les
chambres dépassent les limiles que le pouvoir a cru devoir
mettre à. l'indulgence de la loi , et qu'elles fassent plus ,
s'il se peut, que de repousser de nos Codes des cruautés
iituliles (expressions du rapport); mais quelles les dé-
pouillent de toute cruauté, car il n'en est aucune qui ne
soit tout à la fois indigne delà société et inutile à son
salut.
Mais, dit le ministio en terminant srs conclusions pré-
liminaires, « il faudra s'efforcer d'atteindre le mal à sa
» source luème. Le législateur punit le crijcc, mais une
» administration protectrice, favorable au perfectiomie
1) ment des mœurs, au développement de rintelligence
» et de la raison dans les classes pauvres, s'attachera à les
» prévenir » Il n'est pas besoin de dire que nous accueil-
lons avec joie l'engagement que prend ici l'administia-
tion , surtout si elle en comprend bien toute la portée
dans ces temps de liberté; plaise à Dieu que nous voyons
en effiit l'instruction se répandre largement , et les classes
pauvres s'éclairer, mais d'une véritable lumière, de celle
qui élève l'àme humaine à la hauteur de sa vocation éter-
nelle; car toute instruction qui laisse nos vues et aos af-
fections se concentrer sur cette terre est impuissante
pour détourner l'homme de la voie du mal.
On est bien convaincu aujourd'hui que dans un état li-
bre l'instruction doit être aussi générale que possible , et
que c'est là une dette dont le pays doit s'acquittei envers
chacun de ses habitans. La liberté de l'enseignement, qu'on
nous a promise, permettra sans doute bientôt à la charité
particulière de joindre ses efforts à ceux du gouvernement,
sans rencontrer de continuelles entraves dans le louable
projet de propager les connaissances clémentaiies; mais
alors cncoio les moyens de s'instruire à peu de frais ou
sans frais, ne seront delong-temps proportionnés aux besoins
toujours croissans de la population , parce qu'il faudrait
des sommes énormes pour ouvrir des écoles a ces raillions
d'eijfans et d'adultes qui ne savent ni lire, ni écrire. En
attendant que l'on ait trouvé le moyen de remplir cette
lacune immense que présentent nos institutions sociales,
il ne sera pas sans utilité de faire connaître un essai tenté
avec succès aux Etats-Unis, mais qui , nous le craignons ,
serait impraticable en France. On y a ouvert des écoles,
où les jeunes gens sont admis gratuitement, à condition
de se livrer trois ou quatre heures par jour, pour compte
du maître, à des travaux njécaniqucs ou agricoles. La main
d'œuvre étant, en Amérique, infiniment plus élevée que
dans notre vieille Europe, où le travail le plus soutenu
su ffit à peine pour procurer à un ouvrier les choses les plus
nécessaires à la vie , il en résulte que le tc'mps que le
maître exige d'un élève adulte, au lieu de salaire, est suf-
fisant pour l'indemniser. On a tenté aux Etats-Unis d'in-
troduire la même méthode dans les collèges d'un ordre
supérieur, et de remplacer par des travaux manvicls les
exercices gymnasliques en usage dans beaucoup cl'ét iblis-
semens d'éducation. Il est tenu compte aux élèves de l'ou-
vrage qu'ils font, et on en déduit le produit, du montant
de la pension qu'ils doivent payer. Ces essais rappellent
l'habitude qu'on avait autrefois, dans diverses contrées, de
faire apprendre un état .tmx jeunes gens de toutes les clas-
ses, afin qu'en cas de revers, ils pussent trouver une res-
source dans leur travail. Que serait devenu Saint-Paul,
expoaé comme il le fut aux privations d'une vie agitée,
si, tout en étudiant sous l'illustre Gamaliel , Id littérature
et la philosophie de son temps, il n'eût appris aussi le mé-
tier de faiseur de lentes ? C'est surtout dans des temps
comme celui où nous vivons, où tant de fortunes s'écrou-
lent et où l'on sent plus que jamais l'instabilité des choses
humaines, qu'il importe de donner aux jeunes gens les •
connaissances primitives, nécessaires pour q'i'ils puissent,
en toutes circonstances , manger leur pain paisiblement ,
en travaillant, comme lo commande rapôtrc.
Ai\I\"OIvCES.
De la Liberté d'enseignement , ouvrage couronné par la
Société de la Morale chrétienne, par la Société des Mé-
thodes , et la Société de l'enseignement élémentaire; par
M. Prosper Lucas. — Un volume iu-8". Paris, i83i. Chez
Hipp. Chauchard, lue du Faubourg-Poissonnière, n" 83.
Prix : 4 fr. 5o c.
Nous rendrons compte incessamment de cet ouvrage.
Nous le signalons, en attendant, à l'attention de nos lec-
teurs comme méiitaut tout leur intérêt, dans un moment
surtout où la question de la liberté d'enseignement, débat-
tue entre les nombreux amis de cette liberté et ceux du
monopole universitaire, réclame une prochaine solution
de la part du pouvoir législatif.
Le Gérant, DÉIIAULÏ.
Imprimerie de Sfi,licue , luc des Jeûneurs, n. i.'|.
TOWE 1*^
N"
i:î septembre issi.
LE SEMEUR
9
JOURNAL RELIGIEUX.
Politique r. Philosophique et Littéraire,
PARAISSAIT TOUS LES IVIERCRF.DIS.
Le champ , c'est le monde.
Matûi. XllI. 38.
On s'abonne an burean du journal, rue Martel, n° 1 1 , et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. ■ — Prix: i5 fr. pour l'année,
S l'r. pour G mois , 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera a fp. pour l'année , i fr. pour (i mois , et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres . paquets et envois d'argent . doivent être affranchis.
DE LA LIBERTE.
Un an s'est déjà écoulé depuis qti'iine févolution, desti-
née à cliangoi' la face de la France, s'est accomplie, sous la
sanction de la Pi'ovidencc. Quel homme poui-ra écrife
l'histoire de colle aniicc? Qui l'a vue et qui peut la juf^er,
telle qu'elle a vraiment eu lieu, et fans l'influence du passé
ni de l'aveovr? Celui qui a observé a-t-il pu sentir? Celui
«pii a bondi avec les événeniens, et dins l'àme duquel s'est
accom[>li plus que de l'hisloirc , de celle pauvre histoire
qui ffénéialisf des millions d'hommes au moyen d'un récit
et d'une ilate , celui-là auia-t-il observé , analysé , scia-1-il
ju^tt•? H doit .s'attendre à renconli'rr de la coniradiction ;
il s'exalte, il s'itjdigiie, il méprise : avec tout cela, fera-t-il
une bonne page pour instruire la postérité, el suriout une
postérité, comme celle qui se prépare, qui voudra des ta-
bleaux fidèles, el qui ne craii.dia pas de considérer les deux
LÔics de la médaille? Il est également difficile de se repré-
senter un homme sans passion et un homme à passion se
mettant à raconter l'histoire de cette année : la pensée do
l'un jettera de la glace sur cet'.e époque bouillonnante; la
passion de l'aulre n'éclairera qu'une face de celte société
si variée, si compliquée, oi'i se mêlent lis derniers soupirs
dupa^séetk's premiers cris, incertains et agités, que pousse
à tout propos, comme un enfant, l'ordre de choses qui
vient de naître. Le râlement se fait entendre d'un côié, et
le bégaiement de l'aulre. La faiblesse de la vieilleste et la
faiblesse de l'enfance se réunissent dans la nation , et lui
donnent une l•^i.-tence qui semble en aussi grand danger
lie s'éteindre que l'est celle du vii illard ou celle de l'en-
fant. Cependant l'enfant ne peut que croître s'il ne meuit
pas, et tout nous fait espérer qu'il croîtra. En altendaiit ,
te qui se passe d.ins ce pays , ce qui cause l'inquiétude des
uns, le méconleiilemcnl des autres, les joies ou les fureurs,
l'acharnement à attaquer ou l'obstiiialion à défendre , ne
peut pas plus s'expliquer qu'on ne peut expliquer les pre-
mières impres.^ions d'un enfant : c'est un myslè. e pour
l'observateur , un mystère comme le développement du
yrain de semence dans la terie , jusqu'à ce qu'il ait notssé
une petiie lii'iLe au licnor'?
C f qii'il \ î. de plus clair, en ce moment, c'est que cha-
cun s'empare de la liberté comme d'un moyen pour mar-
cher dans la route qu'il veut suivre et pour arriver au but
t(uqiml il tend. En effet, être parvenu à la liberté , ce n'est
encore qu'a voir fait la conquête d'tm instrument. Le paysan
qui veut labourer un coin de terre cominonce d'abord par
se procurer une charrue : la liberté , voilà la chairue né-
cessaire pour exploiter un cliamp quelconque. L'oppres-
seur qui veut que les volontés de tous les hommes d'un
pays se soumettent à sa seule volonté, se propose pour but
son entière liberté individuelle ; car la tyianuie n'est autre
chose que la liberté d'un seul aux dépens de la liberté de
lousj et c'est pour cela que la tvianiiie est souverainement
injuste, et qu'elle fait obstacle à tous ceux qui ont un but dans
la vie, et qui , à cause de cela même, ont besoin de liberté.
Il serait donc faux de considérer la liberté comme une
vertu ou comme un vice, comme une cause d'ordre ou do
désordre. Elle est , comme la vie , indispensable à l'action
de l'homme, et, comme la vie, elle peut servir au bien et
au mal. Dieu , en créant l'homme , lui donna la liberté on
même temps que la vie, parce que la vie ne peut se mani-
fester sans la liberté. Un homme qui, par des causes quel-
conques , n'est pas libre, n'existe pas dans la société ; une
nation qui n'est pas libre ne paraît , n'existe pas dans l'his-
toire : son maître seul paraît et existe.
Ainsi, donner la liberté à ceux qui ne l'ont pas, défendra
ou reconquérir une liberté attaquée ou ravie, ce n'est nutie
chose que rendre la santé à un malade, se préserver ou se
guérir d'une maladie. Le bon emploi de la vie , quand on
a conservé ou retrouvé la santé , est tout autre chose. Si
l'on considère la liberté de ce point de vue , tous les ef-
forts des hommes pour en jouir ne sembleioiit pas tiop,
grands ; elle leur est aussi important!', aussi nécessaire qu*
la vie même. Ces deux élémensse liennent et se confondenlj
mais tout n'est pas atteint par leur possession. Le but de
lu vie serait-il simph'ment de vivre? Le but de la liberté
serait-il simplement d'être libre? Oh ! que de choses à fai.
avec la liberté! Tant pirlcr d'elle et ne pas s'en servir,
quelle folie ! S'en srrvir pour faiie le mal, quel crimei ^^
•../
îi est n"s classe d'hommes qui, aussitc
itct ?,prè» la ré\ ^^r^:^^^'^-^
ÎU
LE SF.MEIK.
f^ie que jamais. Ils avaior.l un but pour lequi-1 il leur fallait
la liberté , qui n'était pas elle luèiiu' leur but , mais seule-
ment Un de leurs moyens; et niainleniint qu'ils ont c<jm-
lucuce à l'obtenir, ils agissent |>ar clic et poursuivciit de
tout leur pouvoir leur but véritable. Ces lunuincs , ce sout
les clirétieus. Il est d'autres hommes qui ont toute leur vie
lutté pour la liberté, qui l'ont |.oiiisuivic <laMS toutes les
loutes , et qui, en voyant tous les obstacles ((u'il y avait à
vaincre pour y airiv( r , l'ont prise pour le but ; ils ont cru
quo l'homme devait tout sacrifier , se dresser de tout^ sa
hauteur, uniquement pour dcveuir libre : dire libre, c'é-
tait à leurs yeux èlre heureux , bon, (i;rand et couvert de
gloire Ils ne voyaient pas que la liberté n'est que le pre-
mier échelon d'une échelle immense qui ne finit pas sur la
terre, ou plutôt que la faculté d'atteindre à ce premier
échelon; et lorsque tiut d'un coup ils se sont trouves en
possession de ce bien si désiré , il en est arrivé comme de
tous les biens temporels et matériel» qu'on poursuit: il
semble avoir perdu son prix ; on ne sait qu'eu faire; on le
\ oulait pour lui-même, et c'est pour cela qu'il ue satisfait
point, et qu'il attriste comme un aiécompte.
DU DROIT PEI\AL.
PKEMlïR AnxiCLE.
Pour quiconque a étudié les intitntiou» judiciaiifs des
peuples ancien» et modernes , eu les envisageant du point
do vue élevé de la morale dont les préceptes doi> eut seuls
servir de base aux lois de toute espèce, il est uu fait remas-
(piable , mais douloureux à conllater : c'est que presque
toujours , chez les p. uplcs même les pluscivilisés, la légis-
lation pénale est resiée , dans une. proportion relative en
aiinère delà hgidation civile; rui:e et l'autre, dans leurs
modificaiious succe:sives, ont rarement suivi une marche
parallèle.
Presque toujours les législateurs ont élaboré avec un
soin particulier h's lois civiles , et ces lois ont été pour les
plus savaus juiisconsultes un objet de prédilection • la
preuve en est dans les commentaires et les gloses dont , au
surplus, l'innombrable cortège entrava maintes fois le dé-
veloppement des vi-.iis principes. Si les législateurs et les
juiisconsultes se sont attachés dans leuis prévisions sou-
vent miuutieusej, à ié;;ulariscr le droit do propriété et les
formes delà transmission des biens , ils semblent avoir
traité avec beaucoup moins d'attention et de soin les lois
destinées à statuer sur les plu» cher» iniéiêls de l'iiomme
sa libei té , son honneur et si vie.
Quelle est la laisoii de cette disparate, non seulement
oulrageaniepour l'humaiiité, mais même iuipolitique? La
détermiuer a\ec préci-siou est difficile. Pour essavcr de la
découvrir , il serait indispensable de j)rcndre cliaqûe nation
une à uni! , de l'étudier dans son iudividualité, dans hs di-
verses phases de son existence, et dans ses institutions lé-
gislatives; en un mot , il faudrait se livrer à une étude ap-
1 rofoiidie de l'histoire du droit pcual: or, cette élude si
iiu] citante et si vaste est eiic(ue à f ,ire , car ce me les
. nieideurs cspiit ont vu et dit à ctt égaid ne se compose
. lue d'aperçus gé.iérasix, que di3 dounées épaises^ et ne se
résume pas eu uu ensemble nttleineiit cooidoncd. Toute-
fois, dans l'état actuel d.s choses, et en nous plaçant en
présente du phénomèce mural qui consiste dans ui:e ac-
tion et une réaction des législateurs sur ks peuples et des
peuples sur les léglsluteuis, tous nous r.ioyons autorisésà
..vancer, que la supériorité généialcuicnt obt-nuc par la lé-
gislation civile sur la législation pénale a dû provenir
boancoup plus du fait di s législateurs cjue de celui des
peuples.
Voici , en termes plus explicites , quelle est notre pen-
sé" :
Il est certain , ainsi que nous le démontrerons ([uand
nous parleion.s de la natuie du dioit pénal , (pie les prin-
cipes fondamentaux de ce droit , aussi bien que ceux du
droit civil , déiivent d'une seule et même source , la mo-
rale.
Mais les principes de ces deux espèces distinctes de di oit
auront pu, soit en totalité, soit ew partie, demeurer cachés
aux législateuis , et des iors, quelle ([u'ait éié la leelitude
de leurs intentions , le défaut total d'application de ces
principes dans le premier cas, ou leur application parlicHe
dansle.*econd,se seront fait sentir plus vivement en matière
pénale (|u'cii matière civile.
11 se peut aussi que lei législateurs aient parfaitement ou
imparfaitement connu ces mêmes principes , et que , mal-
gré leur aptitude intellectuelle plus ou moins giandc à le»
appli([uer, ils s'v soient sciemment refi-s's , et cela plus
fréquemment dans la piomulgation des lois pénales que
dans celle des lois civile».
Ainsi, en ce qui concerne les législateurs, nous ne pou-
vons pas croire qn'il ait existé de milieu pour eux entre
l'ignorance et l'impéritie d'une part, et le mépris de la vé-
rité de l'autre.
Quant aux peuples, au contraire, nous ne sautions leur
imputer qu'une ignorance et qu'un silence plus grands
à l'égard d'un mode de législation qu'à l'égard de l'autre ,
mais jamais un;; violation xolontaire des principes lute-
laiics qu'ils étaient toujours intéressés à faire prévaloir,
dès que la connaissance leur eu était acquise.
Pour être justifiée, notic triple assertion nécessite (juel-
qucs développemens.
Que l'on consulte l'histoire, on y verra que presque
toujours les législateurs, en édictaiit les lois pénales et les
lois civiles, ont fait , à l'égard des piemières , plus encore
qu'à l'égard des secondes, une étrange et déplorable cou-
fusion des principes de la morale avec des idées eiionées
d'ordîe, d'intérêt et de force. Il leur était cet tes moiii.s dif-
ficile de résoudre, en dioit civil, des questions Je propriété
et de convcutions, que d'app'écier sainement, eu droit pé-
nal, l'iM-ganisation moi aie de l'homme, et que de i cmonter
aux mobiles généraux et pai liculiers de ses actions , pour
eu déduiie an caractère d'innocence ou de criminalité. La
supériorité relative du droit civil sur le droit pénal , dans
la picmicre hypothèse que nous avons pi é»' ntée, peut doue,
à notre avis, s'ixpliquer par la raison des difficultés inhé-
rentes à la nature de chacun de ces deux dioils. 1/expliia-
tion n'est point la niciue dans la sei.oude hypothèse.
L'ignorance et l'imi éritie iiivolontaiies se pai donnent ;
mais la violation et le mépris des principes dont la véiité
est démontrée méritent le blâme et les stigmates \vs plus
flétrissans. Or , le reproche d'avoir méconnu et fo.ilé lux
pieds li'S principes du droit pén.d , bien plus encore que
ceux du droit civil, n'a-t-ii pas été juslenn r.t encouru par
plus d'un li'gislatiMir ? La léponsc à cette question est
écrite en pages sa m|;1 an tes dan si histoire. IN ous invoquons de
nouveau sou témoignage, eu nous ab- tenant de cilalions j
elles seraient trop nombreuses à faire. Qu'il nous suffise
de dire, qu'en temps de pa x comme eu temps de crise ,
nombre de législateurs , trouvant une porte plus large ou-
verte aux abus dans les lois pénales cjuc diun les lois civiles,
oi.t fait de ces premières des inslrumens do vengeance, et
qui! là oii plus que partout ailleurs elles devaient être im-
passibles, il les or.', rendues partiales et pa-sinnuéeî.
LE SEMEUR.
li
Du doii!)ln loL- remp'i par les législateurs, passons i ce-
lui qu'ont JDiié les peuples.
Ou ;i dit avec juslpsso que, «i le? incpurj font les Inis, 1/s
lois à leur tonr réagissant sur K'S mœnrs. Conimcnl s'exerce
celle rij:ictio:i ? Tel est le point de d.'part snr lequel il faut
e fixer.
I,es h Mil mes ne sont pas tous de profonds penseurs; tous
néantn.)iiis .■■ave;it apprécier leurs inlcrcls matériels . el
cherchent ù les faire piévaloir; mais souvent leur vue
est a<scz courte : ils vivent peu de l'avenir , et le présent
forme pour eiix un horizon" dont il leiir est difficile de re-
culer les limites. Cette vérité constante à l'égard de t die
on telle cause dont les effets se font sentir aux hommes, ne
l'cît pas moins à l'égird des lois. Le point de contact des
lois avec les hommes qu'elles sont destinées à régir se ren-
contre moins dans le roomcnt de la promulgation que dans
celui où l'application leur en e.-t faite ; c'est alors qu'ils en
apprécient d'autatit plus stinement les effets pernicieux
ou salutaires , qu'elles descendent plus srnsiblemcnt pour
eux du rang d'un fait général au rang d'un fait per-
sonnel.
Ne résnltern-t-il pas de là que moins il y aura d'indivi-
dus qui , dans la pratique , subiront l'action d'une loi ,
moins il s'(';!evcra d'approbation en sa faveur si elle est
bonne , ou de griefs contre elle si elle est mauvaise? Et ,
dans ce dernier cas, les léclamations dictées par ces légi-
times griefs ne seront-elles pfls d'autant plus rareselleiites,
qu'il se rencontrera moins d'individus intéressés par leur
expérience personnelle à réclamer? Les faits répondent af-
firmativement à cette question. Voici comment :
Que la loi pénale , aussi bien que la loi civile, régisse
1 universalité des membres d'une même nation , c'est ce
qui est hors de doute. L'esl-il également que l'une de ces
deux lois s'applique de fait à une plus grande quantité
d'individus que l'autre? Oui. La loi civile est celle dont ,
numériquemeiit parlant, l'action est le plus étendue. En
effet, presque tout homme a, dans le cours de sa vie, oc-
casion d'échanger , d"acli"!er, de vendre , de donner , de
recevoir, de former quelque contrat, de débattre enfin
quelque question sur le lien cl le mien, et par là d'exami-
:icr ce que la loi civile prescrit à l'égard des stipulations
et des actes auxquels il se livre. Il n'en est point de même
de la loi pénale, dont il est rare que la généralité des indi-
vidus aient à subir pratiquement l'exercice , ne fût ce
qu'une seule fois dans le cours de leur vie. En efret , s'il
est indubitable que tout honinic soit vi«-à-vis de la loi mo-
rale dans un état plus ou moins grand de culpabilité, ce
n'est pas à dire pour cola que tout homme , du plus au
moins, sera nécess.-tirement coupable aux yeux delà loi
pénale qui , même à la supposer bonne , ne jio'irrait tou-
jours être qu'un dérivé impaif.iit de la loi morale. Nous
ne savons aucune nation dont la .■■latisliquc criminelle éta-
blisse que des condamnations aient été infligées, non pas à
la totalité, mais seulement à la majorité des individus qui
la constituent, tandis que nous pouvons avec certitude po-
%tr en fait que celte majorité , jouvcnt à un degré tiès-
approximalif de la totalité, a Jù subu- persoiuiellement
l'action do la loi civile.
Mainlcnant , de ce qu'il y ava t une fréquence moindre
dans l'application des lois pénales que dans celle des lois
civiles, il est permis de lirer ceite con.iéqu:'ncc, que les lé-
gislateurs étaient d'aulaut moi;. s soigneux de réformer et
d'améliorer les premières, ipi. les réclamations étaient
moins instantes à leur égard q '"à l'égard des autres.
.Souffrirde l'ignorance ou de l'n-bilraire des législateurs^ cl
jnotesicr contre l'une el l'autre quand il y .Tvait moyen de
le faire, tel a été le rôle des peuples qui ont été placés
sous l'empire d'une mauvais-: législatior; , soit pénale,
soit civile.
En cherchant à résoudre le problcmo de la supéi iorité
presque rontinucllemcnl obtenue par la législation civile
sur la législation pénale, nous avons qualifié d'outrageante
pour l'humanité et d'inipolitique la disparate rctsortant de
cette supéiiori'é. Cette double qualification se justifie
d'elle-même; l'outrage est dans le mépris que les législa-
teur- ont fait des principes de la justice; le manque de po-
litique, dans l'erreur grossière qu'ils ont commise en pen-
sant, que le moven le plus salutaiie pour affermir leur
autorité était de soumetlie à son exercice plutôt des hom-
mes languissans dans le honteux servage de la force, et dé-
gradés par l'alrutissemenl de leurs idées el de leurs sen-
limens, que des hommes libres, éclairés et capables de
mesurer sur l'étesdue de lenri lumières celle de leurs
obligations. >-
Après avoir consulté le passé sur le grave sujet dont
nous présentons une esquisse imparfaite, nous devons nous
empresser de signaler le bien à côté du mal.
Aussi appelons-nous de toutes nos forces l'attention du
lecteur sur le ypectaclc vraiment beau que présente, dans
l'histoire de la législation pénale, l'attiliidc noble ei cO'i-
r.igeuse de ces hommes, malheureusement trop rares, qui
luttèrent avec persévérance contre l'ignorance, les préju-
gés cl les abus de leur siècle , soit que , magistrats ou pu-
blicistcs , ils enseignassent aux législateurs leurs devoirs ,
soit que, législateurs eux-mêmes, ils devançassent les vœux
de leur pavs, et coricourussent spontanément à son bieu-
être, enledotantde sages institutions pénal^set civiles. On
aime à citer, parmi les anciens, les noms de Solon, de Titus,
de Maic-Aurèle; et, parmi les modernes, ceux d'Alfred ,
d'Edouard I"', de Chailemagne, de Saint-Loui», de Bacon,
de Pierre-le-Grand , de L'Iîopital , de Lamoig.-ion et de
d'Agucsseau.
Pli;s nous avançons dans l'histoire de la législation pé-
nale, pins nous vovons, à mesure que le droit de publicité
s'accroît, h s masses s'cclaiier. s'émouvoir, la réforme df s
abus être sollicitée, si ce n'esttoujo irs par elles, du moins
par les hommes délite qui , après les avoir instiuites de
leurs droits, leur servent d'interpièles désintéressés; et
enfin une réorganisation partielle des lois , résulter do ce
mouvement des esprits, à l'énergie duquel plusieurs légis-
lateurs s'associent.
Parmi les époques antérieures à la nôtre, la plus remar-
quable , .*ous ce rapport , est celle de la seconde partie du
dix huitième siècle. Aux noms de Montesquieu, de Becca-
ria , de Filangieri , comme publicistes (i) , demeureront à
jamais unis ceuxdeCatherineII.de Léopold cl de Joseph H,
comme législateurs (2).
Depuis peu, une guerre à o'itrance venait d'éclater en-
tre les principes de la véritable justice et les traditions
aveugles et odieuses du passé. Ou vit celles-ci succomber
en Russie, en Toscane et en Autriche, à la lioute des aures
Etats de l'Europe. La réforme ne commença en France
que sous l'Assemblée constituante , qui , en même temps
qu'elle jeta les bases du pouvoir judiciaire, fit disparaiue
de l'ancienne législation criminelle une foule d'abus. Plus
sages que maintes nations de la vieille Europe , les Etats-
Unis ne tardèrent pas à se signaler par plusieurs institu-
! \) VoT. \ Esprit des Lois ; le Traité des Délits et des Peines ; la
Science de la Le'î^iilation.
(2) Voyez l'Instruction ilonncc à la commission chargée de dresser le
projet d'un nouveau Code pour la Russie, imprimée, en 1769. à Saint-Pé-
tersbourg ; le Code criminel cl pénal donné à la Toscane, le 3o novembre
1 786 ; l'Ordonnance publiée à Pise , sous le litre de Ri forma delta Legis-
lazione toscana ; le Règlement provisionnel , publié en 1787, pour l-s
États autrichiens.
12
LE SES! EUR.
lions pénales, et notamment par celle du régime péni-
tentiaire.
Déjà les publicités et les législateurs que nous venons
,1e citer avaient senti le besoin de raHaclii-r la législ.ition
pénale à dos principes fixes. A la fin du dix-lmltième siècle
et au commencement du dix-neuvième, parincnt plu.\ieurs
écrits,donl les anteuis cherchèrent a remonter aux sources
du droit de punir, et à déterminer quel doit être le caiac-
tère de toute peine (i). Diverses parties du droit pénal
furent traitées dans des ouvrages spéciaux {i) ; et il est fa-
cile de reconnaître que plus on s'est livré à l'élude de
l'homme, plus cette étude, appliquée aux matières crimi-
nelles, a jeté de jour sur celles-ci.
Cependant, ce n'était pas tout encore que de rassembler
des matériaux épars , que de saisir çà et là, dans les faits
rapprochés de la morale les élémens du droit, et que d'en
présenter seulement quelques applications {jénérales ;i 1
fallait faire pins : il fallut, après les avoir coordonnés, les
suivre jusque dans leurs déductions les plus rip,oiireuses ,
et en composer un tout systématique. Or , c'est la ce a
quoi s'est attaché le publiciste qui, selon nous, a le mieux
senti et prouvé ce que doit être et ce que peut devenir le
droit pénal ;3).
Le besoin de remonter à des principes immuables et de
les appliquer aux faits , voilà donc ce qui caractérise les
travaux des publicistes de la fin du dix-huitième siècle, et
et surtout ceux des publicistes de nos jours ! Les uns et les
autres ont compris que la législation pénale n'aurait jamais
dû reposer sur le terrain mouvant des passions humaines,
et qu'd faut lui donner une base qui soit stable.
Ijedroil pénal doitconstituer une science par excellence,
puisqu'il régit des intérêts sociaux et individuels du pre-
mier outre ..Cette science est excessivement diflicilo à com-
poser j elle exige , avant tout , une piofondc connaissance
du cœur humain , un grand laleut d'observation, et une
forte puissance de combinaison. Appelons Je tous nos iccwi.
Je moment où elle pourra s'ériger au rang qu'elle mente
d'occuper, et, en attendant, rendons hommage aux hom-
mes supérieurs qui ont hâlé ses progrès. Boaucoup de pas
restent encore à faire dans la carrière; esp.'-rons que le but
sera atteint avant qu'il soit long-temps! Uue telle mission
■I accomplir est magnifique ; plaise à Dieu qu'elle stimule
le zèle des amis éclairés de l'humanité !
Apres avoir, dans nu prochain article, posé les principes
généraux du droit pénal, et avoir fait ainsi , une fois pour
toutes, notre profession de foi comme criminalistes, nous
soumcUrons à une critique impartiale celles desspcciali es
qui nous sembleront exiger le plus instamment une ré-
forme, et, à cet égard, nous noua attachcrous avec un soin
particulier au côté pratique de chaque question.
J. D.
QUELLE EST LA DOCTRINE QU'IL NOUS FAUT?
On entrevoit de plus en plus qu'il faut au raouvemenl
focial une règle suprême qu'on chercherait en vain dans les
lois et les institutions politiques; on sent qu'on nesiurait .'e
passer de croyances commune.s, qui impriment à la société
une direction identique , qui servent de lien aux esprits ,
(i) Voy. lis ouvrages de MM. Servan , Dapaly , Lingue! , Je Pjstorel ,
Murveau, Garai, LacrulelKs Briisol de Warvllle , Delacroix , Bernardi,
Benlliam, Mdl, Ed,n, Roscoc, S. Romilly, etc., elc.
(2) Voy les ouvra;;ci de MM. Guiiol , Cli. Luias . Ed. Durpéliaiu.
P. Veri^aiii , Cianiarell', L. Jacnlii, Te\lor. Duboscli, Ileiberg , Bradford,
B; Monlagti, divers numéros de la Revue Jranraise, e'o., etc.
Çi) M. Kossi, Traite! du Droitpènul.
de sauvegarde aux mœurs publiques , domestiques et pri-
vées', de rempart aux invasions de l'égoïsmc. Cctie vérité
capitale, qu'on ne méconnaîtra jamais sans péi il , et que
pioclaraent l'Evangile et l'histoire , comme toute philoso-
phie digne de ce nom, est professée aujouid'hui ru Franco
par l'école dite Tliéologique , par la nouvelle école Phi'o-
sophiqiie, et depuis quelque temps par l'école Saint-Simo-
nienni". Chacune de ces écoles diffère essentiellement des
autres dans ses idées sur le fond et la forme de la religion,
ainsi que sur la marclie à suivre pour assurer à celle-ci une
vénération et une soumission générale.'s.
L'écoIcCatlioliquei'St la seule des trois qui professe d'être
fidèle au christianisme; mais elle affirme que le christianif-
me ne peut reprendre son emiire et reconquérir la foi des
peuples, que par le rétablissement de la théocrati''. L'E-
vangile tient moins de place dans les écrits de cette école
que la constitution ecclésiastique du moyen âge; c'c.«t
moins de la religion,que de ce qu'elle appelle l'Eglise, qu'elle
s'occupe : elle voit le salut du monde dans une organisation
sociale à la fois politique et religieuse, où la conscience et
la pensée, les gouvernemens el les nations, relevci aient
en dernier ressort du St. -Siège. Elle signale le principe
d'examen qu'a posé la réformalion , comme foux, souve-
rainement pernicieux et subversif de toute religion et de
tout ordre social; elle le poursuit sous le nom d'individua-
lisme, et tend à y substituer le principe d'autorité. Celte
école est en opposition directe avec l'esprit du temps , car
l'individualisme , contre lequel elle n'a pas assez d'anathé-
mes , n'est au fond que la liberté de pensée , la liberté de
conscience , la liberté de culte , qui de jour en jour pénè-
trent plus avant dans les opinions , dans les lois et dans les
mreurs. Il lui faudrait opérer une refonte totale de la so-
ciété, Epour que ses doctrines pussent y prendre racine et
s'y développer. Dé trônera- telle le géant de l'individualisme,
dont le règne s'affermit et s'étend sans cesse, et qu'elle ne
put étouffi r à sa naissance, malgré le pouvoir immense
dimtelle disposai! alors? Remarquez qu'elle ne peut le com-
battre qu'avec les armes qu'elle lui emprunte et qu'elle
voudrait proscrire, qu'en renonçant à ce grand principe
d'examen qu'elle déclare à la fois dangereux et criminel.
Elle ne se défend et n'attaque qu'en faisant alliance avec
son ennemi; elle ne retarde momenlanément sa chute com-
plète qu'en se condamnant à une sorte de servage, qu'en
reniant ou en dissimulant la [dus importante de ses doclri-
nes. 11 y a incompatibilité absolue entre le principe d'au-
torité, tel c[ue le pose le catholicisme, et (e principe d'esa-
men qu'il repousse en théorie, et qu'il es£ forcé d'admettre
en fait et dans la pralique: il est impo.'isible d'arriver ja-
mais à l'un par i'aulre. D'ailleurs , ce n'est plus comme
pouvoir temporel ou spirituel , c'est comme puissance mo-
rale, ce n'est plus comme église, c'est comme reiigion ,
que le christianisme doit maintenant régir la société.
L'ccolç Piiilosophique rcje te complètement 1 ; principe
d'auto ité, et ne suit que le principe d'examen. Elle veut
puiser la foi clans lu s'cieiice , dans l'iio/iirne et dans le
monde; elle ne croit point à une révélation venue de Dieu,
et ne se met point en peine de savoir .s'il en existe; lu l'c-
rité doit lui i'cnir sous une autre forme ; il lui faut une re-
ligion rationnelle , et non des dogmes traditionnels. Quant
(! i'uiiile de la foi , elle ne s'en inquiète point , elle se fera
en même temps que la foi.
Or, la philosophie avoue, et les faits d'ailleurs disent
ass'îz haut, f{u'cllc n'est pas parvenue encore à la dcmons-
ti'ation du système religieux qu'elle espère donni r au
monde, a la découverte rationnelle de l'invisible parle
risil'le. Ce n'est que lorsque les scii-nccs physique? et mo-
rales , dans leur progris coutinu , seront arrivées à ne foi'-
mer plus qu'(;«e science générale de tout ce qui agit , vil
LÉ SEMEin.
H
ou se nirtil dans li crcdtiuii , (jtie vieriilroiil les coiu h(sions
(fu'iiric telle science doit inctlre â même de. tirer reldlive-
nit-iil à l'être duquel émanent toute fiction , toute vie et tout
niouverncut ; ce ii'eM ii\i' alors (/u' on retrouvera la foi par
la philosophie.
Ce n'est donc pas de la pliilosopliio que nous devons at-
tendre la renai.-sanr.e di- l.i fol.
L'école Saint-Sinioiiiennc semble, au pi eniier abord ,
une liansactioii eniro l'écoie Théologicjne cl l'école Pliilo-
sop!iique; elle veut rcteuir ou ramener sousnne forme non
encore dclei mince la doctrine ou vue princi|mle de la
première , la constitution hiérarchique de lu société ; coni me
la deuxième , elle ne puisp la foi que- dansl étude du inonde
et de l'homme, ou, j)our mieux dire, de riiiimanité. Elle
a tout les défauts de l'une et de l'autie, sans lien qui les
compense. Avec l'école Catholique, elle paile d'une tliéo-
ctatic nouvelle, dont elle voit un type ou essai imparfait
dans le moyen âge; elle combat et maudit, l'individualis-
me, et par conséquent, quoi qu'en termes couvei is, la libei lé
d'examen, la liberté de con^cionce, de culte et de pensée.
H y a dans ses principes et dans ses vues la même iacoin-
patibilité avec l'esprit du temps et la marche générale de
la société, le même anial(;ainc hétérogène et la nièine con-
tradiction que nous avons signalés djns les principes du
catholicisme. De plus, n'étant qu'une philosophie sociale,
elle n'annonce au monde, comme toutes les autres philoso-
phies , qu'une religion purement métaphysique; elle n'ap-
porte qu'une simplo conception de Dieu et de ses rapports
avec nous, qu'une hypothèse, selon ses propres termes,
incapable couséquemment de s'emparer fortement des es-
prits , sans influence et sans jirise sur les masses , sans pou-
voir d'y créer des convictious profondes cl vivantes. Par
dessus tout cela, elle a eiicoie rirrémédiable désavaiitigc
de ii'appaiaitic que comme inslrument de succès, comme
moyeu d'arriver au but tout terrestre qu'on se propose , à
)a nouvelle organisation sociale qui fait le fond réel de la
doctrine, ce qui serait suffisant pour dégrader la religion
la plus élevée et la plus pure , pour la frapper d'avance de
stéi ilité , et la dépouiller de, toute puissance régéniralrice.
A nos yeux, ui le cathclirisme , ni la philosophie, ni la
doctrine St.-Simoniennc , ne sont destinées à opérer la ré-
génération religieuse et morale des sociétés européennes,
et par suite celle du monde. Reste le simple chiislianisme,
le christianisme évaugéliquc.
Il possède ce qui manque au catholicisme rt à la philo-
sophie , sans tomber dans les erreurs contraires de l'une et
de l'au'.re. Ceux qui le prol'e.'-sent ne po >sseiu ni le principe
d'examen, ni le principe d'auloiité au-delà des limites où
ils cessent d'être 'égitimes et bicnfaisans , cl deviennent
subversifs de la liberté ou de l'urdie. A la philosophie ,
incapable , de son propre aveu , de produire une religion
positive et populaire, de créer ries croyances générahs et
fortes, le disciple de l'Evangile présente la révchuion , eu
lui demandant de sesouniettre .à ses doctrines, après qu'elle
aura reconnu la validité de ses prouves. Aux efforts qu'<m
voudrait tenter pour nous rejeter sous le joug sacerdolal, il
oppose le droit d'examen, source et sauvpgaide d.' la liberté
civile comme de la liberté religieuse. D'accord avec l'espi it
du temps qui n'est , à plusieurs égards, que le sien proprej
s'associant au mouvement industriel et pnlit.que, voulant
le ptrfeciionnemenl social, et dcinanJant siulenient qu'il
sot réglé par la justice, rendu calme rt prospère par îa
bienfaisance; fidèle au dogme évaiigélique et fondament il
de la séparation de l'Église et de l'Éiat, ainsi qu'ans grands
, principes de la liberté d'examen, de conscience cl de pen-
sée, il ne peut que trouver attention et sympath.ie dans le
monde nouveau, qui sort du sommeil de l'indiffcicnce, et
cesse d'avoir foi aux promesses 'ie l'homme.
Ici s'offrent deux objei lions souvent dirigées contre
deux piéicntions du Christianisme de l'Evangile, l'une
par la philosophie, l'autre par le catholicisme, et dont il
est essentiel de dire un mol, parce <jue , si elles étaient
foaJécs , elles saperaient dans leur base nos raisonnemens
et nos espérances. La philosophie djus accuse d inconsé-
quence et d'iiiHdélité au piincipc du libre examen, lors-
qu'elle nous voit nous arrêter devant la lévélation. Mais
si la vérité de la révélation chrétienne te démontre par des
preuves positives et suffisantes, ainsi que nous le soute-
nons, ce n'est pas en se soumettant à ces preuves, c'est en
négiigeautou dcdaignaiit deles étudier et d'eu tenir comp-
te, qu'on esl ii)Cou>équenl et infidèle au principe du libre
examen , cocime aux vraies méthodes d investigation.
De leur côté, les auteurs papistes ont dit, el mille fois ré-
pété dans leurs attaques contre nos doctrines , que vouloir
être chrctien hors de l'Eglise romaine, c'est renoncer d'a-
vance à l'unité de la foi, c'est légitimer d'avance toutes
les opinions. Mais telle accusatiou tombe comme la prccé-'
dente, dès qu'on laisse intactes toutes les preuves histori-
ques et morales sur lesquelles se fonde la divinité de l'Evan-
gile, puisque l'Evangile est la base inébranlable, la charte
immortelle de quiconque se dit chrétii n ; elle tombe dès
qu'on est hors d'état de démontrer que l'élude du livre di-
vin, faite avec simplicité et avec foi, conduit à tout ce
qu'on veut, depuis le fanatisme jusqu'à l'athéisme, et ne
saurait donner l'homogénéité de la foi nécessaire à la di-
rection des croyances et des mœurs publiques.
On a fréquemment rétorqué la première partie de cette
accusation contre le catholicisme , car, s'il était vrai que la
divinité des Saintes-Ecritures , principe fondamental et suf-
fisantde la foi chréiieane, ne pût être prouvée, sur quoi
s'appuieraitalors l'autorité do l'Eglise? Le catholicisme ne
sortirait pas du cercle vicieux ou il se serait renfermé, il
périrait du même coup dont il aurait frappé les dissideus.
Au fait, ce doubl"^ reproche qu'on adresse aux clirétiens
séparés de Rome de manquer de conséquence et de but ,
porte bien plus réellement contre ceux qui le leur font.
Plus rationnel que la philosophie qui ne daigne pasmème
s'enquérir d'un ordre entier de faits , que leur importance
devrait l'engager à mettre ca première ligne dans ses re-
clierches; placé sur un terrain mille fois plus ferme et plus
facile à défendre que celui qu'occupe le catholicisme et
qu'il mine de ses propre» mains, enveloi)pé de ses tradi-
tions obscur'S et associé au scepticisme; en harmonie avec
tousles grands principes quiserveni de mobiles et de régula-
teurs au mouvement et au perfectionnement social ; présen-
tant denouveaul'EvangileauxpeupIrs de l'Europe fatip-ués
du doute et de l'erreur , le portant aux nations stationnai-
res ou rétrogrades de l'Asie , aux hordes barbares de l'O-
céanie, de l'Afrique et de l'Amérique, avec nos lumières,
nos arts et notre civilisation ; s;itisfaisanl pleinement aux
deux besoins les plus généraux de notre époque, celui de
religion et celui <le liberté, le dogme chrétien porte seul
eu lui le salut et les destinées futures de l'humanité.
EIVQUETE
FAITE PAR LA SOCIETE DES PUISONS DES e'tATS-UMS
SUR l'emprisonnement pour dettes.
La Société des prisons des États-Unis, dont le siège est à
Boston, vient de préparer les voies, dansée pays, à Tamé-
luuation des lois relatives à remprisonnement pour det-
tes, par une enquête faite avec beaucoup de soin et qui
présente des résultats iutcrcssan». On sait q le les divers
14
LE SEPvIEïJR.
ILlals de l'union aniéricainc sont réjjls [nr dos lois piili-
culicros , o.t que la léj^isialiiif! de chaque Etat nVsl limitée
dans l'exorcicc de sou omnipol 'nccque par la coustilution
et pai' un r.criaiu nombre de lois communes à touie la ic-
publiquc. Il n'est donc pas étonnant que sur beaucoup de
points, il y ait dans leur législation des différences assez
notables. On en trouve en piiiiciilicr do tiès grandes dans
les loi» qui stipulent dans quilles circons^tanccs un créan-
cier peut faiic incaicér. r son di^biteur.
I.a Société des prisons avait , avant toit , besoin dp. con-
iiaîtic les faits. Elle a lait examiner par les sbcrifs des di-
vers comtés les icf;istres de près de cent prisons ; mais ,
comme ces registres ne sont pas tenus d'après un plan
uniforme , ou n'a pu obtenir sur beaucoup de points que
des rcnseignemcns incomplets.
Le nombre des détenus pour dettes ( st surtout considé-
rable dans les Etats du nord et du centre. On estime appioxi-
jnativement comme suit les ompiisonDciuens qui ont lieu
< iiaque année pour cette cau^e dans plusieurs deces Etals:
.'!,ooo dans le Massacliusctts, 3,ooodansle Maryland, 'j,ooo
danslaPeusylvanie, 10,000 dansl'Etat de New-York. Dans
la plupart des piisons des Etats du nord et du centre, la pro-
portion des détenus pour dettes aux détenus pour crimes
est comme 5 est à 1; dans quelques prisons, cl.e est comme
(i et même comme 8 sont à i ; dans d'autres, seulement ,
comme 4 cl comme 3 sont à i. L'cDiprisonneraent pour
dettes étant rendu beaucoup plus difficile par les lois des
Etals du midi , on n'a , pendant le cours de l'année 1829 ,
incarcéié dans 17 prisons de cette partie de l'Amérique
septentrionale que 3(3 débiteurs, tandis que, dans le
même espace de temps, a'j'p détenus ont été incarcérés
dans 17 prisons des Etals du nord.
Dans les Etats du Kentmkyet de l'Oliio, ia peine de
l'empiisoniiemcnt pour dettes est abrogée. On estime que,
si la même dcterixination eût été prise dans les Etats du
Jioid et du centre , elle aurait préservé de la détention,
dans l'espace d'une seule année, envii-on 5o,ooo individus.
Dans lcNcw-Hami)sliire,on ne pculfairc arrêter personne
pour une dette inférieure à i3 dollars 3 > cents. ( 6:3 francs
65 c.) ; mais dans la plupart des Etats du nord, aucune loi
de ce genre ne protège le débiteur malheureux. On a ren-
fermé, en 1829, pour des dettes de moins d'un dollar("i fr.)
.'!j personnes dans la prison de Philadelphie, 47 personnes
dans celle de liallimoie , et 5o peisonnes dans celle de
Torvanda.
Quelles inductions de tels faits ne permettent-ils pas de
tirer sur ce qui se passe d ins le cœur de l'honimcl Comme
jls révèlent les jiassions qui s'y agitent, tant q'i'il n'a pas
l'té changé [>ar la grâce Je Dieu ; l'éguÏMiic , la dureté, l'a-
varice qui y ont établi leur djmination I Jésus Christ,
dans une de ces belles paraboles où il peint, non pas seu-
lement l'homme de son temps, mais l'homme de tous lot
Icmps , représente d'une manièic frappante l'insensibilité
révoltante d'un ciéam icr qui fait mellie soii débiteur en
priîOn , à cause d'une pe'itc dette. Pour nous exciter à la
patience et à la compassion., il nous montie , dans 'a même
similitude, le roi des cicux , le Dieu dont les niiséi icordes
sont infinies, adiessint rii créancier inipiioy.ibie ces sévè-
]es paroles : « ÎVI{;<hint serviteur, je t'av ais quitté toute ta
» dette, parce que lu m'en avais prié; ne te lallat-il pas
» aussi avoir pitié de ton compagnon de ser\ ice , coiiu.Te
» j'avais eu pitié de loi! " Quelle Irçon ces paroles ren-
ferment! ConiKK! elles nous lappellenl la detie iiuinen.'C
que nous avons contractée cnve:s Dieu, dette que nos
péchés augmentent chaque jour, que nous ne pourrions
jamais payer , et qui serait [)Our nmis la cause d'une cter-
Jiclle condamnation , si notie maît.e ne consentait à nous
la remcilrc. Rien :.'j monde ne pourra rendre compatissant
celui qui ne sera pas ému de cet amour de son Dieu et de
son jug<".
La Société des prisons dcH Etats-Unisnc s'est pas bornée
a recueillir des rcnseignemens sur ce qui est; elle a ou ou-
tre adresséaux hommes de loi , aux juges et aux philantro-
pes les pins distingués de l'Amérique, une ciiculaire dont
Je l)iit est de les foiisull(-r sur les cliangcinens dont la légis-
lation des divers lùafts serait susceptible quant à la déten-
tion pour dettes , et elle \ientde jioblier un extrait des
réponses nombieuses qui lui ont été faites. Comme elle
s est adressée aux hommes les plus capables d'émettre nnc
opinion mûrie par l'expérience sur cette question impor-
tante , elle pense que l'ensemble de ces réponses peut et le
considéré comme l'expression de l'ojiinion publique sur le
sujet dont il s'agit. Elles sont toutes à peu près dans le
même sens ; il nous suffira donc do présenter quelques
extiaits de celles qui sont les plus remaïquables par la net-
teté et h justesse des vues. Voici comment s'exprime
M. Edouard Evereit de Charlesto^vn :
« ... S'il me fallait répoudre catégoriquement à votre
première qiiestion : « que pensez-vous du droit accordé
au créancier de faire mettre nu homme en p'ison pour des
dettes de moins d'un dollar? » je dirais que je regarde ce
droit comme un malheur pour la société où il existe, et
j ajouterais que l'homme qui prive un autre homme de la
liberté pour une telle somme me parait mériter d'être
lui-même envoyé en prison, jusqu'à ce qu'il ait appris à
être humain, ou ])lutôt à la maison de fous, jusqu'à ce
qu'il ait recouvré la raison. Je ne veux cependant pas ou-
blier que l'emprisonncraeiit a été autorisé en de tels cas
par les lois de notre ancienne république, et qu'il a lieu
journellement parmi nous , parce qu'il l'est encore par
celles de plusieurs Etals. Il ne serait pas équitab'e d'accu-
ser des individus de l'injustice d'un svstème consacré par
la loi du pays (pi'ils habitent et sanctionné ])ar l'usage;
mais c'est bien ici le cas de dire que l'un des effets les
plus alfligeans des mauvaises lois, c'cU qu'elles corrom-
pent l'opinion publique. Celles qui régissent parmi nous
les relations de débiteur et de créancier sont, je le crains,
uon-seulenient opposées au sens commun, mais subversi-
ves do tout sentimentd'humanité.
» Un homme insolvable peut se rendre coupable d'un
crime; mais l'insolvabilité n'en constitue p.is uu par elle-
même. Là où il V a fraude, qu'elle soit poursuivie confor-
mément aux lois et punie aussi sévèrement qu'on le vou-
dra , ])ouivu qu'on n'aille pas au-delà de ce qua pcnnet-
tenl la raison et l'humanilé. Mais l'impuissance de payer
ses dettes n'est pas la preuve d'un crime. Elle peut prove-
nir et provieiit en effet souvent du fait de Dieu, et de
malheurs tic twiites les sortes. Un honimc peut devenir
insolvable en conséquence d'une maladie, d'un naufrage,
d'un incendie, d'une mauvaise saison, d'événemens poli-
tiques qui alfectent le commerce, ou bien, beui-eux dans
ses propres entreprises, il !>eul être entraîné parla ruine
de ECS débiteurs. Eh bien ! aux veux de 1j loi du Massa-
chusetts, l'incapacilé de tenir ses engaj^emcns, produite
par l'une de ces causes , est un crime puni-sable par la
prison.
« Supposez qu'un c(ir[)8 législatif adoptât une loi, sul-
vant laquelle quiconque perdrait un vaisseau sur mer ou
verrait détruire un doses magasins par un incendie sciait
puni d'une déleniion de trente jours, que penserail-nn do
t'humatiité , du bon sens de ses membres? Et c'est cepen-
dant là. en substance, la loi du?.iassachusetts ! L'absurdité
d'un tel svstème est aussi évidente que sa cruauté.
» On peut encore attaquer cette lid sous un autre rap-
port. La privation de la liberté est l'un des chàtimens les
plus s'vèrcs eue prononce la loi pénale; après la peine c;ir
LK sî:\îeur.
15
piUlf , c'est la plus iiifam:\iitc ini (O pays. I.n pouvoir Je
îuaiiier cette aiiue iDiiuidiible ne devrait appai tenir qu'au
nl:\t•i^lr;!t; de graves raisons d'iut rèt public devraient fpu'.es
décidi'r (piand on doit eu faire usage. Mai» la loi actuelle
laisse au capi ice et aux p issioiis du créau( icr à ilôcider s'il
fera ou i.ou peser sur un ciloven ciUte rcdiiutable disposi-
tion de la loi pénale. Il y a des lionîmes dan.s ce fays (pii
font irélier d'aclictcr de mauvaise» créaucis. L'Elatmetà
leurs orilres ses sbérifs cl ses conslables , et leur confie les
clés de ses piisous. On les voit tous les jouri user de leur
terrible pouvoir pjr des niutils d'inti'n" t.
.) Heureusement pour l'iio.incur de la patrie, (pioquf^ à
la honte du Mas^achussets , nos lois sur cette matière sont
en arrière de celles de la plu;)art desauties Etats. Il en est
peu qui estiment de i\ iniiniuo valeur les avantages qu'ils
assujent à leurs citoyens , «jne de pei mettre à un bomme
de priver sou voisin de la liLerlé peu -iant trente jours [onr
une dette de cinq do'.l.irs ('.«S l'rancs).
» Si l'on examine bien tout ce qu'il y a d'épouvantable
et de scandaleux dans une telle législation, on i;e peut ([U.;
s'elonner qu'elle puis.-e se maintenir un .';eul Jour dans un
Etat où le peuple lui-iuèine fait ses lois, surtout si l'on consi-
dère quelle sorte i!e pcisonncs en profitent, '«^es créanciers ]
n'en tirent pus grand avantage , comme cela résulte des
i'ails consignés dans le derni-r rapport de la Société des
prisons. Il a clé prouvé, dans une réunion tenue à Boston,
il v a un ou deux ans , pour examiner celte même ques-
tion , que, dans les vingt dernières années , les fiais des
procès soutenus contre des débiteurs insolvables se sont
élevés à plus d'un mill.on de dollars (5 millions de francs);
en sorte que souvent les fiais excident la somme pour la-
qucHo le débiteur est détenu. »
M. Daniel Webster , de ^Vashinglon , constihé sur le
même sujet , iniiste avec raison sur la nécessilc tic donnrr
au créancier tous les moyens de s'assurer si sou débiteur
est VI aiment insolvable.
« 31o[i opinion est bien arrêtée, dit-il , que l'cmprison-
iicment pour dettes doit être aboli pour tous les cas où il
n'y a ni fraude, ni intention de fraude, soit en contractant
la dette, soit en (iéclaranl qu'on est dans l'impuissance de
la payer; mais il me semble que lorsqu'un lioinme ne rem-
plit pas uu engagciuiut qu'il a contracté, il doit être tenu
«le prouver soq incapacité de le faire, et de déiiioutrer la
droiture de sa conduite. Il ne suffit pas qu'il dise qu'il ne
peut pas payer; 1 1 le créancier, pour faii e valoir ses droit-f,
ne deit pas a\oir besoin de prouvci (jue celte incapacité
n'est qu'apparente, fel qu'il y a mauvaise foi de la paît dn
débilcnr; non, c'eït au débiteur à faiie voir pourquoi il ne
tient pas cl ne peiit pas tenir tes engagemens; c c-l à lui à
rendre évident qu'il n'a pasagifiauduleuseincnl,( l c'est seu-
lement s'il y réusïit, qu'il ne doit pas être retenu en prison.
Celui qui scia convaincu d'avoir perdu sou argent a un ji u
quelconque no devra pas èiie ac([uitte ; je voudrais laênie
que cette lègle s'étendît à ceux qui le risquent au jeu de la
loterie. »
Apiès avoir consulté ses coircspondaiis comaïc Loi.mrs
de loi, la Srciété des prisons des Etats Unis s'adresse à
eux coma:e à des chrétiens, et elle leur demande si , dans
un pavs où les lois autoiisent l'eniprisonuemcnt peur di t-
te.s, uu clirélieu peut en bonne coi science faire metire uu
débiteur eu prison, lortqu'il n'a pas de preuves que celui-ci
agit frauduleusement. Eu eifet , les motil.- de conduite du
clirélieu étant auti es «lue ceux du simple honnête l'ommc
qui n'ett i)as chiétieu, il doit y avoir aufsi de la différcn 'c
dans leur conduite elle-rcême. Tel acte auquel ne répugne
j)is la conscience de celui-ci poniia lévolter ctlir de l'i u-
tic. Ces nuances, ipTou appiccie paifaiUMiieut i^nx Etats-
L'iiis ne srrunt ptiil ê;ie pps saisies de tous nos l'Ctnr?.
Puisse leur propre expérience les leur faire bientôt com-
prendre! Les correspondans de la Société des prisons s'ac-
cordent à ié[)(ni'ire ipi'uii chrétieii ne peut pas détenir eu
prison un débiteur, loiS(]ue celui ci n'est pas coupable de
fraude ; plusieurs s'expriment même avec beaucoup de force
sur ce sujet.
Nous ne lei niiiipions pas cet article sans exprimer le
désir ([uc la législation sur la conlrain'.e par corps soitsans
relard révisée en France. Si elle n'a pas chez nous une aussi
déplorable influence qu'aux Etats-Unis , elle ne laisse ce-
pendant pas qui; d'avoir de pernicieux effets. 11 a été plu-
sieurs fois (jucslioi) de l'abolir entièrement , mais ou ;i
objecté qu'elle cîail une garantie nécessaire pour le com-
merce; nous pourrions nous contenter de dire que l'Etat
ne saurait donner , sous aucun [irétexte , une garantie qui
ri'pose SU" un principe injuste, mais nous ajouterons que
le but même qu'on se propose n'e-t pas atli^int. 11 n'y a
que bien peu de négocians parmi les détenus de Sainte-
Pélagie; sur 854 individus qui y ont été incarcérés eu
quatre années, il n'y a eu (jue 48 commerçans ; les 8oG
autres détenus étaient des non-commeiçans. On compte
dans le nombre 148 officiers, Bo employés , 14 porteurs
d'eau, iG journalicis , et 3^ i clouliers , coiroyeurs et gens
sans état. Nous pourrons revenir sur cet important sujet.
LE YKAÏ DIEU.
Hom'-Tirs qui doute/ encore que la caufe première dé
toutes choses soit le Dieu saint et invisible qui s'est révélé
par la Bible, je vous adresse ces lignes:
Votre cœur désire et votre esprit adopte une suprême
intelligence (jui a créé et qui gouverne cet admirable uni-
vers; mais si le Dieu de l'Evangile est inconnu à votre
ànie, vous flottez encore dans le doute aussi bien que si
vous étiez matérialistes ou sceptiques, car votre croyance
incertaine et mobile , privée d'un point d'appui en dehors
de vous même, ne repose (jue sur le sable mouvantde voire
propre cœur.
Ah ! preaez-y garde, je vous en prie, toutes les idoles
ne sont pas de bois, de pierre , de marbre et de métal ; il
en est aussi d'. nmatérielles que l'imagination de l'homme
a fabriquées, comme la main de riiomme fabrique les sta-
tues et les images; et l'on peut dire de ces divinités de la
raison humaine, ce qu'on a dit des idoles grossières,
qu'elles n'entendent ni ne parlent, qu'elles ne peuvent
li spiier ni crainte, ni amour. Vous donc, cher lecteur ,
(jui vous êtes fait une idole iiniualcrieUe que vous appelez.
Dieu, je vous en prie de nouveau , examiiiez-là.... Vovez
comme elle est incapable de rassurer votre cœur, et coai-
b en elle est dénuée d: grandeur et de stabilité. Ce Dieu t'e
votre invention vous ressemble; ce n'est pas vous qui ave/,
été fait à sou image , mais c'est bien lui qui a été fait à la
vôtre, et coiiinae c'est votre imagination qui l'a créé, vous
voulez le contenir dans vos concejjiious et le mettre an
niveau de votre cœur. l'arce que vous êtes un être borné,
qui ne peut sais'r ni comprendre par ses propres lumières
l'ensemble et le but de cet univers si rempli de mystères
qui nous dépassent de toutes parts , le Dieu que vous vous
êtes formé esl uu Dieu vague et sans desseins arrêtés ,
sans pitié et sans justice, indifférent aux souffrances de
l'humaniié autant qu'à ses péchés; uu Dieu que vous ju-
gez tiop grand pour s'intéresser aux sentimens de voire
ca;ur etaux détails de voire vie, trop éloigné de vous pour
vous entendre cl vous répondre; un Dieu qui a pu créer ,
mais qui dédaigne de couservcr, laissant retomber une à
une dans le néant les créaluies qu'il en a tirées, en un met,
uu Dieu incor.séqueiit et insensible.
16
LE SEMELR.
Laissons là ce f.ux Dieu que l'iionime s'est formé dans
ses inipuissaiis cffoits pour escalader le cielj venez cl
écoulez le Dieu des cliiétiens qui s'est révélé lui-niènic
dans le livrcqu'il a dicié par sou esprit : « Ainsi a d'i ri'2-
» terncl qui a créé les cieux et les a élendns, qui a appla
» ni la terre avec ce qu'elle produit , qui donne la respi-
)> lation au peuple qui e^l sur elle et resjirit à ceux qui y
>> marchent. Je suis l'Éternel , c'est mon nom ; je ne don-
» nerai point ma gloire à un aulie (4i Esaie. (5. ) » Ce
Dieu véritabK', qui est notre créateur, a enlevé de dessus lis
yeux de notre enleudemont le ban'Ieau d'incrédulité qui
nous empêchait de le contempler. Maintenant nous le con-
naissons dans nos cœurs, et parce que nous le connaissons,
nous l'aimons; et parce que nous l'ainions, nous viendrons
clianicr ses louanges, et lui rendre, devant le monde en-
tier, la gloire qui lui appartient. Main tenant que nos yeux
Jie sont pins icteuus et que nos oreilles ne sont plus fer-
mées, BOUS coutempleions et nous entendrons l'harmo-
nieux accord de toute la nature , qui célèbre son Créatiur ;
car sa puissance et sa divinité se voient comme à l'œil
quand on considère ses ouvrages. {Rom.) Ce Dieu si grand,
que les cieux des cicux ne peuvent le contenir, veut ha-
biter nos cœurs pour les vivifier et y rétablir son image ef-
facée par le péché ; ce Roi de l'univers, ce maître de tou-
tes les destinées, nous offre l'amour d'un père qui nous a
pardonné , et nous donne le titre et les privilèges d'en-
faiis; ce Dieu «jui a lancé les mondes dans l'espace et qui
les y .«outient jjarsa |)uissance , qui a dit à la mer : lu vien-
dras jusqu'ici, lu n'iras pas plus loin , et quigdrde les vents
et les orages dans ses trésors pour le jour de la Visitation ;
ce Dieu enfin dont les pensées sont au-dessus de nos pen-
.sées, autant que les cieux sont élevés par-dessus la lerre ,
est celui qui a les yeux sur les enfans des hommes, dont l'o-
reille est atienlive à nos cris, qui est le père de l'orphelin
et qui console la v( uve ; c'est lui môme qui nous assure
que quand une mèii' oublietait l'enfant quelle allaite en-
core , lui ne nous laisserait pas. Aucun détail n'est trop
minutieux pour sa paternelle providence j lien n est trop
grand , rien n'est tiop petit pour son amour , et sa fidélité
ramène couhtamineiil de nouveaux bienfaits; un jour {fs.
19, 1 ) fournit en abondance de quoi pai 1er à l'autic jour.
Mais comment célébrer assez le plus grand de tous ses
hienfaits, la >ouicc de notre précieuse paix, le gage de
notre espérance ! Comment parler dignement de Jésus, le
Seigneur de gloire I Ah ! notre Dieu est admirable en con-
seils et magnifique en moyens!
Qui a connu sa pensée pour le pouvoir instruire? Jésus
le bien-aimé du Pèi e , le prince de l'Eternité , qui était en
Dieu avant que le monde fût fait, qui est un avec le père;
Jésus, le prince de la vie, est descendu sur noire terre
«Il forme d'homme pécheur, pour vaincre le péihé qui
régnait dans nos cœurs , el pour nous arrachai' à la mort
qui est la conJamnation du péché. Les gages du pcclii'' ,
c'est la mort; mais le don de Dieu, c'est la vie éternelle
par Jésus-Chi ist notre Seigneur.
Avant ce jour oii le redoutable jugement de notre Dieu
lemplacera le temps de sa longue allente , venez, ah!
venez à lui , vous ions qui jufqu'ici en êtes ri stés éloignes,
venez au Dieu de» Chrétiens , réclamez vous du nom de
Jésus , recevez sa parole qui esl une lampe à nos pieds ,
une lumière à nos sentiers pour traverser celle vallée de
pèlerinage cl de pansage; car les chose» cacheis sont à l'Pl-
lerncl notre Dieu; mais les choses rév< lécs si.nt pour nous
el pour nos nifaiis.
FRACMEKT TRADUIT DE I. A>C.LAIS.
Supposons un instant que le soleil soit un être intelligcul,
et que, par un acte de sa volonté, il puisse retirer ,i un
homme la chaleur et la lumière de ses ravons, lout en
continuant à briller pour le reste du monde. Il est évident
que l'honinie qui serait ainsi privé de lumière et de clia-
le.irse pl.iii.drail bicniôl du lioid et des ténèbres , et (ju'il
désirerait avec ardeur que les ravons bienfaisans, si né-
cessaires à srn bonheur, vinssent de nouveau l'éclairer el
le réjouir. Et si le soleil venait en effet ;t reparaîlre pour
ci't homme , ne ])ouriait-on pas dire figurativemenl qu'il
fait luire sur lui la lumière île sa face .' Lh bien , Dieu ejit
1j soleil du monde moral et intellectuel; en d'autres mots.
Dieu esl le soled de l'âme. Il peut luire dans l'âme, l'ér
cluircr 1 l la rendre heureuse. Quand il daigne la réjouir
par sa présence, cl i]n'il y exerce sou influence, il la
léchai fie, il l'illumine, il la remplit d'amour, d'espé-
rance, de joie el de reconnaissance. Mais quand il se retire
el qu'il cesse de l'influencer, les ténèbres et la froideur spi-
riluclles en soi-t les conséquences. C'est alors l'hiver el la
nuit de l'âme. A mesure que Dieu se retire ainsi de ses
enfans, ils cessent de le regarder comme une réalité;
el à mesure qu'ils cessent de le regarder comme une réa-
lité , ils cessent aussi d'avoir ces vues et de seii/ir ces
affections qui consiiluenl la différence essenliellc entre
eux el les autres houimes.Ce n'est pas tout encore : tandis
que les affections saintes diminuent, les affeciions cou-
l^ables n prennent leur impire. Le Créateur disparaît, et
les ciéauircs recommencent à cire l'objel d'un auache-
iiient idolâtre, précisément comme les étoiles qui , invi-
sibles |)endjnl le jour, paraissent ci bi illcnt quand le soleil
est couché.
Comment tant de pauvres âmes, dont les facultés sont
bornées, p:irv iendiaienl-elles à la connaissance de la vé-
rité, nécessaire à tous les hommes, s'il fallait appiofondir
Kaiil ou Platon pour trouver la route f[ui y conduit? Et
d'un aulie côté, comment supposer que Dieu, en qui
réside la vérité, en piiruiellant à quelques esprits supé-
I leurs des recherches sans lésu: lat pour les masses, ait
laissé pour tous les autres le dnule sans issue? Le soleil
n'éclaire et ne léchanffe pas seulement ceux qui savent en
niisur.r la dislance el la grandeur; l'air qu'on respire,
l'eau des lonlaines, les magnifiques a-^pects de la lerre ne
soiil pas non plus la propriété exclusive de quelques-uns.
Eh bien , la vérité esl mise à la portée de tous les hom-
mes, comme la nature se déploie aux yeux de tous.
Dieu esl, si l'on peut ainsi diie, parfaitement libéral, et
la distance à laquelle les esprits les plus cminens cl les
esprits Ic^ plus communs sont d(! lui éianl la même, parce
que du fini à l'infiui il peut à peine y avoir des nuances
d'cloignement , il s'offre à tous les hommes par la Foi
Que ceux qui s'imaginent qu'ils sont supérieurs aux autres
ne nous répondent pas quecro/re ce serait pour eux poser
des bornes à leur intelligence; c'est comme s'ils disaient
mi aimer ce serait poser des boines à leur sensibilité. La
foi, aussi-bien que l'amour, exige l'exercice, bien loin
d'être la limite d'une faculté. La foi esl un chemin, mais
le doute est un abîme.
Tribunaux. — La chambre des appels correclionne's de
la cour royale s'est occupée , ces jours passés, de l'affaire
de la femme Moulin , marchande de meubles, au carreau
de la Halle, accusée d'avoir assez grièvement blessé la
femme Lainent, mardiande de linge, en lui jetant un ta-
bouret dans les jambes. La femme Laurent, voulant re-
pousser le lepri.çhe de pi ovocalion que lui adressait la
femme Moulin, s'e»l écriée : « Nous somnics voisines, c'est
1) vrai, mais je ne puis pas avoir de haiue contre vous ,
» piiistiue nous ne sommes pas du même état, » Ce mot est
profond , el révèle mieux les secrets du coeur humain que
tons les comiueiitdiies de la philosophie.
Le Gérant, DËUAULT.
Imprimerie de Sellicce . rue des Jeûneurs, n. uj.
TOME 1".
IV" 3.
21 SEPTEMBRE 1831.
JOURNAL RELIGIEUX,
PoliticjiBe, Philosophique et Littéraire ,
PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS.
Le champ , c'esl le monde.
MaUh. XII l. 38.
On s'abonne au bureau du journal, rue Martel, n" ii , et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix: i,î fr. pour Tannée,
S fr. pour 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera 2 fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. —
Lei lettres , paquets et envois d'.irgent , doivent être affranchis.
LA POLOGNE.
Un peuple qui, d.ins ces temps d'éjjoïsnie et Je relàche-
meiit moral, a réveillé par son courage, par sa constance
et par les plus grands exemples de dévoùmcnt personnel ,
l'enthousiusnie qui dormait depuis si longtemps au fond des
âmes; un peuple qui parlait encore de Dieu avec l'accent de
la foi, tandis que presque tous les autres semblent en avoir
oublié même le nom, ce peuple a succombé après une lutte
de sept mois , sous les coups d'un prince qui prétend, lui,
despote féodal et conducteur de serfs, avoir reçu d'en haut la
propriété d'une nation du dix-neuvièine siècle.
Noble et malheureuse Pologne! reçois, après tant de té-
moignages de la douleur nationale , celui que l'adressent
plus particulièrement ici des amis de ta cause, qui , en leur
iiotu et en celui de tous leurs frères , ajoutent à l'expression
de leur profonde sympathie l'assurance que des prières fer-
ventes et continuelles monteront pour toi du fond de leur
cœur au trône de toute grâce. Les larmes que nous avons
répandues sur toi ne seront pas stériles. Il ne te faut ni des
cris de vengeance , ni des accusations contre ceux qui t'ont
accablée ou négligée.
Ce ne sont pas non plus les faibles intercessions de la di-
plomatie qui allégeront ton malheur j car elles n'ont pu
jusqu'ici qu'arracher de ton oppresseur la tiompeuse nro-
messe de conserver ta nationalité, comme si tu pouvais être
indépendante sous le gouvernement des étrangers j comme
si l'autocrate russe pouvait être un roi constitutionnel !
Non , tu ne peux rien attendre aujourd'hui de la bonne vo-
lonté des hommes de courj leur médiation est sans élo-
quence, parce que leur âme est sans conviction morale,
sans foi religieuse, et parce que celui à qui elle s'adresse
n'y voit que démarches importunes et déplacées.
Mais il est un Monarque au-dessus de tous les autres, qui
accueille, qui appelle, qui commande môme l'intercession
mutuelle des siens auprès de lui : c'est un père de famille
qui veut que ses cnfans prient pour tous ceux qui souffrent,
et qui leur a promis de les exaucer. Nous allons donc avec
assurance à ce Roi Sauveur par qui régnent les rois ; et
uous appelons sur toi sa clémence paternelle. Nous lui de-
mandons de te révéler toute sa bouté, et de te faire sortir
du temps salutaire de l'épreuve, pleine de foi, régénérée,
libre de la véritable liberté, et plus lieureuse que tu ne
l'eusses été si une victoire décisive eût couronné la bravoure
de tes enfansi
REVUE POLITIQUE.
EXPOSITION DE NOS PRINCIPES.
Pour qui étes-vous? demandent les spectateurs, aussitôt
qu'on essaie d'élever une tribune politique. Etes-vous pour
les hommes de la résistance, ou pour les hommes du mou-
vement? Appartenez-vous aux doctrinaires, au juste milieu,
ou à l'Hôtel-dc-ViUe? Au-delà de ces deux ou trois déno-
minations consacrées, on ne cherche, on ne suppose même
plus rien : étrange prétention , que de vouloir fondre et ,
pour ainsi dire, crystalliser toutes les opinions individuelles
dans quelques mots,qui ne présentent eux-mêmes qu'un sens
vague et susceptible de mille interprétations différentes!
Eli bien I nous répondrons avec franchise c]ue nous ne
sommes d'aucun des partis qu'on vient de citer , que nous
n'acceptons aucun de ces noms politiques, et que nous n'i-
rons point combattre sous les bannières qui ont été dé-
ployées depuis la révolution de juillet. Ce n'est pas une
question d'amour-propre, c'est une question de conscience
pour nous de ne suivre aucun drapeau : non que nous vou-
lions être neutres; la neutralité, dans les temps ordinaires,
est toujours une faiblesse; au temps actuel , ce serait une
lâcheté ; mais nous voulons être nous-mêmes. Qu'on ne
croie pas non plus que nous mettions sur la même lip-ne
tous les partis qui nous divisent. Nous aussi, nous avons nos
amitiés et nos répugnances; mais, en accordant à quelques
opinions une profonde sympathie, nous refusons de les re-
cevoir sans contrôle et sans examen : c'est un genre de sci-
vilité que nous laisserons à ceux qui n'ont que des intéièts
et point de principes. Avant tout, nos opinions seront les
nôtres j puis elles ressembleront, si elles le peuvent, à celles
d'autrui.
Après une telle déclaration, qui nous place en dehors des
18
LE SEMErR.
■p»"
divers partis politiques , on a droit de nous demander une
exposition de principes claire, franche et développée. IN os
lecteurs y trouveront une garantie de notre bonne fo' , et
nous, un point de départ et un guide jinur les questions qui
doi\enl entrer dans cette Revue polidqiie.
Nous reconnaissons d'abord qu'd existe, au-dessus de
toutes les formes sociales et de toutes les constitutions, des
maximes immuables de droit et de justice. Nous ne subor-
donnons point ces maximes aux faits , mais les faits à ces
maximes. Quelle que soit la nécessité du moment ou le but
que l'on veuille atteindre, nous n'admettons pas que la force
doive jamais prévaloir sur le droit , ni l'iniquité sur la jus-
tice. Ija politique est pour nous, dans le sens le plus pré-
cis, la morale appliquée au gouvernement des nations.
On a beauiou]) blâmé ce mot d'un membre d'une assem-
blée législative : Périssent les colonies,pIutôt qu'un principe !
Nous allons cependant plus loin que lui, car nous disons :
Périsse le genre humain tout entier, plutôt qu'une loi de la
conscience ! Mais cette supposition est gratuite ; la Provi-
dence, nous l'espéions , ne placera jamais l'espèce humaine
dans une si effroyable allcrnativc. Ce n'est pas en appliquant
les principes de la morale, c'est en ne les appliquant point,
que les hommes seraient exposés à périr.
On parle souvent de la raison d'Etat, du salut du peuple,
AcXai force des évéuemens , pour justifier la violation des
grandes maximes de dioitetde justice. Nous repoussons de
toute l'énergie de nos sentimens religieux ce jésuitisme po-
litique; nous croyons que , dans aucune circonstance ima-
ginable , lajîn ne justifie les moyens , et que, ne fallùt-il
commettre qu'un seul crime, ce serait acheter trop cher la
liberté de vingt nations. Les hommes instruits à l'école de
Bonaparte qualifient, comme leur maître, du nom de niai-
serie CCS principes rigoureux. Niaiserie, soit; il se poun-ait
faire pourtant que la plus haute vertu fût aussi la plus adroite
politique, et qu'il y eût autant d'habileté que de moralité à
n'être ni injuste, ni oppresseur. Les anciennes rcpiibliquns
en fourniraient de nombreux exemples ; mais , pour nous
borner à un fait contemporain, lequel a été le plus solide et
le plus durable, de l'édifice foudé par Bonaparte, ou de ce-
lui qu'ont élevé les auteurs de la liberté américaine?
Nous insisterons avec d'autant plus de persévérance sur
ces règles supérieures à toute jxditique humaine, que la
presse périodique semble , en général , davantage les mé-
connaître et les oublier. C'est la plaie honteuse des journaux,
que d'employer des balances inégales selon les différens
partis. Ils ont deux manières d'envisager les choses , deux
poids, deux mesures, deux justices, deux logiques, suivant
qu'il s'agit de leurs amis ou de leurs adversaires. Il y a telle
opinion contre laquelle ils sollicitent les mesures exception-
uelles les plus acerbes; il y a telle autre opinion dont ils ne
veulent pas même laisser punir les plus déplorables excès.
Eu cherchant la cause de cette inégalité de poids et de
mesures, qui se remarque chez la plupail des organes de la
presse périodique, nous la trouvons daiis la profonde misère
du cœur humain. L'homme est si naturellement égoïste , il
est si instinctivement partial, qu'il ne s'aperçoit pas toujours
de son injustice, h-rs même qu'il croit digne d'éloges pour
lui ou pour les siens ce qu'il blâme et punit chez les autres.
Il n'est pas hypocrite dans tous les cas oii il emploie deux
manières de raisonner et de juger ; il suit sa pente naturelle.
Condamner en autrui ce qu'on approuve en soi, c'est la lo-
gique de notre corruption originelle , c'est la bonne foi de
Motre mauvais cœur. Et , qu'on le sache bien, cette explica-
tion est la seule excuse des injustices du journalisme; cai-, si
l'on pouvait penser qu'il fait le mal sciemment , et qu'il se
rend un compte sincèie de ses actes , quand il mutile, au
profit de ses passions, les règles éternelles de la conscience,
delà morale publique et delà vérité, il n'y aurait plus qu'un
seul mot dans la langue française pour qualifier ce manque
absolu d'équité.
Nous ne connaissons qu'un moyen de s'affranchir de cet
aveugle et inique égoïsnie, c'est de prendj-e pour guide une
loi plus élevée que les intérêts du jour, la loi de Dieu. Nous
y pnisei-ons ces hautes maximes qui obligent à prononcer
dans tontes les circonstances d'équitables jugemens. Peuples
ou rois , amis ou ennemis de la liberté , légitimistes ou ré-
])ublicains, ultramontains ou philosophes, seront tous pesés
à la balance des invariables préceptes de la morale religieuse.
Avec et par cette morale, nous aurons un flambeau cpii jet-
tera sur toutes les figures la même lumière, et dans tous les
abîmes une égale clarté.
Tel est donc le principe fondamental qui préside à notre
symbole politique : droit et justice I Oui , pour tous les
hommes, en toutes choses, dans toutes les lois, dans tous
les événemens,au milieu des j)lus grands périls, sans aucune
exception , sans aucun prétexte pour s'en départir , Droit
ET Justice!
Cette base étant posée, les autres principes que rious al-
lons développer se rattachent plus immédiatement à l'état
de choses actuel.
En premier lieu, nous voulons la liberté"; liberté de cons-
cience, de culte, d'industrie , d'enseignement.
La liberté est un besoin que le Créateur a mis dans nos
âmes; c'est un droit imprescriptible qu'il nous a donné;
cest l'une des conditions essentielles de notre développement
sur cette terre et de notre félicité dans l'avenir. Malheur
donc à tout pouvoir, prince ou peuple, tribuns ou patri-
ciens, qui prétendiait usurper à son profit, concentrer en
lui seul ce don de Dieu! Nous voyons dans la tyrannie plus
qu'un crime contre les hommes ; c'est une révolte contre la
volonté du Créateur. Celui qui essaie d'anéantir la liberté
religieuse, politique et individuelle, n'est pas seulement
traître à son pays, traître à la fimille humaine , il est
tiftîuc ù Dieu , il est sacrilège! Ce sera donc une obligation
sainte', une religion pour nous, de combattre sans relâche
tout ce qui tendrait à restreindre au-delà de ce qui est juste
et nécessaire , les droits delà conscience, l'exercice des dif-
férens cultes , l'indépendance de l'enseignement , les ga-
ranties politiques , en un mot, toutes les libertés qui con-
courent à perfectionner l'homiue , le croyant et le citoyen.
Mais ce n'est point pour quelques uns, comme l'ont trop
souvent fait les partis opposés , c'est pour tous que nous
l'éclamons les mêmes droits et les mêmes garanties. En ma-
tière d'opinions religieuses, qu'on laisse élever des mosquée*
et des pagodes, s'il y a lieu, à côté des temples chrétiens;
qu'on permette à de nouveaux Touquet , s'il s'en trouve,
de mutiler les pages de l'Evangile; que tous les jour-
naux puissent dire , s'il leur plaît , que le christianisme du-
rera moins long-temps qu'un tableau de Raphaël. Nous ne
craignons point la liberté la plus entière; nous avons foi
dans la puissance de la vérité ; mais nous demandont
aussi qu'on n'opprime pas les communions chrétiennes
pour satisfaire les exigences des incrédules; nous demandoni
qu'on puisse aller même h la messe. En matière d'enseigne-
ment , nous réclamons la liberté absolue de tous les systè-
mes d'instruction et de toutes les classes d'instituteurs; il y
a quelques années, nous aurions soutenu, avec le Globe, la
cause même des jésuites, quelque aversion que nous inspirent
leurs doctrines. Que les frères de la Doctrine Chrétienne
s'établissent paisiblement à côté des écoles d'enseignement
mutuel; que la compagnie de Loyola relève les chaires de
ses collèges en face des tribunes Saint-Simoniennes ; que le*
successeurs de Thomas Payne ouvrent des écoles de déisme,
comme nous avons nos écoles du dimanche. Point de fa-
veur, ni de restriction, ni de monopole; même surveil-
lance . égale protection pour tous les maîtres et toutes le»
LE SEMEUR.
19
niL-tliodes (renseignement. Ces larfjes principes de liberté ,
nous les appliquerons à la presse, h l'industrie, aux asso-
ciations , à toutes choses. Kaii- à autrui ce t/ue tu veux
qu'on le fasse à toi-même, est le premier article de notre
symijoie politique ; il résume à la fois tout notre système do
morale, et tout notre système de liberté.
En même temps nous voulons l'ordre.
Accoutumés que nous sommes à observer l'ordre univer-
sel que la Providence a établi dans le gouvernement du
monde, nous avons besoin d'en retrouver la fidèle image
dans le gouvernement des sociétés humaines. Nous deman-
dons l'ordre avant tout, car là où il n'est pas , il ne reste
plus rien : ni liberté , ni égalité , ni civilisation , ni progrès.
L'anarchie est pire que le despotisme oriental; l'Améiique
du sud en est une preuve effrayante. Il fallait sans doute à
notre siècle de révolution ce terrible avertissement ; et
Dieu , après nous avoir instruits par nos propres malheurs ,
a voulu choisir encore les plaines du Nouveau Monde pour
nous y faire entendre sa voix.
Le désordre, comme but, n'est que le rêve d'une tête
en délire; mais le desordre , comme moyen , a toujours eu
de nombreux partisans; c'est un système qui sourit à deux
espèces d'individus: ceux qui n'ont pas de fortune à per-
dre , et ceux qui n'ont pas de principes à sacrifier. Contre
de tels gens nons défendrons les doctrines d'ordre avec
énergie. On flétrit quelquefois de noms odieux les écrivains
qui combattent pour la sainteté des lois contre la révolte, et
pour le pouvoir contre la démagogie; mais que nous importe,
à nous, qui désirons de plaire à un autre juge que le peu-
ple; la vérité nons est plus précieuse que la popularité. On
comj)rend que des hommes qui ne voient rien au-delà ni
au-dessus des suffrages humains, se laissent dominer par cette
faiblesse de cœur qui nous a été si funeste depuis quarante
ans, et qu'ils n'osent p.^s mettre leur idole pour enjeu dans
Jeur lutte contre les opinions populaires. Mais il n'en soi a
pas ainsi, nous le croyons du moins, de ceux qui servent un
Maître plus grand que le monde; ils soutiendront l'or-
dre en face de la dérision et des injures du siècle; ils seront
aussi fermes , disons même aussi ardens à défendre les ba-
ses de l'état social, que d'autres le sont à 1ns renverser. Leur
vois, d'ailleurs, sera d'autant moins suspecte de partialité,
qu'ils signaleront avec le même soin et avec la même sévé-
rité le désordre dans la marche de l'administration , et sous
les livrées de l'ordre légal que dans le tumulte des émeutes.
Nous voulons enfin le progrès.
Dieu nous ordonne partout dans sa parole de marcher ,
de croître, de tendre à la perfection , d'oublier les choses
qui sont derrière nous, pour avancer vers celles qui sont
devant nous, et de courir sans cesse vers un but qu'il nous
est impossible d'atteindre complètement dans ce séjour de
préparation. Ces préceptes s'adressent aux peuples tout en-
tiers non moins qu'aux individus; car chaque peuple doit
traverser, comme un seul homme, les différentes phases
de la naissance, do la jeunesse, de la maturité; on peut
donc aussi le définir , par métaphore , un être peifec-
tible , et Dieu l'appelle également à faire de continuels pror
grès. Dans ces passages de l'Ecriture, il s'agit surtout du
développement de la vie religieuse; mais la vie morale ,
intellectuelle, et même physique des nations , est unie à la
première par les liens les plus intimes, et un peuple ne
saurait devenir plus religieux, sans acquérir en même
temps plus de dignité, de lumières , de vertus et de bien-
être.
C'est donc une véritable dérision que de reprocher au
christiani^ie d'inspirer à ses disciples un esprit rétrograde
ou stationnairc. L'Evangile est éminemment une religion de
progrès, et s'il fallait en donner une autre preuve que la
'■"'■'"•"té même de Dieu exnriro"" ''- ' • -ous invo-
querions l'irrécusable témoignage des dix-huit siècles qui
se sont écoulés depuis rétablissement du christianisme. Tous
les pas que l'espèce humaiue à faits depuis cette époque ,
l'esclavage aboli , la famille réiuibilitée , la mère et l'épouse
affranchies de leur dégiiidatiou , l'égalité civile et politi-
que , l'instruction plus gcMiéralement répandue dans les
classes populaires , les gaianlies qui protègent la vie , l'hon-
neui-, la propriété de tous indistinctement , l'impulsion
donnée aux études philosophiques, aux sciences, aux dé-
couvertes; ces immenses progrès et tant d'autres , qu'il se-
rait trop long de rappeler ici, ne sont ils pas une preuve
suffisante que l'Evangile favorise les progrès de l'humanité?
Comparez encore les nations chrétiennes avec celles qui ne
le sont point; comparez surtout les pays où règne le vrai
christianisme, tels que la Suisse , l'Angleteri-e, l'Ecosse,
les Etats-Unis, avec les contrées où domine la superstition,
telles que l'Espagne, l'Italie, le Mexique; examinez oîi se
trouve le plus de liberté, de lumières, de droits civils , d'é-
galité devant la loi , de mouvement scientifique et intellec-
tuel; et jugez alors si les amis de l'Evangile sont opposés
aux progrès des peuples; décidez si leurs actes ne s'accor-
dent pis avec leurs principes dans le développement gra-
duel du genre humain. On a seulement lieu de s'étonner
que les hommes qui accusent les chrétiens d'être stationuai-
res , soient précisément ceux-là mêmes qui ont manifesté ,
dans leurs livres de philosophie et dans le cours de la révo-
lution , le plus grand mépris pour les classes inférieures ;
ceux-là mêmes qui laissaient croître une génération inculte
et sauvage, et qui auraient complètement démoralisé,
abruti le peuple français , si la Providence leur avait permis
de régner plus long-temps I
Nous voulons le progrès, par cela seul que nous sommes
réellement chrétiens. Nous désirons que les écoles soient ou-
vertes jusque dans les moindres hameaux du pays , et qu'on
fasse descendre toujours plus bas, non-seulement l'instruc-
tion, qui n'est que peu de chose quand elle est isolée de
tous les autres objets <la pei lectionuement , mais aussi l'é-
ducation , une éducation digne d'un peuple qui aime la li-
bellé. Nous demanderons que les classes populaires, à me-
sure qu'elles seront plus éclairées , jouissent de droits jilus
étendus , et qu'elles concourent avec les classes moyennes à
l'exercice de la souveraineté nationale. Nous applaudirons
a tons les efforts qui seront faits pour développer les moyens
de bien-être physique et moi\;l , pour relever le caractère
du pauvre, pour étendre partout les bienfaits de la civili-
sation.
Marchons donc en avant; c'est le trois!\ ne article de notre
symbole politique. Réjouissons-nous de tous les développe-
mens que nous prépare l'avenir. Plus il y aura de vraies lu-
mières et de dignité morale dans la masse de la nation , plus
nous pourrons espérer que l'Evangile étendra son règne
parmi nous. Dès qu'un peuple se perfectionne, il est moins
éloigné du christianisme ; et", dès qu'il s'élève , il se rappro-
che de Dieu.
Droit et justice, liberté, ordre, progrès. Tout avec
l'Evangile, par l'Evangile et pour l'Evangile ! Tels sont
nos principes. Que les esprits éclairés, que les cœurs dioits,
que les âmes généreuses se rallient autour de nous I Les
chrétiens sont déjà rassemblés sous ce drapeau; les autres
y viendront. Nous avons pour appuyer notre cause les deux
plus fortes puissances du monde : le temps et la vérité.
DE L'ABOLITIOIV DE L'ESCLAVAGE,
A l'occasion de la proposition de M. de Tf'àt'y sur l'état
des personnes dans les colonies.
'"y>^
"silion sur l'état des personnes dans les colonresL*-
20
LE SEMEUR.
soumise dcruic'rcmcnt à la Ch.im!)rc des députés par M. de
T:a"V , et qui est l'ouvrage d'une commission dont il faisait
partie , nommée immcdiatemeut après la révolution de juil-
let pour préparer les élémens d'uu code de législation colo-
niale , a pour but de mieux définir quels individus sont li-
bres et de multiplier pour les esclaves les chances d'affian-
chissement. La Chambre a décidé l'ajournement de cette
proposition , après une discussion à laquelle M. le ministre
de la marine a pris part, pour annoncer qu'il présenterait
incessamment un projet de loi , ayant pour objet de consa-
crer les dispositions des ordonnances de 1825 , et de concé-
der des droits politiques aux affranchis. Il a ajouté que ce
projet serait suivi de la constitution organique des colonies.
On connaît si imparfaitement en France l'état des colo-
nies, quoique M. Di.pin aîné ait déclaré a la tiibune que,
dans plusieurs de ses parties , la législation qui y est en vi-
f ùeur est abominable , que l'opinion n'est pas encore mûre
chez nous sur les questions relatives à l'esclavage , et que
la proposition de M. de Tracy n'a guère pu s'adresser à des
convictions déjà formées. Tout en rendant justice aux in-
tentions de cet honorable député, nous devons dire que son
projet nous paraît reposer sur un faux principe , puisque
J'esclavage y est plutôt considéré comme un mal qu'il faut
adoucir, que comme un crime qu'il faut à tout prix faire ces-
ser. L'adoption de sa proposition aurait donc eu , nous le
craignons, le fikheux résultat de retarder une réforme plus
complète. L'esclavage avait été aboli dans les colonies fran-
çaises par la (Convention nationale} mais le gouvernement
consulaire se hâta d'annuler cet acte , et la loi du 3o prairial
an X rétablit tout aux colonies sur l'ancien pied. 1, a légis-
lation coloniale e.st descendue au-dessous du fameux Code
Noir de i685, d'après lequel les esclaves sont meî////es, en
sorte que leur condition est réglée comme celle des autres
objets mobiliers.
ÎNous ne voulons pas consacrer aujourd'hui nos colonnes
à exposer quelle est la triste condition des esclaves. C'est un
devoir que nous remplirons une autre fois. Il nous p.iraît
plus utile , en ce moment, de profiter de l'attention que la
proposition de M. de Tracy a excitée sur ces intérêts trop
négligés , pour faire connaître où en est aujourd'hui en An-
gletcrrj la question de l'abolition de l'esclavage. Nous ne
voyons pas pourquoi il faudrait, eu France, se traîner pé-
niblement à travers les longues discussions que les planteurs
de nos colonies ne manqueront pas de soulever l'une après
l'autre, comme l'ont fait ceux des colonies anglaises. Si les
prétentions sont absolument les mêmes, ne vaut-il pas la
peine d'examiner ce qu'on y a répondu chez nos voisins ?
Et, au lieu de vouloir conquérir les vrais principes eu cette
matière, par une lutte de plusieurs années, pendant laquelle
se perpétueront les maux inouis que nous déplorons , ne
sei'ait-i! pas s;!ge d'étudier les pièces du procès to;it sembla-
ble qui se débat à nos côtés , afin d'admettre les vérités
qui en résultent? C'eslau surplus ce que le continent a déjà fait
au sujet de l'abolition de la traite; il a regirdé comme du
domaine deli raison publique ce dogme de haute moralité,
IvoJamé d'abord par Wdbcrforcc , et soutenu ensuite par
i'itt, pai' Fox , par Burke, par Clarkson , par Macaulay et
])ar tout ce que l'Angletcrie avait d'hommes sujiérieurs et
d'hommes religieux.
On n'en est ])lus, dans ce pays,aux premiers tàtoimcmcns.
Les philanthrojjes y luttent de puis plusieurs années pour la
cause de justice et d'humanité qu'ils ont embrassée, et tou-
jours plus hardis et plus nombreux , c'ist l'abolition géné-
lale et immédiate de l'esclavage , et non dos demi-nicsurei
qu'ils réclament. Lors des dernières élections, il ne leur a
pas suffi de connaître l'opinion des candidats sur la question
Vita'e pour l'Angleterre de la l'éforme parlementaire ; ils
(nt encore cxig'- d'eux , pour leur donner leurs voix , ren-
gagement de contribuer de tout leur pouvoir à l'adoption
de cette résolution , à l'appui de laquelle ou adresse chaque
année au parlement des milliers de pétitions, pai mi les-
quelles on doit citer cette fois la pétition de la ville d'Edim-
bourg, revêtue de vingt-deux mille signatures , qui rappelle
celle que la ville de Londres fit en iSu'j pour le même su-
jet^ et qui n'en avait pas moins de soixante-douze mille.
Les adversaires de l'esclavage rappellent souvent au pu-
blic anglais que Fox disait que , « si la liberté publique est
1) sans contredit le bien le plus précieux que puisse ambi-
» tionner un peuple, cette liberté, elle-même, n'est cepcn-
» dant que de peu de valeur eu comparaison de la liberté
» individuelle. » Ils demandent comment il est possible
que des hommes libres, qui discutent en ce moment de
quelle manière ils exerceront un droit constitutionnel ,
puissent consentir à prolonger d'un seul instant l'esclavage
de huit cent mille de leurs semblables; et affirmant que la
justice divine poursuit le péché jusque dans le recueil des
lois, qu'on peut regarder comme l'expression de la cons-
cience d'un peuple libre, ils repoussent toute complicité
dans ce crime national, et supplient leurs compatriotes de
le rayer de leurs codes et de le flétrir.
Les partisans les plus habiles de l'esclavage conviennent
aujourd'hui que son abolition serait en elle-même juste ,
praticable et utile ; mais ils ont soin d'ajouter qu'elle serait
au contraire impolitique, injuste et subversive de tous les
droits scquis , si on la prononçait sans indemniser, en mê-
me temps , les colons de la perte qu'on leur ferait épiouver
en les dépouillant de leurs esclaves , et ils espèrent par 1 1
la rendre à jamais impossible. On avait déjà fait valoir les
mêmes prétentions, lorsque la question de l'abolition de la
traite commença à être débattue. Les planteurs estimaient
en 1792, à soixante-dix millions de livres sterling la perte
qui résulterait pour eux de l'adoption de cette mesure , et
ils insistaient pour qu'avant de passer outie, cette indemnité
leur fut solennellement assurée. I'itt leur répondit alors
que ce n'est pas sur des allégations vagues qu'une indemnité
peut être accordée. En 1807 , loisque la Chambre des com-
munes discutait le bill qui fut adopté d.ans la session de cette
année , lord Horwich déclara , eu réponse aux mêmes inter-
pellations, que les ministres du roi n'étaient autorisés à
faire, avant l'adoption du bill , aucune promesse d'indem-
nité; il ajouta cependant cjuo les colons à qui son adoption
ferait éprouver des pertes , seraient toujours libres d'en ré-
férer au parlement. Malgré l'évaluation emphatique qu'on
avait faite des pertes présumées, il n'y eut pas, après qu'on
eut passé outre, une seule réclamation de la part des co-
lons.
La crainte de voir prononcer incessamment l'abolition
de l'esclavage , engage aujourd'hui les planteurs à recourir
à la même tactique. Dès l'année i8'.j3, M. Foster Braham. ,
l'un des jirincipaux colons de la Jamaïque, qui est lui-même
propriétaire de sept cent soix.inle--iiiq esclaves , publia
une brochure dont le but était de faire sentir aux autres
planteurs que , vu la probabilité de l'abolition de l'escla-
vage, réclamée avec toujours plus de force par ro2)in!0ii
publique , ils devaient , par une juste évaluation des perte»
qui résulteraient probablement p'.uir eux de celte mesure ,
se préparer à soutenir la demande d'indemnité qu'il leur
conviendrait de former. Il paraît avoir recherclié avec beau-
coup as soin quel était à cette époque le revenu moyen
qu'un propriétaire pouvait tirer de ses esclaves, et il peusc
que le revenu net du capit ,1 représenté dans les colonies
par la possession des esclaves, des terres qu'ils cultivent, et
des bâllmens et ustensiles nécessaii'es à la culture et à la fa-
bric:*tion , donnerait, s'il était réparti également entre tons
les esclaves, tout au plus 3 liv. st. par tête. Voici le calcul
nui a été fait , en partant de cette donnée, par les auiis di'
LE SEMETR.
Il
l'affranchissement des esclaves. Leur but est de montrer
que l'Angleterre pourrait , si cela était juge nécessaire , in-
demniser les colons sans que cette mesure fût ruineuse pour
elle. On peut estimer à 800,000 le nombre des esclaves des
colonies anglaises , en y comprenant le Cap de Bonne-Espé-
lance et l'Ilc-Maurloc , ce qui porte , à raison de 3 liv. par
esclave, à 2,400,000 l.stei 1. le produit annuel dcleur'exploi-
tatlon. 11 ne faut pas perdre de vue que l'auteur de ce cal-
cul étant hii-même planteur , avait intérêt à ne pas établir
ses évaluations au-dessous de la véiité, et l'on ne doit pas ou-
blier non plus que, depuis 1823 , la valeur de la plupart
des produits coloniaux à considérablement diminué. Il est
donc prol>able. qu'aujourd'hui un esclave ne rapporte à son
maître que 2 liv. 10 shellings , au lieu de 3 liv. j ce qui ré-
duit leur lapport annuel à 3,000^000 liv. st. Cette somme
provenant dos colonies , où , sans parler ici de la distance
ni des risques, l'intérêt n'est jamais au-dessous di> G p. 100,
on ne pourrait raisonnablement exiger pour la capitalisa-
tion eu Angleterre plus du revenu de quinze années, ou
trente millions de liv. st., qui, converties en ini fonds d'in-
demnité portunt 3 1/2 p. 100 d'intérêts, exigeraient un
dividende annuel de i,o5o,oon liv. st. ; mais comme les ter-
res , les constructions et les ustensiles d'exploitation demeu-
reraient la propriété des colons , et que l'indemnité ne de-
vrait porter que sur la valeur des esclaves , la moitié de
cette somme, ou 5 «5, 000 liv. st. , seraient sans doute
suffisans pour le dividende annuel à payer. Il faut remar-
quer en outre que les propriétés territoriales ne tarderaient
pas à augmenter de valeur, à cause des circonstances nou-
velles dans lesquelles les affranchis seraient placés, circons-
tances qui les mettraient à même d'acquérir, et qui créeraient
bientôt aux colonies la classe des petits propri 'taires. Ainsi,
le moment ne tarderait pas à venir , où. l'on estimerait la
fortune d'un homme selon l'étendue des terres qu'd possé-
derait, comme on l'évalue aujourd'hui selon le nombre de
ses esclaves.
J;es adversaires de l'esclavage affirment que les 525, 000 1.
sterling, dont nous avons parlé , ne seraient pas une charge
nouvelle pour le pays ; ils vont jusqu'à dire qu'ils ne repré-
sentent pas même la moitié de ce que l'Angleterre paie ac-
tuellement pour soutenir le système qu'ils travaillent à ren-
verser. Ils objectent, en outre, aux planteurs, qu'il est
étrange de les entendre dire, quand on s'élève contre les
horreurs de l'esclavage, que la seule différence entre les
esclaves et les ouvriers libres, est que le propriétaire paie
les uns par les frais qu'il fait pour leur entretien , tandis
qu'il paie les autres par le salaire c[u'il leur accorde ; et de
les voir, en^mérae temps, se récrier si fort contre la mesure
proposée , qui n'aurait cependant d'autre résultat que de
mettre les esclaves dans cette dernière position , si peu dif-
férente , selon eux, de celle où ils se trouvent.
Qu'on admette , si l'on veut, les prétentions des colons à
l'indemnité, s'il est prouvé , après que rabolition de l'es-
clavage aura été prononcée, qu'il en résulte pour eux un
vrai préjudice, ce qui n'est pas encore drmontréj mais
qu'on écoute aussi les prétentions que 800,0:10 autres récla-
mans font entendre! Les cris plaintifs des esclaves ne rcten-
ti^sent-iis pas mille fois plus haut que les calculs intéressés
de leurs maîtres ? Tandis que ceux-ci demandent de l'or
pour cesser de mal faire , les gémisscmeiis de ceux-là mon-
trant jusqu'à c« Dieu qui a assujetti à l'homme les brebis, les
bœufs et toutes les bêtes des champs ( Psuume vin ) , mais
qui ne lui a jamais assujetti son semblable. S'il fait dire aux
riches iniques : « Voici, le salaire des ouvriers qui ont mois-
» son lé vos champs, et diMit vous 'es avez frustrés, crie
)i contre vous; et les cris de ces moissonneurs sontparve-
» nus jusqu'aux oreilles du Seigneur des armées (Jacques
•> V , 4 ) * à combicii, plus forte raison , ne sera-t-il pas
le vengeur des pauvres esclaves? « C'est à ]Tioi qu'appartient
la vengeance; je le rendrai, dit le Seigneur. (Ileb. X, 3o.)i
Au surplus, les propriétaires d'esclaves, et ils en convien-
nent eux mêmes, sont déjà aujourd'hui, malgré la conser-
vation de l'esclavage, l'aiis une position qui fait prévoir leur
ruine prochaine. Ils sollicitent les secours du Parlement, et
peiit-êlre le moment n'est-il pas éloigné où ils le supplieront
de les débarrasser de leurs esclaves, parce qu'ils seront hors
d'état de les entretenir. Il est reconnu que le travail des
esclaves est beaucoup plus onéreux pour le propriétaire, que
ne \c lui serait celui d'ouvriers libres, et qu'on aurait depuis
long-temps renoncé au système de culture actuel, s'il n'a-
vait pas la routine en sa faveur, et si le gouvernement an-
glais n'avait pas retardé la ruine des colons, enprotégeantde
toutes manières les provenances de ses colonies. Sans cette
circonstance, les sols épuisés auraient , depuis longues an-
nées, été abandonnés; on aurait renoncé à la houe pour la-
bourer la terre , et fait l'essai de la charrue , presque en-
tièrement inconnue dans les îles , et d'autres machines
qui rendent moins accablant le travail de l'homme ; et si ,
a,près tout , on eût fini par cultiver moins de sucre à la Ja-
.mVi'que , c'est qu'on aurait acquis la certitude que d'aulnes
produits peuvent donner plus de profit.
Les colons ne veulent pas affranchir leurs esclaves , et
cependant ils ne sont pas en état de les conserver. Ils se
plaignent de ce qu'on veut les déjjouiller de leurs troupeaux
d'Iiommes ; et il est constant qu'on hâterait leif ruine , en
se bornant à les contraindre d'améliorer la condition de ces
malheureux. Chaque heure qu'on voudrait retrancher du
temps que les esclaves donnent au travail, chaque augmen-
tation qu'on voudrait faire à la nourriture qu'on leur ac-
corde , diminueraieni les profits déjà si misérables de leurs
maîtres. A quel prix s'obtiennent ces profits? On va le voir.
Dans l'île de la Trinité , où les esclaves travaillent dix-huit
heures sur vingt-quatre et où chaque esclave produit douze
quintaux de sucre, la population noire diminue de 2 3[4
pour 100 par an, tandis qu'à la Baibade, où chaque esclave
n'en produit que trois quintaux et demi, i! y a un accrois-
sement de ii3 à ^\1 pour 100, et qu'à Bahama , où l'on ne
cultive pas du tout le sucre, la population noire augmente
annuellement de 2 à 2 ija pour 100; elle décroîtà la Mar-
tinique d'un treizième par an. L'abolition de l'esclavage
peut seule mettre un terme à cet horrible gaspillage de la
vie humaine , dans les colonies où l'on cultive la canne à
sucre.
Mais que répondre , nous den» ndera-t-on , à ceux qui
objectent aux adversaires de l'esclavage que les esclaves ne
sont pas encore en état de sentir leur dégradation ? Quoi !
faut-il donc relarder de les affranchir jusfpi'au moment où
ils auront un sentiment assez clair et assez vif de leurs droits
à la liberté , pour s'emparer de celte liberté sans attendre
qu'on la leur donne I Les horreurs qui accompagneraient
une révolte, qui ne peut manquer d'avoir lieu lôL ou tard,
si on ne la prévient à temps par un affraiuhisseme'.;t géné-
ral , ne sont-elles pas plus à craindre que les excès t[u"ou
représente comme la conséquence nécessaire de l'affran-
chissiment des nègre-? Il y a beaucoup d'exagération dau.s
ces craintes , et il ne peut certes y avoir pour un pays un
état de choses p'us d<''p!orMl)le que celui rn"i l'on sanctionne.
p.ir le consentement (Je la loi la destinée d'avilissement, de
misère, de châtimens corporels , de peines morales, et de
mort anticipée de ces 800,000 hommes et de leurs descen-
dais à perpétuité , destinée que des maîtres cruels ne per-
mettent même pas aux serviteurs de l'Evaiirile d'adoucir ,
en indiquant aux victimes un asile et une consolatio.i au-
delà de la tombe ?
Nous ne nous sommes proposé dans cet article d'autre
but, que de faire connaître l'opinion de la portion la pins
22
LE SEMEUR.
éclairée et la plus religieuse de la nation anglaise. Nous
nous rangeons de l'avis de ceux qui pensent, qu'il n'y a pas
de moyeu terme possible entre tous les maux de l'esclavage
et sou abolition complète. Nous croyons que les difficultés
locales que l'on redoute seraient, si l'on se disposait sérieu-
sement à accomplir cette grande œuvre d'Iiumanité, infini-
ment moindres qu'on ne le pense; mais , en tout cas , une
injustice nationale , une violation manifeste de la loi de
Dieu, exigent à nos yeux une réparation aussi prompte que
possiljle , et aussi entière que le mal qu'elle occasionne est
grand. Nous voudrions que !a cause de l'abolition de l'es-
clavage dans les colonies françaises trouvât parmi nous des
promoteurs aussi chauds, aussi persévérans et aussi sensibles
à la honte que son maintien fait rejaillir sur le caractère
national , que le sont ceux que l'affranchissement dans les
colonies anglaises a trouvés en Angleterre. N'oublions pas
toutefois que ce sont des chrétiens qui , dans ce pays , se
sont, les premiers, mis à la Ijrèche, et qui y montent encore
tous les jours , et que c'est aux sentimens chrétiens qu'en
appellent les Wilberforce , les Clarkson , les Jelfrey , les
Thoniaon , les Macaulay , pour gagner de nouveaux amis à
cette sainte cause. C'est l'Evangile à la main qu'ils ont, il y
a vingt-quatre ans, obtenu le désarmement des navires né-
griers, et c'est encore l'Evangile à la main qu'ils sollicitent
pour toute une raie d'hommes, la restitution de la liberté
qu'on leur a ravie. Celui-là seul qui sait que « Dieu a fait
» naître d'un seul sang tout le genre humain , et qu'il a
» tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique,
» afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais
» qu'il ait la vie éternelle , >> peut comprendre de quelle
importance il est,d'obtenir des droits civils égaux pour ceux
que Dieu a aimés du même amour, afin cpie la connaissance
de cet amour puisse affranchir leur intelligence , leur vo-
lonté et leurs affections , comme la loi de la patrie aura
affranchi leurs personnes.
DE LA RECHERCHE DE LA VÉRITÉ.
On ne se fait pas généralement en France de justes idées
du Christianisme j le peuple qui ne lit pas, ne se le figure
qu'enveloppé de pompes et de cérémonies , et le peuple
qui lit, ne le connaît que tel que l'ont représenté le petit
nombre d'écrivains qui, dans ces derniers temps , ont dé-
claré qu'ils avaient foi en la religion chrétienne , et que les
destinées du monde leur paraissaient se rattacher aux des-
tinées de cette religion. Si le mot de christianisme ne rap-
pelle aux uns que des colonnes , des chapiteaux , des flèches
d'édises, ou peut-être même qu'un bénitier, un confession-
nal ;, un autel, un orgue, une procession, des cierges et
des encensoirs, il ne rappelle aux autres qu'un système re-
ligieux qu'ils ont reçu de seconde main , et qu'ils n'ont pas
comparé avec les enseignemens de la Bible, source unique
de la vérité. A force de ne voir le Christianisme envisagé
dans les livres elles journaux des quatre ou cinq corv2iliées
du Catholicisme, que dans l'alliance à laquelle on veut le
contraindre avec la politique , ou que dans l'influence
qu'il exerce sur la poésie , bj littérature , les beauxrarts et la
philosophie , le monde en est venu à croire que c'est dans
les rapports de ce genre, que son action se fait exclusive-
ment sentir. Il a pu en concevoir quelque estime pour un
ordre d'idées qu'il ne croyait peut-être pas appelé à se dé-
velopper dans une si vaste sjilièrej mais ce n'est pas par là
qu'il deviendra chrétien.
Le Christianisme n'est puissant que dans sa simplicité ;
chaque ornement dont on l'affuble contribue à cacher s^'s
formes athlétiques et le gêne dans la lutte qu'il doit livrer.
Quelques versets de '" T>'-'
raient plus appris à la France, et se seraient emparés d'elle
avec plus de force que ne le font les théories catholico-so-
ciales , catholico -poétiques et catholico - philnsophiques
qu'on s'est évertué et qu'on s'évertue encore à faire préva-
loir. Ce n'est pas à dire que nous refusions au Christianis-
me l'influence qui lui appartient sur le développement de
toutes les facultés et de toutes les forces humaines. Bien au
contraire; mais nous affirmons que cette influence ne peut
s'exercer qu'après que l'homme a accueilli le Christianisme
dans son cœur comme une vérité, et qu''en conséquence le
meilleur moyen de régénérer la société par l'Evangile ,
c'est de présenter l'Evangile à chaque membre de la société
comme le concernant individuellement. Voilà ce que les di-
verses écoles catholiques modernes ont trop peu fait. De-
puis la publication du Génie du Christianisme jusqu'à nos
jours , on a éprouvé pour la vérité je ne sais quelle pudeur,
que Dieu n'a pas eue pour elle, en la donnant au monde; on
aurait voulu lui faire dire , comme le dit Adam après sa
chute: a J'ai craint parce que j'étais nue, et je me suis
1) cachée. »
Ne reprochons donc pas trop au siècle[son ignorance et ses
doutes ; s'il n'a pas accueilli la vérité religieuse, c'est sur-
tout parce qu'on ne lui a pas dit asscz simplement, ou plu?
tôt c'est parce qu'on ne lui a pas dit du tout ce qu'elle était.
Tandis qu'aveugle , il tâtonne , personne ne l'a pris par la
main pour le mettre dans la voie ; tandis qu'au milieu même
de ses aberrations, il crie : « Je cherche un Dieu! » per-
sonne ne lui a fait connaître le Dieu des Chrétiens.
Pour faire connaître la religion au inonde, il faut se
mettre sans réserve au service de la Bible , ne pas chercher
à concilier avec elle les rêveries poétiques d'une imagina-
tion brillante , et se garder de la prendre pour un canevas
sur lequel on peut broder avec des laines de son choix et
de diverses couleurs. Ce serait d'ailleurs se mettre en con-
tradiction avec l'esprit du temps, qui s'accommode mieux de
l'histoire que de la fiction. La vérité seule est le besoin du
dix-neuviènio siècle; il la demande en tout, en politique,
en morale et en religion. La lui cacher, serait un crime,
Pour nous, si l'on nous demande : qu'est-ce que la vérité?
nous ne nous mettrons jias entre l'homme et la Bible ; nous
ne cacherons pas les déclarations de Dieu derrière nos
systèmes et nos théories ; nous ouvrirons le Livre inspiré ,
et nous dirons à tous de le lire.
Celui qui recherchera dans la Bible ce qu'elle lui apprend
sur son propre cœur , sera bientôt si frappé d'y reconnaître
sa parfaite image , qu'il ne lui semblera plus impossible d'y
trouver aussi le vrai portrait de Dieu. Quelle révélation n'y
découvrira-t-il pas sur ce Dieu saint et juste , sur ce Dieu
de miséricorde et d'amour ! Il croira en lui , parce qu'il aura
commencé par l'aimer, et parce qu'il aura compris que le
Dieu de l'Evangile est vraiment le Dieu dont son cœur avait
besoin.
PROGRAMME
D'un prix de 5oo fr. pour la meilleure réfutation de
la Doctrine Saint - Simonienne , considérée dans ce
quelle a de contraire à la Morale Chrétienne.
La doctrine soi-disant religieuse dont le Globe est devenu
l'organe depuis près d'un an , merite-t-clle une attention
tellement sérieuse , met-elle assez en danger notre avenir ,
pour qu'une Société philanthropique ne lui fasse pas trop
d'honneur eu fondant un prix pour le Mémoire qui mon-
trera le mieux le vide et la tendance immorale de ses dog-
mes ? Nous pensions qu'il fallait laisser aux journaux et au
■■'irulier des amis de la vérité le soin de repousser le
Saint-Simonisme ; cependant, puisoue la So-
LE SEMEUR.
23
cicté de la Morale Chic'ticnne en a jiif[o autrement que
nous , nous ciovoiis do nolic devoir de uuhlier son Pro-
y;iaiunie dans nos colonnes : nous le faisons avec d'autant
plus de plaisir, que ce nun-ccau est écrit dans un espiit irés-
( lirétieu, et qu'il justifie paifaitenicnt le titre de la Société
dont il émane:
« La Société de la Morale Chrétienne n'a encore ouvert
des concours que pour la solution de questions relatives à
l'application des principes qu'elle professe. Ces principes
enx-mènies n'avant pas été attaqués jusqu'ici , il semblait
inutile de les défer.dre. Dix-huit siècles sont là , en effet,
avec la civilisation que chaque siècle a léguée au siècle qui
l'a suivi, plus avancée qu'il ne l'avait lui-môme reçue, pour
témoif;ncr de l'influence de la morale cliietienne sur les
jjfogrès sociaux. La conquête , tantôt plus lente et tantôt
plus rapide , que les principes chrétiens ont faite et qu'ils
continuent de faire des diverses contrées du globe, sans que
leur bienfaisant envahissement ait pu être arrêté, ni par la
diversité des langues , des préjugés ou des mœurs , ni par
les ruontigiies ou les mers, est là aussi pour témoigner qu'ils
ne conviennent pas seulement à quelque peuplade placée
dans certaines circonstances données, mais qu'ils convien-
nent à l'uomme, sous quelque zone qu'il habite, à l'homme
considéré comme représentant de la vaste famille humaine.
Enfin, ce qui, plus que tout le reste, témoigne de la véiité
et de l'efficacité des principes chrétiens, c'est que, dans les
pays mêmes où ils exercent l'ascendant le plus général , ce
sont les hommes qui les adoptent de la manière la plus ab-
solue, en qui ils s'incarnent, en quelque sorte, et dont la vie
en est la continuelle réalisation, qui donnent , préférable-
inent à ceux qui les rejettent ou qui ne les accueillent qu'en
partie , l'idée la moins imparfaite de ce que l'homme peut
devenir par la tiansformation de sou être moral.
» Convaincue que l'avenir appartient au Christianisme
encore plus que le passé , ne comprenant pas qu'il puisse v
avoir de véritables progrés sans lui, lui confiant les destinées
de la famille et de la patrie, en même temps cpie celles du
monde entier , la Société de la Morale Chrétienne n'a pu
voiravec ind fférence une doctrine nouvelle proclamer cju'il
n'v a aujourd'hui qu'erreur dans des principes oii elle re.
connaît le type du vrai et du juste, et qu'une morale d'hier
doit planter sou drapeau au-dessus des ruines de la morale
éternelle. Elle aurait pu sans doute demeurer spectatrice
impassible des efforts de l'école Saint-Simonienne, bien cer-
tiinc que la vérité ne saurait souffrir de ses impuissantes
attaques ; mais il lui a paru qu'elle devait empêcher, autant
qu'il dépendait d'elle, qu'à l'aide du langage mystique que
cette école a adopté, elle ne réussît pour quelque temps à
égarer quelques esprits qui, éprouvant le besoin de convic-
tions sérieuses, les cherchent, en tâtonnant, partout oii un
principe quelconque se présente sous une forme dogmatique.
Elle propose donc un prix de 5oo francs pour la meilleui-e
Réfutation de la Doctrine Saint-Simonienne , considérée
dans, ce cfuelle a de contraire it la Morale Chrétienne.
» Laissant aux concurrens le soin de juger jusqu'à quel
point il est nécessaire de dévelof)per l'exposition de la Doc
trine Saint-Simonienne, la Société les invite à déterminer
quel est le caractère réel de cette Doctrine, s'il est vrai que
ce caractère soit religieux , et quelle influence une pareille
religion doit nécessairemeut exercer sur la morale. Consi-
dérant ensuite quelles sont les idées que la Doctiinc nou-
velle donne du bien et du mal, les concurrens auront à
examiner s'il est possible que ces idées présentent une base
solide aux principes moraux du Christianisme ; puis , re-
cherchant quels sont , en effet , les principes moraux de la
Doctrine Saint-Simouienne, ils devront établir eu quoi ils
diffèrent de la Morale Chrétienne ; enfin , faisant l'applica-
tion de ces principes a l'homme, considéré en lui-même et
dans ses diverses i^elations de membre de la famille et de la
patrie , ils auront à montrer comment , loin de hâter son
perfectionnement, et de contribuer à l'amolioratiou de
l'existence morale cl physique de la société en général , ni
d'aucune des classes de la société en particulier , ces prin-
cipes ne tendent, au contraire, qu'à tromper l'homme sur
sa destination morale, qu'à fausser sa conscience , qu'à pei •
venir les idées que la Morale Chrétienne lui donne du bieu
et du mal, qu'à rayer du catalogue des vei tus, à la pratique
desquelles l'homme est appelé, plusieurs de celles que l'E-
vangile a enseignées au monde , qu'à déchirer le pacte do-
niestlque et qu'à démolii' l'édifice social , désorganisant là
oîi le Christianisme organise, et renversant là où il élève.
^ » Ces indications rapides, qui ont surtout pour objet de
laire sentir (pie ce n'est pas seulement uneapprécialiou que
la Société demande, mais une réfutation qu'elle provoque,
parce qu'elle a elle-même une conviction arrêtée sur le su-
jet dont il s'agit, ne doivent pas être considérées parles
concurrens comme posant des limites à leur travail. Les
questions que soulève la Doctrine Saint-Simonienne leur
sont abandoiinécs tout entières; ils sont libres à tous égards
de se choisir un cadre et de se tracer un plan.
» Les Mémoires seront adressés, franc de port, à M. le
Président de la Société de la Morale Chrétienne , rue Ta-
lanne, n. 12 , avant le i5 mars i832 , époque de la clôture
du concours. Les concurrens sont invités à placer , eu tête
de leur ouvrage, une épigraphe qui sera répétée, avec leur
nom, dans un billet cacheté. »
DU MANDEMENT DE L'ARCHEVÊQUE DE PARIS.
Le Moniteur a été forcé de s'expliquer avec Monsei-
gneur l'Archevêque de Paris. Ce ne sont plus seulement les
petits journaux qui plaisantent, ou les grands journaux qui
critiquent; c'est la feuille officielle elle même qui se fi'iche
et qui se permet de donner des leçons à celui qui est accou-
tumé à faire afficher ses mandemens , et à les dater de son
palais. Nous sommes cm-ieux de voir ce que répondra le
prélat; mais nous devons avouer que nous n'avons aperçu
jusqu'ici que de la politique dans une afhiire où nous de-
vions nous attendre à trouver de la religion , puisque c'est
en sa qualité de ministre et de défenseur de la religion que
Monseigneur demande à être entendu.
« I\Ia lettre, dit-il, sera diversement accueillie, seloales
opinions diverses.» Quant à nous, nousv avons trouvé beau-
coup de logique. L'Archevêque a très-bien fait de parler
toujours du catholicisme, et au nom du catholicisme, et
de ne pas se servir une seule fois du mot de christianisme.
Ce qui le console, au milieu des ruines de son palais , c'est
qu'il y ait encore tant de catholicisme en France et dans la
iille même de Paris. On va voir qu'il est eu effet de la
dernière importance de conserver cette précieuse distinc-
tion. Le catholicisme a ses grands seigneurs, ses mande-
mens , ses palais; le christianisme n'en a pas , et n'en a ja-
mais eu. Sans doute, des grands seigneurs et des piinces
du monde peuvent être chrétiens; mais ce n'est pas en tant
que chrétiens , ni surtout en tant que ministres chrétiens,
qu'ils ont des titres et des palais. Si nous examinons ce que
nous apprend à ce sujet le Nouveau-Testament, nous ver-
rons que depuis que Jésus-Christ appela ses disciples à le
suivre des bords du lac de Galilée , et que ces disciples
eux-mêmes et leurs prosélytes furent pour la première fois
nommés chrétiens à Antioche, jusqu'à la mort de l'apôtre
Saint-Jean, celui de ces dignes serviteurs de Dieu qui sur-
vécut à tous les autres , il n'y en a pas eu un seul , qui ait
déclaré, comme Monseigneur l'Archevêque de Paris, qu'il
s était voué par le serment solennel de son sacre ii ta con-
scnmtion de la temporalité de l'Eglise. L'Évangile de Jésus
de Nazareth était alors prêché aux pauvres par des pauvres,
tellement que l'apôtre Saint-Jacques jiarle de cet état de
choses comme notoire, o Ecoutez, mes frères, dit-il, Dieu
» n'a-t-il pas choisi les pauvres de ce monde qui sont riche»
» en la foi? « L'apôtre Saint-Paul dit de môme : « Consi-
» dérez, mes frères, qui sont ceux d'entre vous qui ont
» été appelés? Il y en a peu Je puissans et peu de nobles ;
» mais Dieu a choisi les plus méprisables selon le monde. »
Ces apôtres , bieu loin de faire peser aucune charge sur les
pauvres chrétiens , ou de vouloir les éblouir par leurs
titres, leurs palais et leur magnificence , « se rendaient,
» disaient-ils, recommandables en toutes choses, par une
» grande patience dans la nécessité, comme pauvres, et
» eu enrichissant plusieurs, comme n'ayant rien et toute-
» fois possédant tout. » Cela était si vrai, que soavant
2fi
LE SEMEUR.
Saiat-Paul , qui était citoyen romain et versé dans toute la
science de son temps, «'travaillait de ses mains, afin de
» n'être à charge à personne , » et que d'autres fois , quand
il ne pouvait pas travailler , il recoiniaissait que les chré-
tiens « avaient envoyé volontairement une et même deux
« fois, de quoi satisfaire ;i ses besoins. » Leurs litres , les
voici : « Nous prêchons Jésus-Christ i.e Seigneufi , et nous
» sommes vos sen-i'etirs pour l'amour de Jésus. » Voici
leurs sermens : « A. Dieu ne plaise, que je me glorifie eu
» autre chose, qu'en la croix de notre Seigneur Jésus-
» Christ, par qui le monde est crucifié pour moi et moi au
» monde. » Leurs palais , c'étaient des prisons ; c'est de là
qu'ils écrivaient leui s épîtres, et non Icuis mandemens ,
comme serviteurs de l'Église , et non comme les grands
Seigneurs de l'Église, qu'ils avaient l'insigne honneur de
gouverner.
Quel contraste et quel scandale! Un prétendu ministre
de ce Jésus, qui n'avait pas un lieu où reposer sa tête, un
prétendu successeur de ces apôtres qui avaient tout laissé
pour suivre le Nazaréen , se querellant dans les journaux
avec le président du conseil, au sujet de son palais , dont
les réparations seules coulaient 23,ooo francs par an, et se
fâchant contre le préfet, à l'occasion d'une douzaine de
mille francs dépensés pour loger ses gens dans l'habitation
de l'Arclicveque!! Est-il éloniiaiit qu'un culte ([ui lulle
avec le momie , non pour des inlérêls spirituels, mais pour
des intéîèts pécuniaires et tout humains , ait à déplorer des
malhi urs , et à supporter des mépris ?
Nous sommes donc d'accord avec Monseigneur l'Arche-
vêque, pour faire la distinction qu'il établit j nous recon-
naissons cjuc le christianisme, celte religion spirituelle et
simple, celle religion de désintéressement et de charité,
apportée par « Celui qui n'est pas venu pour être servi ,
» mais pour servir , et pour donner sa vie pour la rédemp-
» lion de plusieurs, » n'a rien de commun avec le palais
ni avec le mandement de Monseigneur l'Archevêque. C'est
le catholicisme, et non le christianisme, qui prescrit le
culte de l'humble bergère qui oppose sa digue antique et
puissante à l'invasion du choléra-niorbus ; c'est le catho-
licisme, et non le christianisme, qui Honne h Marie le
sceptre aimable qui modifie les destinées du royaume de
France ; c'est le catholicisme, et non le christianisme , qui
déclare toute charité insujjiuinte devant l'inondation du
fleuve de la mort, parce que Monseigneur n'est plus dans
"son palais, et qu'une de ses églises, vide de ces reliques ,
naguères si révérées , n'offre plus aux habitans consternés,
un lieu d'asile, une maison de refuge. Celle bergère, cette
digue , ce sceptre, ces reliques, les Saintes Écritures n'en
disent pas un mol, non plus que du litre de Monseigneur,
des laquais , des palais , ni des mandemens. Celui de Sa
Grandeur est cependant très utile, en ce qu'il constate l'é-
ternelle différence qu'il y a entre le catholicisme et le
christianisme : celte distinction , toujours importante , l'est
surtout dans le temps actuel.
Liberté d'enseignement. — Un très-grand nombre de
pétitions ont élé adressées à la Chambre des députés , pour
réclamer cette précieuse liberté. L'agence générale pour
la défense de la liberté religieuse vient encore de lui
en faire parvenir rç), sur lesquelles M. de Cormenin a fait
un rapport à la Chambre, dans la séance du i3 septembre.
Ce rapport est toul-ii-fait selon le vœu des réclainaiis. 1,'ho-
norable député a fait sentir que le monopole de rinstiuc-
tion est incompatible avec la Charte de i83o , et qu'il n'a
d'ailleurs aucun avantage à opposer à ses nombreux incon-
vénieiis; puis, allant au-delà des désirs exprimés [taries pé-
titif nuaires, qui n'ont eu en vut que l'instiuclioii secon-
daire , il a surtout montré la nécessité de la liberté d'ensei-
gnement pour tirer les classes pauvres de leur profonde
ignorance.
Qu'on nous pcrniette de reproduire ici quelques phrases
de ce rapport :
« L'enseignement, dans uu pays libre, ne doit être ni
» entravé par le monopole, ni frappé d'un impôt fiscal.
1) Cet impôt est écrasant pour les pères de famille pauvres,
» qu'il empêche de donner à leurs enfans une éducation
» plus libérale.
» Lorsque l'enseignement sera libre, l'émulation des
» écoles particulières réveillera les établissemcns univer-
» sitaires eux-mêmes de leur engourdissement.
» Mais ce ne serait pasassiz de resliuier la liberté à l'in-
» struction secondaire; il est temps surtout de songer ù
» l'eiiseignemeut des pauvres, le plus digue objet de notre
» sollicitude.
» Il est temps de fivoriser, sous la seule iutervenlioii
1) des autorités communales , le développement universel
» de l'éducation primaire.
» L'état ne doitpas l'instruction gratuite aux riches; il la
» doit aux pauvres : c'est leur premier besoin , et c'est sou
» premier devoir ; c'est autsi son intérêt bien entendu; car
» la liberté s'épure à mesure que les lumières se répandent,
» et l'affermissement de l'ordre suit toujours les progrès
» de rintelligence publique. »
Le renvoi des pétitions au ministre de l'instruction pu-
blique a été voté à l'unanimité. — M.deMontalivetapromis
récemment la prochaine présentation du projet de loi sur la
matière en question. Nous raltendons avec impatience ;
mais en nous rappelant le procès inlenté, depuis qu'il est
au ministère, à MM. de Coux, Lacordaire et Montalem-
bert , pour l'ouverture d'une école indépendante de l'uni-
versité, nous avons peine à espérer que ce projet de loi
satisfasse nos va^ux.
Un pauvre artisan, qui avait cru pouvoir, sans léser en
rien les intérêts publics, ajouter à sa profession celle de
maitre d'école, et qui ignorait prob iblemeut que l'univer-
sité n'entend pas que le peuple apprenne à lire sans son
aulorisaliou , vient d'être condamné par le tribunal correc-
tiiinnel de Rambouillet (séances du '28 août et 1 1 septem-
bre) à 5 fr. d'amende elaux dépens. C'esten vain que M. le
procureur du roi , loin de soutenir l'accusation, s'est ap-
plK[ué à prouver que rien dans la loi proprement dite ne
prohibait la liberté d'enseignement, et que l'université ,
bien que créée par la loi du lo mai i8o6 , n'avait jamais
élé affermie dans son privilège par une sanction pénale
émuuùo dei pouvoirs législatifs , mais qu'elle tenait son or-
ganisation et la pénalité qui la protège de simples décrets
impériaux; le tribunal a jugé malgré cela qu'il y avait cou-
travention.
Projets de loi sur l'organisation communale , et surl'or-
GANISATION DEPARTEMENTALE. CcS deux projets OUt été
présentés à la Chambre des députés dans le courant de la
semaine dernière. Il est facile de senlir toute l'importance
et toute l'attenlion qu'ils méritent; car s'il est évident au-
jourd'hui, que pour êlre stable et entouré de confiance, uu
gouvernement doit prendre raciue au plus profond de la
nation; s'il est vrai que c'est de la moralité el des lumières
de celle ci que dépendront la moral. lé el les lumières de ses
chefs; que ces lumières donneront la mesure des principes
et des vues du peuple du milieu duquel ils sortent pour en
prendre la conduite , il n'est pas inoiiis vrai , en fait d'Insti-
tutions , qu'une bonne organisation des administrations in-
férieures , de celles qui , répandues sur toute la surface du
pays , ont des points de cou tact plus nombreux avec la masse
de la population, cl peuvent le mieusen étudier les besoins,
que CCS administrations , tlisons-nous, deviendront, si elles
sont bien organisées , la base la plus solide d'une bonne
organisation supérieure. Nous examinerons mûrement les
deux projets du minislère, et nous suspendrons pour le
moment tout jugement à leur égard.
Cuoléra-morbus. — Des lettres particuiières de Vienne, eu
date du 6 septembre, nousaniioncentque le choléra aéclaté
dans cette capitale : trente-cinq personnes , parmi lesquelles
sept luilitaires , en avaient déjà été atteintes au départ du
courrier , el comme à peu-près partout , la moitié d'entre
elles avaient succombé.
Le Gérant, DÉHAULT.
Imprimerie de Sellicue , rue des Jciintiirs , n. i^.
tOME 1". — S" 4.
28 SEPTEMBRE 1831;
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISSAIT TOUS LES IVIERCKEDIS.
Le cliamp , c'est le inonde.
Miuûi. 3:111. ZS.
On s'abonne au bureau du journal, nie Martel, n" 1 1 , et chez tous les Libraires et Directeurs de posle. — Prix: i5 fr. pour l'année,
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année , 1 fr. pour G mois , et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affr.mcbis.
AVIS.
Le {juatrieme îiiuncio du Semeur étant le dernier
qui sera erwojé pour essai aux personnes non abon-
nées, celles qui désirent continuer à recevoir ce
Journal sont piiées d\'n prévenir, sans retard , le
Gérant , PAR lettre affranchie. On s'abonne rue
Martel, n" 1 1.
StATISTIQLE DES IDEES MORALES.
La statistique, science modeine, s'est efforcée d'évaluer,
au moyen de faits matériels , la moralité absolue de chaque
nation et la moralité comparative des différens peuples. En
rendant justice à ses efforts, et en convenant que ses calculs
portent beaucoup plus loin que la sphèi'e circonscrite où
elle paraît se renfermer , nous regrettons qu'elle 11c puisse
pas dépasser certaines bornes, et nous prêter secours dans
une recherche importante que nous tenterions volontie.s ,
si elle pouvait nous aider. Ce dont nous voudrions pouvoir
dresser inventaire, ce n'est ni celte moralité légale et gros-
sière , que les tables de M. Dupin nous font voir dans un
rappoit si étonnamment constant avec certaines circons-
tances données j ce n'est pas même la moralité intérieure ,
la moralité dans l'acception la plus vraie et la plus vaste du
mot. Ce que nous voudrions avoir, c'est un inventaire, un
e'iat des idées morales dans la société moderne. Nous aper-
cevons bien que la société n'est pas sans idées morales ; nous
en voyons même quelques-unes se détacher avec assez de
force au milieu de toutes les autres j il en est même de si
particulières , que leur nom propre est presque un nom
d'homme; mais, après tout , la vue de l'ensemble est con-
fuse j les détails même se dessinent avec quelque indécision-
plusieurs idées se fondent par nuances avec des idées étran-
gères; et le relevé général , si l'on voulait tenir compte de
touf, serait d'autant plus confus peut-être, qu'il serait plus
exact.
Ce serait à im esprit philosophique ;i classer toutes les
observations particulières suivant leurs analogies , à effecci-
les différences apparentes , à faire saillir les ressemblances
cachées, à ramener à un même dénomiuatGur beaucoup de
fractions diverses ; en un mot, à refaire des masses, non plus
arb'traires et mal liées, comme les saisit un premier regard,
mais naturelles et compactes, de manière à mius apprendre
quelles sont les quelques idées qui , en réalité, en dépit de
toutes les dénégations, dominent et conduisent la société.
Quelles que soient les difficultés de cette recherche, il la
faudrait tenter néanmoins; les élémens principaux de la
question se dégageraient peu à peu , et le travail commencé
par les uns , continué par d'autres , donnerait quelques ré-
sultats généraux, qui étonneraient peut-être. Là oii ces idées
se produisent sous forme de systèmes scientifiques, on trou-
verait,;! peu de chose près, le travail tout fait; mais cela se-
rait loin de suffire. Une the'orie morale , cjuelque rapport
qu'elle ait avec les idées répandues, dont elle porte toujours
l'empreinte, a pourtant quelque chose de libre et d'indivi-
duel qui ne permet pas de la faire entrer sans réserve daiîs
le donaaine public , ni par consécpient dans cet inventaire
général dont nous concevons l'idée. Ce n'est pas à la théorie
seulement, mais à la vie, ni aux phi'osophes seulement,
rtiais au peuple, qu'il faut demander compte des idées mo-
rales qui dominent la société. 11 faudra donc écouter le peu-
ple, le regarder agir, saisir au vol sa pensée intime s' échap-
pant de son sein moins en maximes qu'en faits. Il faudra
non seulement recueillir avec soin les adages en circulatiou,
mais observer la vie privée et la vie publique , en relever
les traits principaux et caractéristiques , prendre acte des
aveux naïfs qui ressortent des discours sans doute, mais sur-
tout de la conduite, des mœurs et même des institutions ,
presser en tous sens la société, afin d'en exprimer la sève et
de connaître quelle est, en résumé, non sa moralité seule-
ment, mais sa morale.
Je dis av7'c tristesse , sans anticiper sur les résultats de
cette recherche, que jamais les pi'incipes ne furent plus ra-
res que précisément dans ce temps de théories; que la mul-
titude des théories n'est peut-être qu'une preuve de plus do
lu disette de principes ; que jamais peut-être l'humanité n'a
vécu plus au h.*isard que dans cette époqtie rationnelle, oii
26
LE SEMEl'R.
chncuii prétend savoir pourquoi il obéit , pourquoi il agit ,
el pourquoi il aime.
Touttfois, il y a des idées morales sous les nuances di-
verses de principes , de préjugés et de systèmes; mais ces
idées morales sont fragmentaires, et fausses par conséquent.
On a des vérftés, on n'a pas la vérité. liU vérité de chaque
idée n'est que dans sa combinaison avec les autres idées.
C'est de son contact avec elles, de sa modification par elles,
qu'elle reçoit un caractère absolu et iiKontestable de vérité.
Une vérité paiticulière, isolée, à qui l'on remet la dij-cctioii
de toute la vie, s'étend nécessairement sur toute la vie , se
déborde elle-même, pour ainsi dire, et, abusivement appli-
quée, cesse d'être véi-ilé. Isolée, elle n'a pas l'intelligence et
la disposition d'elle-même; simple mot conservé dans une
phrase cfi'acée, elle ne donne aucun sens , elle n'apprend
nen. C'est qu'en morale la véiité est une. Avant qu'on ait
saisi le point central, où toutes les vérités particulières con-
vergent, on ne possède pas même ces vérités; on ne saurait
du moins en faire un usage légitime et sur. Avant desavoir
pourquoi la vie a été dounéc, quelle est la condition actuelle
de l'âme , ce qu'elle veut et ce qu'elle peut ^ on ne saurait
rien faire de vraiment utile de ces débris de vérité qu'on
possède ciKore; on ne saurait du moins leur coordonner
toute la vie; la disproportion est trop grande entre un obji't
aussi vaste et des vérités aussi étroi'es ; un lambeau ne cou-
vre pas un homme. H eu est de ces idées comme des biil-
lans éclats d'une glace brisée; aucun ne réfléchit tout un
homme; rassemblez-les, rapprochez-les avec industrie, vous
n avez point encore un miroir ; vous n'en aurez \u\ que
lorsque , ayant exposé tous ces débris à la chaleur d'un mê-
me feu, vous eu aurez fait de nouveau une masse unique. Il
en est de même des idées morales; ni l'une ne saurait suf-
fire, )ii toutes ces vérités juxtaposées ne formeront la vé-
rité; de tous les systèmes, réunis en pièces de rapport, vous
ne ferez pas iii] système vrai; c'est au centre même delà
nature hum.iiue et de la vie qu'il faut aller; c'est la vérité
primordiale qu'd faut trouver : celle -là conduira à toutes
les autres, et aussi les conciliera toutes.
Il y a beaucoup d'erreurs eu morale; si l'on y regardait
de près , ou verrait, je crois , que ce sont autant de vérités
égarées, qui demandent, comme des enfjns perdus , ([u'on
les lamène à leur mère. Il n'est pas au pouvoir de l'Jioinme
d'invcnler une erreur pure; mais, possesseur d'une vérité ,
il la déplace, il l'isole, il l'exagère, il la tourmente jusqu'à
en faiie un mensong,'. Cet état de didocation des idées mo-
rales est de tous les temps qui ont suivi la chute de l'homme-
il est frappant, de nos jours, chez tous ceux qui vivent hors
du Christianisme. Le Christianisme appelle à lui , recueille
dans son sein toutes ces idées, les range, les coordonne, les
balance et en fait des vérités; mais , jusqu'à ce Qu'elles se
soient élaborées dans son creuset , elles trompent plus
qu'elles n'éclairent. Il serait intéressant irappliquer cette
vue à quehjues-unes des théories morales, politiques, et
même puiement philosophiques , qui sont maintenant' en
faveur , ou qui aspirent au gouvernement de la volonté hu-
maine. Nous voudrions pouvoir les prendre nue à une en
montrer le fort et le faible , déterniiuer le point jiisqi'i'où
elles sont vraies, le point où elles cessent de l'être, et prou-
ver , l'Evangile à la main, les faits devant les yeux , m,e le
Christianisme leur donnerait la vérité qui leur manq'ue, que
le Christianisme saurait bien que faire d'elles ^ si ou lès lui
d^onnait à gouverne)' , et que c'est dans son sein que toutes
les ihéones se règlent,, que tous les excès se modèrent, que
tous les désordres se rcctifienl, que toutes les contradictions
se fondent en haiiuoiiie, que toutes les vérités deviennci;t
V 1 aies.
Nous proposent de passer en revue quelques - unes
i3cs doctrines <le l'époque, soil les doctnr., s morales pro-
prement dites , soit celles qui ont un rapport nécessaire à
la morale , nous nous plairons à les envisager sous le point
de vue particulier que nous venons d'indiquer.
VOYAGES.
VOYAGE DE M. MiDDEN EN TURQUIE, EN Ér.VPTE , EN
• NUBIE ET EN PALESTINE.
Les voyages sont peut-être, de tous les genres d'ouvra-
ges, les seuls dont on puisse dire qu'ils deviennent, de jour
eu jour , plus inléiessans. La simple curiosité serait sans
doute rassasiée depuis longtemps; mais les grandes insti-
tutions philanthropiq'ie.s et chiPtienncs, qui foiment un
trait si frappant du monde chrétien dans le siècle où nous
vivons, ont ci-éc des besoins d'instruction qui ne sont pas "
si aisément satisfaits, et qui donnent de l'intérél aux détails
les plus minutieux sur les pavs éloignés oii l'on voudrait
faire pénétrer les bienfaits du christianisme et de la civi-
lisation. Sous ce rapport, toute hirriière nouvelle sur le
caractère et les mœur» des mahométans et des païens .
devient, pour les amis de l'humanité, une conquête pié-
ciciue et un nouvel in.^lrumenl à mettre en usage pour
attaquer les forteresses de l'advei-saire. Les leçons de l'ex-
périence oiitété néceisaires pouramenér les missionnaires
et les directeurs des sociétés de missions à sentir toute l'im-
piulance d'une connaiss-r;ce ajprofondic de l'état de la so-
ciété dans les pays païens , de l'influence spécifique des
.'"ausses religions, et des méthodes les plus efficaces de les
combattre, il peut être utile de citer une des erreurs qui
ont été le plus généraletnent répandues et qui peuvent être
de grands obstacles au succès. L'habitude de mépriser les
peui-lcs moins avani é^ dans la civilisation est si profon-
dément enracinée chez tous les peuples éclairés , qu'ils eu
viennent enfin à imaginer que les objets de leur dédain
partagent leur manière c'c voir. Nos esprits sont si lorle-
mcnt imbus des avantages dont nous jouissons, que nous
croTons à peine possihli! que ceux qui tout moins favori-
ses pi. lisent ne pas sentir la dislance humiliante qui les sé-
pare de nous. Nous arrivons doue parmi eux avec l'idée
qu'ils vont nous reconnaître ausitôt pourleuis supéiiouis
et nous accepter pour leurs maîtres. Une moi lifiantc ex-
péi ience détrompe le ^ ovageur. Il se Toit bientôt oblige
(l'admctiro comme un f.iil , cjue non-seulement ceux qui
1 entourent n'éprouvent aucune dispositio;i à le respecter ,
mais encore qu'ils le méprisent souvent. Lorsqu'il est iili
peu revenu de son premierclonnement.il découvre que le
méprii) qu'ils ont pour lui et qui surpasse de beaucoup
celui qu'il pouvait avoir pour eux , est assez généralement
en exacte proportion ave»; leur infériorité réelle sous le
rapport des connaissances et de la civilisation.
Telle a été, plus ou moins, la pénible expérience de
tous les voyageurs anciens el modernes. Mais nulle pai't
ce mépris n'est plus maïqué, et ne le manifeste par une
conduite et un langage plus insulians que parmi les Maho-
métans, les Arabes, les Maures, les Persans, et, par-dessus
tout, les Turcs. Outre le dédain pour les étrangéis que l'oii
reii Olive chez toutes les nations, ces peuples sont encore
sous l'inflcieucc de préjugés religieux profondément enra-
cinés et qui vont jusqu'il la plus étroite bigoterie. Le
musulman ne considère passeulemént les chrét'eiis comme
des gens qui ne partngent pas ses opinions religieuses , mais
G est pour lui un article de foi que de les mépi iscr et de
les haïr, et il apprend à les maudire en apprenant à ])iier.
D'apiès le Koraii , ils mwlcnpis ou infidèles p:ir dessus
tous les autres; i! ne les détestejias seulement pai-cc fiu'i's
LE SEMEUR.
"ii
lie sont pal musclinans , miis «ncoïc parce qu'ils sont
chiéliciis. Lt première circonstance qui ait opéré qiu-lquc
cllangemcnt dans les idées des Orientaux, c'est la décou-
verte qu'ils ne pouvaient manquer de faire, delà supério-
rité des manufacluies europécnnes.'Une fois qu'il» furent
convaincus qu'ils doivent avoir recours aux FraiKS pour
les armes à feu, la coutellerie et [)lusicurs autres ol)j(às de
luxe et de nécessité, ils se mirent à les rcclieiclier ; mais
il est curieux d'observer comment ils se rapprociièrcnt
d'eux sïns rien perdre de leur dédain orthoilaxe. Ils s'ima-
ginèrent ([lie tous les Européens étaient des manufactu-
riers et des colporteurs , et celte opiriion , qui leur obtint
un plus libre accès dans les pays de l'Orient, n'y donna pas
une plus haute idée de leur dignité. Ils firent bientôt une
seconde découverte. La résidence d'un ou deux médecins
européens dans l'Egypte et le Levant, ouvrit les yeux des
liabitanssur un nouveau trait de supériorité chez les chiens
impurs, comme ils nous appellent obligeamment, et ils
y attachèrent une importance d'autant jjIus grande, que le
don de guérir, si généralement apprécié partout, ne l'est
nulle part davantage que dans ers pays, où les maladies
abondent et où l'on ne connaît d ■ la médecine que le nom.
La renommée de quelques cures assez sin.p'cs o[)érées pir
Jes chirurgiens attachés aux établissemens des Européens,
ou par des médecins qui parcouraient ces contrées eu qua-
lité de voyageurs, se répandit rapidement parmi la misé-
rable population de l'Asie orcidentalc. Tous les Francs
dcvinrcjit alors dos docteurs à leurs yeux. Les désaveux
les plus solennels ne furent pas admisj les naturalistes,
les négorians , les officiers , les missionnaires furent hono-
rés du litre de médecins en mettant le pied en Asie ; mais
la multitude de malades, les demandes déraisonnables des
musulmans et leur peu de générosité firent rcgaidcr cet
honneur comme un peu chèrement acheté.
Cette idée, que tous les voyageuis chrétiens ont de
grands laleiis en médecine, a pu attirer des désagrémens à
quelques individus , mais elle a ouvert une nouvelle source
d'instruction sur les pays orientaux. La vie intérieure des
Mahométans est, comme leurs demeures , protégée par
un mur uniforme. On ne voit rien à la surface. Pour fa-
roir quelque chose de leurs habitudes domestiques, il faut
franchir le seuil de la gorte , et c'est un privilège qui n'est
accordé qu'aux médecins. Tant que les Mahométans con-
serveront les opinions qu'ils ont aujourd'hui sur le ca'ac-
tère et la manière de vivre des femmes, le harem n'admet-
tra que des visiteurs nécessaires , et ce n'est que là que se
révèle le véritable caractère de Ihoinme. Il y a évidem-
ment contraints et artifice dans l'apparence uniforme et mo-
notone que revêtent hors de chez eux les Turcs et les au-
tres musulmans; ce n'eit que dans l'intimitc de l'intérieur
qac se montrent les traits distinctifs qui caractérisent l'in-
dividu. Il paraît donc probable que d ici à bien des an-
nées , les médecins pourront seuls nous communiquer ce
genre de renseignemens, et voilà ce qui engage un grand
nombre de voyageurs et en particulier les m.issionnaires ,
à acquérir des connaissances en médecine , qui , lors même
qu'elles n'auraient pas d'autre utilité pour eux, seraient
toujours un excellent passeport et le plus siir moyen de se
concilier la faveur des Orientaux. Et cependant, ici encore,
radiniration superstitieuse des musulmans pour les talens
des médecins européens n'ôte rien à la haîne et au profond
mépris qu'ils éprouvent pour ces mêmes hommes en leur
qualité d'infidMes et de barbares. M. Madden en cite un
exemple assez curieux. Son drogman grec avait vanté, en
termes emphatiques, dans un café de Constantinopic ,
l'iiabdetéde celui qui l'employait. Après quelques men-
songes exlravagans de ce genre , un des Turcs leva les
yeux vers le ciel et dit :.« 11 n'y a qu'un seul Dieu. » Vn
second vanta son talent et s'éoia : « Mahomet est l'ami
de Dieu ! » Un tioisiènie lui tendit son bras pour se faire
tàtcr le pouls, et lui dit d'un ton très poli : « Giichl
giaoïir ( vcnei ici , chien. )» Les Turcs ne s'imaginent
pas qu'on doive .s'offenser de cette agréable cpithète ,
])ensaiit qu'être chrétien, et par conséquent chien, est
un malheur plutôt (ju'un tort. Le fait est qu'ils attri-
buent l'immense supériorité des docteurs chrétiens à ce
qu'ils sont en relation avec l'esprit malin, et c'est pour
cela qu'ils ont pour leurs personnes le même genre d'hor-
reur et d'admiration qu'éprouverait le peuple parmi nous
pour celai qu'il regarderait comme un habile sorcier. Ceux
qui voyagent en Orient doivent donc s'attendre à être
tout à la fois méprisés et admirés , détestéi et vantés.
La considération des grands avantages dont jouissent les
médecins en Orient est, à ce qu'il parait, ce qui a décidé
l'auteur du livre que nous examinons à mettre ses observa-
tions sous les yeux du public. Nous ne savons de lui que
ce que nous apprend son livre, qu'il est Anglais et méde-
cin, et qu'il a voyagé en Orient dans le but d'étudier la
peste dans les pays les plus exposés à .'•es ravages. PJous se-
rions portés à croire (pi'il est très-jeune ; son style et le
genre de ses réflexions n'annoncent pas précisément beau-
coup de goût ni d'élévation dans les sentimens; mais c'est
certainement un homme de bon sens, qui a reçu une éduca-
tion a-scz soignée, et, bien qu'on puisse lui n-procher d'a-
voir liabituellement un ton trop léger, et d'être porté à
exagérer dans les choses qui le regardent personnellement,
son livre est cependant un ouvrage intéressant, et qui
peut être utde sous plus d'un rapport. On y trouvé des
rciiseignemensd'autant plus précieux, qu'ils viennent d'un
homme de l'art, sur les meilleurs moyens de conserver la
santé dans les paf s chauds qu'il a parcourus.
M. Madden peint sousles coulcursles plus vives les triâ-
tes effets du despotisme sur la popilation chrétienne de
rem[)ire tiuc.
Durant la révolution de la firèce, les Rnya<: de Constan-
tinople, qui avaient échappé au premier missacie , ne pu-
rent s'empêcher de retourner dans la ville qui fumait en-
core du sang de leurs proches. « Un de mes amis, dit-il ,
rencontra deux des i>rincipaux grecs du Fanal (\n\ mar-
chaient très-tranc|uillement dans Péra , le soir même du.
jour où l'on avait forcé les portes de leurs maisons , pour
les conduire à la mort ; ils s'étaient sauvés par les fenêtres.
Mon ami leur offrit de les embarquer sur un vaisseau an-
glais, déguisés en matelots, et de les mettre ainsi à l'abri
d(! tout danger. Ils refusèrent; ils ne pouvaient se décider
à quitter le rivage du Bosphore. Ils furent tous deux décapi-
tés le lendemain. D'autres s'éloignèrent pendant quelques
jours et revinrent ensuite , déclarant qu'il était impossi-
bledevivrehors de Constantinopl' .- ils savaient bien cepen-
dant qu'ils avairnt été dénoncés , et tous furent pris et mis
à mort
« J'ai vu des Grecs, qui avaient acq'jis un peu de bien,
s'abandonnera la pitoyable vanité de leur nation ; border
leurs cafetans d'hermine, couvrir leurs divan* de velours ,
manger leur pilau dans des plats d'argent, et inviter lej
musulmans à être témoins de leur magnificence. Lorsque
j'ai exprimé mon étonnement de ce qu'ils tentaient ainsi
!a rapacité des Turcs , ils m'ont répondu qu'il valait mieux
vivre un an comme un prince, que végéter cinquante ans
comme un mendiant.
« Rien ne m'a plus surpris dans toute l'étendue de l'em-
pire turc que l'inconcevable apathie des Grecs et des Ar-
méniens dans des occasions où la vie et la fortune étaient
en péril, et où l'on aurait pu sauver l'une et limlre par
une fuite facile. Dans le plus petit hameau, aussi bien
que dans la plus giande ville où se trouve un Raya , il
28
LE SEMEUR.
n'est pas un Turc qui ne lui extorque de l'argent par
des menaces ou sous prétexte d'emprunter ce qu'il ne
paie jamais qu'en flattrries. En un mot , la populaliou
turque de toutes les grandes villes n'a aucune source os-
tensible diî fortune rt a vécu jusqu'à présont de l'industrie
des Rayas cliréiiens. Cilte ressource s'est évanouie ou du
moins elle est bien loin d'èlre ce qu'elle a été. Tous les
Greis duFa/ifl/ ont été massacres; le nombre des Grecs
de la classe inférieure a aussi considérablement diminué
dans tout l'empire; ils étaient autrefois une source de ri-
chesses , ils ne k sont plus; ou ne voit plus de niarcliauds
grecs en Turquie; les banquiers arméniens ont été pillés ,
et disparaissent de jour en jour ; les revenus de la Gièce et
des îles sont ii lévocablement perdus; et les pachas de Sy-
rie envoi, nt h la Porto, i la place du tribut, les lamenta-
tions des misérables populations qui les entourent. »
Le tableau suivant nous paraît aussi juste qu'il est frap-
pant: « Je ne saurais dans quelle histoire chercher un pa-
rallèle à l'agrandissement soudain de la nation turque :
elle ne fit.comine s'exprime Aai on Hill,qu'uneboachée des
conquêtes d'Alexandre le Macédonien, et surpassa les mer-
veilleuses victoires des juifs ! Je ne saurais également dans
quelle histoire on pourrait trouver le tableau d'une déca-
dence nationale aussi fiappanlequc celle delà Turquie.
Un siècle a si.ffi pour la dépouill.n- de sa g'oiie, et pour
luienlcvtr la moitié do ses conquêtes. Les titres pompeux
de ses fiontièies : le Pont-Euxiii , la Propontide, la Mer-
Egée et l'Adriatique, sont raaiutinanl de vains mots; elle
a perdu la Crimée , la Circassie , la Géorgie , la Bulgarie ,
la Bosnie , la Grèce et ses riche» île?. L'Arabie , jusqu'aux
muis de la Mecque , est entre les mains des Wahabis.
Les Di uses, les Motoualis et les Mai oni tes de Syrie ne souf-
ficntpas ciu'aucunTurc entre dans leur pays a cinq milles
de Jérusalem. Lp« Arabes ne reconnaissent aucun souve-
rain cl ne sont plus les sujrls du sultan. L'Egypte, à la vé-
rité, paie un tribut précaire; mais Tunis, Alger, Tripoli
et Maroc, sont des états indépeiidans. Je ne prétends pas
déteiminer quand le déir.einbienient prendra fin ; mais
comme tout le monde a eu part aux dépouilles de cet or-
guei'leux oiseau, j,; suppose qu'il est réservé à la Russie
de lui arracher sa dernière plume. » Quel sujet fécond do
méditation pour le rhréliMi, que cette élévation cl celte
chute si soudaines et si frappantes I Cmime il y voit em-
pieinle la main de ce Dieu qui a annoncé, si long temps à
l'avance par hs piopliètes , ces merveillnix événcmrn.'.
Tout doit faire e.>pérrr que lespays souslrails au dcspo-
lismclurc verionl bientôt se lever sur eux celte lumière de
l'Evangile qu'ils reçurent, il y a dix huit siècles, si pure et si
brillante , et qui revient aujourd'hui vers eux dans sa pure-
té et dans son éclat primitifs, de contréesqu'ils regardaient
a'ors comme barbares , ou dont ils ignoraient même l'exis-
tence. Les missionnaires anglais et améiicainsse réjouis-
«eut de trouver les Grecs avides d'instruction et prépaies à
re.evoir avec if connaissance la Paio'e de Dieu , que les
sociétés bibliques leur envoient pai miliirrs d'exemp'airei',
et la France est peut-être destinée à envoyer des misîion-
naires évangéliques dans cet Alger que ses armes ont
soumis.
(La suilc au prcdtain miinero.)
DE LA DOCTRINE DE SAlf^T-SLVIO.V.
PKEM'.EB i'VnCLF.
Il est évjdrht , il considérer le mouvement politique
qui entraîne de nos jours tous les peuples civilisés, qu'une
grande réforme sociale se prépare pour eux, et que l'ère ae-
tnclle n'est qu'une ère de transition, qui nous conduit à une
organisation toute nouvelle de la société. 11 est impossible ,
en effet , que, pour être sortis des langes du moyen âge>
nous pensions avoir acquis, par cette seule émancipation ,
fùt-clle aussi complète que nous pouvons le désirer , une
constitution définitive ; car rien n'est plus facile que de dé-
montrer l'effrayante disharmonie des élémens dont se com-
pose la vie politique de l'Europe du dix-neuvième siècle.
L'école de Saint-Simon a , sans aucun doute , jeté un grand
jour sur l'extrême imperfection , disons mieux, sur le dé-
sordre qui caractérise notre époque , et c'est elle , nous le
croyons , qui a proclamé la première , du moins en l'rauce ,
que la révolution de 89 ne devait pas s'arrêter à ses résul-
tats actuels, et que les hommes qui en ont été les acteurs,
aussi bien que le plus grand nombre de ceux qui ont conti-
nué leur œuvre, n'ont compris ni toute la portée , ni le but
final de ce grand événement.
Mais en faisant honneur de celte vue au Saint-Simonis-
me , nous entendons seulement lui l'econnaîlre en cela une
supériorité réelle sur les autres écoles politiques et philoso-
phiques. Il a sur elles l'avantage d'avoir reconnu quelques
uns des signes du temjs où nous vivons^ et d'avoir senti
l'approche d'un temps nouveau , dans lequel la communion
des esprits et des cœurs remplacerait sur toute la terre l'i-
solement intellectuel et moral qui règne aujourd'hui. Tan-
dis que la plupart des pnblicistes voyaient dans le perfec-
tionnement des inslittitioiis conslitiitionnelles , le but de
toutes leurs espérances , et toute l'étonomic sociale de l'a-
venir , Saint-Simon publiait rjne les institutions n'étaient
que des garanties provisoires imaginées par la défiance ré-
cipro(pie des peuples et des gouvcrnemens pour assurer la
liberté des uns et l'exercice de l'autorité des antres; que
riiumanilé s'avançait vers une nouvelle organisation fondée
sur la communauté de pensée et de sentiment , vers une
véritable association dans laquelle tous les privilèges de nais-
sance seraient abolis pour faire place à la rétribution selon
la capacité et se Ion les (X'uvres de chacun. Cette vue d'avenir,
conforme dans sa généralité à ce que nous annonce l'E-
criture Sainte depuis tant de siècles ^ touchant les derniers
temps, a été fournie à Saint-Simon, selon le dire de ses
disciples, par l'étude du passé et par une sympathie pro-
fonde et éclairée pour les maux des classes inférieures. Tou-
tefois elle n'a été accueillie , par la plus grande partie du
public, (|u'avec une grande défaveur, et souvent comme un
rêve de cerveau malade. Les uns l'ont rejetée sans examen,
par cela seul qu'elle contraste beaucoup trop avec le pré-
sent; d'autres l'ont repoussée comme menaçante pour leurs
intérêts et leurs privilèges d'oisiveté; d'autres l'ont déclarée
chimérique par ce qu'ils ont vu l'homme , tel qu'il est, ou
à peu près, égoïste, ambitieux, se préférant à tous ses sem-
blables , imcapabic par conséquent d'être avec eux di ns
cette communion parfaite de sentimens sur laquelle doit
reposer l'organisation sociale annoncée par Saint-Simon.
Ces derniers, voyant toujours dans la société et sentant en
eux-mêmes la personnalité la plus prononcée, en vinrent
à vouer une sorte de culte à l'individu : dès-lors les droits
de l'homme devinrent la basé exclusive de leur droit pu-
blic.
Ces pnblicistes eurent raison en ce qu'ils partirent d'un
fait réel, de l'esprit d'individuali-me qui domine l'homme,
et eu ce qu'ils nous donnèrent des institutions destinées à
assurer à chacun la pleine jouis.iance de ses droits persoi.nels,
autant, du moins, qu'ils ne porteraient pas atteinte à ceux
des aulre'. Ils eurent tort en ce qu'ils crurent que cet esprit
était chez nous dans l'ordre, et en ce qu'ils n'aperçurent pas
que les précautions même rpi'ils de\ aient preiidie pour je
limiter et l'empéthcr de devenir ulie cause de désordre
LE SEMEIjII.
2^
prouvaient tout le contraire. Ils eurent raison comme logi-
ciens; ils se trohipèreiit comme philosophes et comme mo-
ralistes. Ils firent bien de chercher dans les institutions des
garanties pour notre liberté; ils se trompèrent en pensant
que nous n'avions rien de mieux à désirer que des garanties
contre l'égoïsme et l'ambiiioii de nos semblables.
Saint -Simon a aperçu l'insuffisance de ces barrières ; il
a senti que lés hommes avaient besoin d'être ralliés eu Fa-
mille , et qu'une communauté de croyances valait mieux
pour le boiihf;ur commun que toutes les constitutions. Il a
sipnalé l'égoïsme, et plus généralement encoie l'esprit d'in-
dividualisme, comme la plaie du siècle. Mais cette idée, que
le spectacle du monde justifie si complètement , prit telle-
ment d'empire sur l'esprit de ce philosophe, que , perdant
complètement de vue l'homme individuel , il ne voulut
plus voir l'être humain que dans l'espèce; il étudia dès lors
l'histoire de celle-ci , et traça ses destinées futures comme
s'il se fût agi à la lettre de la vie d'un seul homme. Il ab-
sorba complètement notre personnalité dans l'ensemble de
riiumaniléj ne chercha plus que les caractères et les progrès
de celle-ci , et ne trouva plus en nous que des qualités ou
des imperfections empruntées à notre siècle. Eniportéainsi,
par la crainte de l'individualité et par le besoin de recons-
tituer une unité nouvelle, à l'oubli complet de la personna-
lité de l'homme , Saint-Simon négligea l'étude de notre
cœur , et s'engagea aussi dans une fausse roule. Tout en
niant que l'égoïsme fût un fait indestructible , et en mon-
tiant que, bien loin dé se borner à régler sa sphère d'action,
il fallait songer à lui substituer des sentimeris généreux, ce
publiciste, faute d'avoir eu une juste idée de lu nature de
ce vice du cœur humain, se trompa enpensant nous en cor-
riger par la seule puissance d'un nouveau dogme politique.
Ses prédécesseurs avaient voulu tout faire pour l'individu;
lui voulut tout sacrifier à l'humanité. Il y eut excès de l'un
et l'autre côté : chez les uns, poiir avoir méconnu que
l'homme ne peut être heureux qu'en aimant ses semblables,
et eu travadiant à leur bonheur , au lieu de se faire contre
et but de toute son activité; chez Saint-Simon, en voulant
que l'individu s'effaçât complètement, et en ne voyant ja-
mais l'homme que dans l'humanité en masse. Ce double
égarement a porté fruit. Il a t('llemcnt abusé les uns sur la
\uleur des institutions pour le bonheur des peu'jilcs , qu'ils
oit négligé tout le reste, et n'ont en d'yeux que pour veil-
ler sur ces institutions , et pour leur chercher des perfec-
tionnemens. De son côté, l'école de Saint-Simon a tellement
lèimé les yeux sur les caractères de l'homme en particulier,
elle a tellement fui l'individualisme, qu'elle est allée se
perdre dans le panthéisme le plus complet qui ait encore été
imaginé.
Toutefois , en signalant l'erreur capitale de cette école,
nous nous faisons un plaisir de reconnaître, que les idées
d'unité, d'association, de fraternité , qu'elle pi ofesse , la
distinguent d'une manière honorable de l'école du pur
égoïsnie. Ces idées, enfantées par l'extrême besoin qu'é-
prouvent aujourd'hui tant de coeurs d'échapper à l'isole-
ment moral où les a plongés le scepticisme, ont déjà produit
sans aucun doute de beaux exemples de dévouement et ré-
veillé de généreuses sympathies; mais l'égoïsme est trop
inhérent à notre coeur, pour que les disciples de Saint-Simon
trouvent dans leur propre fonds de quoi alimenter long-
temps encore l'élan qui les porte à réaliser, au mépris des
railleries du siècle, leurs plans de réfor-me sociale. Leurs
dogmes soi-disant religieux toi.tribueront encore à abréger
la durée de cette noble impulsion, car ils vont droit ii l'a-
néantissement de toute morale. Un enthousiasme de poètes
leur dérobe maintenant le vide de leurs doctrines théolo-
giques, et un orgueil dont ils se font gloire , qu'ils avouent
hautement en prononçant aiialhème contre l'Iiuniirté, leur
voile l'extrême faiblesse de leurs moyens. Mais le temps
de l'illusion aura un terme; les promesses d'une plus grande
prospérité terrestre auront bientôt épuisé toute leur pWs-
sance de séduction et d'entraînement sur ces âmes avides
d'une sympathie et d'un bonheur, qu'elles ne sauraient trou-
ver durables et réels dans le champ oii elles éga. ent au-
jourd'hui leuisvoeux, leurs espérances et leuractivité. Plaise
à Eicu qu'au sortir de ce songe, lorsqu'après s'être nourries
d'alimens illusoires , et avoir cru boire des eaux vives (i) ,
elles se retrouveront aussi altérée; et aussi accablées qu'au-
paravant y:\v la chaleui' du jour, elles accueillent avec con-
fiance cet Evangile , cette bonne nouvelle de paix et d'a-
mour, dont tant de préjugés et d'orgueil leur ont dérobé
jusqu'ici l'excellence et la vérité. Espérons que bientôt les
disciples de Saint-Simon , reconnaissant que le sentier sur
lequel ils se sont engagés conduit à un abîme, s'arrêteront
à temps et rebrousseront chemin vers les témoignages du
vrai Diei'. Puissent-ils voir bientôt que, s'il a été donné à
leur maître de pressentir un meilleur avenir pour l'huma-
nité , et de saisir peut-être quelques traits imparfiits de
l'histoire des derniers siècles que notre race doit passer sur
celte terre, il n'appartient ni à lui ni à son école de nous v
conduire , mais à Celui seul qui a vaincu la mort , gage du
péchc, et mis en évidence la vie et l' immortalité par son
Evangile , à Celui qui s'appelle à juste titre le chemin , Li
vérité et lu vie, à Jésus, le médiateur de l'alliance éternello
conclue par lui sur la croix entre un Dieu saint et juste au-
tant que miséricordieux , et l'homme, traiisgresseur de sa
loi.
N',us consacrerons un prochain ai l cle à rexamen dos
principes fondamentaux de l'école qui vient do nous occu-
per, et nous ferons voir que l'Evangile seul répond h la fois
à nos besoins individuels et sociaux, en évitant le double
écueil de l'égoïsme et des rêveries dans lesquelles le besoin
exclusifd' uni té est allé perdre la Doctrine Sa i 11 t-Sinionienne.
DISeÔlJRS DE M. H. EVERETT,
MACISTBAT AJIÉriCIIX,
suii LES nAPi'Oc.rs nt la religion avec i.'ESPr.iT du siè<;i.e.
Le discours suivant a été prononcé, il y a quelques moisg
dans une réunion publique des États-Unis. Il renferme plu-
sieurs observations (jui ne sont encore qn'impiirfaitcnicnt
connues en Fiance, et qui méritent d'être mùi-emcnt exa-
minées par les esprits sérieux. L'opinion de M. Everctt ac-
quiert un nouveau degré d'importance, quand on réfléchit
qu'elle vient d'une contrée que le peuple français aime à
prendre pour modèle dans ses institutions politiques.
« Quel est, a dit M. Everett, le Caractère du siècle pré-
sent? L'histoire nous montre les siècles de Périclès, d'Au-
guste et de Louis XIV; la fable nous parle des âges d'or ,
d'argent, et de fer ; quelques sophistes, dans des fictions pires
que la fable, ont imaginé un dge de la raison. Quant à notro
époque, ne pourrait -elle pas être représentée co.mme le
siècle des révolutions ? Tous les peuples civilisés sont Cii
proie à des agitations intérieures , et ils semblent entraînés
par des convulsions fébriles ;i courir après un bien qu'ils
n'ont pas encore obtenu , que peut-être ils n'obtiendront
jamais. Depuis le commencement cTe notre révolution jus ■
qu'à ce jour , nous avons vu dans l'ancien monde et en
Amérique une série non - interrompue d'immenses change-
mens. Les trônes de l'Europe ont été violemment arracIiiVs
de leurs bases antiques. Sur notre continent, de vastes em-
pires , qui portaient le nom de colonies, ont se oué le jouy
(i) IsaieXXIX , 8;
30
LE SEMEUR.
de la servitude. Et ce siècle de révolutions , qui dure déjà
depuis 2)lus de cinquautc ans , est Icllcmenl loin d'avoir
achevé sa course , que l'année dernière a été plus fertile
qu'aucune des précédentes en terribles boulcversemens, et
que l'année oii nous sommes sera peut-êtie aussi agitée que
la dernière. Chaque vaisseau nous apporte quelque événe-
ment nouveau de la plus haute importance : tantôt, c'est
un peuple qui se soulève contre son souverain; tantôt une
nouvelle constitution qui se proclame dans un pays; ailleurs
une réforme radicale qui se prépare. Nous voyons la France
toujours plongée dans une profonde inquiétude ; l'Italie
dans un état de crise violente ; la Belgique et la Pologne ,
théâtres de sanglantes hostilités; toute la lépublique euro-
péenne, enfin, prêle à se plonger dans le gouffre d'une
guerre universelle.
» Et quel est l'objet de ces luttes désespérées? L'exten-
sion de la liberté sociale et individuelle. Les vieilles insti-
tutions ont perdu leur influence et leur autorité. Les hom-
mes sont devenus impatiens des formes et des noms qu'ils
lèveraient autrefois. On s'est laissé persuader, poui- parler
le langage de Napoléon, qu'un trône n'est pas autre chose
que quatre planclies couvertes de velours , et qu'une cons-
titution écrite nest qu'un morceau de parchemin. Il y a, en
nnmot, tendance générale parmi les peuples du monde
civilisé à renfermer l'action du pouvoir dans les limites les
plus étroites , et à étendre , aussi loin qu'il est possible , le
cercle des libertés politiques.
» Nous aussi , bien qu'exempts des troubles de l'Europe
(et plaise à Dieu qu'il en soit long-temps de mêmel), nous,
cltovens d'un pays libre, nous sommes agités et gouvernes
par cet esprit de notre siècle , qui anime tout , qui pénètre
partout , qui tend h obtçnir une puissance absolue et nni-
veiselle ; nous vivons dans une contrée oii les lois et les
institutio/is ne pèsent pas sur les individus, et n'e.xercent
qu^unc action comparativement peu sentie. Mais la nature
de l'homme se ressemble en tous lieux. Les passions sont
aussi vives, aussi ardentes, aussi ingouveinables datis un état
lépublicain que dans une monarchie despotique. Quel est
donclc principe qui tiendra li( u des barrièics que le temps
avait imposées aux passions populaires? Quelle puissance
remplacera ces coutumes vénérées, ces noms environnés de
respect, ces formes consacrées par de vieilles habitudes, css
établissemens militaires , ces institutions d'ordre intérieur
qui maintenaient naguère la paix dans les sociétés politiques,
mais qui ont presque entièrement perdu leur influence en
Europe , aussi bien que dans notre patrie? Je réponds par
un seul mot : la Pieligion.
» Dans un pays où l'iiilluence directe du jiouvoir se fait
peu sentir, l'inMaence indirecte delà religion doit s'accioitrc
](ropoi tionnellemeut , sinon la société sera transformée en
un affreux théâtre de divisions et de guerres intestines. Plus
le citoyen est affranchi du contrôle d'une autorité positive,
plus il doit avoir dans son propre cœur le frein d'une con-
science éclairée; et sa conscience ne peut l'être que par une
piété solide, profondément senlie et pratique. S'il n'en est
pas ainsi , le citoyen s'abandonnera aux passions qui lui of-
frent le plus d'attrait, et il contribuera , dans le cercle de
sou activité, à iroublcr l'harmonie du corps social.
?) Mais par quels moyens réussira-l-on à augmenter l'in-
fluence de la religion sur la marche des affaires politiques ?
On y parviendra surtout, il me semble, par un usage actif
judicieux et persévérant de la presse. La presse est de nos
JOUIS le principal levier qui imprime le mouvement à toute
la machine des sociétés humaines. On ne dirait pas trop en
avançant que la presse est la véritable j)uissancc qui pou-
vi'.Mie le monde civilisé. Elle a ])roduit la dernière révolu-
lion du peuple français; elle a fait i)résc;Uer le bill de la
réforme , qui se discute maintenant dans la Grande-Bre-
tagne, et qui amènera peut-être d'effrayantes commotions»
Elle exerce un contrôle presque exclusif sur les actes et les
développemens politiques de notre pays. C'est un levier qui
possède un pouvoir inappréciable , soit pour le bien , soit
pour le mal. Des hommes ambitieux ou incrédules s'en sei'-
vent avec une infatigable ardeur , pour disséminer au meil-
leur marché possible , les doctrines les plus pernicieuses.
Plusieurs de nos feuilles périodiques sont des canaux qui
versent un poison mortel dans les cœurs. Des livres d'une
tendance encore plus détestable peut-être , sont répandus
avec profusion. J'ai appris que les Ruines de Voluey, ou-
viage que l'on peut appeler le manuel de l'athéisme et du
vice , a été stéréotypé dans l'une des villes de la nouvelle
Angleterre, et que des milliers d'exemplaires en ont été
vendus,
» Eh bien ! ces tentatives de l'impiété doivent être contre-
balancées par des efforts non moins vigoureux et non moins
persévérans en faveur dcjS principes religieux. Il faut oppo-
ser la presse à elle-même , et l'employer dans des vues sages
et salutaires , pour affaiblir l'indigne abus qu'on en fait ;
autrement, la sainte cause de la religion et de la liberté sera
pour jamais perdue I
» JMjis en voulant opposer le bien au mil que la presse
pioduit , quelle est la manière la plus utile et la plus efficace
de s'en servir? sans nul doute, par une grande circulation de
la Bi.ble. Les vastes efforts qui ont été faits depuis quelques
années par les hommes les plus éclairés et les plus pieux ,
sur tous les points du globe , dans le but de multiplier les
exemplaires du vohmie sacré; l'établissement des sociétés
bibliques , et l'immense développement qu'elles ont obte-
nu en Europe et dans ce pays ^ doivent être regardés comme
une juste et sage réaction de l'esprit de notre siècle. On a
reconnu et senti que, lorsque les formes sont ébranlées ,
il faut raffermir les principes; lorsque les gouvernemens
perdent leur force , il faut fortifier la religion et la morale;
lorsque l'individu est presque entièrement abandonné aux
directions de sa conscience, il faut éclairer cette conscience
et 1.1 purifier : ou bien , l'individu marche vers un abîme, et
son pays ne tarde pas à y tomber avec lui. »
LA PREMIERE D3:S ETUDES.
De toutes parts on levient aux questions que le siècle der-
nier crovait avoir rejetées pour jamais hors du cercle de
la science, aux événemens et aux faits qu'il avait tenté d'ef-
facer de l'histoire. Il n'est pas une de ses décisions qu'on ne
J'évoque en doute, qu'on n'éprouve le besoin de réviser.
N'y aurait il exception que pour ses jugemens en matière
de religion , c'est-à-dire, pour ceux qui sont le plusévidcm-
mentsuspects de passion clde partialité? Au momentoùl'éru-
dition se réveille, quand il n'est pas rare que l'on consacre
une vie entière d'étude et de Voyages , à déchiffrer quel-
ques inscriptions, quelques manuscrits, qui aiderout à pé-
nétrer un peu plus avant dans la connaissance des lois , des
mœurs, des usages publics et domestiquej d'un peuple dont
il ne reste que des monumens à demi détruits; lorsqu'on
s'estime heureux de rapporter pour fruit de ses veilles ou de
ses fatigues, la découverte d'une ruine qui n'avait point été
apeiçue,d'un nom qui n'avait pas été lu encore; qu'on va,
à travers mille privations et mille périls, dérober , par une
espèce de fraude , à des nations jalouses et qui tiennent à
demeurer ignorées , la connaissance de ce qu'elles sont, re-
fusera-t-oii de donner quelques heures à l'étude du l'vre
auquel tout annonce que se rattachent les destinées humai-
nes, à l'examen des faits qui intéressent au plus haut degré
l'existence et la prospérité sociales , qui touchent aux ques-
tions les plus graves dont nous puissions nous occuper, et
LE SEMEUR.
$i
tjui,une fois avérés, sont de iiatmc à répandre les plus vives
lumières sur le gouvernement divin , sur notre condition et
hotre sort à venir? Nous sommes bien loin de vouloir
condamner ou déprécier le dévouement qu'inspire l'amour
des sciences. Nous déplorons seulement qu'il prenne quel-
quefois une si tausse direction , et expose au danger de né-
giifjer les études les plus nécessaiics , pour des études qui ,
quels qu'eu soient les résultats et les avantages, demeurent
toujours purement accessoires et d'une importance pres-
que insignifiantes auprès de celles dontil détourne. M'y a-t-
il pas quelque tliosc de profondément triste à voir un es-
prit supérieur s'attacher , avec une ardeur et une persévé-
rance infatigables, à l'observation d'une Heur, d'un insecte,
d'un coquillage , d'un fossile , d'une antique , et n'accorder
nul intérêt à des recherches qui le conduiraient à la décou-
verte de ce qu'il est et de ce qu'il doit devenir; s'enfoncer
dans la pénible investigation dos divers systèmes de lellgion
el de philosophie qui ont passé sur la terre , et dédaigner de
porter un instant son attention sur celui qui seul a droit au
titre de divin , et qui depuis dix-huit siècles est toujours de-
bout, malgré les attaques de tous genres dont il a été l'ob-
jet, malgré les révolutions sociales qu'ont éprouvées les
contrées qu'il occupe , et déploie sur le monde une influence
toujours nouvelle. Si le christianisme était tombé au nom-
bre des religions anciennes ou qu'il ne fût piofessé qu'à
deux mille lieues de nous , nul doute qu'il ne devînt un
<lcs principaux objets des travaux et des méditations des sa-
vans. Mais pai ce qu'il a survécu à toutes les causes de des-
truction , parce qu'on vit en lui, et que chacun peut s'ins-
truire de ses doctrines et participer à ses bienfaits, on passe,
en quelque sorte, sans l'honorer d'un regard.
ARCHIVES DE LA SOCltTE DE LA PAIX DE C.EÎVEVE.
Tome /". N" T. — .4oiU i83i.
M. le comte de Sellon travaille depuis plusieurs années à
faire prévaloir le principe de l'inviolabilité de la vie de
l'homme. Il proposa pour la première fois , en 181G, au
conseil skiverain de Genève, dont il est membre , l'aboli-
tion de la peine do mort ; et si nous ne nous trompons, il a
résolu de renouveler, d'an:iée en année, cette même pro-
position , jusqu'à ce cju'il ait réussi à la faire adopter. jN'ous
ne voyons pas quelles difficultés elle peut raisonnablement
rencontrer dans ce petit Etat, où les condamnations à mort
sout extrèmenaent rares, et où l'exemple donné par la Tos-
cane aurait dû porter depuis long-temps des fruits, ffon
content de publier sur ce sujet un grand nombre de bro-
chures, M. de Sellon proposa, on 1826, un prix pour le
meilleur mémoire eu faveur de l'abolition de la peine de
mort. On se rappelle que l'ouvrage couronné est de
M. Charles Lucas. Avant envové le compte rendu du con-
cours à S. A. R. Monseigneur leduc d'Oiléans, aujourd'hui
Louis-Philippe I"^, M. de Sellon en reçut une lettre datée
du ag janvier 1828, où, après avoir exprimé l'intérêt que
lui inspire cette communication, le prince ajoutait par post-
scriptum : « Je vous on remercie d'autant plus, mon cher
» comte, que je fais des vœux bien ardens pour l'abolition
» de la peine de mort. » Nous aimons à rctiouver le senti-
ment qu'exprime cette lettre dans le projet de loi pour la
révision du Code pénal, [irésenté dernièrement à la chambre
des députés, et où l'abolition de la peine de mort est pro-
posée pour plusieurs cas. Espérons que l'on n'en restera pas
là, et que nous ne tarderons pas à voir effacée de nos codes
cette peine barbare, qui diminue peut-être l'horreur que
l'homicide inspire, en accoutumant les hommes à le consi-
dérer comme permis , lorsqu'il est commis au nom de la
loi. L'esprit humain peut-il tour 's tour attacher au même
acte des idées de criminalité et des idées de moralité;' Et
s'il ne le peut pas, malheur à la loi qui est immorale aux
yeux du peuple! Ou ne saurait trop tôt l'abolir.
Conséquent avec lui-même, M. de Sellon trouve que la
guerre n'est pas moins que la peine de mort contraire au
principe de l'inviolabilité de la vie dp l'homme. Quoique
l'Europe paraisse plus que jamais menacée de ce Iléau, ou
peut être à cause de cela même, il répète, après Kaiit,
qu'en droit la guerre ne doit poin' exister, et il clierche à
propager de toutes manières cette conviction. Il a ouvert
dans ce but un concours sur les meilleurs moyens d'assurer
une paix générale et permanente, fondé à Genève une So-
ciété de la Paix , dont le but est d'éclairer l'opinion sur
cet important Sujet, et créé, sous le titre à\4rchi\-es de lu
Société de la Paix , un journal dont nous avons reiu le
premier numéro. Nous y avons remarqué le fait suivant
qui en dit plus que beaucoup de raisoiinemeris sur l'in-
fluence du Chiistiaiiisine : « Les sauvages des îles Sandu ich
» après avoir entendu un missionnaire chrétien, allèrent
» chercher toutes leurs armes et les lui remirent, ne dou-
» tint pas que l'effusion du sang ne leur fût désormais iii-
» terdite. Ce fiit est d'autant plus frappant, que le mis-
» sioiinaire n'avait pas pris l'initiativ e. »
Pour nous, qui nous rappelons que les prophètes ont
annoncé Jésus-Christ au monde sous le nom du « Prince de
la paix i> (Esaïe IX, 5,', et qui savons qu'un temps est pro-
mis où les hommes n forgeront leurs épées en boyaux et
» leurs hallebardes en serpes , oii une nation ne lèvera plus
» l'épée contre una autre nation , et où ils ne s'adonneront
» plus à faire la guerre» (Esaïe H, 4), comme David nous
prions pour la paix (psaume CXXI}, et nous demandons à
Dieu d'arcoider aux hommes cet espril paisible, qui est rnii
des fruits de la sagesse qui vient d'en haut, afin cpie la bien-
veillance et le support, après être devenus les bases des re-
lations domestiques, devieinient aussi celles des rappoMs
des peuples entre eux.
La S.-iciété américaine de la Paix , qui est fondée sur le
même plan que celle de Genève , se félicite, dans uiie de
ses publications de cette année, de ce que, dans les États-
L'nis, on recueille déjà les heureux fruilsde la paix : « Clie.-.
-1 nous, dit-elle, les arts de la paix ont, grâces à Dieu.
» remplacé les arts de la guerre. Tandis que les peuples de
» l'Europe creusent des tranchées, nous creusons des ca-
» naux; taudis qu'ils ('lèvent des forts, nous élevons des
11 digues; tan.dis qu'ils luttent pour couper les lignes enne-
1) mies, nous ne songeons qu'à percer les montagnes; tau-
» dis qu'ils aiguisent leurs épées , nous aiguisons les coutres
1) de nos charrues.» Heureuse contrée! Quand l'Europe
présentera-t-elle le même spectacle?
Ecoutons Pascal sur la guerre : « Pourquoi me tuez vous?
» — Eh quoi! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de
» l'eau? Mon ami , si vous demeuriez de ce côté, je serais
') un assassin ; cela serait injuste de vous tuer de la sorte ;
» mais puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un
)) brave , et cela est juste, n Nous ne saurions (Qu'ajouter
à ce raisonnement aussi profond que spirituel.
Liberté dis i.a presse. — Journaux. — Nous citerons avec
plaisiidaus nos colonnes, en ce moment où l'on s'élève de
nouveau, de divei's côtés, contre la liberté de la presse. _,
quelques mots prononcés, la semaine dernière, à la chaniWe
des communes, par le ministre anglais, lord Altlirf|^e^-^
<( Aujourd'hui que je suis ministre, a-t-il dit, mon optiiou
» est la même que lorsque j'étais membre de l'oppifetion.
â2
LE SEMEUR.
» Je di?sire que la presse jouisse de la plus grande liberté
1) possible , et que celte libellé soit aussi protégée qu'il se
» pourra, tout eu assuratit des g.irauties contre les écrits im-
« moraux, les scandales privés et les attaques contre le ca-
» lactère des particuliers. Quant aux hommes publics, je
» pense qu'à leur éf;ard la presse doit cire parfaitement
» libre, qu'on ne doit lui opposer aucune restriction. {Ap-
" plaudisscinens.) Nous sommes des hommes publics j nous
» prenons position en regard du public j nous nous sommes
)) mis en avant pour diriger les affaires publiques. Si, lors-
» que nous lemplissons des fonctions dont nous nous som-
>) mes formellement et volontairement chargés, on nous
» attaque, nous ne devons pas nous en plaindre. {Applmi-
« (lissemens.) Quant à moi, les attaques dont je suis l'objet
» ne changent en rien mon opinion, que la presse doit être
« libre de censurer les actes pub'.ics des hommes publics.
M J'admets que les simples particuliers doivent être proté-
» gés , et que leur réputation ne doit pas être laissée à la
» merci des journaux j mais notre position vis à vis du public
» doit nous empêcher de trouver mauvais que nos actes
» publics soient l'olijet d'une critique trè5-sé\èrc. «
Nous croyons utile de rapporter aussi quelques faits qui
montrent les progrès de la presse dans les Indes. Il y a treize
ans qu'on commença à publier à Scrampore un journal
hebdonudaire bengalais intitulé : Machar Durpun, avec
la traduction anglaise en regard. Il a été répandu djns qua-
1 ante districts différens, et même jusqu'à Delhi, situé a gbo
milles au nord-ouest de Sérampore. Le £>«/■/;;/" annonce
lui-même qu'on publie aujourd'hui à Calcutta sis journaux
en bengalais et deux en persan. Sept d'entre eux sont heb-
domad;iircs; le huitième paraît deux fois la semaine. Ils
sont rédigés par des indigènes. Plusieurs de ces journaux
publient les actes du gouverneur général et de son cons«il ,
les arrêts des Cours supérieures et des tribunaux civils,
criminels et de police, et des nouvelles de l'Angleterre , de
la France et des autres pays de l'Europe. Le nombre de
leurs abonnés a eu général doublé l'année dernière.
Les missionnaires protestans, fondateurs de l'imprimerie
de Sérampore, écrivent qu'ils sont étonnés des progrès ra-
pides que fait la presse indigène. « Le premier ouvrage m-
.. titulé: [//k/« ;)/i/"g"/, disent-ils, n'a paru qu'il y a seize
» ans; il fut commencé par un ancien compositeur de l'nn-
>. primerie de Sérampore; et cependant trente-sept ouvrages
» plus ou moins considérables ont été publiés en bengalais
» dans le courant de l'année dernière. Il est réjouissant de
» voir le goût de la lecture se propager toujours plus; la
» .plupart «les livres qu'on imprime liaitcnt, il est vrai, du
» culte hindou ; mais à mesure que la lumière se répandra,
» on demandera et on encouragera la publication de livres
» sur la littérature et les sciences. Ainsi les hindous eux-
.. mêmes hâtent la ruine de leur système idolâtre; plus
» tôt il sera connu tel qu'il est, plus lût aussi on l'aban-
» donnera. Un nouvel écrit intitulé le Shaslroprukasuk
» ou Livre de Lumière vient de paraître. Il donne la signi-
.. fication des redangus, Possangiis, etc., de sorte qne tout
» ce qui se rapporte aux shasters étant traduit en bengalais
» sera connu de tous. Cette publication servira, quoique
» ce ne soit pas l'intention de ceux qui la font, à dévoiler
» les absurdités, les contradictions et les cruautés de leur
» culte. »
Ces sentimens sont dignes de missionnaires chrétiens;
d'amis de la liberté et de la vérité. Que toutes les opinions,
toutes les erreurs se produisent au grand jour; qu'il y ait
liberté pour tous, et nous verrons s'établir p;iisiblement
l'empire de la vérité.
Liberté d'enseignement. — Dans sa séance du 20 sep-
tembre, la Cour des pairs a rendu son jugement dans Tai-
ftiire de l'école hbre fondée par MM. de Coux j Lacordaireet
de Montalembert ; elle a condamné les trois prévenus cha-
cun à U)0 fr. d'amende, et solidairement aux frais du pro-
cès. Le premier considérant de l'arrêt est conçu coiqine
suit :
« Considérant que le décret du i5 novembre 181 1 est
» au nombre de ceux qui ont toujours été considérés comme
i> lois , maintenus comme tels par des lois rendues sous
» l'empire de la Charte, et appliqués en ce sens par Ips
» tribunaux;
Or, le décret dont il est ici question porte, art. 56 :
a Celui qui enseigne publiquement et tiendra école sans
1) autorisation sera traduit, à la requête de notre procureur
» impérial , en police correctionnelle , et condamné à une
» amende qui ne pourra être au-dessous de 100 fr. , ni de
» plus de 3ooo fr. , dont moitié applicable au trésor de
» l'université, et l'autre moitié aux enfans-trouvés , sans
» pi-éjudice de plus grandes peines, s'il était trouvé cou-
» pabic d'avoir dirigé l'enseignement d'une manière con-
1) traire à l'ordre et à l'intérêt publics.»
On voit que la cour a appliqué le minimum de la peine;
mais c'est ici la chose la moins importante; car, avant tout,
c'était d'un principe qu'il s'agissait dans ce procès, et d'un
principe écrit dans la Charte de i83o. Toutefois , nous ne!
saurions rien conclure de cet arrêt pour la solution delà
question qui y était intéressée, car il paraîtrait que 1.» Cour
des pairs n'a voulu que faire respecter , jusqu'à leur abro-
gation expresse , les décrets que des lois postérieures ont
considérés comme avant force légale , ce qui réduirait la
«juestion à une question de législation.
Droit de grâce. — M. le ministre de la guene vienf
d'adresser la circulaire suivante à MM. les lieutenans-géné-
raux commandant les divisions militaires :
« Général, le Roi regarde le droit de faire grâce comme
la plus précieuse des prérogatives de sa couronne.
» La loi n'assujétissant pas l'exercice de ce droit à la con-
dition que le condamné implorera la miséricorde royale, la
grâce peut être accordée , dans l'intérêt de la justice et de
riuimanité, lors même qu'elle n'est pas demandée.
» C'est surtout lorsqu'il y a condamnation à l:i peine ca-
pitale , que le Roi a voulu que l'exécution de l'arrêt fût
toujours suspendue, jusqu'à décision piisepar suite de l'exa-
men «les circonstances de l'affaire, dont il est rendu compte
à Sa Majesté.
» Cette mesure, qui déjà s'exécute à l'égard des condam-
nations prononcées par les cours d'assises , a p<jru devoir
s'appliquer aussi aux condamnations à la peine capitale ,
prononcées par les conseils de guerre, du moins pendant le
temps de paix, et sur le territoire des divisions militaires du
royaume seulement.
I» Je vous recommande, en conséquence, de faire surseoir
à l'avenir à l'exécution des condamnations à la peine de
mort, même quand il ne serait pas formé de demande en
faveur des condamnés , et de m'adiesser les expéditions de
jugement, ainsi que la procédure , avec votre opinion sur
les circonstances qui pourraient recommander les condam-
nés à la clémence royale.
» Vous m'accuserez réception de cette lettre.
» Maréchal duc de Daematie. »
Qui ne saurait gié au ministre de cette mesure d'hums-
nitc , qui mettra tin , sinon à toutes les exécutions capitales
prononcées par les conseils de guerre, du moins, nous l'es-
pérons, au plus grand nombre! Combien de malheureux
eussent été épargnés , si une règle cruelle n'eût rendu jus-
qu'ici itrop souvent illusoire le recours eu grâce pour les
militaires , qui étaient fusillés le plus ordinairement avant
que le temps leur eut permis de profiter d'une chance de
salut que la constitution accorde à tous les condamnés. Espé-
rons qu'une fois sur cette voie, le gouvernement s'occupera
aussi de la révision de la législation militaire, qui a besoin ,
comme toute la législation pénale, d'être revue tout entière.
Le Gérant, DÉHAULT.
Imprimerie de.SFLLicuE, lue des Jeûneurs, n. i4-
TOME 1 ^ — IV' 5.
5 OCTOBRE 1831.
JOURNAL RELIGIEUX.
Polilîcjiie, Pliîlosophsq^te et Littëraîre
PARAISSAIT TOIS LES MERCREDIS.
Le champ , c'esl le mondr.
Matûi. XIII. 38.
Oii s'abonne au bureau du journal, rue Martel, n" ii , et chez tous les Librafres et Directeurs de poste. — Prix: \5 fr. pour l'année,'
R fr. pour 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera 2 fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affranrbis.
REVUE POLITIQUE,
APPEL AUX UOMMES DHOITS ET ECLAIRES DES DIFFERENS PARTIS
POLITIQUES.
( 1"^ Article, — Les hommes du passé. )
Depuis quinze ans, les discours de la tribune , les bro-
chures , les journaux , les pièces de théâtre , les pinceaux
mêmes de nos ;:rtistes , toutes les intelligences et tous les
arts ont concouru à représenter, sous leurs différentes faces
et dans leurs moindres nuances, les opinions qui se partagent
le pays. On pourrait donc croire, au preiHier abord , que
toutes les questions sont épuisées sur nos differens partis
politiques. Il reste cependant un point de vue sous lequel
0.1 ne les a pas encore examinés; c'est celui de VEi'angilc.
En nous V plaçant , nous trouverons non-seulement des
choses nouvelles pour quelques lecteurs; mais des aspects
entièrement inconnus à la majorité desFrançais; et bien loin
d'avoir trop à regretter que la route où nous entrons soit
soiîNent battue, nous t prouverons plutôt le regret de nous y
ivoir dans un si coniplet isolement.
Ou peut classer les nombreuses divergences des opinions
Al tuelles sous trois chefs principaux : le parti du passe , le
parti du PBÉsE.NT et le parti de I'avemr. Chaque fois qu'un
|)euple vient de subir d'importantes révolutions politiques,
ces trois partis s'y retrouvent. Dans les contrées où des ins-
titutions séculaires ont effacé la mémoire de celles qui les
précédaient, il est facile de comprendre que les hommes
du passé et les hommes du présent ne forment plus qu'un
>eul parti; car le passé et le présent sont alors une seule et
inéme "chose. Ou l'a vu en France avant la révolution de 89 ;
onle voit encore dans plusieurs monarcbies absolues de l'Eu-
rope. Mais partout ailleurs trois influences également puis-
santes sur le cœur de l'homme , les habitudes , les intérêts
et les espérances classent les individus sous trois drapeaux
differens. Les uns regrettent ce quia été; ils v rattachent
toutes leurs affections, toutes leurs idées de droit, de justice,
de prospérité publique et de bonheur individuel. Les au-
tres tiennent à ce qui est ; ils s'emparent des circonsUnces
présentes comme de laits irrévocablement accomplis, et ils
ne veulent pas plus d'une marche progressive , que d'uue
mardie rétrograde. D'autres enfin réclament ce qu'ils
croient devoir être ; ils n'acceptent ni le passé, ni le présent,
et ils placent toujours le butau-delà du terme auquel ils sont
arrivés. Ces trois epinions générales se modifient sans doute
^elo'i le caractère, la position, les études, le genre d'esprit
de chaque individu; elles sont plus ou moins nettement
dessinées, plus ou moins vives dans leurs manif jstalioBS ;
quelquefois même deux de ces opinions transigent ensem-
ble pour eu former une intermédiaire, comme on le remar-
que chez ceux qui tiennent à la fois au parti du passé et à
celui du présent , ou au parti du présent et à celui de l'ave-
nir. Mais si l'on observe les grandes niasses , au lieu de se
borner à des faits particuliers qui se subdivisent à l'inSui ,
on trouvera que les trois partis qui viennent d'être désignés,
renferment toute la nation.
Le principe fondamental de chacun de ces partis est juste
en Ini-mênie , abstraction faite de la manière dont on l'ap-
plique , et il peut être soutenu par de solides raisons pui-
sées dans notre nature morale. L'homme , en effet , ne doit
se séparer complètement ni du passé, ni du présent , ni de
l'avenir. Les générations successives ne peuvent former que
les anneaux d'une seule chaîne, qui remonte jusqu'au ber-
ceau du genre humain, et qui doit s'étendre jusqu'à son
tombeau. Vouloir s'affranchir de tous les faits antérjeujs ,
ou s'isoler de tous les faits à venir , ce serait , pour uc peu-
ple comme pour un individu , manquer à sa loi et se préci-
piter daus le désordre. Le Créateur a voulu qu'il y eut des
rapports nécessaires daus la succession des hommes , de
n\ême qu'il en a établi dans la succession des temps.
Or, nous nous proposons de prouver que l'Evangile réa-
liserait le principe fondamental de chaque parti , et qu'il
satisferait tous les besoins légi-imes, s'il avait conservé l'in-
fluence qui lui app.irtient sur les mœurs et sur les opinions.
Quelque part que le bien se trouve , il saurait l'accomplir,
et il n'excluerait que le mal. Aux uns , il laisserait tout ce
qu'il est juste de retenir du passé; aux autres, il garantirait
tout ce qu'ils doivent désirer dans le présent; aux derniers
enfin, il promettrait tout ce qu'ils peuvent demander à l'a-
venir. iXous appelons donc les esprits éclairés, les cœurs
généreux des divers partis politiques à se rallier autour de
3/i
LE SEMEtR.
l'Evangile de Jésus-Clirist , seule puissance capable de met-
tre un terme à nos funestes divisions , et de cicatriser les
profondes blessures de la patrie.
Les hommes du passé disent : Pourquoi interrompre la
cluiîne des institutions, des habitudes et des souvenirs?
Pourquoi faire table rase de tout ce qui nous a été légué
par le temps et par l'expérience de nos pèies ? Sommes-
nous tellement supérieurs aux générations qui nous ont pré-
cédés dans la vie , qu'il nous soit permis de tout abattre et
de tout reconstruire? N'est-ce pas la preuve , au contraire
d'un manque de sagesse et d'un excès d'orgueil, que de re-
pousser avec mépris cet héritage de tant de siècles, et qui a
traversé tant de vicissitudes?
Ces regrets, il le faut reconnaître, s'appuient sur l'un des
plus nobles besoins de notre âme: la religion des souveniis
et des traditions paternelles. Que des écrivains irréfléchis
ne voient qu'uti sujet de moqueries amères dans le principe
qui inspire de tels sentimens, nous les plaignons de ne sa-
voir plus y rien comprendre; car il n'y a pas seulement lé-
gèreté d'esprit , il y a dépravation de cœur à vouloir briser
tous les liens qui unissent les tombes de nos pères à nos
foyers domestiques. Mais il faut avouer aussi que les hommes
du passé compromettent souvent ce que leur cause a de
juste et d'honorable, en prétendant maintenir ce qui doit
être aboli , et en négligeant ce qui doit être conservé.
Ils ont inscrit sur leur drapeau : Catholicisme , Prii'ilèges
nobiliaires , et ils n'y ont pas inscrit -.Evangile. Leur devise
est donc en ojsposition directe avec l'esprit du siècle, avec
nos vœux et nos besoins; et comment s'étonner dès-lois
qu'elle ait si peu de défenseurs et tant d'ennemis? Quoi !
dans l'héritage du passé vous n'allez recueillir que des su-
perstitions et des privilèges : des superstitions auxquelles
nos enfants mêmes ne croient plus, et qui excitent une pro-
fonde répugnance jusque dans les classes populaires; des
privilèges qui sont tombés en 89 sous des malédictions una-
nimeSj qui ne rappellent à l'immense majorité de la géné-
ration présente que des cris de vengeance héréditaires,
qui soulèveraient toute la nation, comme un seul homme,
s'ils venaient à reparaître! Lorsque la liberté d'examen est
passée des lois dans les mœurs, et des théories philosophi-
ques dans les habitudes , vous allez remuer des cendres
éteintes pour r n faire sortir le sceptre de l'autorité sacer-
doUile, et vous exbumez le joug le plus pesant qui puisse
être mis sur une intelligence d'homme ; le joug des cioyan-
ces religieuses imposées par un pouvoir qui se dit infaillible.
Loisque nous demandons une religion qui parle à nos cœuis
qui rafraîchisse nos âmes altérées , un culte en esprit et en
vérité, que nous apportez-vous? Des cérémonies extérieures,
des pratiques matéiielles, de vaines pompes, des images
du bruit, et vous prétendez nous rendre plus religieux par
le spectacle de ce néant de toute religiop. Loisque noss
avons faim et soif d'égalité civile et politique , vous nous
montrez, comme une ombre menaçante, la hiérarchie des
anciens temps , et votre voix s'élève au milieu d'un peu-
ple libre pour lui reprocher d'a\oir abattu des distinctions
injurieuses, nées de la conquête etde la barbarie. Lorsqu'en-
fiu nous réclamons le développement de nos droits , et que
nous marchons vers l'avenir, pleins de force et d'cspéran
ces, vous , prophètes sinistres, vous criez dans nos cités et
dans nos hameaux que l'abyme est entr'ouvert sous nos pas
et que le bonheur, le salut , la vie ne sont point en avant'
mais derrière nous. Proclamons-le franchement, ce sont de
telles fautes qui compromettent une cause qui a son beau
côté, et qui calomnient devant les générations actuelles tous
les souvenirs, toutes les institutions, toutes les croyances
tout l'héritage du passé !
Aussi qu'arrive- t-il ? Parce qu'on ne veut rien abandon-
ner, ou s'expose à tout perdre, et l'esprit du siècle met 1
d'autant plus de violence à détruire tout ce qui était avant
lui, qu'on prétend lui faire respecter même les défauts et
les vices des âges antérieurs En s'opiniâtrant à reproduire
le catholicisme du moyen âge, avec ses légendes , ses reli-
ques , ses processions , avec les intrigues de ses prêtres dans
les affaires temporelles , avec leur avidité de pouvoir et
d'argent, on excite les hommes de notre époque à rejeter
toute espèce de religion , et à se plonger, en désespoir de
cause , dans un déplorable scepticisme. En s'obslinant à re-
lever tout l'édifice des anciens privilèges , odieux monu-
ment de l'usurpation et de l'orgueil , forteresse élevée contre
les droits les plus légitimes, on irrite la passion d'égalité
qui est dans nos mœurs , et l'on enflamme cette fièvre de
nivellement qui ne veut plus reconnaître aucune supériorité
sociale. Ainsi, les hommes du passé, pour ne savoir pas
choisir entre ce qu'il faudrait conserver et ce qu'il faudrait
ensevelir dans l'oubli , provoquent eux-mêmes les excès
dont ils gémissent, et ils doivent en accuser moins la ten-
dance du s'ècle que leur propre aveuglement.
Une observation que tout le monde a pu faire confirme'
les remarques précédentes. On a reconnu qu'il y avait beau-
coup d'égoïsnie dans les regrets d'un grand nombre de par-
tisans du passé, et que leurs plaintes étaient dictées par des
calculs personnels bien plus que par la religion des souvenirs.
Chacun s'est demandé : Quels sont ceux qui veulent restau-
rer les vieilles formes du Catholicisme, et adosser de nou-
veau l'autel au trône, pour rendre au clergé son influence
politique ? Et l'on a dû répondre : Ce sont des membres du
corps sacerdotal , et c'est leur cause même qu'ils plaident eu
plaidant pour le passé. Quels sont ceux qui veulent rétablir
les distinctions nobiliaires, et qui prétendent imposer aux
générations nouvelles leurs antiques privilèges? Ce sont des
membres de familles autrefois privilégiées , et le passé qu'ils
invoquent n'est pour eux qu'un moyen de satisftire leur
vanité d'aujourd'hui. Il est résulté de là un grand mal, un
mal irréparable peut-être, c'est que la cause du passé a été
dépouillée de tout ce qui pouvait la rendre intéressante , et
qu'elle se confond maintenant dans l'esprit des peuples avec
les vues d'un étroit égoïsme. Au lieu de cette grande figure
des âges écoulés, notre siècle n'aperçoit plus que les pro-
portions mesquines des intérêts de deux ou trois coteries;
au lieu de cette majestueuse et vénérable voix de nos pères,
il n'entend plus que les clameurs de quelques vieilles pré-
tentions qui essaient de lutter contre les droits de tous. Com-
ment donc s'étonner, nous le demandons encore, que le
passé ne rencontre presque plus de sympathie dans la na
lion? Les masses regardent aux faits plus qu'aux doctrines,
et quand elles voient de la bassesse dans les applications d'un
principe, elles n'ont guères le loisir de chercher s'il y a,
dans le principe lui-même, quelque chose de noble et de
généreux.
Cependant quelles que soient les fautes de quelques indi-
vidus et l'irritatiou qui en a été la suite naturelle, il seiait
non moins dangereux qu'immoral de rompre entièrement
avec le passé. Une tentative de ce genre ne demeurerait pas
long-temps impunie, et plus d'un peuple pourrait appren-
dre trop fard ce qu'il en coûte de ne rien accepter de l'hé-
ritage paternel. Il y a surtout deux choses qu'il faut retenir
du passé, sous peine de ne pouvoir vivre dans le présent :
d'abord une religion , ensuite une classification hiérarchique.
Ces deux choses réponde ut en apparence aux deux mots que k$
hommes rétrogrades ont adoptés pour devise, mais au fond
elles en diffèrent essentiellement; car le Catholicisme n'est
plus une religion, ce n'est qu'une forme religieuse, et les
privilèges nobiliaires ne sont plus une hiérarchie réelle,
mais une hiérarchie nominale qu'il serait impossible de re-
constituer. Par une étrange préoccupation des intérêts per-
sonnels, après avoir reconnu quels sont les besoins que le
passé doit satisfliire, ou a recueilli piociscnicut ce qui dcv.iit
irriter ces besoins ou les ôloindro; ou a choisi ce qu'il y
avait d'abusif et de suranné dans les institutions antérieures,
et l'on n'a pas retenu ce qui s'y trouvait de vital et de né-
cessaire au temps actuel, l'andis qu'une foi religieuse nous
est indispensable, on nous offre des rites matériels qui ne
parlent qu'aux sens et à l'imagination. Lorsqu'il nous est
essentiel de nous soum'jttre aux supériorités légitimes, on
nous montre l'ignoble servilité des vassaux envers les sci-
gncui's. Malheureux égoïsmc, qui ne prend du passé que ce
qui devait s'y perdre, et qui perd par cela même ce qui
devait en rester !
Que si , à la place du Catholicisme , on eût présenté 1' E
vangile aux hommes de nos jouis, le besoin aurait été satis-
fait; l'abus seul eût été détruit. L'ï^vangile est une institu-
tion du passé; il remonte par les prophéties jusqu'au premier
âge de l'espèce humaine , par son avènement sur la terre
jusqu'à l'empire romain , par son introduction dans les Gau.
les jusqu'au berceau de la monarchie. Il nous offrirait donc
le lien qui doit unir les générations actuelles aux générations
éteintes; il formerait le principal anneau de la chaîne des
siècles; il rattacherait notre foi à la foi de nos pères, nos
espérances à leurs espérances, notre vie enfin à la vie dont
ils ont eux-mêmes vécu. Sous ce rapport, l'Evangile ferait
autant que le Catholicisme; sous un autie , il ferait plus;
car il est encore une religion forte et vivante, et le Catho-
licisme a cessé de l'être. Dans la doctrine évangéliquc , nous
aurions la véritable nourriture et le véritable breuvage qui
conviennent à nos besoins religieux. Là nous tiouverions
ime immense moisson pour les âmes qui ont faim de la foi
religieuse. Et puisqu'on demande maintenant, et avec rai.
son, quelque chose qui descende plus avant dans les cœurs
que des cérémonies et des pratiques légales, le Christia-
nisme nous donnerait dans une abondante mesure ce culte
spirituel, ces croyances intimes , cette paix, ces joies de la
piété qui répondent aux plus nobles sentimens de notre na-
ture; et le siècle présent s'y arrêterait sans doute , au lieu de
courir après de vaines théories philosophiques qui ne rassa-
sient point, s'il pouvait voir l'Évangile dégagé des ensei-
gnemens d'homme et des superstitions qui l'obscurcissent à
ses veux.
En même temps, par cet admirable effet de la vérité qui
suffit en toutes choses , la religion chrétienne, dès qu'elle
serait réhabilitée dans les cœurs, satisferait le deuxième be-
soin que nous avons signalé , c'est-à-dire qu'elles nous ap-
prendrait à respecter les supériorités sociales et à nous y
soumettre. Les vieux privilèges ont vu s'effacer leur in-
fluence et leur magie devant l'esprit positif qui nous anime;
on ne veut plus de ce désordre organisé auquel on donnait
le nom d'ordre, parce qu'il subsistait depuis des siècles.
Mais ce qu'il faut maintenir avec force contre d'extrava-
gans niveleuis , c'est une classification sociale fondée sur le
respectdes distinctions que la Providence même établit entre
les hommes; et c'est aussi ce que l'Evangile pourrait donner
à la génération présente. Il lui enseignerait à se soumettre
aux puissances comme venant de Dieu ; il lui montrerait ses
devoirs plus encore que ses droits ; il lui apprendrait à obéii-
quand il faut obéir; il reconstituerait, en un mot, lasociété,
en plaçant au sommet ce qui est réellement supérieur, et en
maintenant ce qui est inférieur dans une paisible soumission.
Ainsi l'Evangile ne rompt point avec le passé; car le
passé même, dans tout ce qu'il offre de plus utile et de plus
essentiel, c'est lui. Il ne laisse tomber que ce qui doit périr,
les abus , les formes superstitieuses, les privilèges injustes,
les prétentions de l'orgueil. Il maintient ce qui doit se con-
server : une religion et une gradation sociale. Il renverse le
Catholicisme, mais il le remplace par le Christianisme; il
renverse la hiérarchie humaine, mais il la remplace par la
classirication providentielle. Nous l'avons déjà dit plus haut:
il réali?e le bien, il n'exclut que le mal.
Ces iinportaiites considérations n'auiaicnt-elles aucun
poids , aucune valeur ponr les hommes qui tiennent an
passé :' On comprend que ceux qui ne se proposent d'autre
but que d'assouvir leurs ambitions, refusent de rien en-
tendre, dès qu'il ne s'agit plus d'eux, mais du bien géné-
ral. Puisqu'ils cherchent dans le catholicisme un intérêt
plutôt qu'une religion , et que, dans les distinctions nobi-
liaires, ils couiidèrent moins les nécessités de l'ordre so-
cial que leur propre vanité, qu'ont-ils à faire de l'Evan-
gile,qui établit une foi relijjieuse sans prérogatives ecclésias-
tiques, et un hiérarchie sans privilèges? Mais il serait in-
juste de confondre tous les partisans du passé dans une
même catégorie ; il en est un grand nombre , surtout parmi
ceux qui ne sont ni nobles, ni prêtres, dont l'opinion n'est
point inspirée jiar l'égoïsmc. S'ils rejettent l'ancien régime,
c'est qu'ils y trouvent des garantiesd'ordre, de paix , de sé-
curité qu'ils ne voient plus dans le présent ; c'est qu'ils ont
horreur du matérialisme et de l'impiété; c'est qu'ils veulent
des institutions religieuses et morales , appuyées sur de so-
lides fondemens. Et comme le Catholicisme est le seul sy-
nonyme qu'ils connaissent du mot religion , et les privilèges
nobiliaires, le seul synonyme qu'ils connaissent du mot
hiérarchie, ils se rattachent , faute de savoir plus et mieux ,
aux superstitions romaines et aux titres de la noblesse féodale.
Or , si l'on montre à de tels gens que l'Evangile ac-
complirait précisément ce qu'ils désirent ; si on leur fait
voir que par son influence ils auraient et la foi religieuse
dont ils déplorent la ruine, et les distinctions sociales dont
ils sentent le besoin; si on leur prouve que tout ce qui doit
vivre du passé revivrait avec la religion chrétienne, et qu'ils
y trouveraient la réalisation de tous les vœux, n'est-il pas per-
mis d'espérer que les hommes droits et probes de ce parti
abandonneront enfin leur devise pour adopter la nôtre, et
qu'après avoir été affranchis d'une trop longue ignorance,
ils laisseront leurs antiques drapeaux pour se ranger autour
de l'éternel étendard du Dieu sauveur?
C'est donc à eux que nous nous adressons aujourd'hui ,
parce que nous avons lieu de compter sur leur bon sens et
leur bonne foi. Convertir des coeurs égo'istes, est chose pres-
que impossible, et nous ne le tentons point; mais nous es-
sayons d'éclairer des consciences droites, disposées à recon-
naître ce qui est vrai, à suivre ce qui est juste. Nous les
supplions d'examiner nos raisonnemens, de peser nos preu-
ves et de juger nos doctrines, en se dépouillant de toutes les
préventions qu'elles ont pu conserver jusqu'à présent contre
les vrais amis de l'Evangile; et ces hommes trouveront en
nous, non seulement le principe fondamental et les deux
points principaux de leur opinion, mais encore le moyen de
les réaliser.
Oui, si vous demandez aux siècles antérieurs des croyances
religieuses et des garanties d'ordre public, hommes du passé,
nos désirs sont les vôtres , et nous sympathisons avec vous.
Nous ne voulons pas non plus que la génération actuelle
vive en dehors de tout ce qui l'a précédée; nous ne voulons
pas qu'elle sorte , comme l'enfant prodigue , de la maison
de ses pères, et qu'elle puisse dire avec un insolent orgueil,
en passant près de leurs tombeaux : Qu'y a-t-il entre vous
et moi? Nous partageons vos craintes et votre douleur, à
la vue de l'impiélé qui s'élève triomphante, et qui prétend
détruire toute religion, pour ne mettre à sa place qu'un ef-
froyable et hideux scepticisme. Nous gémissons avec vous,
en observant cette folie d'une égalité absolue , qui n'est ni
dans la nature, ni dans les intentions de la Providence , ni
dans l'intérêt des sociétés humaines , et nous combattrons ,
comme vous, ces ambitions démagogiques qui réclament un
absurde nivellement, ou qui essaient même d'élever ce qivi
36
LE SEMEUR.
doit ôlce en bas, et d'abaisser ce qui doit être en haut. Ve-
nez donc à nous, car vos peines sont nos peines, et vos joies
seront nos joie>.
Mais laissez derrière vous, hommes du passe, les formes
vieillies et impuissantes du Catholicisme. Ce n'est plus qu'un
fragile échafaudage qui menace de s'écrouler sur la tête
de cenx-là même qui voudraient encore le défendre; ce
n'est, ainsi queje dit un apôtre, que du bois, du foin et du
chaume qu'on a bâti sur le fondement, qui est Jésus-Christ;
et comme cet ouvrage humain cache au siècle présent le
majestueux édifice de l'Évangile, il ne sert qu'à le précipiter
dans l'abîme de l'irréligion. Retenons la croix de l'Agneau
de Dieu qui ôtc le péché du monde; mais ne la faisons plus
d'or ni de pierre ; portons-la dans nos âmes , et personne
alors ne l'y viendra briser. Présentons à ce peuple qui s'é-
f^are et chancelle dans les ténèbres, non des cérémonies
pompeuses qui ne le touchent plus , non des pratiques su-
perstitieuses qui le blessent et l'irritent, mais la doctrine
qui est esprit et vie, mais la Parole qui demeure étcruelle-
lïienl. Et peut-être, quand nous lui parlerons de l'immense
amsmr de Dieu, du Sauveur de nos âmes, du glorieux ave-
nir qui nous est promis, ce peuple saura nous comprendre,
et il retournera sur les chemins qui conduisent à ses temples
abandonnés.
Laissez en même temps derrière vous les prétentions féo-
dales, les titres du moyen âge, les privilèges imposés par la
force et que la force a détruits. Le droit divin , qui avait
cours autrefois depuis le trône jusqu'au plus humble ma-
noir, est démonétisé de nos jours; et il faut prendre garde,
en ne montrant an siècle que des supériorités fausses, qu'il
ne vienne à méconnaître aussi les supériorités réelles et lé-
fiitimes. Au lieu d'exiger une servilité qu'il n'accordera
plus, sanctifions son obéissance , et rendons-la respectable,
en l'appuyant sur les principes de l'Evangile. Que le peu-
ple apprenne de nous qu'il doit accepter une hiérarchie^
non po-.iit comme un fardeau, mais comme un bienfait pour
l'ordre social, cl comme une faveur de Dieu.
Hommes du passé, qui u'èlos point dirigés par les vues
étroites de l'égoïsme, écoutez notre appel, et venez à nous!
LE CîlOLERA-MORBUS.
DEUXIÈME ARTICLE.
Nous avons esquissé dans un premier travail l'itinéraire
qu'a suivi jusqu'à ces derniers temps la formidable maladie
qui vient visiter nos contrées occidentales , pour leur rap-
peler que , si le Dieu qui règne sur le monde est p.itient et
£.il luiie son soleil sur tes justes et sur les injustes, il est ce-
pendant un terme à sa longanimité , un jour où sa justice
atteint ceux qui l'oublient. Depuis lors, le choléra s'est en-
ccrc approclR' de nous ; il a pénétré an sein de deux grandes
cap lalAs , et là , comme partout où il s'était déjà montré
miparavant, ses victimes ont été nombreuses : c'est à peine
si la moitié des personnes atteintes ont échappé à la mort.
Sîaintenaiit aucun médecin ne doute que le ttéau n'arrive
Lusqu'a nous; et quelque espoir que seniblmt autoriser en-
coïc la vue des mesures d'iiygène publique qui sont prises
par r.idminislriiliou , et la supériorité de nos habitiitles ali-
menta i es sur celles des peuples de l'Asie et de l'Europe
onc.-italc, cbï'cun ne senl-il pas que ce dernier espoir s'af-
faiblit de jour en jour, et que di jà u e persuasion involon-
taire nous présent'- l'épidémie comme inévitable?
Laissant donc là toute discussion sur les probabilités de
son invasion en Fiance, et acceptant d'avance son existence
plus ou moins prochaine au milieu de nous, coninje un fait
que 1.1 science liiîmainc nouj permet de prévoir , rciidons
giâies à Dieu de ce que cette prévision nous fournit les
moyens de nous préparer à celte calamité publique et pri-
vée ; puis , préparons-nous , en effet , en recherchant quels
moyens préservatifs ou de traitement la bonne Provi-
dence a placés au-devant et à côté du mal , pour que nous
en usions, en lui confiantd'ailleurs le soin d'en régler l'effet
selon sa sagesse.
Une des causes qui , en général , augmentent le plus les
ravages des épidémies, c'est l'entas-ement des populations
dans les villes et celui des individus dans les maisons et dans
les chambres. Il est facile de concevoir tout ce que cet état
de choses a de funeste influence sur la santé, dans les cas de
maladies épidéniiques , puisqu'en temps ordinaire il suffit
pour engendrer des maux nombreux , et puisqu'il afraiblit
a un haut degré les sujets qui se trouvent dans ces fàclieuses
conditions. L'encombrement a le double effet, de vicier l'air
que la respiration doit me'.lre en contact avec le sang pour
vivifier celui-ci, et de rendre les soins de propreté beaucoup
plus difficiles. L'atmosphère toujours épaisse et chargée •
d'émanations animales dans laquelle vit la population des
grandes villes, et surtout celle des rues centrales , est donc
la première condition de maladie à laquelle il faut chercher
à échipper, autant qu'il sera possible, et que le permettront
nos devoirs et nos circonstances particulières.
Ou a remarqué ensuite que c'était surtout vers les bords
et dans le voisinage des riv ères que la maladie se montrait
d'abord et qu'elle faisait le plus de victimes. Il faudra donc
aussi s'éloigner autant que possible de ce dangereux voisi-
nage.
Le tableau statistique que nous avons donné dans notre
premier numéro sur l'état comparatif des malades morts
ou guéris du choléra, dans quelques villes de l'Europe sep-
tentrionale, a fourni une preuve frappante des avantages
de l'isolement des cholériques pour préserver les personnes
bien portantes. Cette mesure devra donc être prise , soit
par l'autorité , soit par les cheis de famille , autant qu'elle
se conciliera avec les soins que réclament les malades : on ne
devra laisser approcher d'eux que les personnes qui peu-
vent leur porter secours.
Des fumigations de chlore, ou de vinaigre, ou de camphre,
ou enfin de tout autre substance aromatique , devront être
faites et fréquemment répétées, non seulement dans les ap-
partemens et dans les maisous ou se trouveront des cholé-
riques, mais dans toutes les maisons et dans tous les appar-
temei'S, et ces fumigations seront d'autant plus nécessaires
et devront être d'autant plus Iréquentes, que l'on habitera
un quai tier plus populeux ou plus voisin d'une rivière.
Outre cela , chacun fera bien de porter sur lui un morceau
de camphre ou un flacon rempli soit de vinaigre aromati-
que, soit d'une solution de chlorure de chaux ( eau de La-
barraque ).
M. Brayer , qui a pratiqué long-temps la médecine à
Coustantinople , a remarqué que les femmes y sont moins
sujettes que les hommes à contracter les maladies miasma-
tiques SI conimunes dans ce pavs. Il croit pouvoir attribuer
cet avantage à l'usage du voile qu'elles portent lorsqu'elles
sortent de chez elles. Ce voile diffère beaucoup de celui qui
est en usage chez nous ; il se compose de deux morceaux de
mousseline blanche plissée en double : le premier couvre le
front, les cheveux, les oreilles; le second, la moitié du nez,
la bouche et le menton. Ils ne laissent à découvert, dans
leur intervalle , que le tiers inférieur du front et la moitié
supérieure du nez, en sorte que^ l'ouverture des narines et
la bouche étant à couvert , l'air extérieur ne pénètre dans
les organes de la iesj)iration qu'après avoir été tamisé par
la mousseline : or, M. Brayer pense que les filamens nom-
bieux qui hérissent les interstices de ce tissu arrêtent au
passage les miasmes , qui sans cela s'attachent aux cheveux,
à la peau , et pénètrent avec l'air rcsp ré dans l'économie.
Ce médecin propose en conséquence l'usage du voile orien-
tal comme préservatif du choléra. Il nous semble, en effet,
que ce moyen bien simple, et auquel l'on ne peut reprotliei',
ce nous semble , que son incommodité clans les saisons
chaudes, pourrait rendre de grands services, surtout aux
personnes qui sont appelées à respirer Tatmosphère des
malades en leur duiiiiiiut des soins.
Un autre préservatif, conseillé et vanté dans ces derniers
temps, ast nn emplâtre de poix de Bourgogne placé sur lu
LE SEUEIR.
région de l'estoniic ; ce moyen mérite d'être recommundi-,
car il répond à l'une dos premières iiidie;itions qu'on ail a
rciiijiHr , (pii est d'entretenir à la suiFace du corps une
certaine excitation.
Qu'on ajoute maintenant aux précautions qui vieiincut
d'être indiquées la reconnnandatioii d'entietenir beaucouji
de propreté dans les maisons et sur soi , di; se cliausser et
de se vêtir < h ludeminit , d'observer un réjjinK- alinienlaire
doux saiiS être aff.àlili'-sant , de manger peu de fruits crus ,
d'éviter toute cause de refroidissement, tout excès, de l'aire
un exercice niodéié , et l'on connaîtra sommairement tout
ce nui, dans l'onlie de notre vie physique, peut éloigner de
nous et de nos familles les atteintes du ciioléra.
Mais, comme l'a dit avec raison le docteur Hahnemann,
ce <nii vaut mieux que toutes les précautions de l'iivgièue ,
quelque utiles et précieuses qu'elles soient, c'est la confiance
en Dieu. En efli^t, être à l'abri de la crainte, est dans toutes
les épidémies une des premières conditions de salut; car
lien n'affaiblit notre constitution et ne donne prise à l'action
des causes de maladie comme la frayeur. Or, si nous eu ex-
ceptons un petit nombre d'hommes hardis par lempéra-
meut, ou qui affrontent les dangers sans crainte, on ne sait
par quel mélange d'etourderie et d'orgueilleuse témérité,
la frayeur s'empare de tous dans les calamités du genre de
celle qui uous menace. Si la valeur du champ de bataille
est commune au milieu de nous ( et la cause en serait facile
i déduire du caractèie national ) , le courage qui consiste à
ne pas redouter un lit de maladie et de mort est beaucoup
plus rare , ei jamais , nous osons l'assurer , celui qui ne le
puise qu'eu lui-même ne peut être certain de le conserver ,
parce que ce courage est alors à la merci de toutes les vi-
cissitudes de la santé; le moindre changement survenu dans
notre état phys ologiquc suffit quelquefois pour l'éteindre.
C'est d'ailleurs un courage irrélléchi , sans motif, aveugle,
et qu'une réflexion sérieuse sur la mort et sur l'incertitude
de ses conséquences pour celui qui ne possède que ce genre
de sécurité , peut faire cesser d'un moment à l'autre; c'est
surtout un courage dangereux , imprudent, une téra'érité
d'enfant , indigue d'un être intelligent et immortel, qui
porte une conscience aii-dedans de lui. Que nos concitoyens
cherchent donc ailleurs qu'en eux-mêmes les forces morales
dont ils auront besoin; qu'ils cherchent Dieu, et ils trou-
veront en lui une paix qui sera à l'abri de tout ; mais que
leur Dieu soit celui de l'Evangile, et non celui de leur ima-
gination ; car ce dernier les abandonnera au jour de l'é-
preuve; le premier seul est fidèle; lui seul est un rocher et
ime retraite assurée pour nos cœurs; lui seul est un vérita-
ble père , soigneux de tout ce qui concerne ceux qui s'at-
tendent à lui. Cependant, qu'on ne s'abuse pas; ce n'est
pas en cherchant nn moyeu hygiénique dans la confiance
que nous recommaiidoi.s ici, qu'on trouvera cette confiance.
ISous avons dit en commençant que la Providence, en nous
donnant de prévoir de loin l'arrivée du choléra au milieu
de nous, nous avait 'aissé par lii le temps de nous y préparer.
Ce serait mal profiler de celle prévision que de borner nos
préparatifs à quelques mesures d'hygiène corporelle; et ce-
pendant, ô aveuglenienl ! c'est lii tout ce qu'on a su faire
jusqu'ici ; c'est à cela que se bornent tous les travaux; c'isL
là tout l'objet des conseils de ceux qui marchent par leur
intelligence et leur savoir à la tète de notre nation. Per-
sonne n'a encore éle^é 1^ * oix pour dire à quelle autre pré-
paration, bien autrement importante, nous ajipelle en tous
temps la certitude (!e noire mort, et dans ce moment la
perspective qui est ilevani nous. C'est bien moins à éviter
l'atteinte du choierai que nous devons apporter nos soins ,
qu'à mourir avec la paix d iiis ràme,qu'à nous mettre en sé-
curité sur le sort qui nous attend au-delà du tombeau. Si
nous cherchons le ioyi<unie 4^' Dieu et sa justice, mais seu-
lement alors , toutes les autres choses nous seront données
par-dessus.
Qu'interrogeant sa conscience en présence des sérieuses et
■solennelles déclarations de la Bible, on remonte ainsi à la
source des sciitimens , dsnt la contemplation delà mort
remplit tout homme qui se place directement en face d'elle;
qu'on regarde ensuite à cette croix de Jésus-Christ sur la-
quelle Dieu a rendu témoignage à sa justice et à sa misé-
ricorde , où il a scellé le pardon du pécheur (jui con-
sent à le lui demander en toute humilit et l'on aura
hieulôt lieu de sentir à quel genre de préparation nous
devons songer avant tout. On éprouvera au si quelle dii-
fereiicc infinie se trouve entre la paix qui vient du vrai
Dieu, et la faisse et témiuaire sécurité dans laquelle; on se
laissait endoiinir par ignorance et par orgueil. Cette paix
ensuite portera ses fruits pour la santé de nos corps : c'est
donc la p.iix du Chrélien qui est la véiilablc confiance eu
Dieu; c'est elle seulement qui exerce sur notre constitution
physique cette bienfaisante inilueuce qu'on a mise avec
raison au-dessus de tous les moyens matériels propres à re-
pousser les atteintes du choléra. Revenons maintenant à ce
dernier, et terminons ce que nous avons à en dire par quel-
ques mots sur son traitement.
Tous les médecins qui ont vu et traité le choléra asiati-
que s'accordent à nous dire que la promplituile des secours
est ici, plus que dans tout autre mdadie, la première con-
dition du succès des moyens employés. C'est ce que l'on
conçoit parfaitement, quand on se i appelle que cette mala-
die marche avec une rapidité telle, que la mort en est sou-
vent le résultat au bout de cjuelques heures. Il faut donc
non-seulement se hâter , aux premiers soupçons du mal ,
de l'aire chercher un médecin , mais encore être en me-'
sure d'administrer , déjà avant l'arrivée de celui-ci , quel-
ques soins au malade. Heureusement ces soins sont de la
compétence de tout le monde; car une des premières indi-
cations à remplir dans ces malheureuses circonstances, c'est
de rappeler la chaleur à la peau, et surtout aux membres :
or, rien n'est plus aisé à suivre que cette indication, puis-
qu'il ne s'agit que de frictionner les jambes et les bras à sec
ou avec nn hniment volatil, et de couvrir les extrémités in-
férieures de cataplasmes très-chauds et synapisés. On retirt;
également beaucoup de bien d'applications chaudes et même
plus ou moins irritantes sur la peau du ventre. On peut
avec ces seuls moyens attendre l'arrivée du médecin.
Quant au traitement ultérieur que devra suivre celui-ci ^
ce n'est pas ici le lieu d'en parler avec détail , car cet arti-
cle s'adresse avant tout aux personnes étrangères à la mé-
decine, et ce serait faire auprès d'elles un vain et fastidieux
étalage de savoir, que de rappeler les divers moyens proposés
contre le choléra , ou de discuter la valeur des divers sys-
tèmes de traitement qui oui été préconisés jusqu'à ce jour.
L'homme du monde se perd au milieu de toutes ces diver-
sités d'opinions et de remèdes , et en vient assez naturelle-
ment à conclure qu'il y a complète incertitude sur les moyens
de le guérir s'il tombe malade ; tandis que le praticien se
fiaye bientôt une route, et démôle ce qu'il y a d'expéri-
mentsl et de fondé dans les conseils des divers auteurs.
Les bains chauds, les bains de vapeurs, les vésicatoires ,
labrùliire superficielle de quelques points de la peau , com-
plètent la série des .moyens externes dont nous avons com-
mencé plus haut l'énumération; mais c'est au médecin qu'il
l'aut laisser l'emploi de ces excitations plus puissantes. La
saignée est indiquée chez les sujets i obustes et sanguins ,
mais seulement au début <)e la maladie ; c'est ordinairement
alors à la saignéede la veine qu'il faut donner la préférence.
Ou s'appliquera , en outre , à favoriser le retour de la cha-
leur à la peau et l'étal lis^ement de la transpiration par des
boissons cliaudes et rendues plus ou moins excita. ites selon les
cas ; pu s on .ajoutera à ces boissons quelques substances cal-
mantes ou anti-spasmodiques pour combattre les désordres
du système nerveux , et contribuer par là à rétablir l'équili-
bre dans la distribution de la chaleur et des forces dans tout
le corps. Ce n'est cju'autant qu'ils tendent on à donner à 3a
peau une bonne température, ou à faire cesser le spasme ,
que les moyens qui nous sont vantés avant tant de profu-
sion et si peu de discernement par le charlatanisme ou la
crédulité , méritent quelque confiance.
L'opium tient certainement le premier rang parmi les
substances médicamenteuses auxquelles on doit avoir re-
cours ; mais comme nous lavons déjà dit , ce n'est pas ici le
lieu de parler avec plus de détail du traitement du ch; léra-
morbus.Nous n'avonsdù nous proposer d'autre butméJical,
en écrivant ces lignes, que de répandre , autant qu'il est eu
n nous, la connai sauce des movens préservatifs du choléra.
38
LE SEMEUR.
et celle des premiers secours que tout assistant peut ap-
porter au malade.
ria se à Dieu que les précautions éloignent de nous le
fléau, et si non , du moins, que les secours de l'art en bor-
lient les ravapesl muis surtout que l'attente du malhcui' ,
que le malheur lui-même nous rendent attentifs, et por-
tent nos regards vers Celui que notre France oublie, dontcile
tranipresse la loi, et dont elle attire sur elle la justice. La
légèreté du cœur et l'oubli de Dieu sont peut-être plus
inexcusables que jamais h l'époque où nous vivons. Rappe-
lons-nous ces paroles sérieuses adressées par Jésus-Christ
aux troupes qui l'entouraient ; « Quand voiu voyez une
nue ; qui se lève de l'occident, vous dites d'abord la pluie
viei.t , et cela arrive ainsi ; et quand vous voyez souffler le
vent du midi , vous dites qu'il fera chaud et cela arrive.
Hypocrites , vous savez bien discerner les apparences du
ciel cl de la terre , et comment ne discernez-vous pas cette
saison ? (Luc XII, 54-56. )
L'UTILITARISME.
Nous avons annoncé dans un précédent article le dessein
de passer en revue quel([ues-unes des théories morales de
notre époque. C'est par Vulililarisme que nous commence-
rons. Il a d'autant plus de droit à cette première place
qu'il est , plus que tout autre système , en rapport avec les
mœurs p-i'néralcs. Nous croyons bien que toutes les doc-
trines, plus ou moins, séjournent dans la vie avant de passer
dans la science; mais nous le croyons surtout de celle-ci.
La science a reçu ce système de la vie, à qui ensuite elle l'j
rendu avec intérêts, c'est-à-dne plus développé, plus lié ,
plus consci'mt de lui-même. L'utditarisme s'introduit dans
les mœurs à la suite de la corruption générale ou du scep-
ticisme. C'est à une époque d'épuisement moral que Cicéron
cherchait à réconcilier le public romain avec le devoir par
la considération de Y utile, inséparable, selon lui , de l'hon-
nête. C'est dans .m temps de délabrement et, si je l'ose dire,
de putréfaction sociale , qu'IIelvétius conlerail à l'égoïsme
l'empire des déterminations morales. Le réveil de l'utilita-
risme parmi nous n'est pas non plus spontané; il est pro-
voqué par une disposition générale au scepticisme, qui tient
elle-même en orande partie, à cette succession de commo-
tions polili'ques"dont l'Europe a été le théâtre. Mal armés
contre une foule de questions de conscience que les événe-
mens faisaient surgir d'un jour à l'autre , et que la foi mo-
rale des vieux âges eut sommairement résolues, les indivi-
dus, les États eux-mêmes ont su gré à ceux qui sont venus
lear dire tout haut ce qu'eux-mêmes depuis long-temps se
disaient tout bas, c'est .'lu'il y avait quelque autre part un
critérium plus commode et plus sûr de la bonté des actions.
L'utditarisme s'est enrichi psu honorablement des biens
d'un proscrit, je veux due du sentiment moral , banni de
la vie. Mais cette fois, du moins, la doLtiine de l'utilité s'est
produite sous l'aspect d'une doctrine sévère , non passion-
née, scientifique en un mot; et l'on a compté parmi ses dé-
fenseurs des hommes estimables , qu'inspirait à leur insu
un principe bien supérieur , c'esl-à-dire contradictoire à
leur doctrine. Leu» cararttre ôte quelques épines à la tâche
de les réfuter; car aucun SKuUmenl pénible, aucune émotion
personnelle ne peut se mêler à ce débat. Ou ne trouve de-
vait soi que des idées, et non pas des hommes.
"Traçons d'abord l'esquisse du système.
Il n'y a , selon ses partisans , qu'un principe raisonnable
des actions humaines, ou, en d'autres termes, elles ne sont
rationnellement bonnes que par leur conformité avec un
principe, qui est l'utilité de l'agent. Poser ce principe, c'est
poser la base de la morale.
L'homme vertueux est celui qui entend le mieux ses in-
térêts, qui sait éviter le plus de maux , et se procurer le
plus de jouissances.
Mais ce n'est pas tout d'a\ oir posé le principe : il faut
l'appliquer ; cette application est la morale n>éme. Il s'agit
de démêler les vrais intérêts des faux, afin de ne s'attacher
qu'aux premiers. Or, l'observation ne tarde pas à montrer
qu'il y a des maux apparens qui sont des biens réels, et des j
biens apparens qui sont de vrais maux. Le monde est or-
ganisé de telle manière qu'on ne saurait guère jouir d'une
cliose sans renoncera quelque autre, et que le bien prochain
n'est pas toujours le plus désirable. La sagesse , ou , si l'on
veut, kl vertu consiste à savoir apprécier les résultats défi-
nitifs, le produit net d'une action, et à savoir , en consé-
quence, ou la faire ou s'en abstenir. La morale est l'arith-
métique du bonheur.
Mais qu'on prenne bien garde qu'il ne s'agit pas de re-
commencer ce calcul ii chaque action nouvelle, méthode
grossière qui n'appartient qu'à l'enfance de la culture mo-
rale. Il faut, dans la vic_ subordonner le détail à l'ensemble.
Ce qui parait un bien relativement à un cas donné , peut
être un mal eu égard à des relations plus générales. Il faut
avoir devant les yeux la vie tout entière , dans toute sa du-
rée , dans toutes ses fiicultés , dans toutes ses relations , et
c'est dans l'intérêt de la vie ainsi conçue qu'il faut agir. Ici
commence le rôle de la science. D'une foule d'observations
particulières elle remonte à des lois générales; elle fait voir
quel ordre d'actions, quelles habitudes, quel svstcme de
conduite ont pour résultat infaillible et définitif le bonheur
de l'individu; c'est en procédant ainsi qu'elle envient à
recommander la tempérance, îa véracité, l'obéissance filiale,
et, en général, les habitudes qu'où appelle communément
^'e/^tus,
Et qu'on ne s'y méprenne pas : cette base de la morale,
c'est l'intérêt individuel , non l'intérêt général. Peser cette
dernière base, c'est tomber dans une pétition de principe ;
comment arriver à l'intérêt général autrement que par l'in-
térêt personnel? Celui à qui voiis imposerez le principe de
l'utilité du plus grand nombre , vous demandera toujours :
Mais pourquoi faut-il que je prenne pour base de mes ac-
tions l'intérêt du plus grand nombre? Et vous lui répon-
dre/. , ou bien : La conscience l'exige ; et c'est revenir au
système que vous repoussez; ou bien ; Fais-le pour ta propre
utilité, ce qui est le système de l'intérêt individuel.
Aussi les utilitaires qui , par forme de trai siction , ont
substitué l'utilité générale à l'intérêt individuel, sont de faux
utilitaires, indignes de ce nom; ce sont des sectateurs delà
doctrine de l'obligation. Il n'y a pas de moven terme entre
l'utilitarisme et la doctrine du devoir. L'argile et l'or ne
s'allièrent jamais que dans la vision du prophète ( Daniel^
ch. II). La conscience et l'intérêt peuvent se concevoir ré-
sidant simultanément dans l'àme l'un à côté de l'autre, voi-
sins, rivaux, jamais mêlés, jamais confondus, jamais un. Ils
peuvent concourir ensemble à nos déterminations , à nos
actes; ils ne peuvent fonder ensemble notre moralité. L'u-
tile et le juste sont des élémens trop distincts pour s'identi-
fier jamais; qu'on prouve, si l'on peut, que le juste est une
chimère, mais qu'on n'entreprenne pas d'en faire une nuance
de l'utile.
Comme cependant on a peine ii croire qu'entre des hom-
mes estimables , entre deux écoles dont les chefs respectifs
marchent à la tête de la civilisation et de l'humanité , il y
ait sur cette matière un dissentiment réel, on se plait à pen-
ser quelquefois qu'un simple malentendu les sépare; et il y
aurait, je l'avoue, une manière de le concevoir. Les utili-
taires ont dressé un inventaire complet, disent-ils, des plai-
sirs et des peines dont l'humanité est susceptible. Qu'ils
comptent au nombre de ces plaisirs et de ces peines ceux
qui dérivent de 1 1 conscience ; qu'ils fassent de son appro-
bation et de ses reproches un motif déterminant pour faire
certaines actions et pour en éviter d'autres , et je crois que
nous pourrons nous entendre.
Rien ne les empêche de considérer la conscience comme
un besoin, le besoin d'obéir à la voix intérieure, de se con-
former à la règle du juste. Or , comme toute satisfaction
d'un besoin est un plaisir , la paix de la conscience peut se
ranger sans difficulté au nombre des plaisirs. Obéir à sa
conscience, c'est satisfaire un besoin , c'est se procurer vin
plaisir. Il n'est pas nécessaire, pour qu'il en soit ainsi , qu'à
cette obéissance soient attachées par une promesse divine
certaines récompenses , a. la désobéissance certaines puni-
lions; ou, du moins, on peut f;\ire abstraction de ces puni-
tions et de ces récompenses extérieures ou objectives , pour
ne faire attention qu'à celles qui naissent, pour ainsi dire,
Li: SEMEUR.
39
dans rintcrieui- du sujet. Ces deux sortes de lélributloiis
iialuiolles ou spontanées sont de vraies peines et de viais
plaisirs.
Inutile démarche! à aucun litre les utilitaires ne veulent
d'une telle tliosc que la conscience. Quelque nom qu'elle
prenne, elle suppose la notion du juste , notion piimitive,
antérieure à l'iuimanité, que l'iinmanité trouve et qu'elle
ne fait pas. Quant au juste, les utilitaires s'écrient : Qui l'u
vu? Et ils ont raison : personne ne l'a vu, non plus que l'es-
prit , non plus que Dieu , qui n'existent sans doute ni l'un
ni l'autre, puisque personne ne les a vus. Nous aurons assez
l'occasion cfe reconnaître que toutes ces négations s'empor-
tent l'une l'autie; présentement, il est question d'autre
chose ; il est question d'un accommodement que nous pro-
posions aux utditaires, et auquel ils ne veulent pas enten-
dre. Nous réclamions pour la conscience une place dans le
catalogue des iutéiéts : ou n'en vent à aucun prix. Voilà
donc les conféiences rompues , et les hostilités prêtes à re-
commencer; car il est clair désormais qu'il n'y a point de
principe commun entre les utilitaires et les partisans de la
conscience : la paix ne viendja qu'après la victoire.
{La suite a un prochain nuincro.)
VOYAGES.
VOYAGE DE M. MADDEN EIV TURQUIE, EN tGYPTE , EN
WUBIE ET EN PALESTINE.
{Fin.)
Nous avons réservé poui- ce second aiticlt les passa-
ges du voyage de M. Madden qui jettent cjuelque jour sur les
Saintes-Ecritures ; mais on aurait tort de s'attendre à trou-
ver beaucoup de vues nouvelles et frappantes sur ce sujet,
chez un auteur qui, non-seulement ne possède pas celte con-
naissance des antiquités bibliques c[ui aurait pu lui faire
mettre un grand intérêt à ce genre de recherches, mais qui se
permet encore plus d'une fois un ton léger et des plaisante-
ries qui annoncent aussi peu de goût que peu de respect
pour les choses saintes.
M. Madden pense que le pays de Gosçen , qu'habitaient
les Israélites en Egvptc , était situé entre San ( ancienne-
ment Zoan) etSaleïiies; ce pays touche maintenant le désert;
mais, à en juger par les ruines dont il est couvert , il paiaii
qu'il était autrefois cultivé.
A Suez, M. Madden mit beaucoup d'importance à s'assu-
rer si la mer et. it guéable vis-à-vis de la ville , à la marée
basse; on lui assura qu'elle ue l'était pas; mais il ne voulut
pas se contenter de cette assertion, et trouva un marin qui
pour quelque argent consentit à faire cette expérience , et
traversa la mer eu neuf minutes , en marchant les mains
élevées. Dans l'endroit le plus profond , il avait de l'eau
jusqu'au menton. Notre voyageur le fit passer nue seconde
fois et le suivit ; mais la marée montant rapidement, il ne
put pas aller plus loin que le milieu, et revint au rivage
parfaitement convaincu que la Mer-Rouge était guéable
vis-à-vis de Sjjez. M. Niebuhr, avant lui, avait adopté l'opi-
nion de ceux qui prétendent que leslsraéliles ont passé la Mer-
Rouge près de Suez ; « mais, ajoule-t-il, celui qui suppose-
» rait que la multitude des Israélites a pu traverser dans
» cet endroit sans un miracle se tromperait grandoment ;
» car, même de nos jours, aucune caravane ne prend ce che-
» min , qui serait de beaucoup le plus court pour aller du
» Caire au Mout-Sinaï; et le passage eût (té naturelle-
I) ment plus difficile pour les Israélites, il y a plusieurs
» milliers d'années , quand le golfe était probablement plus
» large, plus profond, et s'étendait davantage vers le
» nord ; car , selon toute apparence , l'eau s'est retirée , et
» le terrain s'est élevé en cet endroit par les sables du dé-
» sert. » Cette observation pourrait suffire pour prouver
que ce serait montrer autant de légèreté que de témérité ,
que de conclure de ce qu'un homme a pu traverser à gué ,
de nos jours, )a mer devant Suez, que l'armée des Israélites,
composée desix cent millchomincs , sans comp:er les vieil-
lards , les femmes et les eiiEins , a pu sans miracle \:\ traver-
ser de cette manière, il y a plusieurs milliers de siècles; et
d'ailleurs il n'est pas question dans la lîible de gens qui tra-
versent à gué, ayant de l'eau jusqu'au menton, mais de
gens qui passent à pied sec. Il y a plus encore que tout
cela, et l'on a clairement démontré , d'après l'Ecriture-
Sainte , que ce ne fut pas devant Suez, mais beaucoup plus
au midi , que les Israélites traversèrent la Mer-Bouge d'un
rivage à l'autre, les eaux ayant laissé un vaste espace de ter-
rain a scc,en se partageant. Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on
a imaginé cette mer passée à gué, et la marée venant en-
gloutir Pharaon et son armée; comme si l'on voulait éviter
ainsi au Dieu tout puissant, qui a dit au commencement à
la mer : « Tu iras jusque là, et là s'arrêtera la fureur de
tes vagues,» la difficulté ou la fatigue de préparer une
voie do salut pour son peuple à travers les eaux. Nous ue
pouvons nous refuser le plaisir de citer les excellentes ré-
flexions (lu célèbre voyageur Bruce sur ce sujet. On lui avait
proposé ces deux questions à résoudre : 1° s'il n'yavaitpas
une ligue de rochers au-dessus desquels l'eau fût assez peu
profonde pour qu'une armée put traverser la mer à gué eu
cet endroit dans de certains temps; 1" si les vents étésiens
qui soufflent tout l'été du nord-ouest, ne pouvaient pas
souffler avec assez de force contre la mer pour la tenir éle-
vée comme une muraille, de sorte que les Israélites eussent
pu passer sans miracle ? « Je dois avouer , dit M. Bruce ,
» que, quelque savans que fussent les hommes qui m'a-
» valent proposé ces questions , je ne pensai pas que je
» dusse m'appliquer à les résoudre. Le passage de la Mer-
» Rouge nous est présenté comme miraculeux dans l'Ecri-
» ture-Saiute, et, s'il en est ainsi, nous n'avons pas à cher-
» cher des causes naturelles. Si nous ne croyons pas Moïse,
» nous nedevonspas croire non plus cet événement, qui ne
» repose que sur sou autorité. Ce n'est pas un plus grand
» miracle de partager la Mer-Rouge que de partager le
» Jourdain. Si les vents étésiens , qui soufflent du nord-
» ouest en été, pouvaient maintenir la mer comme une
» muraille à droite ou du côté du midi, à cinquante pieds de
» hauteur, la difficulté de bâtir la muraille qui était au
» nord ou à gauche subsiste toujours. D'ailleurs, pour que
" l'eau eût pu demeurer dans cetteposition durant unjour,
» il eut fallu qu'elle eût perdu la nature des fluides : d'où
» serait venue cette cohésion des particules qui aurait em-
» iiêché ce mur de s'échapper de tous côtes. Ce miracle
» eût été aussi grand que celui de Moïsi-.Si les vents étésiens
» ont produit cet effet une fois, ils doivent l'avoir produit
» bien des fois avant et depuis , par l'effet des mêmes caii-
« ses. Cependant Diodorc de Sicile ', lib. III, p. 122 ) dit
» que les Troglodytes , habitans indigènes de cette même
» contrée , avaient conservé de père eu fils comme une
1) tradition des temps les plus anciens , que cette division
» de la mer avait eu lieu une fois en ce lieu, et qu'après
» avoir laissé au milieu un chemin sec pendant quelque
» temps, les eaux étaient revenues le couvrir avec une
» plus grande fureur. Les expressions de cet auteur sont
» extrêmement remarquables ; nous ne pouvons peuser
» que ce païen ait écrit en faveur de la révélation; il ne
» connaissait pas Moïse, et ne dit pas un mot de Pharaon
» ni de son armée; mais il rapporte le miracle de la divi-
11 sion de la mer en termes presque aussi forts que ceux de
)) Moïse, connue l'ayant appris d'ignorans païens. Lors
» même que toutes ces difficultés seraient surmontées, que
» ferionsnoui de la colonne de feu'.' Si l'on répond : nous
» n'y croirions pas , nous dirons à notre tour : pourquoi
» doue rien croire dans ce passage ? Ces deux faits reposent
» sur la même autoi ité,ils sont tous deux opposés à la mar-
1) che ordinaire des choses ; et s'ils ne sont pas des mira-
» clés, ils sont des fables (ro/. 11 ,pp. i35 — iSt. } »
M. Madden ne dit que peu de mots des frelons , dont
l'Eternel avait fuit annoncer aux Israélites par Moïse , qu'ils
chasseraient les IIi viens, les Cananéens et les Héthieits do
devant eux ( Exode XXIII, 28) ; il pense que ces insectes
étaient une espèce de scorpions. Il ne sera pas hors do pro-
pos de rappeler ici que plusieurs auteurs anciens fout men-
t'cn de nalions entières chassées par des insectes de divei —
espèces iiors des contrées qu'i lies habitaient. Nous ne p
6(!)
LE SEMtLR.
ions ici que d'un seul fait qui se rapporte plus directement
à notre sujet, c'est que , d'nprès Claude Êiien ( /. ix , c.
y8) les Pliaséiiens , peuple qui descendait dc^ Canauéens ,
et qui demeurait sur les moiitaj^nes de Solymc, furent forcés
de quitter ces hauteurs à cause de la guerre que leur fai-
saient les guêpes.
L'histoire et la géographie ne présentent point de sujet
d'un intérêt plus frappant et plus solennel que ce monu-
ment remarquable do la vengeance di\ine , la Mer-Morie.
Aussi a-t-ellc été visitée par presque tous les voyageurs.
Malheureusement, ils font I lin d'être toujours d'accord dans
ce qu'ils en rapportent, et les détails dans lesquels entre
M. Madden en acquièrent d'autant plus de prix. Il voulut
se baigner dans le lac , bien que son guide thcrthâl à l'eu
diisuader; l'eau était extrêmement froide, et avait un goût
détestable , qui ressemblait au goût du nitie mêlé avec de la
CHise. Il essaya en vain d'aller au fond; en faisant un grand
effort, il pouvait plonger au-dessous de la surface, mais il re-
montai t aussi tôt. Ses pieds s'éta ut blessés sur les iochers,avant
fpi'il entrât dans le lac, la mauvaise qualité de l'eau envenima
tellement ses blessures, qu'il fut retenu quinze jours dans son
ht a Jérusalem , et qu'il eut à craindre la gangrène. Comme
il avait apporté avec lui une ligne et des iiameçons^ il passa
deus heuics à prendre du bitume, la seule chose que put
accrocher sou hameçcn. D'après cette expérience et plu-
siciu's autres , ainsi que d'après le témoignage des Arabes ,
d est pleinement persuadé qu'il n'y a aucune créature vi-
vante dans la jMer-Morte, et que M. de Chateaubriand a été
trompé par son imagination, lorsqu'il a cru entendre des
■ légions de petits poissons qui venaient sauter au rivage.»
M. Madden prétend que l'aspect du pays envu-onnanta
loute l'apparence d'un terrain volcanique, et il croit que la
Mer Morte couvre le cratère d'un volcan , que la justice
divine avait cmplové comme instrument pour détruire les
villes de la plaine. En cela , il diffère encore d'opinion avec
le célèbre auteur de l' Ilinëraire de Paris à Jérusalem, dont
nous citerons ici les paroles ; « Je ne puis être du sentiment
•' de ceux qui supposent que la Mer-Morte n'est que le cra-
» tère d'un volcan. J'ai vu le Vésuve, ia Solfatare, le
» Monte-Nuevo dans le lac Fusin , le Pic des Açores, le
« Mamelife vis-à-vis de Carthage , les volcans éteints
». d'Auvergne; j'ai partout remarqué les mêmes caractères,
» c'est-à-dire des montagnes creusées en entonnoir, des la-
» ves et des cendres où l'action du feu ne se peut mécon-
« naître. La Mer-Morte, au contraire, est un lac assez long,
» courbé en arc, encaissé entre deux chaînes de monUi-
» gnes , qui n'ont entre elles aucune cohérence de forme ,
» aucune homogénéité de sol : c'est dire assez que , quant
n aux villes abîmées , je m'en tiens au sens de l'Ecril'uie ,
n sans appeler la physique .V mon secours. » M. Madden se
trouve, au contraire, d'accord avec M. de Chateaubriand sur
l'existence de la fameuse pomme de Sodome que Shaw ,
Pocockeet Burckhardt avaient traitée de fable. Il a vu de ses
yeux ce fruit singulier, emblème si frappant des pbiisirs
coupables , agréable et séduisant au dehors, tanil s quel'in-
térieur n'est que cendie et pourriture. M. Madden con-
firme aussi lefail([u'il n'v a point de bateau sur le lac, et il est
probable qu'il n'v en a jamais en. Cette mer mystéi'ieusc
semble inspirer une horreur d'instinct aux tribus qui l'en-
tourent , et la mémoire de la catastiophe qui l'a produite
se perpétue par une vague tradition ainsi cpie par la révé-
lation.
Quanta l'opinion soutenue par M. Madden qu'il faudrait
civiliser pour couveitir, et non pas convertir pour civiliser,
iioiispourrions nous contenter de lui dire qu'il n'est pas com-
pétent pour s'établir juge de ces choses. Il est évident qu'il
ne croit pas que le Christianisme possède une efficacité sur-
naturelle pour changer les dispositiojis intellectuelles aussi
bien que le caractère moral des hommes , et pour étendre
l'esprit en même temps qu'il purifie le cœur. Avec des vues
aussi rétrécies sur la puissance de la vraie religion, il n'est
pas surprenant qu'il regarde les efforts du missionnaire
tomme un travail perdu. Il ne peut s'entendre avec les amis
««s missions, qui croient que sans une influence divine au-
riin moyen ne peut réussir , mais que comme Dieu juge à
•j>ropos d'opérer par des moyens , le devoir des Chrétiens
est de mettre en usage ceux qu'il leur a lui-même indiqués ,
lors même qu'ils ne leur paraîtraient pas devoir être effi-
caces, et qu'ils ne produiraient pas de très-grands résultats
dès les premiers essais.
Mais il est une réponse qui paraîtra sûrement plus satis-
faisante à M. Madden que celle-là , et c'est lui-même qui
nous la fournit. Nous pouvons dire en toute vérité que sou
vovage est, à notre avis, la réfutation la plus triomphante de
l'objection que nous venons de signaler. Nous avons été
quelquefois disposés à penser que si celle règle de la cnù-
lisaliun d'abord et la coin-ersion après était a[)plicable
quelque part, ce devait être parmi les mahométans , dont
le mépris pour les chrétiens ne paraissait devoir céder qu'à
une foi te conviction de leur propre infériorité dans les
sciences et dans les arts. M. Madden nous a désabusés en
nous montrant que le monde mahométan , considéré comme
un tout , est impénétrable à toute influence étrangère (jui
ne s'appuierait que sur une force humaine. Le Turc , tout
prêt à se prosterner aux pieds du médecin , le hait encore
comme un « cafir », et le méprise comme un « chien ». Fixé
d'une manière immuable dans la croyance du fatalisme , il
ne craint ni ne désire aucun changement dans sa position}
lorsqu'il se voit forcé de reconnaître les avantages qu'ont
sur lui les chrétiens , sous le rapport des sciences et de la
civilisation , il se console en pensant au jour où a l'infidèlo
sera étendu sur sa couche de feu, et boira des torrens d'eau
bouillante». Cette apathique résignation à tous les maux
n'a jamais été plus vivement dépeinte que dans l'ouvrage
que nous avons sous les veux. M. IMadden pourrait - il
bien penser que le pur amour de la science et le désir des
jouissances intellectuelles et sociales pourront agir avec
quelque efficacité sur de tels élémens? Ce que nous appré-
cions et admirons le plus dans la société civilisée n'a di
charme que pour ceux qui ont cté élevés dans son sein.
Pour emprunter les expressions piquantes , mais peut-être
un peu exagérées de notre auteur , aux yeux des Turcs la
science anglaise est sorcellerie , la liberté anglaise licence ,
la modestie anglaise indécence , et le génie anglais l'art de
faire des couteaux. Oii sont donc les matériaux sur lesquels
nous pouvons travailler ? Par quelle voie étrange le mu-
sulman seia-t-il amené à regarder comme des avantages et
à implorer comme des bienfaits ce qu'il apprit dès l'en-
fance à mépriser et à haïr? Avant qu'il pusse apprendre ù
apprécier la civilisatioii, il faut qu'il soit civilisé lui-même,
et civilisé, nous n'hésitons pas à le dire , par l'influence de
l'Evangile.
Liberté d'enseignement a Genève. — Nous avons an-
noncé le triste résultat du procès intenté à MM. de Coux,
Lacordaire et Montalembert, pour avoir ouvert une école
libre oii ils voulaient faire apprendre gratuitement à lire,
à écrire et à compter à de pauvres enfans : force a été, de
par la loi, de fermer l'école! A Genève, où l'on jouit d'une
liberté d'enseignement illimitée, on vient d'en profi-
ter pour établir, non une modeste classe de lecture et
d'écriture, mais une nouvelle faculté de théologie, où l'on
donnera des cours sur toutes les branches du haut ensei-
gnement théologiqne, et à laquelle seront attachés des pro-
fesseurs d'un grand mérite. Les fondateurs annoncent ou-
vertement qu'ils sont mécontens de la direction donnée
aux études dans l'ancienne faculté, et que c'est à cause de
cela qu'ils en ouvrent une nouvelle, où l'Evangile sera
enseigné tel qu'il est, et non tel que prétendent le faire
quelques théologiens novateurs qui abusent étrangement du
principe protestant du libre examen. Si le protesUoHismc
consiste à examine.r, disent les premiers, le christianisme
consiste rf/ croire après a\'oir exandne. « Quoique notre
» institution soit indépendante de la puissance humaine » ,
ajoutent-ils dans une lettre adressée aux syndics et au con-
seil-d'état de la république de Genève, « nous ne pouvons
» nous empêcher de désirer vivement de vous voir regar-
» der avec intérêt et espérance l'institution nouvelle que
» nous fondons sous la garde de Dieu et des libertés de
» notre patrie. » Nous aimons à jjenser que nous serons
bientôt aussi affranchis du joug universitaire, et que le
droit d'instruire cessera enfin d'être un monopole.
Le Gérant, DËIJAULT.
Imprimerie de Selucce , rue des Jeûneurs, n. l'c
TOME 1".
N-' C.
12 OCTOBUE 1831.
«saj
JOURNAL RELIGIEUX,
Poîl(ic|oe, Pliiîosopîiîcjoe et Liltéraire
PARAISSANT TOUS LES MEKCKED5S.
Q>^-^
\\V
VwB "^"^^
l.e champ , c'esl le monde.
Matih. xm. 38.
:s,l.ill|Mi['PS fl D i 1
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Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être afRvmiliis. '
^.i'-.'C
REVUE POLITIQUE.
JPrEL AtX HOMMES DROITS ET ECLAIP.ÉS DES DIFFe'kENS P,\RTIS
POLITIQUES.
(II' Article. — Le parti du présent.)
Trois classes de personnes qu'il ne faut pas confoudre se
réunissent dans le parti du présent. D'abord , les hommes
dont ia raison est mûrie par l'expérience , qui réfléchissent
avant d'agir, qui examinent les deux, faces de chaque objet,
qui ne veulent changer les institutions d'un pays que lors-
qu'ils V voient un avantage réel, qui savctit enfin , comme
le proclamait un discours de la couronne, qu'à côté du be-
soin d'améliorer est le danger d'innover, ou , comme le di-
sait Solon , qu'il ne faut pas donner à un peuple les meil-
leures lois possibles, mais les meilleures qu'il puisserccevoir.
Ensuite viennent les hommes qui possèdent, qui travaillent,
qui produisent, et qui ont beso.n , par conséquent , d'ordre
et de sécurité ; ils se rattachent au présent , parce qu'ils
tiennent à leurs moyens d'existence, à leur fortune, à leur
industrie, à leurs établissemens d'agriculture et de négoce.
Mais il e.vjsle dans le même parti une troisième classe com-
posée d'individus qui se font un principe de n'avoir point
de principes , et dont les intérêts sont complètement en
dehors du bien général. Ce sont les hommes à intrigues,
qui Ualtent tous k;s pouvoirs, qin se rallient à tons les bud-
gets, qui ont toujours une plume, un vote, une âme à ven-
dre, et qui veulent maintenir ie statu c/iio chaque l'ois qu'ils
y U'ouvent une porte ouverte à leur ambition , une pâture
pour leur avide ego'isme. A ces derniers que pournons-nous
dire? et qu'y a-t-il de commun entre eux et nous? C'est
donc aux deux autres classes des hommes du présent que
nous venons nous adresser aujourd'hui, pour leur montrer
que l'Evangile est la seule puissance capable, soit de réaliser
leurs maximes, soit de satisfaire leurs besoins.
Ou peut décomposer le principe fondamental de ce parti
en trois mots : Onlre , Stabilité, Intércts matériels. L'ordre
existi , quand les citoyens obéissent aux lois et s'acquittent
de tous leurs devoirs politiques. Il y a stabilité , quand les
institutions, les opinions et les mœurs ont une base solide ,
et f[ue les liommes charges du pouvoir exécutif peureut
compter sur l'avenir. Enfin , les intérêts matériels pros-
pèrent , quand les deux conditions précédentes sont rem-
plies, quand les choses et les personnes possèdent des garan-
ties de durée, quanj la soumission aux lois dans l'intérieur
et la paix au-dehors favorisent le développement des indus-
tries , l'activité des spéculations particulières et l'accroisse-
ment de la richesse publique.
Les amis de l'Evangile sont d'accord sur ces trois points
avec les hommes du présent. Ils veulent aussi l'ordre, l'or-
dre dans les rues, dans les actes des citoyens, dans les affaires,
dans la marche de l'administration j car ce n'est pas un état
de guerre^ ni des luttes d' ego'isme , c'est un état de paix et
des liens d'amour fraternel qu'ils cherchent dans l'associa-
tion politique. Ils demandent aussi la stabilité; car, étant
accoutumés à trouver dans leur foi religieuse quelque chose
de stable et de fixe , rien n'est plus contraire à leurs habi-
tudes morales que la fantasmagorie de pei'pétuelles inno-
vations. Quant aux intércts matériels, ils ne leur accordent
à la vérité qu'une attention secondaire; mais l'expérience a.
prouvé que les amis de l'Evangile concourent puissamment
aux progrès du bien-être national , parce qu'ils ont des
m<eurs , de la probité , l'amour du travail , et surtout une
infatigable persévérance à former d'utiles établissemens
pour la prospérité de leur pays.
Jn'ciue-l.'i nos opinions ne diffèrent donc point de celles
des hommes du présent. Mais il s'élève ici une question
/rrave. Quel est le moven de réaliser ces maximes et ces
vœux dans l'état de choses actuel ? En d'autres termes :
comment rétablir l'ordre public ? quelles sont les mesures
à prendre pour avoir de la stabilité? dans quelle voie, enfin,
les intérêts matériels nourront-ils se développer et s'é-
tendre?
Il y a d'abord un fuit qu'il faut bien reconnaître , puis-
qu'il nous domine de toutes paits , c'est que les hommes
du présent ne possèdent pas les conditions nécessaires à
racconiplisscment de leurs vaux. Ce qu'ils cherchent , ce
qu'ils demandent, ils ne le peuvent obtenir. Ils se débat-
tent sous des résistances qu'ils sont inrapables de surmon-
ter ; ils épuisent leurs forces contre des obstacles qui les
écrasent. Plus ils essaient de combattre la violence des tem-
42
LE SEMEL'R.
pêtes , plus elle redouble; et lorsqu'ils se croient parvenus
au port, c'est alors même qu'ils sont repoussés avec plus de
fureur au milieu des vagues irritées.
L'ordre public, où est-il depuis la révolution de juillet ?
A peine se sont écoulés quelques jours de repos, et déjà
gronde une émeute nouvelle, et chacun se demande avec ef-
froi si tout ce qui existe aujourd'hui ne sera pas renversé
demain. Tantôt dans la capitale , tantôt dans les provinces ,
les lois sont désobéies par des hommes de toutes les opinions.
Ici le rêve de la république , ailleurs le fanatisme ultramon-
tain, dans un autre lieu la haine des impôts soulèvent des
masses contre les pouvoirs constitués. Et ce qu'il y a de
plus affligeant, ce ne sont point ces désordres populaires ,
mais l'inquiétude générale qui les accompagne. Si l'on
avait foi dans la force publique, on laisserait passer le tor-
rent sans en être effrayé ; si l'on comptait sur la puissance
des moyens d'ordre légal , on ne s'imaginerait pas aussitôt
que tout va périr, en voyant quelques centaines d'individus
qui se rassemblent pour vociférer dans les carrefours. Mais
cette défiance du lendemain, cette anxiété, ces alarmes au
moindre mouvement extra-légal j mais ces mots de boule-
versement et d'anarchie qui se répètent depuis la tribune
nationale jusque dans les chaumières , dès qu'une bande
d'agitateurs parcourt les rues de la capitale, voilà le plus
déplorable symptôme de notre position ; car il montre que
les citoyens ne croient plus à la possibilité de maintenir
long-temps l'ordre public ; et ce manque de foi dans l'ave-
nir de l'ordre, c'est le désordre même qui nous paraît le
plus menaçant.
La stabilité, où la trouverons-nous? Elle n'existe ni dans
les institutions, ni dans les idées politiques , ni dans les
hommes. Toutes les lois, même la loi fondamentale, sem-
blent n'être que provisoires; on dirait une simple halte sur
le chemin des révolutions, et tout le monde se tient debout,
comme pour marcher plus loin ou pour revenir en arrière.
On réclame sans cesse des innovations , puis des innovations
encore , et toujours des innovations , sans y fixer d'intervalle
ni de limite. Lorsqu'une loi est promulguée, le débat n'est
point fini, mais il commence; et il suffit qu'une cliose soit
faite, pour qu'on prétende la changer. C'est ainsi que l'ins-
titution la plus importante du gouvernement représentatif,
la loi électorale , est attaquée par des écrivains de droite et
de gauche, lorsqu'elle ne compte pas encore une année
d'existence. On a vu quelque chose de plus étrange , un
premier ministre qui venait lui-même demander une loi
provisoire, et cette loi devait être intercalée dans le pacte
fondamental ! Telle est l'instabilité de nos institutions poli-
tiques. Les opinions et les idées ne sont pas moins mobiles.
En quelques mois , combien de sentimens divers et de doc-
trines différentes chez les mêmes individusl Que d'affec-
tions transformées en inimitiés ! Que d'admirations chan-
gées en mépris ! Quels jugemens opposés sur les mêmes cho-
ses, si/r les mêmes hommes et dans les mêmes circonstances!
On citerait trente députés et des milliers d'électeurs qui
avaient une opinion tranchée sur la pairie au mois de juin ,
et qui en «nt une tout autre à présent. Si l'on est séparé
d'un ami pendant six semaines, on se demande : que pensc-
l-il sur nos affaires ? et quelle est sa ligne politique? Voilà
l'instabilité des opinions. Quant aux hommes du pouvoir ,
c'est une maxime proverbiale qu'ils ne font que passer. Une
popularité de quinze ans s'évanouit comme un rêve devant
la presse périodique , qui se dispute à qui dévorera ces rè-
gnes d'un moment. Nous sommes au troisième ministère de-
puis quatorze mois, et personne ne croit à la durée de ce-
lui que nous avons; les ministres eux-mêmes n'y croient
pas. Telle est l'instabilité des hommes du pouvoir.
Et s'il n'y a point d'ordre ni de stabilité, que devien-
nent les intérêts matériels? Laissons aux faits le soin de ré-
pondre , ils parlent assez haut. Dans plusieurs déparlemens
industriels, la misère a doublé. Beaucoup de capitaux res-
tent sans emploi, et par conséquent beaucoup d'ouvriers
sans travail. Ceux qui ont encore le bonheur d'en trouver ,
ont vu baisser le salaire de la main d'oeuvre jusqu'à un point
qui ne leur permet plus de vivre , s'ils ont une famille; et
la femme avec les plus jeunes enfans s'en va mendier de
porte en porte , tandis que le pèie passe dix-huit heures par
jour devantson métier. La perception des inipôtsest partout
surchargée de non-valeurs, et les propriétaires eux-mêmes
sont dans un état de gêne et de malaise, parce qu'ils ne ra-
massent qu'avec effort une partie de leurs revenus. Nous
souffrons tous plus ou moins de la souffrance universelle ,
et le point le plus clair de notre situation , ce Sont les pertes
que nous avons éprouvées.
Ainsi, les hommes du présent n'ont pu rien accomplir
de ce qu'ils demandent. Ils veulent l'ordre , la stabilité , les
intérêts matériels; et nous voyons l'ordre sans garantie , la
stabilité suspendue, les intérêts matériels compromis. Que
leur manque-t-il pourtant, à ne considérer que la surface des
choses, pour atteindre leur but? Ils ont la paix au dehors
avec toutes les puissances de l'Europe , et ils peuvent la
croire durable , puisqu'elle est fondée sur de grands intérêts
qui sont communs à tous les Etats. |Au dedans, ils possèdent
une armée nombreuse , une garde nationale active et forte,
ime administration homogène, une multitude énorme de
lois, de décrets et d'ordonnances , qui répondent à tous les
cas possibles , la centralisation enfin, chef-d'œuvre du des-
potisme impérial. Et ils soutimpuissans avec tous ces moyens
d'ordre légal et de répression ! Et ils ne parviennent pas
même à produire des espérances d'avenu- , ui dei illusions
de sécurité! Assurément, lorsque tant de rouages sont iner-
tes, lorsque tant de ressorts n'amènent aucun résultat, et
que toute la machine sociale est exposée à périr du piemier
clioc , il doit y avoir un vice quelconque dans l'organisa-
tion d'une telle société.
Ce vice, quel est-il ? C'est ici que va se résoudre la
principale question qui s'agite entre les hommes du pré-
sent et nous.
Il n'y a que deux moyens , ce nous semble, de maintenir
l'ordre dans l'association politique : lajorce , qui produit la
crainte , et par la crainte l'obéissance; ou bien la religion ,
qui produit l'amour, et par l'amour le dévouement. D'un
côté , la condition de l'oidre est dans la puissance matérielle
de ceux qui gouvernent; de l'autre, elle est dans les senti-
mens de ceux qui sont gouvernés. Dans le premier cas ,
l'ordre descend du pouvoir sur les individus; dans le
second, l'ordre remonte des individus au pouvoir. Là ,
le corps politique suit une mai'che paisible et régulière,
parce qu'on est forcé de se soumettre aux lois ; ici , parce
qu'on aime à leur obéir. L'un de ces gom'eruemens pour-
rait être personnifié par l'Autriche, l'autre par les Etats>
Unis.
Or , de ces deux moyens d'ordre , le premier n'a presque
plus de vie en France , le second n'en a pas encore. Nous
allons le prouver.
jLa puissance matérielle du pays , cette armée , cette garde
nationale , ces milliers de lois , cette multitude dé fonction-
naires et d'agens ne possèdent plus qu'une force apparente;
au fond, surtout depuis les journées de juillet, ces moyens
de pouvoir sont à peu près anéantis; et ce qui le démontre,
c'est qu'on a cessé de les craindre pour les délits politiques.
Un étranger qui examinerait de loin ces vastes rouages ,
pouriait croire qu'ils sont fort»; mais en les observant de
près , il est flicile d'en reconnaître l'affaiblissement et l'i-
nertie presque complète. C'est un corps qui a conservé le?
traits , les apparences, les formes d'un être vivant; mais en
réalité, sa vie est éteinte.
LE SEMEUR.
h^
Quels sont en effet les principaux leviers, ou les bras de
la force publique? Ce sont les baïonnettes et les tribunaux.
Eh bien! il y a des baïonnettes sans doute, mais elles sont
devenues intelligentes, délibérantes et avares surtout du
sang des citoyens. L'armée et la garde nationale tiennent
l'arme au bi'us devant les émeutes j en général les soldats
ïxhortentau lieu d'agir, ilsprientau lieu de frapper. Certes,
nous sympathisons de toutes les forces de notre âme avec les
icntimens d'humanité qui inspirent une telle conduite, nous
Jétestons jilus que personne les scènes de carnage et de sang;
mais il ne faut pas méconnaître que cette humanité diminue
la crainte, et par cela même l'obéissance aux lois. Nous ne
■oncevons point ces gens à opinions contradictoires qui pré-
-cndent conserver une grande puissance matérielle avec des
MÏonnettcs inoffensives. Quand des agitateurs sans princi-
pes et sans religion savent qu'ils trouveront devant eux des
;œurs d'homme sous l'habit militaire, il est évident qu'ils
le se feront pas {faute de troubler l'ordre. Resterait le
leuxièmc bras de la force publique , les cours d'assises avec
,e Code pénal. Mais on ne punit plus guère dans le palais
le justice que les crimes et les attentats contre les particu-
iers; les délits politiques y trouvent de l'indulgence , et
quelquefois plus. Que le glaive des lois devienne plus hu-
main , c'est un progrès de notre civilisation ; mais encore
inefois, il en résulte que la crainte est affaiblie , etl'obéis-
;ance avec elle. Quand l'impunité domine dans les rues , et
qu'elle règne encore devant les tribunaux, on cherche où
ist la puissance matérielle, et on ne la trouve plus. Aussi,
par un singulier renversement de tout ce qu'on a vu jusqu'à
los jours, il faut maintenant , comme on l'a proclamé à la
tribune nationale, plus de courage pour employer la force
juc pour la braver , et ce ne sont plus les gouvernés qui ont
?eur de transgresser les lois, ce sont les gouvernans qui
.raignent d'en faire l'application.
La force publique n'est donc plus qu'un appareil extérieur
ît nous étions fondés à dire que ce premier moyen d'ordre
l'a presque plus de vie en France.
Quant à l'autre moyen d'ordre , le dévouement par l'a-
îioùr , il existe encore moins , ou plutôt il n'existe pas du
laut, parce que la religion est absente du plus grand nom-
jre des ccetirs. Le trait qu'on pourrait dire caractéristique
le uotre siècle, tant il s'y montre en saillie et sans déguise-
ment , c'est l'individualité ou l'égoïsme ; c'est ce qu'avouent
;eux-là même qui se sont faits les flatteurs delà génération ac-
luelle. Ce trait ne manquait pas sans doute aux hommes des
(iècles passés; mais il s'y associait en général à des croyances ,
ïdes idées communes quil'empêchaientd'isoler les individus
les uns des autres. Dans les anciennes républiques, l'éducation
et la patrie, à défaut d'une religion d'amour, produisaient
des hommes dévoués. Sous la monarchie deHenrilVet de
Louis XIV, l'honneur formait aussi , du moins au dehors ,
quelques âmes nobles et généreuses. Pendant le règne de la
féodalité même, l'attachement fanatique des vassaux envers
les seigneurs, fit naître quelquefois d'héroïques dévoucmens.
De nos jours, tout ce qui lutte en nous contre l'intérêt per-
sonnel a été presque entièrement effacé. Nos lumières
sans principes religieux , notre éducation étroite et pédante,
notre esprit dépouillé d'enthousiasme, notre civUisation de
forme et de parade , notre insatiable désir d'ostentation ,
lout.concourt à développer le vice le plus inhérent aumau-
Tais cœur de l'homme, l'ignoble égoïsme.
Est-il nécessaire de citerdes faits à l'appui de ces réflexions?
Devrons-nous mettre à nu ces plaies honteuses , cette immo-
ralité flagrante , comme s'exprimait un représentant de la
France? Faudra-t il proclamer enfin la vérité tout entière ?
Mtmtrerons-nous , chez les uns , ce besoin dévorant de po-
pularité qui se cache sous l'apparence du bien public ; cette
Sèvre d'ambition qni prend les dehors du dévouement^ cette
ivresse de vanité qui sacrifierait le repos et l'avenir du pavs
à quelques déclamations brillantes ou au désir de se venger
d'un adversaire politique? Dévoilerons-nous, chez les autres,
de méprisables intrigues, des opinions vendues au dernier
enchérisseur, des âmes corrompues qui ne se proposent
qu'un but, ne connaissent qu'un intérêt , ne servent qu'une
idole : le moi , l'égoïste moi ? Les hommes de tous les partis
s'accusent mutuellement d'avidité , d'hypocrisie et de
mensonge; ils prennent tout un peuple pour confident de
leurs déplorables récriminations, et pcut-êtic ce que disait
Rousseau des philosophes doit-il aussi leur être appliqué ,
c'est qu'ils ue sont vrais qu'en ce seul point, et qu'ils s'esti-
ment ce qu'ils valent.
Ce qui nous frappe encore dans le siècle présent , ce sont
les belles maximes dont on couvre les honteuses actions.
Cette tactique d'hypocrisie est loin sans doute d'appartenir
exclusivementà notre âge; mais jamais peut-être on n'a tant
parlé des'intéiêts du peuple, du devoir de se sacrifier pour
le bien public , de l'abnégation , des vertus du citoyen , et
jamais peut-être on ne les a moins observées. Le d'événe-
ment est sur les lèvres , et l'égoïsme dans la conduite. Les
discours à sentences généreuses sont devenus un masque
vulgaire , et cela est tellement vrai que le bon sens national
soupçonne presque toujours, sous les phrases qui expri-
mentla vertu politique, une arrière-pensée qui la contredit
ou un acte qui la dément. Il a fallu sans doute de bien tris-
tes expériences pour faire entrer si profondément dans nos
mœurs ce besoin de soupçonner ; et quand un peuple ne
croit plus à la bonne foi ni à la vertu , on peut être certain
que les hommes qui le dirigent n'ont que trop mérité qu'il
cesse d'y croire.
Le deuxième moyen d'ordre , le dévouemeni à la chose
publique, n'existe donc pas en France. L'égoïsme est dans
les mœurs, l'individualité dans les institutions, la vanité
dans les habitudes; l'amour n'est nulle part. On reprodui-
rait la mênie vérité sous d'autres termes , en disant que la
France n'a plus de foi religieuse. Sans religion point d'a-
mour; sans amour point de dévouement.
On s'explique dès lors pourquoi les hommes qui veulent
maintenir l'ordre parmi nous , et avec l'ordre la stabilité et
les intérêts matériels , sont incapables de réussir. Ils ne pos-
sèdent effectivement ni l'un ni l'autre des moyens cpù leur
seraient indispensables pour réaliser leurs vœux. L'action
directe des lois et de la force matérielle s'est affaiblie; l'ac-
tion indirecte de la religion et de la force morale n'exerce
point d'influence. D'une part , les hommes du pouvoir
n'inspirent aucune crainte; de l'autre, ils ne sont protégés
par aucune vertu. Si l'autorité légale était assez forte pour
punir, elle pourrait se passer du dévouement;; si les gouver-
nés avaient assez de religion pour se dévouer^ ils pourraient
se passer de la force. Mais que faire, lorsqu'on est privé à
la fois de ces deux élémens de l'ordre public? Et par quelle
issue échapper à cette double menace d'anarchie : vous êtes
faibles, donc on ne vous redoutera point; nous sommes
irréligieux et égoïstes, donc nous ne vous seconderons
point?
Pour eortir de cette fausse position, qui recèle d'ef-
froyables orages , nous ne connaissons pas de terme moyen.
A quoi servirait un peu plus de force publique nu une su-
perficie de religion ? Une demi-force ne garantirait pas
l'ordre; il n'en résulterait que le provisoire et la prolonga-
tion de l'état d'incertitude où nous sommes. Une religiosité
vagoe ne produirait pas le dévouement ; elle inspirerait
quelques beaux discours , et rien déplus. Il faut de toute
nécessité l'une de ces deux choses : ou rétabhr la puissance
matérielle avec d'énei|gi^ueS;jpioyen$ de répression, de des-
potisme, de terreui"; ou répandre dans les âmes une religion
fiti
LE SEMEUR.
vivante, uue religion de sacrifice et d'amotir, l'Évangila de
Jésus-Christ.
IToniiiics fin présent, l'aUernative est clairement posée,
c'est à vous de choisir. Vous convient-il de rester étranfjcrs
à la foi rel'p-iruse, de vivre srns le Christianisme? Soit;
Inais rendons alors à la force publique lout ce qu'elle doit
avoirpour garantir l'ordre légal. Ne parlons plus delibcrlé,
de droits politiques, d'indépendance, de dignité person-
nelle. Jetons au vent nos presses, nos bulletins électoraux,
nos voles législatifs , nos lois , "iiotrc Charte tout enliOrc.
Allons creuser sous la colonne pour en faire sortir la grande
epée; rétablissons le despotisme de l'empire, et coarbons-
lious , comme de vils esclaves , sous la puissance des baïon-
iielles. Que le sang des plus audacieux rougisse nos payés;
que les .autres agitateurs s'en aillent périr dans les donjons
de Vinceunes. Evoquons des soldats sans entrailles, des
juges sans pitié, un Code pénal inc\orable, et par dessus
tout, un puiss int génie avec une volonté de fer. Oui , on
adoptant'ce moyen, nous aurons l'ordre; l'émeute ne mu-
gira plus sur nos places publiques; la démagogie ne sortira
plus de ses repaires, et s'il reste quelques hommes turbu-
Icns, ils tomberont. Oui, nous aurons la stalùl.té; les insti-
tutions seront fixes csmme le despotisme , et immobiles
<;omme des cadavres dans leurs tombeaux. Oui, les intérêts
matériels reprendront faveur ; on pourra travailler, semer,
moissonner, produire, vendre, amasser îles richesses, sans
avoir à craindre que toute sa fortune s'engloutisse en un
jour dans le gouffre d'une révolte populaiie. Hommes du
présent , vos désirs seront accomplis , vos besoins seront sa-
tisfaits. Voulaz-vous donc choisir la puissance matérielle ,
la force brutale, avec la tyrannie et l'esdavage?
Mais non ! il n'est pas un cœur de citoyen, pas un Fran-
çais qui ne se soulève à de telles penséesl Avant de rétablir
le joug du despotisme, il faudrait décimer, puis redécimer
la cation. Il faudrait aussi l'étourdir par le bruit des armes,
lui faire oublier dans l'ivicsse de nouvelles conquêtes son
propre avilissement, et ce serait la guerre universelle. Ainsi,
jjour réparer un mal , on appellerait sur la France les plus
grands de tous les maux : le despotisme et la gui-.ric.
Hommes du présent, vous reculez devant une si affreuse
perspective ; vous frémissez à l'idce de perdre tout ce qui
vous f.àt hommes libres et citoyens ; vous dites : Entre la
servitude et nous, il y a un abîme, et des cadavres seuls
pourraient le combler !
Eh bien I cherchons alors le salut dans un état de choses
tout différent. Laissons le moyen d'ordre qui se trouve dans
la force publique, et prenons le moyeu d'ordre qui existe
dans la religion. Au lieu de la crainte dont ou ne veut plus,
efforçons-nous d'avoir l'amour. L'Évangile nous donnerait
aussi l'obéissance auK lois , la stabilité dans les institutions ,
le développement des intérêts matériels; il réiiliserait aussi
nos bcsoiiîs, s'il était répandu dans les cœurs.
C'estcequc nonscssaicroiis de montrer dans un prochain
article.
REVUE LITTERAIRE.
De, LA LiDEMi; d'enseignement, oinTnge couronné par la
Société de la Morale Chrétienne, la Société des Méthodes
c! hi Société de l'Enseignement élémentaire ; par Prospei»
LtcAS. I vol. in-8°. Chez Chaucliard, rue du Faubourg-
Poissonnière, n. 83. Prix : '4 f''- 5o c, et 5 fr. 5o c. par
'la poste.
l'IltMICR AIlTICLE.
L'homme, dans ce qu'il présente d-: plus élevé , ses fa-
cultés intelleclucllcs et morales , peut être considéré coram"
le résultat de deux causes, son organisation et son éduca-
tion. Ces deux causes agissent avec une telle puissance sur
la volonté humaine, que plusieurs sectes philosophiques,
poursuivant la recherche de cette volonté au-delà de leur
action , n'ont bien trouvé, et en ont concla que la liberté
morale était une chimère. Nous traiterons un jour ce sujet
important. Revenons aux deux causes modifiantes de notre
volonté.
Toutes les deux sont dans la main de Dieu , qui les dis-
pense à son gré; mais , duns la seconde (l'éducation) , la gé-
nération actuelle remplit, vis-à-vis delà génération naissante,
un rôle de la plus haute importance. 11 semble qu'ici Dieu
ait laissé à l'homme un pouvoir sans limites. Ecoutez , après
quelques philosophes de l'antiquité , Helvétius et Jacotot,
et vous verrez quelle idée l'homme a oié concevoir de sa
puissance sur le développement des facultés intellectuelles
et morales de l'homme.
Kous ne regardons pas cette puissance comme sans limi-
tes : la puissance seule de Dieu est ainsi ; mais nous la croyons
immense, et nous appellerons toujours l'attention de nos lec-
teurs sur les ouvrages qui traitent d'éducation ou d'enseigne-;
ment , sous quelques rapports qu'on les envisage.
Dès l'instant qu'on veut embrasser une question sous
toutes ses faces , ou est obligé d'en traiter une foule d'au-
tres plus ou moins complètement; et c'est dans l'exposé des
rapports de cette question , considérée comme principale ,
avec toutes celles qui s'y rattachent, que paraissent la jus-
tesse ou la fausseté des vues de l'auteur.
M. Lucas n'a pas reculé devant cette pierre de touche
de toute production de l'esprit; aussi son livre est-il uir
abrégé d'organisation sociale complet. ,
Sous le mot enseignement , il comprend à la fois la cul-
turc des facultés intellectuelles et des facultés morales de
l'homme , qu'il appelle Vintelligence et V activité; et dans une,
savante introduction, il développe les difficultés réelles et
les dangers i-elatvfs ou imaginaires que présente l'oiganisa,-
tion de la liberté d'enseignement.
Cette institution que réclament aujourd'hui tous les par-
tis^ même celui qui l'a constamment refusée, quand il était au
pouvoir , ne paraît pas , en effet , sans danger aux hommes
timides ou partisans dés demi-mesures , et \oir^ leur plus
puissant argument : Une organisation sociale donnée est
le résultat d'un état donné des connaissances et des mœurs.
Or , par quel moyen la génération naissante acquiert-elle et
cci connaissances et ces mœurs? par renseignement. Si donc
ceux qui sont chargés de maintenir l'ordre dans l'organisa-
tion sociale existante ne sont pas les maîtres de l'enseigne-
ment, il arrivera peu à peu une absence d'équilibre entre
l'état des connaissances et des mœurs d'un côté , ce que
M. Lucas appelle la position de chaque classe , et le
rang ou la condition que l'organisation sociale lui assigne.
De là , des impatiences et des résistances chaque jour plus
opiniâtres et plus efficaces delà part des peuples ; de là, des
movcr.s de répression chaque jour plus oppressif, de la part
du pouvoir qui souvent les croit justes ; de là , enfin, chute
du pouvoir et anarchie plus ou moins prolongée. La libertii
de renseignement est donc le plus puissant ennemi du
statii f/iio social. Mais en raisonnant ainsi , on semble ou-
blier que la partie de l'enseignement, qui échappe à l'ac-
tion du monopole, c'est-à-dire celle que la jeunesse reçoit,
d'abord dans la famille , où la liberté de lire , d'écrire el
d'enseigner, reste entière; ensuite dans le monde, où Ici
journaux et les théories circulent aussi librement, a uuc
influence immense.
\ cette influence est dû le défaut de rapport qui existe
entre la position et la condition des classes inférieures. Eui-
pôcher cette influence , est chose aussi absolument impossi-
ble qu'elle sciait injuste.; il faut donc fiuo r;iulorité fasse
LE SEMEl'R.
m
tous SCS efforts por.r la rendre lén;"'''^"'' li-S''lc et avaiita-
(jeusc, en subissant toutes les ainditions équitables delà li-
berté d'cnseifjuement. La preniicie, ou du moins la plus
impc.rtanle , est de tendre sans cesse à élever la condition
politique des classes inférieures, à mesure que leur position
intellectuelle et morale s'élèvera. Si cette condition n'est pas
remplie, c'est alors qu'd y aura un véritable danger. Si-
gnaler ce danger, est un devoir qu'a rempli M. Lucas, non
en parlant contre l'instruction plus étendue cies masses,
mais en donnant au pouvoir le conseil qui doit changer le
péril en bienfait.
Traitant ensuite de la liberté et du monopole de l'ensei-
gnement, dans leurs rapports avec la souveraineté , l'auteur
prouve d'une manièic incontestable que, si le monopole
de renseignement était un droit, il no pourrait être que le
droit de la souveraineté ; mais il va plus loin , il conteste ce
droit à la souveraineté mèmej « car, dit-il, page 8, enchaîner
)) la liljcrté d'enseignement, c'est enchaîner la liberté d'in-
» telligence et la liberté d' expression ; c'est suspendre à la
» fois dans la société les deux lois qui la rendent humaine :
» l'association des intelligences , la transmission de leur
» travail.
o D'une part , ajonte-t-il , il est donc impossible d'as-
» servir l'enseignement, sans compromettre le fait social
» tout entier, et sansbriser sonharmoiiicj mais, de l'autre,
» s'emparer de l'enseignement d'une man.ère absolue, l'éta-
» blir en monopole , c'est déterminer ce fait social dans sa
« nature et dans son caractère : c'est posséder et faire la so-
1) ciété. Un pareil di oit existe-t-il ? »
Non, répoudroas-nons, en parlant d'une manière plus
absolue encore que M. Lucas ; car, pour que le monopole
de l'enseignement ne fût ni coupable, ni nuisible, il faudrait
que la souveraineté qui s'en empare fut infaillible en science
et en Justice; et ces deux attributs n'appartiennent qu'à
Dieu,
Eîi examinant les différens prilicipes de la souveraineté ,
dans leurs rapports avec le nionopole et la liberté d'ensei-
gnement, M. Lucas accorde que dans la théocratie seule
le monopole serait un droit; car ce mode de gouver-
nement étant inséparable du fait d'une religion exclu-
sive, le pouvoir religieux est alors l'unique pouvoir de l'E-
tat. « Or, le premier besoin d'une religion exclusive, dit
» notre auteur , est de maintenir son unité; le premier
» usage de son pouvoir, est de la défendre; le premier in-
» térêt de ce pouvoir , de se généraliser. La borne est donc
» partout posée : dans le culte, dans la science, dans l'opi-
» nion , dans les droits , dans les devoirs , dans les plus mes-
_ » quins intérêts de la vif . A h 2>r(?\r,yance de tracer toujours
1) la limite, le pouvoir joint celle d'yggraver le danger de la
» franchir : au-delà, il n'y a plus , dans l'élément j)o!jti-
» que , que révolte ; dans l'élément moral , que crime en-
» vers Dieu , péché ; dans l'élément religieux , qu'hérésie;
» dans l'élément scientifique, que blasphème
» • >
» Il ne manque qu'une condition à ce système pouV établir,
» dans l'intelligence et l'activité humaines, l'ordre qui
» existe dans la matière , Uliarnionie sans la liberté'. Cette
» condition , c'est l'évidence et la certitude du droit. Or ,
» ce droit cst-il connu;' » Combien tous ces reproches sont
fondés, quand ils s'adressent aux hommes qui veulent ar-
guer du droit divin pour organiser, selou leurs vues mon-
daines, les royaumes de la terre ! mais comme ils sont inap-
plicables à ceux qui, en reconnaissant aussi un droit divin,
se souviennent de ces paroles de leur JLiitre : Mon royaume
n'est pas de ce monde.,.. Qui m'a e'iabli juge entre vous?
Après sa sortie contre les partisans du droit divin , l'au-
teur n'abandonne pas ce sujet; il poursuit les prétentions
de toutes les religions; mais dans ses attaques, adressées
justement à diverses sectes soi-disant chrétiennes, nous
n'en avons reconnu aucune contre le Christianisme pur.
Si, du gouvernement théocratique, dans lequel on pour-
rait encoïc contester au pouvoir le droit de monopole sur
l'enseignement, nous passons à un gouvernement qui subit
le principe de la mf.jorité, la question ne peut rester un
instant douteuse; car « dans ce gouvernement , dit M. Lu-
» cas, page 33, oii la liberté d'opinion nous présente c^s
» deii'i caractères :" dans la majorité/, d'ctre un pouvoir qid
» fait la loi, et dans la minorité, d'être un droit qui la cen-
» sure , la liberté d'enseignement n'est plus seulement le
» droit et la faculté de l'homme , mais un droit du
» citoyen et un pouvoir politique : un pc^voir , parce
» qu'elle n'est jamais que devant des lois provisoires qui
» lui commandent d'obéir, mais ne lui défendent point
» d'aspirer à les changer; un droit, parce que la liberté
» d'opinion doit avoir au moins d'enseigner le nrèmedi-oil
» qu'elle a d'agir ; et que ce droit d'agir n'est ici limité que
» par des lois qu'elle juge, qu'elle corrige et qu'elle mo-
» difie. »
Ainsi donc condariinés au principe de la majorité, lais-
sant par conséquent à toute minorité souniise aux lois une
1 berté d'opinion, et par suite une liberté d'action unique-
ment restreinte par des formes légales, les pouvoirs dits
. constitutionnels ne peuvent jamais avoir le droit de mono-
poliser l'enseignement; car ce serait opprimer les minorités
et opposer une barrière à tout progrès.
Enfin , tout gouvernement de majorité présente les élé-
mens suivans : V élection , la représentation , le mandat, la
délibération, le 1*0/6, la loi, V opposition. Or, ces conditions,
ne pouvant être remplies sans la liberté d'opinion, exigent
rigoureusement la libeitédc l'enseignement, qui n'est que
le corollaire et l'expression de la liberté d'o)5inion.
Mais il ne suffît pas de considérer les institutions d'après
la nature de leur principe, il faut aussi tenir compte des
temps qui en arrêtent ou en réclament l'application. ïl a été
une époque sans doute où l'on pouvait avec justice regar-
der les nations, ou du moins les masses, comme dan$ un état
de minorité; et dès lors le gouvernement, dans l'intérêt
même d'une liberté future , devait s'emparer de la direction
souveraine des intelligences, et ramener les doctrines à l'or-
dre par l'unité. Qui ne voit clairement qu'une semblable
puissance n'appartient plus aux gouverncmens modernes
de l'Europe civilisée?
Il n'y a plus aujourd'hui qu'un gouvernement possible
en France, le gouvernement des majorités. « L'heure est
» venue, dit M. Lucas, où les majorités, en regardant au-
» toui' d'elles , se tiouvent les plus capables ; en descendant
» en elles, se jugent les plus dignes; en se comptant , se
« voient les plus fortes ; et où , de l'absence du devoir d'o-
» béir, elles passent vite à la conscience du droit de gou-
»■ verner. »
Il faut donc , au siècle où nous sommes , que les gouvei-
nerncns , au lieu de s'en. épouvanter, « aillent tu fond de la
» doctrine dont vivent les partis, et autour de laquelle les
» masses se rallient. Si l'intérêt général s'y rencontre , il
» doit se résoudre à le servir, ou renoncer à le combattre.
)) Si l'intérè* u'v est point, les masses sont abusées; il ne
» faut que les éclairer . et frapper les partis dans leur i-e-
» nouvellement. Comnient? En les frappant dans leurs
» opinions : ce n'est que là qu'ils sont vulnérables; non pas
1) par le monopole , mais par la liberté , qui est une arme
» du pouvoir coiTime une arme d'opposition , et la seule
» dont le principe de la majorité, cui est celui do notre
» organisation sociale, légitime l'nsagj. »
La liberté d'enseignement est donc une conséquence ri-
goureuse des temps où ncus vivons et de la mauièi'C dont
" la constitution les a cuvis.'gén
fl6
LE SEMEUR.
Dans un prochain article , nous suivrons M. Lucas ,
1° dans l'examen du monopole et de la liberté d'enseigne-
ment , dans leurs rapports avec la nature de notre gouver-
nement; 2° dans la détermination du droit des trois pou-
voirs de la constitution sur la liberté d'enseignement;
3° dans l'étude du caractère nécessaire de tout enseignement
public; de celui qu'il présente et qu'il devrait cesser de
présenter en France; et 4° enfin, dans l'examen de l'ensei-
gnement considéré sous le rapport de la législation.
LE CHOLERA-MORBUS.
A M- BARTHÉLÉMY ,
EN RÉPONSE A LA XXl^ LIVRAISON DE LA NtMESlS.
I.
Dans la nui; ténébreuse où le monde s'endoit
Du sommeil sans espoir qui le mène à la mort,
Mon âme aussi cherchsil à souder le mystère
Qu'en vain la terre veut expliquer à la terre.
A travers l'ombre lourde et les coufuses voix
Que j'eutendais frémir, comme, au fond des grands bois,
Quand les arbres jaunis vont perdre leur couronne,
Chaque feuille répond au vent qui tourbillonne ,
Je marchais, trébuchant aux pierres des chemins.
Aux ronces des halliers m'eusanglaiitant les mains,
Cherchant le jour. Parfois, une étroite clairière
Rie laissait entrevoir un semblant de lumière;
Mais, par celle lueur pour un moment séduit.
Je retombais bieulôt dans la profonde nuit,
Courant sans avancer, écoulant sans comprendre.
Sur l'humide gazon où mon pied vint se rendre.
Soudain, dans ce dédale informe, et sans soutiens,
Je sentis d'autres pas, prédécesseurs des miens.
Ils marquaient un sentier dans les herbes foulées ;
Leur trac2 me sorlil de ces noires vallées.
Que bientôt, dans le fond, je vis comme un brouillard
Dontla surface épaisse engourdit le regard.
J'avançais lentement. Si mes yeux en arrière
Retournaient, aussitôt s'éclipsait la lumière ,
Et le pâle rayon qui m'arrivait d'en bas
Aveuglait de nouveau ma pensée et mes pas;
Et j'allais retomber dans ces llottans nuages
Qui roulaient jusqu'à moi leui s grondemens sauvage».
■ftlais un bras me soutint ; je gagnai la hauteur ;
Et ce sentier... c'était le sentier du Pasteur.
Là ses brebis paissaient loin de toute herbe amère,
Sous la Croix que le monde appelle une chimère,
Mais qui grandit sans cesse et bientôt, dans le ciel,
Se dressant comme un signe immense, universel,
Frappera les humains, confondus dans la poudre,
Du rayon de l'espoir ou du trait de la foudre.
Là jaillit une eau vive, une source d'amour,
Où rien d'impur ne tombe, où chacun, à son tour.
Puise, sans la tarir, secours, vie, allégresse.
Là plus de sombre nuit dont l'aile nous eppresie!
Mais dans les cieux sans voile une franche clarté,
Où passait devant moi l'auslère Vérité.
Elle était là, vivante, inflexible et divine :
Je voyais l'arbre humain, rongé dès la racine
Par ce monstre hideux, par ce ver colossal.
Le Péché, dont lout homme est le triste vassal,
Et qui, s'insinuaut de branchage en branchage.
Enlace l'arbre entier et flétrit son feuillage ;
Car il dévore tout ; son poison, c'est la Mort.
Salan-de ce replile aide le lojjg efibrt:
Au Péché qui se glisse il aplanit la voie.
Dérobe sa laideur , change ses pleurs en joie.
Et rugit de plaisir, quand il foule à ses pieds
Les feuilles et les fruits que la Mort a souillés.
Mais ''arbre cependant d'uu souffle tulélaire
Ressent incessamment l'amour ou la colère;
C:ir le Seigneur est là, sur lui versant des cieux
Une douce rosée et des jours gracieux ;
.\ux feux du saint amoiu' Il ileuritsa verdure,
Et du Péché qu'il dompte efl'oce la souillure.
Mais aussi quand Satan, l'archange révolté.
Le prince séducteur, est le seul écoulé,
Alors Dieu se relire, et son chariot de gloire
Part et laisse aprù.<î lui Toiiibre orageuse et noire.
Je ne pouvais compter tous les fléaux divers
Qui frappaient coup sur coup l'arbre de l'univers.
Ignorant de son sort, méconnaissant son juge.
Il élait là, le bras qui versa le déluge'
Les feux intérieurs que crachent les volcans
Volaient, s'entrechoquaient sous les gazons mouvans.
Comme de grands éclairs, les ravageurs du monde
Passaient rapidement dans celle nuit profonde.
Lâchant la bride entière à leurs coursiers de sang.
Entraînés par un bras invisible et puissant.
Des steppes d Orient aux mers occidentales,
Mille anges embouchaienl les trompettes fatales.
Et rendaient gloire à Dieu, le Très-Saint, le Très-Fort,
Qui fait germer la vie au milieu de la mort.
Mais le couple rusé, possesseur de la terre,
N'en accomplit pas moins son infernal mystère :
Satan et le Péché resleot là quand l'éclair
A donné le signal ; et les Esprits de l'air ,
Séducteurs acharnés, glissant dans les ténèbres,
Disposent leurs filets, frappent leurs coups funèbres.
Ce sont eux dont les mains, sous de mortelles fleurs,
Etouffent le remords qu'enfantaient les douleurs ;
Eux dont les chants de joie endorment la tristesse
Qui, s'élançant au ciel, y cherchait la sagesse.
Ils détournent les yeux du livre du salut.
Que Dieu fit dépluyer pour que toute âme y lût ;
Ils savent rendre sourds à la Bonne-Parole,
Qui crie avec amour : u Viens ! c'est moi qui console. » —
Ainsi se dévoilaient à mes yeux nos deslins.
Je descendais les temps, depuis les jours lointains,
Feui lilant jusqu'à nous l'histoire prophétique ,
Dont mon esprit voyait le tableau fantastique.
Sur l'Océan confus des âges amassés.
Dans le soulèvement de leu' s flots courroucés,
Qui semblaieut se livrer une lutte dernière.
Avant que le soleil dissipât leur poussière;
La vision encor fit monter de la nuit
Un géant dont les pieds ne faisaient aucun bruit ;
Et pourtant à grands bonds il franchissait l'espace,
Avec agilité saut-ant de place en place.
Du rocher primitif aux bords changeans des iner^.
De l'eau fraîche du fleuve au sable des déserts.
Mais un obscur silence enveloppait ses ailes ;
Son œil terne et glacé n'avait point d'étincelles ;
Et sous ses doigts de marbre, au moindre attoucheutent,
Tombait le feu vital, éteint subitement ;
Car ce triste porteur d'un funèbre message
Avait tout le corps pâle et froid comme notre âge.
Il arpentait ainsi notre globe effrayé ;
Puis, sur lui s'étendant, comme un arc rephé.
Et l'étreignant, d'en haut, d'une courbe infime.
Il semblait prolonger son horrible agonie
LE SEMEUR.
47
II.
Ce messager de mort, que rieu n'a désarmé.
Qui se meut dnns Ks airs comme unenmlne invisible,
Kl pas à ])as vers nous se dirige, impassible,
Vuel est-il doue? D'un nom l'a-l-on déjà uonnné?
AU ! ce nom est connu ' La terre, dans l'attente,
L'a répété cent fois de sa voix éclatante.
BAiiTHti.EMV, la tienne, en sons liarmouicux,
S'élevant avec force au-dcssiis de l'orage
Qui gronde autour de nous de rivage en rivage,
A prononcé tout liaut ce mot mystérieux.
Tu l'as conjuré même, et ton bras vers le pôle
Poussait du Choléra ia gigantesque épaule:
11 Qu'il passe, disais-tu, qu'il passe près de nous !
» Notre terre est sacrée, et nos cités célèbres
» Ne doivent pas sentir son souille de ténèbres.
» Qu'on réserve i. nos cœurs de plus illustres coups ! »
Mais, liélas ! je craius bien qu'uu long sillon bleuâtre
Sur cette Fi arce, objet de ton culte idolâtre,
N'apparaisse dans peu comme un cbeuiiu fatal
Où l'hôte que tu crains, s'ébattaut à son aise.
Des plaines de l'Alsace aux vergers de Falaise,
Dressera pour long-temps son lit orienta!.
La Liberté qui brise, en fureur, ses statues
Et s'insulte elle-même aux angles de nos rues ;
Ces fêtes du Soleil qu'on veut ressusciter ;
Ce peuple, plus que loi, puisqu'on le déifie ;
Ces systèmes prônés, creuse philosophie;
Cet orgueil de soi-même, ardent à s'agiter;
Ce culte de l'Honneur, du Plsisir, de la Gloire;
Sur la fière colonne, œ ivre de la victoire.
Une seconde fois Napoléon debout ;
D'un Biutus, d'un César la nouvelle espérance;
Non, rien de tout cela ne peut sauver la France !
L'homme ne sauve rien : il perd et corrompt tout.
Il est un Dieu-Sauveur! Mais la France orgueilleuse
S'en moque dès long-temps, avec sa voix lailku^e :
o Je suis reine, dit-elle, et j'instruis l'univers !
» Des songes du passé j'ai pénétré les voiles,
» Je calcule les lois que suivent les éoiles,
» Et de l'aulique Foi j'ai secoué les fers. »
Ah ! la foudie répond à ces vaines pensées!
Les fioles de douleur dans les airs sont versées.
Et l'ombre s'épaissit, — car Dieu s'est retiré. —
Loisque l'impur venin glacera tes entrailles,
O France I et que, siégeant sur tes hautes murailles,
L'agile mort pourra moissonner à ton gré
Les innombrables (ils dont tu te dis la mère ;
Lorsque, eu ces jours de deuil et de souffrance amère,
Apparaîtra siiudani dans lescieux sans couleurs
Celte verge de feu que des mains paternelles
Sembleront désigner à des enfaus rebelles ,
Alors, peut-être, ô France ! en essuyant te^^ileurs.
Tourneras-tu vers Dieu ta prière fervente.
Acte de repentir, et non pas d'épouvante!
C'est là, BiBTHÉLEHT, c'est là tout mon espoir.
Oui, la France, un beau jour, peut marcher la première;
Alais il faut que d'en haut lui vienne la lumière;
Car elle erre en aveugle et son ciel Bit bien noir.
Regarde le drapeau que pour elle j'arbore :
Aucun nom de mortel qui le souille ou l'honore !
Ni Grégoire-Hitdebrand, m Calvin, ni Luther,
Mais celui du Sauveur écrit à chaque page,
Au Livre dont la France avait perdu lusage,
Et qui sera pour elle un phare sur la mer.
En te parlant ainsi, je suis hardi sans doute.
De quel droit l'arrèté-je au miiiiu de ta roule ,
Comme un bourdon obscur qui poursuit les passans?
'J'u pourrais te venger! mais ta lourde massue,
Dans la foule où ton bms avec elle se rue.
Trouve assez d'autres buis pnur ses efforts puissans.
Elle m'écriserait ; d'un illustre adversaire
A peine cl'e a piqué le noble front naguère.
Mais moi, so'dat sans nom, je brave en paix ses coups ;
C* tu ne sais d'où vient cette voix indiscrète...
Ah ! si même toujours ignorant ma retraite,
A jamais séparés par les flots en courroux,
Ah ! oui, si tu voulais vers le Dieu que j'adore
Lever tes yeux lassés, et saluer l'aurore
Qui blauchit l'horizon du monde à son réveil, ■*
Nous saui ions, sans nous voir, nous aimer, nous comprendi e
Et, l'amour du Sauveur ré hauffant notre cendre,
N'ous relever ensemble après le long sommeil !
J. O.
LES TRAPPISTES DE LA MEILLERAY.
On lit dans le Breton, ']onraa\ de Nantes, à la date du i"
octobre :
« L'établissement d'une abbaye de trappistes, à La Meilleray
n'ayant jamais reçu d'autorisation légale, et cette maison pouvant'
daus les circonstauces présentes, devenir un foyer d'intri"ues con-
tre-révolutionnaires, l'autorité, en vertu d'un décret imp'erial qui
défend eu France l'établissement de communautés religieuses
d'hommes, a di'i en ordonner la dissolution. En conséquence
mercredi dernier, six cents hommes de Iroupeset de "endarmeriè
'ont cerné l'abbaye pour en opérer la visite et procéder à l'expul-
sion des frères. Les autorités chargées de ce soin avaient ordre
de le faire avec toute la circonspection possible,et étaient munies
de passeports pour être distribués à chaque frère, qui sera im-
iné.liatenient dirigé vers son pays. L'abbaye et toutes ses dépen-
dances étant la propriété, au moins apparente, du père abbé, les
ordres sont donués pour qu'on respecle les domestiques et 'ou-
vriers que le propriétaire a le droit d'avoir pour l'exploitation des
domaines , la dissolution de la congrégation religieuse étant le
teul et unique but de l'expédition.
uD'rprès les observations, un peu violentes, il faut le dire du
père abbé , un sursis a été accordé à l'exécution de l'ordre
donne. En attendant, toutes ks issues de cet immense étabhs-
'n'finh- T'*"' ^^ ^^"^ iroupe, et dans peu il faudra bien
Depuis lors nous avons appris q„e l'expulsion des trap-
pistes a ete effectuée. '^
Cet acte est une atteinte grave portée à la liberté reli
gieuse, et à ce titre nous ne saurions le passer sous silence •
car nous désirons que l'art. 3 de la Charte soit aussi vrai
pour les moines que pour tous les autres habitans de li
trance. jNous ne concevons pas qu'un décret impérial
puisse jamais restreindre le sens de cet article: car la même
Charte déclare, art. 70, que toutes les lois et ordonnances
en ce qu elles ont de contraire aujo dispositions adoptées
pour la reforme de la Charte, sont dès à présent et demeu-
rent annulées et abrogées. La liberté de conscience et de
culte ne saurait être limitée que dans ceux de ses effets qui
seraient contraires à l'ordre public, ou qui deviendraient
une occasion de troubles, comme cela a eu lieu à l'occasion
des processions de Marsoille. Mais dans le cas qui nous oc-
cupe, nous ne croyons pas qu'on puisse arguer de rien d«
semblable. Les ordres religieux n'enfreignent en aucune
manière les reglemeus de police, ne causent aucun désordre
public , aussi long-temps qu'ils demeurent dans l'enceinte
de leurs couvens pour suivre leurs pratiques, et pour s'oc-
cuper des intérêts de la communauté. Le pouvoir ne sau-
rait alors les inquiéter ni les dissoudre sans se rendre per-
sécuteur. Que SI l'on apprend ou si l'on soupçonne que des
moines s occupent de projets menaçaus pour la sûreté du
pays, on fasse des enquêtes et l'on procède a leur égard
selon que la loi le demande ; mais alors que ce soit à titre
de conspirateurs qu'on sévisse contre eux, et non comme
membres d une cpmmunauté religieuse prohibée par ua dé-
^^ !^-- -
^l8
LE SEMEi'R.
Cl et, impérial. Il se peut que le couvcuL de la Mcillcray soit
un fover d'intrigues politiques j nous n'eu serions point
étonnes. Mais en admettant même la chose comme pai l'ai-
lement certaine, nous dison.s que si l'autorité ne trouve
d'autre movun do faire cesser ce mal que de forcer les trap-
pistes il regagner leurs dcpartemsns en invoquant l'autorité
d'un décret antérieur à la Chaite, et qui leur défend ce que
celic-ci leur permet, il vaut encore mieux les laisser iiitri-
fjuer que de porter atteinte à la liberté des cultes. Aujour-
d'hui c'est au l)on sens, c'est surtout au véritable Christia-
nisme qu'il appartient de faire disparaître l'esprit monacal
elles iiistitutious (pi'il a produites. Tout ce que l'on peut
exiger légalement des ordres religieux, c'est qu''ils ne se
considèrent plus comme eu jouissance des privilèges qu'ils
possédaient avant la révolutija, et que ceux qui en font
partie satisfassent aux devoirs imposés à tous les citoyens.
Ce sera ensuite à eux de savoir si leur conscience leur per-
met de rester au milieu de r.ous, ou s'ils doivent aller cher-
cher une autre société au sein de laquelle ils puissent vivre
sans en faire partie, et sans lui rendre de services en échange
. de ceux qu'Us en recevront. JMais il y a loin de cet exil vo-
lontaire à l'expulsion forcée que viennent de subir les trap-
pistes de la Meiileray. C'est d'ailleurs fournir des prétextes
de mécontentement à un parti qui ne demande pas mieux
que d'en trouver. L'agence générale pour la défense de la
liberté religieuse, présidée par M. de La Mennais , vient
d'offrir à l'abbé de la Trappe de se charger de soutenir sa
cause. Nous ne saurions qu';;pprouver l'énergie qu'elle dé-
ploie pour la plus précieuse dos libertés; mais nous déplo-
rons l'esprit peu chrétien que respire sou manifeste.
MELANGES.
PiUET nu BILL DE BEFor.ME, EN Angletebee. — Le biU de
réforme a été rejeté par la chambre des lords, à 4' voix de
majorité: i58 lords ont voté pour son adoption, et igf)
contre. Nous sommas convaincue que lorsqu'une vérité a
pénétré dans les masses, il est impossible à un parti de
s'opposer long-temps à ses conséquences sociales : aussi, no
doutons-nouspas un instant qu'il n'en soit en définitive de ce
bill comme de celui sur rémancipatiou des catholiques : les
intérêts qui s'appuient sur les injustices légales et sur la cor-
iuption devront céder aux intérêts que protègent des consi-
dérations d'équité et de morale. En attendant il est à craindre
que des agitations graves ne résulteul en Angleterre du rejet
d'une mesure à laquelle s'attachaient tant d'espérances, que
lune des pétitions (fui eu demandaient l'adoption, avait près
de 280 pieds de Ion j;, tellement elle était couverte de signatu-
res. Nos moeurs (:o!itiques et notre caractère national ne
comportent pas les manifestations de l'opinion publique en
usage chez nos voisinsj mais il est d'un haut intérêt de
les étudier , comme fournissant des indications siir l'état
moral du peuple. C'est ainsi ((u'une réunion de l'associa-
tion politique de Birmingham, qui se compose de i5o,o lo
individus, a eu lieu, le 3 de ce mois, sur un terrain de douze
acres dans les faubourgs du nord de la ville. Le but de la
réunion était de demander à la chambre des lordj de sanc-
tiouîier la loi proposée. Il y avait 100,000 personnes assem-
blées, bannières déployées. Le président de l'assemblée ,
M. Attewood, prononça un discours éloquent, dans lequel
il reconnut que c'est an roi pcrsonnelleiucntplus qu'à tout
autre que la réforme sera due, et qu'il termina en disant : « Je
« vous eu supplie, découvrez vos têtes , levez les yeux vers
» le ciel, cil le Dieu juste gouverne et le ciel et la terre,
» et écriez-vous d'un seul co;ur et d'une seule voix : Dieu
» bénisse le roi! » En un moment toutes les tètes .furent
nues, tous les visages furent tournés vers le ciel , et cent
njille voix prononcèrent cette prière : « Dieu bénisse le
roi I n Le lord-chancelier a jugé ce fuit assez important pour
Àe raconter à la chambre des lords. Hcnreux les peuples
qui prient et les rois pour lesquels on prie I Les réformes
que l'on demande à Dieu, si elles sont utiles, ne peuvent
manquer d'être obtenues; car, en politi([ue comme en re-
]i(;ion, on j)eutdire dans le langage de l'apôtre : « Si Dieu
est pournouS;, qui sera contre nous? » (Rom. vni, 3i.)
ErHEMÉiuDES DE LA rf.ESSE' i-ériodique. — Il est assez
étrange de voir des journalistes s'imaginer qu'il faille d'au-
tres armes que la presse pour repouser les attaques de la
presse Nous avons vu cependant plus d'une fois des ré-
dacteurs de journaux appeler des confrères sur le terrain,
afiu de vider , l'épée à la main , des querelles qui avaient
commencé sur le papier. La semaine deiuièie encore , il
y a eu une rencontre entre le gérant de la Nouvelle France
et celui du Corsaire. Il n'est pas rare non plus de voir
des personnes attaquées injustement dans des feuilles pu-
bliques, croire»qu'e!les n'ont d'autre moyeu que le duel
pour sauver leu'r honneur, comme si la loi , en forçant les
journalistes à accueillir leur justification , ne leur assurait
pas le meilleur moyen de repousser la calomnie. Au surplus
est-il étonnant que de simples particuliers se laissent aller à
leur irrascibilité naturelle, quand ils voient des représen-
tans de la nation quitter le banc ministériel et la tribune
politique, pour se battre en champ clos ? Nous nous per-
mettrons de citer en exemple à nos confrères , la conduite
que vient de tenir, à la suite d'une provocation grossière ,
M. Boudinot, rédacteur du Phénix, journal périodique
qui se publie depuis iSaS, au milieu de la nation à demi-
sauvage des Chiroquois , dans l'Amérique du nord.
jM. Boudinot est lui-môme un Indien converti au Christia-
nisme; il a inventé les caractères de la langue chiroquoise,
et il se propose , au moyeu de son journal , de répandre
l'instruction et les lumières parmi ses compatriotes. Dans
son numéro du 12. août , il raconte que M. le colonel Nel-
son , commandant des troupes de la Géorgie, l'a menacé,
s'il continuait à publier des articles diffamatoires contre
l'état de Géorgie et les troupes qui sont à son service , de
le faire saisir, garrottera un arbre et fouetter d'importJince.
a Nous n'avons , que nous sachions , dit le journalite , dif-
» fumé ni l'état de Géorgie , ni ses troupes; si ou prét;iid
» cependant que nous l'avons fait , il nous semble que nous
» flageller est un mauvais moyen de convaincre le monde
» que nous sommes en faute. Ce n'est pas de cette manière
» qu'on établira leur innocence. Nous nous sommes pro-
» posé la vérité et nous nous la proposerons toujours. Si
i> M. le colonel Nelson est assuré que nous avons publié
» des articles calomnieux , il doit savoir sur quoi faire
» porter une accusation en calomnie. Quelle difnculté y a-
» t-il à prouver les mensonges dont on nous accuse? » Si
Ton devait juger de la civilisation relative des deux pays
uniquement par le cartel du journaliste parisien, et par
l'invitation précitée du journaliste chiroquois, en faveur
duquel faudiait-il prononcer?
Emancipation politique d'hommes de couleur libres. —
S. M. le roi de Suède vient d'accorder aux hommes de Cou-
leur libres de l'île Saiut-Barthélemy, l'une des Antilles , le
droit de pouvoir être élus membres du conseil et des couis
de justice, s'ils sont âgés au moins de 21 ans, et si, en outre,
ils sont indigènes ou naturalisés , munis de lettres de bour-
geoisie, propriétaires ou exerçant une industrie. Il déclare
qu'aucune exclusion légale ne pourra à l'avenir être pro-
noncée contre ses sujets libres , à quelque classe qu'ils ap-
partiennent, e^ que , dans les actes publics , on s'abstiendra
de donner la qualification d'homme de couleur libre. Le
conseil roval de Saint- Bartlielemv a arrêté que l'on con-
damnerait dorénavant ii une amende triple de celle en usage
1er blancs qui iusulleraienl ceux auxquels qu'on avait cou-
tume de donner ce nom , s'il était prouvé que la différence
de couleur ou de race avait été la cause de la querelle.
M. de Laborde a dit , avec autant d'esprit que de raison,
que s'il y a une aristocratie plus absurde que toutes les
autres, c'est l'aristocratie de la peau. On doit savoir gré
au gouvernement suédois de combattre les prétentions de
cette aristocratie, dans la petite île qui lui appartient. La
population totale de Saint-Barthélemv est de 8000 âmes ; il
y a sur ce nombre 4000 esclaves I — Dans la plupart des
Antilles .inglaises on vient aussi de publier une déclaration
qui .accorde aux noirs libres les mêmes droits et privilèges
qu'aux blancs.
Le Gérant, DLHAULT.
Imprimeria de Sellicle , lue des Jeûneurs, n. i^.
TOME 1". — \ 7.
19 OCTOBRE 1831.
SëMEI]
JOURNAL RELIGIEUX.
Politique, Philosophique et Littéraire
PARAISSANT TOUS LES ]\IERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Maiûi. XIII. 38.
On s'abonne au bureau du journal, rue Martel, n" ii , et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix: i5 fr. pour l'année
S fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année, i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
Lei lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affranchis.
REVUE POLITIQUE.
APPEL AUX H0M3IES DROITS ET ECLAIRES DES DIFFEREES PARTIS
POLITIQUES.
(IIP Article. — Le parti du présent. — Suite.)
Nous avoDS montré dans notre précédent «rticle qu'il ne
pouvait y avoir que deu\ moyens d'ordre public , la force
matérielle ou la foi religieuse. Or , comme il est évident
que l'immense majorité de la nation ne veut pas d'une force
matérielle, qui devrait être despotique et brutale pour nous
offrir de solides garanties, il ne reste plus que le deuxième
moyen que nous avons indiqué. La question peut donc se
réduire à ces termes : Si l'Evangile était généralement ré-
pandu parmi les Français, la devise des hommes du présent
serait-elle réalisée ? c'est-à-dire, aurions-nous l'ordre, la sta-
biUté, les intérêts matériels?
A l'entrée du sujet , nous trouvons deux difficultés pré-
cisément opposées : l'une, c'est que pour nos amis et pour
nous la question est tellement claire qu'elle semble n'avoir
pas bcsom de preuves ; l'autre , que pour les hommes
étrangers à nos croyances religieuses la question est telle-
ment obscure et nouvelle qu'il ftudiait , avant d'essayer de
la résoudre, développer tout le système évangélique. Con-
traints de choisir , il y aura moins d'inconvéniens , ce nous
semble, à dire trop pour les Chrétiens qu'à ne pas dire as-
sez pour les hommes du siècle , et nous pensons qu'il vaut
mieux répéter à nos amis ce qu'ils savent que de laisser
gnorcr au.x. autres ce qu'ds ne savent pas.
Signalons d'abord ua fait dont nous sommes plus affligés
que surpris , l'ignorance presque générale qui persiste à
confondre l'Evangile avec le Catholicisme , ou même avec
les formes extérieures du Culholicisme. Cette déplorable
confu:.ion est peut-être l'obstiicle le plus difficile à vaincre
pour le» serviteurs de Christ , qui veulent montrer l'heu-
leuïe influence que la religion chrétienne exercerait sur
nos destinées politiques. Toutes leurs apologies sont njal
comprises, et encore plus mal interprétées; leur langage
est traduit, ou plutôt travesti de la manière la plus étrange.
S'ils psrlentdelaRévélation, la plupart des lecteurs s'imagi-
nent aus.«itôt qu'on les entretien tde l'ultramontanisme. S'ils
affirment que les enseignemens de l'Ecriture devraient ob-
tenir une attention plus sérieuse, on se persuade qu'ils pré-
tendent imposer au dix-neuvième siècle les décrets des
Contiieset les bulles du Siège Piomain. Essaient-ils de prou-
ver que le Christianisme répandrait de nobles vertus dans
les ânies, et qu'il contribuerait puissamment à la prospérité
de 1 Etat , on se rappelle , avec le sourire sur les lèvTes,
quelques-uns de ses voisins, qui assistent régulièrement aux
offices religieux, et cjui n'en sont ni meilleurs pères de fli-
mille, ni hommes plus charitables, ni citoyens plus dévoués.
Manifestent-ils le désir de voir se rallnmer le flambeau de
la foi religieuse , on croit qu'ils veulent augmenter le bud-
get des cultes , multiplier les petits séminaires et rendre
aux processions leur antique splendeur. Osent-ils soutenir
que la religion chrétienne consoliderait la liberté , on leur
cite les inquisiteurs espagnols et don Miguel. En un mot ,
on transforme tout : le fond, c'est le culte; l'Evangile, c'est
le pape; les dogmes , c'est la messe; la piété , c'est l'hypo-
crisie; la foi , c'est le jésuitisme; et la substance de la reli-
gion , c'est le traitement du clergé. Voilà les tristes fruits
dont il faut accuser et le catholicisme qui n'a voulu parler
qu'aux sens extérieurs , et la philosophie moqueuse du dix-
huitième siècle!
Contre ce malheureux travestissement de tout ce qu'il y a
de plus auguste et de plus saint dans le monde , notre voix
ne saurait s'élever avec trop de force et d'énergie. Nous en
appelons à la bonne foi des cœurs honnêtes, aux lumières
des esprits sérieux; nous supplions tous les hommes quT
rougiraient d'être complices d'une iniquité flagrante , nous
les supplions de séparer enfin la cause de l'Evangile de
celle des formes extérieures du Catholicisme. Sachez bien
que ces deux causes ne sont pas seulement différentes , mais
complètement opposées l'une à l'autre ; car si le vrai Chris-
tianisme venait un jour à triompher, les superstitions et les
cérémonies romaines cesseraient aussitôt de jJeser sur la
France. Efforcez-vous de comprendre que la religion de
Jésus - Christ est tout autre chose que des pratiques maté-
rielles, des légendes et des bulles pontificales. Ne nous pari
plus de l'inquisition , du jésuitisme , des couvens , des
hypocrites, toutes choses qui n'ont pas plus de i
50
LE SEMEUR.
avec l'Evangile que n'en a la hideuse terreur de çp avec la
liberté. Il ne s'agit pas pour nous de refaii'e un sacerdoce
puissant, ni de redorer la tiare des évoques; nous nous in-
quiétons aussi peu c[ue vous, et peut-être moins, du dis-
crédit des pioccssions, des reliques, des pèlerinages et de
toutes Ifs foimes extérieures. Nous ne vous disons pas :
Retournez dans la vieille ornière du Catholicisme; mais nous
venons vous entretenir d'une religion qui nous révèle un
Dieu plein d'amour et de miséricorde, un Sauveur expirant
pour nous , portant nos péchés sur une croix de malédic-
tion , un Saint-Esprit régénérateur des âmes : doctrines
plus hautes que les plus grandes pensées des philosophes,
plus profondes que toute la sagesse des hommes , plus con-
solantes que toutes les joies de la famille et de l'amitié, plus
durables que la terre et les cieux.
Eh bien .' c'est de cet P^vang;le-là, et non point d'un
autre que nous demandons s'il réctliserait les besoins des
hommes du présent. Et d'abord, trouverions-nous en lui
des garanties d'ordre public ?
L'ordre exige avant tout que les lois soient obéies.
Quand la conduite des citoyens est illégale ou extra-légale ,
il y a désordre. La question doit donc être posée de la ma-
nière suivante : Est-ce que l'Évangile prescrit à ses disciples
l'obéissance aux lois? L'affirmative n'est pas douteuse. On
pourrait citer un grand nombre de passages formels de la
Bible, qui ordonnent d'obéir aux lois établies; et ce qui
distingue à cet égard la Parole de Dieu, comme l'a judi-
cieusement observé M. Necker , c'est qu'elle commande et
ne disserte point: quan-i on raisonne sui- l' obéissance , on
est déjà bien près de ne plus obéir.
Mais sans nous arrêter à la preuve biblique , nous ap-
pellerons suitout l'attention des lecteurs sur la preuve
d'expérience , cjui est en général mieux écoulée de nos
jours. Qu'on cherche dans l'histoire quels furent les sujets
les plus fidèles , les écrivains qui défendirent avec le plus de
persévérance les doctrines d'ordre public, les magistrats
qui les soutinrent avec le plus de fermeté , et l'on trouvera
des chrétiens. Sous les premiers empereurs, les apologistes
du Christianisme reprodiMsaient toujours, comme un de
leurs argumeas les plus solides , l'inaltérable obéissance de
leui-s coreligionnaires aux institutions de l'empire. Qu'on
aille s'enquérir sur tous les points du globe quels sont les
meilleurs citoyens, ceux qui donnent l'exemple de la sou-
mission aux lois , du respect pour les pouvoirs constitués, et
l'on trouvera encore des chrétiens. Nous pouriions en ap-
pelîr sans crainte au témoignage des hommes qui exercent
dehautes fonctions publiques en Angleterre , en Allemagne,
en Suisse, aux Etals-Unis. Ce n'est yioint parmi les véri-
tables serviteurs de Christ que les factieux auraient movcn
de soudoyer des artisans de Doubles et de discoïdes; ils ne
pourraient y recruter ni instrumens, ni séides, ni victimes.
Pour les Chrétiens, obéir aux lois est jslus qu'un devoir
c'est une obligation , et la conscience est en eux une iilus
forte garantie que pour d'autres le Code pénal. Ils portent
même l'obéissance jusqu'à un point que les hommes du
siècle auront peineà comprendre. Qu'il nous soit permis de
rapporter ici un fait qui semblera puéril peut-être, mais
qui ne l'est pas du tout dans le sujet qui nous occupe. Un
habitant d'une ville d'Ecosse a envoyé dernièrement au
magistrat du lieu deux ou trois livres stcrlings,en lui disant
qu'ayant obtenu la grâce de se convertir à l'Evangile, il se
croyait obligé de restituer à l'Etat une somme dont il l'avait
frustré par divers actes de contrebande vingt ans aupara-
vant. Et ce fait n'est pas une singularité, comme on le pour-
rait croire; quiconque est vraiment chrétien doit sentir
en lui qu'il agirait de même s'il était dans une position
semblable. Voilà l'obcissaiice aux lois, telle qu'on doit l'at-
tendre du Ch'istianisine.
Appliquez maintenant ces réflexions à l'état de choses
actuel. Dans un pays où les anciennes garanties d'ordre pu-
blic n'existent plus, où les baïonnettes délibèrent en pré-
sence de l'émeute qui gronde , où le glaive des lois est
émoussé,où, par l'effetde nombreuses révolutions, les pou-
voirs sont plus habitués à se mettre en défense que les mas-
ses à obéir, où les esprits enfin sont tourmentés de la fièvre
des innovations; dans un tel pays, demandez-vous si la foi
religieuse ne serait pas un moyen d'obéissance qui tiendrait
lieu de tous les autres; si elle n'opposerait pas les digues
les plus fortes à l'anarchie qui nous menace de toutes parts ;
SI les institutions et les autorités ne pourraient pas se re-
poser paisiblement derrière sa puissante sauvegarde. Hom-
mes du présent , apprenez à distinguer le véritable Évangile
de ce qui n'est pas lui; voyez tout ce qui vous entoure;
puis mettez la main sur la conscience , et décidez !
Et ce qu'il y a d'admirable, c'est que l'obéissance ordon-
née par l'Evangile n'est point de la servilité ni de l'abjection.
Pourquoi ? Par deux motifs : d'abord, parce que la religion
proclame aussi la dignité de l'homme, et qu'elle lui enseigne
à faire toutes choses volontairement comme en la présence
de Dieu. Celui-là estservile qui n'obéit que parce qu'il faut;
mais ne l'est point celui qui obéit parce qu'il sent qu'il le
doit. Entre le despotisme qui brise les volontés individuelles
par la terreur, et la religion qni les dirige par la conscience,
il y a un abîme. Aussi les chrétiens, en môme temps qu'ils
offrent le modèle d'une parfaite soumission aux lois établies,
montrent une mâle et noble indépendance; ils obéissent avec
dignité, parce qu'ils obéissent avec conviction. Ne cherchez
point parmi les fidèles des esclaves rampans , des âmes ab-
jectes; vous en trouverez partout ailleurs plutôt que chez
eux. L'autre motif, c'est que l'Évangile, tout en disant :
Obéissez aux puissances , dit aussi : Il vaut mieux obéir à
Dieu qu'aux hommes ; de sorte que la soumission des chré-
tiens s'arrête où commencent l'injustice et la tyrannie. Les
despotes ne s'accommoderaient pas de nous , car le crimo
ne nous va point, et ils préféreraient, à coup sûr, avtir
à faire avec ces vieux républicains qui ont changé de rôle et
de maximes. Toute l'histoire, depuis dix-huit siècles, n'est
qu'un long témoignage en faveur de cette observation. Qu'on
se rappelle les premiers chrétiens, les Vaudois du Piémont,
les disciples de la réforme , les membres de la Société des
Amis , les Moraves , toutes les sectes dissidentes de l'Angle-
terre et de la Suisse, toutes les communions religieuses des
États-Unis ; ils ont su à la fois obéir et résister: obéir à tout
ce qui était juste , résister à tout ce qui ne l'était pas. Mon-
trez-nous donc quelque part des citoyens qui réunissent
mieux ces deux grandes conditions, dont le besoin est si vi-
vement senti de nos jours : l'une de garantir l'ordre légal,
l'autre d'opposer une puissante barrière au despotisme I
Ce n'est pas tout : l'ordie exige , non-seulement qu'on
obéisse aux lois , mais encore que l'on sache pratiquer tous
ses devoirs politiques, et faire mèmede nobles sacrifices. Les
lois sont renfermées dans d'étroites limites pour les peines
qu'elles prononcent, et bien loin de pouvoir punir tout ce
qui blesse les intérêts généraux, elles en punissent à grand'-
jjcine la moindre partie. Ainsi les lois ne punissent pas l'in-
souciance qui laisse les affaires publiques aux mains des in-
tripans; l'égoïsme qui déchire la Société politique en lam-
beaux pour se faire un horizon à part; la vénalité, qui es-
compte ses opinions et ses actes au plus offrant; la lâcheté
qui, dans les circonstances difficiles, peut devenir criminelle
par peur; l'infraction du serment, qji ne laisse de garanties
ni aux hommes , ni aux choses. Il résulte de là que, les lois
fussent-elles obéies, il pourrait y avoir encore de graves dé-
sordres; et c'est ce qui explique notre position préca re et
afitéc pendant les quinze années de la restauration : on y
faisait, si l'on peut s'exprimer a'nsi , du trouble légal et du
LE SEMEUR.
51
desordre impunissable. D'ailleurs les lois, excepté à Sparte,
qui n'était, comme on l'a dit , qu'un grand couvent guer-
rier, les lois n'ont jamais pu commander l'abnégatioii , le
dévouement, le sacrifice de l'indix idualit.é au bien-être de la
chose publique ; elles répriment les délits, mais elles sont
impuissantes pour créer des vertus.
Or, tout ce qui manque, sous ces deux rapports, aux lo's
humaines, se trouve dans la loi religieuse. L'Evangile l'ait
plus que de prescrire le dévouement, il le donne. Un fidèle
se dévoue de la même manière qu'il croit, parce qu'il a en
lui l'Esprit de Dieu ; il est capable de renoncer à soi-même,
parce qu'eu réalité il ne s'appartient plus; il manifeste enfiu
son amour comme un arbre porte son fruit : ce n'est pas un
calcul , c'est un résultat nécessaire de sa foi religieuse. Nous
en attestons toutes les âmes chrétiennes : dès qu'elles ont été
converties à l'Évangile, n'ont-elles pas eu la force de résister
à l'égoïsme qui les avait dominées jusqu'alors? n'ont-elles
pas éprouvé le besoin de faire de généreux sacrifices, de se
dévouer pour le bien de tous, de s'oublier elles-mêmes pour
servir et leur Dieu, et leur Sauveur, et leur pays ? Ah I sans
doute , l'expérience le dit assez haut, si l'Évangile était rc-
jiandu dans les cœurs de tous les Français , nous ne serions
])as forcés de gémir à la vue de tant d'hommes indifiérens
au bien public, égoïstes, vendus au pouvoir, dévorés d'une
dpre ambition , qui compromettent chaque jour nos desti-
nées, qui brisent tous les liens de l'association politique, qui
soulèvent émeute après émeute, désordre après désordre,
et qui ne laissent debout qu'un seul sentiment, sentiment
terrible et amer : une défiance universelle des hommes, des
institutions et de l'avenir.
Nous voudrions en ce moment nous environner de ce col-
lège immense de témoins qui uniraient leui- voix à la nôtre
pour proclamer (jue l'Evangile a fait partout des citoyens
dévoués et généreux. L'héroïsme de Curtius s'effacerait de-
vant celui d'Howard • l'amour d'Aristide pour sa patrie pâ-
lirait devant l'amour de Vincent de Paule pour riiumanité.
Nous montrerions les chrétiens disposés à tous les sacrifices,
pleins de zèle et de grandeur d'âme dans toutes les calami-
tés nationales, s'efforçant de prévenir toutes les misères, de
corriger tous les vices , de secourir toutes les infortunes ,
descendant jusqu'au fond des cachots pour y porter des ver-
tus et des espérance-. Nous verrions les chrétiens maintenir
l'ordre public par leurs discours, par leurs écrits, par leurs
exemples, et surtout par leurs bienfaits; et nous serions
obligés de reconnaître qu'en tous lieux, en toutes choses,
dans tous les événemens, au milieu de toutes les causes de
troubles , les disciples de Jésus-Christ agissent en bons ci-
toyens, qu'ils se dévouent; qu'ils aiment, servent, protè-
gent les intérêts généraux et la prospérité de leur pays.
Hommes du présent, tel est le moyeu d'urdre que nous
venons vous offrir, moyen d'obéissance aux lois et de dé-
vouement social; il serait plus fort que la force publique; il
tiendrait lieu de la puissance matérielle que vous avez per-
due. Transformez, dans votre pensée, le plus grand nombre
des habitans de la B'rance en chrétiens (et nous le répétons,
il ne s'agit pas de pratiques extérieures , de sépulchres blan-
chis , mais de la vraie foi religieuse), transformez ces iudif-
férens, ces incrédules en disciples du Diegi-Snuveur, et vous
aurez un nouvel état de chose;, parce qu'il y aura des
iiOinnics nouvcatix. \ ous aurez l'obéissance aux lois au lieu
de l'insubordination, l'amour au lieu de l'égoïsme, la con-
fiance au lieu de la méfiance générale; c'est-à-dire, en moins
de mots, l'ordre au lieu du désordre. Hommes du présent,
vous nous répondrez peut-être : Mais il est impossible de
transformer les Français en chrétiens I Impossible! Et pour-
quoi? Y a-t-11 en France, d'autres cœurs et d'autres âmes.
qu'eu Ecosse et aux Étals-Unis ? Il est contradictolie de dé-
clarer à priori qu'une chose est impossible , quand elle se
montre ailleurs comme une réalité vivante. Du reste, nous
examinerons, et avant peu, cette objection ;il ne sera pas diffi-
cile de prouver combien elle e^t fausse et vide. Pour le mo-
ment, nous ne pouvons que la repousser sans y répondre.
Notre principal but était d'établir que l'Evangile serait le
meilleur moyeu d'ordre public, et nous l'avons fait. Il ga-
rantirait également les deux autres besoins de l'époque pré-
sente, la stabilité et les intérêts matériels. On nous permet-
tra de n'exposer ici qu'un petit nombre de vues sommaires
sur ces importantes questions ; pour les développer, il fau-
drait écrire un volume.
La sialilitc , soit dans les institutions, soit pour les hom-
mes du pouvoir, dépend d'une autre stabilité plus haute ,
qui doit se trouver dans les mœurs et dans les opinions. Si
les individus ne possèdent pas des principes fixes de mo-
rjle, s'ils changent copstamment de doctrines politiques,
l'éd.fice même de la société n'a rien destable ni d'assuré.
Or, s'il y a dans le niotide un fait évident, c'est que
l'Evangile donne à ceux qui le reçoivent des maximes fixe^
et immuables de droit, de justice et de vertu. La moralité
d'un chrétien ne se construit pas au jour le jour; elle ne
dépend pas d'une bataille gagnée ou perdue, ni des succès
remportés dans une affaire do patriotisme. Elle est appuyée
sur des principes supérieurs , sur des règles indépendantes
de la diversité des époques, du triomphe d'une faction ou
de tout autre cause. Ce que veut un chrétien , il le veut
toujours et partout; il n'attend pas un 18 brumaire pour se
réconcilier avec les doctrines du pouvoir, ni un 29 juillet
pour afficher du patriotisme. Quelle que soit la différence
des gouvernemens et la mobihté de l'oplulon, il réclame
fortement ce qu'il croit utile, et il repousse avec non moins
d'énergie ce qu'il croit mauvais. La Grande-Bretagne nous
en offre un mémorable exemple dans la question de la
Traite des Noirs. Contre cet odieux trafic la voix des chré-
tiens fut la première à s'élever, et elle ne cessa point de se
faire entendre , malgré d'Injurieuses et menaçantes cla-
nieurs, jusqu'à ce qu'elle eût gagné sa noble cause. Pendant
l'espace de plus de trente ans , au milieu de perpétuelles
vicissitudes et de changemens inouïs dans les annales des
peuples , tandis que tout se bouleversait autour d'eux, que
Il France créait dix constitutions, et que l'Europe entière
était remuée jusque dans ses entrailles, les serviteurs de
Christ demeurèrent inébranlables dans la question d'huma-
nité qu'ils soutenaient, et leur persévérance fut couronnée
enfin d'une victoire éclatante. Nous avons choisi cet exemple
entre beaucoup d'autres du même genre; et si l'on étudiait
avec attention l'histoire de l'Angleterre, de l'Allemagne
ou de l'Amérique septentrionale, on ne tarderait pas à se
convaincre que la stabilité des institutions dans ces divers
pavs tient à la stabilité des principes de morale , qui ont
eux-mêmes leur source dans la foi religieuse.
Ce que nous disons des maximes de conscience, on doit
le dire également des idées de l'esprit: la religion leur im-
prime un caractère de durée et de fixité. L'inconstance
perpétuelle des opinions est une véritable maladie; c'est la
(lèvre ou l'ivresse de l'âme. Ellenait et se développe quand
la raison s'est long-temps nourrie d'ellç-nième sans pouvoir
so rassasier , quand le cœur est vide , quand les passions ne
trouvent plus de joies autour d'elles , parce qu'elles les ont
épuisées , quand tout l'homme enfin s'ennuie. Pour un être
tombé dans ce marasme d'une extrême civilisation , les idées
n'ont plus d'autre valeur que celle d'être neuves, et le
changement est la seule jouissance qu'il soit encore capable
de sentir. Mais donnez à sa raison la solide nourriture des
croyances religieuses; remplissez son cœur d'un ..rdent
amour envers Dieu et envers les hommes; retranthez ou
corrigez ses passions, eu leur proposant un but plus noble
et de plijs hauKzs espérances; cet homme n'éprouvera plus
52
LE SEMEUR.
d'ennui, son âme ne sera plus malade, et ses opinions ces-
seront d'être mobiles et inconstantes. Lorsque l'on con-
temple au-dedans de soi l'image de Dieu, toujours la même
et toujours nouvelle , selon l'expression de St-Augustin , il
_. touj . , • 1 ,
y a de la fisité dans les pensées , et l'esprit s assied dans son
repos.
On appliquera facilement ce qui précède à notre situa-
tion présente. Un député disait naguère, du haut de la
tribune, qu'en France les institutions et les pouvoirs sont
posés en l'air; la raison en est simple , c'est que les opinions
et les mœurs n'ont elles-mêmes aucun fondement solide.
Cherchez ce fondement dans la foi religieusej enseignez aux
Français à puiser dans l'Évangile des maximes perma-
nentes, des sentimens durables, et vous obtiendrez celte
stabilité que tous les hommes sages désirent, et pour la-
quelle on n'a pu former jusqu'à ce jour que des vœux
inipuissans.
Enfin, quant aux intérêts matériels, ils prospèrent avec
l'ordre et la stabilité. Si donc on réalise parmi nous ces
deux dernières conditions , la première s'en suivra naturel-
lement. Les intérêts ont été compromis depuis la révolution
de juillet, parce qu'ils se sont trouvés en butte au danger
sans cesse renaissant des émeutes. Détruisez ces ca\ises de
souffrance parle moyen que nous avons indiqué, et vous
verrez bientôt refleurir les établissemens d'agriculture et de
commerce, les exploitations, les entreprises lointaines; et
vous rendrez à tous les genres d'industrie l'activité qu'ils
ont perdue.
Ces résultats paraissent encore plus évidcns , lorsqu'on
réfléchit à l'utile influence que Tf^vangile pourrait avoir
sur les hommes qui font travailler et sur ceux qui tra-
vaillent. Des milliers de faits ont constaté que les Chré-
tiens, quelque profession qu'ils exercent, y prospèrent or-
dinairement, parce qu'ils apportent dans leurs affaires un
esprit d'ordre, des habitudes laborieuses, une stricte éco-
nomie, beaucoup de bonne foi, et cpa'ils inspirent par là
une entière confiance. On cite en Angleterre les riches
établissemens des membres de la secte des Amis, et en
Allemagne ceux des Frères Moraves. La source des succès
qu'ils ont obtenus est dans leurs vertus chrétiennes, et ils
auraient moins réussi , quelque étrange que puisse paraître
ce fait, surtout aux Saint Simoniens qui accusent avec
tantd'ipnorance ou de mauvaise foi le Christianisme d'être
ennemi du travail, ils auraient moins réussi dans les en-
treprises du monde, s'ils avaient été moins religieux. Pour
les classes ouvrières, l'Évangile éloignerait les causes de
leur malaise, eu leur inspirant des habitudes d'ordre , d'é-
conomie et de prévoyance. Et comme les intérêts généraux
d'un pays se composent de l'ens-^mble des intérêts particu.
liers il est clair que la religion chrétienne favoriserait daiij
toutes ses parties le développement de la prospérité natio-
nale.
Ainsi, tout pourrait être réalisé par le moyen de l'Evan-
gile, l'ordre, la stabihté, les intérêts matériels. Hommes
du présent, pesez nos motifs, examinez nos preuves, et
accordez-leur la sérieuse attention qu'elles doivent obtenir.
Nous avons invoqué sur chaque point le témoignage de
l'expérience, et l'expérience a plaidé pour nous. Rappelons
encore une parole de l'illustre Washington, qui déclara
solennellement, quelques heui es avant de mourir, qu'il re-
gardait le Christianisme comme la base essentielle de la li-
berté et de la prospérité de son pays.
Vous repoussez avec une juste indignation le despotisme
Eous ciuelque forme qu'il essaie de reparaître ; vous ne
voulez plus d'un Code pénal sanguinaire ou de baïonnettes
inexorables; mais songez-y bien , hommes du présent, vous
serez forcés de revenir tôt ou tard au despotisme, et vous
l'accueillerez môme comme un sauveur , si vous persistez à
ne pas chercher dans la foi religieuse le moyen d'ordre
qui vous manque , et les garanties qui sont indispensables
au bien-être de la société. Vos orateurs les plus habiles
n'ont pas craint de le proclaraci' hautement dans une dis-
cussion récente; ils vous ont dit que l'anarchie est à nos
portes , qu'elle y frappe , qu'elle menace de tout envahir ;
et qu'est-ce que l'anarchie, sinon l'avant-coureur d'un gou-
vernement absolu ?
Vous reconnaîtrez, hélas I trop lard peut-être , qu'un
peuple sans foi religieuse n'est fait que pour être esclave.
Vous verrez trop tard cpie l'Evangile , c'est la liberté même,
et que, hors de l'Evangile , il faut tomber sous la tyrannie
ou dans les effrovables déchircmens de Buenos-Ayres. Et
alors, de même f[ue Dieu fit autrefois sortir des forêts de
la Scandinavie des hordes innombrables de barbares pour
subjuguer l'empire ronrain , cadavre impur dont l'allifisme
dispersait les lambeaux; de même qu'il rassembla les secta-
teurs de Mahomet sous les murs de Constantinople , c[ni
n'avait su faire du Christianisme qu'une sanglante arène de
guerres civiles; Dieu susciterait aussi je ne sais quelle race
d'hommes, je ne sais quel concpiéraiit, pour soumettre à
la loi de l'épée une nation qui n'aurait pas voulu se sou-
mettre à sa loi d'amour , et l'on écrirait sur le front des-
honoré de ce peuple : Esclave, pAncE qu'il ne devint
PAS CHRÉTIEN.
Hommes du présent , détournez ces tristes prévisions;
embrassez par la foi l'Evangile de Jésus-Christ, et que nous
puissions dire, en nous appuyant sur des promesses qui ne
passeront point: Dieu protège la Fbance!
LE PRiSOi\i\SER DE BICETRE.
Nous empruntons à l'uu des derniers numéros du Globe
Je récit suivant :
« Un père de famille sans ressources , sans pain chez lui , sort
avec un de ses enfans pour aller chcrciu'r de l'ouvrage , et n'en
trouve pas. Son enfant a faim. Le père, les larmes aux yeux, de-
mande pour lui un peu de bouillon à un Uaileur; il est refusé.
Sa lèle s'égare : il entre cliez uu resiauiateur , et y dérobe lia
couvert.
a Arrclé pour ce délit, il est traduit en cour d'assises ; le délit
est cousiant, le jury le déclaie en son âaie et conscience. La cour
fait l'application de la loi, ol, attendu quo le délit a eu lieuà une
heuie de nuit, le père de f.ini lie e't condamné à plusieurs années
de prison et à l'exposition. Ainsi l'a voulu l'art. 3S6 du Code
pénal ; ainsi le prescrit la loi écrite, loi bioete qui ne sait que flé-
trir et luer.
«Coiuluità Bicêtrcjeté au milieu d liourmes infortunés comme
lui, mais qui , sous le poids de leur dépravation ou de la flédis-
sure qui les a fiappés, pour la plupart ont à jamais reuoucé à la
société, et fout de leur prison uiio école do corruption, A..., du
sein de toute celle dégradation, se i oidil contre le désespoir , et
tiouvela force de se relever. Bientôt son inlelligeuce et l'éléva-
tion de ses seulimens sont remarqués des chefs de la prison , et
aujourd'hui A..., revêtu de leur confiance, exerce à Bicèire d'im-
portantes fondions.
» Nous avons so;;; les yeux une leltie d'A... et un travail fait
par lui sur le Code pénal. Cetio i-'trc «l ce travail soni«di'ÇS?és
à M. Dccourdemanche , avocat , cpii nous les a confiés quelques
jours, en nous autorisant, comme il y éliiit lui-même autorisé par
A... , à qu: Il en avait fait la demande, à livrer à l.i publicité ce
quil nous pardîlrait utile d'extiairc do sa lettre ou de son
tiavail.
n Avant tout, nous éprouvons le besoin de bien préorèer le mo-
tif qui nous anime ici. Nous ne cherchons nullement à faire un de
ces actes qu'on appelle d'opposition; notre pensée est même bien
moins encore d'appeler sur A... l'atleulicn publique et l'intérêt
du gouvernement , que de piouver par un c\einplo frap^ ant à
LE SEMEUR.
53
qtitlloj oxlrémilés un Iioniine lioniièle et capable peut se trouver
réduit dans rorga:iis:ilion actuelle de la sccicié , eld'ouviir les
yeux de tous les hommes généreux sur un ordre de clioscs où les
dix-neuf viiiglièines de la population sont dcïliérités de moralilé,
d'inslruclion et de bien-cire.
)i Nuus avons trouvé dans toute l'existence de cet homme et
dans sa condamnation de liantes licnns morales, auxquelles nous
avons vivement désiré pouvoir donner de la publicité. En con-
sentant à ce désir, A... a fourni une preuve nouvelle de l'élévation
de ses sentimcDS.
» Nous laissons parler .\ ...
« iSé de parcus obscurs , dès l'âge de dix ans je fus obligé do
11 travailler pour subvenir à n.es besuins, et à cet âge au5si je me
1) trouvai abandonne à moi-même , sans autre guide qu'une âme
<i ardente et une im.nginalion des plus exaltées.
m Dans ma plus tendre enfance , je portais la dévotion jus-
» qu'à pratiquer des austérités au-dessus de mes foi ces. Dans un
1' âge plus avancé, jaloux de m insli uire, j ai acquis par mon pro-
» pre instinct le peu de couaîi-'Sances que je possède. Militaire à
» l'âge de dix-sept ans et demi, j'ai déployé dani les campagnes
>i que j ai faites la fougue de mou caractère, cl les cica triées que
» je porte en sont la preuve la plus évidente, indépendamment
M des pièces qui viennent à l'appui de mes asscrtiors. »
M Réformé lie l'état militaire , puis de la garde nationale ysour
cause d'épilepsie. A... se maria tt devint père :
« Mais peu de temps après celle union , et par suite d'événe-
11 mens au-dessus de la prévoyance humaine , le bonheur s'est
11 enfui de nous pour ne revenir j;imai-. Cependant, je faisais lout
» ce qui dépendait de moi pour rendre notre silualion moins
» douloureuse , et à cet égard j ai fait i'abnéî,atiou la plus cora-
il plète de mon amour-piopre. C est ainsi qu'on m'a vu coopérer
11 successivement à la rédaclion d'un dictionnaire pour servir â
» l'inteiligence des auteurs grecs et latins , et Iravadler jour et
» nuit au pont des Invalides. J'ai publié la relation d un voyage
» autour du monde , et travadlé sur les ports au chargement des
» bateaux. J'ai fait un traité d'asti oiiomie . un essai sur les hié-
» roglypbes et l'explication historique et allégorique delà fable,
» et fabriqué des boucles à chapeaux...
» Ne croyez pas, monsieur, que mon inlenlion soit de chercher
» à me rendre intéressant en me présentant comme une victime
1) de l'égarement de mes juges -, non , je reconnais la ju>tice de
11 non condamnation sous le rapport de la culpabilité' ; mais, sous
j> celui de la pénalité, l'arrêt qui me frappe dépasse , selon moi ,
Il les limites d'une lépression bien entendue...
» J'ai à Bicêtre une place qui me mcl à même de soulager un
» peu mon enfant et sa mère, et par les productions de mon faible
» génie je cherche à me créer d'autres ressources pour adoucir
» la position de ces deux êtres infortunés. Je sollicile à ce sujet
» l'examen le plus sévère; je ne le redoute pas, monsieur, veuil-
i> lez le croire ; je me relève à mes propres yeux par l'emploi que
>i je fais de mes ressources...
u Je ne souffre pas do la peite de ma libefté par la privation
» des plaisirs dont elle est cause, mais birn pour l'action hon-
)i teuse qui me l'a motivée. Je sais très-bien que nulle action ne
a me rendra l'estime des gens de bien , et cependant je persiste à
Il tenir une conduite digne d'éloges ; toutes mes souffrances seront
Il perdues cependant ; personne ne croira à mon retour à l'hon-
11 neur ; cette société, au nom do laquelle on m'a flétri ,ne me
» tiendra aucun compte de mon repentir , et cependant je per-
■X sitle à faire de bonnes actions. »
Qui ne se sent ému à la lecture de ce fait I Et certes ce
n'est pas le sea! cxcmpla que nous trouverions dans nos
prisons , d'êtres doues d'intelligence, de savoir et Eicnic
d'une grande énergie morale , que l'abandon d'une société
égo'i'ste et corrompue, joint à la tentation du plus pressant
des besoins, a jiortés à violer la loi morte des codes en même
temps que la loi de leur conscience , devenue aussi une loi
morte, une simple barrière, depuis que l'amour et la
crainte filiale de Dieii n'Ii.ibitent plus le cœur de l'honimc.
Le malheur d'A... excite aussi notre profonde sympathie,
et, pour notre part, nous remercions le Globe d'avoir ré-
vélé ce fait entre tant d'autres du même genre, cjui tendent
non-seulement à provoquer la refonte de nos institutions
pénales , mais aussi à montrer au monde qu'il y a une dis-
tance moins grande qu'il ne le pense entre lui et les malheu-
reux qu'il repousse de sou sein avec crainte et indignation.
Mais nos réflexions à ce triste spectacle sont autres que celles
du Globe. Elles ne s'arrêtent pas à l'imperfection de notre
état social j elles nous portent jusqu'à la source de tous nos
maux, notre misère morale et notre irréligion. Que la vue
d'A... nous reporte tous sur nous-mêmes et nous conduise
à nous demander combien il y en a parmi nous qui, ,iban-
donncs aux seuls freins de la crainte des lois humaines et du
sentiment de l'honneur, eussent été retenus aussi long-
temps que cet infortuné dans le sentier de la probité? Com-
bien eussent consenti h. subir les hiiUiilialions qu'il a subies I
Quelques-uns, peut-être le plus petit nombre, eussent en-
core hésité quelque temps entre la faim et le déshonneur.
Mais qui oserait répondre qu'il eut, par ses seules forces
morales, résisté à toutes les tentations d'une position désespé-
rée? Qui ? Celui qui, aimant Dieu par dessus tout, s'est dévoué
à lui tout entier, et qui pratique sa loi parce qu'il a appris à
la trouver bonne et qu'elle est en lui une loi vivante. Or, le
seul moyen de passer de la crainte servile à l'amour de la
loi, c'est d'avoir foi à l'Evangile, à cette bonne nouvelle
de réconciliation et d'amour que Jésr.s-Christ a apportée
aux hommes. Laissoiis-là tout notre faux honneur, qui n'est
que la crainte du monde, toute cette estime de nous-mêmes,
d'autant plus grande que nous nous connaissons moins.
Ecoutons notre conscience qui nous accuse, écoutons la Pa-
role divine se joindre à cette vois plus ou moins affiiblie, et
chargés du fardeau de notre fausse vertu et de notre misère
morale , allons le déposer sans en rien garder au pied de la
Croix. Là nous trouverons un soulagement jusqu'alors in-
connu pour nous, une joie , un amour, une puissance qui
nous feront vaincre toutes les tentations et accomplir une
loi que nous aimerons , qui se sera ideiitifiée avec nous, une
loi bien autrement étendue que la loi des Codes et que celle
de l'honneur, et qui cependant se résume tout entière dans
ces mots : Tu aimeiîas le Seigneur ton Dieu de tout to'i
cœur, de toute ton dnie et de toute ta pensée, et ton prochain
comme toiménie.
Au reste, nous gémissons avec le Globe sur cette popula-
tion immense qui, deshéritée de moralité , d'instruction et
de hicn-étre , fournit surtout aux. bagnes et aux prisons leurs
malheureuses recrues. Mais ce ne seront ui les leçon.s de nos
savans, ni les prédications saint-simoniennes, qui la ramè-
r.eront à une lumière salutaire et à la moralité. L'homme
ne suffit pas à l'homme. Aujourd'hui on doit en être pSus
convaincu que jamais.
LE CnRISTIAMSME AUBAIT-IL SUCCOMBE SOUS LES COUPS DE
LA PHILOSOPHIE?
Vous avez mille fois oui dire que le Christianisme est-
passé. Voilà une assertion qui serait bien grave, si elle était
aussi fcmdée qu'elle est répandue. Ou la répète , on l'im-
prime tous les jours ; elle circule dans les conversations et
dans les livres j on la donne comme une sorte d'axiome, ou
comme un fait démontré, au-dessus du doute et presque de
l'examen. Demandez-vous ce qui la rend si incontestable et
si évidente , on vous répond que le Christianisme a perdu
la foi des peuples, surtout celle des classes éclairées, et qu'il
ne saurait la recouvrer j que sou principe et sa force sont
épuisés j que ce qui convenait à l'humanité dans son enfance
ne lui convient plus à son âge de force et de sagesse ; que
lorsqu'un dogme, une opinion quelconque, après avoir
régné , sont une fois dépouillés de leur empire , ils ne le
rcssiisissent plus^ que le passé ne peut revivre, etc., ctc.
54
LE SEMEUR.
--^&ttrtcms ces apophtegnres de ia sagesse du siècle , il y
aurait beaucoup à dire j nous nous bornerons, quant à pré-
sent, à quelques courtes observations,
Le Christianisme, dit-on , a été frappé mortellement; il
tombe pour ne plus se relever. Voyons. Los bases sur les-
quelles il repose ont-elles été renversées par le dix-buitième
siècle, ont-elles été même ébranlées? Ses preuves histori-
ques et morales ne restent-elles pas intactes? On refuse ou,
si vous voulez, on dédaigne d'en tenir compte : voilà tout ;
elles n'en existent pas moins. Les éluder , les tourner , dé-
clarer avec une haute légèreté, s^ns examen consciencieux,
sans étude sérieuse, qu'elles ne valent pas d'être prises
en considération, ce n'est point les détruire; et il n'est
pas une des atUques dirigées contre l'Evangile qui n'ait été
victorieusement repoussée : aussi voit-on fréquemment des
hommes graves , qu'une heureuse circonstance conduit à
considérer de plus près le Livre divin , s'étonner des pré-
ventions de la science et de l'oubli où elle le laisse, et sortir
des rangs de ses adversaires pour se placer parmi ses disci-
ples et SCS défenseurs.
Le Christianisme est épuisé. Voyons encore et jugeons.
Ne satisfait-il plus aux besoins de l'homme sous son ti'iple
aspect d'être moral , d'être social et d'être immortel ? A
vrai dire, ce n'est qu'à l'égard de son influence sociale qu'on
l'accuse d'insuffisance ou d'épuisement. Nous convenons
qu'il s'occupe plus de l'être moral et de l'être immortel
que de l'être social. Ce n'est, il est vrai, qu'indirectement,
en agisssant sur les croyances et sur les mœurs , qu'il agit
sur les institutions. Cependant, même sous ce dernier rap-
port , sa puissance régénératrice est immense ; il a déjà
beaucoup fait, ses ennemis le reconnaissent comme ses amis,
et il n'a pas produit encore la dixième partie du bien qu'il
promet au monde , et qui découle naturellement de ses
principes et, de ses doctrines. 11 contribuera d'autant plus
sûrement et plus activement au perfectionnement social ,
qu'il restera davantage religion, et qu'on n'essaiera pas d'en
faiie autre chose.
l^e Christianisme est dépassé. Qu'est-ce a dire? Quelles
idées, quelles institutions sont en avant de lui? Le seul re-
proche qu'on lui adresse , celui de nepoint se mêler direc-
tement au mouvement politique et industriel , dont pour-
tant , à bien des égards , il est médiatement le mobile et le
régulateur, fait une de ses principales gloires. Dans sa mar-
che ascendante , malgré les lumières qu'il acquiert et les
l'orces extérieures qu'd s'appropie , l'homme n'est-il pas
toujours homme? sa nature, son état moral, ses obligatious,
ses rapports avec Dieu et avec le monde invisible ne
lestent-ils pas toujours les mêmes? Ce qui est vérité pour
lui en un temps , ne l'est-il pas en tout temps? La doctrine
(rui vient lui révéler , d'une manière à la fois si liante et si
^imple, son origine et sa destinée, lui annoncer sa chute et
sa rédemption, est et sera constamment nouvelle, parce que
constamment elle répondra aux besoins, aux vœux de son
âme, à tous les instincts de sa nature morale. La conscience
du penre humain témoigne hautement que le Ciiristianisnie
n'est ni vieilli, ni dépassé.
Mais il est un fiit positif, dit-on, le déclin , le dépérisse-
ment de la foi , l'invasion du scepticisme dans l'Egljse.
N'est-ce pas une preuve du déclin du CiiJ'istiaiùsmc îr.i-
même , un signe du dépérissement de sou prnicipc vital ,
un svmptômo de sa chuie prochaine ? Est-il possible d'a-
\oucr le fait et de nier la conséquence ? Oui , sans doute ,
car l'irruption du scepticisme dans les contrées chrétiennes
ii'a'pas CM pour cause la caducité du Christianisme , l'épui-
sement de son principe et de sa force, l'insuffisance actuelle
de ses doctrines ou de ses preuves, et ne saurait par consé-
quent être considérée comme l'avant-coureur de sa chute.
Cette crise générale a eu une autre origine , et aura une
auti-e fin. Le caractère du dix-huitième siècle est sa lutte
contre le despotisme intellectuel et politique; son grand
travail, comme sa principale mission , fut la démolition de
l'ordre social ancien , l'affranchissement de la conscience,
de la pensée et de l'homme, le triomphe des idées de liberté
et d'égalité : ce fut, mais sous ce rapport seulement , de
continuer et de consommer l'œuvre qu'avait commencée .
au seizième siècle , la réformatiou religieuse. La lutte s'en-
gagea contre l'Eglise et contre le Christianisme , non pas
que l'un et l'autre fussent réellement en cause, mais parce
cju'ils se rencontrèrent comme <"es obstacles sur la route où
l'on se précipitait. Partout l'Eglise s'était alliée avec l'État
ou se l'était assimilé; partout elle s'attribuait et exerçait un
droit de contrôle plus ou moins étendu sur la pensée et sur
la presse; le Christianisme, contre l'esprit de son institution
et la parole de son Fondateur, avait été travesti en puis-
sance politique. Les idées nouvelles et leurs propagateurs
eurent donc l'Eglise pour premier adversaire. Dans les pays
catholiques, l'attaque fut plus violente, plus universelle, et
se montra plus hostile ,ui Christianisme , parce que là le
Christianisme et l'Eglise semblaient faire cause commune ,
s'offraient comme n'étant qu'un, et repoussaient complète-
ment l'esprit novateur, sans enlendi'e à aucune transaction
avec lui. Dans les contrées où l'autorité de la Bible avait
pris la place de l'autorité de l'Eglise romaine , le combat
fut moins long, moins acerbe, et présenta moins de danger.
Tout n'y était pas en question ; il y avait, à plusieurs égards,
de l'affinité entre l'esprit nouveau et l'esprit ancien. On y
sépara davantage la cause de l'Eglise de celle du Christia-
nisme. L'Eglise elle-même ne prétendait pas dominer aussi
exclusivement la pensée ; elle se sentait moins intéressée ,
et portait par suite moins d'acharnement à arrêter la dissé-
mination des principes de liberté. Ce dernier mot était déjà
depuis long-temps inscrit sur sa bannière.
Si l'esprit de liberté , en se répandant, parut étouffer
l'esprit religieux, c'est que, à cette époque , la liberté était
le besoin dominant , et que la religion , telle qu'elle s'était
constituée, la vit en ennemie et lui fit partout résistance ;
c'est que l'œuvre du dix-huitième siècle était de fonder, non
la religion, mais !a liberté, et que sa tendance exclusive le
portail à refouler tout ce qui s'opposait à lui, bon ou mau-
vais , pour atteindre promptement son but. Il se déclara
incrédule, matcrialisto , athée, parce qu'il crut naccssaire ,
dans l'état des choses, de rompre avec le ciel pour conqué-
rir la terre ; il s'attaqua à la religion , parce que la religion
que ce siècle avait sous les yeux oubliait que le règne du
Christ n'est pas de ce monde. Nul doute que le philoso-
phisme de ce temps ne se fût aussi attaqué aux vérités es-
sentielles du Christianisme, s'il les eût connues ; car les sa-
crifices qu'elles imposent à l'orgueil de notre cœur égaré
leur donnaient de grands droits aux attaques d'un siècle pro-
fondément corrompu; mais c'est à peine si l'Ecole dont
nous parlons a entrevu , dans sa préoccupation politique ,
dirai-je, la sui'facc du système religieux de l'Evangile. Aussi,
à y regarder de près, on reconnaît bientôt que c'est de pou-
voir plus que de vérité qu'il est question au fond de ces
grands débats, et qu'on s'y inquiète beaucoup plus des ins-
titutions que du dogme. Tels ont été évidemment le prin-
cipe, le caractère et le but de cette lutte immense. Plusieurs
de ceux qui en furent '.es acteurs ou ics témoins ont pu s'y
méprendre; ou s'y méprend encore aujourd'hui. LeCbi-is-
tianisme ne s'y est trouvé engagé qu'accidentellement.
Maintenant qu'elle est passée, ou qu'elle touche à son terme,
il a tout à eu attendre et plus rien à en craindre. Dans ce
que cette lutta contre Tancicu pouvoir .spirituel a eu de
li'gitime et de bon, par ses causes et par ses effets, elle a été
un produit des principes que l'Evangile a semés dans le
monde, et ses résultats généraux lui sont favorables. On ne
LE SEIMltUlV.
55
tardcia pas à reconnaître que , loin d'avoir af;i contre lui ,
elle a agi pour lui. Elle a brisé les formes rétrécies et les
entraves innombrables qui le retenaient captif. Elle lui a
louvert le monde et préparé une ère nouvelle.
Nous le répétons , le dix-huitième siècle a attaqué le
Christianisme, non tel qu'il est, mais tel qu'il l'a vu; il l'a
attaqué au nom de la liberté , et non pas au nom de la vé-
rité, comme un obstacle et non p:is comme une erreur, par
l'effet de circonstances fortuites et de piévenlions injustes
et réciproques.
La source du torrent d'incrédulité qui a inondé l'Europe
ainsi reconnue , on n'en peut rien inférer contre les desti-
nées du Christianisme. La cause cessant , l'effet doit cesser
aussi. Les préventions nées de circonstances qui n'existent
plus, une fois dissipées, la liberté moderne doit se rappro-
cher de la religion , au sein de laquelle elle a reçu l'être et
la vie , et hors de laquelle elle ne saurait durer ni fruc-
tifier.
Il doit en être ainsi ; les faits le démontrent déjà à l'ob-
servateur attentif. De toutes parts , on aspire à sortir du
scepticisme qui pèse et tourmente, maintenant qu'il est sans
motif et sans objet; de toutes parts, ou aspire à retrouver
la foi. Il y a un retour bien prononcé, et qui de jour en jour
devient plus rapide et plus universel , vcis la religion en
général, et vers le Christianisme évangélique en particulier.
Les piogrès sont immenses depuis vingt ans. Le langage de
la presse a déjà subi de notables changemens. Dans les jour-
naux, dans les livres, dans les conversations, la religion, qui
semblait pour jamais exilée du monde et réléguée dans le
temple , ressaisit ses droits et reprend sa place. Une foule
d'associations et d'institutions religieuses ont été fondées ,
et voient contiimellement augmenter leurs ressources et le
nombre de leurs adhérens. Les controverses renaissent. Les
livres saints se répandent par millions d'exemplaires. Tous
les ans , de nouvelles peuplades entendent la parole du
Christ , et de nouvelles langues proclament son nom. Une
multitude croissante d'apôtres dévoués portent la Bible et
la civilisation aux hordes barbares de l'Afrique , de l'Amé-
rique et des îles de la mer du Sud, comme aux nations sta-
tionnaires ou rétrogrades de l'Asie. Partout brillent quelques
foyers des lumières évangéliques, et d'année en année ils se
multiplient et s'étendent. Pendant que de nouvelles églises
s'élèvent sur les divers points du globe , un esprit de vie
s'empare des églises anciennes, se propage de l'une à l'autre,
et y ranime la foi et la charité primitives.
Le Christianisme est pa«sé comme la liberté l'était sous
l'empire. La liberté et la vérité ne périssent point. On peut
les compromettre par l'abus qu'on en fait , et forcer les
hommes trompés à les abandonner et à les maudire. Bannies
un instant , elles reviennent triomphantes , environnées
d'une force et d'un éclat nouveaux, avant même que la gé-
nération qui les avait repoussées soit entrée tout entière
dans la tombe.
FAITS RELATIFS A LA TRAITE DE."^ NÈGRES.
M. d'Hautefort fut nommé , il y a quelque; mois , vice-
consul à Bolivia. Il s'embarqua au Havre au mois de juin,
sur un naviie marchand sur lequel le gouvernement avait
frété son passage. Ce bâtiment, au lieu de se rendre au
Brésil , où M. d'Hautefort avait ordre de s'arrêter pour y
lemettre des dépèches, était destiné à la traite, comme
beaucoup d'autres bàtimens sous pavillon marchand; et
en conseqcience il s'est rendu pour ce commerce sur les côtes
d'Afrique , oîi le chagrin et la température brûlante de ces
contrées ont mis h la mort M. d'Hautefort, qui est âgé et
infirme. Foi'cé de J^barquer àSierra-Leoue, ce vice-consul
s'y trouve dans l'ctat V; plus accablant et en grand danger
de succomber dans cette saison aux maladies qui y moisson-
nent les Européens. Que penser lorsqu'on traite ainsi un
employé du goiiveriitiuent chargé de dépêches, et qui est
placé à bord d'un bâtimoiit sous les auspices du gouverne-
ment lui-même! Croira-t-on maintenant trop rigoureuse la
nouvelle loi contre cet infâme tiafic de chair humaine,
dans lequel les blancs ne sont pas môme respectés.
La traite continue à se faire avec la même impudence.
Un voyageur digne de foi , M. Stewart , qui a été dernière-
ment au Brésil, affirme que l'on a, de 1818 à 1828, im-
porté annuellement à Rio Janeiro plus de vingt mille es-
claves; il se trouvait dans ce port en avril 1829, et il estimait
que cette année-là les iûipoi tations seraient trois fois aussi
considérables qu'à l'ordinaire, parce qu'on avait déjà dé-
barqué, depuis le 1"" janvier, i3,ooo nègres, et qu'il y
avait journellement de nouveaux anivages.
Feu M. le baron de Staël, qui se rendit, en i825, à Nan-
tis, dans le but de s'assurer de la réalité des faits relatifs à
la traite, en rapporta des détails qui font frémir d'horreur.
Ou poitait alors à cent le nombre des bàtimens employés
dans ce seul port à la traite. Nous voudrions savoir com-
bien on en a désarmés depuis cette époque? Mais d'après le
fait inouï que nous venons de rapporter, nous craignons
bien que beaucoup d'entre eux continuent à avoir cette af-
freuse destination. Nous pensons donc qu'il ne sera pas inu-
tile «le mettre sous les yeux de nos lecteurs les dessins des
fers qui servent à la traite; on les fabrique à Nantes par
milliers , et c'est un forgeron de celte ville qui en a fourni
à M. de Staël la note explicative que nous joignons à ces
figures.
A. Appareil nommé barre de justice! garni de menottes
pour garotter les pieds des esclaves. Chaque barre a environ
six pieds de long; elle est garnie de huit menottes qui ser-
vent à attacher huit esclaves , si l'on n'en met une qu'à un
seul pied , ou seulement quatre , si l'on entrave les deux
pieds. La planche ne représente qu'une portion de la barre
de justice; l'autre extrémité est percée d'un trou dans le-
quel passe la branche d'un cadenas B qui retient les me-
nottes.
C. Carcan ou collier à charnière qui se ferme au moyen
d'une vis. Les deux œillets pratiqués dans ce collier sont
destinés à recevoir b-s anneaux de la chaîne décrite ci-des-
sus dans la note du forgeron, et qui sert à amarrer les es-
claves, soit à bord, soit avant leur embarquement.
D. Menottes pour les poignets.
E. Poucettes que l'pn serre à volonté et jusqu'à faire
jaillir le sang, au moyen d'une vis et d'un écrou.
96
LE SEMEUR.
F. Clef qui sert à la fois à serrer les poucettes et à ouvrir
ou fermer le collier.
Autres fers employés pour la traite des noirs.
« Quaud on prend les nègres dans les bois , celte chaîne
peut servir à les retenir jusqu'à l'embarquement. Pour cela
on les attache et l'on passe autour d'un arbre la chaîne que
l'on amarre des deux bouts.
» Pour retenir la chaîne, on passe la branche du cadenas
dans une maille d'un des bouts de la chaîne et dans la bou-
cle de l'autre bout, et ainsi l'on resserre plus ou moins la
chaîne en mettant le cadenas dans une maille plus ou moins
près du bout.
» Les anneaux dont le dessin ci-dessus présente deux
échantillons, et qui ferment au moyen d'une vis, sont des-
tinés à recevoir les cols des victimes. «
MELAI\GES.
Association pour l'instruction du peuple. — La plupart
des écnlus fondées pour l'euseiffuement du jjeuple se bor-
nent à l'instruction primaire. Cette instruction , indispen-
sable comme moyen d'acquérir des connaissances applicables
aux usages de la vie, au commerce, aux arts et à l'agii-
culture , est tout-à-fait insuffisante , quand elle est la seule
qu'on ait reçue. La nécessité de donner à la classe ouvrière
une iuftruclion plus étendue fut sentie , il y a quelques an-
nées, et des cours de géométrie et de mécanique, appli-
quées aux arts furent établis dans chacun des ports et daus
plusieurs des villes non maritimes de France. A Paris mêma,
le gouvernement a institué quelques cours où les ouvriers
vont puiser des connaissances utiles j mais il n'existe entre
eux ni la liaison ni la gradation , sans lesquelles il n'v a
point d'enseignement solide. C'est après avoir mûiement
examiné cet état de choses que plusieurs citoyens hono-
rables, parmi lesquels se trouvent des députés et des pro-
fesseurs distingués , viennent de former une association
pour établir des études convenables à une population com-
merçante et industrielle comme l'est celle de la capitale.
Elles comprendront : i° la lecture et l'écriture; i" la lin-
gue française; 3° l'arithmétique, avec ses applications aux
questions commerciales et à la tenue des livres ; 4' 1^ géo-
métrie élém ntaire et la géométrie descriptive, avec leurs
applications à la mesure des longueurs des surfaces et des
volumes , au tracé des courbes , à la charpente et à la coupe
des pierres , au dessin des engrenages et des parti'is princi-
pales des machines, enfin , aux leviers de toute espèce;
5° le dessin , coordonné avec le cours de géométrie ; 6" la
physique, la chimie et la mécanique , avec leurs applica-
tions aux arts. Cette série de cours sera divisée en trois an-
nées d'études. Au i*"' septembre, on' a ouvert, au cloître
Saint-Merry, les cours de première et de deuxième année,
et aux Petits-Pères ceux de deuxième année seulement. Les
leçons ont lieu le soir. lîien qu'elles soient publiques et
gratuitcH , on ne peut y iissister que si l'on est porteur d'un
jeton d'entrée, que l'on délivre aux personnes qui se font
inscrire au bureau de l'administration, l'uc cTu Cloître
Saint-Merry , ii° 4- Une souscription est ouverte j)our sub-
venir aux frais de cette œuvre éminemment utile. Nous
désirons que cet exemple soit imité dans d'autres villes , et
que l'instruction populaire reçoive bientôt tous les déve-
loppemcns dont elle a besoin.
Instruction des sourds-muets. — Malgré les progrès que
la science et la philantropie ont fait fiire à l'art d'instruire
les sourds-muets, de nouvelles améliorations sont sans
doute possibles; aussi ne saurait-on recueilhr avec trop de
soin des renseignemens sur les méthodes employées , et sur
les résultats obtenus dans les principaux établissemens où
l'on s'occupe de leur bien-être. L'institut de Surry, près de
Londres, fondé par feu 3L le docteur Watson , et dirigé au-
jourd'hui par son fils, est en particulier digue du plus grand
intérêt. M. le docteur Miloor, qui l'a visité dernièrement,
s'est assuré des avantages que présente la méthode d'en-
seigner aux sourds-muets à articuler, au lieu de se borner à
leur apprendre le langage dfs signes. Deux hommes deser-
vice, tous deux sourds et muets , dont l'un est dans la mai-
son depuis vingt sept ans, lui parlèrentsans faire des efforts
très-marqués , et sans cpie leur voix eut rien de désagréable.
L'un des maîtres de l'Institut , affligé aussi de celte double
infirmité, réussissait à comprendre tout ce que M. Mdnor
disait, en suivant avec attention le mouvement de ses
lèvies ; quelquefois seulement il le priait de répéter sa
phrase. Sa manière de parler n'était pas choquante , quoi-
qu'il eut beaucoup plus de peine à s'exprimer que n'en ont
les personnes qui ne sont pas privées de l'ouïe. M. Milnor
fut témoin d'un exemple plus frapp ait encore de la possi-
bilité d'enseigner à parler aux sourds-muets : il entendit un
jeune garçon de douze à treize ans réciter une sorte de
compliment qu'il avait appris par cœur, et qu'il devait
prononcer, quelques jours après, à l'assemblée annuelle
des amis de l'institution. Sa mémoire le servit parfaitement,
et quoiqu'il y eut un peu de monotonie dans sa manière ,
il accentuait avec une grande netteté. D'autres élèves, au
contraire, ne pouvaient produire que des sons discordans.
On essaie d'apprendre à parler à tous ceux qui sont admis
dans l'établissement; mais il arrive souvent que des vices
dans les organes de la voix , ou d'autres causes , forcent de
-renoncer à le leur enseigner. Un des élèves de l'Institut,
avant achevé sou éducation et donné des preuves des plus
heureuses dispositions, a étudié le droit et a été reçu avocat;
il est fort habile avocat consultant. Un certain nombre de
membres du barreau de Londres lui donnèrent un ban-
quet lorsqu'il fut admis à en faire partie, et M. le docteur
Walson, son maître ,y fut invité, pour qu'il put jouir de
ce succès extraordinaire obtenu par son excellente mé-
thode.
AIVIVORiCES.
Esquisses poélic/ues de V Ancien Testament , précédée*
d'une introduction sur la poésie du protestantisme ; par
Athanase Coquerel, pasteur suffragant de l'Eglise réformée
de Paris. Deuxième édition, augmentécu Br. de i2i pages
in-8°. Paris , i83i . Chez Risler , rue de l'Oratoire , n° 6.
Prix : 2 fr. bo c.
Nous consacrerons peut-être un article à l'examen de
ce recueil. En attendant, nous nous empressons d'en an-
noncer la seconde édition.
Con side'raiion s sur l'Education publique, ])arJ. -M.. lth\er.
br. in-8° de 19 p. Paris, i83i. Chez Garnier, libraire, cour
des Fontaines, Palais-Royal.
Ij'auteur de cet opuscule réclame hautement avec tous
les hommes éclairés la réforme de notre système d'éduca-
tion publicjue. Il signale plusieurs de ses imperfections de
détail, et indi(jue un petit nombre d'améliorations, fort
désirables en effet, mais trop incomplètes. C'est par .sa base
surtout que pèche l'édifice actuel, et le Christianisme pomva
seul nous fournir ce qui nous manque à cet égard cemme à
tout autre.
Le Gérant, DMIAULÏ.
Imprimerie de Sellicl'e , tue des Jeûneurs, n. l!^.
TOME 1'
IV" 8,
26 OCTOBUE 1831.
LE SEMEUR,
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAlSSAi\T TOLS L£S MERCREDIS.
Le cbamji , c'est le mondp.
Maiûi. XIU. 38.
On s'abonne au bureau du journal, rue Martel, n" 1 1 , et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix: i5 fr. pour l'année,
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera i fr. pour l'année, i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affranchis.
PARALLELE
EMEE l'homme SACVAGE ET l'oOMME CfviLISÉ.
Jamais on n'a autant parlé de civilisation que dans notre
époque; jamais on n'a élevé si haut ses bienfaits. Le mot
seul de civilisation est pour beaucoup de personnes un mot
magique qui les élcctrise, et au-delà duquel elles ne voient
rien en fait de gloire et de prospérité. Une nation n'est
g! ande à leurs yeux qu'à proportion qu'elle voit fleurir
chez elle l'industrie, le commerce, les arts , les scieuces , la
littérature, la philosophie ; c'est là la pierre de touche dont
elles se servent pour appr.écicr la valeur des peuples , et
elles ne croient pas pouvoir porter un jugement plus défa-
vorable d'un pays ni lui faire une plus grande injure, qu'en
disant de lui : « Il n'est pas civilisé », ou « la civilisation y
est encore bien reculée. » Jugés de ce point de vue ,
1ns païens sont surtout malheureux et dignes de compassion,
en ce qu'ils vivent privés des connaissances de notre Eu-
rope, en législation, en politique, en économie sociale; il y
a entre le sauvage et le citoyen de nos cités européennes
un abîme incommensurable; ces deux êtres n'appartiennent
pas, pour ainsi dire, au même monde ; ils semblent n'avoir
de commun que l'organisation physique et les traits du vi-
sage ; pour tout le reste, ils diffèrent absolument : voilà l'o-
pinion de la plupart denospublicistes.
Ce n'est, certes, pas nous qui deviendrons jamais les ad-
versaires ni les détracteurs de la civilisation moderne ; nous
savons trop tout ce que nous lui devons. Disciples de
l'Evangile de Christ, et par conséquent amis des vraies
lumières , nous ne pouvons demeurer indifférens à aucun
progrès social , de quelque nature qu'il soit ; nous favori-
sons, au contraire, de tout notre pouvoir le développement
intellectuel et moral de l'humanité , en fondant des écoles,
en répandant l'instruction dans toutes les classes, en créant
des institutions éminemment philan tropiques, parce qu'elles
sontsvant tout chrétiennes, en soutenant celles qui existent
déjà et qui nous paraissent dignes d'"intérêt , et en faisant
porter la Bible et avec elle tout un monde nouveau chez les
peuples les plus reculés de la terre : c'est assez reconnaître,
nous le pensons, l'incontestable supériorité de l'étiit actuel
de notre société sur celui des nations païennes.
Cependant , nous l'avouerons franchement , nous ne
croyons pas que la civilisation seule sans le Christianisme
puisse établir entre les hommes une différence essentielle.
Sc'j-î"ons, un pa'icn non civilisé et un Européen civilisé
sans foi chrétienne ne sont pas deux êtres aussi dissembla-
bles qu'on le pense. L'homme extérieur n'est pas trait pour
trait chez l'un ce qu'il est chez l'autre : il a subi dans l'habi-
tant de nos villes des modifications auxquelles le pa'îen est
demeuré étranger; mais, au fond, ce sont les mêmes hom-
mes, moralement parlant, comme nous le verrons plus tard.
Le païen a conservé toute la rudesse d'une nature indomp-
tée; l'homme civilisé a pris dans ses manières la douceur et
le poli de la société au milieu de laquelle il vit. Le premier
s'abandonne sans réserve à toute la fougue de ses passions ;
le second s'est étudié à les contenir dans de certaines bor-
nes, et, soit sentiment des convenances, soit intérêt person-
nel, soit conscience de son devoir et de sa dignité, il ne les
laisse que rarement faire explosion au-dchors. Le premier
est insouciant , paresseux; le second actif, entreprenant,
travailleur. L'un vit au jour le jour et ne pense qu'à
satisfaire le besoin du moment , sans s'embarrasser de l'a-
venir; l'autre est prévoyant , économe , et met en réserve
le fruit d'un travail qui doit servir à sa subsistance et à
celle de sa famille. Celui-là est sans loi civile , comme il
est sans loi morale; celui-ci reconnaît une société, et un
ordre social auquel il se soumet, et auquel, comme citoyen,
il croit de son devoir de contribuer par son obéissance aux
lois établies. Nous ne poursuivrons pas ce parallèle tout
antithétique. .Si nous en avons esquissé à grands traits les
principaux points, c'est pour montrer que nous savons fort
bien faire une distinction entre un sauvage et un Européen,
sous le rapport social , quoique nous soutenions , ce qui ne
manquera pas de paraître un paradoxe à beaucoup de per-
sonnes , que le cœur de l'un et de l'autre , n'ayuit pas été
régénéré par l'Evangile , est le même aux yeux du sent-
tuteur clef cœun et des reins.
On comprend, sans que nous ayons besoin de le dire, que
nous ne langeons pas tous les païens sur la nlême ligne
58
LE SEMEIR.
quant aux capacit<;s intellectuelles et au degré da moralité ;
et s:uis vouloir nous établir juges des cœurs , nous voyons
<les nuances assez tranchées entre l'habitant de la Nouvelle-
Zrlande et le Hollcntot , entre le Ilottentot et l'Indou ,
entre l'Indou cl le Chinois, entre le Chinois et le Persan.
On comprend aussi que , quand nous avons parlé de
civilisation européenne, nous n'avons pas pu oublier l'in-
fluence prodigieuse que le Christianisme a exercée sur
l'amélioration de la société moderne. On ne saurait trop le
ri peter , si l'esclavage a disparu du milieu de nous, si les
femmes y ont repris leur rang, et leur diginté, si nous avons
une législation et une jurisprudence , des institutions libé-
rales, des maisons d'éducation, des hôpitaux, des asiles pour
les oiphelinç, si nous nous distinguons, comme peuple, par
des micnrs douces et un esprit de bienfaisance , c'est au
Christianisme que nous sommes redevables de ces inappré-
ciables bienfaits ; car ce sont ses principes qui ont introduit
peuapeii dans les masses cette morale infiniment plus pure
que celle des peuples anciens, et dont tout homme naissant
au dix-.'aeuvième siècle subit plus ou moins l'action, quoi-
que, quant à lui, et comme individu, il puisse tout aussi peu
aimer et mettre eu pratique l'Évangile qu'un Indien ou
un nègre. Mais, comme nous l'avons dit, nous envisageons
ici l'Européen comme étranger à la foi et à la vie que donne
le Christianisme , et se glorifiant d'une civilisation qui n'a
pas changé et qui ne saurait changer sou cœur, égaré
comme celui de tous les autres hommes.
Etablissons maintenant une comparaison entre le sauvage
et l'homme civilisé , en les considérant d'abord sous le
point de vue religieux.
Que voyons-nous chez la plupart des nations païennes ,
qui vivent encore dans l'état sauvage ? Des idoles /;ros-
sièrcs, monstrueuses, des cuites sanglans, des prêtres fana-
tiques, des sacrifices homicides. Clicz d'autres, qui sont
sorties de la barbarie et qui se sont élevées par leurs propies
forces à une espèce de civilisation, nous trouvons le culte
du ciel et des astres en honneur, ou même l'adoration des
plantes et des animaux des champs. Dans les habitudes
des troisièmes, nousavonspeine à suipendre de légères ma-
nifestations du sentiment religieux, tant elles sont avares
de cérémonies. Mais, sans faiie ici une statistique des cultes
païens, ce qui n'entre d'ailleurs pas dans notre sujet, sai-
sissons les traits caractéristiques et distinctifs de leur théo-
logie. Les voici, à ce qu'il nous semble: absence de notions
vraies sur le caractère moral de D.eu ; substitution d'un
Dieu de l'imagination ou des passions en la place du Dieu
véritable que révèlent la nature et la conscience; manque
absolu de consolations et d'espérances solides. Le lecteur
s'aperçoit sans doute que la différence dans la manici-e
d'exprimer au dehors le sentiment religieux n'est pa's l'es-
sentiel pour nous. Sans donc nous arrêter aux faces diverses
que peuvent présenter les nombreuses religions païennes
( car ces variations ne servent jamais qu'à constater un fait,
mais ne le constituent pas ), nous demanderons si l'on
imagine peut-être que l'élève de la civilisation du X1X°
siècle a un Dieu moins fictif, plus vrai, plus réel, que le
païen!" Il ne se le représente pas, nous l'accordons, sous les
traitsliideuxd'uneidole,eticiladifférencCapparaitimmense.
Mais ce Dieu auquel il croit, qui lui en a donné l'idée?
oii en a-t-il puisé la connaissance ? à la même source que le
païen : en lui-même, dans ses propres conceptions. Le Dieu
qu'il pense servir n'est pas le Dieu c[ui s'est manifesté
dans la création d'abord , puis dans la Bible , mais le Dieu
que l'homme s'est fait à lui-même, d'après ses goûts, ses
inclinations particulières, ses passions; c'est un Dieu calqué,
en touspouits, sur le modèle de l'homme, qui en est le
prototype, et «jui, voyant en lui presque son égal , le craint
a.ussi peu qu'il l'aime, l'aime aussi peu qu'il le craint, n'a
pour lui qu'une parfaite indifférence, et à côté de lui s'en-
dort dans le péché. Les païens de la Grèce et de Rome
avaient un Dieu patron des voleurs , une Déesse qui pré-
sidait àl'inipudicité, un Mars meurtrier et une fouled'auties
<livinités rivales, vaniteuses, haineuses, pleines d'orgueil
et d'ambition. Le Dieu des païens d'Europe est tout cela;
car leur esprit est parvenu à engloutir toutes les perfections
morales de Dieu dans sa bonté et à anéantir sa sainteté et sa
justice, au moyeu de sa miséricorde; de sorte que, se per-
suadant que cette bonté et cette miséricorde imaginaires,
toujours prêtes à excuser et à effacer les péchés, tiennent
les portes du ciel toutes grandes ouvertes , à tous les
hommes sans distinction , il n'y a personne , depuis l'hon-
nête homme du monde jusqu'au scéléiatet au criminel,
qui ne se flatte d'obtenir pour ses vices complète indul-
gence, et qui n'espère le salut. Mais un Dieu qui ne sancti-
fie ni ne console, qui n'inspire ni joie , ni aiuour, dont on
ne redoute pas plus les menaces qu'on n'est sensible à ses
bienfaits, et dont on n'éprouve le secours ni dans le temps
de l'affliction, ni à l'heure de la mort, mérile-t-il bien d'être
appelé un Dieu, et ceux qui en sont réduits à une divinité
de cette nature , en quoi diffèrent-ils du malheureux qui
n'a pour refuge, dans les temps de calamité, et au moment
de passer dans le monde étcrael, qu'un morceau de bois ou
do pierre façonné de ses mains? La définition cpie la Parole
de Dieu donne du paganisme est donc profondément phi-
losophique: tout homme, selon elle, est païen, t/uivilsuiis
Dieu et sans espérance, dans ce monde (i).
Sous le rapport moral, nous apercevons entre le sauvage
et l'homme civ ilisélcs mêmes liaitsde ressemblance; car quoi
cstlebutdu premier? C'est de jouir de la vie autant qu'il lui
est possible, c'est de s'accorder tons les genres dé jouissances
sensuelles. Et parmi nous , quelle est la fin dernière de
tous les élablissemens que l'on forme , de toutes les alliances
que l'on contracte, de toutes les éducations que l'on fait, si
ce n'est, ou de s'acquérir un nom, ou de se créer une for-
tune, ou de s'ouvrir une carrière , ou de vivre dans l'abon-
dance ou daii.5 la mollesse. Si du moins la pensée de Dieu
venait se mêler à cette vie industrielle ou commerciale
pour la sanctifier, et si des occupations qui sont en soi toutes
terresti'es étaient élevées et ennoblies par l'esprit dans le-
quel on s'y livre, et par le but auquel on les rapporte I Mais
l'amour de Dieu, la gloire de Dieu ne trouvait pas plus de
placedans les travaux mercantiles ou littéraires de la plupart
de nos concitoyens, que dans les expéditions brutales et les
vols à main armée des sauvages; ce que l'on veut de partet
d'autre avant tout , c'est jouir, exploiter ce monde de
mille manières au profit de la sensualité , ici d'une manière
grossie rc et choquante, là avec des raffinemens et des dé-
gulsemens. En Europe , en France , l'égoïsme se cache,
parce qu'il a conscience du dégoût qu'il inspire; il va même
jusqu'à prendre le masque du désintéressement, et ceux-là
sont souvent le plus entachés de ce vice , qui déclament le
plus chaudement contre lui. Parmi les peuples païens , où
l'on n'a pas honte de se montrer tel qu'on est , l'égoïsme se
produit au grand jour, et il est convenu cpie chaque indi-
vidu doit faire plier à ses volontés tous les intérêts géné-
raux et particuliers. Il y a en Afrique et dans les forêts
de l'Amérique des haines entre un chef et ua autre chef,
des rivalités entre une tribVi et une autre tribu; en France,
à Paris , nous avons des intrigues et des cabales painii les
littérateurs, des inimitiés politiques parmi les représentans
de la nation et dans la nation elle-même, des rancunes chez
les membres de tous les corps, et parmi les gens de tons
les états. Le sauvage se glorifie de la force de son corjis , de
la souplesse de ses membres, de son habileté à lancer Ift
(i) Ejiliés. II, i2<
LE SEMEUR.
50
javelot ou à manier la massue j chez nous, on est orgueilleux
lie tout, Je la naissance, du rang, de la richesse, des em-
plois , de l'esprit, de la science. Quand on y regarde de
bien près , la civilisation sans la foi relij;ieuse n'est guèie
qu'un vernis trompeur, an moyen duquel l'homme cherche
à se cacher à lui-même et à déguiser aux autres sa misère
morale. Mais, en dépit des beaux, dehors qu'il affecte, sa
corruption native perce tout au travers, et laisse apercevoir
sa difformité intérieure.
Et vous êtes encore fiers, hommes de l'Europe moderne,
d'une civilisation qui vous a à peine changés , qui vous a si
peu élevés moralementaudessusdusauvagc, sur lequel vous
abaissez peut-être un regard de mépris, d'une civilisation qui
a si faiblement contribué à votre véritable bonheur, au bon-
heur de votre âme I Si vous étiez sérieux et réfléchis, n'au-
l'iez-vous pas déjà profité de tant d'expériences que vous
avez faites, et qui avaient pour but de vous convaincre de
l'impuissance du remède employé par vous pour vous gué-
rir? Dites-le-nous en particulier , Français, nos chers con-
citoveiis , comment se fiit-il qu'au dix-neuvième siècle,
après deux révolutions opérées dans l'espace de quarante
années, et qui auraient dû purger la société de tous les élé-
mens hétérogènes et malfaisans, possédant tant d'hommes
distingués dans tous les genres, tant d'habiles orateurs,
législateurs, hommes d'affoircs , jouissant de si belles insti-
tutions , instruits et éclairés , comme vous l'êtes , par
l'expérience de tous les âges et de tous les peuples,.
voyant les arts, les sciences, l'industrie fleurir parmi vous,
vous trouvant en un mot placés en têle de la civilisation
européenne, à laquelle vous donnez l'impulsion, et qui ne
maiche pas sans vous , comment se fait-il qu'au milieu de
tant de richesses, vous soyez encore dans le trouble, sans
sécurité ni pour le présent , ni pour l'avenir ? C'est que la
civilisation sans le christianisme est un paganisme dé-
guisé, masqué; c'est qu'il vous manque encore une cliose,
la seule chose nécessaire (i), celle qui peut seule vous
donner une paix solide, des espérances assurées, un bon-
heur complet, des vertus réelles, une prospérité durable,
l'Evangile de Jésus-Christ. Car ce qui est ne de la chair est
chair ; mais ce qui est ne de l'Esprit, est esprit (2) ; et si
quelqu'un est en Christ, il est une noui'elle cre'ature , les
choses i'ieilles sont passe'sij toutes choses sont devenues
nouvelles (3). La piété est utile à toutes choses , ayant les
promesses de la vie présente , aussi-bien que de celle qui
est à venir (4). Que celui qui a des oreilles pour entendre >
entende (5) ! !
DES SECOURS AUX II\DIGEIVS.
Dans une époque comme la nôtre, lorsque la défiance d'un
présent sans conditions de stabilité et la crainte d'un avenir
tout noir d'orages paralysent Tinduslrie et portent leur ter-
rible contre-coup sur les classes qui ne vivent que de leur
travail quotidien, on voit surgird'un côté une masse énorme
de malheureux , de l'autre des théories nombreuses inspi-
rées par la vue de tant de misère et par le besoin d'y porter
remède. Partout on parle de la profonde détresse des classes
ouvrières ; c'est un fait tellement saillant aujourd'hui , sur-
tout dans cette grande capitale, qu'il oblige tout le m<yide
à s'en occuper. Malheureusement il en est de cette triste
(i) Luc, 10. /p.
(a) Jean , 3. 6.
(3) Il Cor., 5. 17.
(4) I Tim., 4. 8.
.(5) Matth., i3. 9.
réalité comme de beaucoup d'autres : les discours et les
théories qu'elle provoque sont plus nombreux que les sa-
crifices qu'elle parvient à obtenir. Mais , tandis que beau-
coup de zèle et de philanlropie se dissipe en paroles et en
gigantesques projets , tandis que . cherchant exclusivement
dans les vices de notre organisation sociale la cause de tous
les maux du peuple, quelques hommes jettent des paroles
de dédain sur un mode de bienfaisance éminemment chré-
tien, sur l'aumône, de nombreuses misères, qui attendraient
long-temps les conséquences d'une refonte de la société ,
trouvent du soulagement dans les dons et dans l'active sol-
licitude des cœurs que presse une chaiité plus réelle. Pour
ces cœurs , l'aumône n'a rien de trop étroit , ni de trop
mesquin , toutes les fois qu'elle soulage uue véritable dé-
tresse.
Et d'ailleurs, cette aumône n'est pas, comme on le pense,
toute la charité du chrétien. La charité, c'est l'amour et
non l'aumône, qui n'est que l'un de ses fruits. -Or, l'amour
embrasse tolU; il s'adresse aux riches comme aux pauvresj
il s'cnquiert des souffrances des uns comme de celles des
autres; et quand il s'occupe plus particulièrement des der-
niers, sa prévoyante sollicitude s'étend bien au-delà du md
actuel, qu'il s'empresse cependant de soulager. Que chacun
soit animé de cet amour immense qui se puise à l'école de
Jésus Christ, qu'il le mette en pratique dans la sphère d'ac-
tion qui lui est assignée , et nous verrons, en même temps
que la misère actuelle de la classe pauvre sera allégée , sa
source se tarir de jour en jour. Cette source , il faut la
chercher plus haut que dans nos institutions, nos lois et nos
mœurs actuelles; elle existe dans le cœur même de l'homme.
C'est de là que découlent tous les vices et tous les abus qui
engendrent la pauvreté; c'est jusque là qu'il faut aller pour
ramener un ordre réel dans nos rapports sociaux , et avec
cet ordre tous les bienfaits teîjiporels qui doivent dériver
de l'affection mutuelle et de l'obéissance à la loi de Dieu.
Qu'on s'attaque moins aux institutions et davantage à notre
dépravation morale. Qu'on cesse de caresser le peuple, de le
flatter, de l'habituer à se considérer comme victime des
classes supérieures ; on ne fait par là que l'inciter à jetci'
encore plus de trouble dans la société. Nous le servirons
mieux en partageant notre pain avec lui et en cherchant
à le retirer de cette fange d'irréligion où s'ensevelit son
bonheur tout entier, où l'être moral s'en va dépérissantde
jour en jour, jusqu'à ce que le désespoir ou le crime vien-
nent consommer sa ruine. Nous le répétons , se borner à
réclamer des institutions favorables aux classes indigentes,
c'est s'arrêter au milieu de la route; vouloir refaire avant
tout l'édifice social, c'est vouloir construire un palais avec
des matériaux prêts à tomber en poudre. Le bien-être
temporel des classes souffrantes ne pourra pas plus sortir
des efforts des utopistes sociaux que de la seule aumône ; il
ne pourra sortir que de la source de tout bien-être, de la
régénération morale du cœur de l'homme, et c'est à l'É-
vangile seul qu'appartient la puissance d'accomplir une
telle œuvre. C'est lorsque le pauvre sentira qu'il est plus
que pauvre, qu'il est pécheur, c'est lorsque l'Evangile , en
lui révélant le plus grand de ses maux, lui en ania fourni
aussi l'infaillible remède, que le progrès des institutions
aura sur son sort une influence réelle et durable. Mais il
faut quede soncôté le riche sente qu'ila aussi son indigence,
s I corruption , sa misère , et qu'il ne possède guère que des
illusions de plus que l'indigent. Le vrai bonheur est pour
tousdeuxaux mêmes conditions. Quand ils se sesont rencon-
trés puisant à la même souixe , quand ils auront , non-seu-
lement reconnu, mais senti leur véritable égalité devant le
Dieu saint, une communion d'amour intime et féconde
s'établira entre eux, remplacera l'opposition et les secrètes
inimitiés qui isolent les membres de la fimille humaine et ^
GO
LE SEMEUR.
lie conséquence en conséquence, fera cesser la misère sur
laquelle nous avons à gémir aujourd'hui.
En attendant, ne reculons pas devant cette misère , sous
prttcxle que l'iaimônc ne suffit pas à y mettre fin , ou que
lu nombre de ceux qui en sont la proie décourage notre
bienfaisance j et tout en désirant beaucoup mieux , comp-
tons dtjà comme une chose précieuse de pouvoir diminuer,
ne fût-ce que d'un seul , le nombre des infortunés que pres-
sent les besoins h;s plus impérieux. Nous serions heureux
si notre feuille pouvait engager dans cette voie quelque
cœui- insouciant «les misères d'autrui, qu'il n'a sans doute
pas contemplées tle près, ou ranimer la bonne volonté de
ceux qui, les ayant vues, reculent découragés devant cet
abîme sans fond. Pour cela, nous appellerons l'attention de
nos lecteurs sur deux associations de charité fondées par
des dames, l'une, il y a eux ans, l'autre, l'année dernière,
pour s'occuper avec sollicitude du sort des indigens. Clia-
cune de ces sociétés est représentée par un comité qui se
réunit chaque semaine pour délibérer sur les demandes et
sur les secours à accorder. Le comité de la première asso-
ciation est composé de quinze dames qui peuvent présenter
chacune jusqu'à cinq demandes par semaine, ce qui porte
à soixante-quinze le nombre des demandes hebdomadaires.
Avant de réclamer un secours pour un indigent , la dame
auquel celui-ci s'est adressé , ne manque jamais de le visi-
ter de prendre des renseignemens détaillés sur sa vérita-
ble position , et de rechercher quels sont ses plus pressans
besoins. S'il est malade , elle lui envoie un médecin et des
médicamens ; s'il manque d'ouvrage , elle en cherche poui'
lui. Elle réclame pour lui du comité, des vêtemens , des
alimens, du bois, etc., en proportion du dénuement dans
lequel elle l'a trouvé, et lui distribue elle-même ces objets
en nature. Si un ouvrier recoramanJable a besoin de quel-
ques outils , si quelque petite industrie nécessite un léger
secours , le comité s'empresse de subvenir à ces besoins ,
selon que ses ressources le lui permeltcnt. Nous sommes
informés qu'il s'applique toujours à favoriser le travail , à
i cndre son assistance efficace et utile à l'avenir comme au
présent, et que l'aumône entre ses mains ne devient point
mère de' l'oisiveté et du vice , parce qu'elle procède d'une
charité prévoyante et éclairée.
Par le deuxième rapport qu'il vient de publier , le même
comité nous apprend qu'il a maintenant à sa charge plu-
sieurs enfans des deux sexes, qu'il entretient complètement,
et auxeinels il fait donner une éducation qui les mettra à
même d'embrasser un état. Son ardent désir est de pou-
voir s'occuper d'une manière toute spéciale des enfans,
ef de pouvoir en adopter un beaucoup plus grand nombre;
mais il faut pour cela que ses ressources s'accroissent beau-
coup.Nous espérons avec lui que lorsqu'il sera mieux connu,
plus de cœurs et de bourses s'ouvriront pour aider son ac-
tive sollicitude, et pour concourir à lirei' de pauvres enfans
du besoin et de l'atmosphère trop souvent impure où ils
vivent.
Il est à désirer sans doute que la sphère d'action des
associations dont il s'agit s'étende , et que les secours
qu'elles accordent atteignent, pour chacun de ceux qui cri
sont l'objet , une efficacité toujours plus complète. Pour
cela , que chacun de ceux qui liront ces ligneS se dise qu'il
peut contribuer, par la voie qui lui est ouverte ici, à accroî-
tre cette sphère d'action , à compléter une somme qui don-
nera une vocation a un enfant, des remèdes à un malade
dans le sein d<3 sa famille , de la moralité et de l'instruction
àquelqueâme qui croupit dans l'ignorance et dans la dépra-
vation. Que chacun apporte le tribut qu'il peut fournir.
Que d'autres associations se forment dans les divers quar-
tiers de la capitale et dans les départemens. Il nous faut tous
r.ous décider ;i de grands sacrifices dans ces temps d'ébran-
lementelde misère. La compassion ne les commanderait pas,
que le calcul, le misérable calcul , les imposerait encore j
car les souffrances des masses accumulent à noU'e horizon
des nuages bien noirs j elles sont comme ces mugissemens
souterrains qui annoncent l'éi'uption procliaine d'un vol-
can ; elles rendent le sol mouvant sous nos pieds. Mais ce
n'est pas par la frayeur, c'est par la compassion que nous
faisons appel aux personnes qui sont assez heureuses pour
pouvoir faire des sacrifices pour soulager un malheureux
au prix d'une privation.
Nous serons heureux de recevoir , au barcaoijjJe notre
journal , les dons en argent ou en objets de consommation
qu'on destinera aux associations que nous venons de faire
connaître (i).
DE L'UTILITARISME.
( SUITE. )
En avant de |outeT|[rgumentation directe contre les uti-
litaires s'élève Goittrg^etîx une prévention dont il est impos-
sible de ne pas leui- demander compte. Ils ont contre eux
le genre humain, la majorité des philosophes et leur propre
instinct. Aussi haut que les monumcns nous font remonter
dans l'histoire de l'humanité , l'idée du juste , du sens mo-
ral , de la conscience, se reproduit dans toutes les langues
sans exception , sert de donnée commune à tous les juge-
meus , préside en souveraine à toutes les transactions , se
présente, en un mot , comme l'axe du monde moral. Sup-
poser, pour l'explication de ce fait, un concert, ou la conta-
gion d'un préjugé, ou une tradition héréditaire; dire que
le besoin d'actions utiles , le besoin commun de l'espc'ce
humaine , lui a suggéré à son insu de l'evêtir les intérêts
d'un caractère mystérieux et sacré, et que le genre humain
s'est trouvé charlatan sans s'en douter , c'est s'attaquer à
forte partie; le genre humain n'en conviendra pas, et il
répondra avec quelque avantage qu'il n'y aui-aitpas d'autre
exemple d'un préjugé pareil, et qu'après avoir révoqué en
doute un fait aussi généralement admis, il n'y a aucune cer-
titude qui ne puisse être également renversée. Toutefois ,
nous voulons. Ibion ne voir ici que la plus forte des préven-
tions, et non une preuve.
Au consentement du peuple se joint le consentement des
philosophes. S'il y a eu , dans l'antiquité , quelques philo-
sophes dont la tendance ressemble à celle des modernes
utilitaires, ils ne sont point allés jusqu'à nier l'existence du
sens moral. Moins rigoureux, ou, si l'on veut , moins con-
séquens que les disciples de Bentham , ils se sont bornés à
indiquer une nouvelle règle , sans proscrire l'ancienne ; et,
dans leur système, la conscience subsiste à côté de l'intérêt ,
oisive peut-être et surérogatoire, mais incontestée. Epicure
lui-même n'a point nié les devoirs; mais il a soutenu que
leur accomplissement est la source du vrai bonheur, en
sorte que , n'eussions-nous aucun autre motif pour exercer
la vertu , encore faudrait-il l'exercer parce qu'elle rend
heureux. En opposition à des philosophes qui proscrivaient
indirectement toute jouissance , et refoulaient dans le «œm*
de l'homme l'amour de soi, il a pu donner dans un extrême
pour en combattre un autre ; il a pu donner à la vertu
comme base ce qui n'est qu'un de ses motifs ; mais toujour*
est-il certain qu'il n'a jjoint nié la conscience , et qu'il a
(i) L'une et l'autre associations étendent leurs secours aux indigens de
tous les cultes. La première assiste des pauvres de tous les quartiers. La
seconde a dû renfermer son action dans les limites des io° et 1 1' arrondis-
semens. On fournira , du reste , au liureau de notre journal , tous les ren-
seignemens qu'on pourrait désirer sur chacune d'elles.
LE SEMEUR.
^1
laissé subsister daus sa pureté la précieuse notion «lu de-
voir.
Au reste , eût-il été plus loin, eût-il été , non le précur-
seur seulement, mais le synonyme, V aller ego dcBentham,
Userait seul de son avis dans toute l'antiquité, parmi tant
de philosoplies qui ont médité sur la moiale. C'est de quoi
conviennent les utilitaires, qui regardent Epicure comme
le seul philosophe de bon sens parmi tous ceux à qui l'an-
cien monde a prostitué ce titre sublime. Cela ne prouve
rien, diront-ils; mais au moins cela donne beaucoup à pen-
ser. Qu'entre mille penseurs un seul se fût trouvé qui eût
affirmé la rondeur de la terre et sa révolution autour du
soleil, l'isolement de ce philosophe ne préjugeait pas contre
son opinion. Des vérités objectives, des vérités dont la pos-
session n'est pas nécessaire à la condition morale de l'espèce
humaine, peuvent long-temps rester méconnues , et se ré-
véler, dans l'espace des temps, à un mortel privilégié;
mais que quarante-cinq siècl'>s s'écoulent pour l'humanité
dans la persuasion qu'elle a une conscience , qu'il y a des
devoirs; que moralistes, législateurs, poètes en aient fait,
comme de concert, la base de leurs systèmes, de leurs ins-
titutions , de leurs ouvrages, en même temps que l'huma-
nité en faisait le fondement de la vie sociale, et qu'au bout
de ces quarante-cinq siècles le contraire soit révélé à un
penseur favorisé, cela est ( que Y utilité nous pardonne! )
un peu difficile à croire. Si l'utilité est la base de la morale,
et par conséquent de la vie active, serait-il bien possible
qu'aucun philosophe, avant Epicure, n'eût évoqué ce prin-
cipe vital, souverain, unique, et ne l'eût élevé au rang
suprême? Qui est-ce qui s'étonnerait si j'érigeais cette pré-
vention en preuve ? Je veux bien toutefois que ce ne soit
qu'une prévention.
En voici une autre. Les partisans les plus décidés de l'u-
tilité nient à chaque instant ce principe dans la pratique ,
et reviennent, sans le vouloir , à cette conscience dont il est
si difficile de repousser entièrement l'idée. Si nous obser-
vons leur langage , surtout lorsqu'ils sont hors de garde et
sur un autre terrain que celui des systèmes , nous le trou-
verons tout imprégné de la doctrine qu'ils repoussent. Si ,
recourant aux témoignages naïfs de l'àme surprise dans un
moment de trouble ou d'émotion , nous observons les im-
pressions qu'ils reçoivent des actes moraux dont ils sont les
objets ou les témoins , que de fois ne verrons-nous pas l'in-
dignation, l'horreur, l'enthousiasme se peindre sur leurs
visages , éclater dans leurs regards ! A la vue d'une action
mal séante, à l'ouïe d'un propos obscène, empêcheront-ils
une honnête rougeur de colorer leur front? défendront-ils
à la pudeur de païaîtrc? Or, tous ces sentimens sont étran-
gers à la doctrine de l'utilité. Il n'y a , il ne peut y avoir
dans le dictionnaire psychologique des utilitaires que quatre
mots: crainte, espérance, peine et plaisir; tous les autres
appartiennent à une langue morte, ou plutôt à un idiome
fantastique. Quoi! de l'enthousiasme pour mon bonheur !
Quoi! de l'indignation contre une chose, parce qu'elle
n'est utile qu'à un certain degré, ou qu'elle manque entiè-
rement d'utiiiié! Quoi ! de la pudeur! Et à quel propos ?
Essayons sur ce dernier point la logique utilitaire : « Ce
discours obscène trahit certains penchaus , éveille certaines
passions auxquelles on ne saurait s'abandonner sans porter
de proche en proche, l'inquiétude et le trouble dans la so-
ciété domestique; et enfin ( voici le vrai point ) si ce mal
s'introduit, il pourrait se propager jusqu'à moi. En consé-
quence , lorsque j'entends de telles paroles , le rouge nie
monte aussitôt au visage, parce que le sentiment de l'utilité
blessée produit dans certains cas le singulier effet d'obliger
le sang à refluer vers les partie? supérieures du corps. Et
voilà ce qu'on appelle la pudeur. » Or , tout ce raisonne-
ment, au terme duquel arrive la pudeur, se fait en un ins-
tant si prompt, si rapide, qu'il échappe à toute division.
Est-ce là une simple prévention contre la doctrine utili-
taiic, ou serait-ce déjà une preuve? Allons, ce ne sera en-
core qu'une prévention.
Ces inadvertances, ces inconséquences furtivcs deS utili-
taires se retrouvent jusque dans l'exposition de leur théorie.
On en pourrait recueillir d'étranges exemples , même chez
les plus rigoureux d'entre ces écrivains. Qui a plus de mé-
thode et de précision que Volney? Dans l'ouvrage qu'il a
successivement intitulé : la Loi naturelle , le Catéchisme du
citoyen français , la Alorale ramenée à la physique, cet
écrivain suit une marche en quelque sorte symétrique. La
définition du devoir, son motif, se succèdent invariable-
ment; et partout le motif, l'unique motif, c'est l'utilité de
celui qui l'exerce. Tout va bien jusqu'à la piété filiale; et
là encore, fidèle à sa méthode, l'auteur dit que nous devons
honorer nos parens , afin qu'à notre tour nos enfaiis nous
honorent. Mais soit qu'il sente combien ici le système place
le motif loin de l'action, soit que pour un moment la nature
parle plus haut que la théorie, le voici qui corrobore son
premier motif par cet autre bien disparate : Nous devons
honorer nos parens à cause des soins qu'ils ont pris de nous
et du bien qu'ils nous ont fait. Cette inconséquence fait
tache dans ce petit ouvrage, que son unité logique ne re-
commande pas moins que la perfection du style.
Et que dirons-nous de l'utilitaire par excellence , de
Jérémie Bentham? Dès la première ligne de son Traité
de Législation , il se donne un démenti formel. « Le bon-
» heur public doit être l'objet du législateur. » Est-ce que,
par aventure, le législateur n'est pas homme? et, comme
homme, voudra-t-il autre chose que son propre bonheur ?
Le législateur doit, dites-vous? Il y a donc des devoirs ? Et
vous nous l'apprenez à la tète d'un livre destiné à prouver
qu'il n'y eu a point! Nous n'avons point été surpris qu'uu
utilitaire d'un esprit supérieur ( M. Comte ) ait relevé cette
inadvertance. Selon lui , et selon la raison , le philosophe
do l'utilité n'a qu'une cliose à faire, en morale , en poli-
tique, en législation ; montrer par les faits les avantages de
telle manière d'agir , les conséquences fâcheuses de telle
autre; mettre, comme autrefois Moise , la vie et la mort
devant les yeux d'Israël. L'observation est bien juste; mais
le fait qui l'a provoqué prouve combien il est difficile à
l'utilitaire de l'être en toute chose et jusqu'au bout. C'est
le propre d'un système artificiel de produire de telles con-
tradictions; car on'ne saurait être perpétuellement en garde
contre la nature.
Nous ne pouvons rester plus long-temps sur le seuil de
la question. Entrons dans le ca;ur de la doctrine; corabat-
tons-là par elle-même , et ensuite nous produirons nos
titres.
Les utilitaires nous apprennent eux-mêmes que , dans la
rigueur des termes , leur système n'a point de preuves di-
rectes. Leur logique se réduit à peu près à ceci : la cons-
cience ne peut se prouver : donc les rênes de la vie tom-
bent entre les mains de l'intérêt ; raisonnement logique as-
surément, ou tant qu'il serait vrai que la conscience ne peut
se prouver, mais raisonnement qui renferme en soi un aveu
important, c'est que l'empire de la vie n'échoit à l'intérêt
que par droit de déshérence.
Entrant pour un moment dans la supposition des utili-
taires, je ne m'étonne pas que l'intérêt, déban assé de toute
rivalité , s'empare de tout; mais ce que je ne conçois pas ,
c'est qu'à défaut d'un associé légitime, on lui donne des co-
héritiers bâtards , d'équivoques parens , destinés , sous la
forme menteuse d'aides et de serviteurs, à lui enlever une
portion considérable des biens paternels : or , c'est ce que
font les utilitaires.
Parcourez, en effet, ce catalogue de plaisirs qui leur a ,
02
LE SEMEUR.
diient-ils, coûte tant de peine a dresser; vous y verrez avec
surprise figurer la bienveillance, la considération, la recon-
naissance. Rien de plus arbitraire ni de plus gratuit. D'un
côté ces scntioicns sont désintéressés s'il en fut jamais. Un
sentiment de plaisir se joint sans doute au sentiment de la
bicn\cillance; mais «î plaisir n'est pas la bienveillante
même; si vous la poursuivez dan^ son principe , vous sur-
prendrez un sentiment qui, bien loin d'.être identique à l'é-
foïsmc , en est l'opposé. La reconnaissauce est également
accompagnée d'un plaisir; mais ce n'est pas en vue de ce
plaisir qu'on est leconnaissant : ce' calcul , fait d'avance ,
étoufferait la reconnaissance dans son geime. La recoimais-
sancc n'est donc pour le véritable utilitaire qu'un vain mot,
s'il y attache une autre idée que celle du plaisir qu'il éprouve
à la pensée d'un être qui , le voulant ou ne le voulant pas
(peu importe) , a été l'instrument de son bonheur; et dans
ce sens l'utilitaire aura pour un homme qui lui fait part
de ses biens, le même sentiment que pour un arbre qui lui
laisse prendre ses fruits.
Quelle est la base de la reconnaissance ? Un sentiment
de justice : le mot même l'enseigne ; cela suffit pour faire
voir que vous devez la rayer de cet inventaire où vous n'a-
vez pas voulu admettre la conscience; car elles y entrent et
en sortent au même titre: si la conscience est la perception
du juste, la reconnaissance en est une application : deux
chimères au lieu d'une.
Nous voyons que la reconnaissance suppose dans celui qui
l'éprouve la présence de li conscience; mais elle la suppose
aussi dans l'homme qui est l'objet de notre reconnaissance:
et j'en dis autant de l'estime, dclaconsidération.On n'estime,
on ne considère un homme, on n'éprouve pour lui de la
pratitiide, qu'autant qu'on lui reconnaît des inclinations dé-
sinléicssées. Si l'on est persuade qu'il n'a fait le bien que
par calcul et dans ^les vues d'égoïsme , il est impossible de
lui accorder aucun des sentimens que nous venons de nom-
mer ; mais si on le croit désintéi'essé , et si pour cela on Tho-
iiorc', on rend hommage ;'i ces mêmes principes qu'on avait
taxés 'd'illusions et de cbimères; on réhabilite le sentiment
du juste dont la charité n'est qu'un développement, une
noble exagération. Si les utilitaires étaient meilleurs méta-
phviiriens , je veux dire meilleurs observateurs des phéno-
mènes internes, ils auraient vu quela véritable justice, non la
justice servile, part d'un principed'amour;que l'amouraussi
chez celui qui l'éprouve se confond avec le sentiment de
la justice ; quela justice et la charité ne sont qne deux de-
grés de la même vertu , et que par conséquent on ne peut
nier ou afrirmer l'une sans nier ou affirmer l'autre. La jus-
tice porte à ne faire à autrui que ce que nous voudrions qui
nous fût fait. La charité , justice sublime , nous porte à fane
aux autres tout ce que nous voudi ions qu'ils nous fissent.
C'est par k-itr sphère d'action , par leur étendue d'applica-
tion, non par leur principe et dans leur essence, que ces
deux vertus diffèrent.
C'est donc en vain que les disciples de Bentham (i) nous
assiTrent qu'ils « ne rejettent point les sentimens naturels
de pitié et de bienveillance; » car ces sent'mens ne sont
que le développement du sentiment du juste ; ces senti-
mens sont inconcevables dans l'absence de leur base; per-
sonne ne comprendra que le même homme , à qui l'idée
d'obligation est étrangère, puisse éprouver de la pitié, de
la reconnaissance ou de l'amour ; avec moms de pemc on
comprendrait que celu. «pii n'a pas de quoi payer ses dettes
puisse faire des libérabtés; que ce qui ne chauffe pas môme
puisse brûler ; qu'un homme qui ne peut pas même articu-
1C4- un son soit en état de chanter ; qu'une plante qui ne
peut pas même germer , puisse fleurir. La contradiction est
m) Bibliothèque uru^ersMc Je Gmèt-e (Liuératnre). T. XL, p. 3',2.
évidente; et il ne sert de rien , pour faire admettre la pitié,
la reconnaissance et l'amour dans le catalogue des plaisirs
de l'âme, de les qualifier de faits « physiolagiques » (2) ;
car qu'est-ce qui empêcherait la conscience de prétendre à
la môme dénomination et de se classer parmi les faits «phy-
siqlogiques ? » Je ne sais pas comment on fait dériver la
pitié, l'estime et la reconnaissance du système nerveux;
mais je soutiens que, si ces sentimens dérivent des nerfs, la
conscience n'en dérive pas moins; et j'en conclus que ,
comme fait physiologique ou psychologique , elle réclame
sa place à côté des faits auxquels une intime parenté l'unit
pour jamais.
Eh quoi I disciples de Bentham, dans ce monde moral ,
si cruellement dévasté par vos mains, après avoir déraciné
le juste, vous prétendez épargner l'amour? Il ne tient pas à
vous. Ceux qui n'ont pu vous faire consentir à leurs princi-
pes , peuvent du moins vous sommer d'être conséquens aux
vôtres; ou, pour mieux dire , ils ont le droit, en entrant
dans voire système , de le pousser à ses dernières conclu-
sions. Vous avez nié la conscience , c'est bien ; mais de noire
côté , nous vous riions l'amour. Nous voulons bi,en concou-
rir à un ravage qui vous plaît, mais nous ne voulons rien
faire à demi; et l'utilité sensible , l'utilité phvsique, est le
seul tronc que nous voulions laisser subsister dans cette forêt
dépouillée.
Il n'est pas nécessaire d'ajouter qu'avec les mots d'es-
time, de pitié' , à' amour , tombent de la branche opposée
les mots d'indignation, d'honneur et de mépris. Un utili-
taire conséquent ne peut éprouver aucun de ces sentimens.
Il y a même plus , la doctrine que nous examinons n'admet
aucune distinction essentielle entre le bien et le mal. Entre
un parricide et un fils dévoué il n'y a d'autre différence,
si non que le second entend mieux ses intérêts que le pre-
mier. De l'un à l'autre, l'habileté , l'aptitude au calcul dif-
fèrent, voilà tout. Delà vient que pour être, non pas juste,
mais logique ( la logique est la justice de l'utilitaire) , il ne
faut point partager le sentiment d'horreur que le premiei-
de ces individus inspire au commun des hommes, mais se
borner à prononcer qu'il a grandement méconnu son in-
térêt. Ensuite du même principe, certaines inclinations hon-
teuses n'étant jugées que sous le rapport qu'elles ont à l'u-
tilité de l'individu , en parler avec horreur serait un non-
sens et une puérilité. En vain dirait-on qu'elles sont nuisi-
bles à l'individu précisément par ce qu'elles soulèvent
contre lui le mépris public , sur quoi ce mépris lui-même
se fonderait-il, si ce n'est sur le sentiment dejl' utilité blessée?
Cercle vicieux dont il est impossible de sortir.
{La suite à un prochain numéro.)
COREE SPOi\DAI\ CE.
Genève, ce 10 octobre 1831.
A M. te Rédacteur du Semeur.
Monsieur ,
En lisant dans le numéro 4 de votre estimable journal,
un article où vous vous exprimez avec bienveillance sur les
efforts que j'ai faits pour faire prévaloir la doctrine de l'in-
violabilité de la vie de l'homme , j'ai cru pouvoir compter
sur votre consentement à insérer le document ci-joint, dans
lequel Léopold, grand duc de Toscane, expose les motifs qui
l'ont engagé à abolir la peine de mort dans ses Etats.
Le succès d'nne mesure pareille a été constaté et même
(2) Ibid. P. 343.
LE SEMEUR.
63
proclamé pnr tous 1rs voya(;ciiis, étonnes de voir, ([ue la
Toscane, où la peine de mort avait été siippi'iméc, était la
seule contrée de l'Italie d'où le meurtre fût banni. lia été i
constaté par M. le ministre de Tosc^Mie, en Fi-ance , qui a
bien voulu donner à cet éjjard les rcnscignemens les plus
satisfaisans à M. Charles Lucas, dont l'onvrage sur la peine
de mort a été couronné à Genève et à Paris j il a été cons-
tate par M. le chevalier Carmi{»nani, professeur de droit
criminel à Pisc, qui, dans ses cours, ainsi que dans ses écrits,
a constamment invoqné cette mesure, (liacuusait que le
rétablissement de la peine de mort fut le finit d'une réac-
tion qui entraîna avec elle toutes les améliorations intro-
duites en Toscane par Léopold , d'une réaction qui ne doit
pas servir d'argument en i83i. Les Mémoires de Scipiou
Ricci, évéque de Plstoïa , donnent à cet égard d'amples
renseignemens.
En 181G, aussitôt que le goaverneraent représentatif fut
établi à Genève, ma patrie, j'usai de mon droit constitu-
tionnel pour réclamer l'abolition de la peine de mo t , au
sein du conseil proclamé JOz«'e/-aw par la constitution adoj)-
tée par la nation; mais, grâces à une anomalie particulière
à notre pavs, le soia'eraiii n'y jouit pas de l'initiative , et il
est obligé d'attendre que le conseil d'état, qui n'est que S07i
(Jgent, selon les termes mêmes de la Charte , lui propose la
loi, pour qu'elle puisse être votée et même délibérée en
liois débats : or , comme la m;ijorité du conseil d'état ne
partage pas mou opinion sur la peine de mort, il m'est im-
possible d'espérer le succès de ma proposition, tant que le
pouvoir exécutif jouira exclusivement de l'initiative. Con-
vaincu de ce résultat , j'ai exposé, au sein du conseil souve-
rain , la convenance et la justitc d'accorder aux 2jo députés
«le la nation, investis de la îouveiaincté , la faculté de fair*
délibérer et voter sur la proposition d'un député, quand
elle aurait été appuyée par cinquante de ses collègues , à
deux sessions consécutives.
J'ai publié , pour appuyer cette proposition , quelques
écrits où j'ai cité Montesquieu , Delolme, Beiilluim, qui
tous s'élèvent contre le monopole de l'initiative conféré au
pouvoir exécutif ; j'ai cité toutes les consiitutious repré-
sentatives des deux hémisphères, qui ont unanimement
adopté ce principe, et j'attends avec résignation l'effet que
produira la réflexion sur le conseil d'élat.
La proposition individuelle permise actuellement aux
membres du conseil souverain est tont-à-fiit illusoire ,
puisque le conseil d'étatn'est pjint obligé d'y adhérer, ni de
la mettre en délibération ; aussi , suis je décidé à attendre que
l'initiative soit attribuée au conseil souverain , afin de ne
jMS donner le spectacle pénible d'une proposition qui, ayant
pris naissance dans une assemblée 50uve/'ai'«e, se rail repoussée
par un coi'ps placé en seconde ligne par la constitution ,
avec une persévérance qui ne peut être comparée qu'à celle
que j'ai mise moi-même à la reproduire pendant seize ans.
Je me réserve cependant de combattre la peine de mort ,
si le Code français de 1810, qui nous régit encore , est sou-
mis à la révision du conseil souverain. M. lézarde des sceaux
de France nous a précédés dans cette carrière; je l'en féli-
cite; mais j'espère qu'après avoir lu le préambule et le
Code dn grand duc Léopold, après avoir lu la lettre du mi-
nistre de Toscane , insérée dans l'ouvrage de M. Charles
Lucas sur la peine de mort , page 358 , plus d'un légls
lateur conclura qu'il finit former les mœurs publiques par
la cessation des supplices , et non attendre d'elles le signal
de cette grande mesure d'humanité.
Sabocon , roi d'Egypte , la République romaine par la
lui Porcia , qui fut en vigueur pendant deux cents ans ,
Titus, plus d'un empereur grec, Alfred, le plus grand roi
de l'Angleterre , Elisabeth en Russie, Joseph II eu Alle-
magne, Léopold en Toseanc . ont fait d'heureux essais de
l'abolition, tantôt pai'tielle, tantôt absolue de la peine de
mo_rt.
BI. Llviiigston, en Amérique, l'ilbislre Crougliam, lord
chancelier d'Angleterre, se sont prononcés ofticiclleuient
à cet égard, après avoir été précédés dans cette carrière par
les R.omilly et les Matkintosh. Comment la France, la
Suisse, et tOKS les pays civilisés n'adcipteraient-ils pas la ic-
clusion dans les maisons pénitentiaires, comme remplace-
ment de ces sanglantes tragédies qui servent d'enseigne-
ment mutuel au meurtre , comme l'ont prouvé non-
seulement des moralistes philosophes, mais encore de cé-
lèbres physiologistes , psycologues et médecins , qui ont
observé l'instinct d'imitation qui naissait chez cei'tains
individus de la vue d'une exécution. La Gazette des Tri-
bunaux , ce recueil de préce'dens précieux pour le législa-
teur et pour le jury oi/t/iti/', contient à chaque instant la
preuve que dés individus, trop lâches pour se donner la
mort, ont com\nis des meurtres pour mériter l'échafaud.
M. de Rératry s'est emparé d'un fait bizarre pour composer
Frédéric Stendhal, qui, comme il le dit lui-même dans sa
préface, est plus quun roman. Comme un certain officier
de la Gazette des Tribunaux , Stendhal paie un hoiniue
pour le tuer, parce qu'il ne peut plus supporter la vie , de-
puis qu'il sait qu'il est le fils d'un bourreau. Eh bien ! voilà
pourtant le sort d'un assez grand nombre d'hommes; ils
sont réduits à tuer pour vivre ! .. cette seule pensée ne
biesse-t-eUe pas profondément toutes les notions de i'homuie
et surtout du Ch"éden.
La cause de l'inviolabilité de la vie de l'homme est
solidement défendue par le discours de Notre -Seigneur
Jésus-Christ sur la Montagne , qui me paraît une réjionsc
éloquente faite à tous ceux qui voudraient s'appuvcr sur
l'Ancien- Testament pour légitimer certaines ripueurs
qui ont toutes pris fin lors du sacrifice de la Croix. L'esprit
de l'Evangile, l'esprit de Dieu, et de Dieu seul^ dicte dans
ce discours au chrétien ce qu'il doit être , ce qu'il doit
faire. C'est un grand mur de séparation entre !a force mo-
rale et la force brutale , c'est le règne le plus certain d'une
nouvelle ère. C'est dans le discours sur la montap-ne que
doivent aller se retremper tontes les consciences ■ c'est le
discours sur la montagne qui doit trioninlicr de toutes les
incrédulités; c'est de la lecture de cedlviu discours c^u'il faut
attendre cette régénération que le Semeur invoque dans
son numéro du 5 octobre, dans l'article intitulé: Appel aux
hommes droits cl éclairés- des différens partis politiques.
On a dit, pour éconduiie la religion, que son règne né-
tailpas de ce monde, appliquant à tout propos un passa^'e
qui rappelle l'humilité du Dieu qui l'a prononcé; mais ou
a oublié qu'il était venu pour changer les cœurs, pour les
disposer à l'amour pour leurs semblables , et pour que cet
amour se montrât dans toutes les relations sociales. Certes,
Jésus-Christ ne dit pas aux hommes : soyez républicains ou
soyez royalistes, mais il leur dit remployez vos moyens à ren-
dre les hommes heureux sous toutes les formes possibles de
gouvernement. Il s'adresse aux rois comme aux sujets
puisque tous doivent éjjilement rendre un jour coniote de
leurs actions. Sans nuire à la liberté, il dirige donc chacun
vers le but final de la charité, de la charité qui ne peut se
montrer que dans les rapports des hommes entre eux : or
ces rapports deviennent tous les jours plus fréquens, plus
importans, par l'introduction du gouvernement représenta-
tif, qui permet à la société de faire ses affaires par elle-
même ou par des ageus nommés par elle
Agréez, JM. le rédacteur, etc.
Président de la société de lu P,
J.-J. De Sellon ,
Genève,
Traduction littérale du Prérimbuk-du Code promulgué par
m
LE SEMELR.
le grand duc Léopold en. 1786, vingt-trois ans après être
monte sur le trône (1 ).
Depuis noire avènement au trône de Toscane, nous regardâmes
comme uu de uos devoirs principaux l'examen et la réiorme deb
législation crii\)inelle ; et l'ayant aussitôt reconnue trop sévère et
dérivée de maximeo établies dans les temps les moins heureux de
l'empire romain , ou pend.iut les troubles el l'anarchie du moyeu
à^e ; ayaut spécialement reconnu qu'elle n'était pas adaptée au
caracière doux de la nation , nous voulûmes provisoirement en
tempérer la rigueur par des instructions et des ordres ri nus tri-
bunaux,tt par des edits particuliers, par lesquelsfureul abulUs
la peine de mort , la torture et les peines immodérées, non pro-
portionnées 8UX transgic-.siousou conlraventions aux lois fiscales,
iu'qu'à ce que nous nous fussions mis ennjcsu.e de corriger ces lois
a la suite d'un examen sérieux et plein de matur.té, pour lequel
tjous avoua- appelé à notre secours {'expérience^ afin de réfor-
mer cnlièrcineut la législation pénale. Nous avons enfin reconnu,
avec la plus vive salisfaclion d'un cœur paternel , que l adoucisse-
menl des peines (jointe à la plus exacte vigilance à prévenir de
coupables aciious , à la prompte expédition dei procès , à b célé-
rité et à la certitude de la punition des vrais déliiiquaus), au Ueu
d'accroître le nombre des crimes, a considérablement diminué
les plus communs, et rendu presque inouïs les plus atroces; c'est
pourquoi nous avons déterminé de ne plus différer la réforme de
la législation criminelle par laquelle nous avons aboli, en vertu
d'une maxime constante, la peine de mort, comme inutile pour
atteindre le but que se propose la sociélédans la punition des cou-
pables; nous avons supprimé en entier l'u.-age de la torture , la
confiscation des biens îles délinquans, comme tendant, en grande
partie, à faire tort à leurs innocentes familles, qui ne sont pas com-
ices du délit, et écarté de la législation la multiplicité des dé-
.ils improprement dits de lèze-majesté , avec des raffinemeusde
cruauté inventés dans des temps barbares ; et , fixant les peines
proportionnées aux délits dans les cas où des peines quelconques
doivent nécessairement être appliquées , nous nous sommes déter-
miné à publier le Gode suivant daus la plénitude de notre auto-
rité suprême.
MÉLANGES.
Projets de loi sur l'Instruction Primaire. — M. le
ministre de l'instruction publique et des cultes vient de
_ . . ' ■ ■ du
e
1:
piéseulcr à la Chambre des Députés le piojei de loi di
eouvernement pour icgter définltivemenL le régime d
1
'rnseiguement primaire. Ce projet était attendu depuis
long-tenips , et il est à noter qu'il a été produit dans une
séance où l'ordre du jour appelait M. Em. de Las Cases a
présenter une proposition relative au mciwe objet; il est
permis de douter que ce concours fût tout-à-fait fortuit. Le
teuiiw nous manque aujourd'hui pour examiner ces deux
travaux qui ont mis eu conflit l'initiative de la chambre et
celle du gouvernement. Nous nous borueroas à dire que
li différence générale qui les distingue, c'est que l'un est
conçu du point de vue universitaire , et témoigne de la
pensée que, sans la surveillance et le concours de l'univer-
sité, l'instruction primaire ne peut prospérer, tandis que
l'autre veut l'émanciper de toute tutelle académique, et eu
faire une affaire d'administration communale et départe-
mentale. Du reste, l'un et l'autre projets s'accordent en ce
qu'ils tendent tous deux à satisfaire l'immense besoin d'ins-
truction qui se fait sentir surtout dans les campagnes , et
eu ce qu'ils rendront presque impossible d'échapper à ce
bienfait. Kons revieudrous prochaiuemeut sur ces deux
propositions de loi.
Saisie de gravures et de nTiioiir.APniES. — M. le préfet
de police vient d'adresser une circulaire aux commissaires de
police de Paris, dans laquelle il les invite à faire saisir les gra-
vures et lithographies contraires aux bonnes mœurs , expo-
sées à la vue du public , et à poursuivre devant les tribunaux
les marchands d'eitampes qui continueraient à les mettre en
vente. Jamais l'obscène imagination de quelques artistes n'a-
vait pris un essor aussi hardi, et n'avait répudié pi us complète-
ment tout frein de pudeur que depuis quelques mois. Après
pne longue époque de contrainte et de sévère répression,
plusieurs auteurs de gravures et de lithographies ont essayé
jusqu'où pouvait aller la liberté de montrer le cynisme de
leurs pensées; mais il fallait de plus qu'ils s'y sentissent en-
Ci) Par conséqucol 23 ans après av.oir'suspendu la peine de mort , par
^ oanances positives adrç«ées au.\ tribunaus..
courages par l'espoir de plaire à un public nombreux, tout
prêt a applaudir et à payer leur impudence. TSous aimons
à croire que s'ils ont trouvé ce public , ils en ont aussi
trouvé un autre qui, comme nous, n'a pu rencontrer sans
une douloureuse indignation ces images |impurcs, dont on
osait repaître les regards d'une foule déjà trop disposée, et
par nature et par vice d'éducation, à s'abandonner au tor-
rent de SCS passions. Enfin, après avoir si long-temps laissé
le blasphème et l'obscénité arriver à leur apogée, la police a
compris, et nous en accueillons la nouvelle avec joie , qu'elle
avait aussi charge de réprimer de pareils scandales ; déjà
elle a commencé à s'acquitter de ce devoir ; nous disons
commencé ; car eût-elle purgé les étalages des marcliauds
d''estampes de toutes leurs images indécentes , ce qui n'est
pas encore, à beaucoup près^ comme nous nous en sommes
convaincus hier, il lui resteraitd'autres mesures bien urgentes
à prendre dans certains quartiers delà capitale; àce dernier
égard , il est pénible de penser que M. Mangin , qui certes
n'a pas emporté nos regrets , pourrait être proposé en
exemple à la police actuelle. Qu'on prenne un peu moins
de SOUCI de quelques excès de la presse politique, pour avoir
le loisir d'en prendre un peu plus des bonnes mœnrs : la
sûreté de l'Etat y gagnera certainement.
— Bl. de Tracy répondant à M. Casimir Périer sur l'a-
mendement des candidatures de la pairie, a prétendu que
le ministre calomniait les sentimens et les intentions du
pavs , lorsqu'il manifestait tant de craintes pour la royauté;
il a dit que l'on devait se fier à la France , qu'elle voulait
une monarchie, etc. C'était là se placer sur un bon terrain
dans une chambre de députes, et ces paroles ont été fort
applaudies. Le lendemain , M. Thiers n'a combattu l'hono-
rable membre que par des divagations historiques et des
suppositions pour l'avenir ; quant à l'état de choses pré-
sent , il n'en a pas dit un mot. Nous le croyons bien. Il y a
des vérités que les hommes politiques ne proclament point,
et par plusieurs raisons que tout le monde connaît assez ;
mais les hommes religieux n'ont pas les mêmes motifs de
garder le silence.
Nous dirons , nous qui ne sommes pas les mandataires ,
ni les flatteurs , ni les instrumens du corps souverain des
électeurs , que la classe moyenne en France n'offre aucune
garantie de durée dans ses opinions, aucun point d'appui
solide pour un large système électif, aucune base pour y
fonder un édifice permanent de liberté , parce qu'elle n'a
point de principes supérieurs . point de caractère fixe ,
point de maximes élevées, point d'idées solidement assises ,
mais seulement des intérêts, des passions qui varient au
jour le jour. Il suit de là qu'une coalition de trois ou quatre
journaux influents pendant six mois , ou quelque événe-
ment d'une importance momentanée disposent d'une ma-
nière à peu près absolue du sort des élections, et que le
pavs et la royauté se trouvent, par conséquent, à la merci
du moindre vent qui s'élève sur l'horizon politique. L'his-
toire des quarante dernières années en est line preuve incon-
testable ; sur plus de vingt élections à des époques rappro-
chées, et à peu près avec les mêmes électeurs, le résultat gé-
néral a été tout différent et même contradictoire à celui de
l'élection précédente. Ou est donc forcé, puisqu'on ne trouve
pas de garantie dans les hommes , de chercher des garan-
ties dans les institutions, et le pouvoir doit être fort, puis-
qu'il n'y a aucune force dans la moralité du pays.
Mais donnez à cette classe moyenne des principes stables,
des règles de conduite supérieures aux intérêts et aux pas-
sions du jour ; donnez-lui un esprit de conservation , des
maximes invaiiables de droit el de justice, un caractère
moral enfin ; et alors , si vous en appelez à ses opinions , si
vous invoquez ses sentimens envers la royauté , vous pré-
senterez un argument solide. Mais pour communiquer tou-
tes ces choses à la classe moyenne , pour la changer et la
retremper, qu'on le sache bien , il faut commeucer par lui
donner une religion. Quand le corps des électeurs sera
chrétien, M. de Tracy aura raison de parler comme il l'a
fait. A présent ce n'est que de la déclamation sentimentale,
et, comme on l'a dit, c'est la pire de toutes les manières de
traiter les questions politiques. ^^^^^^^^___________
Le Gérant, DLUAULT.
iinpnmer'e de Selmcle , rue des Jeûneurs , n. i4-
TOME 1".
IV" 9.
2 IVOVEMBRE 1831.
liE SEMEl
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISSANT TOL'S LES MERCREDIS.
Le oljamp , c'est le moixle.
Maith. XI II. 38.
On s'abonne au bureau du journal, rue Martel , n° 1 1 , et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix : i5 fr. pour l'anoée,
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoHtera a fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et enTois d'argent , doivent être affranchis.
REVUE POLITIQUE.
APPEL Al'X UOMMES DROITS ET e'cLAIRZS DES DIFFEBENS PARTIS
POLITIQUES.
(IV^ Aiticle. — Le parti de l'avenir.)
Quand on essaie de décomposer la masse d'individus qui
formeut le parti de l'avenir , on y trouve un singulier mé-
lange d'clémens toul-à-fait hétérogènes. Depuis le penseur
enthousiaste qui veut réaliser une nouvelle république de
Platon, jusqu'au démagogue aveugle qui n'a d'autre but
que de faire du libéralisme , et depuis le philantrope qui
cherche dans ses rêves généreux un idéal de bonheur pour
l'espèce humaine , jusqu'à l'être bassement égoïste qui ne
voit que lui seul dans les calamités de son pays , quiconque
aspire à quelque chose qui n'est pas ou qu'il n'a pas, se juge
digne de figurer dans le parti de l'avenir. Les idées et les
hommes ne s'y combinent point, ils ne sont que placés les
uns à côté des autres, et il n'y a pas entie eux fusion , mais
confusion. Il faut donc, avant d'aborder notre sujet, dé-
blayer le teiTaia, en définissant avec exactitude les termes
dont nous allons nous servir , et les personnes auxquelles
nous voulons nous adresser.
Nous refusons d'abord de ranger dans le parti de l'ave-
nir la clientelle d'un jouinal qui porte ce nom. Le soi-di-
sant y^ven^'r , qui s'imprime quotidiennement à Paris, n'est
pas l'organe de ce qui doit être , mais de ce qui f.it ; et ses
partisans ne foi ment point l'avant-garde de la civilisation ,
mais l'arrièrc-garde, ou plutôt les derniers traînards du Ca-
tholicisme de Grégoire YII. Il est vrai que ce Catholicisme
est plaqué de quelques idées libérales ; c'est un seigneur du
moyen âge auquel on a mis un habit du dix-neuvième siècle ;
mais on a beau exhumer un mort ;»our lui peindre le visage
et le vêtir^ on ne lui rend pas la vie.
Nous refusons égalejient de placer parmi les hommes de
l'avenir les disciples de Saint-Simon, bien qu'ils prétendent
faire de ce titre un monopole exclusif. L'avenir, nous en som-
mes profondément persuadés, ne leur appartient pas. Aussi
long-temps que les dogmes universels de l'immortalité de
l'ànle et d'un Dieu séparé de la matière éveilleront de no-
bles espérances j aussi long-temps que les mots sacrés de
père , de mère , d'épouse , d'enfant , trouveront quelque
sympathie dans le cœur des hommes , le Saint-Simoi>.isme
ne deviendra point une religion nationale. Et si, par l'une
de ces terribles dispensations que la Providence tient en ré-
serv»" pour avertir ou pour châtier le monde , il arrivait
que la doctrine Saint-Simonienne fût dominante chez un
peuple , on v verrait alors, non pas un perfectionnement ,
mais nue dégradation ; non pas un progrès, mais une chute ;
car ce peuple reculerait en deçà de l'Egypte des Pharaons,
puisqu'il aurait la même théocratie , moins les castes qui
étaient un élément d'ordre , moins la famille qui est un
moyeu de bonheur, plus le panthéisme qui ne taurait être
une religion.
Nous repoussons enfin du parti de l'avenir tous ceux qui
n'ont aucune idée générale , aucun principe supérieur , et
qui réclament des innovations sans en donner d'autre mo-
tif que le désir même d'innover. Ainsi , les agitateurs vul-
gaires qui font du drame au coin des rues; les esprits ma-
lades qui se consument d'ennu', quand toute une semaine
s'est écoulée sans qu'on ait agité une question fondamen-
tale, ou sans qu'il y ait eu quelque part une révolution ; les
ambitieux qui résument toute leur théorie politique dans
cet axiome de l'égoïsme : Ote-loi de là pour que je in y
mette ; beaucoup d'autres encore qui ne sont que les échos
du journalisme, ou les dupes des intrigans, ou les victimes
de leur propre effervescence intellectuelle; toute cette
nusse incohérente peut s'appeler comme on voudra , mais
elle ne renferme point de véritables hommes d'avenir. Pom-
avoir droit à ce titre , il faut du moins être capable de fon-
der quelque chose, il faut avoir quelques idées positives ;
cai- nous ne voyons point d'avenir dans le néant.
Après ces différentes éliminations , il ne reste , ce nous
semble , que deux grandes classes dans le parti de l'avenir.
L"s uns se sont formé un système quelconque de perfection-
nement politique , et ils essaient de le réaliser pour les gé-
nérations qui s'élèvent. Leurs théories , plus brillantes peut-
être qu'utiles dans l'application , sont inspirées par l'amour
de l'humanité , et ils cherchent avec bonne foi les moyenj
6C>
LE SEMEUR.
d*auf;mei)ter le bien-être social. Ils ont des vues généreuses,
du (Icsintcicssement , de nobles et glandes pensées; ils ap-
pellent de tous leurs vœux des institutions libres, de la gloire
et du bonheur. C'est l'école de Condorcet et des (îirondins,
l'école do la perfectibilité luimaine; elle renferme aujour-
d'iini un grand nombre de jeunes gens. L'autie classe du
paiti de l'avenir est composée d'hommes qui se trouvent
dans un état de malaise ou d'inertie par l'effet de l'ordre de
choses actuel , qui sont gênés dans leurs entreprises , entravés
dans l'exécution de leurs projets, garrottés dans le déve-
loppement de leurs travaux scientifiques ou industriels, qui
sont enfin , comme l'a dit M. de La Mcnnais , broyés sous
les roues de notre machine sociale. Ils se débattent sous les
liens qui les emprisonnent, ils s'efforcent de les briser; ils
veulent êlre plus libres, plus actifs, plus heureux, et ils
portent naturellement leurs pensées vers une nouvelle or-
ganisation politique. Ces deux classes n'out pas le même
point de départ; mais elles tendent au même but, et elles
veulent employer a peu près les inémes moyens pour l'at-
teindre. Elles se diviseraient sans doute , aussitôt que le
triomphe leur permettrait de changer leurs vœux en réalités
matérielles; mais tant que l'avenir n'est encore que l'avenir,
les hommes de théorie et les hommes d'application se réu-
nissent en un seul et même parti.
Le principe fondamental des hommes de l'avenir n'a
qu'un mot : PROtiBÈs. Ils veulent innover pour améliorer,
détruire ce qui est mauvais, corriger ce qui est vicieux et
perfectionner ce qui est bon. A cet égard , nous avons déjà
l'ait notre profi-ssion de foi. Ce principe est appuyé pour
nous sur la double sanction des besoins de notre nature
morale et des enseigncmens de la Parole de Dieu. Il nous
paraît , non-seulement juste, mais obligatoire; en l'adop-
tant, nous obéissons à un eloi religieuse. Nous sympathisons
donc de tontes les forces de notre âme avec l'idée-mère du
parti de l'avenir. Nous crovons que le besoin du perfection-
nement est l'un des plus nobles privilèges de la nature hu-
maine, et l'histoire atteste qu'il se développe en effet à me-
sure que tout l'homme s'élève et s'agrandit. Dans l'état sau-
vagi- , l'extrêrao impei fection semble étouffer le dr sir du
])îrfectiounement. Plus l'être humain se civilise et avance
dans les voies du progrès , plus il sent le besoin d'avancer
encore, et le plus haut degré de perfection auquel il puisse
atteindre est toujours accompagne du désir le plus v;f de
nouvelles améliorations. C'est là un fait bien remarquable ,
qui nous explique à la fois l'immobilité des nations niaho-
métancs ou païennes , et le dévelojipement indéfini du be-
soin de progrès que l'on remarque chez les peuples qui ont
plus ou moins subi l'influence du Christianisme. L'Évangile
fait désirer aux hommes de nombreux pcrfectionncmens
par la laisiui qu'il les a déjà beaucoi'p changés, et les véri-
tables chrétiens sont les plus ardens à réclamer des progrès
nouveaux, par cela même qu'ils ont déjà fait les plusimpor-
tans de tous les progrès, ou plutôt qu'ils sont seuls entrés
dans la voie des viais progrès.
Le principe du parti de l'avenii- doit s'appliquer à quatre
objets principaux : les mœurs , les lumières , les institutions
politiques ^ le bieti être matériel. En d'autres termes, les
hommes qui demandent le progrès doivent avoir pour bat ,
premièrement d'améliorer les mœurs , puis d'étendie les
bienfaits de l'éducation , ensuite de développer les libertés
publiques , enfin d'accroître la somme d'aisance et de bon-
licur qui est départie à chacun des membres de la société.
En posant ces quatre points, nous n'ignorons pas que
Housattribuonsaux hommes de l'avenir plus de logique et de
laison qu'ils n'en montrent ordinairement. La plupart se
bornent à réclamer des institutions libérales, des lois dé-
mocraliques, sans penser le moins du monde aux nKciirs ni
à l'éduciilion , c'est-à-dire qu'ils veulent les effets sans les
causes et la fin sans les moyens. Leur système n'est plus
alors qu'une phraséologie puérile, une déclamation creuse
et triviale. Quand ils prendront la peine d'y réfléchir, ils
reconnaîtront que pour donner plus de liberté à un peuple,
il faut commencer par le rcndie plus moral , et que toutes
les lois possibles ne sauraient sujipléer, pour le progrès de
l'égalité politique, au manque de lumières et d'éducation.
Mais nous leur accordons volontiers l'enchaînement ration-
nel dont ils ont besoin , et nous ne craignons pas de leur
fournir des aimes plus solides; car notre cause ne peut que
gagiier à suivre une march-: rigoureusement logique. Nous
admettrons donc que les hommes de l'avenir, après avoir
mûrement examiné la question, s'efforcent de réaliser leur
principe de progrès , eu l'appliquant à l'amélioration des
riiœurs , au développement des lumières, à l'extension des
libertés politiques , à l'accroissement du bien-être matériel.
Or, nous nous proposons de prouver cju'eu dehors de
l'P^vanglle, ils ne parviendront pas à réaliser uu seul de ces
perfectioiuieniens, et que même, bien loin de pouvoir
avancer , ils reculeront. Au lieu d'être plus moral , le peu-
ple français , s'il continue à être privé de l'Evangile , de-
viendra moins moral ; au lieu d'être plus éclairé, il devien-
dra moins éclairé; au lieu d'être plus libre , il deviendra
moins libre; au lieu d'être enfin plus heureux, il deviendra
moins heureux : de sorte que les hommes de l'avenir, en
voulant marcher à leur but par leurs propres efforts , res-
sembleraient à ce personnage de la Dunciade, qui avait
des ailes construites de telle manière qu'il descendait à me-
sure qu'il voulait s'élever. Nous établirons eu même temps
que tous ces besoins, tous ces vœux du parti de J_'avenir se-
raient accomplis par le moyen de l'Evangile.
La question qui s'agite entre les hommes de l'a.'enir et
nous est maintenant posée comme elle doit l'être , et la
roule est débarrassée de tout ce qui l'encombrait. Si quel-
que lecteur ne voit dans cette grave discussion qu'une thèse
paradoxale , nous le prions de suspendre sou jugement. Ce
qui est un paradoxe en France, est un axiome en Améri-
que ; et si l'on essayait de prouver longuement à un citoyen
des Etats-Unis que l'Evangile favorise les progrès des
mœurs, des lumières et de la liberté, il éprouverait un
étonnemcnt pareil à celui d'un géomètre auquel on entre-
prendrait de démontrer que la ligne droite est le plus court
chemin d'un point à uu autre. Examinez donc avant de
prnnonccr , et n'oubliez pas que le Dieu de l'Evangile est
encore pour la pbi'>iit d'outre vous le Dieu inconnu.
Le premier obj't de pei fectionnement, cesont les tnceurs.
Sans moralité, point d'instruction solide, point de liberté,
point de bonheur matériel, point de progrès d'aucun genre.
EIi bien I depuis quarante ans que le pavs est liv ré aux chan-
gemens politiques, aux essais des hommes de l'avenir, les
mœurs se sont-elles ame'liorées ?
Nous devons avoir le courage de heurter ici une opinion
qui passe pour incontestable. Ou entend répéter partout, à
la tribune, dans les salons, sur les théâtres, que la France
est devenue plus morale; nous croyons le contraire, et nous
regardons cette assertion comme une fausse monnaie qui
peut avoir cours dans le pays, mais qui n'a aucune valeur
en elle-même. Expliquons notre pensée par un fitit analo-
gue à celui que nous discutons. Quelques philosophes du
dernier siècle soutenaient gravement que les peuplades sau-
vages vivaient dans un état d'innocence, parce qu'ils ne con-
naissaient chez elles ni maisons de jeu , ni femmes prosti-
tuées , ni tavernes, ni chevaliers d'industrie. Ils disaient:
ces races d'hommes sont pures de toute corruption , parce
que leur corruption n'était [).is de mf me espèce que la nôtre;
en un mit, là où ils ne trouvaient pas nos vices, nos])hiloso-
phes ne voyaient aucun vice. L'expérience a montré que
c'était là une idée absolument fausse. On a reconnu que
LE SEMÇCm.
67
si les peuples sauvages u'avaiciit pas à tous ('(jarils la mcinç
coiTuplioii que iiuus , ils étaient cepeiidaiil iioii moins cor-
lompiis ; que s'ils ne se livi'aient point à tels vices ou à tels
défauts , ils les remplaçaient par dos délauls et des vicis dif-
fcrensj qu'enfin leur prétendue innocence n'était qu'une
ruitrc manière de violer la loi morale.
Si l'on compare la Tratice actuelle avec la France de
Louis XV, on peut faire une remarque absoinmont sendj'a-
Lle,et l'erreur des hommes qui oioicnt à l'aniélioralion dp
nos mœurs est la mômie que<el|e des philosophes que nous
venons de citer. De ce qu'une partie du peuple français n'a
plus cette indécente immoralité qui régnait sous la Pompa-
dour ou la Dubarry , on en a conclu que le peuple en mai-se
est plus moral ; mais on oublie d'examiner s'd n'existe pas
de nos jours d'autres genres d'immoralité qui , pour être
diEFcrens, n'en sont cependant pas moindres. 11 est vrai
que les hautes classes n'affichentplus leurs m;iuvaiscs mœurs
comme un litre de gloire, et qu'on aurait peine à trou-
ver les successeurs de ce courtisan que son maître appelait
fanfaron de vic^s. L'adultère se cache dans l'ombre, et en
général, tous les désordres qui se propageaient naturelle-
ment chez une noblesse oisive, riche, sans inquiétude pour
sou avenir, ou parmi des gens de lettres, qui faisaient des
romans licencieux, parce que leur activité ne trouvait aucun
aliment dans les affaires politiques; tous ces désordres se
sont considérablement aftiiiblis. Il est encore vrai qu'il v a
plus depudeur dans les entretiens des personnes de la classe
moveime, et qu'on trouverait dans les classes inférieures,
moins de passions féroces, moins de brutalité qu'autrefois.
Mais après avoir fait une assez large part aux améliorations
léelles, nous persistons à soutenir qu'eu somme, la moralité de
la nation n'cstpas devenue plus grande j nous dirons même,
(car des Chrétiens doivent oser tout dire), que la France
nous paraît êtic devenue plus immorale depuis quarante
ans, parce que , d'un côté , les vices dont elle s'est affran-
chie ont été plus que compensés par d'autres vices qui dé-
gradent maintenant le caractère national, et que de l'autre,
la corruption est descendue beaucoup plus avaut dans les
classes populaires.
Faut-il en donner des preuves? L'espace nous manque,
non 1.1 matière ni les argumens. A quelle époque de noire
histoire a-t-on vu plus d'âmes vénales, plus de consciences
cautérisées, plus de cœurs effrontément égoïstes, plus de
basses intrigues, plus d'insatiables ambitions? Après le mi-
raculeux désintéressement du peuple au 2g juillet , quelle
ignoble curée de places dans les antichambres ministérielles I
Quel dévergondage de prétentions qui se heurtent, qui se
combattent, qui se calomnient par des injures dont ou ne
rougit plus ! Quelle naïveté d'orgueil dans un grand nombre
de discussions législatives! Quelles honteuses accusations
soulèvent les uns contre les autres tous les organes de la
presse périodique, l'opposition coutie le ministèie , le m -
nistère contre l'opposition I Quel besoin dévorant d'être et
de paraître quelque chose! Cherchez sous le règne de
Louis XV toute cette corruption politique; cherthez-y ces
hommes qui se glorifient d'avoir été dix fois parjures et
d'avoir perfectionné l'art de la trahison ; essayez d'y trouver
ce cvQisme d'orgueil , qui veut ne laisser i-ien au-dessus de
lui , et qui voudrait tout mettre au-dessous. N'cst-il pas évi-
dent que les circonstances nouvelles , en corrigeant les
mœurs sur un point, les ont corrompues sur plusieursau-
tres? Et que nous importe si tel membre de la noblesse n'i-
mite plus les déréglemens d'un duc de Richelieu, lorsque
nous le voyons tomber dans des égaremens d'une autre na-
ture , lorsqu'il ne craint pas de se vendre, puis de vendre
ceux qui l'ont acheté? Les mœurs ont-elles gagné dans ces
métamorphoses? et suffira-t-il pour être réputé meilleur, de
varier ses vices comme ou change ses habits ?
\ eiions ccpcndan' à cctli- immoralité même doi't on se
croit si bien délivré. Elle s'est aliaijdic da>is les hautes clas-
ses , nous l'avons déjà dit ; mais en prenant toutes les clas-
ses ensemble, est-elle réellement devenue moindre que
dans le siècle dernier ? I,! y a, en général , plus de pudeur
dans les conversations , mais y en a-t-il plus dans les actes ?
l'ensc 1-on de bonne foi , par exemple , que le nombre des
eiifans illégitimes ait diminué depuis quarante ans ? Sous le
ministère de M. iNecker on comptait quarante mille en-
fans trouvés ; de nos jours on en compte 'plus de
cent vingt mille. La population a-t-elle triplé depuis cette
époque ? ou bien sontiendra-l-on que cet énorme accrois-
sement est dû à la multiplicité des asyles ouverts pour les
enfans trouvés? Et quand ce dernier fait serait exact, qu'eu
pourrait-on conclure pour affaiblir l'irrécusable témoignage
qu'élève ce nombre effrayant de cent vingt mille contre
l'amélioration des mœurs dont on se vante aujourd'hui ?
Qu'on aille dans les petites villes, dans les campagnes;
qu''on y interroge les hommes d'âge et d'expérience; ils
diront assez haut que les mauvaises mœurs ont fait des pro-
grès alarmans depuis la révolution ; ils citeront des exem-
ples nombreux d'immoralité dans les chaumières qui les
environnent , en ajoutant que de tels faits étaient extrême-
ment rares , il y a un demi-siècle. Cette manière d'appré-
cier les mœurs d'un pays est bien autrement sûre , on l'a-
vouera , que celle de fréquenter les salons, où l'on déguise
l'immoralité sous des formes pudibondes. En résumé,
pour ce progrès même dont on ne cesse de se glorifier,
nous ne voyous d'autre différence entre le dernier siècle et
le nôtre , qu'un peu d'hypocrisie déplus dans les classes
moyennes , et beaucoup de bonnes mœurs de moins dans
les classes inférieures.
Poursuivrons-nous cet examen de la moralité nationale ,
en 1.1 considérant sous d'autres points de vue? Que les
hommes de l'avenir nous apprennent si les habitudes d'é-
couoruie n'ont pas diminué parmi le peuple; si la vanité,
l'ostentation , l'envie de paraître et de briller n'ont pas
grandi au sein des masses populaires ; si des milliers d'aiv
tisans et même de journaliers des campagnes ne sacrifient
pas leurpeu de ressources à des besoins deparade qui les li-
vrent aune hideuse indigence, dès qu'ils manquent de travail
pendant huit jours. Ce sont là des faits que chacun pourrait
vérifier, s'il daignait sortir de son cercle habituel , et étu-
dier l'état de la France ailleurs que dans un journal ou
dans un café. Que les hommes de l'avenir nous apprennent
encore si l'intempérance, l'abus des liqueurs fortes ne s'est
pas considérablement développé dans les contrées de fa-
briques et d'industrie, qu'ils nous disent si les ouvriers des
manufactures qui couvrent maintenant une grande portion
du pays , ne forment pas une population imprévoyante,
abâtardie, vicieuse, complètement immorale. Ces résul-
tats de nos prétendus perfeclionnemons sont-ils vrais ou
faux? Est-ce nous qui calomnions le peuple français, ou
vous qui ne lui dites point la vérité?
Sans doute , et nous le croyons aussi , ou trouverait, dans
les classes inférieures , moins d'hommes capables de com-
mettre des crimes. Cela tient à notre civilisation qui amol-
lit les passions brutales et féroces. L'énergie sauvage qui
auime les klcphtes et les brigands de la Calabre diminue
sous l'influence des écoles, des journaux , des grandes rou
tes qui multiplient les communications , et des habitudes de
luxe qui énervent les cœurs d'homme. Mais s'il y a moins
d'élémens pour le crime dans une portion du peuple , n'y
at-il pas , d'un autre côté , un bien plus grand nombre de
vices qu'auparavant ? Qu'on prenne la carte de la France
cclaire'e et de la France obscure de M. Cli. DuTiiii , qu'on
examine ensuite les taljleaux r li se publient tous les aus
sur les affaires judiciaires du royaume, et l'un veira dans
68
LE SEMEUR.
quelle partie de la France il se commet le plus de vols,
d'escroqueries , de banqueroutes frauduleuses , de faux en
écriture , d'attentats à la pudeur et d'autres délits qui ma-
nifestent une profonde immoralité.
Nous le répétons avec assurance , parce que notre con-
viction est fondée sur des preuves authentiques : non, les
mœurs ne se sont point améliorées , elles se sont , au con-
traire , détériorées depuis quarante ans.
L'examen du passé nous montre suffisamment quel serait
l'avenir, si l'on s'obstinait à suivre la même route. Il est
clair que les moyens qui n'ont fait que rendre la nation plus
immorale, n'augmenteront pas dorénavant sa moralité; la
même cause produit toujours des effets identiques, Amsi
nous pouvons conclure de l'état actuel du pays , et si l'espace
nous le permettait , nous pourrions prouver encore par
d'autres raisonnemens, que les hommes de l'avenir ne pos-
sèdent aucun moyen d'améliorer les mœurs, et qu'-.Is ne
feront même que les rendre plus mauvaises, aussi long-
temps qu'ils ne voudront pas recourir à l'Évangile pour at-
teindre leur but. On montrerait facilement que, hors de la foi
religieuse, la destruction de tous les privilèges héréditaires
doit accroître les ambitions et les vanités ; que les élections
municipales et départementales doivent diviser les familles,
augmenter les haines et fournir un nouvel aliment aux ca-
lomnies; que le perfectionnement des procédés industriels
joint à l'élévation des salaires (on supposant une prospérité
que nous sommes loin d'avoir aujourd'hui), doit multiplier
les besoins de luxe et propager les habitudes d'intempé-
rance; qu'enfin tout progrès quelconque, s'il n'est pas
accompagné de la salutaire influence du Christianisme,
«erait un nouveau moyen , non d'améliorer, mais de démo-
raliser la nation.
Hommes de l'avenir^ dites-nous donc ce que vous pré-
tendez faire pour donner des mœurs à la Fmnce; etsl voue
n'êtes point capables d'y réussir, tant que vous repousserez
l'Évangile, apprenez-nous comment un peuple toujours
moins moral pourrait avancer dans les voies de l'instruc-
tion, delà liberté et du bien-être matériel. Il nous semble,
à nous , et en cela nous sommes d'accord avec les maximes
de tous les législateurs et l'expérience de tous les siècles,
il nous semble qu'une nation sans mœurs ne saurait avoir
ni lumières solides, ni vraie liberté, ni bien-être durable.
Nous pensons que tous ces progrès dépendent du perfec-
tionnement de la moralité publique. Or, si vous n'avez pas
cette première condition , comment aurez-vous les autres ?
Si la cause vous manque , par quel moyen obtiendrcz-vous
les effets? Si le peuple devient plus immoral , comment le
rendrez-vous plus éclairé, plus libre et plus heureux?
Il ne s'agit pas ici, comme on le voit, de nous répondre
par quelques vagues déclamations sur la liberté et sur l'é-
galité. Rien de plus facile que ce parlage qui peut amuser
quelques oisifs. Mais nous invitons les esprits sérieux du
parti de l'avenir à méditer attentivement sur les moyens de
réaliser les progrès qu'ils demandent ; et s'ils arrivent à
reconnaître qu'ils n'ont point la condition première de tout
perfectionnement , ils ne pourront se refuser à sortir de la
voie ovi ils marchent pour entrer dans la nôtre. Nous leur
faisons un appel de bonne foi , et c'est avec bonne foi qu'ils
doivent l'examiner.
Nous renvoyons à un prochain article la suite de ces
jéflexions.
LÉGISLATIOIV.
I. Observations sur les Antilles françaises , par A. de
■ LACBARirÈRE , délcgué de la Guadeloupe. Br. in-8°. Chez
Aiig. Auffray, passage du Caire, n" 54-
II. Lettre des Nègres français aux libérateurs de juillet ,
par un avocat h la cour royale de Paris. Br. in-8''.Chez
M™^ de Bréville, rue de l'Odéon, n° 3a.
La Chambre des Députés a écarté , dans une de ses der-
nières séances , par Tordre du jour, la pétition d'un avocat
de Paris , qui demandait que les colonies fussent représen-
tées dans son sein. Il serait impossible de juger par ce fait
des dispositions de la Chambre relativement aux colonies ;
nous pensons qu'elle a voulu laisser entière une question
que la plupart de ses membres n'ont pas encore eu le tempj
d'approfondir , et qui est trop grave pour qu'il convienne
de hasarder un préavis à l'occasion d'une pétition. Les
hommes qui ont sur ce sujet des opinions arrêtées sentent,
de leur côté, que le moment est venu de soutenir le sys-
tème qu'ils préconisent : aussi a-t-il paru, dans ces dernières
semaines , plus de brochures relatives aux colonies qu'on
n'en avait imprimé depuis plusieurs années.
Il faut distinguer parmi elles les Observations sur les
Antilles françaises , de M. de Lacharière , délégué de la
Guadeloupe , et que l'on peut en conséquence considérer
comme parlant au nom des colons. Nous ne nous rappelons
pas d'avoir lu en faveur du système colonial un plaidoyer
plus éloquent. Avocat d'une mauvaise cause, l'auteur la dé-
fend avec infiniment d'habileté. Un style brillant et animé,
des vues larges, des raisonnemens spécieux, captivent l'at-
tention d'un bout à l'autre; et quoique M. de Lacharière
ne cède sur aucun point , et qu'il nous représente le vieil
échafaudage colonial, en y comprenant l'esclavage, comme
ce qu'il peut v avoir de plus heureux au monde , pour un
pays qui se trouve dans les circonstances et dans l'état de
civilisation où sont les Antilles françaises, il sait avec tant
d'art soutenir ses théories et les mettre en apparence si bien
d'accoid avec la philosophie , la pliilantropie et même la
religion, qu'on a besoin de relire son ouvrage, et de se rap-
peler les faits nombreux et patens qui le contredisent, pour
reconnaître combien ses raisonnemens sont illusoires , et
combien son admiration porte à faux.
M. de Lacharière demande avec raison comment nos lé-
gislateurs pourront faire des lois pour des contrées qu'ils
ne connaissent pas suffisamment, et il insiste sur la nécessité
d'étudier les divers élémens qui composent la population
des Antilles. Nous nous sommes réjouis de lui voir recon-
naître qu'il n'existe qu'une seule espèce d'hommes, et que,
quoiqu'on n'ait pu expliquer jusqu'à présent comment la
variété noire s'est formée de la race primitive, elle n'en est
cependant qu'une variété, en sorte qu'une fois formée, elle
a produit, par ses mélanges avec la variété blanche, les di-
versités de couleur et de traits qui disting uent les différentes
nations qui habitent le globe. Il est temps, en effet, que les
partisans de l'esclavage renoncent à justifier l'homme de se
servir de l'homme comme bête de somme , en prétendant
que le nègre occupe un rang intermédiaire entre l'homme
et l'orang-outang , qu'il est plutôt une variété du second
que du premier.
La population des Antilles étant ali mentée à ses deux ex-
trémités, d'un côté par l'Afrique et de l'autre par l'Europe,
elle doit offrir, sous le rapport des mœurs, des goûts, de
l'éducation et de l'intelligence, une aussi grande variété que
sous le rapport physique. C'est ce que notre auteur dé-
montre, en en présentant une sorte de tableau moral. Il
nous montre l'honime de couleur libre, placé au milieu de
l'intervalle qui séjiare le blanc du nègre, le faisant paraître
immense aux yeux de celui-ci , et créant ainsi en faveur du
blanc une force morale proidigieusf. On comprend , après
avoir lu sa brochure , le système colonial tout entier; on
voit que c'est cette division en castes , que c'est ce double
avilissement que fait peser sur les nègres la distinction qui
LE SEMEUR.
69
existe entre les deux castes supérieures , qui conserve aux
blancs l'autorité qu'ils n'auraient pas la force matérielle de
maintenir ; et l'on ne s'étonne plus que le désir de passer
dans les castes plus élevées soit si vif, qu'on ait vu à la Ha-
vane, où le même système est en vigueur, des familles d'un
•jaune pâle solliciter et obtenir del'Aiidiencia un blanchî-
ment officiel ou des lettres de blanc.
Si l'on réfléchit que la population totale de la Martini-
que, de la Guadeloupe , des Saintes , de Marie-Galante , de
la Désirade et de la partie française de Saint-Martin , n'est
que d'environ 219,000 âmes , et que sur ce nombre il y a
178,000 esclaves, 18,000 hommes de couleur libres, et seu-
lement 23,000 blancs, on comprendra que, pour prolonger
artificiellement une domination que la force seule a créée
et que tout tend à affaiblir, il faut une persévérance de fer
à repousser toutes les améliorations de la condition des
classes inférieures que la mère-patrie voudrait imposer aux
colonies, parce que ces améliorations, quand même on les
rendrait aussi graduelles que possible et qu'on les entoure-
rait de toutes les précautions imaginables, aui'aicnt toujours
le résultat de hâter les progrès moraux , et par là même le
besoin de l'indépendance et la révolution sociale qui doit
le satisfaire. Les colons voudraient donc se soustraire à
l'influence européenne, et c'est pour cela qu'ils réclament
l'application aux colonies du système représentatif; non
qu'ils souhaitent, comme le voulait la pétition dont nous
avons parlé, l'admission de leurs députés dans la chambre
française , mais parce qu'ils espèrent obtenir l'établissement
d'assemblées législatives à la Guadeloupe et à la Martini-
que, S'occuper de la législation des colons , hors de leur
présence et sans leur participation , est, selon eux, usur-
per le pouvoir absolu.
Ce n'est pas nous qui plaiderons pour l'arbitraire , ni qui
demanderons que les colons soient traités comme des ilotes;
nous désirons seulement que les libertés politiques qui leur
sont concédées ne soient pas un instrument au moyen du-
quel ils puissent prolonger, d'une manière indéfinie, 1 es-
clavage ou l'infériorité légale d'une population dont ils ne
forment que la douzième partie. C'est cependant là ce que
M. de Lacharicre lui-même uous fait entrevoir comme le
vœu et l'objet des efforts des colons. Selon lui ; « les colo-
» nies sont encore à ce point où l'esclavage est une néces-
» site, et par conséquent un bien; on ne peut le dégager de
» la constitution politique des Antilles , sans détruire l'a-
» griculture, le commerce et la civilisation ; si la cause qui
» pousse le nègre vers la civilisation , c'est-à-dire I'escla-
» VAGE, venait à êtie détruite, il serait enti'aîné vers la
» barbarie et l'état sauvt^e, c'est-à-dire vers sou état prt-
» mitif, par ses penchans et ses appétits. Le moment où
» l'esclavage pourra cesser d'exister, sera celui où nous
» recevrons en Fiance du sucre fabriqué ou du coton ré-
» colté par des mains libres» ; et si nous demandons à M. de
Lacharière quand ce moment arrivera , il nous répond
« qu'il n'en sait rien. »
Apres avoir essayé de nous prouver que l'esclavage est
ime nécessité , il voudrait nous ôter l'horreur que cette ser-
vitude nous inspire. « La loi veille aux Antilles , dit-il , à ce
» qu'il n'y ait pas de mauvais maîtres. Elle confie les vieil-
» lards , les enfans , les malades au propriétaire , ce qui fait
» qu'il n'y existe pas de mendians. » Aussi s'écrie-til en
parlant de la Guadeloupe : « Là les yeux ne sont point af-
» fligés à l'aspect deces mains tendues qui sollicilentlapitié;»
sensibilité ciuelle et qui fait frémir nuand on songe que ,
dans cette seule île , 100,000 malheureux esclaves sont
abandonnés à l'arbitraire de leurs maîtres , qui leur font
souvent expier la plus légère faute à la chaîne et sous les
coups de fouet. « Il est hors de doute », nous dit cependant
M. de Lacharière, « que le noir, transpoi té dans nos colo-
» nies, est plus heureux que dans son pays. Le maître sa
» croit obligé d'être pour son esclave une seconde Provi-
a dence; et, comme pour nous apprendre ce que c'est que
cette seconde Providence du nègre , il nous raconte
qu'il a lui-même sur son habitation cent-dix esclaves , et
« qu'il arrive souvent qu'ayant peu de travail à faire , tout
» le monde se porte bien; mais <iae soui>ent aussi, en
» ayant beaucoup , tout le monde est malade. » Rangeons
donc l'épithète que nous venons de signaler avec les mots
de paysans nègres des Antilles , de vasselage noir et de
protection patriarcale que l'on a inventés pour voiler la
barbarie des institutions par les ingénieuses fictions du lan-
gage. Quelques efforts que l'on fasse pour nous persuader
que nous avons de la commisération en pure perte , nous
n'en demeurerons pas moins convaincus que l'esclavage
est le plus grand de tous les maux qui ont affligé l'hu-
manité, et nous uous opposerons de tout notre pouvoir k
ce qu'en faisant à la législation des modifications nécessaires,
on affermisse dans la main du colon le fouet avec lequel il
sillonne le dos du malheureux Africain.
Tandis que la première brochure , dont nous avons trans-
crit le titre , plaide la cause des colons , la seconde défend
celle des pauvres nègres. Si on les lit l'une après l'autre, oa
ne peut se défendre d'une soite de surprise de voir les
mêmes faits considérés si différemment. Peut-être si , au
lieu d'être le délégué des colons de la Guadeloupe , M. de
Lacharière était celui des cent- dix esclaves de son habita-
tion , aurait-il aussi trouvé ([uelques larmes à enregistrer
et quelques plaintes à faire entendre. Mais comme il n'eu
est rien, nous devons , pour compléter ce que nous avons
à dire sur ce triste sujet, recourir à notre seconde source ,
et là , les faits se pressent si serrés etsont si horribles , qu'on
éprouve le besoin de s'en détourner et qu'on voudrait n'a-
voir pas lu, pour ne pas avoir le devoir de raconter. L'au-
teur lui-même en est comme effrayé ; il comprend qu'on
pourrait l'accuser d'avoir accueilli légèrement des lécits
qui calomnient l'humanité , et pour détourner ce reproche,
il commence la nomenclature d'une partie des ces horreurs
par ces mots qui lui donnent un grand poids: « Je ne dis
» pas : on m'a conté ; je dis : j'ai vu ! »
« Que direz- vous d'un tonnelier de la Pointe-à-Pitrc
qui, pour châtier un nègre futigif, résolut de lui infliger
une punition à la manière anglaise? Le malheureux , les
bras passés entre les jambes , les mains liées derrière lui à
un poteau profondément enfoncé dans la terre , ne présen-
tant ainsi que la partie de son corps sur laquelle devaient
tomber les coups , se sentait enlever des lambeaux de chair,
sans pouvoir mourir, sans espérer que la fatigue mettrait
fin à son supplice; car la terrible rigoise passait de main eu
main pour éterniser ses souffrances. Que direz-vous en ap-
prenant qu'après cette sanglante exécution l'esclave fut en-
voyé à la chaîne, c'est-à-dire aux galères? Que direz-vous
enfin quand vous saurez que l'état de désorganisation de ce
corps lacéré n'ayant pas permis aux médecins de constater
qu'il avait reçu plus de vingt-neuf coups , le maître a été à
l'abri de toutes poursuites judiciaires? Croiriez-vous que
deshabitans, pour rendre plus douloureuses les lacérations
du fouet, y font verser du sel? Pourriez-vous apprendre
sans frémir que des maîtres y ont fait brûler de la poudre?
Vos cheveux ne se dresseront-ils pas sur la tête quand nous
vous dirons : A Marie-Galante, un esclave s'était absenté de
la maison de son maître pendant plusieurs jours ; à son re-
tour, ce dernier lui fit frotter les paupières avec du
ou l'attaclia à quatre piquets; mais son suppljce n
pas se borner à de simples coups de fouet : lui ausi
serve à d'autres douleurs I Bientôt on apporta du
poudre, et de longues traces de flammes jjarcou
cuisantes blessures. Il pouvait espérer que là, du
70
LE SEMEUR.
niraient ces barbaries. Vain espoir! Des lisons ardens étaient
prêts, et pour lui ôter les moyens de fuir, son bourreau lui
brûle l'intcrieur des cuisses et des jambes. Ce crime a élé
poursuivi par la justice j mais les habitans de Màrie-Ga-
lante, ont soustrait le coupable à toutes les rcchercbes. Je ne
pense pas que les personnes qui l'ont cacbé aient approuvé
ces excès j mais elles étaient persuadées, comme le sont tous
les créoles, que la punition des maîtres amènerait l'insubor-
dination des esclaves. Il faut, disent-elles , que les nègres
soient convaincus que leur maître a tout droit sur eux : voilà
le seul moven de les tenir dans la dépendance.»
Que devient, après de tels faits, l'assertion de M. de La-
charière , que « la loi , loin de donner au maître un pouvoir
«illimité, ne lui permet que certains cluUimens et dans
» certaines limites; qu'en fixant ses droits, elle fixé aussi
» ses obligations, et que le colon qui ferait périr son esclave,
» porterait sa tète sur Pécliafaud. " Comment entendre
des passages de soii livre t-îls que celui-ci: «A la Guade-
» loiipe, les nègres n'obéissent pas à une forre pbysique,
» mais à une force morale ; ils ne sont pas contraints, mais
» obliges; la volonté cbcz eux est déterminée et non pas
» détruite. «Comment sympalbiseravec lui , lorsqu'il re-
pousse de nos colonies l'institution des protecteurs d'escla-
ves; a^n'on a introduite dans les Antilles anglaisps, la repré-
sentant comme inutile et impolitique, et nous disant que
« placer la protection autre part que dans le maître, c'est
M le priver de son plus noble attribut», tandis que c'est
contre lui-même que la protection est nécessaire?
D'après M. de Lacharière, dans l'état actuel des choses,
être libre est pour les nègres synonyme de ne rien faire j si
on les affranchissait, ils ne voudraient pas se livrer à la cul-
ture, en sorte que tant qu'une telle manière de voir pré-
vaudra parmi eux , l'affranchissement volontaire est impos-
sible, et l'affranchissement forcé serait la ruine de nos co-
lonies et de toutes les classes qui les habitent. iM. de Hum-
boldt a, en partie, répondu d'avance à celte question pré-
judicielle, dans son admirable £'wai poUtiqr.e sur l'ile de
Cuba. Il y montre que les maux de l'esclavage pèsent sur
un beaucoup plus grand nombre d'individus que les travaux
agricoles ne l'exigent, môme en admettant, ce qu'il est bien
loin d'accorder, que le sucre, le café , l'indigo ou le coton
ne puissent être cultivés que par des esclaves. Ceux qui répè-
tent sans cesse que le travail forcé est indispensable, semblent
vouloirignorerque l'art Uipcl des Antilles renferme 1,148,000
esclaves ; et que toute la masse des denrées coloniales qu'il
produit n'est due qu'au travail de 5 à Goo mille. « La traite,
p dit ce savant voyageur, n'est donc pas seulement barbare,
» elle est aussi déraisonnable, parce qu'elle manque le but
» qu'elle veut atteindre. C'est comme un courant d'eau
» qu'on a amené de très-loin, et dont plus de la moitié, dans
» les colonies même , est détournée des terrains auxquels
) il était destiné. » D'ailleurs, si le terme de tant de maux
ne pouvait être atteint que par l'appauvrissement des co-
lons, nous en gémirions sans doute, mais nous ne recule-
1 ions pas devant cette conséquence, pour cesser de deman-
der l'abolition de l'esclavage. Xe corps nesl-il pas plus que
le vêtement et la vie plus t/ue la nourriture? a d\t Jésiis-
Christ; et l'on voudrait exiger de nous l'étroitessc de cœur
d'être moins sensibles à l'effroyable misère physique et mo-
rale lies noirs qu'au dccroissement de 1-ichesse des blancs!
iS^ous devrions oublier que, malgré l'importation, de i8n à
lBa5. de i85,ooo Africains dans l'ile de Cuba,on a l'affreuse
certitude que la masse des gens de couleur libres ou escla-
.v^js ; mulâtres ou nègres, n'y a pas augmenté de plus de
f T; Îî'oqis, efque des calculs à peu près semblables pourraient
Jl. ofniis pour les Antilles françaises (1), pour ne noussouve-
( \.h «artlnique , où il y a 78,000 ejclaves , la morlalité moyenne
iiir que du besoin qu'ont les colons de gagner prq^nptement
de l'or, au prix des sueurs et delà vie même de leurs nègres !
Nous étions un peu surpris du luxe d'érudition que dé-
ploie 51. de Lacharière dans sa brochure ; mais M. de Huni-
boldt nous a encore appris que l'argument tiré de la civili-
sation de Rome et de la Grèce en faveur de l'esclavage, est
très à la mode dans les Antilles ; il en cite pour exemple un
discours prononcé , en i jyS, au sein de Vassenihle'e législa-
tive de la Jamaïque , où l'on a prouvé, par l'exemple des élé-
phans employés dans les guerres de Pyrrhus et d'Annibal ,
qu'on ne pouvait être blâmable d'avoir fait venir de l'île de
Cuba cent chiens et quarante chasseuis pour faire la chasse
aux nègres marrons î
Quant à cet autre argument , que M. de Lacharière dé-
veloppe avec complaisance, pour nous montrer qu'on trouve
l'esclavage entre l'état sauvage et la barbarie, de même
qu'on trouve le Christianisme entre la barbarie et la civilisa-
tion, en sorte, dit il , « que noussommes obligés, à cause de la
» place qu'ils occupent, de les considérer l'un et l'autre ,
» tout à la fois, et comme progrès et comme transition,
» parce qu'ils nous présentent les deux seuls moyens qui
» puissent changer l'état des hommes, la force physique,
» née sur la terre, et li force morale, empruntée du ciel »,
nous lui demanderons s'il croit permis de faire le mal pour
qu'il en arrive du bien ; et si c'est d'ailleurs dans des vues
de civilisation que le navire négrier est armé pour la traite,
et que l'on jette annuellement dans les colonies des milliers
d'esclaves? Sans doute la providence de Dieu fait servir
mystérieusement jusqu'aux crimes des hommes à réaliser
ses desseins d'amour; mais ce n'est pas par des crimes que
nous devons aspirera servir Dieu. L'esclavage et la baiba-
rie ne sont pas des intermédiaires nécessaires entre l'état
sauvage et la civilisation. Le Christianisme n'a pas besoin
que l'homiue ait passé par cette double jjréparation pour
avoir prise sur son cœur. Il s'adresse à lui, quelque bas
qu'il le trouve, parce que sa mission est précisément de i-e-
lever et de sauver. Les villages construits dans le sud de
l'Afrique paj- des nègres convertis, l'agriculture et l'indus-
trie introduitesparmi eux et exercées par eux sans contrainte
et par la seule influence de la persuasion chrétienne, le na-
turel de l'Africain changé, non après des travaux étendus
à plusieui-s générations, mais en quelques années, ou même
en quelques mois, par la prédication de la croix de Jésus-
Christ, voilà des indications qui éclairent la roule que les
colons doivent suivre, s'ils veulent préparer leurs esclaves
à la liberté , sans avoir à redouter, dans cette nouvelle con-
dition , leur inertie et leurs vices. Mais comment donner aux
colons le conseil d'agir sur les noirs par la religion, tant
qu'eux-mêmes ne seront pas religieux ? Leurs mœurs sont
dissolues, et ils consentiraient à laisser prêcher la chasteté
aux négresses ! Ils sont orgueilleux et dominateurs, et ils
prépareraient volontairement les voies à une égalité morale,
destinée â hâter l'égalité sociale ! Ils sont incrédules ou su-
perstitieux , et ils pouriaient comprendre qu'il y a dans l'É-
vangile une force qui légénère !
INous savons qu'on ne voudra pas de ce remède , et nous
savons cependant aussi qu'il n'y a pas d'autre remède possi-
ble. La révolte des noirs de la Martinique, au mois de février
passé, n'a que trop Y^rouvé que , comme le dit M. de Lacha-
lière, les colonies sont dans un état critique et alarmant. Si
l'on continue à discuter sans agir, la prépondérance politi-
cpie, comme le prévoit M. dcHumboldt, passera entre les
mains de ceux qui ont la force du travail, la volonté de s'af-
franchir et le courage d'endurer de longues privations ; et
l'on verra sortir du sein des mers , à la suite d'une cutastro-
cst de 6,000. Les naissances , parmi les esclares , ne j'élèvcnt encore an-
nuellement qu'à I.iOO. (lUlMBOLLT.)
LE SEMEUR.
7i
phfi sanglante , que i'Kvaiigile seule préviendra, si elle peut
être prévenue, cette coiifc'dt'rnlion africaine des états libres
(les Aiilillfs, dont Saiiit-Doniinfjue a révélé la possibilité,
et que ceux-là mêmes qui la redoutent le plus, cliercbenlà
n'apercevoir que dans un lointiiin avenir, tandis qu'il nous
semble déjà entendre le frémissement des passions dont l'ex-
plosion s'apprête!
Le projet de loi présenté , le 27 octobre , à la Cbambre
des Députés, par M. le ministre de la murino , établit que
toute personne née libre jouit , dans les colonies , sans dis-
tinctio!! de couleur, des dioits civils et des Jroits politiques
sous les conditions prescrites par les lois; et que les affran-
chis jouissent des droits civils immédiatement après leur
affi'anchissement lé(jal.et des droits politiques dix ans après
cet aflVancbissemcnt, sous ces mêmes conditions, et pourvu
qu'ils sachent lire et écrire. Ces dispositions sont bonnes,
mais elles sont insuffisantes. Les colonies seront en péiil
tant que l'esclavage y sera maintenu. Tout en applaudissant
à la loi proposée, nous aimons donc à ne la considérer que
comme devant servir à préparer les colons à l'abolition
complète de l'esclavage.
L'i\E VISITE A IVEWGATE ,
EN SEPTEMBRE l83î.
Il v a lonjj-tcmps que le nom de M™^ Elisabeth Fry est
célèbre sur le continent. Cette femme excellente qui , pen-
dant plusieurs années, a travaillé à l'amélioration de l'exis-
tence morale des femmes détenues en prison , sans que ses
soins persévérans fussent connus hors des lieux où elle s'ef-
forçait de faire pénétrer la lumière clirétienne qui l'éclairé
elle-même, appartient à la secte des quakers.
Elle a commencé, depuis dix-huit ans, l'œuvre chaiitable
qu'elle poursuit avec tant de zèle, et qui a été visiblement
bénie. Pendant long-temps les verroux deNewgate nes'ou-
\ rirent pour elle qu'avec de grandes difficultés; elle eut à
vaincre de nombreux obstacles intérieurs et extérieurs; ce
ne fut qu'après des efforts soutenus , et lorsque déjà l'on
pouvait juger du résult.it de ces efforts, qu'on lui accorda
la liberté d'établir des exercices religieux réguliers dans la
prison de Neivgate, et de foinicr le Comité de dames qui a
servi de modèle à ceux qui se sont depuis lors multipliés en
Angleleiie et sur le continenl.
Dix-huit des dames qui composent le comité de Londres
pour la réformation des femmes détenues sont quakcrcs-es;
deux seulement appartieunent à l'église anglicane. Ces da-
mes dirigent, tous les jours, à onze heures, le service religieux
institué par ]M"'<' Fry. L'heureuse chance d'y rencontrer
M"' Fjy elle-même est difficilement prévue, parce qu'on
ne sait pas d'avance le jour où elle viendia à la prison.
On ne peut pénétrer à Newgate qu'au moven d'un billat
d'admission , qu'on dépose à la sombre porte qui forme le
triste asile où tant de créatures Immaines ont gémi et gé-
missent encore. Dès qu'on a franchi cette barrière , on
monte un escalier qui conduit dans la petite chambre où le
culte consolateur que M""^ Fry a fondé léveille souvent de
pauvres âmes endormies dans l'habitude du crime. On ne
visite guère toute la partie du bâtiment habitée par les
femmes dont le procès est jugé , et qui d'ailleurs n'offre
rien de remarquable.
La classification des criminels n'existe pas à Newgate
comme dans les maisons pénitentiaires, parce que ce vieux
repaire de misères n'est pas distribué de manière à le per-
mettre. Il règne même assez peu d'ordre dans la disposition
des chambres où les femmes dorment et travaillent. On
peut comprendre , en voyant l'état piésent de Newgate, à
quel point cet établissement avait besoin d'une réforme ,
puisque , malgré toutes les amélioiations qu'on v a iutio-
duites, il offre encore un aspect aussi peu satisfaisant. On
nous a montré une petite cellule où l'on enferme, après que
leur sentence a été prononcée , les femmes condamnées à
mort; elle est voisine des chambres habitées par les autres
prisonnières , et lorsque les gémisscmcns des pécheresses
qui vont paraître devant le grand .luge se font entendre, ils
doivent remplir d'angoisse celK^s qui n'ont pas été condam-
nées à mort par leshonijies, et faire naître quelquefois en
elles la pensée du jugement tout autrement redoutable de
l'ËtcinLl.
Lorsque M™" Fry chercha à pénétrer à New gâte , il v a
dix-h'iit ans, l'état moral de celte prison était si déplo-
rable, qu'on ne pouvait V circuler sans courir le danger
d'être volé. Les geôliers ne perdaient pas l'étranger de vue,
et même ils engageaient ordinairement à dejioser , avant
d'entrer, ce qu'on pouvait avoir de précieux sur soi, parce
qu'ils ne pouvaient répondie de la sûreté des effets au mi-
lieu de ces malheureuses, que n'éclairait aucune lueur mo-
rale. Les femmes entassées à Newgate reçurent M"" Fry
avec des rires moqueurs et des insultes; on lui criait qu'elle
n'oserait pas rcvenii' une seconde fois , qu'on n'avait que
faire de ses sermons et de sa Bible; en un mot, l'accueil le
plus rebutant vint répondre à son zcdc , pendant ses pre-
mières visites; munie de l'Evangile, elle ne répondit aux
provocations de ces femmes que parles paroles du Sauveur
et de ses disciples; elle leur fit entrevoir la possibilité du
paidon de leurs péchés, et de leur régénération; elle leur
parla avec celte tendresse chrétienne qui produit souvent
des effets si rapides et si profonds , et que ces pauvres
créatures n'avaient point encore rencontrée unie à tant de
douceur, à tant de charité. Bientôt quelcpies cœuis furent
touchés; bientôt plusieurs de ces fenmics aimèrent la srcur
bienfaisante qui leur montrait le chemin de la vie, et qui re-
levait leurs â^pes flétries par le vice et par le mépris dont elles
se sentaient les objets. L'œuvre bénie fil de grands progrès;
les travaux chrétiens de M'"' Fry attirèrent l'attention pu-
blique. Elle-même , animée du désir d'étendre le cercle
dans Uqucl elle s'était placée, chercha à attirer les amis de
la religion, et même les indifférens et les gens du monde ,
dans les tristes lieux où sa présence était enfin regardée
comme un bienfait. Elle parvint, aidée de ses amis . à fon-
der le comité de Londres, qui, ainsi que je l'ai déjà dit, en a
fut former d'autres, et elle obtint pour ce comité le/>«?ro7ertg-e
de la duchesse de Glocester , l'une des sœurs du Pioi. Les
sommes recueillies au moven de souscriptions devinrent
assez considérables pour lui permettre d'améliorer de plu-
sieurs manières le sort des femmes Honl il s'occupe , et l'on
peut espérej- que le temps ne fera qu'ajouter à l'intérêt que
l'on prend déjà, en Angleterre, à cette classe, dont l'exis-
tence e.st si misérable au sortir de la prison.
La surveillante en fonctions , le jour où j'entendis
M'"" Fry , est une pécheresse convertie par M""= Frv elle-
même; lorsque SCS années de détention furent écoulées, elle
demanda la grâce d'être employée dans la maison ; sa bonne
conduite pendant sa reclus. on lui fit obtenir celte faveur,
et probablement c'est dans les murs de Newgate qu'elle
finira ses jours, dans une situation d'âme bien différente de
celle où elle était en v entrant.
M"" Fry arriva à onze heures pour lire la Bible; elle
s'assit devant la petite table destinée à la dame lectrice.
C'est une femme d'une taille imposante, et dont la tournure
distinguée ne pouvait disparaître en'ièremcnt sous le grand
schall blanc qui l'enveloppait; la robe brune et le chapeau
quaker complétaient son costume. Elle paraît avoir à peu
près cinquante any; ses veux sont bruns et son regard est
doux et observateur; ses dents, fort belles, donnent à son
sourire quelque chose de particulièrement aimable , et ses
cheveux, cachés sous le petit bonnet uni qui couvi-e à peine
son front, sont encore d'une teinte tout-à-fait jeune. Quel-
ques dames, parmi lesquelles je remarquai plusieurs qua-
keresses, étaient venues , comme nous, se joindre aux pri-
sonnières, qui entrèrent, l'une après l'autre, avec la plus
parfaite décence. Toutes celles qui ne sont pas encore ju-
gées ne sont pas obligées d'assister à cet exercice religieux,
et le nombre des détenues de cette classe esi toujours con-
sidérable ; celles dont le sort est fixé pour quelcpies années,
ne s'élevaient pas au - dessus de soixante ; leur mise est
uniforme; chacimc porte un numéro à sa ceinture.
Après un moment de recueillement , M""' Frv se mit à
lire le beau récit de la résurrection de Lazace. Ou m'avait
dit que le sou de sa voix et sa manière délire les Saintes
72
LE SEMEUR.
Ecritures avaient un caractère toul-ù-fail particulier, etpio-
pre à produire, la plus piofonde impiiession. Je fus, en effet,
Irès-frappée de son accent si vrai, si simple, si impressif,
cl qui donnait au chapitre qu'elle lisait, je ne sais quoi de
neuf et d'inattendu. C'étaient ces mêmes phrases que les
chrétiens entendent et répètent si souvent, et pourtant elles
Hie semblaient nouvelles, ou plutôt j'étais frappée tout de
nouveau de leur beauté et de leur force, en écoutant cette
femme chrétienne annoncer aux pécheresses qu'elle cherche
à convertn- l'Evangile de grâce, qui peut les conduire au
Sauveur. Elle appuya avec une sensibilité si vraie qu'elle
a dû toucher bien des cœurs, sur cette belle parole : Jésus
pleura.
Après la lecture, pendant laquelle la physionomie des pri-
sonnières n'exprimait ni ennui ni humeur , M""' Fry se ic-
cueillit encore pendant quelques instans; puis cUecommen-
cji d'une voix très-douce à développer le chapitre qu'elle
venait de lire. Toute son exhortation était admirablement
propre à consoler et à ramener à Dieu les femmes à qui elle
était adressée. M""' Fry compara l'âme pécheresse à La-
zare mort, et fit sentir, avec une clarté parfaite, que la ré-
surrection de l'âme plongée dans le crime est toujours pos-
sible à celui qui réveilla Lazare.
Elle répéta ce beau mot : Jésus pleura, et ce fut pour
dire combien la sensibdité du Sauveur, en apprenant la
moit de celui qu'il aimait, est consolante pour les cœurs
affligés, a Dans toutes mes épreuves, cette pei:séc -.Jésus
» pleura m'a soulagée , dit-elle; elle prouve que nos dou-
» leurs , à la mort de nos parens , de nos amis , et celles que
» nous partageons avec ceux que nous aimons, n'offenseyt
» pas le Seigneur qui, comme nous, pleuia son ami; il
» connaît toutes nos afflictions, il les comprend , et quand
u nous sommes malheureux par les événemens ou par nos
p fautes , il ne rejette pas nos larmes. » A ces paroles, pro-
noncées avec douceur et onction, plus d'uue larme coula.
Quoi de plus consolant, en efl'ct, pourdesètres dégradés par
le péché , que l'assurance que leur juge suprême est aussi
cssontiellemcut charitable !
M""" Fry mêla à ses réflexions le récit de deux conver-
sions récentes , comme pour encourager celles des prison-
nières qui couimcnçaient à repoudre à l'appel de Dieu. Elle
raconta qu'inic dame de sa connaissance, tourmentée par
la pensée que sou âme était dans un état de corruption et
de mort , sembl.djle à celui de Lazare dans le cercued, n'a-
vait pu trouver quelque repos qu'en consultant un ministre
de l'Evangile sur cette idée qui la poursuivait partout et ne
lui laissait aucun repos; etqu'ayaut cherché la résuriectiou
de son âme près du Seigneur Jésus, elle la trouva auprès
de lui. Elle parla ensuite de l'effet salutaire que la mort su-
bite d'un jeune homme plongé dans le péché avait produit
sur quelques habitans de son village. Ce jeune homme avait
été frappé de la foudre , et ce jugement de Dieu amena à la
jepentancesamère qui, comme lui, était fort dépravée, et
plusieurs do ceux qui s'étaient mêlés à ses débauches. Tou-
tes les prisonnières redoublaient d'attention à ces récits, que
M"" Fiy associait si heureusement à l'histoire de Ijazare.
Elle connaît trop bien le cœur humain pour négliger ce
moyen de faire impression sur les âmes ; elle prend ces pau-
vres femmes par la main , les guide, les soutient et leur re-
présente constamment le but où elle veut les conduire,
comme accessdjle par la repentajice et la foi. On dit que l'at-
tachement des détenues pour elle répond à celui qu'elle leur
témoigne. — Quel plus beau lien que celui qui rapproche
ainsi des âmes si différentes!
ÎVjme p,.y chercha encore à consoler ses pauvres amies en
leur lisant le psaume CIII,qui est si plein d'encouragemcns,
et qui parle avec tanlde force de l'amour de Dieu; puis ou se
retira. Les prisonnières saluèrent les dames quakeresses avec
respect en retournant à leurs travaux: quelques-unes d'en-
tre elles sortaient à peine de l'enfance; d'autres étaient près
de la vieillesse.
M™' Fry , suivant l'usage des quakeresses, tutoie tous
ceux avec qui elle parle; cette manière de s'expi-imer est plus
frappante en anglais que dans tout autre langue ; flaus sa
bouche elle a quelque chose de noble et de bienveillant. La
famille de cette femme intéressante est nombreuse : elle a
huit enfaus qu'elle élève avec la plus active sollicitude.
L'une de ses filles l'accompagnait. Elle ne parle pas le fran-
çais et n'a jamais (juilté l'Angleterre ; elle visite quelquefois
d'autres prisons a Londres; mais ses travaux chrétiens se
sont principalement concentrés sui- Newgate : il valait mieux,
en effet, s'occuper exclusivement d'un seul licu de misère;,
que de diviser ses soins entre plusieurs.
MELAIN'GES.
Mort de Cavo-d'Istkias. — Capo-d'Istrias a été assas-
siné. Sa mort est à la fois le lésultat d'une vengeance par-
ticulière et d'une haine politique. Comme homme public ,
peut-être n'était-il pas a la hauteur de la mission difficile
de la régénération de la Grèce, qu'il avait acceptée , et que
sa position personnelle contribuait à rendre plus difficile
encore; comme homme privé, on regrette en lui de belles
qualités , qui auraient pu porter , dans des circonstances
différentes, des fruits plus durables. Combien on devient
peu confiant dans les combinaisons humaines , quand on
considère à quel point elles ont, dans ces derniers temps,
été déjouées par des événemens imprévus , que la main de
Dieu a jetés comme à la traverse, pour rappeler aux hommes
qu'ils doivent s'attendre à lui , cause première de toutes
choses, et non se confier aux causes secondes , si ce n'est en
tant qu'ils les regardent comme dirigées par lui. Cette ré-
flexion s'applique à la vie de fagiiiie comme à l'histoire
des peuples. Il est impossible de prévoir à quelles nou-
velles agitations la Grèce va être en proie; mais nous nous
souvenons , pour elle comme pour la France , que Dieu
gouverne le monde.
Infraction a la Lidef.te religieuse. — Le gouvernement
vient de persévérer , à l'occasion des obsèques de M. de
Bcrthier, ancien évêque constitutionnel de Rodez, dans
la fausse roule où il s'était engagé à l'occasion des funérail-
les de M. Giégoire. M. l'archevêque de Paris ayant refusé à
cet évêque les sacremens et la sépulture ecclésiastique, l'au-
torité civile, usurpant un pouvoir qui ne lui appartient pas,
et soi tant des voies légales , au moyen de décrets abolis par
la Charte, a pris possession de l'Eglise paroissiale de Saint-
Louis-cn-l'Ile, et y a fait présenter le corps de M. de Ber-
thier et célébrer les cérémonies catholiques , par des prê-
tres de son choix , malgré les protestations de M. deQuélen.
Nous ne comprenons rien à cette prétention de vouloir s'é-
tablir pouvoir ecclésiastique. On nous dit que l'église de
Siint-Louis appartient à l'Etat; mTiis si l'Etat eu a concédé
l'usage pour une destination cpielconque, il ne peutpas la reti-
rer momentanément et d'une manière arbitraire à cette
destination. D'ailleurs, ce n'est pas parce que c'est un édifice
publie, mais parce que c'est une église catholique qu'on
s'en empare; on veut, par une sorte de charlatanisme, em-
prunter à ce monument, pour les cérémonies religieuses
qu'on a ordonnées, la sanction de sa destination ordinaire.
Que, dans l'intérêt de la liberté religieuse, on accorde à des
prêtres, qui ne relèvent pas de l'archevêque de Paris, un
édifice quelconque pour des cérémonies de leur culte, rien
de mieux; mais qu'on ordonne soi-même ces cérémonies^
mais qu'on s'empare d'un temple déjà concédé aux uns ,
pour le prêter aux autres , c'est en cela qu'il y a abus de
pouvoii'.
=3«>c>
AIVXOMCE.
AlMANACQ des bons conseils pour L^AN de GRACE l832^'
chez Risler, rue de l'Oratoire , n°. 6. Prix : i5 c.
Nous ne connaissons pas d'almanach populaire plus pro-
pre que celui-ci a être d'une utilité journalière. Des arti-
cles d'industrie , d'agriculture et d'hygiène fort bien choi-
sis , le recommandent également aux habitans de la ville et
à ceux de la campagne. Parmi les vignettes exécutées par
Thompson, Du Rouciiail et d'autres artistes distingués, nous
en avons remarqué une, qui représente le chemin de fer
de Manchester à Liverpool , et qui donue une idée fort
exacte de ce travail gigantesque.
Le Gérant, DLHAULT.
Imprimerie de Sellicce , rue des Jeûneurs ,
14.
TOME 1". — N" 10,
9 NOVEMBRE 1831.
LE SEME
~ j
JOURNAL RELIGIEUX.
Politique, Pliilosopliîqiie et Littéraire,
PARAISSAIT TOI S LLS MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Matùi. XIII. 38.
On s'abonne au bureau du journal, rue Martel, n" ii , et chez lo.js les Libraires et Directeurs de posle. — Prix: i5 fr. pour l'année,
8 fr. pour 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera 2 fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. «—
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être aflV,>nchis.
REVUE POLITIQUE.
BULLETIlf DE LA SE.'tfAI>E.
S'il est des personnes qui, ainsi que nous le disions Janis
notre dernier numéro, s'ennuient lorsqu'une semaine s'-
passe sans que quelque lévolution vienne fournir un aliment
à leur besoin d'émotions, il en est aussi qui acceptent avec
une incroyable crédulité toutes les plus petites circonstances
qui semblent uous promettre le retour définitif de la sécu-
rité politique. Il y a chez les premières , maladie de Tesprit
et de l'dme , mais une maladie qui décèle un besoin de
vivrej chez les autres, il y a un aveuglement complet et
tiop souvent un besoin létliargique de tranquillité et de
bien-être matériel. Comme ces personnes , nous appelons
de tous nos vœux la paix sur notre patrie et dans le monde
e;itie'; omme elles, nous avons horreur dis révolutions san-
glantesj mais nous ne nous dissimulons pas, comme elles,
que ces révolutions sont des conséquences naturelles de
l'état politique et moral des peuples, et nous ne nous lais-
sons pas rassurer à si bon marché par les paroles des
hommes d'étal ou des optimistes. Deux faits positifs nous
empèclient d'accorder créance à ces paroles; d'une paît,
nous voyons eu présence deux prmcipes dont la lutte,
commencée depuis quarante ans, ne cessera que par le
triomphe du pbis puissant; de l'autre, nous voyons la dé-
fense de ces principes confiée à des passions, qui ne peuvent
que prolonger cette lutte et la rendre plus terrible.
Les personnes qui , par intérêt du moment ou par besoin
de calme , aiment mieux se rassurer que sonder le foud des
choses, ont été pleinement tranquillisées par les piomesses
de. paix des ambassadeurs étrangers, par la nouvelle du
désarmement de l'Autriche, par l'accord des puissances
pour terminer les différends de la Hollande avec la Bel-
gique. Or, quant à ce dernier point, la semaine qui vient
de s'écouler uous a appris que l'accord des cabinets n'était
pais la seule condition du succès de leurs efforts de pacifi-
Mttion. Les représeï tans belges ont accepté, il est vrai, les
^4 Sfticles, miïis comme des hommes qui ne sont rien moins
que convaincus de la légitimité des sacrifices qu'on impose
à leur pays, comme des liommes qui se soumettent, bieu
plutôt qu'ils n'acceptent , à une majorité de vingt-
une vois seulement sur quatre-vingt-dix-sept votanj.
Le roi de Hollande fait encore attendre sa réponse défi-
:iitive, et si nous devions en croire certains avis, iV ne
• rail pas du tout disposé ."> se rendre aux vœux de la con*
férence, il ne consentirait pas à renoncer à ses ancicnije9
prétentions.
Les déplorables scènes de Biistol sont encore venues noua
prouver combien il est essentiel que les intérêts populaires
soient servis, non par des passions aveugles, mais par de»
principes chrétiens. Un magistrat qui avait voté ré-
cemment contre le bill de réforme , dans la chambre des
communes , est appelé par ses fonctions de recorder dans
une ville où il ne peut ignorer que les partisans de la ré-
forme sont en grande majorité. Il se rend courageusement
à son poste, et les magistrats de cette grande cité lui font
l'accueil qu'ils sont dans l'usage de faire à tout présiiteni
des assises, lors de son aà-rivée. Rien de politique, rien qui
ressemble à une biavade de l'opinion générale ne peut être
reproché ni à M. Wetherel ni aux magistrats de Bristol.
Tout le tort de celui-ci, auv yeux des auteurs du désordre,
était dlavoir voté contre le bill. Dès-lors, sans examiner s'il
ne serait pas possible d'être tout à la fois homme de cœur
et de conscience et anti-réformiste, trop empOrt& par leurs
passions pour apprécier le courage qu'il y avait à venir ac-
complir un devoir au milieu d'une population dont on ayait
combattu les vœux politiques, et où l'on n'ignorait pas
qu'on trouverait un essaim d'hommes connus depuis long-
temps comme fauteurs de séditions et de violences, une
multitude exaltée et égarée par ses souffrances, sans doute,
mais aussi par de criminels provocateurs, se jette sur la
maison commune où ses magistrats étaient réunis; le recor-
der, otjet de sa colère et qiu sans nul doute aurait été mas-
sacré par cette troupe fanatisée, a le bonheur d'échapper à
sa vengeance, en ftiyant par les toits. Le pillage et la des-
truction sont partout oii se portent ces malheureux. Non
contens d'avoir fait fuir le juge, ils vont délivrer les pri-
sonniers qui devaient être appelés aux assises le* jouri
74
LE SEMEUR.
suivans , mesure à laquelle ils ont dû sans doute de nom
Lreuses leciues ; enfin il n'est sorte de crimes auxquels ne
se soit porte, dans les derniers jours d'octobre, le peuple de
Bristol, qu'exaltait une haine de parti, mêlée à toutes les
mauvaises pussions.
Et cependant , ces classes inférieures que la prudence, à
défaut de la justice et de la charité, engageait à préparer et
à appeler à une existence plus noble et plus heureuse que
celle que leur ont faite , jusqu'à présent , l'égoiime et l'or-
gueil des hautes classes , ces classes inférieures se montrent
à la veille de s'emparer, en Angleterre, d'un rôle immense,
comme peuvent le faire pressentir les deux faits suivans.
A Bristol , pendant les horreurs de cette scandaleuse
émeute , la municipalité fut obligée d'avoir recours, pour
conjurer l'orage, à l'intervention du club appelé General-
Union , et d'investir le vice-président de ce club de l'auto-
rité de Shérif.
Dans une grande réunion de citoyens qui eût lieu deruic-
rp.meut à Londres pour constituer une union politique na-
tionale, la classe ouvrière s'empara tout-à-fait de la discus-
sion. Sir Francis Burdctt , M. Hume , membres du parle-
ment , le comte métropolitain , et d'autres notables étaient
arrivés à cette séance avec des propositions et des réglemens
préparés d'avance pour l'organisation de Yunian projetée.
Mais des orateurs du peuple s'opposèrent à l'adoption de
ces réglemens , alléguant pour raison, qu'ils n'avaient pas
été soumis à leur examen et à leur discussion , et déclarant
qu'ils n'entendaient pas être les instruraens de la classe
movenne. Ils dirent qu'ds demandaient hautement ce que
sir F. Burdett lui-même avait demandé en 1818 à la tribune
de la chambre des communes , savoir : « Que tout citoyen
jouissant de ses facultés intellectuelles , et arrivé à sa majo-
rité , donnât sa voix pour l'adoplion des lois par lesquelles
il devait être régi. » Enfin , ces orateurs populaires propo-
sèrent qu'au lieu d'adopter les réglemens «jui lui étaient
présentés , l'assemblée nommât un conseil pour rédiger
d'autres réglemens qui seraient soumis à l'examen d'uueau-
tre réunion générale , et que la moitié des membies de ce
consed fut choisie dans la classe ouvrière. Malgré l'opposi-
lion de sir F. Burdctt, qui présidait, cette proposition fut
adoptée. Jamais cette assemblée n'eût été convoquée si les
personnes qui croyaient y faire dominer leur influence
avaient pu s'attendre à ce résultat.
Or l'exemple de Londres ne peut manquer d'influer
beaucoup sur ce qui se passera dans les provinces, et il faut,
ou que le peuple ait sa part d'influence dans ces unions en la-
veur del'extcnsion du droit de suffrage et du vote par scrutm
secret, ou que la classe moyenne se sépare du peuple, et
alors l'anarchie s'ensuivra et toute réforme sera impossi-
ble, il est évident aujourd'hui que la classe ouvrière ne se
contentera pas du bill de lord Grcy. Ce sont là des faits à
constater al non des théories à débattre. Le malheur est que
ces masses qui réclament leur émancipation n'aient pas
éveille plus tût la sollicitude îles classes supérieures, et que
celles-ci n'aient pas employé à réformer l'état moral du
peuple, à lui donner des lumières et à augmenter son bien-
être , tout le temps, toute l'activité, tous les sacrifices qui
ont été perdus pour défendre, quelques années de plus, des
prérogatives qui ne sauraient résister à l'-mmeuse mouve-
ment social dont nous sommes témoins.
Les nouvelles qui nous arrivent de Neufchâtel nous
font craindre aussi que l'aigreur des partis ue trouble long-
temps encore la tranquillité de ce petit canton. Une cause
juste y est défendue par des hommes dont le patriotisme
manque aussi de celte modération que donne l'Evangile et
qui, sans .nuire au zèle, ui à l'activité , sait attendre les mo-
mens fixés par Dieu pour améliorer le sort de la nation ,
sans vouFoir hâter ces momens au prix du sang ou de la
paix du pays. Cette cause a pour adversaires des hommes
privilégiés et d'autres qu'aveuglent des préjugés d'éduca-
tion. Parmi ces derniers, se distingue l'envoyé du roi de
Prusse, M. de Pfuhl , dont la proclamation aux insurgés
respire un absolutisme auquel les Suisses sont peu habitués,
et qui est beaucoup plus piopre à aigi'ir les esprits et à sou •
lever les passions du parti suisse , qu'à engager ceux qui
étaient sortis des voies légales à y rentrer.
En France , le fait important de la semaine est l'ap-
parition delà brochure de M. de Chateaubriand, destinée à
combattre la proposition d'exil perpétuel delà brancheaînée
des Bourbons. C'est à la fois un éloquent plaidoyer pour
une cause perdue, et un acte d'accusation contre les doc-
trines politiques du gouvernement. 1\L de Chateaubriand
assure que de tous les partis qu'il y avait à prendre après la
révolution de juillet, savoir, de la république, d'une restau-
ration bonapartiste , de l'appel au trône d'une race toute
nouvelle, du maintien de celle de Saint-Louis dans la per-
sonne du duc de Bordeaux, et «nfin du choix de la branche
cadette, on a pris le pire de tous , quelque mérite que pos-
sède personnellement le chef actuel de l'Etat. Le mieux , à
son gré, eiit été de perpétuer avec le duc de Bordeaux le
principe de la légitimité. Nous répugnons à entrer dans
l'examen des torts que l'illustre écrivain rej)roche au régime
sous lequel nous vivons^iion que nous soyons personnellement
intéressés à ce régime, mais parce que de pareilles discus-
sions ne mènent à rien qu'à des antipathies de partis et à
de nouveaux bouleversemens. Il n'y a aucun véritable élé-
ment d'ordre dans toute cette polémique passionnée, et
quelque assentiment que nous puissions accorder à une cri-
tique souvent judicieuse, nous déplorons davantage encore
que tant de talent soit employé àaugmenter plus qu'à dimi-
nuer les maux d'une société qui cherche exclusivement dans
les institutions et dans des principes politiques ce qu'elle ue
pourra trouver que par la foi chrétienne.
LEGÏSLATÎOIV.
De la liberté d'enseignement , ouvrage couronné par la
Société de la Morale Chrétienne, la Société des Méthodes
etla Société de l'Enseignenient élémentaire ; par Peospeb
Lucas, i vol. in-S". Chez Chauchard, rue du Faubourg-
Poissonnière, n" 83. Prix : 4 fr. 5o c, et 5 fr. 5o c. par
la poste.
DEUXIÈME ET DERNIER ARTICLE.
Si le gouvernement qui régit la France reposait sur le
principe de la théocratie ou sur le droit de conquiHe, il au-
rait sans doute raison de croire sa stabilité compromise par
la liberté d'enseignement ; mais , reposant sur le principe
de majorité, formulée toutefois par un système représentatif ,
et présentant avec les deux premiers une différence tran-
chée, savoir celle du libre consentement , il doit reconnaître
la liberté d'enseignement comme une des conditions de son
existence. C'est ce qui résulte des lumineuses données of-
fertes par M. Prospjr Lucas dans le chapitre lYde l'ouvrage
qui nous occupe.
Mettant en regard les conditions exigées par le principe
du consentement et les articles 8 , 28 , 35 et 48 de notre
Charte, il en fait voir le rapport exact; de sorte que la liberté
d'enseignement, qui est partout de droit social, étant rigou-
reusement liée à ce principe , devient encore chez nous de
droit politique. Celte liberté, désignée par M. Lucas sous le
nom de libre influence de la pensée , ne coostituet-elle pas,
avec la libre expression de la pensée , tout ce qu'on peut
LE SEMEUR.
75
embrasser par les mots liberté d'opinion, et la liberté d'opi-
uioii ii'est-elle pas consacrée en France? «Ainsi donc, ajoute
» M. Lucas (page 75) , sans la liberté d'cnseignemcut la li-
» bcrté d'opinion n'ost plus qu'un mot; elle n'a ni force,
» n'ayant plus d'influenic ; ni influence, n'ayant plus d'ex-
» picssion; ni avenir, manquant de movcns de tiansniission
» et d'hérédité. Elle n'est plus que la liberté de l'int'jlli-
» gcnce réduite à elle-même , impuissante à la fois et soli-
» taire dans le cerveau de l'homme , où elle ne peut finir
» que sous le fer du bourreau. Est-ce là le riMe que Dieu
» lui donne? est-ce celui que notre constitution lui laisse?
1) NonI Dieu l'a jetée sur la terre comme une immense
» échelle entre les intelligences. NonI la constitution, res-
» pectant la pensée de Dieu , repose sur elle tout entière ,
1) et ne présente que par elle cet imposant spectacle du
» prand jury de tout un peuple décidant de ses lois et de
1) toutes ses résolutions publiques, à la libre majorité des
» vois. »
Sans>une opposition véritable, le système représentatif
s'écroule, pour faire place à la tyrannie : le règne de Napo-
léon nous en offre un exemple ; nous dirons donc avec
M. Lucas ( page 79) « qvie tout législateur qui pense et voit
» pour l'avenir, doitlaisscr , dans un gouvernement comme
» le nôtre, une forte place à l'opposition, par les libertés
» politiques, dont la libeité d'enseignement est peut-être
» la plus forte , et certes la plus tranquille. »
D'un autre côté, n'est-il pas certain que tous les dangers
que le gouvernement redoute de la part de la liberté de
l'enseignement, et qu'il croit éviter en ne souffrant pas
qu'il soit libre , lui reviendraient tout aussi puissans des
luains de la presse affranchie qui est, sous bien des rapports,
l'enseignement émancipé? Il y aurait donc absence totale
de logique dans un système de gouvernement qui, en lais-
sant la presse affranchie, s'obstinerait à refuser, dans des
intérêts politiques, la liberté d'enseignement.
Il résulte de tout ce qui a été dit jusqu'à présent , que le
monopole serait à la fois une injustice , un anachronisme,
une absurdité : une injustice , car le monopole n'est le droit
depei'sonne; un anachronisme, car s'il fut un temps où
l'état de minorité des peuples paraissait l'autoriser , ce
temps est pour la France à jamais loin de nous; une absur-
dité, car le pouvoir quivoudiait s'en emparer dans nos
temps modernes minerait sa puissance , au lieu de la con-
solider. Donner à l'enseignement une liberté lîgalc , est
donc à la fois un devoir, une nécessité de l'époque et une me-
sure de haute prudence.
Dans l'examen du droit.des trois pouvoirs de la constitu-
tion sur la liberté d'enseignement, M. Lucas, après avoir
mis hors de la discussion , ïe. principe irresponsable , le p.oi,
qu'il u'pnvisage alors que dans son action responsable , I'ad-
MiNiSTBATiON , n'a pas Àc peine à prouver combien ce di'oit
s'arrête à une distance immense du monopole : « Dans notre
» gouvernement de majorité, dit-il ( page q\ ), toutes ces
» positions supérieures, les deux chambres et la royauté ,
s ne sont point otablies ^oar faire la société , mais pour la
» traduire et aider à sou mouvement. » Ainsi, de même
que l'administration n'a aucune action préventive contre la
liberté d'opinion , la liberté des cultes , la libellé de la
presse, etc., elle ne doit non plus en avoir aucune contre
la liberté d'enseignement.
Une objection spéciale peut être présentée par l'adminis-
tration : « La liberté , dira-t-elle, est capable ou incapable;
» nous abandonnons la première à ses seules inspirations
» dans la carrière que lai ouvre la loi ;
» mais la liberté incapable , celle qui , dépourvue dans
» l'enfance , et de la révélation de la conscience , et des
» motifs d'intérètpevsonnel que la raison mûrie peut seule
» donner, nous avons le devoir de la prendre sous notre
» sauvegarde, et de ne point laisser.^ des impressions fàcheu-
» ses à détruire cette pureté de cœur (?) etcctte fraîcheur
» d'intelligence , apanage d'un âge si jeune et si flexible. »
Nous répondrons, avec M. Lucas, qu'il ne manque
([u'une chose à la justesse de cette réclamation , c'est que la
loi ait confii" à l'administration la tutelle de l'enfance, ce
qui n'est point.
Le caractère nécessaire de tout enseignement devrait
être de concourir, avec la législation, à maintenir l'ordre pu-
blic et à réprimer la criminalité; mais pour qu'il en fût
ainsi , Il faudrait que l'enseignement r.3 fût pas borné à
peu près exclusivement aux classes aisées, déjà à l'abri, par
leur position , de l'influence pernicieuse des besoins. L'é-
galité devant la loi ne serait-elle pas plus réelle et plus
complète , si les masses , grâce à une instruction générale
et gratuite , que ferait surtout Iructifier une éducation cliré-
lie[iiie, étaient soustraites au double empire des besoins et
de l'organisation? N'oublions pas que dans l'état actuel des
choses, les classes inférieures delà société, comme le dit
M. fiUcas, « n'apprennent à obéir à aucun autre motif qu'à
» la crainte des lois pénales qu'elles ne savent pas lire , et
» qu'elles ne connaissent, dans leur texte , que par des ouï-
)) dire populaires et, dans leur application , que par les ar-
» rets des cours, les chaînes des forçats s'en allant aux galè-
» res, et les exécutions en place publique. »
La France doit donc désirer que l'enseignement soit le
plus général possible , au lieu de n'être que partiel comme
il l'est aujourd'hui. M. de JMantalivet a en effet déclaré à la
tribune que, dans les trois quarts des communes de France
l'enseignement primaire n'existe pas, ou n'existe qu'impar-
fait ou arriéré.
Nous gémissons avec ISI. Lucas sur un tel état de choses
mais nous avons vu avec peine que, dans le chapiti'e dont
nous donnons une trop courte anaivse , il ait prodigué, à
propos d'organisation , de condition de naissance et de
chances d'e'diication , les mots hasard, fatalité, ai'eiigle
fatalité. Ce langage nous afflige profondément, nous qui
croyons à un Dieu dont les vues de sagesse, de justice et
de miséricorde dépassent la poitée de tonte intelllp-ence •
car nous savons par sa Parole , qu'il ne tombe pas un pas-
sereau en terre sans sa permission , et qu'il a même compte'
les cheveux de nos têtes ; et dans quelque rang de la so-
ciété qu'il nous place, à quelques dangers qu'il nous ex-
pose , nous savons que l'épreuve ne suipassera pas la force
qu'il nous donnera pour la supporter; car sa Parole nous
apprend encore que sa force se manifeste dans notre infir-
mité, et que toutes choses concourent ensemble au bien de
ceux qui l'aiment.
Mais si nous ne parUigeons point les opinions de M. Lucas
sur les causes de l'inégalité apparente des conditions hu-
maines, nous concluons avec lui, de toutes qui a été dit
jusqu'à présent, que sous un régime de liberté, une législa-
tion relative à renseignement doit consacrer le droit de tout
citoyen d'enseigner, et la libre concurrence de toutes les
doctrines et de tous les systèmes. Aussi ne dissimulons-nous
pas que nous sommes loin d'être satisfaits du projet de loi
présenté, dans la séance du -24 octobre, à la chambre des
députés, par M. le ministre de l'instruction publique:
nous ne comprenons pas , par exemple , le but de l'article 8
qui établit que « toute association qui se propose de former
» des instituteurs ei. dw. Institutions primaires, devra être
» autorisée par une ordonnance royale rendue en conseil-
» d'état et insérée au bulletin des lois; » ni celui de l'ar-
ticle 10 qui stipule sous quelles conditions l'on peut exercer
la profession d'instituteur primaire, à moi« qu'on ne nous
permette d'y voir le monopole déguisé. Nous repoussons de
toutes nos forces ces articles et toutes les autres dispositions
de ce projet de loi qui ne seraient pas en parfait accord avec
76
LE SEMEUR.
le principe de la libre concurrence pour tout ce qui se rap-
porteàrenseigncnient. M. Emmanuel Las-Cases, daus le pro-
jet qu'il a soumis k la Chambre sur le même sujet, et qui nous
paraît contenir quelques dispositions préventives, que nous
désirons voir également écartées, propose du moins que
« les écoles élevées par des instituteurs à lews frais, ou
» établies par des particuliers ou des associations , soient de-
» clarées libres, qu'elles ne soient soumises qu'à la survcil-
» lance qu'exi{;ent l'ordre public et le respect dû aux
» mœurs, et que les fondxitcurs soient entièrement libres
». pour le choix du maître, la discipline, les méthodes
» d'enseignement et l'administration économique. » Il y a
en outre une nolr.ble différence entre les deux projets: le pre-
mier consacre le système universitaire, t uidis que le second
place l'instruction sous la surveillaiicc de l'administration
municipale. Il nous semble que, pour être d'accord avec les
promesses de la Charte, il eût été convenable, avant de faire
une loi d'organisation, de déclarer, d'une mauière explicite et
par un acte spécial de la législature , qu(! l'enseignement est
lilire, et que toutes les lois contraires sont révoquées. C'est
là la base qu'il eut fallu poser, et le projet ministériel ne la
pose pas. Il ne réalise donc pas les espérances qu'il était per-
mis de concevoir, ou plutôt il ne tient pas des promesses
solennelles que rien ne permet d'oublier.
Il fout , quel que soit le risultat de la discussion qui va
s'ouvrir, que dans peu d'années, un Franç.-.is adulte qui ne
saura ni lire ni écriie soit une chose rare. L'instruction
serasans doute pour chaque individu un instrament puissant;
mais tout instrument est susceptible de servir à un bon ou
à un mauvais usage, selon la nature de la volonté qui en
• dispose. C'est donc aujourd'hui plus que jamais que nous
devons appeler l'attention de la France sur la seule puis-
sance régénératrice des volontés humaines, l'Evangile de
Jésus-Christ. En dcliois de son influence divine, une pas-
sion humaine ne s'eflace ([ue dominée par une autre passion
humaine.
Avant de terminer cet article sur un ouvrage vraiment
remarquable, que trois sociétés philantropiques ont unani-
mement couronné , nous ne craindrons point d'en attaquer
la dureté et l'étrangeté de style. Plus une matière est pro-
fonde, et plus un auteui- devrait, ce nous semble, s'atta-
cher à être clair et simple à la fois ; et c'est un point impor-
tant que M. Lucas paraît avoir très-négligé. Au reste, le
même reproche lui a été adressé par la commission qui lui
a décerné un prix , et nous n'insisterons pas davantage sur
celte négligence.
LE CARACTERE CHRETIEN.
I" ARTICLE. — Les dijferens traits dont il se compose.
Nous l'avons déjà dit, et nous ne cesserons de le répéter ,
le Christianisme est pour nous autre chose que des formes,
de; cérémonies , une hiérarchie, des prêtres , des autels; il
est à nos veux el drfns notre conviction, essentiellement lu-
mière, vie , expérience , activité. Par ses dogmes, il touche
aux plus hautes questions philosophiques qu'il résout, et par
sa morale, il donne à l'âme humaine une tendance éminem-
ment pratique. D'une part , rien de plus élevé ni de plus
spirituel que ses doctrines; de l'autre, rien de plus appli-
cable à toutes les relations et à tous les devoirs de l'homme
que ses euseignemens moraux. Qu'on nous cite un pro-
blème religieux de haute importance sur lequel il n'ait jeté
la plus vive, la plus satisfaisante des lumières. L'origine de
l'homme, sa destination, son étal actuel, son sort futur, la
Providence , le gouvernement moral de Dieu , l'iiarmonie
des perfections divines, la léconciliation, le salut, l'immor-
talité, il a mis toutes ces grandes questions dans la plus com-
plète évidence. Qu'on nous indique , d'un autre côté , une
position sociale , un devoir d'homme , un rapport de fa-
mille , une circonstance de la vie , pour lesquels il ne ren-
ferme des préceptes ou des conseils , des commandemens
exprès et positifs , ou des directions à déduire de ses eu-
seignemens généraux par voie d'induclion. L'Evangile n'est
donc pas, comme tant de personnes le croient, une doctrine
en dehors de la société et à laquelle l'humanita puisse de-
meurer indifférente, un système bon en soi et qu'il peut
être avantageux à quelques personnes d'étudier, mais dont
la généralité des hommes n'a que faire; il est le secret
unique de la paix poui' les individus comme pour les socié-
tés , parce que seul il place l'homme sur la voie de la régé-
nération et du bonheur. Esquisser en tiaits généraux le ca-
ractère chrétien , tel que l'Evangile tend à le former , sera
sans doute le moyen de prouver ce que nous venons de
dire.
Qjjand on a rappelé It charité, l'humilité, la sainteté , on
a donné en trois mots le signalement du disciple de Jésus-
Christ. Ce qui le caractérise , c'est un amour dominant et
sans bornes pour Dieu , une charité universelle pour tous
les hommes sans distinction , un sentiment profond de sa
faiblesse, une tendance marquée, soutenue, progressive vers
la perfection. Il veut acquérir , non pas une vertu seule-
ment , mais toutes les vertus ; combattre , non pas une
habitude mauvaise seulement , mais tous les penchans au
mal qui sont dans sa nature ; et quand il parle de sanctifi-
cation, il n'entend point par là une vertu vulgaire, la sim-
ple moralité, mais la veitu au plus haut degré. A cet égard,
il ne pose aucune limite; il ne connaît de terme à ses efforts
que celui que Dieu lui-même a tracé; il aspire à être saint
comme Dieu est saint. Mais ce n'est ici encore qu'une vue
f^cncrale de la matière, et en quelque sorte l'ébauche de ce
caractère spirituel et té'Ieste, qui est presque indéfinissable
et qui échappe aux descriptions qu'on veut en faire. Nous
désirerions présenter ce sujet sous un autre jour , en mon-
trant le sage tempérament que le Christianisme a su mettre
dans les ve.rtus morales les plus opposées en apparence;
car , de même que srs doctrines renferment la solution des
énigmes les plus indéchiffrables de l'humanité, ses préceptes
et l'esprit de sa morale riipprochcnt et accordent des con-
trastes que les leçons de la philosophie ont vainement tenté
de concilier.
Et d'abord , comme nous venons de le dire , le chrétien
est humble; il a un sentiment profond de sa misère morale
naturelle ; il se croit incapable par lui-même de faire le
bien.: et pourtant il sent sa dignité plus que personne et
mieux gue personne ; car il sait qu'il est une créature de
Dieu destinée à l'immorialité , cl une créature qui , même
dans son étal de chute et de corruption , a été estimée au
prix de l'anéanlissemeut et de la mort du Fils de Dieu.
Plus il se voit petit, lorsqu'il ne regarde qu'à lui-même,
plus i' devient grand, lorsqu'il se rappelle tous les titres de
noblesse qu'il possède en Dieu ; plu^; il se sent faible, lors-
qu'il ne s'appuie que sur sa force, plus il devient fort lors-
qu'il place toute sa puissance en Dieu. Ce qu'il perd en es-
time de lui-même, il le gagne dans l'estime de Dieu, et tous
les mérites persotinels auxquels il renonce , il les retrouve
dans l'immevisité dé l'amour el dans la perfection de l'o-
béissanoe de sou Sauveur; il s'élève de toute la profondeur
des humiliations de Jésus-Christ. Ainsi la différence qu'il y
a, sous ce rapport, entre le chrétien el l'homme du monde,
consiste en ce que !e second cherche en lui-même ce que le
premier trom'c en Dieu : la différence est immense, elle est
infinie.
Voici un autre contraste, qui ne nous paraît pas moins
LE SEMEUR.
TJ
}paul. La piièrc est l'arme du chrétien ; il s'y sent porté
le sciitinieiit habituel de ses infirmités morales , et la
fession constante qu'il fait Ji Dieu est , qu'il ne possède
11, qu'il ne peut rien, qu'il n'est rien. Or, ne semble-t-il
, au premier coup-d'ojil, qu'un homme pénétré de cette
viction sera laiijjuissaut cl lâche dans l'accomplissement
ses devoirs, et qu'il sentira à tout instant ses efforts pa-
l'sés à la vue de son impuissance? C'est tout le contraire.
trait dominant du caractère chrétien est l'énergie, Tac-
ite et une disposition constante à faire à Dieu et à ses
res le sacrifice de ses biens , de son temps , de ses forces,
ses facultés, de sa vie. Ne vous en étonnez pas, il a trouvé
is son Dieu tout ce qu'il est persuadé qu'il ne saurait
uver en lui-même , et la vertu du bras qui a laucé les
ndes dans l'espace et qui les y soutient s'accomplit dans
, infirmité.
Slever ses désirs et ses espérances vers le monde des réa-
s, vivre par la pensés dans le ciel, chercher la commu-
n de Dieu, est un besoin de l'âme qui est soumise à l'in-
ence de l'Evangile ; et ceux qui ne connaissent que de
n, et non point pour les avoir éprouvées, ces saintes élé-
ions de la foi, sont en géuéral portés à penser que cette
mystique et de pure contemplation, comme ils l'ap-
lent, est peu compatible avec la pratique des devoirs
mbreux et variés auxquels l'homme est appelé ici-bas.
pliquez-nous cependant, hommes du siècle, comment il
fait qu'avec cette spiritualité d'affections et cette tcn-
ice prononcée à s'occuper des choses du monde invisible,
Chrétiens, loin de négliger leurs devoirs de famille, de
cation, de position, de société, se montrent au contraire
is zélés que les autres hommes, sans comparaison, pour
ites les œuvres bonnes, pour toutes les entreprises clia-
ables , pour toutes les vertus ardues et qui exigent des
rifices. Ne serait-ce point qu'il y a chez eux un principe
vie caché, une puissance divine qui vous est inconnue,
lis dont la découverte et la possession vous révéleraient
secret des véritables forces de l'âme humaine?
Qui parle de mener une vie chrétienne parle de faire des
rifices. Le Christianisme consiste en grande partie à sa-
ir renoncer à sol-même j Jésus-Christ appelle ses disciples
e charger de leur croix et à le suivre, et le grand pro-
;me de leur vie est de réaliser dans la pratique la science
'ils ont apprise à l'école de leur Maître et qui se réduit à
;i : Echanger des biens périssables contre des biens inipé-
eables, des joies passagères contre des joies éteinelles, le
)nde contre le ciel, la vanité contre Dieu. Mais, dira-t-on,
elle vie triste et pénible ne doit pas mener celui qui
iinl de s'attacher à ce moude, qui n'ose en jouir, qui se
iout à n'y r1en posséder et qui tend de toutes ses forces à
n affranchir I Un tel homme ne conrt-il pas risque de
endre en liaine et les liommes et les choses? Il n'en est
int ainsi; rien de moins misanthrope que le Chrétien.
foi qui l'élève au-dessus du monde lui a fait puiser daus
sein de Dieu un amour expausif, une bienveillance uni-
rselle, et quoiqu'il plaigne ceux qui ont placé toutes leurs
pérances ici-bas, il les comprend jusqu'à un certain point,
tendu qu'il a senti et vécu comme eux, et qu'il penserait
sentirait encore de même, si Dieu ne lui avait donné le
ùt des choses spirituelles. Son renoncement n'est pas ri-
risme ; sa tempérance n'est pas austérité ; il fuit les so-
;tés bruyantes, mais sans humeur; il s'abstient des vains
aisirs, en plaignant ceux qui s'y adonnent; mais sa com-
ission vient autant de son amour pour ceux-ci que de sa
i et de son expérience à l'égard de ceux-là ; elle ne res-
mble en rien au blâme hautain ni à l'orgueilleuse pitié du
îdant'.sme pîiilosophique ou religieux. Il renonce, parce
le Dieu le lui demande, et parce qu'il sent qu'il lui est
)n de renoncer, et en renonçant il jouit incomparablement.
infiniment ])lus que ceux qui ne cherchent qu'à jouir : il
possède la paix, l'arnour et la communion de son Dieu.
La vue du mal moral est toujours accompagnée de dou-
leur; le spectacle des misères humaines cause de la peine,
et il n'y a pas de repeu tance sans douleur intérieure et
profonde. Cependant c'est ici un des merveilleux secrets du
Ghristianisine, de conserver la paix même dans une âme qui
est pénétrée de son indignité, et de la soutenir par l'assu-
rance du pardon et de l'amour de son Créateur.
Jésus-Christ a dit : Aimez vos ennemis, bénissez ceux
qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïs-
sent, et prie: pour ceux qui vous maltraitent et qui vous
persécutent, et tout dans l'Évangile respire un esprit de
respect, de pardon et d'amour. Fidèle à ces préceptes et
animé de l'esprii de son Maître, le Chrétien pardonne les
injures qu'on lui fait; le ressentiment, la vengeance ne sau-
raient habiter dans son cœur; c'est peu pour lui d'oublier
les torts dont on peut s'être rendu coupable envers lui, il
est prêt encore à montrer que non-seulement il n'a pas
gardé de rancune, mais que l'amour est demeuré au fond
de son âme : rendre le bien pour le mal est la seule ven-
geance qu'il connaisse. Mais qu'on se garde bien de croire
que cette disposition à pardonner soit voisine de la lâcheté.
Il y a de la dignité et une dignité imposante dans le Chré-
tien, qui refuse de se souvenir d'une injustice; car d'abord
il fait violence à sa première nature, il impose silence à ses
passions, il maîtrise son cœur, et la sagesse éternelle l'a dé-
claré : Celui qui est maître de lui-même est plus fort que le
conquérant qui prend les villes. Si le disciple du Christ
n'use pas de représailles, c'est qu'il sait qu'il y a plus de
justice jiour lui à pardonner qu'à se venger. Cette disposi-
tion est chez lui le fruit d'un principe et non de la facilité
et de la mollesse du cai-actèrc; c'est une détermination de
la volonté qui a été prise librement pour obéir à Dieu, pour
imiter Dieu, qui lui a pardonné à lui-même mille offenses
et qui lui en pardonne tous les jours. D'ailleurs, tout eu
pardonnant et en refusant quelquefois de faire valoir des
droits lésés, le Chrétien sait dans l'occasion signaler l'injus-
tice, la repousser, la flétrir et faire rougir un oppresseur
auquel il renonce à résister par amour et dans des vues de
paix.
La patience chrétienne n'est ni la résignation stoïqne , ni
un lâche acquiescement de l'esprit à des maux qu'on ne
saurait éviter. Quand dans les souffrances physiques aux-
quelles il est sujet comme les autres hommes, ou sous le*
coups de l'adversité, qui ne le ménagent pas davantage,
le chrétien ferme la bouche et s'abstient du murmure,
ce n'est pas seulement parce qu'il se sent impuissant
pour lutter contre la force véritable des événemens , ou
pour éloigner des souffrances auxquelles il ne saurait rien
changer , mais il voit dans ces dispensations sévères la vo-
lonté d'un père qui l'aime, et c'est avec amour et adora-
tion qu'il baise la main qui s'apesantit sur lui. Et qu'où
y fasse bien attention , cette soumission entière de l'esprit et
du cœur à la volonté divine n'exclut pas la fermeté et l'é-
nergie ; elle est incompatible avec l'abattement, parce que
au fond de l'âme du chiétien se trouve la confiance et
uue confiance sans bornes en la bonté infinie et la toute-
puissance de Dieu, qui fait tout cmicourir , sans excep-
tion , même les douleurs les plus poignantes , au plus grand
bien de ceux qui espèrent en lui. Voilà pourquoi vous vovez
le chrétien conserver, au milieu de ses maux, toute sa li-
berté d'esprit et vaquer à ses affaires, en recourant d'ailleurs
aux moyens légitimes qui sont en son pouvoir, soit pour
éloigner de lui l'affliction, soit pour eu diminuer le poids.
C'est ainsi encore que , persuadé que tous les événemens
sont dirigés par la Providence et qu'il n'aurait rien sans sa
H volonté, le disciple de Jésus-Christ, est content de la posi-
78
LE SEMEUR.
tlon où il se trouve, quelque médiocre qu'elle soilj il ac-
ccpteniênie la pauvreté , si Dieu la lui dispense , et il mange
avec actions de grâces le morceau de pain qu'il reçoit de la
main de son bienfaiteur céleste. Mais en même temps l'E-
vangile lui interdit la paresse , lui commande le travail, lui
fait un devoir de l'activité, et sanctifie le désir qui se trouve
naturellement en lui d'améliorer sa condition : le chrétien
obéit , et quand il a travaillé consciencieusement et devant
Dieu, il inuit en paix du fruit de son labeur, avec actions de
(grâces, sans envie et sans murmure.
La simplicité est un autre trait du caractère chrétien.
Cette heureuse disposition a son siège dans l'âme, d'oii elle
étend son iuflacuce sur toute la vie; les goûts du chré-
tien sont simples; voilà pourquoi la pompe, le faste, l'os-
tentation sont peu en harmonie avec ses sentimens. Il est
simple dans ses mœurs, simple dans ses manières, simple
dans l'intérieur de sa maison, simple dans ses relations au
dehors. S'il vit, du fruit de son travail , il ne s'accorde que
le nécessaire; s'il a quelque fortune, il en profite pour se
procurer certaines aisances. Je conçois cependant que le
chrétien puisse occuper un rang dans la société ; je me le
représente investi de hautes dignités;je lesupposemcme mi-
nistre d'état , priuce , souverain ; mais alors la représenta-
tion à laquelle il est obligé, l'empressement qu'on montre
autour de lui, les flattei ies qu'il reçoit, sont plutôt une
épreuve pour sa foi qu'un aliment à son orgueil. Il en-
visage comme de véritables fardeaux ces honneurs, que
tant de gens se proposent comme la fia de l'existence
humaine, et cette gloire du monde dont il est obligé de
porter le poids forme à ses yeux une partie de ce renonce-
ment à sa volonté propre auquel l'appelle son Sauveur.
Ainsi , il demeure simple au milieu de la grandeur qui
n'enfle point son cœur , et quand à lui , s'il était libre de
choisir, ilpréfcrcraitunc vie obscure et retirée; mais s'il sent
qu'il est appelé par Dieu à suivre une carrière moius hum-
ble , c'en est assez pour lui , il fait taire son désir et obéit.
L'Évangile ne s'est pas prononcé sur la meilleure forme
de gouvernement possible , et n'avait pas i s'en occuper :
le règne de Jésus-Christ n'est pas de ce monde. Mais quoique
le Chrétien puisse être heureux sous un roi absolu, comme
dans une monarchie constitutionnelle ou une république ,
parce que sa félicité vient de plus haut que les lois humai-
nes , et que le despotisme ne peut pas plus la détruire que
les bons gouverncmens la consolider , il tend de toutes ses
forces II l'améiioration des institutions de son pays, il est
l'ami le plus zélé de la liberté , et le défenseur le plus ar-
dent de tous les droits de l'homme et du citoyen.
Ainsi la vertu chrétienne n'appartient pas à un pays
seulement, mais à tous les pays; pas aune classe d'hommes ui
à une profession , mais k toutes les classes et à toutes les
professions. Elle est praticable par le riche aussi bien
que par le pauvre , par les princes aussi bien que par leurs
sujets, par les maîtres aussi-bien que par les serviteurs, par
les pères etles mères aussi bien que par lesenfans. EUe em-
brasse toutes les relations de la vie, dans tous leurs détails,
et avec tontes leurs nuances , parce qu'elle consiste moins
en préceptes et en maximes que dans un principe régéné-
rateur et vivant qui , une fois qu'il s'est emparé de l'âme ,
la plie merveilleusement à l'accomplissement de tous les
devoirs. Quelle connaissance du cœur humain et du monde,
qnelle profondeur de vues , quel vaste génie n'a pas dû
posséder celui qui, embrassant ainsi l'humanité dans son
ensemble et dans chacune de ses formes si diverses , a su
ti-ouver une règle générale applicable à tous les cas parti-
euliers! Sages du monde, si l'Évangile ne vient pas de
Dieu , dites-nous comment le charpentier de Nazareth et
les pécheurs de Galilée ont pu créer un code de morale
aussi parfait que celui duOiristianigmc, qui a laissé bien eu
arrière de lui tous les systèmes qu'il a trouvés dans 1
monde à l'époque de son apparition , et qui marche ton
jours en avant de tous ceux qui naissent et qui se succéder
de siècle en siècle sur la surface du globe.
Nous terminons par une réflexion qui ressort naturelh
ment de ce qui vient d'être dit. Dans ces temps de crise o
l'ordre social manque de lien, et où les lois sont impuii
santés parce que les masses manquent de principes , si 1
vrai Christianisme était plus généralement counu et pra
tiqué, si ce caractère chrétien que nous venons de cons
déror était moins rare, et devenait celui d'une portio
considérable des membres de la société , comme l'état a<
tuel de la France changerait de face ! Quelle paix, que
ordre , quelle prospérité on verrait y régner ! Car de toi
tes les révolutions, la pLus nécessaire n'a pas encore et
accomplie parmi nous , je veux dire la révolution moral
et spirituelle des âmes ; et tant qu'elle ne sera pas désiréi
et que l'Evangile , qui peut seul l'opérer, ne sera pas re
cheixhé, c'est en vain que l'on demandera au progri
social ce qu'il ne saurait donner.
Dans un second article, nous montrerons que le caractèr
chrétien, tel que nous avons cherché à en esquisser les trait
essentiels , tient à des principes religieux positifs , de tell
sorte que les doctrines fondamentales du Christianisme un
fois reçues , il f lut que le cœur suivisse un changement , e
que l'efficace de ces vérités paraisse dans la vie et dans 1
conduite.
DE L'UTILITARISME.
TROISIÈME ARTICLE.
Qu'on en soit donc bien averti : l'utilitarisme mutil
cruellement la vie. Il n'eu laisse subsister que l'animalité «
l'intelligence, et la seconde comme vassale de la première
Tout l'homme moral disparaît. C'est une singulière dii
traction des utilitaires de compter parmi leurs plaisirs h
jouissances dea artsj car l'admiration, la sympathie et l'en
thousiasme, en tant qu'ils se rapportent à des détermina
tions de la volonté, à des actes moraux, sont des mets doi;
il ne leur est pas permis de goûter. Il m'est impossible d
dire ce qui , dans la peinture, dans la musique , dans 1
poésie et dans l'éloquence , peut encore être à leur usage
Tout se tient tellement dans l'homme, le physique, l'iuteJ
lectuel et le moral, et les impressions affectent si naturelle
ment toutes nos ficultés à la fois, et les unes par les autres
que je ne saurais en vérité quelle jouissance esthétiqu
concéder aux utilitaires, qui ne les fit sortir de leur système
Et ils en sortiraient saus s'en apercevo.r, car un système n
change pas la nature des choses; un utilitaire n'en reste pa
moins homme; il se réfute à tous les niomens par des élan
involontaires d'indignation, de pitié, de pudeur et de sym
palhie; et il demeure spiritualiste au sein d'un système qui
bien compris et bien suivi, n'est que le matérialisme le plu
absolu.
Nous ne disons ici que ce que les utilitaires auraient di
dire les premiers. S'ils ont vu les conséquences de leursys
tème, pourquoi ne pas les avouer? S'ils ne les ont pas vues
que penser de leur philosophie? et comment ne pas soup
çonuer ces hommes si habiles d'une grande légèreté? El
tout cas, nous voulons supposer qu'ils ne reculeront pas de
vaut leur ouvrage mieux connu, qu'ils ne se refuseront poin
à compléter leur système, et que, matérialistes en principe
ils voudront l'être ouvertement C'est dans cette forte as
siette que nous les invitons à se placer ; et , leur accordan
pour le moment et le principe et les conséquences, nou
faisant matérialistes avec eux , nous ne leur conlesion
LE SEMEUR.
n
ainteiiaiit qu'une chose, Vuiililc Je leur svsltiuc d'«-
'ite.
Que rinlérêt personnel n'ait pas clé jusqu'ici un guide
en sûr, c'est de quoi ils ( ouviennent. « Maisc'est, disent-
i, que cet inlcrcH était mal éclairéj toute .,otre théorie
ipphque à l'iiitcièt hicn entendu. Laissez-nous t'aiie ,
issez-nous éclairer l'intérêt; et vous verrez que, pour di-
ger l'humanité, il vaut hien mieux que la conscience. »
ous convenez donc que les faits manquent à votre théorie?
t en effet, quand on oublierait les fautes énormes , les
icoiicevaLles méprises de l'égoïsuie, et le déluge de maux
u'il a versé» sur le monde, on serait Lieu obhgé de cou-
euir que si, dans une sphère très bornée et dans des ap-
lications immédiates, il s'est montré capable de guider
individu , il n'est , au contraire, quand il s'agit de régler
ensemble de la vie, qu'un pauvre myope, hors d'état de
approcher par le regaid le but oh il tend du point d'où il
art. Vous vous chargez de l'éclairer ; soit. Mais avez-vous
ien mesuré la tâche!' Savez-vous ce que c'est pour l'in-
iUigeuce vulgaire et pour l'esprit sans culture que d'avoir
uutmuellement devant les yeux tout l'ensemble de la vie ,
sûtes ses relations combinées , afin de faire concorder la
loindre de ses décisions, non avec l'utilité prochaine seule-
leut, ni avec une utilité un peu plus éloignée , mais avec
n résultat définitif qui se laisse entrevoir dans le lointain,
travers une suite plus ou moins longue de sacrifices préa-
iblcs? Espérez-vous obtenir par là la suppression d'un mot
aéd.sant qui se pressait vers mes lèvres, et que je puis là-
her 6 lUS me compromettre? la suppression de ces pensées
atimes, de ces mouvemeus intérieurs , qui, pour invisibles
u'ils sont, n'en sont pas moins le germe d'actions impor-
îutes? en obtiendrez-vous des décisions promptes, instanta-
ées? en obtiendrez-vous tant d'actes de renoucement, dont
humilité garde le secret, et qui resteront sans récompense,
1 la conscience ne les récompense pas? en obtiendrez-vous
urtout ce partait dévouement , ces généreux sacrifices ,
ont la société a besoin, et dont i'iugratitude est souvent le
iremier et le dernier prix? Comment persuaderez-vous à
individu que l'intérêt, je ne sais quel intérêt, lui com-
aande le sacrifice de tous ses intérêts? Je v ois bien qu'a-
irès avoir réduit le catalogue de vos plaisirs, il faudra ré-
luire encore, et de beaucou[), celui de vos vertus; mais,
n descendant même au taux le plus bas, à quel degré cspe-
ez-vous porter la culture^de Tliomuie, si vous vous flattez
le reudre chaque individu capable de mettre chacune de
es act.ous dans un juste rapport avec son bonheur, je veux
lire avec l'intérêt de toute sa vie? Etait-ce donc un si mé-
haut guide que la conscience? et si le bonheur , comme
'ous eu convenez sans doute, réside dans l'âme plus que
l.ans les circonstances extérieures, si l'on est heureux plutôt
clou ce qu'on est que selon ce qu'on a , y avait-fl un meil-
eur calcid que d'appeler la conscience au conseil, puisqu'en
a suivant on s'enlevait au pouvoir des circonstances , et
[ue , favorisé ou non par elles , on se trouvait toujours eu
>aix et d'accord avec soi-même, et heureux par conséquent,
leureux d'un bonheur que n'aurait pas même troublé la
lécouverte qu'on s'était trompé? Les erreurs de l'utilitaire
ont un peu plus amères; et quand il est malheureux au-
lehors, il l'est encore aa-dodaus. L'homme de conscience
:st donc le meilleur utilitaire.
On dit qu'il sera toujours impossible de diriger les aéros -
ats, parce que, entièrement cernés d'air, il leur maïujue de
jlonger par leur extrémité dans un m^ilieu plus dense qui
es soustraie en partie à la puissance de l'atmosphère. Ap-
pliquant cette image au système qui fait de l'intérêt le
naître unique de la vie humaine , nous avons peine à con-
;evoir, eu tiièse générale, que ce qui est boa pour pousser,
ioil bon aussi pour retenir; et la vieille idée d'opposer les
;oiitraires aux contraires, la conscience à l'intérêt, le juste
1 l'utile, nous paraît plus solide que cette espèce d'homéa-
pathie morale, qui n'a pour elle m la nature ni l'expérience.
L'ordre résulte, dans toutes les sphères, de la combinaison
ie deux forces opposées; pourquoi ici seulement cette unité
inouïe? et que -nous promet-elle? Vous avez trouve que cet
équilibre , qui est la loi constitutionnelle de l'univers , est
Jifficile à maintenir exact entre la conscience etruitorêt;
nous le trouvons aussi; mais est-il plus sur de briser la ha
lance? La lyre, nous en convenons, ne rend pas un accord^
parfait entre nos mains inliahiies; mais pour cela faut-il
briser la Ivre?
Les nouveaux utilitaires sont, pour la plupart , des pu^j
blicistes; ils ont été frappés , et nous le sommes aussi , d^
l'inconvénient d'appliquer les pures notions du droit au
relations politiques ; ils ont mis partout à la place du droit
l'intérêt général; mais fant-il une erreur pour en corriger
une autre? et pour bien pourvoir à l'intérêt généial, est-il
nécessaire de n'obéir qu'à l'intérêt personnel?
Nous courons rapidement sur les idées principales du su-
jet ; nous jetons à l'écart beaucoup d'objections , parce que
le véritable argument nous attend, et qu'une fjis en notre
possession , il rendra superflue toute discussion ultérieure.
Le grand argument des utilitaires, c'est que la conscience
ne peut se prouver. Or, nous disous c^ue la conscience peut
se prouver.
Le mot existe , donc la chose existe. L'idée du juste est
dans le monde, donc le juste est une réalité. Les utilitaires
nous disent que les hommes ont inventé ce mot et celte
idée; m lis les hommes n'inventent pas ainsi.
Dans la supposition des utilitaires, l'homme seiait arrivé
dans le monde doué d'une intelligence à laquelle la notion
du juste était parfaitement étrangère; ce sens lui manquait;
du juste et de l'injuste il n'avait non plus de perception
qu'uu a\cugle des couleurs; n'importe : pour mettre eu
sûreté SCS inlérêls(je ne pai le pas de ceux de ses semblables :
pourquoi s'en soucierait-il ?)j il lui serait tombé dans l'es-
prit d'imaginer la conscience, la morale, le juste, le bon, à
peu près comme l'aveugle composerait, avec intention et
choix, du rouge, du jaune, du vert et du bleu. Et ce n'est
pas un ange qui des régions célestes aurait importé dans le
monde des liommes ce nouvel élément de pensée et ce
nouveau principe d'action! Non , cette idée dont les hom-
mes étaient originairement privés, ce principe , étranger à
leur organisation , un beau jour l'homnie l'a donné à
l'homme; et les observateurs l'ont découvert dans l'intel-
ligence Sans doute avec la même surprise qu'une rose sur
des ciiardons, ou un raisin sur des épines. J'espère que la
prévention ne m'égare pas; je crois que les défenseurs du
sens moral pourraient s'en tenir la, et se reposer jusqu'à ce
que les utilitaires aient eu le loisir de répoudre à cette ques-
t.ou : Est-il dans la capacité de l'esprit humain d'inventer
une chose simple qui n'est absolument pas daus la nature
et ''.ont, par conséquent, elle ne leur a pas donné la notion?
S'ils répondent par l'affirmative, nous les prions d'inventer
une couleur qui ne soit aucune des sept couleui s du prisnie
une substance qui ne soit ni minérale, ni végétale , ni ani-
male , un sens qui ue soit ni la vue , ni le tact , ni le goût
m l'odorat, ni l'ou'ie.
Il nous semble que nous faisons dans cette occasion uu
emploi fort légitime du principe de Descartes : qu'il ne
peut rieu y avoir daus l'esprit qui n'ait son objet au-dehoz'S.
Lui-même nous parait en avoir abusé lorsqu'il s'en est servi
pour prouver l'existence de Dieu. La notion de Dieu , ré-
pandue , il est vrai, chez tous les peuples du monde, n'est
qu'une application directe du principe de la causalité , une
induction naturelle qui , de cause en cause, nous conduit à
la nécessité d'une intelligence première et ordonnatrice :
mais observez qu'arrivés la, rieu ne nous est lévélé sur la
nature intime de cet être que nous avons conclu ; nous ne
pouvons que la construire (si l'on ose parler ainsi) au moyen
de l'analogie ; ei nous puisous dans l'observation de la seule
intelligence qui nous soit connue, celle de l'homme, les at-
tributs dont nous revêtons la Du inité. Il n'y a donc ici au-
cune conception d'une essence nouvelle, d'une essence dis-
timte de celles qu'il nous a été donné de connaître. En
sorte que si ce grand dogme de l'existence de Dieu se légi-
time à uos yeux, c'est comme résultat d'une induction
logique, et non comme sub tance d'une idée que nous avons
daus l'esprit. Il eu est tout autrement de la conscience ;
nous en trouvons immédiatement la notion daus notre
âme; nous ne la concluons pas de quelques notions intermé-
diaii-es; nous ne l'étublissous point par aiwlogie; car la
80
LE SEMECR.
conscience n'a point d'analogue dans
que nous ne pouvons expliquer sa notion que pur sou exis-
tence même. Ici le principe de Descartes trouve une juste
application.
Les hommes n'ont donc pas pu inventer un nom pour une
substance élémentaire qui n'existait pas ; s'ils ont nommé
la conscience, c'est qu'ils l'ont trouvée ou plutôt sentie ré-
sidant en eux. Les instituteurs des peuples ont bien pu , à
la faveur de la dégradation morale de l'homme , appliquer
arbitrairement la notion du devoir à telle action injuste ou
indifférente; mais cette notion même, il ne la créent pas ,
ils la trouvent ; s'ils déplacent l'idée du juste , c'est que le
juste est quelque part; l'imitation suppose un modèle j la
figure suppose un type : rien ne peut effacer d'aussi simples
vérités.
A moins donc de n'admettre que le témoignage immédiat
des sens pour fondement de nos certitudes, à moins de dé-
chaîner sur le monde intcllecluel un pyrrhonisme dévasta-
teur , il faut reconnaître que la conscience existe , et, comme
elle n'est que la perception du juste, il faut reconnaître
que le juste existe aussi. Mais dès le moment que, par l'ef-
fet de raisonncmens si simples, la conscience et le devoir
sont appelés à la vie , croit-on qu'ils se renfermeront dans
un stnct incognito , ou que plutôt ils ne se hâteront pas de
i-edemander leur place dans le domaine de la morale?
En l'absence du souverain légitime , les rênes de l'Etat
tombent entre les mains de celui qu'appelle à les tenir le
bénéfice de sa naissance. Ainsi , dans l'absence du devoir,
i'intérêta pu régner. Mais lorsque le souverain reparaît, ar-
mé de ses droits imprescriptibles, fort de sou nom seul, le
régent s'éclipse et disparaît. S'il y a des devoirs, s'il y a
une conscience , le trône est à elle. Quand l'être moral a
prononcé Je dois , tout est dit. Qu'il ajoute , s'il veut : Je
gagne à ceci ou fy perds , ces mots n'infirment ni ne sanc-
tionnent ceux qu'il a d'abord prononcés. C'est une vérité
trop évidente pour avoir besoin de preuves; et sans doute
les utilitaires lui ont rendu hommage lorsque , dépassant
Epicure , ils ont fait dire à l'intérêt, rival du devoir : Il
faut qu'un de nous deux sorte d'ici. Ils ont parfaitement
senti que la plus petite place accordée à la coi.ecience^ que
le plus petit recoin lui valait un trône; que, pour elle,
exister c'est régner, être quelque chose c'est être tout. Oui,
le devoir apporte avec son nom seul ses titres au pouvoir
euprême; car an-dessus du devoir, il n'y a rien. Bien au-
trement en est-il de l'intérêt; il ne lui suffit pas de se mon-
trer pour se légitimer; et de ce qu'il existe, il ne s'ensuit
pas immédiatement qu'il doive régner. Pour être à lui , il
hfUt que le trône soit vacant ; il faut qu'il prouve qu'il n'y
a point de devoir. Le devoir, au contraire, n'a pas besoin
de nier l'utile , il lui laisse volontiers tout le terrain dont il
ne dispose pas pour soi-même.
Il y a entre le juste et l'utile la même différence qu'entre
une loi et un fait. Le juste est une règle gravée dans la na-
ture humaine par la main cicatrice , l'idée pour laquell*'
existe le monde des esprits; l'utile est une propriété de notre
organisation , aussi subordonnée au juste que les faits le sont
aux idées. Le juste est le motif de notre existence, l'utile en
est la condition. Le juste est Dieu en nous, l'utile est le
moi de chacun de nous.
L'utile est un fait profond et ineffaçable, mais il faut le
mettre à sa place. S'il y a un Juste , nous avons été créés
pour le poursuivre et pour le réaliser. S'il y a un Juste,
que l'utile s'élève , s'agrandisse pour l'atteindre et pour
l'embrasser , ou qu'il se subordonne à lui. Le juste et
l'utile, le devoiret l'intérêt. Dieu etle moi, voilà les forces
du monde moral , forces dont l'harmonie produit l'ordre ,
et dont aucune ne peut être sacrifiée.
On s'étonne de ces combinaisons , dont la base profonde
se dérobe à notre vue; mais, sans vouloir tout comprendre
et tout expliquer , ne peut-on pas admettre qu'à l'exemple
dés deux Forces dont la combinaison fait la consistance du
monde physique et prévient le retour du chaos, l'âme li'-
mainc est sollicitée par une force de pesanteur qui !a re-
tient, par une force d'impul-.iou qni l'élancé; qucsedéta-
cj^er d'elle*même, s'absorber daus la source de sou 4tre ,
s'a'ndiquer en faveur de Dieu , est la loi de sa vie supérieure,
comme se concentrer, se possi'der, s'appartenir, est la loi
de sa vie inférieure ; qu'un contact mystérieux unit ces
deux forcesà leurs limites respectives , qu'une unité secrète
existe entre elles, et qu'au terme de la perfection morale ,
comme en Dieu qui en est la source, ces deux lois n'en sont
plus qu'une ?
{La fin à un prochain numéro.)
MELAI\GES.
Intervention irheguliÈre du ministre de l'instructiow
vuBLiQUE DAiTs l'éducation RELIGIEUSE. — M. le ministi'c
de l'instruction publique et des cultes a adressé à MM. les
recteurs des académies une circulaire en date du a no-
vembre , pour les prévenir qu'il va pourvoir à ce que les
écoles primaires de tout le royaume soient fournies des
livres élémentaires que nécessite l'instruction qui se donne
dans ces écoles ; savoir des livres de lecture et des In'rcs
propres à l'éducation religieuse. Ces petits ouvrages seront
délivres gratuitement aux enfans indigent. Rien de mieui
jusqu'ici. IMais on demandera, qui a fait choix des livres
en question? M. le ministre lui-même, d'après l'avis du
conseil royal d'inslruclinn publique. C'est fort bien sans
doute, quant auTi alphabets j le gouverucraenl est tout-à-
fait compétent pour choisir les rudiroens de lecture qu il
veut introûiiirg dans ses propres écoles. Mais l'est-il égale-
ment pour intervenir dans l'instruction reUgieuse des en-
fans par des livres de son choix? En aucune fiçon , disons-
le franchement. Il ne l'est ni en droit , ni en fait. L'instruc-
tion religieuse appartient à l'autorité religieuse et non à
l'autorité laïque : c'est une chose qui est sentie de tout 1«
monde aujourd'hui ; par conséquent, ce n'est pas le conseil
d'instruction publique, mais le clergé qu'il faut consulter
pour faire choix, même pour les écoles du gouvernement,
d'ouvrages élémentaires de religion. Or. les consistoires
Israélites ont seuls été consu!té4 dans cette circonstance.
Ici la fausse position qui résulte pour l'admiiiisti ation d»
l'union de l'Eglise et de l'Etat, se montre dans tout son
jour. N'est-il pas bien étrange de voir le même ministrtf
taire l'éducation religieuse des enfans de trois manières
différentes, et donner de la même n^ain, aux uns, des livres
de son choix qui enseignent h suprématie du Pape sur
l'église; à d'autres, des livres, également de son choix,
qui nient cette suprématie ; à d'autres enfin , des ouvrages
qui conduisent à regarder comme autant d'impostures la
plupart des instructions renfermées dans les premiers. Il
nous semble que le gouvenwmcnt aurait dii sentir à quel
point ilmettait par là en saillie sa parfaite iiic<mipétenceàs«
mêler de nos intérêts religieux, et que, puisqu'il veut en-
coie tenir en main les rênes dos Églises de France, il aurait
tout au moins dû faire, pour les catholiques et les protcs-
tans, ce qu'il fait pour les israëlites, consulter pour U
choii des ouvrages d'enseignement religieux , les évêque!
i't les consistoires. En suivant cette marche, la seule consé-
quente dans un pays où l Etat n'adopte pas de religion,
il eut peut-être fait des choix différens de ceux que nous
trouvons indiqués dans la circulaire de M. de Montalivet. An
reste, tout ceci nous prouve combien nous est nécessair»
cette liberté d'enseignement que la Charte nous a donnée;
et que l'Université nous dispute encore.
Nouvelles du CHOLisaA. — Les lettres et les journaux d<
Londres annonçaient hier, comme très-positive , l'irruplior
du choléra sur les côtes d'Angleterre , à Sunderland. Au
jourd'hui , nous recevons , sur ce sujet , des nouvelles plu
rassurantes qui permettent de douter que les malades don
il était question, et dont le nombre est resté borné à 6
fussent réellement atteints du choléra épldémique. Il paraî
d'ailleurs que ce n'est pas la première fois que des symp
tomes semblables à ceux de celte maladie se sont montr»
dans la même ville.
Le Gérant. DLKAULT.
imprimerie de Skllicue , rue des Jeûneurs, d.
TOME 1". ~ ^"° n.
16 NOVEMBRE 1831.
L
EUR
9
JOUllNAL RELIGIEUX,
PolJtsciiie, Philosophique et Littéraire
PARAiSSAXT TOIS LFS MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Maith. XIII. 38.
On s'abonne au bureau du journal, rue Martel, n" ii , et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix: iS fr. pour l'année ,
S fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera a fr. pour l'année, i fr. pour 6 mois, cl 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être alïranchis.
MM. les Souscripteurs au Stmevr , dont r abonnement
expire le 3o novembre prochain , sont pries de le renou-
veler par lettres a [franchies , s'ils ne veulent pas éprou-
7-er de retard dans Cenvoi du Journal.
REVUE POLITIQUE.
BULLETIN DE LA SEMAINE.
Les huit derniers jours n'ont été marqués jjar aucun fait
vraiment nouveau. En Angleterre , l'attention publique se
partage entre la réforme, les unions politiques qui s'orga-
nisent , soit pour la défense du bill , soit surtout pour ni-
veler radicalement les droits politiques de toutes les classes
de la société anglaise , et l'apparition du choléra-morbus à
Sunderland , apparit'on dont nous avions cru pouvoir dou-
ter au premier moment; mais qui s'est confirmée par de
nouvelles victimes , et qui a été annoncée officiellement,
vendredi dernier , à notre gouvernement.
Le roi de Hollande fait toujours attendre sa réponse au
dernier protocole de la conférence de Londres, et l'on en
est encore aux coiijccturcs sur ce qui peut causer ce silence
prolongé, au mome..-. où les puissances, dont ce monarque
pouvait espérer l'appui, paraissent bien décidées à conser-
ver la paix. En effet, la Prusse , l'Autriche délivrent de
nombreux congés et renvoient leur landwehr j la Russie
rappelle dans l'intérieur la garde impériale. — On assure que
le roi de Prusse , prince très-éclairé , se dispose à doter son
peuple de quelques franchises importantes , notamment de
la liberté de la presse littéraire , et de la publicité de fait
des Etats-Généraux. Puisse cette espérance être bientôt réa-
lisée , et Dieu veuille qu'au lieu d'avoir toujours à gémir
Mir des révolutions violentes, nous ayons à nous réjouir de
voir un gouvernement repondre aux besoins qu'il sait
apercevoir dans les populations dont le bonheur lui est
confié !
Ce n'est malheureusement pas ainsi que l'empcreui de
Pvussie semble disposé à cq agir à l'égard de la Pologne. Ou
le dit irrésistiblement poussé par le parti de la vieille Russie
à traiter avec la plus grande rigueur ce malheureux pays, qui
aura vraisemblablement beaucoup perdu pour son avenir à
sa révolution de novembre dernier. /
; En Suisse , nous trouvons toujours lecantoti de Neùfchâ-
tel subissant les tristes conséquences de sa fausse position po-
litique, et de la passion qui intervient dans les débats des
deuï principaux partis.
A l'intérieur, rien d'important n'a signalé cette semaine.
Toujours çà et là quelques émeutes à propos des contribu-
tions indirectes, qui du reste ont fourni au fisc le mois der-
nier un revenu supérieur à celui des mois précédens. L'in-
dustrie a repris, dit-on, quelque activité; mais nous n'en
sommes pas moins à l'entrée de l'hiver , en présence d'une
masse de misères plus grande que jamais; et si la bienfai-
sance privée ne vient à l'aide de tant de malheureux, si les
riches ne prennent souci que de leurs plaisirs et de leurs
jouissances de luxe, il est bien à craindre que le pauvre peu-
ple n'ait à souffrir des maux inouïs, nonobstant les i8 mil-
lions accordés récemment au gouvernement pour des tra-
vaux publics. On parle de vastes projets industriels qui
fourniraient du pain à cette foule uffarnée. Plaise à Dieu
qu'ils soient promptement réalisés !
APPEL AUX HOMMES DBOITS ET ÉCLAIRES DES DIFF^HENS PARTIS
POLITIQUES.
(V" Article. — Le parti de l'ai'enir. — Suite.)
Nous avons montré, dans notre précéder t article, d'abord,
que l'amélioration des mœurs est la première condition de
tout perfectionnement, soit intellectuel, soit politique , soit
même matériel ; ensuite , que les hommes de l'avenir ne
possèdent aucun moyen d'améliorer les mœurs : d'oîi il ré-
sulte qu'ils sont incapables de réaliser leur principe fond.i-
mental , le progrès , et que , pareils à des voyageurs égarés,
plus leur marche est rapide, plus ils s'exposent à ^'éloigr.çr
du but qu'ils veulent atteindre.
82
LE SEMEUR.
Parvcmis jusqu'ici , nous dcinandoas : Les hommes de
l'avenir ne Irouvciaicnl-ils pas celte base essentielle qui leur
manque , s'ils faisaient entier l'elciuent religieux dans leur
système? c'est-à-dire , ne p'jurraient-il.» pas espérer, en re-
courant à l'Evangile , de rendre la nation plus morale, et
par conséquent plus éclairée, plus libre et plus heureuse?
On a du leniaïquer , pour pou qu'on ait fait une étude
sérieuse de l'hislolre, que pai tout où le Christianisme a paru',
il a changé le caractère moral de ceux qui l'ont accueilli.
Le monde s'étonna, sous les pi-Cmiers Césars, à la vue de ce
peujjle de chrétiens qui offrait le modèle des vertus les plus
liautes parmi des générations profondément immorales et
corrompues. Il se demanda comment les serviteurs de
Christ pouvaient avoir celte immense charité dans un siècle
où régnait le plus ignoble égoïsmc; cet'e pureté de mœurs
au milieu delà dépravation universelle; cette religion de
l'obéissance aux lois, quand tout l'empire se débattait sous
les mains sanglaiiles de l'anarchie; celle prodigieuse supc-
j-iorité morale enfii , que les philosophes se prirent à ca-
lomnier, parce qu'ils étaient incapables de la comprendre.
Le mêmfc Evangile exerça une influence non moins éton-
nante sur les barbares qui se mêlèrent aux populations ro-
maines; il transforma ces guerriers farouches en hommes
paisibles et laborieux ; il mit à la place de leurs habitudes
nomades le besoin d'une vie sédentaire ; il leur donna des
mœurs nouvelles qui permirent de reconstituer l'ordre so-
cial. Au seizième siècle , lorsque l'esprit de la chevalerie
s éteignait dans nue hideuse dissolution , lorsque l'Eglise
elle-même offrait l'exemple des plus cvniques déréglemens,
le Christianisme , s'étant affranchi des ténèbres qui le cou-
vraient, réforma les mœurs publiques elpi-ivées, en même
teteps que les croyances , dans tous les lieux où il parvint
a s établii-. Depuis cetta époque, si l'on compare l'un à
l'auti-e certain? pays, l'Ecosse à l'Irlande, la Suisse à
1 Italie, la Hollande à l'Espagne, l'Amérique du nord à l'A-
iiiériquc du sud, on trouve chez les peuples qui connaissent
le vcrilable Evangile une moralité infiniment supérieure à
celle des peuples qui ne le connaissent pas. De nos jours
enfin , les doctrines révélées s'en vont encore déraciner au
loin les vices des tribus sauvages, abolir leurs coutumes san-
guinaires, leur inspirer de nobles vertus, créer des hommes
nouveaux.
De ces témoignages historiques on peut déduire une vé-
rité fort importante, c'est que la puissance morale du Chris-
tianisme s'applique à tons les temps et à tous les genres de
coiTuplion. Quelle diversité, en effet, et quelle distance de
la putréfaction de Rome sous les empereurs à la férocité
des barbares; de cette férocité aux mœurs dissolues du
moyen-âge; de ces niœuis dissolues aux vices dévelojjpés
{lar la civilisation moderne; de ces vices enfin aux passions
)!'utâles des peuplades sauvages de l'Afrique ou du conli-
iién't améi-icain I Pouitant un seul et même Evangile a suffi
pour réprimer ces manifestations si divijses du mauais
couir de l'homme, ces formes si variées de notre démmali-
sation. De même que Jésus-Clii ii-t , pendant qu'il allait de
lieu en lieu sur la terre faisant du bien , guérissait tous les
gî-nrcs de maladie par quelques paroles qui étaient accora-
p Ignées d'une force divine , de même son Evangile , par-
< oiirant aussi le monde comme une dix in lé bienfaisante ,
jK'ul guérir toutes les maladies morales, au moyen de quel-
ques faits qui sont accompagnés de l'Esprit cie Dieu.
Celle grande leçon que nous donne l'histoire, il est facile
de la présenter sous une autre face, en montrant ciue le
même Evangile a été suffisant , non-seulement pour régé-
nérer les hommes à différentes époques, mais encore pour
corriger les différens vices de chaque homme en particu-
lier. Que l'on veuille réprimer l'avarice d'un vieillard , les
passions impétueuses d'un jeuue homme, les défauts d'un
enfant; que l'on se propose d'inspirer des sentimens d'a-
moiir à un égoïste, des habitudes de •empérance à un
homme déréglé , le désir de bien faire à un malfaiteur, le
besoin du travail à un oisif, de la reconnaissance à un in-
grat ; qu'on ait pour but de remplacer le malaise d'un
conu' malade par le contentement et la paix, les ambitions
effrénées par l'humilité, le parjure par le respect du ser-»
ment, la vénalité par l'indépendance de caractère, en un
mot les mauvaises mœurs par de bonnes mœurs ; dans
toutes ces diverses positions individuelles, il n'v a pas deux
ou plusieurs manières d'agir, il n'y en a qu'une également
Jouissante contre toutes les espèces de vices, contre toutes
les formes de l'immoralité, dans tous les âges, dans toutes
les conditions, sous toutes les latitudes, c'est Dieu régéné-
rant le cœur de l'homme par l'Evangile. Donnez à un être
humain quelqu'il soit de sincères croyances religieuses, ren-
dez-le réellement Chrétien, et vous aurez tout obtenu.
On pourrait appuyer cette observation sur un grand
nombre de faits incontestables. Aux Etats-Unis, quel est le
moyen qui a corrigé , dans les cinq ou six dernières années,
deux à trois cent mille individus livrés aux plus honteux
excès de l'intempérance? L'Evangile. Dans la même con-
trée, quelle est la force morale cjui a produit de si éton-
nantes réformes parmi les détenus des maisons pénitentiaires
et les personnes secourues dans les établissemens de cha-
rité? L'Evangile. En Ecosse, qu'est-ce qui inspire à la po-
pulation des campagnes ces habitudes de prévoyance et d'é-
conomie d'autant plus remarquables qu'elles contrastent
avec les habitudes complètement opposées des Irlandais ?
L'Evaflgile. Qu'est-ce qui donne à cette population un ca-
ractère à la fois paisible et indépendant, une dignité per-
sonnelle qui s'allie avec le plus inviolable respect pour
l'ordre établi? L'Evangile. En Angleterre, quelle est la
puissance qui a changé une partie des malheureuses femme»
de la prison de Newgate et de beaucoup d'autres, qui a re-
tiré de leur avilissement des milliers de prolétaires mêlés à
une populace misérable et abrutie, qui a créé une multitude
innombrable d'institutions de bienfaisance, et qui leur a
fait obtenir des succès toujours croissaus? L'Evangile. Eu
Suisse, en Allemagne, dans tous les pays où le vrai Chris-
tianisme possède quelque influence, comment est-on'par-
venu à donner aux classes inférieures une éducation solide,
le besoin de lectures sérieuses et les moyens de le satisfaire,
des mœurs et du bien-être matériel ? Par l'Evangile. Dans
les hôpitaux et dausles prisons, dans les ateliers et dans les
écoles de ces contrées, quelle est la voix que l'on fait reten-
tir pour déraciner les vices, pour réprimer les défauts,
pour combattre les inclinalions immorales, pour améliorer
les coeurs, pour inspirer la pratique du bien? La voix de
l'Evangile. L'influence morale dcsdottrines chiétieunes est
si bien reconnue dans les pays qui possèdent l'Evangile, que
lorsqu'on vient à parler d'un malfailciir repentant, d'un
criminel corrigé ou de tout autre changement remarquable,
il est inutile d'ajouter : Ce malfaiteur, ce criminel est de-
venu Chrétien; cela s'entend de soi-même. La croix du
Christ n'y est pas seulement regardée comme la puissance
la plus forte, mais comme la seule puissance capable de
transformer le caractère humain.
Cette vérité d'expérience n'aurait rien de sui'prenant
pour les hommes du siècle, s'ils prenaient la peine d'exa-
miner la différence qui existe, sous le rapport moral, entre
la philosophie et l'Évangile. La philosophie procède par
voie d'argumentation ; elle disserte fort savamment sur les
passious et sur les vices; elle pionve très-bien que le mal
est un mal. Mais que produit-elle avec toutes ses théories
scientifiques? Rien ou peu de chose; elle ne change point
l'homme vicieux par la raison qu'elle ne lui donne pas la
volonté de bieu agir, et encore moins la force de le liiire.
LÉ SÉMTîUR.
83
lors mûuie qu'il le voudrait. K'est-ce pas un pauvre travail
que de prouver à l'homme orgueilleux que l'orgueil côt un
défaut, à l'homme iritemj)éraut que riMt<'uip(''iaure est lui
vice, quand ou ne leur otlre pas eu même temps de solides
motifs pour vouloir se corriger, et les moyens de le pou-
voir? Or, c'est là précisément le travail des philosophes;
moyens et motifs, tout leur manque; ils fout des disciples
Irès-itistruits sm- la vertu, mais très-peu veitueux. L'Evan-
gile suit une tout autre marche; il ue raisonne guère sur
les devoirs; il agit sur le cœur, sur la volonté de l'homme
beaucoup plus que sur sou intelligence. Il puise une force
morale toute particulière dans un grand fait histiu'ique, le
sacrifice de Jésus-Christ pour l'expiation du péché; il a un
mobile supérieur et qui u'ajipartient qu'à lui, l'amour; il
fait valoir le plus puissant des motifs, le désir d'être heu-
reux dans l'éteruité; il possède enfin un levier furnaturel,
l'Esprit môme de Dieu qui vient habiter dans le cœur de
l'homme. Eu deux mots, la philosophie argumente, l'Evan-
gile coNvtriTiT. S'il fallait en offrir des exemples, nous
pourrions citer, d'une part, toutes les écoles philosophiques
anciennes et modernes sans aucune exception ; et d'autre
part, toutes les communions vraiment clirétiennes qui ont
existé depuis dix-huit cents aus.
Ajoutons que , par cela même qu'ils suivent la voie de
démonstration , les philosophes doivent diviser l'homme
en plusieurs parties , pour les modifier séparément. Sem-
blables à un artiste qui veut accoi der un instrument de mu-
sique, ils vont successivement d'une corde à l'autre, et ds
protendent corriger l'être humain pièce à pièce comme un
appareil mécanique. Alors qu'arrive-t-il ?En supposant que
l'on parvienne à vaincre le mal dans l'une de ses mauifcs-
fcitions , il reparait sous une autre forme , parce que la
source même du mal n'a pas été atlaquée. On a coupé i:ne
branche sur un arbre sauvage; mais cet arbre n'en produit
pas des fruits moins âpres qu'auparavant, parce que la ra-
cine et la sève n'ont point changé de nature. C'est là un
lait dont nos propres souvenirs nous rendront témoignage,
si nous les consultons de bonne foi. Wavons-nous pas ré-
primé souvent tel vice ou telle passion , sans en être véri-
tablement améliorés ? Notre cœur était tout aussi mauvais
qu'avant , notre caractère tout aussi peu moral ; les déco-
lations extérieures avaient changé, le fond était resté le
mémo. Ainsi nous vovons les hommes à différons âges , et
des peuples entiers à différens siècles, qui modifient leurs
mœurs sans les perfectionner ; ils deviennent autres , ils ne
deviemient pas meilleurs. Nous l'avons déjà observé , en
comparant la France actuelle avec la France de 89 , et
nous revenons ici par un nouveau chemin à cette eonclu-
siou , que les vices ont pu varier dans les diverses «classes du
peuple français , mais que le vice, en général, ne s'est
point affaibli. L'Evangile jjrocède encore , sous ce point de
\ue, d'une manière tout opposée à celle des philosophes.
Il ne divise jas l'homme en fragmens détachés, en pièces
de rapport , d s'empare de l'homme tout entier ; il ne
poursuit pas le mal dans ses différentes formes , il s'attacnic
i la source du mal ; il ne blanchit pas seulement les dehors
du tombeau , il y p nètre pour e[i arracher la pourriture. Il
a donc une puissance moiale dont la philosophie n'offre
pas même une image décolorée , et l'examen des preuves
intrinsèques nous conduit au même lésultat que l'examen
des piciives historiques , c'est que l'Evangile seul est ca-
pable d'améliorer l'être humain.
Nous avons insisté sur les diverses réflexions qui précè-
dent, parce qu'elles doivent répondre à ce reproche banal
de.quelqucs hommes de l'avenir, que le Christianisme est
itié , qu'd dfaic mn temps, qu'il ne peut plus rien pour
afvvriger les vices de la civilisation moderne.
Nou , le Christianisme n'est point usé, puis(juc chez tous
les chrétiens , nu Américpie , dans la Grande-Bretnr'ne , eu
Suisse, en Allemagne , c'est lui qu'il faut bénir pour uno
grande partie du bien qui se fait et du niai qui ne se fait
pus. Rien n'est plus admirable , en vérité , que cette suffi-
sance de jeune homme qui juge du monde entier par
l'Europe, de toute l'Europe par la France, de toute la
France par sa capitale, et de toute la capitale par deux ou
trois coteries de gens inconnus ; c'est l'histoire de l'enfant
d'Aspasie qui gouvei-nail toute la Gièce. On va dans une
salle d'athénée ou de spectacle , ou cause avec les amis de
son quartier , on ne jette qu'en courant un coup-d'œil sur
les églises ca'holiques , et comme ou ne connaît pni sonne
qui s'occupe sérieusement de l'Évangile, c'est une affaire
détiiiitivenient arrêtée : l'Evangile est mort, il est si bien
mort qu'il est déjà enseveli, et qu'on publie chaque malin
ion oraison funèbre. Q.ie répondre à cela? Faut-il eu pren-
dre peine ou pitié?
Figurez-vous un Américain nouvellement débaïqué; qui
tombeiait à l'improviste dans l'un des salons où l'on an-
nonce en phrases sonores l'enlerremeut du Christianisme.
A coup sur il croirait assister à une parade d'assez mauvais
goût , lorsqu'il enteudi-ait dire que le siècle ne veut plus de
l'Evangile, et que la morale de Christ est en arrière dc^
idées de notre époque. Parlez pour vous , répondrait-il , et
non pour le siècle, qui ne vous a pas nommes ses représen-
taus. Deux ou trois quartiers de Paris ne forment pas le
globe teriestre,et quelques centaines de jeunes gens ne
sont pas le genre humain. Dans ma patrie , ajouterait-il , les
réveils religieux convertissent en une semaine au christia-
nisme plus d'àuics que vous n'êtes tous eusemble ; les
missionnaires font plus de prosélytes en un mois'que vous
n'en pourriez faire en dix: ans. C'est l'Evangile qui main-
tient nos mœurs, qui préside à nos progrès , qui perfec-
tionne notre caractère national , qui est la vie de notre
corps politique ; que venez-vous doue prétendre qu'il est
eu arrière des idées de l'époque? Nous croyons être aussi
avancés que les Français , et vous dites même fort souvent
que nous le sommes davantage. Si vos discours ue sont
qu'une plaisanterie, je vous plains; s'ils sont séiieux , je
vous plains encore. Ainsi parlerait un Américain, puis un
Anglais, puis un Allemand, puis tous les représentans des
nations les plus fiarissantes et les plus policées du globe.
Cette objection collective en vaudrait bien une autre.
Et pourquoi donc le Christianisme serait-il inciapable de
corriger les vices de notre civilisation? L'homme ne reste-
t il pas homme, quelque civilise qu'il soit, et ses facultés
morales changent-elles, dès qu'il est mieux logé ou mieux
vêtu ? Un Erançais du dix-neuvième siècle a-t-il un autre
cœur, une autre âme qu'un Piomaiu du deuxième siècle ,
qu'un Franc du cinquième siècle, qu'un Suisse du seizième
siècle , qu'un Ecossais de nos jours ? Aurait-on la bonté de
nous dire nettement ce qui empêcherait l'Évangile de faire
en Fi-ance aujourd'hui ce qu'il a fait dans tous les temps et
■à tous les degrés de civilisation ?
Mais venons nous-mêmes à quelques détails particuliers.
Quels sont les vices dont la réforme est indispensable à nos
progrès en tout genre? D'abord l'egoïsme.'E\\h'\izti\ qui-
conque est devenu chrétien sur la face delà terre, a vu
s'affaiblir ses penchans égoïstes sous l'influence de l'amour ;
les Français ne ressemjileraient-ils point aux autres hom-
mes? Ensuite la vanité. Or, le disciple de Christ apprend à
être humble, dès qu'il se convertit; il ne peut même pas
ne pas l'être , lorsqu'il croit aux doctrines de la révélation ;
les Français ont-ils une nature autrement organisée que
celle de toute l'espèce humaine? En troisième lieu, l'im-
moralité'. Oscrait-ou soutenir nue les Chrétiens n'offrent
pas , dans toutes les contrées ou il en existe , l'exemple de
la pureté des mœurs et du respect pour le lien conjugal?
84
LE SEMEUR.
Par quelle raison les Français seraient-ils inaccessibles à ce
«jliaugemcnt moral que l'Évangile produit partout ailleurs?
En quatrième lieu , V intempérance , X imprévoyance , le
manque d'ordre et d'économie dans les classes inférieures.
Nous avons vu que le Christianisme fait des hommes sobres,
prévoyaos, économes et rangés , dans les Etats-Unis, en
Ecosse , et en d'autres lieux ; pourquoi les Français ne su-
biraient-ils pas la même réforme , s'ils étaient placés sous
la même influence ? Parcourez enfin toute l'échelle de nos
mauvaises mœurs , tous les vices , toutes les passions qui
régnent au milieu de nous , et vous trouverez constamment
ces deux choses : l'une qu'il y a hors de la France des vices
et des passions absolument semblables ; l'autre que ces
vices et ces passions ont été victorieusement combattus par
la puissance de l'Évangile. Il faut donc toujours demander
à ceux qui piétendent que le Christianisme ne peut riea
dans notre pays , s'ils regardent les Français comme au-
dessus ou au-dessous du reste des hommes.
Ou dira que la foi religieuse est la condition essentielle
de la puissance morale du Christianisme , et que c'est pré-
cisSment la foi religieuse qui nous manque. Sans doute ,
mais cette objection même n'est qu'un argument de plus
pour nous j car si vous reconnaissez qu'il ne nous manque
pis autre chose que la foi religieuse pour éprouver les
bienfaits moraux du Christianisme , nous demandons pour-
quoi vous imaginez de nouvelles théories , de nouvelles doc-
trines, au lieu de consacrer tous vos efforts et tous vos
soins à rallumer le flambeau de la foi. Que penserait-on
d'un malade qui dirait : Il y a un remède qui me guérirart
infailliblement; la preuve, c'est qu'il a guéri des milliers
d'autres individus , aussi malades que moi j mais comme je
n'ai pas ce remède sous la main , je ne me mettrai point en
peine de le chercher, et je vais essayer de me guérir avec
certaines drogues d'empyriques qui sont à ma portée : ne
serait-ce pas là puissamment raisonner ? Telle est cependant
la substance de l'objection qu'on nous oppose : la foi reli-
j^ieuse guérirait nos maladies morales j nous sommes obligés
de l'avouer, puisqu'elle les guérit dans tous les cœurs
d'homme? où elle pénètre, et que nous ne sommes pas diffé-
rées de tout le monde ; mais comme nous ne possédons pas
cette foi religieuse , nous ne ferons rien pour l'obtenir, et
nous allons propager d'autres systèmes qui nous guériiont^
s'ils le peuvent. Cette argumentation n'cst-elle pas solide ,
et la sagesse du siècle ne s'y montre-t-ellc pas avec toute sa
logique et toute sa profondeur ?
Pour affaiblir cette réponse, il faudrait prouver, non que
la foi religieuse nous manque , mais qu'il est impossible de
la rallumer parmi les Français : car il est clair que si un
malade était certain de ne pas trouver le remède qui peut
le puérir, il en chercherait un autre moinsefBcacc. Mais cette
certitude, où est-elle? Ici revient avec plus de force encore
la question que nous avons déjà faite : pourquoi serait-il
impossible de donner la foi religieuse aux Français, tandis
qu'elle existe et se propage chez d'autres peuples civilisés ?
De quel droit, par quelle règle place-t-on les Français en
dehors de l'humanité ? sont-ils plus ou moins que des
hommes? soi.t-ils anges ou démons ? c'est là le point qu'il
serait essentiel de discuter, mais on s'en garde bien ; il est
plus facile de faire de pompeuses déclamations que d'avoir
de la logique , et l'on produit un merveilleux effet , quand
on dit avec emphase devant des auditeurs bénévoles :
l'Evangile est mort , il ne peut plus lien pour nous.
Au reste, il nous tardait de resserrer encore le cercle de la
discussion, afin de combattre les opinions anti-chrétieunes.
Laissons les contrées étrangères qui nous ont fourni de si
grands exemples; pbiçons-nous au milieu de la France elle-
même. "N'y a-t-il pas des Français qui croient sincèrement
au Dieu Sauveur, et qui montrent dans leurs paroles et
dans leurs actions la puissance morale deleur foi religieuse?
N'y a-t-il pas des Français, disons même plusieurs milliers
de Français, qui sont de venus plus dévoués, plus humbles,
plus chastes, jjIus tempérans, meilleurs enfin sous l'in-
fluence du Christianisme? Si quelqu'un doute de ce fait,
qu'il ouvre les yeux ; les Chrétiens ne sont pas tellement
rares en France que leur lumière soit complètement obs-
curcie par les ténèbres qui les environnent. Comment donc
ose-t-on déclarer impossible pour tous les Français une ac-
tion morale qui s'est exercée sur une pai'tie d'entre eux ?
Comment le moyen qui a pu améliorer les moeurs de quel-
ques-uns nous est-il représenté comme ne pouvant plus
améliorer les mœurs de personne ? Pour nous empêcher
de conclure ici du particulier au général, il faudrait prou-
ver clairement que le général diffère du particulier, et c'est
ce qu'on ne fait pas. Nous croirons , nous, jusqu'à la preuve
du contraire , que les Français, pris en masse , ont le même
cœur , le même esprit , les mêmes besoins , la même civi-
lisation qu'une partie des Français indistinctement choisie
dans tous les rangs , et que ce qui a transformé les uns en
hommes nouveaux pourrait aussi transformer les autres ,
si l'on y employait des efforts plus vastes et plus sou-
tenus.
Il y aurait une épreuve décisive à faire, et les chrétiens
s'y soumettraient volontiers. Que tous les philosophes qui
ont répandu leur doctrine en France, depuis quarante ans,
lassemblent les individus qu'ils ont réellement améliorés
par leurs écrits ou par leurs discours, et nous rassemblerons
aussi les nôtres. Mais qu'on y prenne garde ! nous ne
demandons pas de vagues hypothèses , nous voulons des
réalités vivantes; ne nous dites pas: nous avons perfec-
tionné les mœurs; mais amenez-nous des personnes qui
déclarent positivement et à haute voix qu'elles se sont
corrigées de leurs vices , qu'elles ont eu plus de désin-
téressement, plus de respect pour la parole jurée, plus
de pureté, plus de tempérance , plus de vertus privées et
publiques , après avoir entendu vos leçons et lu vos caté-
chismes du citoyen. Nous vous amènerons , de notre côté,
des hommes qui répètent à qui veut l'entendre qu'ils ont
subi une ti-ansformation radicale par l'influence de la foi
chrétienne, et qui, non seulement le disent, mais le prou-
vent par leur conduite. Eh bien! philosophes, économistes,
théophilantropes , utilitaires, saint-simonieiis et autres,
acceptez cette épreuve , puis nous nous compterons !'
C'est une chose vraiment curieuse que l'impuissance des
écoles philosophiques mise en parallèle avec la puissance
des doctrines du Christianisme. Qu'est-ce que les philosophes
ont fait pour les mœurs depuis l'jSg? nous ne le voyons
que trop. Ils possèdent poiu'tant d'immenses moyens ma-
tériels, des presses infatigables , des chaires, des journaux;
ils ont des orateurs et des missionnaires en grand nombre ;
et malgré tout cela ils auraient peine à trouver un seul
homme , oui un seul , véritablement changé , radicalement
amélioré par eux. Les chrétiens, au contraire, faibles roseaux
que de longs orages avaient déracinés du sol , les chrétiens
qui ne sont que d'hier, presque sans moyens matériels,
poursuivis par des préjugés de toute espèce , jusque dans
leur propre camp, les chrétiens peuvent en appeler au té-
moignage de plusieurs milliers de frères, que l'Evangile a
retires de la corruption de leur siècle et de leur propre
cœur. Ainsi les philosophes ont montré le néant des forces
humaines; les chrétiens sont de vivans exemples de la force
divine qui est dans le Christianisme.
Hommes droits et éclairés, qui voulez un avcnii' de
bonnes mœurs , comparez et jugez!
LE SEMEUR.
85
LEGISLATIOIV.
FiiîçoNS SUR Lrs PUISONS , yrcscntces en forme de cours au
public de Berlin , en iSi^ , par le docteur''^ . II. Julils;
om'rage traduit de l'allemand, par 11. Lagakmitte ,
avocat ; accompagne de plusieurs notes du traducteur et
de M. MiTTiir.MAiEU , professeur à l'Université de Hei-
delberg. 1 vol. iii-B"- Chez F. G. Lcvraiilt, libraire, rue
de la Harpe, n"8i. Prix : i5 fr.
Nous ne trouvons dans l'antiquité païenne la trace d'au-
cun effort qui ait eu pour but l'amélioration des prisons ou
la réforme morale des détenus. Cicéron nous présente,
dans sa chifiiùioïc Oraison contre P'errès , un affreux ta-
bleau d'une prison do la Sicile, dont la direction était con-
fiée au licteur Sestius. « Il prélevait, dit-il , sur les soupirs
» et les souffrances des malheureux détenus , une taxe dé-
» terminée : pour l'entrée , disait-il à ceux qui venaient les
» visiter, tu payeras tant; pour l'autorisation d'apporter de
» la nourriture, tant. — Personne ne s'y refusait. — Combien
» me donneras-tu pour tuer ton fils d'un seul coup? pour
» ne pas le faire languir? pour ne pas l'exposer à plusieurs
» coups répétés ? pour qu'il meure sans sentir ni souffrance,
» ni peine ? — Pour ces flweurs aussi ou donnait de l'argent
» au licteur. » Sallusle raconte de son côté que la principale
prison de Rome , appelée T ullianuni , était négligée et
obscure, qu'elle exhalait une odeur infecte , que l'aspect en
était terrible, et (ju'il s'y trouvait un cachot placé à en-
viron douze pieds sous terre et fermé par le haut par des
voûtes de pierre. L'histoire ne nous offre aucun fait conso-
lant à opposer à ceux que nous vouons de rappeler , si nous
en exceptons la libération des prisonniers détenus pour des
.causes légères, lors de la célébration des Panathénées chez
les Grecs, et des Lectisternia ou festins des dieux, chez les
Romains. Nous trouvons au contraire que, d'après les lois
d'Atliènes , une note d'infamie était attachée pour toute la
vie à ceux qui avaient subi la peine de la prison , et mémo
à leurs en fa us.
Il appartenait au christianisme cjui , comme le remarque
M.le docteur JuliuSjxadéterminéeupeudemotstoutel'éten-
» due des devoirs de l'homme envers son proclxain, »de lui
enseigner aussi quelles sont ses obligations à l'égard, des
prisonniers : y'eto/i" en /jrjVon, a dit Jésus-Clirist, et vous
m'êtes venu voir. Je vous dis en vérité, qu'en tant que
vous l'avez Jait à l'un de ces plus petits de mes frères ,
vvus me l'avez fait. ( Matthieu XXV , 3G , 4o-) Et Saint-
Paul , qui n'a fait que développer les leçons du Sauveur ,
écrivait aux Hébreux : Souvenez-vous de ceux qui sont dans
les liens , comme si vous y étiez avec eux ( Hébreux XIII ,
3) ; précepte qu'il sut lui-même mettre en pratique, comme
le prouvent les tendres soins qu'il rendit, dans la prison de
Rome , à l'esclave Onésime , qui y était enfermé avec lui ,
et dont il dit', en le nommant son fils , qu'd l'a engendré ,
étant dans les chaînes , et qu'il le chérit particulièrement.
( Philémon, lo , i6. )
Les chrétiens se souvini'^ut du devoir qui leur avait été
prescrit par leur Maître. Nous trouvons, dès le second siè-
cle , des faits qui attestent le soin qu'ils mirent à l'accomplir.
Lucien , d'autant plus digne d'être cru , lorsqu'il rend in-
volontairement hommage au christianisme , qu'il l'attaque
d'ordinaire d'une manière indécente et blasphématoire ,
rapporte, dans son écrit sur la mort du philosophe cynique
Peregrinus Proteus, qui fut mis en prison pour avoir fré-
quenté pendant quelque temps les chrétiens , que ceux-ci
tirent diverses démarches pour obtenir du gouverneur ro-
main sa liberté, et que n'ayant pu y réussir, ils cherchèrent
du moins à adoucir, de toutes manières, sa captivité. « Il
» en YËuait métuc des villes d'Asie , dit-il , qui étaient en-
)> voyés par les communautés chrétiennes pour défendre
» cet lïomnie et le consoler. On ne saurait se faire une idée
1) de l'activité qu'ils déploient, lorsqu'il s'agit de leurs in-
» tel èls communs. C'est ainsi qu'alors Peregrinus reçut de
» grandes sommes d'argent , sous prétexte qu'il était en
» prison. C'est leur premier législateur ( Jésus-Christ ) qui
» leur a persuadé de se traiter entre eux comme des frères.»
Au commencement du siècle suivant, nous voyons Per-
pétue , qui fut emprisonnée et plus tard mise à mort à
cause de sa foi, servie, durant sa détention , par les dia-
cres Tertius et Pomponius. Ils obtinrent, à prix d'argent,
qu'on lui permit de séjourner pendant quelques heures
dans une meilleure partie de la prison. Les diaconesses
s'associaient à ces soins pieux , ainsi qu'où peut le con-
clure d'un écrit du sophiste Libanius , de la fin du qua-
trième siècle. Un fait plus intéressant encore, c'est la re-
commandation adressée aux diacres par Cvpi'ien , évêque
de Cartilage, de visiter dans les prisons les fidèles qui souf-
frent pour la foi , comme l'ont pratiqué leurs devanciers ,
de les fortifier par leurs conseils et par la lecture des Sain-
tes Ecritures , comme aussi de racheter les prisonniers que
le sort de la guerre a fait tomber entre les mains des bar-
bares et entraîner dans les déserts de l'Afrique; il offre lui-
même pour cet objet des sommes considérables.
Après "avoir rappelé ces faits , qui montrent de quelle
manière le christianisme a fait naître l'intérêt pour les pri-
sonniers, M. le docteur Julius raconte comment , par sou
influence, le système des prisons lui-même, si complète-
ment négligé par le paganisme, fut amélioré sous Constan-
tin et ses successeurs , au moven de lois bienfaisantes rendues
sur cet objet en 34o, 353, 354, ^'ji , 38o, 388, 409, 4 '9 ^^
52g. «Après avoir triomphé de l'ancienne législation romai-
1) ne, dit-il, l'esprit religieux et moral de l'Evangile s'en ser-
» vit commed'un élément fécond de civilisation. » Mallieu-
reusementcel esprit s'affaiblit dans les siècles suivans, et l'on
vit décroître, dans la même proportion l'intérêt, pour les dé-
tenus. On ne saurait lire sans horreur la description des ca-
chots du moyeu âge; une absence complète de tout sentiment
d'humanité n'a pas suffi, ilafallu unraffinement de cruauté ,
pour inventer ces souterrains , où l'on descendait, au moyen
de cordes, les malheureux qui devaient y être renfermés,
et où, ne se bornant pas à les priver delà liberté, ou semblait
vouloir encore les exposer à tous les genres de souffrances.
Ce n'est qu'à une époque assez rapprochée de la nôtre ,
qu'on rencontre de nouveau de la sympathie pour les maux
des détenus. Les noms de Claude Bernard , de Vincent de
Paulect de Jean Howard se présentent presque seuls sous la
plume jusqu'à ce que, de nos jours , le réveil de la piété
dans quelques pays de l'Europe et en Amérique, ait de nou-
veau , comme au temps de Saint-Paul et de la primitive
Eglise, remis en mémoire aux chrétiens le commandement
de visiter les prisonniers et le devoir de s'occuper de leur
conversion et de leur salut. Il faut en effet la conviction
qui anime le chrétien , que celui qui aura ramené un pe-
cheur de son égarement sauvera une âme de la mort et
couvrira une multitude de péchés ( Jacques , V , 20 ) pour
pei-suader à un homme de choisir pour objets de sa sol-
licitude les êtres les plus dégradés et les plus éloignés en ap-
parence de toute régénération morale. Celui qui s'occupera
de la réforme des prisons , sans être animé de cette pensée ,
pourra bien conseiller quelques mesures utiles relatives à la
sauté, au logement ou à l'instruction des détenus ; mais il
n'ira pas au-delà , ou s'il l'essaie , il sera bientôt découragé^
par le manque de succès, parce qu'il ignore le seul mo^T
d'obtenir un succès véritable. C'est un reproche qi^u f
n'adressera ni à l'auteur de l'ouvrage qui nous cocupe, pt;i
sou traducteur : tous deux insistent avec force sur la nései-
!! site de travailler à leur réforme , eu leur annonçant les ^^-
>> '"^vriD'a,
86
LE gEWEUR.
rites qui peuvent seules les préparer, ixàdepouillerVhomine
» ancien, pour commencer une vie. nouvelle. » ( Préface ,
pitp. XXX. ) Et, comme pour enseigner de quelle manière
seulement cette vie nouvelle pcutcommencer pourriiomme
déchu , RI. le docteur Julius cileavcc approbation ce mol de
M. Zellcr, le respectable directeur de l'établissement d'or-
phelins de Beuggen : « Avec Jésus-Christ et sa Parole, il fout
» que la prison la plus hideuse , fut-elle un second NeAVgate,
» se transforme en une demeure chrétienrjc. «
Notre auteur consacre une introduction fort étetidue à
présenter : i° le nombre et la nature des ciimes dans les
différons états et leur rappoi t avec la popuLitioa; a" le
rapport du nombre des crimes à la croyance, à l'instruc-
tion et à la richesse des peuples; 3° le nombre et l'état des
prisons. 11 pose ainsi les bases de ce qu'il no, unie une science
lia prisons. Nous ne connaissons sur ce sujet aucun travail
aussi riche que le sien en recherches statistiques : il appro-
fondit la matière , et sait tirer du rapprochement des di-
vers faits des solutions générales du plus haut intérêt. C'est
.ainsi qu'il cite une remarque faite par M. Browne , sur la
prison de Norwich , remarque qu'on pourrait sans doute
appliquer à toutes les prisons , c'est que même les prison,
nicrs qui ont appris à lire et h écrire , montrent en général
une ignorance déplorable des vérités et des prpceptes du
christianisme, et que parmi les autres il en est qui n'ont
pas plus de connaissance des élémens de la religion que le
sauvage le plus farouche. Un travail statistique j auquel on
ne s'est pas encore livré et qui pourrait , s'il était fait avec
suin, jeter un grand jour sur des questions morales trop peu
étudiées , consisterait àrecherchcr quelle est sur les détenus ,
déclarés coupables des diverses sortes de crimes et de délits
prévus par la loi , la proportion de ceux qui ont reçu une
.instruction religieuse complète, et qui ont lu la Bible; ou
^aurait sans doute lieu d'être surpris du nombre infiniment
petit de personnes de cette catégorie, atteintes par des con-
damnations , même dans les pays où la lecture de la Bible
est une chose beaucoup moins rare que chez. nous.
Les conditions d'une bonne prison sont la sûreté, la salu-
brité, la facilité de la surveillance , la classification de, dé-
tenus, l'introduction du travail et celle de l'instruction.
Sous tous ces rapports , il y a, dans la plupart des prisons
de l'Europe, d'immenses progrès à faire. M. Livingston ,
aux Etats-Unis, etMM. CharlesLucas et Appert, en France,
ont, dans ces derniers temps, appelé l'attention sur les
avantages du système pénitentiaire, qui satisfait;! toutes ces
conditions; mais il s'écoulera, nous le craignons, bien des
années avant qu'on n'en vienne chez nous à introduire
dans ic régime des prisons des améliorations qui nous pa
raissenl cepcnd ait bien urgentes. ; ___^_^
Nous nous permettrons en particulier d insister sur les
précautions qu'exige la salubrité. Le renouvellement de
l'air est surtout très-important. La négligence à cet égard a
souvent eu des conséquences terribles. L'histoire a consigné
dans ses annales ce qui eut lieu à Oxford aux assises de
1551 , qu'on a nommées les Assises noires {Black assises ).
Les prisonniers qui comparurent à la barre , les 4 , 5 et (i
juillet, communiquèrent par leurs exhalaisons, aux juges ,
aux jurés et aux spectateurs , un typhus que l'air corrompu
delà prison leur avait fait contracter, et qui, depuis cette
époque jusqu'au ii août, fit périr, à Oxford et dans les
environs , 5io personnes. Howard , d.ms son voyage de dé-
" couverte sur l'état des prisons, ou comme l'appelle Edmond
Buike, dans « son tour du monde, entrepris par la charité
» chrétienne,» retrouva presque partout celte fièvre des
prisons, produite par l'accumulation d'un grand nombre
d'hommes dans un espace étroit et par le défaut de pro-
preté. Il obtint, en 1774, un stalutqui ordonnait d'aviser aux
moyens d'en préserver les détenus. L'introduction dans
les prisons des ventilateurs, inventés par Haies, a été
l'un des plus efficaces : depuis qu'on s'en sert à Newgate ,
la mortalité annuelle y a diminué dans la proportion de
100 à 7. On sera elfrayé d'apprendre , comme cela résulte
du beau lile'rnoire sur la niortalilc dans les prisons , publié
par M. Villermé , qu'en comparant la mortalité des mal-
heureux renfermés dans un grand nombre des prisons de
France , avec la mortalité commune dans tout le royaume ,
on trouvera qu'ils ont perdu, pendant le temps de leur
eniprisonnenienl , les chances ordinaires de 17, -25 ou 35 an-
nées de vie. Combien le châtiment réel infligé aux 40,000
individus que contiennent les prisons françaises, ne va-t-il
donc pas au-delà de celui que la loi prononce, et combien
n'importe-t-il pas de porter promptement remède à un si
grand mal !
Un autre mal non moins grand , qui mérite de fixer
toute l'attention du législati'iir , c'est la démoralisation tou-
jours croissante des détenus par les leçons qu'ils reçoivent
de ceux qui sont plus dépravés qu'eux. Un membre de la
Société anglaise pour la réforme des prisons , visitant celle
de Friboug, en Brisgau , et remaïquant que dans cet éta-
blissement les prisonniers condamnés pour des fautes légè-
res étaient réunis aux plus grands Ec<'lérats , fit observer
à son guide qu'il devait être pour les détenus une école de
crime. «Non, répondit celui-ci, c'est encore pis , c'est
» l'université oii l'on s'occupe de le perfectionner. » Le sa-
vant auteur du Traite de droit pe'nal, M. Roisi , allant au-
delà de cette assertion , n'a pas craint de dire que « si l'otv
» compte le nombre d'hommes que la société a dû envoyer
» à l'échafaud , uniquement pour les crimes que, pendant
» leur réclusion , ils avaient appris à commettre et à vou-
» loir commettre , il est presque permis de demander si l'a-
» bolition de toute pénalité n'aurait pas été un meilleur
» moven de protection pour les citoyens.» La classification
des détenus est donc un devoir de l'Etat. Elle est obligatoire
pour lui, dans l'intérêt du prisonnier, parce que la loi qui le
prive de la liberté, ne permet pas plus do le démoraliser
par les compagnons qu'on lui donne , que d'abréger sa vie
par le lieu où ou l'enferme; et dans l'intérêt de la société ,
à laquelle on s'expose à rendre, à l'expiialion de la peine ,
des membres plus dangereux qu'ils ne l'élaicuit, quam) on
les en a retranchés pour un temjjs. Platon a senti la nécessité
de cette mesure et l'a proposée pour sa république. La lé-
gislation romaine ne connaissait que la séparation des sexes,
elle moyen-âge ne nous présente de distinction qu'entre les
prisons des débiteurs et celles des criminels; mais cette
double classification, qu'on ne trouve môme pas dans beau-
coup de prisons modernes, est loin d'être suffisante. Plus
les subdivisions seront nombreuses, moins on aura à crain-
dre les funestes effets de la réunion des détenus: dans la
prison d.i INLaidslone, dans le comté de Kent , la plus grande
prison de l'Angleterre, les prisonniers sont répartis en
trente huit classes.
Il est sans doute inutile d'insister sur les avantages
qu'il y a à établir des écoles dans les prisons, et à assujé-
tir les condamnés au travail. On les soutrait , par ce der-
nier moven, à l'habitude de l'oisivc^té ; on les préserve
des dangers que pourrait avoir pour eux , à la sortie de la
prison, l'ignorance de toute occupation par laquelle ils
pourraient gagner leur vie; on les préserve d'une partie
di s maladies que peut causer la réclusion, après une vie
souvent très-agitée; on leur donne le moyen de gigner, pen-
dant la durée de leur détention , un petit pécule qui leur
sera très-utile quand ils rentreront dans la société, et l'Etat
peut en outre prélever sur le produit de leur ti-avail une
partie des frais que leur entrelien occasionne. La prison de
l'état de Veimont , aux Etats-L^nis , a presque entièrement
ouvert ses dépenses par l'introduction du tissage dans le»
LE SEMEUR.
87
iitelieis qu'on y a établis. ISI. le docteur JuVms iccomni.iiidc
de choisir de prctV'rcnce le {jonre do travail le plus capable
de seconder ramélioratioii morale des prisonniers, dont il
est nécessaire, selon lui, de rompre les habitudes. I! voudrait,
par exemple, qucle faussaire, l'escroc, l'homme habitué aux
intrigues et aux détours subtils, fussent assujOtis à des tra-
vaux rudes, fatigans, de nature ii a\,ir sur leur constitution
physique, et qu'on réservât au lirigand de grand chemin ,
ail voleur.avec effraction, au vagibond, des occupations
sédentaires, qui, sans exiger un grand exercice de ses fa-
cultés intellectuelles, nécessitassent cependant toute sou at-
îention, comme les métiers de cordonnier , de tailleur, de
tisserand.
Quant au treadinill , ou machine à fouler , inventé par
l'ingénieur Cubitt,qui avait déjà été introduit en i825 dans
54 prisons de l'Angleterre et du pays de Galles, d'où il a
été transjjorté sur le continent , et qui doit l'être aujour-
d'hui dans un beaucoup plus grand nombre , il est mainte-
nant reconnu que s'il peut avoir des inconvéniens pour la
santé des femmes , il n'en a pas pour celle des hommes,
si on n'impose pas aux prisonniers un travail au-dessus de
leurs forces : 16,0^6 pieds sont la plus grande dislance qu'il
convienne de leur fiiie parcourir dans l'espace d'un jour ,
«t il est nécessaire d'allouer à ceux qu'on y emploie une
portion de nourriture plus forte qu'aux autres. De tous les
i-eprochcs faits s.\i treadmiU , les mieux fondés sont qu'il
n'apprend absolument rien au prisounier , qu'il lui ote la
lécompense qu'où aime à retirer de tout travail, cellede voir
réussir son ouvrage, et qu'étant une occupation toute ma-
•chinale, il le dégrade au heu de le relever. M. Julius pense,
en conséquence, qu'il ne faut y employer que les prisonniers
soumis à une détension trop courte pour qu'on puisse leur
apprendre un métier, ou ne s'cu servir que comme peine
<lisciplinaire.
Nous ne pouvons suivie notre auteur dans l'examen des
■différens plaus qu'on a pi'oposés pour la construction des
prisons , quoique l'histoire des progrès de l'architecture ,
considérée dans cettcupplicatiou spéciale , soit pleine d'inté-
rêt et que nous reconiiaissLous l'extrême importance d'un
plan qui remplisse toutes les conditions désirables pour la
sûreté, la salubrité et la surveillance. Ou sera sui'pris de
>oir figurer parmi les hommes qui ont rendu des services
sous ce l'apport , le 101 Charles IX , de sanguinaire mémoire,
<jui défendit de construire des prisons plus bas que le rez-
de-chaussée. Le carré formé , que l'on avait long-temps
considéré comme la meilleure forme d'uue prison , parce
qu'on ne s'en était occupé que sous le point de vue de la
sùieté , fut plus tard remplacé par le carré ouvert, auquel
on préféra dans la suite le plan circulaire , sur lequel a pré-
valu denos jouis le plan rayonnanf, inventé en Aug!eteri-e
pari'architecte George Ainslie , et dont la première appli-
cation sur le continent a été faite pour la construction du
pénitencier de Genève.
Il est impossible d'épuiser, dans un article de journal , le
vaste sujet de l'amélioration des prisons et celui plus vaste
«ncore de la régénération des piisouniers. Convaincus
comme M. le docteur Julius, que cette régénération n'est
possible que par le christianisme , nous ne reconnaissons pas
a l'Etat les capacités nécessaires pour s'en occuper avec suc-
cès. Les faits encourageans qu'on pourrait citer sous ce rap-
port sont dûs , sous la bénédiction de Dieu, à des efforts
individuels et non à des mesures légales. C'est aux chrétiens
à profiter de toutes les facilités que la loi présente pour in-
fluer sur les détenus; et si ces facilités sont à peu près nul-
les, comme c'est le cas en France, à reporter toute leur
sollicitude sur les malheureux [qui sortent de prison : ils
ne sont d'ordinaire accueillis que par les anciens compa-
gnons de leurs crimes, qui veulent les entraîner à de nou-
velles fautes , et tout le monde, excepté ces hommes, les
craint et les repousse. Ali! quelecœurdes chrétiens soit tou-
ché pour eux de compassion ; et que , pour l'amour de Celui
qui a consacré les derniers momeiis de son séjour sur la terre
à convertir un criminel, et qui a mis tous les hommes sur
une même ligne dev ,nt son tribunal , parla déclaration
qucceluitjiii liait son foère est tin meurtrier { i Jean III, i5),
que celui qui regarde une Jemme pour la com'oiler a déjà,
commis adultère avec elle dans son cœur {Mdllh. V , 28 1
et que c'est au cœur que Dieu a égard, ils se souviennent,
ainsi ([ue les y invite M. Julius, « de cette vigne du Seigneur,
» qui a besoin, comme t.mt d'autres, du zèle et des efforts
» réunis d'un.grand nombre d'ouvriers. »
DE L'L'TILITARSSME.
QUATRIÈME ET DERNIER ARTICLE.
Nous sommes parvenus à celte double conclusion que
l'intérêt personnel est nafoit, la conscience une idée tous
deux également ineffaçables, et qu'il ne faut point souper à
exclure l'un par l'autre , mais à les concilier.
Les concilier ! mais qui les a jamais conciliés ? En considé-
rant ces deux mobiles d'une manière abstraite et hors de la
vue des fiits, nous avons pu concevoir entre ces deux puis
s»nces un traité de paix , une espèce d'harmonie ; mais dans
la pratique, l'antipathie, l'inimitié reparaît toujours. Le moi
cherche toujours à faire invasion sur le terrain du devoir •
quand ce n'est pas à force ouverte , c'est furtivement ou par
des détours. Il se présente comme un auxiliaire du devoir ;
il s'offre à remplir les mêmes offices, à faire les mêmes cho-
ses , et dans un certain sens il en est capable ; en conséquence
on le reçoit ; mais , introduit dans la place , il s'en rend le
maître; el l'âme se croit encore aux ordres de la conscience
et du dévouemcnt,qu'elle obéit depuis long-temps à un au-
tre chef. Au fond , si l'on prend le bien dans un sens non
matériel , mais spirituel ; si l'on voit dans le bien , non des
œuvres seulement, mais un sentiment intérieur , une vie
morale, on s'aperçoit bien que toute conciliation réelle est
impossible, et que l'un des deux principes tend sans relâ-'
che à la destruction de l'autre.
Comment sortir de cet embarras? Est-il une des uéceîsi-
tés de notre nature? Le Créateur a-t-il , à dessein , jeté
dans notre âme les élémens de ce perpétuel conflit? Ceux-
là ne le pensent pas, qui affirment que l'homme, à son
origine , était élevé au-dessus de ces funestes débats , alors
que , complètement heureux , maître de la nature sans com-
bat et sans danger, certain de son avenir parce qu'il était
certain de l'amour de Dieu , vivant en Dieu comme dans
son élément, af/ranchi de désir comme de crainte, n'ayant
rien à disputera personne parce qu'il avait tout, l'homme
sentait confondus on lui , ou plutôt ne sentait point distincts
cl séparés en lui les deux élémens dont la rivalité fait au-
jourd'hui son malheur et sa honte. Alors cette dualité dont
nous nous plaignons était, par l'harmonie et la fusion des
deux principes, une admirable et divine unité. L'homme
ne sentait pas le moi, peut-être ne sentait-il pas même le
devoir: tout était confondu, mêlé, noyé dans l'amour.
L'amour de Dieu avait, et aura toujoms ceci de particu-
lier, que les deux principes dcal nous parlons s'incorporent
l'un dans l'autre cl ne font plus qu'un. L'amour de Dieu
est tout ensemble le inoinp'ie et l'anéantissement du moi.
Un vif sentiment de bonheur, une jiuissance indéfinie de
détachement , en forment ensemble h caractère essentiel.
Obéir à Dieu est le suprême devoir, mais aussi la suprême
iohcité. Aimer , c'est en même temps tout donner el tOTt
avoir; ou donne soti cœur , mais la récompense du don s<>
88
LE SEMEUR.
trouve dans le dou lui-même ; el le sacrifice du moi, dans
qe mvsl.crieux état do l'âme , est lui-môme le délice du moi.
Tel est, disent ceux dont nous rapportons l'opinion, l'élut
normal de l'âme humaine; une cause funeste a scindé celte
unité j l'homnie est double maintenant, travaillé par deux
lois opposées , malheureux en obéissant à l'une , parce qu'il
ne cesse pas de sentir l'autre.
Il re^.onnaîtrait et goûterait une espèce de bonheur, loiit-
à-l'ait du mcmeordic que celui de l'animal, s'il pouvait
étouffer le principe de la conscience, et s'abandonner sans
réserve à l'égoïsme ; mais il ne peut : au sein de sa dégra-
dation , il sent à chaque moment l'aiguillon de la conscience;
si elle ne le domine plus, elle le blesse du moins; et géué
par elle, il ne peut faire un mouvement sans en ressentir
à l'instant même les poignantes atteintes. Ces atteintes, ce
n'esl pas seulement le remords qui s'attache à une injuslicc
positive, mais le douloureux malaise qui remplit une vie
sans amour, sans dévouement, sans abnégation. Car en-
core aujourd'hui , dans son élat de déchéance, l'homme csl
contraint de sentir que cela seul remplit la vie, que cela
seul lui donne une vraie valeur.
On comprendra facilement que pour établir l'harmonie
et l'unité dans la vie humaine, il faudrait la reportera l'é-
tat qu'elle a quitté , la rendre paifaitemeut heureuse pour
la rendre parfaitement libre. 11 fjudrait meltre l'âme en
possession d'une telle mesure de bonheur , d'un bonheur
tellement indépendant des événemens extérieurs , le lui as-
surer d'une manière tellement irrévocable, le.lui décerner
à un titre tellement gratuit , que l'âme , pour trouver dé-
sormais de l'occupation et de l'emploi, fût réduite à aimer.
Il faudrait la précipiter tout entière dans le bonheur , pour
la précipiter tout entière dans l'amour.
Ce bonheur, qui renferme tout ou remplace tout , ce bon-
lieur dont l'actyiisition ne coûte rien, n'est le prix d'aucun ef-
fort, le salaire d'aucune œuvre; les chrétiens l'^.ppellent le sa-
lut. Ils l'ont reçu de Dieu par Jésus-Christ. Possesseurs du sa-
lut, ils ont toute la somme de bonheur que l'égoïsme le plus
immense et le plus insatiable eût pu jamais désirer. El ils l'ont
ce salut, à titre de pardon ; et ce pardon, ils le reçoivent
comme prix d'une expiation ; et cette expiation, c'est l'of-
fensé lui-même qui y pourvoit et qui s'en chaige ; c'est le
sang de l'Hommc-Dieu qui leur vaut cette immense et ir-
révocable félicité. Ce bonheur , pour lequel il n'ont rien
donné, a coûté à Dieu plus qu'un monde, plus que tout
l'univers; elle lui a coûté l'abaissement , les souffrances et
la mort de sou bien aimé. L'amour divin éclate dans toute
sa puissante énergie en cette même œuvre dont le résultat
est le bonheur le plus accompli. -
Le moi rassasié se tait ; l'égoïsme abdique; l'amour, pré-
cédé par la joie , s'assied en vainqueur sur le trône de l'âme;
l'âme, déprcoccupée du moi, s'occupe de Dieu ; n'ayant plus
de désirs à former, de crainte à nourrir, elle se dévoue ;
elle se donne sans effort , sans réserve , sans retour sui- clle-
inême , sans arrière-pensée d'intérêt : que pourrait-elle pré-
tendre qui ne lui ait été donné , qui ne lui soit assuré ? L'in-
capacité même de mériter sert et fortifie le dévouement ;
ne pouvant spéculer sur un amour tout gratuit , on va au-
devant de lui par l'amour. Sans doute une telle vie a ses
progrès, ses phases diverses; mais, quoi qu'il eu soit,
cette divine combinaison décide l'ascendant et assuie le
triomphe définitif du principe moral , ou , si l'on veut , de
l'élément désintéressé dans notre âme; et, l'impulsion une
fois donnée, elle tend sans cesse vers cette noble unité que
le péché avait rompue , et que Dieu seul pouvait rétablir à
force d'amour (i).
Ici se trouve la solution de l'insoluble problème; ici se
terminent ces oscillations fatigantes , ces accommodemens
toujours ébauchés et jamais achevés entre l'intérêt et la
conscience. Ici l'utilitaire et l'ascétique se rencontrent dans
Je même homme. La controverse pénible où nous nous
sommes engagés occupe peu le thrétiea en tant que chré-
(i) Le silence que nous gardons sur le Saint-Esprit ne vient ni d'oubli
ni de méconnaissance ; mais nous devioas nous borner ici à décrire le mode
de renouvellement moral auquel ilpréside.
tien; il est plus savant là-dessus que le plus savant, puisqu'il
aime. C'est en effet la seule issue. jNations et individus,
tant que le Cliristianisme ne les aura pas changés, n'auront
point en morale de svàtème conséquent et solide, mais seu-
lement des lambeaux mal cousus de la robe de Socrate et
du manteau d'Epicuie. Scientifiquement parlant , il n'y a
de morale que dans l'Evangile, parce que l'Evangile seul
a, de prime abord, enlevé la graiiJe, l'éternelle difficulté
qui a arrêté tous les moralistes. C'est un examen que nous
proposons à ceux qui, parmi nous , s'occupent sérieusement
de philosophie.
MÉLAI\GESi
Cour DE CASSATION. — M. Roger, prêtre de l'arrondisse-
ment de Dreux , avant été appelé devant les tribunaux pour
cause politique, refusa de répondre etsoutiut que l'autorisa-
tion préalable du conseil d'état était nécessaire pour le
poursuivre. Ce système, accueilli par la cour royale de Paris,
a été rejeté par la cour ds cassation, sur ce fondement, que
le salaire et le serment ne suffisent point pour conférer le
caractère de fonctionnaire public , sous l'empire d'une loi
qui proclame la liberté des cultes. Cette décision de la cour
suprême est un pas de plus vers la séparation de l'Église et
de l'État.
Pétition pour l'abolition du célibat des prêtres. — On
lit dans le journal de Fi'ancfort: « La Chambre des Députés
de Bade a reçu le 27 octobre et renvoyé à la commission
des pétitions , une pétition signée par "258 prêtres catho-
liques , demandant l'abolition du célibat. Les signataires
exigent cependant que leurs signatures ne soient pas ren-
dues publiques, n
ISous croyons ce fait digne d'être signalé , car il ne s'agit
plus ici de ces vœux individuels que des ecclésiastiques ro-
mains ont de tout temps exprimés pour l'abolition de leur
célibat ; ce ne sont pas moins de a58 prêtres, du même pays,
qui demandent celle abolition d'un commun accord. Sans
doute les pétitionnaires s'adressent à une autorité incom-
pétente en matière de discipline religieuse, et eu cela nous
ne saurions approuver leur démarche; mais nous croyons
devoir prendre note de celte nouvelle protestation contre
les décisions anli-évangéliqucs de Grégoire VU , qui , po-
litique habile plus que prédicateur fidèle du texte sacré, ne
craignitpasdedouncr un grand accompllssementà ces paroles
de l'apùtre Paul : Or l'Esprit dit expressément qu aiioc der-
niers temps quelques-uns se révolteront de la foi, s' adonnant
aux esprits séducteurs et aux doctrines des démons ; en-
seignant des mensonges par hypocrysie , et ayant une
conscience cautérisée ; défendant de se marier . comman-
dant de s'abstenir des viandes , etc. ( 1. thim. IV, i — 3.)
Voilà la véritable autorité à laquelle devraient s'adresser
les prêtres du duché de Bade. Ces paroles expliqueront
aussi suffisamment à l'Avenir, pourquoi la fausse dicipltne
de Grégoire s'en va dépérissant comme toute œuvre
humaine ; et le Globe qui a pris occasion du mtme
fait , et des plaintes qu'il a provoquées de la part d'une
feuille catholique pour renouveler ses déclamations contre
l'impuissance de la loi chrétienne, y trouvera une nouvelle
preuve de ses éternelles méprises au sujet de cette loi.
.SuspE:«saoN du Journal l'Avenir, — Après trei^ mois
d'existence , Y Avenir s.uf'pend sa marche. Les rédacteurs de
ce journal annoncent que , calomniés et persécutés au sein
de leur Église , ils vont à Rome demander au Saint-Père
de se prononcer sur eux , et qu'à leur retour ils reprendront
on cesseront la publication de leur feuille, selon la sentence
qu'aura prononcée à leur égard la cour pontificale. Féné-
lon, en brûlant son livre , avait déjà donné le triste exemple
de faire dépendre la vérité et l'erreur d'une sentence
d'homme. Nous aimons au reste à reconnaître les services
que V Avenir avait rendus à la cause de la liberté religieuse
et delà liberté d'enseignement.
Le Gérant, DLHAULT.
,1 I.. - --■^-..
Iraprimene de Sexlicce , rue des Jeâneurs , d. i4*
TO:^IE 1 ■. - 1^" 12.
23 ÎSOVEMBRE 1831.
\i -^t. ,.•
LE SEMEUR
JOURNAL RELIGIEUX.
9
Politiqiie^ Philosopîiâqoe et Littéraire
PARAISSAIT TOUS LES MERCREDIS.
Le tliamp , c'est le monde.
Matûi. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, u" ii,et chez tous les Libraires ut Directeurs de posle. — Prix:i5 fr. pour l'année •
fr. pour G mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année , 1 fr. pour G mois, et 5o c. pour trois mois. —
es lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affranchis.
MM. les Souscripteurs au Skmeuu, dont ^abonnement
vpire le 3o novembre prochain , sont pries de le renou-
eler par lettres affrancJdes , s'ils ne veulent pas éprou-
er do retard dans l'envoi du Journal.
SHHSÏ
REVUE POLITIQUE.
PPEL AUX HOMMES DROITS ET ÉCLAIRES DES DIFFiRENS PARTIS
POLITIQUES.
(WV Article. — Le parti de l'avenir. — Suite.)
En s'adressant aux hommes de l'avenir, il importait sur-
3ut de leur prouver que les théories philosophiques sont
aipuissantes pour améliorer les mœurs , et que l'Evangile
5t le seul moyen d'atteindre ce but. Ou pourrait même
arrêter ici et leur dire : Que prétendez-vous faire d'un
leuplc sans moralité? Quel genre de perfectionnement lui
onuerez-vous? S'il n'a point de mœurs, ses lumières ne se-
ont que de fausses clartés pires que les ténèbres j ses libér-
és politiques aboutiront au despotisme ou à l'anarchie; son
•ien-ètre matériel ne servira qu'à l'entraîner dans une dé-
loralisation plus profonde; et ce peuple deviendra ce que
ut Rome dans les dernières années de la république , un
ffroyable ramas de sophistes et de démagogues , éclairés
ans conscience , riches sans principes et libres sans vertu.
3ù serait alors le progrès, et qu'auriez-vous obtenu de vo-
re décevant système de perfectibilité? Recourez donc à
'Evangile, puisqu'il n'existe pas d'autre puissance capable
l'améliorer nos mœurs ; ou bien, renoncez au titre d'hom-
nes d'avenir, de partisans du progrès , et dites à toutes vos
;spérances un irrévocable adieu.
Nous aurions assurément le droit de tenir ce langage, et
1 subsisterait jusqu'à ce que l'on eilt clairement déraonU-c
pi'il est possible de rendre une nation plus morale sans la
Foi religieuse, et par la seule influence des théories philoso-
phiques. Mais nous irons volontiers plus loin, nous creu-
serons plus ava;it dans ces graves matières; car elles sout
encore bien peu explorées, et notre cause ne peut que gagner
à être vue sous toutes ses faces.
Après avoir parlé des mœurs , nous parlerons donc des
lumières. Le parti de l'avenir peut-il donner de vraies lu-
luicvcs à la France? et s'il ne le peut, les chrétiens le pour-
ruit.i!-iU? Telle est la question que nous alloiii examiner.
On doit rendre cette justice aux hommes de l'avenir,
qu'ils sentent , en général , le besoin de propager le bienfait
de l'instruction populaire. Ouvrez des écoles, disent-ils
sans cesse, éclairez, instruisez le peuple ; s'il faut des sacri-
fices d'argent, nous les ferons; si même il faut des disposi-
tions pénales pour contraindre le peuple à sas'oir lire, nous
y consentirons ; répandre les lumières est une dette sacrée
des gouvernans envers les gouvernés. Ces maximes et ces
vœux sont fort louables ; mais do même que les philosophes,
après avoir logiquementprouvé qu'il faudrait être vertueux,
ne donnent pas la volonté ni la force de le devenir, de
même, nous le craignons beaucoup, nos économistes, après
avoir développé très-judicieusement leurs théories sur la
propagation des lumières, ne font qu'une œuvre à peu près
stérile, parée qu'ils n'ont point de levier cjui remue puis-
samment, soit les maîtres , soit les élèves , parce qu'ils man-
quent des mobiles nécessaires pour entraîner les masses, et
pour transformer leurs idées spécul :tives en faits réels.
Citons des preuves positives, et parlons, en 'premier
lieu, de ce qu'on pourrait nommer le matériel des lumiè-
res, ou l'instruction proprement dite; puis nous viendrons
à l'éducation. •
Si l'on compare le nombre des élèves qui fréqtientent les
écoles primaires en France , proportionnellement à la po-
pulation , avec celui des autres contrées , on éprouve la plus
pénible surprise , car il faut reconnaître que notre pays,
qui prétend marcher à la tête du monde entier, n'occupe
sous ce point de vue qu'une place très-inférieure. L'Améri-
que du nord , l'Ecosse , une partie de l'Allemagne , la
Suisse, la Hollande, l'Angleterre, quelques états même du
nord de l'Europe, comptent un nombre relatif d'écoliers
bien plus considérable que la France. Il n'y a guères que
les pays où domine encore le catholicisme du moyen âge ,
90
LE SEMEUR.
l'Espagne , le Portufjal , une partie de l'Italie et de l'Au-
triche qui soient placés plus bas que nous sur celte échelle
de l'instruction primaire. Voilà, certes, un fait qui donne
lieu à de sérieuses réflexions.
Si l'on calcule ensuite le nombre des Français qui ne
savent pas lire , on voit qu'il renferme au moins un tiers de
!a population; plusieurs recensemens des jeunes gens appelés
sous les drapeaux eu font foi. Dans quelques départémcns
on trouverait des villages entiers où trois à quatre indivi-
dus seulement savent lire. Un rapport officiel , sorti des bu-
reaux du ministère de l'instmclioa publique , nous apprend
qu'il existe un très-grand nombre de communes encore
privées d'écoles primaires. Et ce déplorable état de choses,
il faut bien le dire , tend à s'aggraver plutôt qu'à s'affaiblir
dans les pays de fabriques, et généralement dans les classes
ouvrières , parce que la baisse du prix de la main d'œuvre
contraint les pères de famille à employer les forces de leurs
enfans aussitôt qu'ils le peuvent, et que de plus, par un
odieux abus qui a été détruit en Angleterre , mais qui se
maintient en France, les chefs des ateliers d'industrie ont
le droit de faire travailler ces malheureux enfans seize heu-
res par jour. INous avons eu souvent l'ocrasion de coiisUiler
que le nombre des enfans qui savent lire est proportion-
nellement plus considéi-able dans les plus pauvres villages
que dans les villes de fabiiques.
Ce sont là , non de vaines allégations, mais des faits trop
bien établis. Il est facile d'écrire ou de proclamer en ter-
mes pompeux , que le peuple français est le peuple normal
du globe; c'est un plaisir d'amour-propre qu'on se donne
à bon marché ; mieux vaudrait pourtant le clirc moins et le
mériter davantage. On prétend aussi que notre pays est la
terre philosophique par excellence; nous en sommes fâchés
pour la philosophie. Il est positif que les Français ne sont
point en avant, mais fort en arrière de la plupart des au-
tres peuples chrétiens sous le rapport de l'instruction ; et
s'il est vrai, comme l'avancent quelques hommes de l'aveuir,
que leurs théories intelle< tuelles et politiques soient mieux
réalisées chez nous que partout ailleurs , nous devons en
concluie que ces théories ne sont rien moins que favorables
as progrès des lumières , et que les écoaomistes se condam-
nent par leur* propres discours.
Observons encoie que s'ils ont laissé la France au-dessous
de tant d'autres Etats, ce n'est pas leur manque de zèle qu'on
en doit accuser, mais l'impuissance de leurs systèmes, dans les-
quels la religion n'entre point comme mobile. La Conven-
tion avait ordonné que toutes les communes fussent pour-
vues d'écoles primaires , et elle avait alloué une somme an-
nuelle de 60 millions pour cet objet. Tout cela était fort
beau sur le papier , mais rien ne s'ensuivit. Les pauvres
frères de la Doctrine Chrétienne , dont nous ne prétendons
pas du reste approuver en tout le mode d'ensiiignement ,
ces fi'èrcs qui parlent peu et qui n'ont pas de millions à ré-
pandre, ont fait plus pour l'instruction populaire que toutes
les assemblées législatives de la république et de l'empire ,
depuis 1789 jusqu'à i8i4. Les hommes à théories scienti-
fiques ont épuisé toutes leurs forces à publier des lois et
des ordonnances , à organiser des comités , à verser quelque
peu d'argent pour établir des écoles , à écrire des livres sur
les avantages de l'instruction ; mais de ce zèle verbeux et Ic-
giferant qu'est-il résulté? Nous l'avons vu , c'est que la
France occupe la sixième ou septième place sur l'échelle de
J'iustruction primaire, et que maintenant , bien loin de
s'élever, elle tend à descendre encore.
Que si nous portons nos regards sur un point opposé, et
qu'au lieu d'examiner l'état de l'instruction dans un ^saysoù
le christianisme n'a presque plus d'influence , nous l'obser-
vions dans les contrées oii règne l'Evangile, nous trouve-
rons une tout autre série de faits. L'Etal de jXew-Yoïk qui
de tous les pays du globe , renferme peut-être le plus de
véritables chrétiens, comparativement à sa population , est
également celui qui compte le plus grand nombre d'enfans
dans les écoles publiques; la proportion est au nombre des
écoliers en France , comme un quart est à un quinzième ,
de SOI te que sur 1000 individus , il y à 'iSo élèves dans l'E-
tat de New-York et seulement G() dans notre pavs. Il est
vrai que dans le premier la liberté de l'enseignement per-
metau zèle des hommes religieux de porter tous ses fruits
pour l'instruction populaire. Après la Nouvelle-Angleterre,
l'Ecosse tient le premier rang parmi les j)euples chrétiens,
et elle ne mérite pas moins celte place éminente par l'ins-
trnclion de ses habitans. Ensuite viennent plusieurs cantons
Suisses qui appartiennent à la réforme , la Prusse et d'au-
tres états de l'Allemagne , où les écoles sont assez nombreu-
ses et les moyens d'éducation assez faciles pour qu'on ait pu
rendre obligatoire à tous les enfans l'instruction élémen-
taire. On ferait des observations du même genre dans toutes
les contrées où la réformation a rallumé le flambeau de l'E-
vangile. En France même, si l'on compare l'Alsace à la Bre-
tagne, sous le rapport de l'instruction primaire, la différence
est énorme. Ainsi, les premières notions intellectuelles sont
d'autant plus répandues chez un peuple que le christianisme
y est mieux connu; et elles le sont d'autant moins, comme
on le voit en France et dans le midi de l'Europe , que le
christianisme y est obscurci, soit par le scepticisme, soit par
les superstitions romaines. Cette loi est tellement générale ,
qu'on pourrait la présenter sous une forme mathématique,
en disant que le degré d'instruction d'un peuple et le nom-
bre des enfans qui suivent les écoles sont toujours en raison
directe de l'influence de l'Evangile, et en raison inverse de
l'influence du catholicisme moaacal ou de la philosophie
sceptique.
Ces deux actions opposées l'une à l'autre tienneut à des
causes, non accidentelles , mais permanentes, non relati-
ves , mais universelles. La plupart des économistes sont
amis des hommes de la môme manière que l'était Je
père de Mirabeau , par des phrases et point par des actions;
les chrétiens, au contraire, parlent moins et agissent da-
vantage, parce qu'ils ont en eux un véritable amour pour
leurs semblables; les premiers ouvriront donc des écoles
dans leurs livres , les autres , dans toutes les communes de
leur pays. De plus, les instituteurs sans foi religieuse ne
sont ordinairement que des mercenaires qui vendent l'ins-
truction au plus haut prix possible; c'est pour eux simple-
ment un métier, et toute la peine qu'ils peuvent en retran- '
cher, sans se compromettre, ils la retranchent. Les institu-
teurs chrétiens se dévouent dans leurs fonctions qu'ils re-
gardent comme sacrées; soins , fatigues, ni veilles ne leur
coûtent, demandez-le aux directeurs de l'institution deBeue-
gen et de tous les élabhssemens fondés par des amis de l'E-
vangile. Enfin, et c'estlà le point principal, le Christianisme
excite, chez tous ceux qui le reçoivent, non seulement le
désir , mais un impérieux besoin de savoir lire, et les chefs
de famille chrétiens ne connaissent pas d'obligation plus in-
dispensable que celle de donner ou de faire donner à leurs
enfans les moyens de lire la Parole de Dieu. Onen trouve
un exemple singulièrement remarquable dans le voyage du
capitaine AoizeZ'Ke, qui représente les indigènes des îles Sand-
wich s'occupant, du matin au soir, jusque dans le palais de
la reine , à étudier l'alphabet. Ce voyageur qui n'aime pas
les missions n'a vu dans cette ardeur de science qu'un ta-
bleau risiblc; nous n'en sommes guère surpris de la part
d'un m;aiu qui parle des Saintes-Ecritures avec le ton dé-
gagé des encyclopédistes ; mais nous recueill .ns un fait pré-
cieux à constater , et nous demandons si tous les philoso-
phes ensemble auraient pu produire chez "les indigènes de
ia Polynésie , hrmmes, enfans , vieillards, la millième par-
LE SEMEUR.
91
tic de ce besoin d'apprendre à lire, lors niênic qu'ils y au-
raient employé tout un siècle, au lieu de dix à douze ans
que les missionnaires chrétiens ont passés dans les îles de la
Mer du Sud. Econoniistcs, point de vei-biagc; apprene?,-
nous eoninu'irt vous auriez, pt^rsnadé aux insulaiips ilc Sand-
Avicfi di- coiisacier ks jours et les nuits à l'étude d'un livre
d'alphabet I
Présentons une deinière preuve en faveur de l'influence
intellectuelle duCbrislianisnie dans \esEcolcs duDimarfche.
11 V a cinqiuinto ans , lorsque biillaient comme d'inutiles
météores les coryphées de l'encyc lopéd'e , un homme obs-
cur , M. Riiihcs de Gloccster l'assemblait, le dimanche,
quelques enfans pauvres autour de lui. Il leur apprenait à
lire , à prier Dieu , et il leur parlait du Sauveur de leurs
âmes. Cet exemple fut bientôt suivi par des chrétiens qui
puisaient.! la même source que M. Raikes l'amour de l'hu-
manité. Tl existe aujourd'iuii des écoles du Dimanche depuis
les bnidi de lOréiioque jusqu'à ceux du Gange, et depuis
Gibraltar jusqu'au Groenland , dans tous les lieux habités
par des amis de l'Evangile. Cette institution chrétienne est
devenue l'entreprise la plus vaste cl la plus puissante que
l'on ait jamais créée pour répandre les lumières, et elle
parviendra sans doute à résoudre ce problème dont on
avait inutilement cherché la solution , celui de savoir com-
ment il est possible de donner aux classes inférieures et le
besoin et les moyens de s'éclairer.
Au mois de mai de celle année, la Société britannique des
Ecoles du Dimanche comptait 10, i6i écoles, i07,5/|5 insti-
tuteurs et i.oCr2,65(3 élèves. Les Etats-Unis comptaient, à
la même époque, 7,244 écoles, 64,3i5 instituteurs et
451,075 élèves. Eu réunissant les élèves de ces deux états
pour les seules écoles du Dimanche , on voit que leur nom-
bre est de beaucoup supérieur à celui des enfans qui fré-
quentent toutes les écoles primaires de noire pavs , puisque,
d'après les tableaux statistiques de M. Charles Dupin, le total
des élèves en France est de 1,116,0775 et ce chiffre ,
on peut en être certain , malgré le dernier rapport sur
l'instruction publique , rapport fondé sur les tableaux tou-
jours exagérés des recleurs d'académie , ce chiffre a plutôt
diminue qu'il ne s'est accru depuis cinq ans , à cause de
l'extension de la misère et des charges publiques; en sorte
<[ue la Grande-Bretagne seule ; qui a une population bien
moindre que celle de la France , compte autant d'élèves
dans ses écoles du Dimanche que nous dans toutes nos
écoles. Ajoutons que les 171,0(50 instituteurs de la Grande-
Bretagne et des Etats-Unis remplissent gratuitement leurs
fonctio:ts j et si l'on suppose que l'enseignement de chacun
d'eux vaudrait 3 fr. par dimanche ( sans parler ici de ces
hommes éminens dont aucun salaire ne pourrait rétribuer
, les services ) , il en résulte qu'il faudrait une somme an-
nuelle de plus de dix-huit millions pour avoir un nombre
égal d'instituteurs. Et quelle est donc la puissance colossale
qui a fait établir ces écoles du Dimanche , qui les a rem-
plies de cette multitude immense d'élèves , et qui fait surgir
partout des homiues dévoués, prêts à donner un enseigne-
ment gratuit? C'est l'Evangile. La cause, les moyens d'ac-
tion, les effets, les instituteurs, les élèves, tout lui appar-
tient; tout a été fait par lui , et rien n'aurait été fait sans
lui. O philosophes, demandait un chrétien, où sont vos
hôpitaux? Nous demanderons à notre tour: O économistes,
où sont vos écoles du dimanche?
Nous voudrions parler aussi des écoles d'adultes et d'au-
tres établissemens d'instruction fondés par des chrétiens;
mais il est temps de terminer cette première partie de no-
tre travail. Nous croyons avoir prouvé qu'en se bornant
même au matériel des lumières, à la simple connaissance de
l'alphabet , les amis de l'Evangile sont incomparablement
les- plus propres i réaliser ce vœu des hommes de l'avenir.
Examinons encore en peu de mots une autre question non
moins importante.
Enseigner .à lire aux classes inférieures est une bonne
chose , eu principe ; mais si l'on s'arrête là , c'est quelque-
fois ini mil plutôt qu'un bien. Qu'est-ce en effet que l'art de
lire? Evidemment ce n'est pas lebutde l'éducation , ce n'est
qu'un moyen de l'acquérir; c'est un instrument qui peut
être bon ou mauvais, selon l'usage qu'on en voudra fiirc;
c'est une force , neutre d'abord , mais qui devient puissante
pour améliorer ou pour démoraliser les individus, suivant
la direction qu'elle reçoit.
Or, eu France , quels sont communément les objctsd»i
lecture dans les classes populaires? Avant tout, les feuilles
périoJicpies , dont les plus répandues ne sont pas toujours
les plus dignes de l'être. Puis, des almanachs remplis d'as-
sertions absurdes, et des chansons obscènes colportées dans
les hameaux par des chanteurs de carrefour. Ensuite quel-
ques volumes, et presque toujours les plus mauvais, de
Voltaire et de Rousseau. En outre, des romans licencieux
ou impies , qui salissent l'imagination quand ils n'attaquent
pas la foi religieuse. Enfin des livres de toute espèce, inu-
tiles pour la culture de l'esprit, dangereux pour les mœurs.
Tel serait l'inventaire de la plupart des petites bibliothèques
dans les campagnes et dans les habitations d'ouvriers; tel
est le répertoire des cabinets de lecture dans lesquels vont
s'approvisionner les gens du peuple. Veut-on trouver des
écrits d'une autre sorte? Il ne manquera pas non plus de
chaumières où l'influence du curé a fait entier les œuvres
d'une superstition nauséabonde, des légendes et des récits
de faux miracles. Ce n'est guère que chez les Chrétiens que
l'on trouverait la Parole de Dieu et cjuelques autres bons
livres. Il suit de là que pour le plus grand nombre des
Français déclasse inférieure, la lecture est un instrument
de corruption , une source d'immoralité bien plus qu'un
moyen d'acquérir de soudes lumières.
L'expérience le confirme. Allez vous enquérir parmi la
population ouvrière des villes et dans les campagnes , quels
sont les hommes les plus démoralisés, les plus incrédules,
les plus ridiculement orgueilleux , et qui violent avec le
moins de pudeur leurs obligations sociales et domestiques.
On vous indiquera ceux que le peuple nomme , dans sou
langage naïf, des savans , c'est-à-dire des individus qui
connaissent l'alphabet, et qui lisent de m:uivais livres. Se-
raient-ce là les lumières qu'il faut donner au peuple? Et si
l'on suppose qu'à force d'allocations au budget , de lois^ de
dispositions pénales et de comités, la plupart des Français
parviennent à savoir lire, qu'auront-ils gagné, eux et la
France ?
L'erreur fondamentale des économistes, qui essaient de
perfectionner les hommes sans la foi religieuse , consiste à
croire qu'il suffit de cultiver l'esprit d'un peuple pour ren-
dre ce peuple plus morah Ils oublient qu'un homme très-
éclairé a souvent beaucoup plus de vices qu'un homme
ignorant, et que ce qui est vrai d'un individu peut l'être
aussi jde plusieurs milliers ^d'individus. Athènes, après le
siècle de Périclès , était certainement plus éclairée que du
temps d'Aristide; en avait-elle plus de mœurs? Rome , sous
le règne d'Héliogabale, possédait sans doute plus de lu-
mières qu'avant les Scipions ; possédait-elle plus de vertus?
Si les économistes avaient mieux étudié le caractère hu-
main , ils auraient vu qu'il ne suffit j)as d'éclairer nu peuple
pour l'améliorer, mais qu'il faut , au contraire, l'améliorer
pour le bien éclairer; en d'autres termes, que ce ne sont
pas les idées de l'esprit qui corrigent les sentimens du cœur,
maisles sentimensdu cœur qui corrigent les idées de l'esprit.
Vauvenargues disait que les grandes pensées viennent d*^
cœur, il aurait pu ajouter que les vraies lumières vieijnènt
I de la conscience. Une conscience faussée rend le juge^iicnt
A . •
92
LE SEMEUR.
faux, une conscience droite le redresse. Ce sont là des vé-
rités d'expérience , dont nous trouverons tous la preuve eu
nous-mêmes, si nous prenons le soin de l'y chercher. Qu'est-
ce donc que les ccononiistes sans religion peuvent atlenihc,
des lumières qu'ils répandront parmi le peuple français, eux
qui sont incapable; de poser le seul fondement des vraies et
solides lumières, l'amélioration des mœurs? Belle décou-
verte, en vérité , que de prendre l'iininme à rebours pour
le faire entrer dans la voie du progrès I
Ji'argumcnt que l'on va puiser dans les tableaux de la
justice criminelle ne renverse aucune de nos raisons. Que la
classe qui ne sait pas lire fournisse les deux tiers des assassins
et des voleurs de grand chemin, qu'est-ce que cela prouve?
Nous pourrions dire , de notre côté , que, sur cent banque-
routiers , il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui savent lire. On
aurait droit de nous répondre que ce n'est point parce qu'ils
savent lire qu'ils font banqueroute, mais qu'il doit néces-
sairement y avoir un plus gi-and nombre de banqueroutiers
dans cette classe, parce que ceux qui ne savent pas lire
n'cntrcpi-cnnent pas des affaires de négoce. Eh bien ! nous
répondrons aussi qu'il doit y avoir plus de meurtriers et de
brigands parmi ceux qui ne savent pas lire, par la raison
que celte classe est composée des hommes les plus misé-
rables du pavs ; ce n'est point leur ignorance de l'art de
lire, mais leur misère, leur inconduite, qui les poussent au
crime; et lorsqu'on avance une telle preuve en faveur de
l'influence morale des demi-lumières que reçoit le peuple
fi-ançais, on ne fait qu'un grossier paralogisme.
De tout ce qui précède il faut conclure que la culture de
l'cspi il, pour avoir quelque valeur, doit être accompagnée,
sinon précédée , de la culture des facultés morales ; que
l'instruction est fort peu de chose sans l'éducation; que ne
faire ([u'cnseigner à lire au peuple, c'est une œuvre stérile,
s'il ne lit pas, une œuvre mauvaise, s'il lit des livres perni-
cieux; que ce dernier cas est le plus ordinaire en France
pour la grande majorité des lecteurs de toutes les classes ,
puisqu'on rencontre cinquante mauvais livres pour un bon;
qu'ainsi les hommes de l'avenir , bien loin de donner de
vraies lumières à leur pays, ne lui donnent que des lumières
fausses et souvent dangereuses. Et qu'on ne s'y trompe pas !
ce n'est point une lacune réparable dans le système des
hommes sans religion ; c'est une nécessité de leur système.
Ils ne peuvent rien, nous l'avons assez vu, pour le perfec-
tionnement des mœurs; ils manquent des mobiles indis-
pensables pour faire mettre en pratique leurs leçons de
vertu. En supposant qu'ils publient de bons livres, si tou-
tefois ils peuvent en écrire de lions avec des principes irré-
ligieux, ils n'ont aucun moyen d'engager les classes infé-
rieures à les lire , encore moins à suivre leurs préceptes ; un
peuple sans mœurs préférera toujours des romans licen-
cieux à des ouvrages de morale. En un mot , les hommes
de l'avenir sont engagés dans une voie sans issue; car ne
pouvant agir que sur Tesprit et point sur le cœur, le pro-
grès qu'ils veulent obtenir est la plus chimérique des chi-
mères. Au lieu de la bienfaisante clarté du jour, ils ne
présenteront au peuple que ces lueurs fatales qui conduisent
vers un abîme le voyageur égaré.
Dans les pays qui ont conservé la foi religieuse , rien de
pareil n'est à craindre. Là , le perfectionnement moral pré-
cède et dirige le développement intellectuel. Les mœurs ,
qui se puisent à une tout autre source que dans un livre
abécédaire, sont la règle et la garantie d'une heureuse cul-
ture de l'intelligence. En apprenant à lire , le peuple ap-
prend aussi à reprimer ses passions , à combattre ses vices ,
à pratiquer SCS devoirs, et il ap;^)rcnd toutes ces choses,
non point par la connaissance matérielle de l'art de lire,
mais par la puissante influencedcs vérités évangéliques. Là,
e peuple possède le livre des livies , celui dont 1^ lectur^
est déjà bienfaisante pour le premier âge, et ne l'est pas
moins pour le dernier, la Parole de Dieu. Savoir lire est
un instrument qui lui est précieux en cela surtout qu'il lui
donne les moyens d'.ijyprofnndir ses croyances religieuses et
de coiniaître la volonté divine. Là encore/ des hommes
éminens par leur science autant que par leur piété , publient
des milliers de volume» et de brochuies destinées à propa-
ger de solides lumières, des connaissances utiles , des idées
justes, de nobles vertus parmi toutes les classes de l'état so-
cial ; et ces ouvrages comptent de nombi'eux lecteurs parce
qu'ils s'adressent à des chrétiens. En une seule année , dans
les Etats-Unis , les publications morales et religieuses, par-
ticulièrement composées pour la jeunesse des écoles, s'élè-
vent à neuf cent mille exemplaires qui se répandent , à
l'aide des bibliothèques populaires, jusque dans les plus
pauvres cabanes et dans les habitations les plus écartées. I-à
enfin , on s'efforce d'agir sur la conscience en même temps
que sur l'esprit; on s'occupe de l'éducation plus encore que
de l'instruction ; l'art de lire n'y est point considéré comme
une panacée universelle qui se suffit à elle-même, mais
simplement comme un levier dont l'action doit être soumise
à une puissance supérieure, à la piété chi'ctienne. Nous
voyons alors qu'il est essentiel que tous sachent lire; nous
comprenons que de telles lumières sont un bienfaifs En
France, nous ne trouvons que le comraencenaent de l'œu-
vre , et elle produit dos efl'ets tout différons, par cela
même qu'elle n'est que commencée; comme un ruisseau
qui , comprimé à sa source , inonde et ravage les campagnes,
tandis qu'il les aurait fertilisées, s'il avait suivi son cours
natuiel.
Hommes de l'avenir, nous désirons autant que vous la
propagation des lumières ; nous voulons comme vous éclai-
rer , instruire tous les membres de la grande famille fran-
çaise. Mais nous avons de plus que vous le fondement des
vraies lumières , les mœurs, et le fondement des mojurs, l'E-
vangile. LTnissez donc vos efforts aux nôtres, et vous ne
verrez plus de si cruels mécomptes , de si tristes désenchan-
temcns succéder à vos plus belles espérances !
QUELQUES DETAILS SUR LE CHOLERA
A BERLI\.
{Extrait d'une lettre particnlicre.)
n Lorsque la maladie , après avo r franchi Lj ♦Vontièic
russe, gardée en vain par un cordon militaire, s'approcha
de nous, répandant au loin la terreiir , l'imagination devint
active à créer un affreux tableau de ce que sei'ait notre
capitale. Nous nous représentions les boutiques fermées,
les rues désertes, le petit nombre de personnes que leurs
affaires ou le soin de leur sauté forceraient de sortir, s' évi-
tant à la rue, et parfumant l'air de vinaigre et de chlore.
Nous venions de lire la description de la peste de Milan
par Alaiizoni , et nous nous attendions à en voir les hor-
reurs se répéter, quoique à un moindre degré, chez nous ;
enfin , comme si j'avais eu soif d'images alliistantes, je me
mis pour la première fois à lire l'introduction du Deca-
meron de Bocace. La peste de Florence est décrite dans
cette introduction.
» Tout cela ne m'empêcha pas de me dire que , quand
une maladie contagieuse ou épidémique n'attaque, pendant
toute sa durée, que deux ou tros pour cent de la popula-
tion , comme à Moscou, et lorsque sur ce nombre il y a
encore beaucoup de persotuics qui échappent à la mort ,
la chose est sérieuse, sans doute, mais le désastre bien moins
grand que celui d'une peste. A mesure que la maladie
avançait, on reprenait courage; on commença même à faire
du mot choléra le texte d'une foule de plaisanteries.
M Cependant la nouvelle du premier cas de maladie /u^j/h
LE SEMEUR.
93
coup de foudre; on se hâta de faire des provisions pour n'être
que le moins possible ohli;;é d'envoyer ses domestiques
dans tes magasins j on acheta foicc vinaigre; plusieurs per-
sonnes fermèrent leui-s maisons ( à l'ordinaire elles sont
ouvertes tout le jour , parce qu'il n'y a pas de portiers ).
Enfin, bien qu'on eût attendu lu maladie d'un jour à l'autre,
la consternation fut générale.
» Mais cela ne dura pas long-temps. Le gouvernement fit
publier tous les jours le dénombrement des malades et des
morts pour éviter les exagérations; on vit que les progrès
du mal n'étaient pas aussi formidables qu'on l'avait cru
d'abord, et quand on apprit par des faits que la contagion
n'était nullement absolue , mais tout-à-fait relative et con-
ditionnelle, on se lassura de plus en plus. Alors commença,
entie les initiés et même entre les gens du monde , la
frande querelle de la contagion et de la non-contagion.
;ilc dure encore, mais le nombre des partisans de la non-
contagion augmente de jour en jour, et celui de leurs anta-
gonistes diminue. La même chose est arrivée partout où le
choléra a régné; au commencement tout le monde était
contagioniste, et plus tard presque personne ne l'était plus.
Toutefois, les cas où la contagion est évidente sont trop
nombreux pour qu'on puisse la nier. Jugez-en vous-même :
lorsque le choléra n'était encore qu'eu Pologne et en Russie,
le gouvernement avait établi des cordons sanitaires; ces
cordons ont bordé souvent un village infecté, situé au-delà
de la froulière; pendant des mois entiers la maladie n'a ni
passé la fiontièrc, ni attaqué le cordon , et puis elle a éclaté
derrière le cordon. Souvent on a réussi à constater qu'il
y avait eu communication , et qu'un individu venant d'un
endroit infecté s'était glissé à traveis le cordon et nous
avait apporté le mal. Dans nombie de villages , il n'y a eu
que quelques malades , tous dans la même maison , et en la
cernant on a étouffé la maladie, ces clôtures étant toujours
plus faciles dans un village que dans ime ville. Ajoutez que
le choléra fait des sauts et des bonds , qu'on ne voit jamais
dans une maladie purement épidémiquc. Par exemple , il
a passé sans intermédiaire connu de Beilin ou de Steltin à
Hambourg, et d'ici à Magdebourg: quelles distances! Tout
cela ne parle-t-il pas un peu en faveur de la contagion?
» Mais si je suis persuadé que c'est à tort qu'on la nie en-
tièrement, je le suis aussi, et tous ceux des médecins qui ne
se laissent pas empoi ter par l'esprit de paiti le sont de
même, qu'elle n'est que très-relative, qu'elle n'a lieu que
là où elle trouve une prédisposition tiès-marquée, pré-
disposition, créée le plus souvent par des excès ou des im-
prudences , par des infractions du régime, que tous les
médecins , contagionistcs ou non , s'accordent à prescrire ,
et dont le résumé est de se vêtir chaudement ( ceinture
de laine autour du corps , surtout sur le bas ventre ), de
vivre sobrement , de faire un exercice modéré, d'éviter les
rcfroidissemeus, et autant que possible les agitations de
l'esprit.
» J'ai ditplns haut quela prédisposition provenaillcplus
souvent d'une imprudence. Eu effet , partout où l'on a pu
se procurer des données certaines sur la conduite des ma-
lades avant l'irruption de la maladie, cette assertion s'est
trouvée confirmée : les uns avaient mangé des choses indi-
gestes ; la femme et trois enfans d'un professeur ont été at-
taqués, et sont morts après avoir mangé du melon et avoir
couché dans des chambres récemment lavées ; une dame de
ma connaissance, étant déjà un peu incommodée, a pris chaud
et froid, et a commis eu outre l'imprudence de boire de
la bière blanche : elle estmortcdans l'espace de neuf heures.
Son mari, sa fille, une amie qui est de ma famille , l'ont
soignée jusqu'à sa mort et se portent cependant très-bien.
D'autres sont tombés malades à la suite d'une colère vio-
lente ; enfin on a observé presque toujours qu'une cause
déterminante avait précédé la maladie. Il n'y a qu'un infi-
niment petit nombre de ceux qui ont soigné les malades qui
aient été atteints. Je parle des malades hors des hôpitaux;
il est évident que ceux (jni sont employés dans les hôpitaux
sont plus exposés, parce qu'ils sont continuellement dans
une atmosphère plus ou moins viciée.
I « Vous voyez, cher ami, qu'il y a aussi bien des argumens
1 pour les épidémistes; il y en a même encore un très-impor-
I tant dont je n'aipas parlé : c'est que ce sont presque toujours
les villages qui se trouvent situés dans les endroits liamides
qui ont été atteints de préférence et où l'on a le plus souf-
fert ; ceux dont la situation est élevée ont été épai'gnés en-
tièrement ou n'ont eu que peu de malades. Aussi , plusieurs
médecins inclinent-ils à penser que le choléra est une es-
])è(:e de fièvx-e de marais; enfin je dois dire que les bate-
liers ont été presque partout les premières victimes, et
qu'on les considère comme les principaux conducteurs du
mal : le fait est que le choléra a suivi presque partout les
rivières navigables ou les canaux. Il était à cinq milles
d'ici , et avant d'y arriver il a suivi un canal et deux ri-
vières pendant l'espace d'une quinzaine de railles. A Berlin,
le premier malade a été un batelier.
» L'intensité delà maladie diminue évidemment à mesure
que celle-ci s'avance vers l'occident. Voilà sept semaines
qu'elle dure ici, et le nombre des morts n'a pas encore atteint
un demi pour cent de la population. Nous espérons que nous
en sommes à la moitié, et la seconde moitié est toujours
moins fertile que la première en malades et surtout en dé-
cès. Al'heure qu'il est, la proportion des morts aux guéris est
encore sur la totalité de troi'a. un; mais notez bien qu'on
ne porte dans nos listes aucun de ceux chez qui la maladie
n'a pas pu éclater entièrement, parce qu'on l'a combattue
avec succès dès les premiers symptômes : ce nombre est assez
grand. Un argument de plus en faveur des épidémistes ,
c'est le malaise dont sont encore attaquées une si grande
quantité de personnes , malaise qui cependant cède bientôt
à un régime sévère , au thé de camomille ou à un remède
équivalent.
» Un étranger qui n'en saurait rien, ne se douterait pas
qu'il règne une maladie pareille à Berlin. Les rues sont tout
aussi fréquentées , chacun vaque à ses affaires, les temples
sont ouverts et il y a plus de monde peut-être qu'à l'ordi-
naire. Les spectacles sont ouverts aussi , mais un peu moins
fréquentés. Ou ne voit que peu de grandes soirées. »
Les détails que l'on vient de lire confirment , à plusieurs
égards , ceux cpii avaient déjà été donnés par les feuilles al-
lemandes sur le peu d'extension de l'épidémie dans les
deux capitales de la Prusse et de l'Autriche. Us nous font
espérer que chez nous celte affection, qui a fait tant de ra-
vages dans l'orient, sera considéi'ableiuent neutralisée, dans
sa propagation et dans son intensité, par la sobriété qui ca-
raclérisc en général notre peuple. Mais n'oublions pas ce-
pendant que c'est Dieu qui dirige les coups de 'c terrible
messager demort, et n'imitons pas ces habitans de Berlin ,
qui passèrent à deux fois de la crainte la plus vive à une
complète insouciance, s'abandonnant, en présence d'une ca-
lamité publique, à des plaisanteries qui accusenthautement
notre folle légèreté.
La nouvelle du premier malade est un coup de foudre
pour CCS mêmes personnes cjui , la veille , prenaient le nom
du fléau pour texte de leurs jeux de mots I Pourquoi tant
d'épouvante après tant d'indifférence? Ahl ce changement
subit en dit bcauLOup sur l'état du cœur humain. Oublieux
de son Créateur , tant qu'il n'en reçoit que des bienfaits
temporels , terrassé de crainte dès qu'il se voit en face de
l'Eternité , l'homme dont l'Evangile n'a pas apaisé la
conscience, ne sait que fuir quand apparaît le danger; et
si quelque mobile d'orgueil ne vient le distraire et étouffer
les murmures d'une âme mal assurée, il est prêt à roni|)re
avec le monde entier, à repousser la main de sou sembla-
ble pour échapper au mal qu'il redoute. Ce n'est certes pas
ainsi que se montraient les chrétiens des premiers siècles, à
l'approche et au milieu des épidémies les plus meurtrières.
Ecoutons Denis d'Alexandrie nous racontant qutdques traits
de la conduite de ses frères pendant une terrible épidémie,
qui ravagea au 3" siècle les populations du littoral africain
(le la Méditerranée. Les Chrétiens de ces pays-là sortaient
d'une affreuse persécution , et venaient de participer à
tous les maux d'une famine. « Bientôt , écrit le pasteur
d'Alexandrie , bientôt est venue la peste , pour les païens Ij
lléau le plus funeste et le plus terrible, mais pour nous un
sujet particulier d'exercice et d'épreui'e. Plusieurs de nos
frères , négligeant le soin de leur santé par l'excès de la
charité qu'ils avaient pour les autres, ont sacrifié leur vie
avec joie en pansant les malades et eu demeurant continuel-
II lemeut auprès d'eux pour l'amourde Jésus-Christ. Plusieurs,
94
LE SEMKUIl.
après en avoir guéri d'autres par leurs soins , ont contracté
leur rnaîadiu et sont morts à leur place. C'est ainsi que les
meilleurs de nos frères, des prêtres, des diacres, des plus
pieux d'onlic le peuple nous ont été enlevés; mais ce genre
de mort a un prix que l'ardeur de la piété et la fermeté de
la foi qu'il exige ne rendent guère inférieur à celui du
martyre. »
CATHOLICISME ET PROTESTAIVTISME.
Chacun de ces noms a deux significations , l'une tradition-
nelle, usuelle et vulgaire, l'autre plus étendue et plus phi-
losophique.
Selon l'idée la plus répandue, le catholicisme et le pro-
testantisme sont deux faits historiques, deux institutions
actuelles , deux Églises, chacune en possession d'un certain
domaine, chacune recounaissablc à de ceitaius dogmes reli-
f ieus et à certaines pratiques extérieures.
Le philosophe, qui reconnaît la préicnce de ces faits, et
qui est obligé de leur donner des noms, ne se fait pas un de-
\oir de leur en imposer d'autres que ceux que leur ont at-
tachés les siècles et un usage universel. Mais il va plus loin ,
el il observe que ccsfiiiis sont l'expression d'idées , expres-
sion coutingcnte, arbitraire, muable, expression toujours
plus étroite que le principe.
IjC ])hilosophe observe que le catholicisme et le protes-
laiilisme sont deux dispositions essentielles de l'esprit hu-
maine. Dans l'adoption de nos croyances de tout genre, ce
qui nous détermine , c'est l'autorité ou la preuve. Chacun
puise plus ou moins à ces deux sources de conviction ; car
il est presque également difficile de résister à l'entraîne-
ment de l'opinion dominante , et de ne pas lui rej'user une
partie au moins de notre liberté intellectuelle. Toutefois on
peut dire que, considérée sous le rapport des différents
modes de croire, l'humanité se partage en deux camps. Eu
fait, et comme de fondation, c'est l'autorité qui a Je dcs-
.sus. 'Beaucoup plus de ciioscs se croieutet se pratiquent sur
la foi d'autrui que sur la foi des preuves.^ Est-ce que l'esprit
humain se souviendrait confusément d'avoir cru autrefois
sans preuves, alors que Dieu lui parlait au fond de son cœur
dans une langue maintenant ignorée? Se souvient-il d'avoir
jadis I espiré 'la vérité comme d respire l'air qui l'environne?
et, séduit par ce souvenir, va-t-il demander, par mstmct,
ides intelligences dégradées les convictions qu'il pu sait
sans effort , sans volonté peut-être, ausemde l'intelligence
inmiortelle? ou bien faut-il simplement voir dans ce peii-
cliaiit un symptôme de paresse d'esprit, de làchet.: intellec-
tuelle? Qu'il nous suffise d'avoir signalé ce penchant , qui
nous porte à donner force au iiombic , à nous armer de la
foi d'autrui, à croire parce que d'autres ont cru(i); et ap-
pliquons à ce penchant le nom très-convenable de catholi-
cisme • nous retrouvons le catholicisme dans le berceau du
penie humain et parmi les élémens actuels de la pensée hu-
maine. Le catholicisme est vaste comme le monde, vieux
comme notre espèce, et divers comme les applications de
notre intelligence et les objets de nos convictions.
C'est.à lui qu'appartient la Icgiti mité dans le domaine de la
scienccQiiiconqueproteslc contre ce hardi monopole est qua-
lifié d'espi it indocile et rebelle. Mais de ces esprits, il s'en ren-
contre toujours. La chaîne de ces rebellions généreuses qui
jovendiquent les droits de la pensée individuelle ne s'est
jamais interrompue. Jamais le monde n'a été vide de pro-
testant. Socrate était protestant. Descartes était protestant.
Avant lui , Luther l'avait été, seulement dans une autre
sphère.
Mais s'il y a toujours eu des protestans , le protestantisme
n'a pas toujours eu force de doctrine et ascendant reconnu.
Le catholicisme a long-temps tenu sous une dure servitude
la grande majorité des intelligences , et les protestations
n'ont été qu'individuelles et indirectes. Aujourd'hui le pro-
testantisme , au lieu de se borner à prendre ses réserves
dans un tel ou tel cas donné, s'est produit comme un large
I . I OuOduDiqui:, rjuoit semper, tjiiod ah omnibus.
jirincipe , applicable à tout ce qui est susceptible d'examen-
Jje protestantisme , en politique , en religion , en littératu-
re , est le droit de s'isoler de la communauté des croyances,
pour voir si l'on pourra s'y rattacher , et jusqu'à quel point.
C'est le droit de séparer sa fortune intellectuelle de la for-
tune indivise et des croyances publiques, pour la compter
de nouveau el se rengager de nouveau, mais avec connais-
sance de cause, dans l'association. Le protestantisme, c'est
l'individualisme dans la pensée. Le protestantisme , c'est
une forme de la liberté.
Or , la liberté n'étant qu'un moyen , comme on l'a fort
bien dit dans ce journal , le protestantisme non plus n'est
qu'un moyen. On ne se sépare pas pour se séparer, but con-
tradictoire à toutes les indications naturelles et aux ii'.ten-
tions visibles de la Providence. On se sépare pour se ré-
unir ; l'individualisme doit ramener au socialisme; le pro-
testantisme au vrai catholicisme; la liberté à l'unité. 11 y a
deux erreurs , l'une des catholiques qui veulent l'être par
anticipation , l'autre des protestans qui ne veulent pas de-
venir catholiques ; l'une des partisans de l'unité sans la li-
berté , l'autre des sectateurs de la liberté sans l'unité.
Nous vivons dans le temps de la plus grande ferveur du
protestantisme. Depuis la grande crise du seizième siècle, rien
de pareil ne s'était vu. Après cette mémorable époque ,
l'esprit humain , comme s'il eût cédé à la loi de la pesan-
teur , était retombé plus ou moins dans ses habitudes catho-
liques ; la religion réformée ellenaèrae s'était comme enca-
drée dans l'autorité. Nous ne craignons pas de dire qu'au-
tant que les souvenirs historiques et les circonstances le
permettaient , les réformés étaient devenus de fort bons ca-
tholiques , et ils le sont encore presque partout. Mais la
nouvelle crise, si la prévention ne nous abuse, est plus
forte , plus large et plus profonde que la première. Visible-
ment le monde est protastant. L'Eglise romaine, elle-même,
ébranlée dans ses foudemens , cherche un appui dans le rai-
sonnement, dans l'expérience, dans l'examen , et ment par
là à son principe même. L'esprit critique a tout démoli
en politique ; là moins qu'adieurs encore on veut enten-
dre parler de légitimité; et malheursuseineut , dans cette
carrière surtout, oa en est à l'œuvre négative ; on juge
tout, on n'affectionne rien; l'enthousiasme et Ihabitude
n'ont pas encore jeté leur ciment entre les pierres déjointes
du nouvel édifice. La catholicisme de la littérature , l'école
classique , a succombé; le protestantisme littéraire , sous le
nom d'école romantique, en a pris la place. Chose éton-
nante ! telle est, en littérature , la violence de cette fièvre
protestante, que par un extrême on retourne à l'autre en
quelque manière. C'était religion de croire telle chose;
c'est maintenant religion de ne rien croire; la liberté est
comme imposée, el tourner des yeux de regret vers les an-
ciens modèles, c'est une espèce d'hérésie.
Si quelque part on aperçoit une résistance sensible à celte
tendance protestante , c'est dans l'Eglise protestante. Le
catholicisme romain , pour se sauver , essaie de se faire pmj-
testant; les héritiers de Luther et de Calvin se font catho-
liques. Ils ne se considèrent plus comme les représeiitans du ,
principe de l'indépendance intellectuelle, mais comme pro-
priétaires d'une Eglise compacte, caractérisée par des dogmes
distinctset des croyances immuables, eu un mot comme une
religion , ce que le protestantisme n'est pas. Fille du libre
examen , il s'en faut peu que cette Eglise ne désavoue son
père. On entend parler , en Allemagne surtout , de la néces-
sité de réunir, de liguer ( contre le catholicisme sans doute)
les dilférentes familles de la leligion protestante. On met au
jour des projets d .ùsociatioi- , de confédération, dont je ne
sais point comprendre le but. Est-ce une ligne en faveur du
principe de libre examen? Ce principe a vaincu. Est-ce une
alliance pour la défense des doctrines? Ignore-t-ou qu'à cet
égard l'anarchie ma! déguisée par l'uniformité, règne daus
l'Église de Luther et dans celle de Calvin? Ne voit-on pas
quels élémens hétérogènes on veut contraindre à s'associer?
Ne sent-on pas qu'une telle association ne serait plus Ta
protectrice d'intérêts spirituels communs , et quepar consé-
quent elle se trouverait, de force, réduite à la défense d'in-
térêts matériels? Et ces intérêts matériels, où sont-ils? Je
ne les vois pas.
Certainement une confédération comme celle qu'on pro-
LE SEMEUR.
95
pose serait sans objet. L'iie afsociatioii ii'cit concevable
qu'entre des intérêts ou des affections de nature semblable.
Ceux (jui ont un même intérêt peuvent se confédorei; ceux
qui éprouvent une même affection peuvent s'unir ; hors de
la , l'isolement vaut mieux. Nous ne luc'prisons point les
établifscmens re!i(;ien\ que nos pères nous ont lofjués ; for-
més dans nu esprit do foi , ils a])partiennent à ceux qui
portent dans leur cirur la même foi ; ceux-ci ne sont point
oblifjés de s'en détac lier ; ce serait soitir de cbcz f ux ; si
(pielcpi'un doit s'en retirer, ce sont ceux-là seulement à qui
cette foi est devenue étrangère. M.iis nous ne voyons nulle
utilité h des alliances factices, à des combinaisons arlifiiielles
entre des masses composées de mille élemens liélérogènes ,
sans aucun point commun , pas inèDae celui des intérêts ma-
tériels, et contraintes de poursuivre ensemble un but qu'elles
ne connaissent niênic pas.
Ce besoin d'unité extérieure , ce catbolicisme faux éton-
nera bien davantage , si l'on prend garde qu'il s'allie, cliez
un grand nombre de ceux qui l'éprouvent, à l'indiffcrcuce
religieuse, ou au scepticisme , ou aux divergences les plus
considérables en matière d'opinions religieuses. On ne sau-
rait trop admirer que l'unité religieuse ou, pour mieux
dire ecclésiastique, compte parmi ses défenseurs une multi-
tude d'incrédules déclarés. Un faux protestantisme, qu'où
y fasse attention, s'allie merveilleusement avec uu faux ca-
tholicisme. Ceux qui sont protcstans pour tout nier se font
catholiques pour tout liei-. Ennemis d'une liberté qui
amènerait la lumière et d'une lumière qui promet de nou-
veaux combats pour leur âme , ils ont bâte qu'on enveloppe
toutes les discussions religieuses dans le manteau d'une
tompeuse unité; et ils regardent avec raison celte unité lé-
gale comme une capsule où le cbristianisnio réel viendra se
nger(i).
Catholiques, vos dangers ne sont pas dans le protestan-
tisme ; protest;ins , vos dangers sont encore moins dans le
catholicifme ; et les uns et les autres, vous avez un autre en-
nemi ; c'est l'athéisme qui , du sein de la confusion de toutes
les idées et du tumulte de toutes les passions , élève si tête
hideuse et proméue des regards satisfaits sur un siècle
sans foi. Catholiques et, protestans, tels cjue l'histoire vous
a faits, ce n'est pas à vous cju'il appartient de former une
ligue dans un but (juelconque; la force de cohésion vous
manque; vous n'êtes plus que les formes vides d'êtres au-
trefois vivans. Ni à vous , ni à la politique , ni à la science
n'appartient le monde. Il appartient à la seule chose qui ait
encore de la force dans le moment présent : au christia-
nisme.' Au christianisme, vrai catholicisme et vrai protes-
tantisme de l'humanité; au christianisme , qui est tout à la
fois la liberté et l'unité, dans toute la vigueur de ces deux
nobles termes. C'est lui , puissance spirituelle, lien de -foi
et .i'amonr , communauté intime et profonde , c'est lui
qui prépare la saiuta ligue , la confédéiatiou sacrée que
vous avez rêvée , cette confédération ou le catholique, le
protestant et le païen régénérés perdent leurs dénomina-
lious superficielles pour n'être tous ensemble que les hé-
rauts de la justice , le sel de la terre , et les messagers de
Celui qui nous a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lu-
mière.
(i) Ce VI rs fameux : .1 Tout protestant est pape une Bible à Id main, u
est devenu faux. Une foule de protestans protestent contre la Bible même.
Mais enfin ce vers a exprimé une rérilé : le protestant véritable était pape
une Bible à la main. Quant au chrétien, il est j.ape une Bible à la main, la
prière dans le cœur, et le Saint-Esprit i ses eûtes. Au reste , une observa-
tion trouve ici sa place naturelle. Historiquement , le principe du protts-
lantisme de Luther et de Calvin a été de n'admatre d'autre autorité que
celle de la Bible ; mais , philosophiquement , le principe emportait davan-
tage. Aussi , après avoir examiné le Catholicisme au moyen de la Bible ,
on a examiné la Bible avtc la raison. Plus tard, Kant est venu, qui a exa-
miné la raison avec la raison même. Un protestant, à prendre ce mot dans
toute la force de sa signiQcation , est un homme qui examine avant de se
soumettre. On voit que nous n'allons pas si loin que l'écrivain qui profes-
sait récemment qu'il est contraire à la liberté de se soumettre après avoir
examiné , et que ceux qui examinent pour en venir à croire , c'est-à-dire
qui cherchent pour trouver . t qui marchent pour arriver, condamnent leur
esprit a uu esclavage honteux.
MELANGES.
Projet de la loi helatif a la comtraikte par coups.
— Nous avons, dans l'un des premiers numéros de ce
journal, fait connaître les résultats d'une enquête fiiite aux
Etats-Unis sur l'emprisouiiement pour dettes, et montri-
(•[ue l'opinion qui commence à prévaloir parmi les hommes
éclairés de ce pays est , que l'emprisonnement pour dettes
doit être aboli pour tous les cas où il n'v a eu ni fraude , ni
intention de fraude delà part du débiteur, soit en con-
tractant la dette, soit en décLrant qu'il est dans l'impossi-
bilité de la payer. Nous regrettons que ce priuripc n'ait pas
prévalu dans le projet de loi relatif ,'i la contrainte par
corps présenté par M. le garde-des-sceaux à la chambre des
pairs, et que le gouvernement persiste .avoir dans le fait de
l'insolvabilité nu déiit qui doit être puni par la loi. La dé-
tention poil- dette commerciale était jusqu'ici de cinq ans ,
quelleque fut l'importance cle ladette. Ou comprend mieux
encore la gravité de cette peine, si l'on réfléchit que la loi
ne punit que d'un emprisoiiiieineiU d'un an, au moins, et de
cinq ans au plus, les vols simples, les larcins et les filouteries,
la fabrication d'un faux passeport et la falsification d'uu
passeport véritable , et qu'elle ne prononce qu'un empri-
sonnement de six mois à deuxans contre quiconque aura em-
pêclié un ou plusieurs citoyens d'exercer leurs droits civi-
ques, ou favorisé, excité ou facilité la débauche et la cor-
ruption de la jeunesse. D'après le projet de loi, la dé-
tention cessera de plein de droit après uu au, lorsque le
montant de la condamnation piincipaie ne s'élèvera pas ù
.5oo fr. ; après deux ans , lorsqu'elle ne s'élèvera pas à 1000
fr.; après trois ans , lorsqu'elle ne sélcvera pas a. 3ooo fr. ;
..près quatre ans , lorsqu'elle ne s'élèvera pas à Coco fi-. ;
après cinq ans, lorsqu'elle sera de 5ooo fr. et au-dessus. Elle
cessera aussi de plein de droit, le jour où le débiteur aur.t
commencé sa soixante - dixième, et dans certains cas sa
soixante-douzième année. Eu outre, le débiteur élargi faute
de consignation d'alimens , ne pourra plus être incwcéré
pour la même dette, tandis qu'il suffit actuellement que le
créancier rembourse au débiteur les frais par lui fait pour
obtenir sou élargissement , et qu'il consigne d'avance six
mois d'alimens, pour qu'il ait le droit de faire arrêter de
nouveau le débiteur élargi pour cette cause. Le projet de
loi contient encore quelques autres améliorations de détail.
La législation relative aux droits des créanciers dans la plu-
part des pays est fort iniparfiitc. Pcudaut un temps pro-
longé elle leur permet presque partout de disposer pour
des sommes uisignifiantes de la liberté de leurs débiteurs.
La société de Londres pour l'élargissement des débiteurs
emprisonnes pour des sommes légères a pu, dans les dix
premières anuces de sou existence, rendre à la liberté
19,063 détenus pour dettes , et moveuuant une somme de
4i),3o3 hv. st. 6 sh. i 1/2 p. ( 1,231,000 fr. ), ce qui pré-
sente une moyenne d'environ G5 fr. par débiteur. Ces iq o63
débiteurs avaient 11,399 femmes et 32,871 eiiiau?. l}u'ou
juge par la de? cousécjuences des lois qui poursuiventle mal-
heur au heu de s'attacher uniquement à i^unir la fraude
cjuand elle existe. Nous voudrions que les chambres aman-
dassent le projet de loi , en le remplaçant par uu seul ar-
ticle ainsi conçu : «L:i contrainte p;ir corps est abolie, sauf le
cas de mauvaise foi. «
Sur utf FAUX pruvcipe e'mis a la tiudune, au s^jet de la
îROPOsmoN DE M. deBricqieville.— Dans la séance de la
chambre des députés du 14 du courant,jiVI. Salverte, mon-
tant a la tiibune pour appuyer la proposition de M. de Bric-
quevilie, a commencé par poser en principe, que si le be-
som et le droit de conservation pouvaient être sacrifiés par
1 individu au devoir ou à rhonncm , i! eu devaii .'tre autre-
ment quand il s'agissait de la sùivt-i .].; corps social. Cette
distinction entre la morale de l'i;;ci;vîdu et celle de l'éfit
est mie funeste tradition du passé qui a déjà fait bien dii
mal a 1 humanité, et c^;:.fj biquelle se soulève la conscience
du chrétien. \ou!o;r ^ amcci -e deux morales différentes ,
selon qnil s a(;,t d'êtres individuels ou d'êtres collectifs,
est une.,l,ut ontre laquelle nous ne saurions réclamer trop
liaut. Nouo dirons, au nom du code éternel de i, 'oi de
96
LE SEMELK.
Dieu, aux oialeuri cL aux journaux qui ont parlé dans le '
même seus que M. Salverte, que la nation n'a pas plus le
droit de se sacrifier l'individu , que l'individu ii'u celui de
s'immoler le bonheur national; cariàoii la justice manque en
principe , ce n'est pas le nombre qui la rétablit, et un peuple
doit plutôt courir des danjjcrs et souffrir dos maux réels,
que les éviter en portant atteinte à la loi morale. Or, dans
la circonstuiice qui a provoqué l'cmiisiou du détestable pa-
radoxe que nous combattons , c'était porter alteiute à cette
loi que de frapper iudistinctcment tous les membres cou-
pables ou uou de l'ancienne l'amille royale et leurs descen-
dans, et nous ne pouvons, en conséquence, qnu déplorer la
décision de la cliuinbre. Pourquoi des questions de ce genre
sont-elles si difficiles à résoudre? Pourquoi les principes
généreux émis par quelques députés n'ont ils pu triompher
des préjujjés du patriotisme ( car le patriotisme livré à lui-
même est aveuyle comme tous nos seutimens isolés de celui
qui doit les dominer tous )? C'est , nous- le craignons,
parce que la justice s'est offerte aux yeux des partisans de la
loi \oli:e, bien plus comme une théorie que comme l' ex-
pression positive de la volonté de Dieu, et qu'il est cou-
vcim que les théories doivent céder le pas aux faits de détail.
Mais si l'on était bien persuadé que la loi morale est im-
muable et inflexible comme Celui dont-elle émane, et si l'on
avait/oi rcdle à la providence de ce Dieu, qui gouverne le
monde selon celte loi, quatre séances n'eussent pas été né-
cessaires pour résoudre la question qui vient d'occuper nos
députés. Aulicu d'imiter la chambre de 181G, on eut aussi
effacé son œuvre, et après avoir obéi à la justice , on eût
remis l'avenir à la main qui seule en dispose.
Des objets D'tCllA.NGE DANS LE COMMEECE AVEC LES PEU-
PLES SAUVAGES. — On ne saurait trop déplorer la fâcheuse
influence que les navires employés aux voyages de long
cours exercent sou\ ent sur les sauvages habitaus des îles
qu'ils visitent. Outre l'exemple des vices les plus grossiers
st donné aux naturels par les matelots, et la mauvaise
qui est
is pa
toi dont on use sans scrupule dans les rapports qu'on en-
tretient avec eux, on les corrompt encore par les objets
d'échange qu'on leur porte.- 11 arrive souvent qu'on n'a à
leur offrir que des armes à feu, des munitions et de l'eau-
de-vie, pour l'eau, les vivres et le bois dont on désire s'ap-
provisionner sur leurs côtes, tandis qu'on pourrait profiter
de ces échanges pour les faire jouir de quelques-uns des
avantages réels de la civilisation, et pour leur communiquer
ainsi des notions utiles. On n'apprendra pas sans intérêt
que M. le capitaine Finch, commandant du Fincennes, l'un
des vaisseaux de la marine des États-Unis, s'est fait la loi
de ne jamais donner d'armes aux sauvages, de peur du leur
faciliter par là les guerres qu'ils entretiennent de tribu à
tiibu. Ayant rencontré àNukuhiva, l'une des îles Washing-
ton, le vaisseau français La Duchesse de Berry, et sachant
que le c^ipitair..; n'avait à bord d'autres objets d'échange
([ue des mousquets et de l'eau-de-vic, le capitaine Finch fit
f me par se^ propres chaloupes les approvisionnemens dont
ce iiaviie avait besoin, et offrit au capitaine français dos
étoffes de colon et des outils pour les échanges qu'il serait
dans le cas de faire pendant le reste de son \oyage. Il visita
successivement les Taipiis, les Teiis, les Taioas et les Ilapas,
(pii habitent differcns quartiers de l'île deNukuhiva, et qui
se hvreul à de continuelles hostilit-Js, et les exhorta à vivre
en paix les uns avec les autres. J.es chefs de ces peuplades
le remercièrent du conseil qu'il leurdonnait, et exprimèrent
leur élonnemeiit de ce qu'aucun des navires qui les avaient
visités auparavant ne leur en avait jamais donné un pa-
reil.
AI\XOI\CE.
Revïe européenne, par les Rédacteurs du Correspondant.
— ïome 1", N" I , 2 et 3. — On s'abonne à Pans , rue
des Saints-Pères , n" 75.
Une feudle bi -hebdomadaire consacrée à traiter toutes
les questions du jour, en mêmetemps que les questionsgéné-
lalc» de l'histoire, de la philosophie et de la religion , cl
tout cela dans l'iiilcrèt et du point de vue du catholicisme
Je plus absolu, parut pendant un peu plus de deux aus sous
le titre Lr Correspondant. Cette feuille était écrite avec
talent, et demeura toutefois presqu'ignorée, soit parce que
les doctrines plus ecclésiastiq; «?-5 que religieuses dont elle
était l'organe, n'éveillent aujourd'hui que bien peu d'in-
térêt , soil parceque resserrés dans nu cadre élroitetpressés
par le temps , les rédacteurs nepouvaient donner à des idées
peu comprises du public, les dé' eloppcmeus qui en eussent
favorisé l'intelligence. Frappés surtout de ce dernier
désavantige , ils viennent récemment de renoncer aux dé-
bals de la politique du jour , et se concentrant <)ans la
sphère plus paisible de la science, placés en dehors du bruit,
ils recueillent maintenant à loisir leurs propres médi-
latiOU^-et les travaux des savans catholiques , pour eu
éclaii\., et en appuyer leurs théories sociales et religicust^s.
C'est avec un vif intérêt que nous avons lu les trois pre-
miers numéros de la Revue Européenne , qui succède au
Correspondant , et quelqu'éloigués cjue nous soyons de
partager les doctrines sous l'inspiration desquelles est
écril ce nouveau recueil , nous n'hésitons cependant pas à
le placer bien au dessus des autres publications d'un genre
analogue que nous possédons en France. Tandis que celles-
ci ne sont que des collections de dissertations et de fliits sans
lien entr'eus, et que réunissent, pêle-mêle, le goût ou les
svmpalhies mobiles et souvent opposées du scepticisme, la
nouvelle /lei'He s'annonce comme marchant vers un but,
celui de préparer les esprits à l'ordre nouveau vers lequel
s'avance aujourd'hui la société. Mais nous le disons à regret,
si la pensée des rédacteurs s'élève plus haut et aperçoit
mieux et plus loin que celle de la plupart de nos autres
écrivains, elle n'est pas encore a la hauteur duChristianisme;
car n'en déplaise à certaine école, elle est trop politique et
pas assez religieuse. Sans doute c'est au Christianisme seul
qu'ilappartieutderésoudre ce grand problème social contre
lequel viennent échouer toutes les théories philosophiques
et politiques; mais le Christianisme a mieux encore à faire
qu'à ramener l'ordre matériel dans la société, ou plutôt ce
n'est ici que la conséquence de sa véritable mission ; et la
tâche d'un journal qui veut pailer au nom du Christia-
nisme, est avant tout, de prêcher la bonne nouvelle du
salut, de la reconciliation de l'homme avec Dieu par la
médiation de Jesus-Christ. Tout le reste doit venir en
seconde ou en troisième ligue, comme conséquence, et non
comme but. Nous pensons aussi que la Rei'Ue Européenne
proclame une grande erreur, eu disant qu'il faut aujour-
d'hui ramener à la foi par la science. Cette erreur est celle
de beaucoup d'esprits distingués , et vient de ce que leur
religion est bien plus une science que la foi chrétienne.
Sans doute les études scientifiques sont quelquefois un
moven de réconcilier l'esprit avec le dogme et avec les faits
historiques de la Bible; elles sont propres à dissiper les
préjuges du demi-savoir, et peuvent frayer dans qut-lques
cas une voie à la foi. Mais î'expér cnce démontre que c'est
là toute leur influeuce , et il serait malheureux, en effet,
pour 11 foule de ceux qui ne peuvent se livrer à l'étude,
que celle-ci fut jamais la condition de leur régénération
religieuse et de leur bonheur à venir. Qu'on se garde de
croire que nous méconnaissons la valeur de la science: loin
de là , amis de la vérité , parceque nous savons qu'elle
vient de Dieu , toute recherche de la vérité est précieuse
à nos veux ; mais nous ne nous dissimulons pas la portée de
celle science trop vantée , nous y voyons une tributaire et
non une divinité, et nous ne lui demandons que ce qu'elle
peut nous donner. Si la foi chrélienne était une simple
crovaiice , une pure adhésion à des vérités historiques ou
log'^ques , nous recommanderions la science à ceux qui ont
le malheur de ne pas croire , parceque la science leur
suffirait pour vérifier ces faits ou nos raisonnemens. Mais la
foi est tout autie chose : c'est une relation intime ,
vivante et personelle entre l'âme humaine et son Dieu , «t
c'est à Dieu seul qu'appartient la puissance d'établir une
pareille relation, par le ministère de sa Parole écrite.
Le Gérant, DEHAULT.
Imprimerie de Selligce , rue des Jeûneurs, n. i4-
TOME 1".
î^f' lo.
30 NOVEMBRE 1831.
LE SEMEIJ
JOUlliSAL RELIGIEUX,
PolitîcjiBe, Philosophique et Liitëraire,
rARA!SSAi\T TOUS LES IVIERCREDIS.
Le cliamp , c'esl le monde.
Matth. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, i'»e Martel, n° ii,et chci tous les Libraires el Directeurs de posle. — Prix:i5 îr. pour l'année
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. —Pour l'étranger , on ajoutera a fr. pour l'année, i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affranchis.
MM. les Souscripteurs au Semeur , dont V abonnement II
expire le 3o novembre prochain , sont priés de le renou-
veler par lettres affranchies , s'ils ne veulent pas éprou-
ver de retard dctns Cenvoi du Journal,
REVUE POLITIQUE.
BULLETIN DE LA SEMAINE.
Les affreux événemens qui ont eu lieu à Lyon, les ai ,
32 et 23 novembre, sont déjà connus de nos lecteurs. Des
milliers d'ouvriers, privés de pain , se sont livrés à des
excès qui ne peuvent qu'augmenter leur misère, au lieu de
la faire cesser, et se sont laissé aller, comme par un aveugle
entraînement, à porter le meurtre et la désolation dans une
ville où ils ne rencontraient que des concitoyens. Par une
de ces contradictions que présente sans cesse le cœur hu-
main, ils se sont vantés de n'avoir pas pillé, et ils ont porté
le scrupule à cet égard au point de fusiller ceux de leurs
camarades qu'ils surprenaient attentant à leur profit à la
propriété d'autrui, et en même temps cependant ils se van-
taient aussi de se venger des fabricans qui ne peuvent pas les
payer assez, et ils jetaient dans le Rhône les magnifiques
étoffes de soie enlevées des maisons qu'ils dévastaient, ou en
alimentaient de grands feux allumés surlesplaces publiques.
n paraît certain que plusieurs centaines de morts sont restés
sur le carreau, tant du côté des ouvriers que de celui de la
garde nationale et de la troupe do ligne. On assure qu'un
girde national a tué dans la mêlée son père ouvrier. Il y
avait parmi les insurgée des enfans de dix à quinze ans eu
assez grand nombre. Et tandis que ces choses se passaient
à Lyon, nous avons la certitude, qui le croirait! qu'on
jouait au billard dans l'un des cafés de la ville. Quel être
misérable que l'homme livré à ses passions ! mais aussi quel
être méprisable que l'homme léger , qui s'isole au milieu
des masses et qui ne cherche qu'à s'étourdirsur les afflictions
publiques ! Il n'appartient qu'à Dieu de rétablir la pais
détruite dans cette populeuse cité; et nous ne saurions avoir
grande confiance en un calme apparent qui ne serait que
le résultat de la lassitude de mal faire ou de l'impuissance
de faire le mal plus long-temps. En effet, quels rapports
de confiance pourra- t-il y avoir pendant plusieurs années
entre des fabricans et des ouvriers qui se sont rencontrés
les armes à la main , à moins que l'Eternel lui-même n'in-
tervienne et n'inspire aux uns et aux autres , au lieu des
dispositions mauvaises de leur nature rorrompue , les sen-
timens pacifiques de son Evangile? Les deux Chambres ont
voté des adresses au Roi pour l'assurer de leur concours
dans ces graves circonstances. Il importe de porter remède
à la situation malheureuse des ouvriers. Deux mesures
nous paraissent surtout urgentes. La première consisterait'
à diminuer les charges locales qui pèsent sur eux dans cette
grande cité , et qui sont énormes. La seconde serait de
supprimer la loterie de Lyon, dont les mises faites surtout
par les ouvriers s'élèvent annuellement à près de cinq mil-
lions. — S. A. R. M. le duc d'Orléans et M. le Ministre de
la guerre sont partis pour Lyon. Des députations sont ve-
nues à leur rencontre jusqu'à Trévoux. L'aspect de la ville
est plus rassurant.
Le public, dont toute l'attention était absorbée par ces
graves événemens a à peine eu le loisir de remarquer les
discussions sur le projet de loi relatif à la révision du Code
Pénal cfui ont eu lieu à la Chambre des Députés , l'entrée
dans la Chambre des Pairs des membres nonvellemeot
nommés, et les dispositions belligérantes manifestées par
le Roi de Hollande , dans son adresse aux Etats-Généraux.
On a reçu l'importante nouvelle que Bagdad a été pris
d'assaut par les troupes du sultan, et que Daud-Pacha a été
fait prisonnier.
APPEL AUX HOMUES DROITS ET ÉCLAIRES DES DIFFÏBENS PAUTH
POLITIQUES.
(VII* Article. — Le parti de f avenir. — Fin.)
Nous avons examiné, dans nos précédens articles, les
deux grandes questions du perfectionnement des mœurs et
98
LE SEMEUR.
des progrès des luiniùrcs, Nous avons vu que les mœurs ne
peuvent réellement s'améliorer et les vraies lumières se
rrpandie que par le moyen de la foi chrétienne. Abordons
maintenant une troisième question , moins importante selon
nous que les deux autres, mais qui l'est beaucoup plus aux
yenx dfi la plupart des hommes de l'avenir, celle du per-
fectionnement des inslilutiunspolilif/iœs. (jue peut-on faire,
sous ce point de vue , sans l'Evangile? et que pouriait-on
fiiirc avec l'Evangile et par lui?
Cette discussion présente, au premier abord, de graves
difficultés, à cause du grand nombre d'opinions diverses et
même contradictoires, qui se proclament toutes les vrais
organes du parti de l'avenir. Il n'y a pas de si mince publi-
cistc qui n'ait ses théories particulières, son plan de consti-
tution , ses rêves de perfectibilité politique, ses projets d'un
édifice social tout nouveau. C'est une multitude de petits
centres , de planètes presque imperceptibles , qui se tracent
une circonférence arbitraire , qui rouîent dans un oibite
isolé , au lieu de se rattacher à un centre commun qui gou-
vernerait tout le système. C'est une autre tour de Babel, où
laconfcision des idées remplace la confusion des langues; e
quand on essaie d'eu retirer quelques principes supérieurs,
on est tout surpris de n'y voir que des intérêts personnels ,
éparpillés et contournés de mille manières différentes.
Dans cet iiiforme cahos, nous n'avons pu découvir que
deux vues ou maximes générales. L'une consiste à réclamer
l'abolition piogressive de tous les privilèges , de toutes les
distinctions de naissance , de fortune ou de rang; elle se ré-
sume en un seul mot: Egalité. L'autre demande qu'onabroge
successivement toutes les lois prohibitives et préventives ,
toutes les restrictions qui gênent l'exercice de l'activité in-
dividuelle , qui entravent le développement des idées et des
industries particulières; on peut résumer aussi tout cela en
un seul mot : Liberté. Il s'en faut de beaucoup cependant
que CCS deux maximes fondamentales soient complètement,
admises et expliquées de la même manière par tous les liom-
mcs de l'avenir; mais dans l'impossibilité où nous som-
mes de trouver un ensemble parfaitement homogène, il
doit nous être permis de négliger les opinions de détail ,
pour nous attacher uniquement aux principaux tJaits qui
caractérisent le parti.
La c^uestion que nous avons posée plus haut revieut donc
à celle-ci : En dehors de la foi chrétienne , peut-il y avoir
une base solide et de véritables progrès pour rt'^a/Zte'et pour
la liherlé? Ces deux besoins de notre épocjue ne seraient-ils
pas réalisés et garantis par l'Evangile beaucoup mieux que
par tout autre moyen?
L'égalité est la passion de la France. Mccurs , lumières ,
gloire, libertés politiques, intérêts matériels, tout est su-
boidonnéà cetinstinct nationak Etablissez de lourds impôts,
enchaînez la presse, entravez l'enseignement, multipliez
les lois préventives, les Français vous le permettront peut-
être ; jnais ne touchez point à l'égalité. C'est l'air que la
France veut respirer; c'est l'élément qui la fait vivre. Na-
poléon le savait bien , et il n'est resté si long-temps popu-
laiie que parce que tous les Français étaient égaux sous son
règne, et pouvaient prétendre à tout. Le peuple se conso-
lait de son esclavage , en voyant les classes supérieures sou-
ijaises au même joug que lui , et l'armée oubliait les fatigues
de vingt campagnes , en apprenant que le fils d'un aubei-
giste était passé vo\ deNaples. Le dernier gouvernement a
péri pour avoir adopté une marclxe contraire. C'est le dou-
ble vote, c'est la tentative de rétablir le droit d'aînesse qui
l'ont perdu dans l'opin'on. La censure tant de fois renou-
velée lui a fait moins de tort que la simple perspective du
retour des privilèges de la noblesse et du haut clergé; et
cette cpée, qui n'était pourtant c{ue suspendue sur la tête de
la France, cette épéedor.t les Bombons n'osèrent jamais rom-
pre le fil , a tué la restauration. Sans l'égalité , les Français
croient ne rien avoir ; avec elle , ils se persuadent toujours
qu'ils n'ont rien perdu.
Assurément si l'Evangile était contraire à ce besoin d'é-
galité , il aurait pour la France un tort inexpiable. Il se
présenterait en vain comme la seule puissance capable d'a-
méliorer les mceurs , de répandre les lumières, de garantir
le bien-être matériel; s'il renversait l'égalité politique, il
serait irrévocablement condamné. Les ennemis du chris-
tianisme ne l'ignorent pas. Aussi l'une des accusations qu'ils
reproduisent le plus souvent contre lui , c'est de lui repro-
cher d'être fovorable aux privilèges. Ils confondent, le; uns
par manque de lumières , les autres par une tactique adroite ,
la religion de Christ avec la religion romaine; la hiérarchie
du catholicisme leur sert merveilleusement à décrier l'Évau-
gile , et ils ne manquent pas de citer l'abbaye du moyeu
âge, en parlant du château féodal. Quelle religion pour le
dix-neuvième.siècle et pour notre pays I C'est la doctrine de
l'inégalité; c'est l'arsenal de tous les droits divins, jusqu'à
celui du plus pauvre gcntillàtre de Bretagne; c'est l'apolo-
giste des privilèges les plus rhoquans ; c'est l'auxiliaire de
la tyrannie. Après qu'on a débité toutes ces pauvres décla-
mations, qu'en arrive-t-il? On a trompé les iguorans , et
c'est un succès comme un autre; mais on a usé, pour y par-
venir, d'une indigne manœuvre qui finira par couvrir de
honte ceux qui l'emploient I Non , l'Évangile n'est pas une
religion d'inégalité! Non , il n'est pas le défenseur des pri-
vilèges! Non , il ne prête pas aide et secours à la tyrannie !
S'il y a quelque égalité dans le monde, c'est par lui , au
contraire, qu'elle est venue; il est le principe, le soutien,
le conservateur, le promoteur de toute égalité juste et lé-
gitime.
Quand le christianisme parut sur la terre, les hommes ,
chez aucun peuple, n'étaient égaux entre eux; il y avait par-
tout quelques maîtres et des milliers d'esclaves. Jésus-Christ
et les apôtres proclamèrent les jjremiers que tous les êtres
humains sont égaux devant Dieu, et cette grande maxime
de l'égalité religieuse fut la source de l'égalité civile. Elle
retentit d'abord dans le temple , puis sur la place publique.
Après avoir été dans les croyances, elle pénétra dans les
mœurs, et s'introduisit enfin dans les lois. On la vit se dé-
velopper de siècle en siècle, se propager de peuple à peu-
ple sur les traces de l'Evangile. Sous l'influence du dogme
chrétien de l'égalité , les esclaves devinrent serfs, les serfs
bourgeois, et les bourgeois citovens. Ce principe a suivi
la marche de toutes les œuvres de Dieu ; il s'est étendu pas
à pas , il a grandi par degiés, toujours plein de vie et
de force , comp\Mmé quelquefois par les circonstances ou
les passions humaines , jamais anéanti. Le catholicisme lui-
même, bien qu'il ait altéré l'Evangile en plusieurs points ,
eu avait assez retenu pour servir la cause de l'égalité; car
ce dogme est tellement inhéreut au christianisme , que ,
n'en eût-on conservé cju'uiie image imparfaite et décolorée,
cette image contribuerait encore à rendre les hommes
égaux , de même qu'un rayon du soleil , bien qu'obscurci et
brisé à travers plusieurs enveloppes, porte encore, partout
où il pénètre, un peu de lumière et de chaleur.
C'est une étrange prétention que de ne vouloir faire re-
monter qu'à l'époque de 1789 les principes d'égalité
qui sont dans nos mœurs et dans nos lois. La Constituante a
reconnu et sanctionné l'état de choses existant; elle ne l'a
pas créé. L'Évangile avait promulgué , avant cette assem-
blée, la véritable déclaration des droits de l'homme. Cette
déclaration avait déjà porté ses fruits pendant dix-huit siè-
cles; les peuples chrétiens avaient marché; la révolution
française n'a point ouvert la route, elle n'y a fait qu'un pas
de plus. Comparez les Francs du cinquième siècle avec les
Fiançais du temps de Louis-lc-Gros, et ceux-ci avec les gé-
LE SEMElJft.
99
néralions du règne de Louis X\ I. Il y a coites une diffé-
rence bien plus grande d'ujjf de ces époques à l'autre (jue
de la derniùre à celle où nous sommes. Faire table rase de
tout ce qui était avant la Constituante, et s'imaginer qu'elle
a construit une France toute nouvelle , c'est un jeu d'esprit
fort ingénieux peut-être, mais en thèse sérieuse , ce n'est
qu'un absurde mensonge historique. L'égalité surtout s'é-
tait posée dans l'oidrc social comme un fait dominant , elle
subsistait dans plusieurs institutions, elle régnait dans les
cœurs comme un impérieux besoin , long-temps avant qu'il
fut question d'assembler les Etats généraux. L'origine de ce
principe est dans le christianisme, non dans les lois humai-
nes, cl ce n'est pas sur la tei re , mais dans le ciel qu'il faut
en chercher le fondement. Les hommes sont devenus
égaux , parce que Dieu a dit qu'il les regarde comme égaux;
s'il n'avait point parlé, la législation et la philosophie se-
raient restées muettes sur cette grande question.
Parcourez en effet les écrits de tous les philosophes des
temps antiques; en est-il aucun qui ait proclamé le dogme
de l'égalité? Trouverez-vous dans Platon ou dans l'auteur
des Tusculanes un seul argument contre l'esclavage? Le
philosophe athénien ne répondait-il pas froidement au peu-
ple de Delos qui se plaignait de la servitude : C'est une loi
que le plus faible subisse le joug du plus fort ; nous n'avons
pas fait cette loi ; elle est aussi vieille que le monde? Lors-
qu'on vante les institutions démocratiques de Sparte et de
Rome, ignore-t-on que ces républiques renfermaient des
troupeaux d'esclaves , qui n'étaient pas des hommes , mais
des choses devant la loi civile? Dans les temps modernes ,
les rois n'ont-ils pas puisé tous les préambules de leurs
chartes de franchise , les prêtres, tous les motifs de leur in-
tervention en faveur des classes inférieures , les philoso-
phes tous leurs argumens contre les inégalités politiques
dans les doctrines de la Parole de Dieu ? Nos derniers pu-
blicistes ont-ils présente , sur cette matière , un seul raison-
nement nouveau? L'ont-ils appuvée par des motifs plus so-
lides ? Ont-ils fait autre chose que reconnaître ce qui était
dans les idées , que sanctionner par la loi humaine ce qui
filait dans les mœurs ?
Quant aux applications du principe de l'égalité, l'époque
de 93 suffit pour nous apprendre comment les hommes qui
n'ont point de foi religieuse, sont capables d'y réussir. Ils
avaient écrit sur les portes de toutes les maisons commu-
nales le mot égalité , et l'on ne vit jamais des inégalités plus
monstrueuses. C'était alors la lie du peuple qui formait la
classe privilégiée , et pour avoir changé de mains, les privi-
lèges n'en étaient devenus que plus intolérables. Les chif-
fonniers de Paris pouvaient dire comme ce personnage du
banquet de Xénophon : « Depuis que je suis pauvre , j'ai
acquis de l'autorité, je menace les autres , les riches me cè-
dent le pas, je suis presque roi. » A cette époque il fallait
avoir été duc ou baron pour être dans la caste des Parias. Les
montagnards n'avaient pas nivelé l'échelle sociale; ils l'a-
vaient seulement retournée.
L'irréligion devait produire de tels résultats , et si elle
ressaisissait la même puissance , les mêmes faits ne tarde-
) aient pas à reparaître. On peut voir ici que l'Évangile ne
se borne pas à être la source de l'égalité politique, il en est
encore la garantie et le plus ferme soutien. Cela s'explique
par deux raisons. D'abord l'Évangile pose un contrepoids
que l'incrédulité ne pose point ; en proclamant que tous les
hommes sont égaux , il proclame aussi le devoir de l'obéis-
sance aux lois établies; en abolissant les distinctions fausses,
il maintient les distinctions réelles , et il rabaisse l'orgueil
de l'homme en même temps qu'il lui fait connaître sa di-
gnité. Il réprime donc cette fièvre de nivellement absolu ,
celte fureur d'ambition désordonnée qui détruit toute vraie
égalité sociale ; car , ainsi que l'observe Montesquieu , « au-
tant que le ciel est éloigné de la terre , autant le véritable
esprit d'égalité l'est-il de l'esprit d'égalité extrême. » {Es-
prit des lois, livre VIII, cliap. III. )
En outre, dans la religion chrétienne, l'égalité est un
dogme qui tient à toutes les autres doctrines révélées, au
lieu que dans les systèmes d'irréligion, l'égalité est un fait
ail)itiaire qui ne tient à rien. Un disciple de Christ se re-
garde nécessairement comme l'égal de qui que ce soit,
parce qu'il se juge pécheur autant que lui , parce qu'd sent
qu'il a besoin , comme lui , d'une grâce, d'un pardon, d'un
Rédempteur pour être sauvé. Mais l'inciédule, après avoir
effacé tout ce qui nous identifie comme pécheurs, comme
créatures immortelles, comme objets d'une même miséri-
corde, ne saurait plus voir son égal dans l'homme qui lui
est inférieur par le talent, par la naissance, par la fortune ,
par la force physique. Pour les chrétiens, ces différences
n'ont que peu de valeur , parce qu'ils croient à des ressem-
blances bien autrement profondes qui les placent au même
niveau que tous les hommes; mais pour les incrédules qui
nient ces ressemblances, ils doivent tenir compte de ces dif-
férences, lors même qu'ils voudraient les oublier. Dans le
premier cas, il est impossible de prétendre que tous les
hommes ne sont pas égaux ; dans l'autre, il est impossible de
reconnaître qu'ils le sont. Un chrétien mentirait à sa foi,
s'il admettait des inégalités radicales entre les créatures hu-
maines; un incrédule mentirait à son irréligion, s'il n'en
admettait point. Aussi le saint-simonisme, qui n'est qu'un
matérialisme déguisé, pose-t-il la théorie d'inégalité la plus
complète, tout en déclamant contre les privilèges, tandis
que le christianisme réalise et développe , dans tous les
lieux où il est vivant , l'égalité politique la [lus étendue.
Si l'on veut trouver ces réflexions appliquées dans la vie
réelle, qu'on aille d'abord chez tel homme de finances libé-
ral et incrédule, puis dans une maison de chrétiens. D'un
côté, on entendra de belles maximes accompagnées d'une
morgue insolente , et les serviteurs seront traités comme les
esclaves des Antilles; de l'autre, ils seront legardés comme
des FRÈRES, comme des âmes aussi précieuses que celles des
maîtres, et le chef de la maison priera pour eux comme
pour ses propres enfons. Etendez ce fait de la famille à la
commune, et de la commune à l'état, donnez les mêmes
principes à (eus les htbilans d'un pays, et jugez si l'égalité
n'y sera pas plus solidement établie et mieux réalisée que
partout ailleurs!
Notre conviction pourra sembler étrange à ceux qui
n'ont jamais médité sur ce grave sujet; mais c'est pour nous
une vérité qui nous paraît aussi évidente qu'un axiome de
géométrie, que l'existence de l'égalité politique est irrévo-
cablement unie à celle de l'égalité religieuse. L'une est fille
de l'autre; ellene subsistera qu'avec sa mère; elle partagera
même toutes ses vicissitudes. Si l'égalité religieuse s'enra-
cine fortement dans les cœurs par la foi chrétienne, l'égalité
politique ne sera pas moins fortement enracinée dans les
lois et dans les habitudes. Si la première est bannie, la se-
conde la suivra dans l'exil. Si l'une est frappée, l'autre le
sera du môme coup ; et si l'une périt, l'autre ne lui survi-
vra pas ; elles seront ensevelies toutes deux dans le même
tombeau. Hommes de l'avenir, réfléchissez-y sérieusement,
et n'oubliez pas que si l'égalité politique est fille de l'égalité
religieuse , l'égalité religieuse .est fille du christianisme. Le
premier chaînon, la clef de la voûte est dans l'Évangile ;
vous êtes devenus égaux par lui; vous cesserez de l'être sans
lui.
La question dé la liberté donne lieu à des remarques du
même genre. Quelle que soit la définition de ce mot , sous
quelcjne point de vue qu'on envisage la liberté, elle doit
avoir pour base des principes supérieurs aux circonstances,
et elle ne peut se développer que par les mœurs. La liber-
100
LE SEMFA'R.
van
pe
té , comme, la définit Montesquieu , consiste à/aire ce qu'on
DOIT vouloir. Quel est donc celui qui ne veut que ce qu'il
doit'^ C'est l'homme moral, l'homme de conscience , le ci-
toven qui règle sa conduite, non sur des intérêts et des pas-
sions, mais sur des maximes élevées et permanentes. La li-
berté, selon d'autres écrivains , consiste à faire ce que les
lois permettent. Quel est celui qui se renferme religieuse-
ment dans lesbornesde la légalité? C'est encore l'homme mo-
ral , l'homme de conscience et de principes. La liberté ,
d'après une troisième définition, consiste à faire tout ce
qui ne nuit pas à autrui. Quel est celui qui ne fait pas à
son prochain ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fasse à lui-
même ? C'est toujours l'homme consciencieux , qui subor-
donne à la loi du devoir ses vues personnelles et son avan-
tage particulier. La liberté ne repose donc que sur les
mœurs, ou si l'on veut une expression consacrée par un
grand publiciste, sur la vertu.
Or nous avons suffisamment établi que les mœurs ne
subsistent et ne se perfectionnent que par la foi religieuse;
que, sans la foi, la moralité publique tombe et se flétrit,
comme une plante qui n'a plus de racine; qu'il n'y a, dans
les théories philosophiques, aucune puissance capable d'a-
méliorer les hommes ; qu'en un mot, la religion et les bonnes
mœurs sont dans le même rapport que la cause à l'effet. Il
est donc évident, puisque les mœurs n'existent pas sans l'E-
npile, et que la liberté n'existe pas sans les mœurs, qu'un
uple ne saurait être et rester véritablement libre, s'il
n'est pas chrétien. Pour avoir le droit de nier cette consé^
quence, il faudrait prouver l'une de ces deux choses, ou
bien qu'il est possible d'avoir des mœurs sans le Christia-
nisme, ou bien qu'il est possible d'avoir de la liberté sans
les mœurs. Des mœurs sans le Christianisme I c'est une
hypothèse que nous avons reconnue fausse de tout point.
De la liberté sans les mœurs ! c'est un rêve d'écolier, une
utopie de tribun de bas étage. On peut défier tous les hom-
mes irréligieux de sortir de ce dilemme : Vous voulez éten-
dre les libertés politiques ; nous aussi ; mais vous ne les éten-
drez qu'en donnant de bonnes mœurs à toutes les classes de
la nation. Vous êtes donc obligés de vouloir le perfection-
nement des mœurs; nous aussi; mais comment les perfec-
iionnerez-vous ? Les amis de l'Évangile répondent • Par la
foi chrétienne. Mais les hommes sans religion, quelle ré-
ponse feront-ils? Il n'y a pas de déclamation qui puisse ren-
verser des vérités aussi rigoureuses. Quand vous réclamez
le progrès des libertés publiques, nous demandons: où sont
les mœui'3 qui en doivent être le fondement? Quand vous
parlez des mœurs, nous demandons où sont vos moyens, vos
forces pour les améliorer.
Supposons, afin de mettre ces principes dans tout leur
jour, que l'élatactuel de choses soit porté à l'extrême. D'une
part, les progrès de f incrédulité briseront le dernier frein
de la conscience , développeront tous les vices, exciteront
toutes les ambitions, produiront un peuple toujours plus
égoïste, plus vain, plus intempérant, plus immoral. D'autre
part, les progrès de la liberté livreront de plus en plus
chaque individu à lui-même, renverseront toutes les bar-
rières qui l'empêchent d'abuser de son indépendance, et le
rendront maître presque absolu de toute sa conduite. Que
résulterait-il de cette double progression ? Plus d'immo-
ralité et moins d'entraves; plus de passions et moins de
force publique pour les contenir ; plus de vices et moins
d'obstacles pour les réprimer; des citoyens plus portés à
faire le mal , et en même temps plus libres de l'accomplir!
Où en serions- nous ? Quel abîme de misères , de forfaits et
de calamités 1 Et c'est là pourtant le terme où nous ont
déjà une fois conduits certains hommes qui voulaient renou-
veler en France la république romaine de Marius , lorsque
des citoyens sans religion et sans vertu ne savaient employer
leur extrême indépendance qu'à satisfaire les plus hideuses
passions! La même cause produira toujours les mêmes effets,
et il n'est pas possible que des êtres irréligieux , par consé-
quent immoraux , s'ils deviennent libres de tout fiein , s'ils
sont abandonnés à leur propre volonté, ne tendent à rejiro-
duire les crimes de cette effroyable époque. Encore une fois,
point de mœurs , point de vraie liberté. Dites-nous donc si
vous pouvez avoir de bonnes mœurs sans 1 Evangile ; là est
l'objet fondamental de la question.
La France, par une espèce d'instinct, sent tout ce que
nous venons d'exprimer; elle ne s'en rend pas compte,
peut-être, mais elle le manifeste visiblement. Considérez
ses craintes et ses défiances , chaque fois que les citoyens
sont plus complètement livrés à leur indépendance person-
nelle. Pourquoi de tels sentimens ? Parce que la France
a moins de foi dans la moralité des individus que dans les
barrières qui les retiennent; elle ne croit pas aux principes
de vertu des hommes irréligieux; elle croit à la peur que
leur inspire le Code Pénal. C'est en vain qu'on essayerait
d'avancer dans les voies de la liberté sans s'enquérir des
mœurs, comme si elles n'étaient qu'un hors-d'œuvre. La
nation irait chercher un asile à l'ombre du despotisme; elle
élèverait sur ses pavois un maître au bras de fer, plutôt que
de supporter long-temps les conséquences d'une liberté sans
règle qui se transformerait, par l'absence de bonnes mœurs
et de principes élevés, en une sanglante anarchie. Nous le
répéterons jusqu'à ce qu'on le sache , vous voudriez en vain
faire faire de vrais progrès à la liberté , tant que vous serez
incapables de perfectionner les mœurs.
Pour qu'un peuple devienne plus libre , il faut qu'il com-
mence par en devenir plus digne, et Dieu ne consent à
étendre ses droits politiques qu'à mesure qu'il est plus ca-
pable de les exercer. Que la force matérielle diminue, nous
ne la regretterons pas ; mais il est nécessaire que la force
morale augmente dans la même proportion. Que chaque
citoyen puisse exprimer librement ses opinions, développer
ses taleris et son industrie, qu'il acquière enfin une com-
plète indépendance, nous le voulons bien; mais il n'en
jouira long-temps que s'il devient plus dépendant de sa
conscience et de ses principes. Détruisons les lois préven-
tives qui entravent l'activité individuelle, mais qu'il s'éta-
blisse une prévention d'un autre genre dans le cœur même
de la nation. L'homme a besoin d'un frein quelconque, de
la puissance brutale à défaut de la vertu, ou de la vertu
à défaut de la puissance brutale. Nous comprenons qu'une
société humaine subsiste , quand elle est soumise à l'une ou
à l'autre de ces deux forces; mais qu'elle se conserve, quand
toutes deux sont anéanties, nous ne le comprenons point.
Il suit de là que l'Evangile, source de toute vertu solide,
est éminemment favorable aux progrès de la liberté. Il
permet d'abolir successivement les garanties extérieures qui
se trouvent dans les restrictions légales , parce qu'il donne
une puissante garantie intérieure dans la moralité des indi-
vidus. Il autorise un peuple à réclamer une plus grande
somme de droits politiques, parce que ce peuple est devenu
plus digne de les obtenir. S'il existait dans le monde une
société dont tous les membres fussent de véritables chré-
tiens, elle ne serait pas esclave , comme on l'a prétendu;
elle aurait, au contraire, les formes les plus libérales qu'il
soît possible d'imaginer; et nous sommes tout aussi
incapables de concevoir la tyrannie chez un peuple qui est
réellement chrétien que la liberté chez un peuple qui ne
l'est pas.
L'histoire de toutes les époques, surtout celle de l'époque
actuelle, appuierait de preuves incontestables les réflexions
qui précèdent; mais le raisonnement suffit dans une cause
aussi évidemment juste pai- elle-même. Qne les hommes
qui veulent sétieusement que la liberté s'enracine et fasse
LE SEIVIEIT..
lOt
des progrès parmi nous, s'attachent donc à propager la foi
Lhrctiennc; nous no. connaissons aucun autre moyen d'y
réussir. « Si le Fils vous affranchit, disait le Dicu-Sauveui',
k'ous serez véritablement lidbes; n et cette parole, qui-
sera tHernrJlonieiit vraie, doit s'appliquer ù la liberté jioli-
Lique autant qu'à la liberté morale.
Il resterait une dcrnii're question à discuter avec le parti
de l'avenir, celle du hicn-élre matériel; mais nous l'avons
déjà examinée, en nous adressant au parti du présent. Il
est clair, d'aiUeuis, que ce bien-être serait l'infaillible ré-
sultat de l'amélioration des mœurs , du progrès des lu-
mières et du perfoclionnemcnt des institutions politiques.
Quand toutes ces choses n'existent pas , il ne saurait y avoir
qu'un bien-être précaiie et imparhaitj quand elles existent,
comment le peuple qui les possède ne serait-il pas heureux
cl florissant ?
Hommes de l'avenir, si vous aimez votre pays , si les
mots de liberté, d'égalité, de civilisatio.n , de bonheur na-
tional fout vibrer vos cœurs d'un généreux frémissement^
écoutez notre appel. Rien n'est plus facile, sans doute, que
de s'étourdir contre nos paroles et de les rejeter avec dé-
dain ; mais si ces paroles sont vraies, elles doivent être en-
tendues. Quand un peuple lutte contre un roi , c'est le
peuple qui ne meurt pasj mais quand il lutte con'rc la vé-
rité, c'est le peuple qui meurt.
VOYAGES.
VOYAGE DE MM. ZWICK ET SCHILL PARMI LES TRIBUS DE
KALMOUKS DU GOUVERNEMENT d'aSTRAGAN.
PREMIER ARTICLE.
Plusieurs tribus de Kalmouts errent depuis long-temps
dans les steppes d'Astracan, sur les deux rives du Volga.
Les Frères Moraves fondèrent, en 1764 , sur l'invitation de
l'impératrice Catherine II , un petit établissement allemand
au confluent de ce fleuve et de la Sarpa ou Sarna , dans le
but de s'occuper de leur conversion au Christianisme , et
ils lui donnèi-ent le nom de Sarepta. Sa position sur la graude
route commerciale de Moscou à Astracan , près de la fron-
tière de l'Asie et de l'Europe , semblait bien choisie. Mais
cet établissement eut beaucoup à souffrir de ses incommodes
voisins qui le pillèrent plus d'une foisj en 1823, Sarepta
fut dévasté par un incendie qui consuma les deux tiers des
habitations. La jalousie du clergé grec força, vers la même
époque, les Frères à renoncer à leurs projets mission-
naires. Il réclama , comme une sorte de privilège , le
droit exclusif de travailler à convertir les payens de l'em-
pire , et ne voulut pas permettre qu'ils fussent reçus dans
une autre communion que celle de l'église grecque ortho-
doxe. Sarepta n'est donc plus aujourd'hui qu'une colonie
d'artisans , et a cessé d'être un établissement mission-
naire. Elle a maintenant 4oo habitans allemands et n'en a
jamais eu plus de 5oo j mais la population générale , en
y comprenant les Russes et les Kalmouks, est de 1,200
âmes. Heureusement la distribution des Saintes - Ecri-
tures , faite d'accord avec la Société Biblique de Russie,
n'avait pas été défendue, et on accorda aux Frères Moraves
la permission de répandre parmi les tribus de leur voisi-
nage les portions de la Bible qui avaient été traduites en
kalmouk. C'est dans ce but que MM. Zwick et Schill en-
treprirent le voyage dont nous allons rapporter quelques
circonstances.
Quelque dégradées que soient aujourd'hui ces tribus ,
elles excitent un genre particulier d'intérêt , comme parlant
seules encore , d'après Pallas et d'autres auteurs , l'ancien
langage de ces Mongols qui subjuguèrent, dans le treizième
siècle, les plus belles contrées de l'xlsie. On croit aussi
qu'elles ont conservé, en grande partie, les mœurs", le cos-
tume et la religion de leurs ancêtres. Comme les Bheels de
l'Tndc, elles ont leurs bardes, leurs nobles et leurs insti-
tutions féodales, et elles paraissent s'accorder avec eux dans
la vénération qu'elles ont pour le cheval. Selon nos voya-
geurs , les Kalmouks russes sont partagés eu cinq orda
ou hordes , dont chacune est soumise à un khan ou chef :
les Derbèdes et les Torgotes résident ordinaiiement sur la
rive gauche du Don , et s'étendent vers l'Orient jusqu'à la
Sarpa j les Erkèdes et les Baganzoks , entre la Sarpa et le
Volga, et les Coschudes sur l'Aklnbak, à l'est du Volga.
Mais ils changent ordinairement de résidence en hiver, à
cause de leurs troupeaux. Ce fut vers les camps des Tor-
gotes que se diiigèrent d'abord nos voyageurs. M. Zwkk
décnt ainsi la contrée qu'ils habitent :
«Les steppes du gouvernement d'Astracan qui s'éten-
dent au nord de la Mer Caspienne sur les deux rives du
Volga , peuvent être rangés parmi les parties les plus
désci tes de l'empire de R^ussie. On y voit seulement er-
rer des Tartares et des Kalmouks , qui y font paître
leurs troupeaux. Le terrain est presqu'entièremeut com-
posé d'un argile jaunâtre sans pierrei, et il est abon-
damment imprégné de différens sels. Ce fait , aussi bien
que les lacs salés et la grande quantité de coquilles que
l'on liiouve encore à la surface de la terre, confirment l'opi-
nion de quelques savans qui pensent que ces steppes ser-
vaient autrefois de lit à une mer qui , dans quelque con-
vulsiou de la nature , s'est écoulée dans îa Méditerranée par
les détroits de la mer de MJrraara. D'après cette supposi-
tion, la Mer Caspienne , la Mer Asof, la Mer Noire et
toutes les autres mers du voisinage auraient continué à
subsister comme étant les parties les plus profondes.de cet
océan primitif, tandis que les autres eaux qui couvraient le
pays se seraient écoulées. Il n'y a pas d'autres montagnes
parmi ces steppes que le Mont-Bogdo, qui est très-éievé;
elles sont généralement entrecoupées de petites collines ,
de sorte que l'horizon n'est jamais étendu. La végétation
est très-pauvre 5 on voit çà et là daus les vallées des endroits
plus fertiles , mais elles ne produisent guèr-es que des herbes
s liées qi;i ne sont bonnes que pour les chameaux. Dans les
steppes les phis méridionaux le thermomètre reste souvent
pendant des semaines de suite à 3o degrés de Réaumur ,
sans qu'il se montre au ciel un seul nuage ; l'hiver il fait
un froid si rigoui'eux que le thermomètre marque autant
de degrés au-dessous du point de congélation, et l'on en
souffre d'autant plus qu'il n'y a point de montagnes pour
gai'antir de l'air glacé qui descend , comme un torrent ir-
résistible, des hautes montagnes de l'orient.
»Il arrive souvent, pendant les grandes chaleurs , que les
rayons du soleil , réfléchis par la surface échauffée des step-
pes, et l'éfractés par la légère rosée qui s'élève de la terre,
occasionnent une illusion d'optique par laquelle les objets
qui ne sont pas à portée d'être vus sont peints d .ns l'aii' au
bord du brouillard, comme s'ils s'élevaient auprès d'un
courant d'eau. Les images s'abaissent par degrés à mesure
que le spectateur approche, jusqu'à ce qu'enfin l'eau s'éva-
nouisse et que le paysage réel apparaisse à une plus grande
distance , et plus petit qu'on ne le voyait dans le brouil-
lard , et le voyageur fatigue , qui avait espéré d'arriver
bientôt au lieu du repos, le voit s'éloigner d'autant plus
rapidement qu'il s'en approche avec plus d'ardeur. »
Les habitans des déserts de la Perse et de l'Arabie n^îi- /'
ment cette illusion d'optiqne Sehrab (l'eau du désert 8^^
ceux du Rajpootana l'appellent Chittrani (jle tableau). Y«st
jj évidemment à cela que le prophète Ésaïe fait allusion li^»»
'-i ■ .-2
102
LE SEMEUR.
un p.'issage dont on ne saisit pas toujours toute ir. ' caulc: «Le
tiSehrah deviendca un étang, etla tencaltcréc Jcviendra des
» sources d'eaux.» (Esaïe, xxxv)Lcs traducteurs, qui igno-
raient que c'était là le nom particulier de ce phénomène ,
paraissent avoir lu Sehia (le désert) au lieu de Sehrah et
ont rendu ce mot par les lieux secs. Un voyageur, M. le
colonel Tod, qui avait observé dans les Indes ce phéno-
mène , et celui encore plus singulier des See-kote ( châ-
teaux en l'air ) , avait long - temps imaginé que la na-
ture du sol entrait pour beaucoup dans ces apparences
trompeuses ; il s'est convaincu depuis qu'elles se retrouvent
sur des terrains de tous genres ; mais il persiste à croire que
les terres couvertes d'incrustations saline* tendent à aug-
menter l'efrct de l'illusion, et c'est précisément là, comme
nous l'avons déjà fait remarquer, la nature du terrain des
steppes du Volga.
Nous ne pouvons nous décider à abandonner ce sujet
sans nous arrêter un moment sur cet admirable passage du
prophète Esaïc , qui n'a pu être bien compris de ceux de
nos lecteurs qui ne le connaissaient pas déjà, et qui ne sont
pas fitmiliarisés avec le style des Saintes-Ecritures. Dans ce
chapitre xxsv , le prophète présente le tableau des bienfaits
de l'Evangile et des changemens qu'il doit opérer sur la face
de la terre et dans le cœur de ceux qui recevront avec foi
la bonne nouvelle du salut, par la foi en Jésus-Christ: << Le
» désert et le lieu aride, dit-il, se réjouiront, et le lieu
» solitaire fleurira comme une rose... Les yeux des avcu-
» gles seront ouverts , et la langue du muet chantera en
» triomphe j cai- des eaux sourdront au désert, et des tor-
i> rcns au lieu solitaire. » Immédiatement après ce passage
vient celui que nous avons déjà cité, et combien ne de-
vieni-il pas plus frappant ct*plus remarquable , si l'on
adopte le nouveau sens que nous avons indiqué : ce qui
n'était pour le voyageur fatigué qu'une trompeuse appa-
rence qui lui faisait sentir plus vivement, et les privations
du désert et l'éloignemenl où il se trouvait encore du lieu
du repos, deviendra une précieuse réalité. Nous tous ,
pauvres voyageurs dans le désert aride de ce monde , com-
bien de fois n'avons-nous pas été le jouet de semblables illu-
sions I De loin, nous avons cru trouver, à telle ou telle sta-
tion de notre pénible pèlerinage, la paix et le bonheur après
lesquels nos cœurs soupiraient; nous nous sommes appro-
chés, tout s'est évanoui , et là où nous avions vu des sources
d'eau, nous n'avons plus trouvé qu'une terre altérée. Mais
il n'en est plus ainsi de celui qui a cru'à l'Evangile ; la source
d'eau qu'il a vu jaillir dans le désert lui apparaît toujours
plus abondante et plus belle, et il y puisera la paix etla
félicité jusqu'à l'heure de la mort et pendant toute l'é-
ternité.
Les principaux animaux qui habitent ces déserts sont des
chevaux sauvages , des antilopes ( Anielopa sngax) en grand
nombre, des renards, des loups , le Dipus jerhoa et le
Mus jaculans. Les serpents et les lézards y sont très-com-
muns. Ou croit qu'il ne se trouve de scorpions que sur le
Monl-Bogdo; mais on voit partout des millepieds de six ou
huit pouces de long, des tarentules, et l'unimal encore
plus venimeux auquel on a donné le nom de Phalariglum
oroMeo/iief et quelesKalmouk s'appellent £e/Z'«.s.$«/7jC/jarra.
Ce qui fixa surtout l'attention de nos voyageurs, ce furent
des essaims de sauterelles qui obscurcissaient souvent l'air
de leurs bruyantes légions et qui dévastaient tout sur leur
passage. « Un soir, vers le coucher du soleil , disent-ils,
» nous vîmes accourir du midi comme une colonne ef-
» fravante qui avait plus d'un verst de largeur et qui de-
» meura plus d'inie heure à défiler. Comme ce phénomène
» remarquable eut lieu à peu de distance de notre voiture,
i) nous allâmes nous mettre au milieu de cet essaim , pour
1. observer ces insectes de plus prèsj ils formaient une
» sorte d'arche impénétrable au-dessus de nos têtes. Le bruiÇ
» qu'ils faisaient en volant ressemblait à celui d'une chute"
» d'eau un peu éloignée, accompagné d'un léger cliquetis.»
Ils font ailleurs la description d'un autre essaim qui avait
plusieurs versts de large ; « Les têtes des sauterelles étaient
» toutes tournées vers l'occident, et dans cette direction
» elles dévoraient chaque brin d'herbe avec une effrayante
» voracité. Leurs ailes brillaient au soleil comme de l'ar-
» gent ou du verre, et réfléchissaient une lumière trem-
» blante. Lorsque nous passions à travers leurs rangs , elles
» se levaient en épais nuages , avec un cliquetis assez fort,
» qu'elles produisaient en frappant leurs ailes l'une contre
» l'autre, et elles bourdonnaient autour de nous en grou-
» pes irréguliers , comme la neige lorsqu'elle tombe à gros
1) flocons. L'espace qu'elles nous laissaient était d'environ
» vingt pas plus large que ce qui nous eut été strictement
» nécessaire; et à mesure que nous avancions; il était ini-
» médiatement rempli, à la même distance derrière nous ,
» comme par des nuages qui seraient tombés. Elles étaient
» si légères que nous avions de la peine à les attraper ,
» surtout dans la chaleur du jour ; car elles sont toujours
» plus actives quand le soleil brille. Plusieurs de ces saute-
» relies étaient dans leur pemier état , elles sont alors d'une
« couleur orange foncé; d'autres avaient atteint presque
» tout leur développement. Au bout de peu de jours, elles
» avaient presque toutes accompli leur transformation et
» elles étaient en état de s'élever dans les airs comme leurs
» compagnes , pour chercher de nouveaux districts. »
Cette espèce de sauterelles ( Gryllus migratorius ) a de
trois à quatre pouces de longueur. Les ailes , qui ne cou-
vrent pas d'abord tout le corps, le dépassent de beaucoup ,
lorsqu'elles ont atteint tout leur accroissement. Ces insec-
tes ne dévorent pas seulement toute l'herbe , mais aussi le^
tiges des arbrisseaux, les plantes marines, et jusqu'au feutre
qui couvre les tentes , si on les laisse s'y établir. Cette es-
pèce sert encore de nourriture en Arabie aussi bien que le
Gryllus cristatus que mangeait Jean Baptiste dans le désert,
et que les nations de l'Orient préparent de différentes ma-
nières. Les Kalmouks s'en abstiennent par suite de scrupu-
les que leur inspire le Buddhisme, mais on dit à nos voya-
geurs qu'on recherchait beaucoup la chair des loups, des
chiens, des antilopes , des moutons et des autres animaux
qui s'étaient nouriis de sauterelles.
Ce n'est pas seulement l'intérêt que présentent ces détails
qui nous a engagés à les reproduire; c'est surtout le jour
qu'ils répandent sur les nombreux passages de la Bible où
les sauterelles sont représentées , à si juste titre , comme un
des plus grands fléaux qui puissent désoler les peuples.
Elles sont appelées dans le prophète Joël Vannée du Sei-
gneur, à cause de l'ordre parfait qui règle leur marche; il
compare le bruit qu'elles font à celui d'une puissante ar-
mée qui se prépare au combat. L'usage qu'ont encore au-
jourd'hui les Orientaux, et surtout les classes pauvres de
l'Orient, de se nourrir de sauterelles, nous prouve aussi
qu'il résulte de ce qui est rapporté dans les Evangiles de la
manière de vivre de Jean Baptiste, qu'il vivait comme les
pauvres du pavs, et non pas, ainsi qu'on l'a cru long-temps,
en homme sauvage , et pour ainsi dire dans un état de na-
ture.
Dans un second article , nous emprunterons au voyage
de MM. Zwick et Schill quelques renseignemens sur les
mœurs des Kalmouks du gouvernement d'Astraean.
INDUSTRIE.
De l'exploitation de la piebbe a fusil.
M. Benoiston de'Châteauueuf a avancé dans son Mémoire
LE SEMEUR.
10.Î
• l'Influence de certaines professions sur te de\'eloppement
lapiithisie pulmonaire, que toutes les industries qui ticu-
it ù ce qu'où uouimc l'ait de la guerre, tuent ceux ([ui
exeiccnt. Nous crovons cclt'' assertion un peu hasardéej
^il-! est vraie de quelques iiidustiies , elle ne l'est pas de
ites. M. Benoiston de Chàteauneuf ne s'est attaché , dans
travail que nous avons cité, à démontrer la justesse de
i assertion que relativement à l'exploitation de la pierre
Fusil. Nous reproduirons quelques-uns des. f.iits intcres-
is qu'il a publiés , en nous permettant d'exprimer le de-
qu'il cteude ses recherches aux autres professions qu'il a
nalées comme fatales à la santé de l'homme j celles qu'on
aites jusqu'ici ne sont que très-imparfaites.
Il y a un peu plus d'un siècle que l'on substitua la pierre à
mèche dans les armes à feu. Le caillou propre à cet usage
qui , pour cette raison , est distingué des autres par le
m de silex pyromachus , se trouve en abondance dans
département de Loir-et-Cher , aux environs de la com-
jne de Meusnes, dans une plaine de plus d'une lieue car-
i d'étendue, et cette exploitation est la plus considérable
plutôt la seule qu'il y ait en France ; car celles de Lye
ndre ) ^.de Maysse ( Ardèche ) , de Ccrilly ( Yonne) , de
lugival et de la Rocheguvon (Seinc-et-Oise ) méritent à
ine d'être nommées. Ce sont donc les ti'ois cents familles
: la commune de Meusnes et quelques autres de celle de
)uffy, qui en est voisine , qui fabriquent cette prodigieuse
lautité de pierres à fusil que l'on emploie en France et
le l'on en exporte. Pour sefaire une idée de leur travail ,
faut savoir qu'il n'y a point de villes de guerre dout l'ap-
ovisionnement n'en exige plusieurs millons , que le gou-
rnement en enlève dix millions par an , et que l'on en
voie près de 280 millions en Allemagne , en Espagne , en
3llande , en Suisse , en Italie et en Turquie.
C'està quarante ou cinquante pieds deprofondeur qu'on
«contre ordiuaiiement le silex, disposé en couches hori-
utales, que recouvre un sol d'une qualité médiocre,
uatre ou cinq ouvriers se réunissent et mettent en com-
un leurs travaux et leurs espérances. Ils creusent d'abord
1 puits dont l'ouverture a trois pieds de largeur , autant
; longueur , et dont la profondeur n'excède pas neuf
eds. Ce premier puits terminé , ils pratiquent au fond une
pèce de niche, à l'extrémité de laquelle ils ouvrent un
coud puits , dont les dimensions sont les mêmes que celles
1 premier , et qui communique à un troisième par un
•océdé semblable. Ils répètent la même opération jusqu'à
: qu'ils soient arrivés au banc de cadlou. On peut donc
représenter tous ces puits comme formant imc espèce
escalier , dont chaque degré h pour hauteur la profondeur
un puits et dont la surface est formée par le fond ou terre-
eiu de chacun. Les ouvriers y descendent comme les ra-
oucurs montent dans les cheminées , à l'aide des épaules
des genoux. Parvenus à la carrière , ils percent en diffé-
:ns sens des galeries horizontales et si basses que l'on n'y
Hit travailler qu'à genoux. Quand ils ont détaché un cer-
in nombre de morceaux de silex, un ouvrier, placé au
md de chaque puits , les jette à celui qui est au-dessous •
nsi lancés de main en main , les cailloux arrivent à l'en-
ée de la carrière, où. on les met en un seul tas. On les
u-tagfi ensuite en autant de lots qu'il y a d'ouvriers et
lacun emporte le sien chez lui.
Alors commence en famille un second travail, celui de
taille des pierres à fusil proprement dites. Lorsque l'ou-
rier a fait choix d'un bon bloc de silex , il s'assied à terre
place sur sa cuisse gauche , et le frappe à petits coups
rec une masse de ifer à tête carrée , qui ne pèse pas deux
vies, pour le rompre en petits morceaux. Prenant alors
«ec sa main gauche, qu'il tient élevée en l'air , un de ces
lorceaux, il eu détache avec un marteau d'acier à deux
points, qui ne pèse pas une livre , des écailles d'un pouce
et demi dclargueur à peu près, de deux pouces et demi de
longueur, et de deux lignes d'épaisseur vers le milieu.
L'ouvrier ajipuie successivement sur le tranchant de son
ciseau les parties de la pierre qui doivent en former les
flancs, et frappe dessus de petits coups avec sa roulette.
Jja pierre se détache sur le champ d'elle-même : il n'y a
plus qu'à la raffiler. Les écailles épaisses ou trop encroûtées
de terre calcaire sont réservées pour les pierres à briquet:
on les appelle des grolles. Les femmes et les cnfuns
prennent part à celte fabrication facile ; un seul ouvrier
pourrait fahricjuer par jour huit à neuf cents pierres de dif-
férentes grosseurs.
Le cent de pierres, dont on distingue une vingtaine d'es-
pèces, se vend 5o à (5o centimes. Le gouvernement paie
lafr. le millier celles qu'il achète; mais comme il exige des
proportions régulières , et qu'elles sont toutes vérifiées à
l'aide d'une mesure en fer , la difficulté de les obtenir
cause l'élévation du prix. Cependant l'acquisition d'une
carrière et les frais de son exploitation sont si coûteux
que le caillouteur, en mourant, ne laisse rien ou peu de
chose à sa famille.
De plus, ainsi que nous l'avons déjà dit , cette industrie
fait mourir longtemps avant l'âge ceux qui l'exercent , et
il n'est pas pour eux de vieillesse. La cause d'une mort
aussi précoce est la phthisie pulmonaire produite par l'ins-
piration continuelle de la poussière qui s'échappe du silex ,
quand on te taille en pierres à fusil. Cette maladie est en
quelque sorte devenue endémique dans la commune de
Meusnes. Il résulte de tableauM nécrologiques dressés sur le
mouvement de la population dans cette commune , et qui
compreiment l'un une période de 3o ans avant l'établisse-
ment de la fabrication des pierres à fusil, et l'autre une pé-
riode également de 3o ans postérieure à cet établissement,
que dans la première les décès annuels étaient avec lu
popuîaiion dans le rapport de 1 à 33. î4. qu'une géuération
ne se trouvait rédui'tc à la moit.é qu'au bout de 18 ans .et
que la vie moyenne était de 24 ans 3 mois j et que dans la
seconde, le rapport des décès avec la population était de
I à 33. 60, aulieu de i à 33. 24 , qu'une génération se
trouvait réduiteàla moitié avant 5 ans, au lieu de 18 ans et
que la vie moyenne, raccourcie de 5 ans, n'allait pas au-de-
là de If) ans 2 mois.
Ces fiits, dont l'importance sera plus grande encore si
on peut les corroborer de faits du même genre relatifs à
plusieurs industries qui tiennent à l'art de la guerre ,
augmente;. t, s'il est possible, l'effroi que ce fléau inspire
naturellement. Il n'est pas seulement meurtrier par les
effets qu'il produit j il l'est encore par les moyens à l'aide
desquels on le prépare. Ce n'est toutefois pas en faisant le
tableau de ce que la guerre à d'horrible qu'on peut espérer
la voir cesser à jamais; il y aura des liaînes nationales et des
luttes de peuple à peuple aussi long-tomps qu'il y aura des
haîncs individuelles, et que les passious mauvaises sou-
lèveront le cœur des hommes. "« D'où viennent parmi vous
« les dissentions et les querelles? » demande Saint-Jacques.
Et il repond: « N'est-ce pas de ceci, savoir , de vos désirs
« déréglés, qui combattent dans vos membres? Vous
« desirez , et vous n'obtenez pas ce que vous souhaitez •
« vous êtes envieux et jaloux, et vous ne pouvez rien
« obtenir; vous avez des querelles et vous faites la guerre.»
( Jacques IV , I , 2. ) Ce n'est que quand les hommes ,
comme le dit un autre apôtre, w s'aimeront les uns les autres
« d'un cœur pur avec une grande affection, » ( i Pierre i,
22 ) que les guerres disparaîtront de la terre ; et ils ne
peuvent s'aimer ainsi , qu'après s'être soumis à l'Évangile
de Jésus-Christ.
i04
LE SEMEUR.
MELAF^GES.
Schisme ai. sein du saint-simonisme. — Nous avons roc",
il V a quelques jours, la circulaire suivante, adressée par le
directeurdu G/oie à tous les sectateurs du Saint-Simouisuie.
Cette pièce uoas a paru assez digtio d'attention, par le ridi-
cule du style et par le fait important qu'elle révèle , pour
la communiquer à nos lecteurs:
• Nous vous avons fait savoir la transformation qu'avait éprouvée ia
hiérarchie Saiut-Sinionienne. Depuis lurs la situation s est plus clairement
dessinée. . r • -,
» Dans l'ort;anisation , telle que nous 1 avions tait connaître , la supré-
matie appartenait à notre père E>faktir- ; toutefois la position manquait
de netteté. Depuis lors le père Enfantin s'est posé comme seul cljrf île
la religion Sainl-Simonienne, comme seul capable de nous ;;ouvirrier ilans
1ère nouvelle souverainement pacifique et vraiment religieuse dans la-
quelle nous enlr.ns. Il a assigné au pèie Olinde Kodrigues la direelion des
travaux industriels, et a dit au père Bazard que la phase da.is laquelle fa
profonde raison avait rendu à la doctrine tant de services éminens était
accomplie ; mais que . tout en se déclarant seul chef de la religi.m Saiiil-
Simonicnne , il réclamait de lui une palernité tutélaire de sagesse et de
conseil.
)) Après de graves et solennels débats au sein du Colt'ge, la religion de
tous les mcmbies du Collège parut éclairée , et tous reconnurent l'auti rite
du PÈRE Enfantin. Ils avaient senti alors que quicon.jue se séparerait de
lui tomberait aussitôt dans [hdrdsie et dans l'impuissance. A la suite
d'une mémorable séante, qui eut lieu le vendredi 1 1 novembre , le père
Bazard avait paternellement engagé les per-onnes qui l'affectionnaient le
plus à accepter cette autorité; iiuant à lui, il sentait le besoin de se
recueillir, afin de bien comprendre sa situation; et, en effet, en ce moment
il s' abstient {\).
» Les divers degrés ont été réunis, d'abrrd le laelle 1 3 novembre, sous
la direction de deux membres du Collège, pour être édifiés sur l'avènement
lie l'autorité nouvelle, et ils ont acclamé au père Enfantik.
X Toutefois , il est arrivé que depuis lors divers membres du Collège ont
senti leur fui chanceler ; et. dans une réunion générale de la famille , qui
a eu lieu le 19, ils ont déclaré se retirer du sein de la seule hiérarcliit- qui
.subsiste. Il était en effet inévitable qu'au moment où le père Bazard éprou-
vait le besoin de la méditation pour comprendre la position du Sa,nt-Si-
raonisme, pour sen'.ir l'autorité nouvelle, les hommes qui par la nature de
leur caractère lui ressemblent plus particulièriment senlis-ent en eux la
même hésitation et éprouvassent comme lui le besoin dun temps d'arrêt.
j) Cette crise a été douloureuse comme tout enfantement, mais elle nous
ouvre une carrière nouvelle : car la vois de notre père Eseastin va ral-
lier autour de nous le? altistes et les femmes, les êires d'amour et de poé-
sie ; et celle du père Olinde Rodrigues groupera autour de nous les indus-
triels de toutes les classes , les hommes de la paix , les hommes de l'écono-
mie, les hommes du culte.
j) Dieu est avec nous , car nous sommes unis ; nous avons un père su-
prême, une hiérarrhe. Nous ne repoussons personne. Nous avons la con-
fiance que bientôt, à force de témoigner aux hommes chéris qui se séparent
de nous , pour s'éparpiller ou entrer dans l'inaction , combien nous éprou-
vons de reconnaissance pour les grands services qu'ils ont rendus à l'huma-
nité, nous les relierons à nous. Et certes la femme, la femme LIBRE, que
nous appelons de tous nos vœux et de tous noseflorU, contribuera puissam-
meul à cet acte religieux.
Jevous embrasse.
Le Membre du Collège, directeur du Globe ,
MiCHïL CHEVALIER.
Ainsi voilà déj.à la division dans toijs les degrés de cette
hiérarchiCi qui se donne commeappeléeà la réalisation défi-
nitive de l'âge d'or de riiumanité. Quand on veutplacer sur
la terre et dans des institutions humaines l'ordre parfait et
le bonheur suprême de notre race , il faut savoir rendre un
schisme impossible , et l'on a droit de se demander ce que
c'est qu'une prétendue religion qui s'annonce comme
devant relier les hommes eu une association universelle..
et qui ne peut conserver réunis les premiers élémcns dont
ils la composent. Le schisme nenous étoime pas au sein de
l'Église chrétienne, parceque l'Evangile lui-même l'annonce
elle présente comme une conséquence de la corruption na-
turelle de l'homme ; mais il est contradictoire à l'idée fon-
damentale de l'institutioa du saint-simonisme qui se donne
coname définitive.
Lettre de la reine d'otaiiiti au président des etats-ukis.
—On a publié, aui Etats-Unis, la lettre suivante, adressée
au président par la reine d'Olahiti , et datée de l'île de
Raiatea :
< Président,
» A cause de votre bienveillance , je vous écris cette let-
tre. Vous nous avez précédemment envoyé un vaisseau de
guerre, commandé par le capitaine Joues : il nous a traités
(i) Le Globe du a8 novembre nous apprend que ces mots veulent dire
que « le père Bat<ird 3 protesté t\ s'est retiré, k
avec une grande bonté. Vous venez maintenant de nous
envoyer un autre vaisseau de guerre, commandé par le ca-
pitaine Finch : sa bonté pour nous a aussi été très-grande!
nous sommes tiès-contons de sa visite. Je vous écris pour
vous exjirimer ma reconnaissance, et pour vous faire con-
naître l'état actuel de nos affaiies.
» Je suis une fonime , la prcinitie reine qui ait régné à
Otaliiti ; mon nom est la reine Pomare I'^". Je suis fille de
Pomarc II. Quand il mourut, le gouvernement tomba en
partage à mon jeune fière. Il est mort; le gouvernement
m'est toni'ué en partage. Je suis jeune et inexpérimentée.
» ?\ous avons renoncé au culte des idoles et embrassé
celui du Seigneur, que vous adore2. aussi j c'est dans l'annét
1814 que nous avons embrassé le chrislianisme.
» Nous avons des missionnaires dans notre îlej ils s'ap-
pliquent à nous enseigner ce qui peut contribuer à notre
bonheur. Quelques-uns sont avec nous depuis plus de 3oans.
» IS'ous avons des lois qui nous régissent. Je ne peux pas
vous en envoyer une copie, parce que je suis en visite ches
mon grand-père, à l'île de Raiatea.
» Otahiti et Eiméo sont les plus grandes îles de mes^états;
elles n'ontpasun grandiiombre d'habitans, environ 10,000.
» Mon île n'est pas riche ; on y récolte surtout de l'arrovtf-
root et de l'huile de coco. Nous avons cependant abondance
de vivres et d'escellens ports pour les vaisseaux. Beaucoup
de vaisseaux américains touchent à Otaliiti; dites-leur de
continuer à y toucher : nous les accueillerons bien.
» Toutes les sortes de cotonnades sont recherchées ici pour
le commerce, les blanches, les imprimées, les bleues. Les
schàles, les rubans, les haches sont aussi de bonnes marchan-
dises à apporter, pour se procurer des vivres en échange.
» Nous avons un nouveau pavillon , qui nous a été donné
par le capitaine Lawes, qui commande le vaisseau de guerre
anglais le Satellite. Veuillez le traiter avec bonté, si voui
le rencontrez sur les mers, ou s'il arrive, dans un tempi
encore éloigné, qu'il vous visite : c'est ce que nous faison
pour le vôtre.
» Le capitaine Finch a fait à moi , à ma mère, à ma tant
et à d'autres de beaux présens, de votre part; J3 vous ei
remercie. Nous sommes toujours satisfaits de voir des vais
seaux américains à Otahitl. Continuez à nous envoyer vo
vaisseaux sans vous défier de nous; nos ports sont bous, e
nous avons abondance de vivres.
» Soyez heureux , Président des Etals-Unis d'Améi'ique
que votre gouvernement soit de longue durée I
» La Reine Pomare I". »
Pendant le séjour du navire américain dans le port d
Raiatea, eut lieu dans cette île une assemblée dont l'objt
était d'examiner la convenance qu'il pouvait y avoir à er
voyer des naturels convertis au christianisme dans ces d
verses îles, pour v propager la connaissance de l'Evangih
Huit indigènes s'étaient fait inscrire pour cette mission; <
il s'agissait d'examiner s'ils y étaient propres. Plusieurs dii
cours furent prononcés à cette occasion. L'un des orateui
fit allusion à la visite du capitaine Finch : « Un grand vaii
» seau de guerre est dans notre port, dit-il; il est venu d
» loin dans une bonne intention et pour notre bien. L'ol
» jet de son voyage est de s'informer de notre état , et <i
» nous engager à rechercher nos vrais avantages. Les ofl
» ciers à bord ont leur récompense ; ils sont couverts >
» couronnés d'or : ils portent de l'or sur leurs épaules 1
n de l'or sur leur tête. (Il faisait allusion aux galons et ai
» épaulettes de l'uniforme.) Mon sentiment est que noi
» devons aussi envoyer' un vaisseau à ceux qui sont pli
» ignorans et plus pauvres que nous , pour leur faire c
)) bien. Ceux a'entre nous qui partiront pour cette expéd
» tion ne seront pas , comme nos amis , couronnés d'orpoi
» leur récompense. Non ; ils n'en recevront peut-être ai
» cune en ce monde , et cependant ils seront couronné
» Gui , ils auront la couronne de la vie éternelle, qui lei
» sera donnée par leur Seigneur et Maître Jésus-Christ.
C'est ainsi que la foi chrétienne , même dans les îles loi)
taines où elle n'a pénétré que depuis peu de temps , tei
aussitôt à se propager et devient agissante par la charité!
^ ^^''""'f DEHAULt.
Imprimerie de Sellicce , rue des Jeûneurs, c. i/J-
TO.^IE I
iV' l^.
7 DECEMBRE 1831.
LE SEMEUR
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique 5 Philosophique et Littéraire,
h
PARAISSAI^T TOLS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Maith. XIII. 38.
n s'abonne à Paris, au bureau du journal, nie Mirtel.n" ii.et chez tous les Libraires et Directeurs de poste.— Prix: i5 fr. pour l'année
. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année, i fr. pour G mois, et 5o c. pour trois mois.
lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affranchis.
FELIX IMEFF.
elui dont nous venons entretenir nos lecteurs avait placé
oire ailleurs que la généralité des hommes ; ce n'était
l'eus cju'ri attendait sa récompense : il ne savait pas ai-
les intérêts d'un jour à l'objet immortel de sa soUici-
. Son nom ne brdla pas dans les camps , à la tribune
ans les académies ; il ne prodigua pas son éloquence
int les grands de la terre. Homme simple et rempli
e ardente charité , sa vie ne fut consacrée qu'au prltre
nontagnes; il porta l'Evangile sur les rochers et dans
gion des neiges j il répandit l'instruction dans les cha-
:t les chaumières,
ns remonter à des circonstances inutiles à rapporter,
dirons que Félix Neff passa son enfance, avec sa mère,
un village près de Genève( 1 ). Après avoir reçu quelques
is de latin du pasteur de la paroisse, il étudia seul la
nique, l'histoire et la géogi'aphie. La lecture de Plu-
ue lui inspira l'amour des grandes actions qu'il conserva
lurs. J.-J. Rousseau, avec lequel il eiit beaucoup de
lort pour la manière vive et originale de sentir , sans
ndant partager ses erreurs , était encore un de ses au-
5 de prédilection. Placé comme apprenti chez un jardi -
•fleuriste, il fit, à seize ans, un petit traité sur les ai--
et la culture qui leur est propre, déjà remarquable
l'ordre, la précision et l'esprit d'observation. Des épreu-
,'obligèrent à s'enrôler à dix-sept ans dan» la garnison
jenèvej à dix-neuf ans il était sergent d'artille-
Les exercices de cette arme ne contribuèrent pas
is que les travaux de la campagne à endurcir son corps
le préparer pour des fatigues plus utiles. Pendant ces
ies qui sembleraient pe ducs, il acquit des connaissances
- lesquelles le temps et les moyens lui avaient manqué,
ocation le conduisit à apprendre les mathématiques, et
Les traits de cette biographie sont presque tous empruntés à une
Te sur Félix Neff, qui vient de paraître. (Cbe» J.-J. Ri-ler , rue de
loire , n° 6. Pri\ : 1 fr. a5 c. ) Nom nous félicitons d'avoir pu y ajou-
aelques détails tirés de plusieurs feniUes da journal de Neff, qui nous
t«e«m<BDDiqH^.
son goût, les sciences naturelles. Une mémoire et une in-
telligence rares lui rendaient l'étude facile j il travaillait
avec plaisir j sa conversation était Intéressante; il disai
beaucoup , très-bien et en peu de mots.
Vers cc-xe. époque , eut lieu en Neff une crise morale qui
décida de toute sa vie. L'esprit d'analyse et de justesse qui
le caractérisait lui découvrait lefond des actions les plusprô- .
nées, et lui faisait voir les siennes propres dans toute leu
nudité. Forcé de reconnaître que ses meilleures œuvres
n'avaient pour cause et pour but que le moi , il se troublait
et son angoisse augmentait eucoie par son incrédulité.
Souvent il faisait à Dieu cette prière : « O mon Dieu! quel
» que tu sols , fais mol connaître ta vérité , daigne te mani-
» fester à mon cœuri s Mais déjà 11 était exaucé : cette soi
de vérité, de réalité, n'était qu'un appel de Celui qui uc
se laisse jamais sans témoignage auprès des hommes. Nef,
se mit à lire la Bible, qu'il reconnut bientôt pour le seuf
livre qui lui peignit le véritable état de son âme. Il crut cel
qu'elle enseigne sur la miséricorde de Dieu , qui a donné
son propre Fils pour sauver les pécheurs. Il devint chré-
tien.
Dès ce moment, Neff résolut de consacrer sa vie à annon-
cer l'Evangile du Sauveur, Chez lui , l'action suivait de
près la pensée, I! se mit à parcourir les villages des envi-
rons de Genève, où il avait beaucoup de relations, lisant et
expliquant la Parole de Dieu dans toutes les maisons. Son
genre simple , ses comparaisons presque toujours tirées des
sujets et des travaux de la campagne , le mettaient à la por-
tée de tous; il répandait le goût de la piété partout oh ii
allait. Plein de zèle, 11 ne s'épaignait pas lui-mêm». On l'a
vu gravir le Jura dans sa partie la plus escarpée , pour visi-
ter un pauvre berger, originaire des vallées du Piémont,
qui manifestait, à travers une écorre épaisse et grossière,
quelques étincelles de vie religieuse. En 1819 ou 1820,1!
visita un prisonnier dans la prlsoB de Lausanne, et eut la
joie de le voir vcdIt à la foi.
NefF se voua entièrement à la carrière d'évangéllstc. Il
en remplit les devoirs, d'abord à Grenoble , puii à Mens,
dans le département de l'Isère , où sa prédication porta
beaucoup de fruits. Ce n'étaient pas soideiueat les péekeurs
106
LE SEMipR.
scandaleux qui éprouvaient le besoin du pardon et de I.i rc-
fjén»' ration ; des honnêtes gens aussi , sentant que, «puisque
» tous ont péclié, tous sont sous l.icondaiii nation »,se conver-
tissaient à Dieu. Le culte ùoniestique s'clablit bientôt dans
les familles , et on organisa même des réunions d'édification
auxquelles les voisins étaient admis. Il s'en forma une de ce
genre chez un homme naguère ivrogne et dissipateur, que
la grâce de Dieu avait coi rigé de ces vices , en changeant
son cœur. Elle fut d'abord peu nombreuse j mais quelques
semaines après, le local ne suffisait plus pour tous ceux qui
désiraient y être admis. Tout s'y passait avec ordre et sim-
plicité. On y chantait les louanges de Dieu; on y lisait
quelque portion de l'Ecriture Sainte; puis un menuisier ou
un tisserand présentaient en patois leursmodestes réflexions,
et la réunion se terminait par une prière faite sans pré-
paration par l'un des assistans.
Neff ne redoutait aucune fatigue; il prêchait plusieui's
fois dans un jour, sans jamais répéter les mêmes discours ;
lorsqu'on l'engageait à ménager sa santé, il répondait qu'il
ne pouvait croiser les bras et se livrer au repos, quand il
voyait tant d'ouvrage et si peu d'ouvriers. Tous ses instans
étaient remplis. En hiver, il allait quelquefois, par des
temps affreux , ayant de la neige jusqu'aux genoux , visiter
ses paroissiens. Si ceux à qui il voulait faire connaître l'E-
vai.'gile ne savaient pas lire, il entreprenait aussitôt la pé-
nible tâche de le leur apprendre, et c'était avec une dou-
ceur et une patience admirables, qu'il leur montrait les
lettres et leur faisait épebn- les syllabes. Ses visites aux ma-
lades étaient très-froquentes. Il leur prodiguait les soins
les plus affectueux; il écoutait patieiument le récit de
leurs maux; il les aidait de ses connaissances en botanique
pour faire les remèdes ordonnés par le médecin , et il allait
même quelquefois chercher les plantes ou arracher les raci-
nes indiquées. ^
En 1823, on offrit à Neff la place de pasteur des Hautes-
Alpes. Sa grande activité le portait à désirer un champ de
travaux aussi étendu et aussi varié que celui de ces monta-
gnes. Il entrevoyait tout ce qu'un chrétien pouvait entre-
prendre dans cette contrée pour l'instruction et pour l'a-
mélioration des mœurs ; aussi la considération du sacrifice
de toutes les commodités de la vie et des efforts sans cesse
renouvelés qu'il faudrait faire pour vaincre l'ignorance ef
surtout les habitudes , ne l'empêchat-elle pas d'accepter ce
poste difficile.
Les églises du Qucias et de Freissinière , qui lui furent
confiées , sont divisées en cinq groupes et séparées par de
grandes distances. Ces distances sont moindres en été, parce
qu'on peut traverser les montagnes; mais en hiver il faut
suivre les vallées, ce qui allonge singulièrement. Sa nou-
velle paroisse avait de quinze à dix-huit lieues de diamètre;
élh; avait environ douze aniiexes, à plusieurs desquelles on
ne pouvait arriver que par des chemins de chèvre. Afin de
n'en négliger aucune, Neff se décida à n'avoir aucune de-
meni-e fixe. Il ne couchait jamais trois jours dans le même
lit, mais se promenait do montigue en montignc pour
vi.sitcr ses paroissiens.
Les vallées sauv.iges des Ilaiitcs-Alpcs ont été peuplées ,
il y a six cents ans , par les disciples du courageux Yaldo ,
qui y cherchèrent une retraite, pour échapper aux persé-
cutions de l'Eglise Romaine. Mais le fanatisme les y pour-
suivit encore : leur simplicité , leur innocence, leur
pauvi-eté, non plus que les glaciers et les piécipices ne les
miient à l'abri de sa rage , et le sang de ces généreux martyrs
al-rosa plus d'une fois les sombres cavernes qui leur servaient
de leinpies. On voit encore les ruines des murs et des foi'ts
qu'ils avaii'ut élevés pour se préserver des surprises de leurs
cnncnns. Massaciés sans miséricorde, 1rs Vaudois fuient
prcfijuo anéantis en l'iauce; la vallée de Freissinière est la
seule oii ils se soient maintenus; encore furent-ils forcé
d'abandonner ;i l'avidité des inquisiteurs la meilleure por
tion des terres qu'ils avaient défrichées, I^es plus fidèle
d'entre eux se retirèrent au pied des glaciers et foiidèren
le village de Dormillousc , à ce qu'il paraît vers le commen
cément du treizième siècle. Ce hameau suspendu au flan
d'un mont, comme l'aire d'un aigle , servit de citadelle ai
résidu de ce malheureux peuple, qui s'y est conservé san
mélange jusqu'à ce jour. Dormillouse a toujours été consi
déré par l'Eglise Romaine comme un levain de réforme
et par les Vaudois du Piémont comme un refuge dans leui
plus grandes détresses. Un auteur catholique l'appelle 1
pstit Genève des Alpes. Quarante familles environ en coni
posent toute la population protestante.
L'œuvre d'un évangéliste dans les Alpes ressemble beau
coup à celle d'un missionnaire chez les sauvages ; car le pe
de civilisation qu'il y trouve est pour lui un immense ob:
tacle. Dans la vallée de Freissinière , la plus arriérée soi
ce rapport, instruction, bâtisse, agriculture , tout était
créer quand Neff y arriva. Beaucoup de maisons n'ont poit
de cheminées et presque pas de fenêtres; la cuisine, foi
étroite, n'est qu'un cloaque obscur. Toute la famille , per
dant les sept mois d'hiver , croupit dans le fumier d'ur
étable, qu'on ne nettoie qu'une fois par an. La nom
riture et les habits soutaussi grossiers et aussi malpropres qu
le logement. On ne cuit du pain qu'une fois l'année ; il e
de seigle pur grossièrement moulu et non tamisé. Ce pai
manque- t-il sur la fin de l'été , on cuit des gâteaux sous .
cendre, comme chez les Orientaux. Si quelqu'un toml
malade, on n'appelle pas le médecin. On ne sait faii
ni bouillon , ni tisane. Neff a vu ces gens donner , dans l'ai
deur de la fièvre , du vin et de l'eau-de-vie I Heureux si ]
souffrant obtient une cruche d'eau près de son grabat ! Li
femmes y sont traitées avec dureté , comme chez tous l(
peuples encore barbares; elles ne s'asseoient presque jamai
elles s'agenouillent ou s'.iccroupissent à la place où elles i
trouvent; elles ne se mettent point à table et ne mangei
point avec les hommes; ceux-ci leur donnent , par-dessi
l'épaule , sans se retourner , quelques pièces de pain et d
pitance, qu'elles reçoivent en baisant la main et faisant i
révérence. Dans la partie de la vallée dite L.i Combe , l'hi
rizon est si borné qu'on n'y voit pas le soleil pendant si
mois. Les habitans de ce hameau étaient si sauvages à l'ai
rivée de Neff, qu'à la vue d'un étranger, fut-ce un paysan
ils se cachaient dans leurs chaumières ; les jeunes gens sur
tout étaient inabordables. Avec tout cela, ce peuple parlici
pait à la corruption générale , autant que ses moyens le h
permettaient: le jeu , la danse, les juremens les pins gros
siers, les procès, les querelles, l'ivrognerie s'y rencontraier
comme paitont ailleurs ; les rixes sanglantes y étaient trè;
fréquentes La piété éclairée avait disparu; le repos , ph
funeste que la persécution , avait amené un grand relâche
ment.
Ce qui manquait surtout, c'était l'instruction; la lor
gueurdc' liivers aurait permis à ces montagnards d'y cor
sacrer beaucoup de temps; mais leur extrême pauvreté leu
en ôtait les moyens. Les rochers qu'ils habitent sont si ari
des et le climat est si durj que, malgré l'extrême simplicit
de leurs mœurs, on compi-end à peine comment ils peuvcn
subsister, Quelquesmisérables champs, suspendus aux bord
des précipices, couverts de blocs de granit, encombre
ch que année davantage par les ravins et les avalanches , e
ou le seigle ne mûrit pas toujours ; quelques prairies cou
vertes de neige, souvent pendant huit mois , et où la fau
peut à peine jouer entre les monceaux de pierres ; de mai
gros pâturages , que les brebis partagent avec les chamois
composent toutes leurs pro;^u-iétés , dont le revenu suffit
peine pour payer les impôts qui , par la négligence des ré
LE SEMEUR.
107
artiteurs , n'ont point été propoitionnos à riiifci'lililc tlu
)l et <!ii cliiii:it.
NcFf])rit cette vallco en affection, et ressentit nn désir
l'dcnt d'être pour ce pauvre peuple un nouvel Oherlin.
,es maîtres d'école qu'il y trouva savaient à peuic lire j on
;ur donnait , au nom de tous les habitans , un louis pour
inq ou six mois. Nefif , après avoir , pendant le premier
ivcr , donné lui-même des leçons à tous ceux qui , tant
ratidsqae petits , voulurent en recevoir, fit venir, ran:iée
livante, des maîtres plus instruits, qu'il plaça à La Combe,
Doiinillousc et à Trièvc , et il persuada aux paysans de
;ur accorder un salaire un peu plus élevé. C'était quelque
hose que d'avoir des régcns ; mais il fallait \in local dans
liaque hameau , surtout à Dormillousc , où les élèves se
•cuvaient en plus grand nombie. Jusque là on avait tenu
is écoles dans d'humides et obscures établcs , où les éco-
ers, enfoncés dans le fumier , sans cesse interrompus par
; babil des gens et le bêlement des bestiaux , étaient obli-
és de défendre leurs cahiers contre les poules et les chè-
res qui sautaient sur les tables et coiitreles gouttes d'une eau
oussequi distillait delà toiture. Neff proposa de construire
Dormillousc une salle dans une espèce de grange , qui
tait un bâtiment comniuu, et son projet étant adopté, il
iiit lui-même la main à l'œuvre avec les plus adroits. Cha-
[ue maison fournit un homme et un âne pour porter les
aatériaux j car dans ces contrées on n'a jamais vu de voi-
ure, et U^serait impossible de s'en servir. Dans une semaine,
i chambre fut maçonnée et plafonnée.
L'amélioration des mœurs de ces pauvres montagnards
le larda pas à être remarquée de leurs voisins. Leur assi-
luité aux services publies et particuliers, leur empresse-
lient à se procurer des recueils de sermons pour les lire
ntre eux les dimanches où ie pasteur ne pouvait se rendre
lans leurs villages, montraient certainement de bonnes dis-
lOsitions.Ce n'était cependant pas encore là la vie sj)irituel-
e. Cène fut qu'enavril i8a3|queNeffvit un réveil leligieux
éritable se manifester dans plusieurs endroits , entre au-
res dans ie pauvre hameau de Minsa?. Les impressions sé-
ieuscs qu'il y remarqua se propagèrent dans tous les villa-
;es de la vallée avec une rapidité qu^oii ne peut expliquer
[u'en attribuant toute cette œuvre à l'Eternel. Partout on
)araissait sentir l'horreur du péché , la nécessité de la re-
jentance et le besoin de la grâce de Jésus-Christ. Frappé ,
;tonné de ce réveil subit, Netf lui-même avait peine à se
econnaitre. « Les rochers, les glaciers même, tout me
> semblait animé , écrivait-il, et m'offrait un aspect riant.
> Ce pays sauvage me devint agréable et cher , du moment
> qu'il fut habité par des frèies, » 11 profita de ces disposi-
,ions pour établi;- à Freissinière une société biblique. Le co-
mité fut composé de dix habitans des divers hameaux , et
1 prit soin de pourvoir de Bibles les familles qui eu man-
[juaient : on leur donna la faculté de les payer à divers ter-
mes, portés , pour les plu; pauvres , à deux ou trois ans.
Au milieu de ses prédications , de ses visites et de travaux
de toute espèce, Neff trouvait encore le temps de s'occuper
des affaires teniporelics de ses paroissiens. A Dormillouse ,
on n'avait pas l'usage d'arroser les prairies; on le« voyait
souvent arides et couvertes de sauterelles. Déjà l'année ^nc-
cédcute, Neft avait dit, eu montrant la rivière :« Vous
« Élites de celte eau comme de celle du salut : Dieu vous
u envoie l'une et l'autre en abondance , et vos prairies ,
« comme vos cœurs , languissent dans la sécheresse. » Cette
année, la neige ayant manqué , et la terre étant déjà des-
séchée au printemps, il proposa d'ouvrir des canaux d'ar-
rosacc. Il apprit alors qu'autrefois il yen avait eu; que le
manque de soins les avait mis hors de service ; que
plusieurs propriétaires s'opposaient à ce qu'on les rétablit ;
euin que comblés, par les ravins et les avalanches, il y aurait
trop d'ouvrage à les refaire. « D'ailleurs, ajoutait-on,
« l'eau serait pour les plus forts et les plus ingambes, les
« autre: n'en auraient jamais leur part. » Neff leva ce diT-
nier obstacle eu uonuuant un commissaire pour la distri-
bution des eaux; puis il demanda aux propriétaires inté-
ressés s'ils voudraient s'opposera une chose si éminemment
utile; ils n'osèrent rien objecter etseréscrvèreutseulepient
de travailler eux-mêmes dans la partie qui traversait
leurs propriétés. Tout étant concilié , il les prévint que dès
le lendcm liu on mettrait la main à l'œuvre, et lui-mèini;
alla aussitôt visiier les anciennes traces des canaux et sougi-r
à ce que l'on pourrait faire. A la pointe du jour, il réveilla
ses travailleurs, qui n'étaient pas accoutumés à aller aussi
nijtin à l'ouvrage pour la chose publique. «Nous nous reii-
« dîmes, » dit-il dans le journal qu'il a laissé, «sur les traces
« à peine reconnaissabics du grand canal. Il y eu a pour
« trois jours , disaient les uns ; pour six , disaient les autres.
« Pas autant, leur répondis-je ; et divisant aussitôt mes
« hommes par escouades , avec un piqueur , je les repartis
« sur une certaine étendue, donnant à chacun la tâche
« dont je le jugeai capable. A dix heures, on voulait s'en
« aller pour le déjeuner ; je m'y opposai etje le fis apporter
« pour moi comme pour les autres. On continua le travail ;
« dans quelques endroits il fallait élever des digues de huit
« piedsde haut; dans d'autres, creuser à plus d'une toise au
« travers des lits rocailleux de trois ou quatre torrens fort
« rapides. J'avais quarante hommes en cinq ou six pelotons ;
« j'allais de l'un à l'autre, dirigeant tout et les excitant au
« travail ; et à quatre heures après midi l'eau airivail à la
« prairie aux cris de joie de tous les assistans, dont les plus
« vieux n'avaient jamais vu ce canal eu usage. »
Lesjourssuivans, encore à la demande de Neff on creusa un
long canal dans le travers de la montagne, pour alimenter
les trois fontaines du village; il fallut pour cela miner et
faire sauter des rochers granitiques, et construire des
aqueducs très-profonds.
La pomme de terre est la principale nourriture des
habitans de ces montagnes; mais ou la cultivait si mal qu'il
fallait en couvrir le pays pour en avoir suffisamment. Ne
pouvant les fiiire renoncer à leur routine, Neff se mit à par-
courir la vallée pendant plusieurs jours, allantd'unchampà
l'autre et ôtant lesoutils des mains des ouvriers pour planter
lui-même â sa façon. C'était beaucoup qu'on le laissât faire;
ces pauvres gens croyaient leur terrain perdu, en voyant
mettre les pommes de terre à une distance six ou sept fois
plus prande qu'ils n'avaient accoutumé, et dès que le pasteur
était parti , chacun plantait à la vieille mode. L'exemple
étant le seul moyen de réussir au milieu des paysans, Neff
cultiva des pommes de terre dans un jardin qu! était à sa
disposition , et quand, au moment de la récolte, ils virent,
au lieu du mince résultat qu'ils attendaient, jusqu'à soixante-
dix tubercules à une seule plante, ils le prièrent tous de
leur enseigner sa méthode.
Au mois de novembre de la même année , Neff ouvrit
une école, qu'il dirigea lui-mêma, pour les jeunes gens les
plus iuteliigens et les mieux disposés, ceux surtout qui se
destinaient à l'état d'instituteurs ou qui l'exerçaient déjà.
Comme an printemps chacun devait retourner à ses occu-
pations, il leur donna de quatorze à quinze heures de leçons
par jour. La lecture, l'écriture et l'arithmétique prenaient
une grande partie du temps ; la géographie et le chant sacré
servaient de récréation. Neff enseigna même aux plus avan-
cés un peu de physique et de géométrie, dont jusqu'alors
ils avaient ignoré même les noms. Il dut employer les
moyens les plus simples pour être compris : une boule en
buis, traversée par un axe, sur laquelle il avait tracé les
principaux cercles, quelques pommes de terre, la chandelle
et souvent les tètes de ses écoliers lui servaient à leur rendre
108
LE SEMEUR.
sensibles le mouvement de la terre et celui des corps cé-
lestes. En leur montiant la carte, objet tout nouveau pour
eux, il les entretenait de l'bistoirc et de l'état religieux de
chaque peuple, et il excita ainsi en eu\ un grand intérêt
pour l'œuvre des missions parmi les païens. Dès l'hiver sui-
vant, douze de ces jeunes gens furent en activité comme
maîtres d'école.
L'àpreté du climat des Hautes-Alpes, des courses couli-
nuclles et des privations de toute cspèi;e ne parurent pas
Influer beaucoup sur la santé de Nef!' pendant les tjois pre-
miers liivers de son st'jour chez les Vaudois. Mais dans l'été
de 1826, il éprouva un grand affaiblissement d'estomac,
causé probablement par l'usage d'allmens grossiers, par une
extrême irrégularité de régime, peut-être aussi, et celte
opinion était la sienne, par la malpropreté des ustensdcs de
cuivre dont on se sert dans ces contrées. Une foulure au ge-
nou, contractée en traversant les débris d'une énorme ava-
lanche, faillit arrêter tout-à-fait ses travaux. Il les poursuivit
cependant encore quelque temps 5 mais il dût eufiu céder
aux instances de ses amis, qui jugeaient mieux son état que
lui-même, et il partit pour Genève où il arriva très-souffiaut.
Il y écrivit plusieurs méditations religieuses, qui ont été
imprimées à un grand nombre d'e\-eniplaires et qu'on ne
peut lire sans en retirer une vraie édification. Après beau-
coup d'essais infructueux, on lui ordonna les eaux de Plom-
bières et, margré sa faiblesse, il s'y rendit. Il y prêcha plu-
sieurs fois, et ses prédications furent fort suivies. Il retourna
à Genève sans avoir éprouvé de soulagement. L'histoire de
ses souffrances toujours croissantes serait aussi instructive
que celle de sa vie active. Au commencement d'avril 1829,
il ne fut plus permis de douter de sa fin prochaine. La foi,
qui lui avait inspiré le dévouement, lui donna la patiente et
la joie chrétienne sur son lit de douleur. Chaque souffle
qui s'échappait desa poitrine haletante semblait accompagné
d'une prière. Dans les dernières heures de son existence
terrestre, il semblait qu'on vit errer sur sa bouche son âme
impatiente de l'éternité. Il y entra le 12 avril. 11 n'était âgé
que de trente-et-un ans.
Peu de jours avant sa mort, il reçut de ses amis des Ilau-
les-Ali;es une lettre qui vaut sans doute une oraison f nièbre;
« C'est nous, lui écrivaient-ils, qui sommes la cause de votre
» longue maladie. Si nous avions été plus prompts à vous
» écouter, vous n'auriez pas eu besoin de tant vous fetiguer
» dans les neiges, ni d'épuiser votre poitrine et toutes les
)> forces de votre corps. Oh I que de peine il vous a fallu
» pour nous faire comprendre quelque chose j vous vous
» êtes oublié vous-même, comme notre bon Sauveur pour
» nous autres... Cher pasteur, sensibles à l'affection que
» vous nous avez toujours témoignée, nous voudilons tous,
M du fond du cœur, vous être utiles en quelque chose....
» Nous pouvons dire, en sincérité, que si notre sang vous
» était utile, nous le donnerions, et nous ne ferions pas plus
» pour vous que vous n'avez fait pour nous... Que le Sei-
» gneur vous bénisse et vous donne la patience dans ces
1) longs momens d'épreuve; qu'il vous comble de mille
» bénédictions d'en haut et vous récompense de tant de
» peines que vous avez prises pour nous! Votre récom-
» pense est dans le ciel : une coaronne immortelle vous
» attend... Nous finissons en nous recommandant à vos
» prières; nous, quoi([ue faibles, ne vous oublions pas dans
» les nôtres. Toutes les familles, sniis exception, depuis la
» cîme de Romans jusqu'au pied des Influs, vous saluentj
» vous verrez les noms de quelques-uns sur cette lettre.
» Nous sommes vos faibles, mais tout dévoués frères. »
« Celui qui a fait pousser trois brins d'herbe là où il n'en
» venait que deux auparavant, a bien mérité de sa patrie»,
disait Swift. Que dirons-nous donc de celui qui a fait pro-
duire à des cœurs d'hommes des fruits bien autreiiient
précieux que ceux qu'on peut arracher à un sol aride?
Rien autre que ce que Ncff eut dit de lui-même, et que
saint Paul avait dit avant lui : Gloire à Dieu ! car « celui
» qui plante n'est rien ni celui qui arrose; mais c'est Dieu
» qui donne l'accroissement. » (i Cor. III, ■j.) Sans doute le
chrétien est seul capable de se dévouer, comme Neff l'a fait,
loin de la vue du monde, aux intérêts présens et éternels de
quelques centaines d'hommes grossiers et à demi-barbares;
mais c'est Dieu qui fait le chrétien, et qui opère en lui la
volonté et l'exécution.
LE CARACTERE CHRETIEN.
IV Article. — Principes qui tendent à le former.
Dans un premier article, nous avons cherché à esquisser
les principaux traits du caractère chrétien; nous nous pro-
posons dans celui-ci de l'expliquer par les principes mêmes
qui tendent à le former. Ce sujet est tout ausii import;.nt
que celui que nous avons traité précédemment ; puisque s'il
est nécessaire de connaître les résultats positifs auxquels con-
duit le Christianisme , il ne l'est pas moins de savoir quels
sont les ressorts qu'il fait mouvoir , pour accomplir son
œuvre.
Disons d'abord que c'est moins par des théories que par
des faits, que l'Evangile opère la régénération murale de
l'homme. En générai on peut dire que les théories ont fai-
blement contribué jusqu'ici à l'amélioiation des mœurs et
au viai Ijonheur de l'humunité. Elles demeurent d'ordi-
naire dans l'esprit, sans descendic dans la conscience, et l'on
a vu plus d'un exemple d'hommes intellectuellement lort
éclairés et moralement très-corrompus. Et pourquoi? C'est
que déterminer la raison à admettre en théorie certaines no-
tions plus ou moins vraies, ou imprimer une direction nou-
velle à la volonté, sont deux choses fort différentes. L'homme
consent assez volontiers à grossir le trésor de ses idées, ou
même à échanger ses opinions contre des opinions qui lui
paraissent meilleures; pour faire cet échange, il ne faut pas
un effort considérable. Mais ne lui demandez pas le sacri-
fice d'une seule des idoles de son cœur ; car si vous n'avez
rien à lui offrir pour la remplacer, ou si les motifs que vous
lui proposez pour le porter à s'affranchir de ses passions, ne
sont pas plus puissans que l'intérêt même qui le retient dans
leur dépendance , c'est en vain que vous ferez appel à sa
raison ; il préférera vous donner sa vie, que de vous aban-
donner ce qu'il aime autant que la vie.
Que de gens que leur conscience a convaincus, qu'en se
livrant à tel ou tel désordre ou en caressant tel ou tel pen-
chant criminel, ils se rendent coupables, extrêmement
coupables, et qui cependant niaiiquenl de la force morale
né essaire pour rompre avec le mal et pour obéir à leur
conviction? Que de gens qui ont assez de lumières pour être
persuadés qn'd est de leur plus pressant devoir de renon-
cer à leur orgueil , de mettre un frein à leur ambition , de
devenir tempérans, de maîtriser des passions qui les dégra-
dent, mais qui, semblables à des esclaves accablés sous la pe-
santeur de leurs chaînes, n'ont pas le courage de les briser,
et demeurent dans la servitude? Il n'est besoin que de s'être
étudié tant soit peu soi-même, pour savoir que l'obéissance
ne suit pas toujours le commandement, et qu'être éckiré
sur le devoir ce n'est pas encore le remplir. Que faut-il done
penser de celte maxime favorite de beaucoup de gens , que
l'homme ne commet le péché que par ignorance , et qu'il
fait le bien du moment qu'il le connaît, sinon qu'elle est,
parmi les opinions erronées , l'une des plus légères et des
plus formellement contredites par l'expérience; l'accueillir,
c'est admetlre que des principes seuls sont capables de
changer le cœur de l'homme, et que la volonté humaine
qui est corrompue ou tout au moins affaiblie , comme pres-
que chacun en convient, est assez forte pour i^e vaincre elle-
même et se redresser, ce qui revient à dire que l'homme
est tout à la fois fort et faible, vertueux et vicieux, maître
et esclave.
L'homme est bon ou il est mauvais , mais il ne saurait
LE SKMEIR.
109
(?tie l'uA et l'autre à la fois. Ses facultés intellectuelles et
morales sont si intimement et si indissolublement unies,
qu'en atteignant l'une d'entre elles le mal doit nécessaire-
ment avoir vicié losautres; car en lui, pensées, volontés, affec-
tions, imagination , seiisilMlité, tout e^t lié et vient conver-
ger à l'unité du moi. Si l'on admet que l'homme est cor-
rompu, à quelque degré que ce soit , comment se repré-
senter que cette corruption s'est réfugiée dans un coin de
son âme où elle a borné ses ravages, et qu'elle a respecté et
laissé intact le reste de son être moral? Comme aussi, si
l'homme est naturellement bon , comment croire que le
bien ne se trouve que dans une partie de lui-même et non
pas dans l'autre, dans son intelligence, par exemple, et non
pas dans sa faculté d'aimer, dans sa faculté d'aimer, et non
pas dans SJ faculté de vouloir? Il est é\ideut, selon nous ,
que le bien est partout ou qu'il n'est nulle part ; mais l'on
ne peut s'inscrire en faux contre la corruption morale
de l'homme , sans fermer les yeux à l'évidence j donc c'est
le mal qui est partout et le bien nulle part.
Qu'on nous comprenne bien toutefois , nous ne nions pas
que riiomme ne soit susceptible d'idées grandes , de senti-
niens généreux , d'actions louables ; pour mettre eu doute
ces faits , il faudrait récuser le témoign^ige de l'b.istoire , et
nous prions qu'on n'oublie pas que nous sommes ici dans la
question de l'orjrc moral et non pas dans celle de l'orJrc
social. Nous parlons du bien tel que la loi divine le com-
mande, tel que la sainteté immuable de Dieu et son éter-
nelle justice l'exigent , du bien pur de tout alliage , de 'a
vertu pratiquée sans orgueil ,' de l'obéissance rendue par
-amour pour Dieu, de l'action morale rapportée à la gloire
du Créateur, qui est le principe et qui doit être la fin de
toutes les existences, de la vie, en un mot, consacrée au
service du Dieu qui a tout donné à l'homme et sans lequel
l'homme ne serait pas cl ne posséderait rien. De cette vertu,
la seule réelle et qui mérite ce nom aux yeux de Dieu, nous
soutenons, avec l'Ecriture, que l'homme n'en est plus ca-
pable; et il n'en est plus capable , parce qu'il s'aime lui-
même plus que D.eu et que Vamour des créatures est
venu usurper dans son âme la jjlacequi était due au Créateur.
Par cet attachement aux choses sensibles, par ce culte delà
vanité , il a rompu les relations qui existaient primitive-
ment entre lui et Dieu, il s'est privé de la vie divine; il n'a
plus obéi , parce qu'il n'a plus été inspiré par l'amour.
A-Ussi long-temps que vous ne l'aurez pas guéi'i de cette
maladie profonde, invétérée, qui a tari chez lui les sources
de la vie, les lemèdes extérieurs que vous cmployerez
pour le rendre moral , ne seront que d'inutiles palliatifs ,
sans effets durables. Pour améliorer l'homme, commencez
par changer son cœur. Or, pour qu'il puisse triompher du
principe de corruption qui est en lui et qui , se mêlant à
tout ce qu'il fait, à tout ce qu'il dit , à tout ce qu'il pense,
a tout ce qu'il sent, le constitue coupable devant la justice
divine et le rend incapable du souverain bonheor , il
faut qu'une puissa:ice supérieure à sa foice , qui n'est que
faililesse, vienne l'arracher à son esclavage , le rende à la
liberté, purifie ses affections , réforme son caractère, régé-
nère tout son être. Voilà l'o^avie que se propose le Chris-
tianisme, et cette œuvre il l'accomplit par un fait historique
hors de l'homme, la redemj:tion, et par un fait moral dmis
l'homme, la nouvelle naissance ou la régénération.
L'Evangile publie un fait inouï dans les annales de l'hu-
manité et même dans celles de la création, un fait qui, non
seulement confond les pensées de l'homme , mais qui ab-
sorbe les plus hautes conceptions des anges , c'est la mort
expiatoire du Fils de Dieu; abîme de justice et d'amour ,
où l'innocent paie pour les coupables, où le juge devient
Sauveur, oà le Créateur prend la place des créatures , où
Dieu se sacrifie pour les hommes! Mais en se sacrifiant pour
tux, il a montré tout à la fois combien il les aimait et com-
bien la sainteté et l'inviolabilité de sa loi lui étaient chères;
il a déployé sa miséricorde et fait éclater sa justice; il a
exécuté la menace prononcée contre le péché et il a épargné
les pécheurs; il a châtié en pardonnant et pardonné en
châtiant; son éternelle justice a été solennellement vengée
et soa amour pour ses créatures a été mis pour toujours
à l'abri du reproche de faiblesse et de lâche condescendance;
i) a glorifié dans la croix celles de ses perfections qu'il im-
portait le i)lus à l'homme de connaître , et maintenant la
sainteté et l'amour, la justice it la miséricorde, rapproche'cs
et i'éuni< s par l'ccuvre du Rédempteur proclament à la face
d(! la création tout entière, d'une part, que Dieu ne tient
pas le coupable pour innocent et que hors de Christ sa jus-
tice atteint infailliblement les coupables, de l'autre, c^u'il
est prêt à accueillir .avec amour et .à sauver les .Ames acca-
blées sous le poids de leurs transgressions et qui soupirent
après le pardon et la délivrance.
Embrassez cette bonne nouvelle de grâce; croyez à la ré-
demption, non comme à tout autre fait historique, mais en
vous eu faisant l'application à vous-même, et en vous consi-
dérant comme y éUuit le premier intéressé; acceptez pour
votre propre âme les résultats magnifiques de la mort du
Sauveur, c'est-à-dire recevez le pardon qui en est la consé-
quence, goûtez la paix qui en découle, participez à la récon-
ciliation qu'elle^accomplit et, quand vous aurez trouvé dms
la foi .T ce mystère d'amour la réponse à tous les doutes de
votre esprit, la satisfaction de tous les besoins de votre cœur,
la fin de toutes les angoisses de votre conscience, vous nous
direz vous-même ce qui se passe dans une âme d'homme qui
CI oit à la Rédemption, et nous n'aurons plus besoin de vous
en instruire, La rédemption par la mort du Christ aura pro-
duit son effet en vous : vous serez un homme noiweau. '
Représentez-vous, en effet, ce que doit éprouver un homme
sérieux qui se place , avec sa conscience , en présence de la
croix du Rédempteur du monde. Comprenez- vous qu'il
puisse conserver les idées relâchées qu'il s'était foites du pé-
ché, lorsqu'il ne le considérait que comme une conséquence
de la foiblesse de l'homme, ou comme une suite de son état
d'miperfection ? Non, il l'envisagera comme un mal réel,
comme une violation de la loi, comme un outrage envers la
majesté de Dieu , ccmime un objet de réprobation aux yeux
du Saint des saints. La justice divine lui ajiparaîtra sainte,
immuable, inviolable dans ses arrêts. Lacroix lui apprendra
à haïr le mal de la haine que Dieu lui porte, et à aimer la
sainteté de l'amour dont Dieu lui-même , qui est saint par
essence, l'affectionne. Il se sentira humilié à la pensée que
sa icbellion contre son Créateur a eu pour effet de rendre
nécessaire le sacrifice du Saint et du Juste et il sera réjoui
en apprenant que les angoisses du Fils de Dieu sont devenues
le source de sa paix , et l'abaissement du Seigneur des sei-
gneurs, son triomphe et sa gloire. Vous n'avez pas besoin
d'employer auprès de lui beaucoup d'arguniens pour lui
piouver qu'il doit être humble : les humiliations de Jésus-
Christ lui en disent là-dessus plus que tous les motifs de la
morale humaine. Vous pouvez vous épargner la peine de
cherchera le convaincre qu'il doit aimer Dieu : il a dans la
mort de son Sauveur la preuve la plus inouïe de la charité
du Créateur , et le motif le plus puissant à l'aimer de tout
sou cœur et de toutes les forces de son âme. Pour le porter
au renoncement et lui inspirer l'esprit de sacrifice , quelle
éloquence pourriez-vous mettre en œuvre, qui ne soit fai-
ble et ne devienne puérile même, à côté du fait de l'incom-
préhensible dévouement du Sauveur? Pour tuer l'égoïsme
en lui et embraser son âme du feu de la charité, quel moven
pourriez-vous employer, qui put remplacer la vertu de l'a-
mour de Jésus-Christ? Et quand le Fils éternel du Père meurt
pour rendre possible l'exercice de la miséricorde , et par-
donne , en expirant, à ses bourreaux, qui Jsourra croire à
tant de miséricorde et à un pardon acquis à un aussi grand
prix, sans étouffer dans son âme tous les desijsde vengeance,
sans pardonner à ses ennemis, sans les aimer, sans leur rendre
le bien pour le mal?
C'est ainsi que tous les motifs à la sainteté et à la vertu
se trouvent renfermés dans la rédemption et découlent de
la mort de Jésus-Christ. Dans tous les âges , la foi à ce mys-
tère de justice et d'amour a produit des effets moraux
qu'aucune autre doctrine au monde ne saurait revendiquer;
et nous défions qui que ce soit de citer un seul individu ,
depuis l'origiue du Christianisme , qui ait possédé la foi
des chrétiens, et dont la vie et les affections ne soient pas
devenues pures et saintes par l'influence de cette doctrine
de pardon et de vie. , ^^^>!v
En attaquant le mal dans sa racine et eu donnant le coup ^^K
de mort à tous les penchaiis vicieux à la fois, le ■Gtestiav- -^^
li nismc procède d'une manière toute différente {Jfelâ.m«irâte-}v . ^
110
LE SEMEUR.
philosophique. Pour améliorei l'homme , cellc-cis'adressc
a chacun de ses peuchans en particulier et les combat suc-
cessivement, tandis que l'Evangile s'occupe d'abord de pu-
rifier le coeiu- , implante un principe nouveau dans l'âme
et, poura\oir de bons fruits , change la sève de l'arbre.
Sans doute , il ne détruit pas subitement toutes les incli-
uatioiiâ vicieuses, et il ne crée pas instantanément ce ca-
ractère chrétien que nous avons admiré; mais il affaiblit
considéiableraent la force des pcnchans au mal et ne leur
permet plus de leprendre l'empire qu'ils avaient usurpé;
d'ailleurs, en communiquant le principe de la sainteté, qui
est l'amoin- de Dieu , il jette dans l'âme un germe fécond ,
qui tend à un développement toujours plus grand et qui
doit finalement amener la restauration glorieuse de l'imjge
de Dieu dans l'homme.
Ajoutons que l'impression produite sur le caractère du
chrétien par la foi au Rédempteur est rendue profonde et
durable par l'action de l'Esprit de Dieu. Le mal est si invé-
téré dans l'homme qu'il ne cède qu'à l'influence de cet agent
régénérateur. Il le faut pour élever l'homme au-dessus de
lui-même et pour le rendre capable de triompher dune
nature corrompue. Cet Esprit de grâce accompagne la lec-
ture de la Parole de Dieu , répond à la prière , ouvre le
cœur aux doctrines du salut, les y fait pénétrer avec effi-
cace, en conserve et en fortifie l'impression, agueriit l'âme
dans SCS luttes contre les tentations, imprime en elle les traits
du caractère moral de Dieu, et accomplit l'œuvre de sa ré-
génération.
L'àmc, ainsi impressionnée par le sentiment de l'amour
divin , obéit par reconnaissance et se sanctifie pour plaire à
Dieu. La loi morale lui devient chère ; elle peut l'accomplir,
parce qu'elle en a le désir et parce que Dieu lui en donne
la force. La vie de Jésus-Christ, qui est le modèle sans tache
de toute perfection, devient l'objet de sou étude attentive.
Elle y trouve des directions pour tous les cas possibles, et
c'est à l'école de ce divin maître qu'elle apprend à faire
l'application des principes qu'elle a puisés au pied de la
croix. Le chrétien reconnaît les droits de Dieu sur lui, la
justice de ses ordonnances, l'i inviolabilité de sa loi. Il sait
qu'à la pratique de ses commandemens est attaché le bon-
heur et qu'il est de son intérêt le mieux eiitcnilu de s'y
conformer; il est convaincu que la félicité du ciel est insc-
paiablede la r.'-génération complète de son être et que sans
la sanctification personne ne verra le Seigneur; il sent que
les bienfaits de Dieu dat;s la nature et dans la Providence et
ses dons dans la grâce l'obligent à un amour sans bornes,
à une soumission entière, à une confiance illimitée, à une
obéissance parfaite. Mais tous ces motifs viennent se con-
fondre pour lui dans ce grand motif, qui donne à tous les
autres un aiguillon puissant : Dieu m'a aimé, lorsque je ne
l'aimais pas ; je ne m'appartiens donc plus à moi-même,
mais au Sauveur, qui est mort et ressuscité pour mon éter-
nelle rédemption.
Eu nous résumant, nous trouvons que le grand principe
ele la vie chrétienne est l'amour de Dieu, que cet amour est
le plus puissant motif à la sainteté, que la rédemption opé
rée par Jésus-Christ est le seul moyen de l'allumer dans
l'âme, et que ce n'est que dans la foi à l'Evangile que
l'homme peut puiser les forces dont il a besoin pour com"
battre avec succès le penchant qui le porte au mal, et pour
létiblir dans son âme l'image de Dieu effacée par le péché.
Dans un prochain et dernier article, nous considérerons
le viai type du caractère chrétien dans la vie de Jésns-
Clui-l. qui est le modèle accompli de toute perfection.
VOYAGES.
OYA'it DE WM, 2WICK ET SCBILL PARMI LES TRIBUS DE
KAl.rJOVKS DU GOUVERNEMENT d'aSTRACAN.
DEUXIÈME ET DERNIER ARTICLE.
I! <st à regretter que ces steppes, qui paraissent si riches
eu lIiJcIs iiitt.'iessans pour le naturaliste, soient si rarement
\itlté« par les Européens; mais ce voyage présente des
^ ftii îilli-s auxquelles l'hospitalité asiatique ne peut remé-
dier. Dans ces déserts où , pendant des journées entières ,
on ne trouve ni une habitation ni une goutte d'eau, et où
les tribus de bergers changent fréquemment de résidence ,
le voyageur est sans cesse en danger de périr, s'il ne s'est
pas pourvu d'un guide expérimenté. Les marchands de bes-
tiaux et les colporteurs russes, à qui l'amour du gain fait
mépriser les dangers, les fatigues et les besoins de tous
genres , se hasardent seuls à y pénétrer.
Il est d'autres obstacles et d'autres périls qui ne tiennent
pas uniquement à la nature du pays. Les différens clans
sont souvent en guerre les uns avec les autres. Des haines
héréditaires donnent lieuà des combats continuels et, comme
aux jours des patriarches , les puits sont une occasion de
disputes toujours renaissantes dans ces arides déserts. C'est
presque toujours de ces puits que les lieux dans lesquels ils
sont placés tirent leurs uoms. La l''alléc des Vers, par
exemple , est ainsi nommée parce que l'eau du puits qui
s'y trouve est pleine de vers; le Chargaihn Chuduk , ou
la 7''onto/«(:;f/eP/«n'empruntepassonnom d'arbres de cette
espèce croissant dans le voisinage, car on n'eu trouve
pas à une grande distance ; elle le doit à ce que ce puits a
autrefois été entouré de planches de pin. L'eau de ces puits
est souvent amère, et même quelquefois si mauvaise qu'on
ne peut la boire. Durant une de leurs haltes , les Tartares
qui accompagnaient nos voyageurs , fatigués des discussions
interminables qu'il leur fallait avoir avec les Russes elles
Ralniouks sur l'usage d'un puits, en creusèrent un nou-
veau. Ils trouvèrent à environ dix- huit pieds de profondeur,
trois souices d'eau douce qui remplirent bientôt le puits a
cinq ou six pieds de hauteur. Leur joie fut d'autant plus
grande que l'eau de l'ancien puits était devenue amcre.
lout le monde vint à celui qu'ils avaient cîeusé, et l'on re-
cherchait l'amitié de leurs gens pour obtenir un peu d'eau.
Mais leur triomphe ue fut que de courte durée; car au bout
de peu de jours , l'eau du nouveau puits fut encore plus
amère que celle de l'ancien. Ces deux puits furent appelés
par les Kalmouks , en l'honneur des deux voyageurs ,
Neineseh Chuduk (les puits allemands) , et ce nom se con-
servera probablement pendant des générations, en souve-
nir de leur visite.
Nous étonnerons-nous après cela de voir que dix-sept
cents ans après la mort de Jacob, dont le nom et la mémoire
étaient en si grande vénération parmi ceux qui s'honoraient
de descendre de lui , on se souvint encore dans tout le pays
que c'était ce patriarche qui avait fait creuser le puits qui
se trouvait auprès de Sichar , et que la Samaritaine le dési-
gnât sous son nom, dans sou entretien avec le Sauveur:
(i Notre père Jacob, lui dit-elle, nous a donné ce puits. »
Ecoutons la rtiponse qui lui fut faite : «Quiconque boira de
» cette eau aura encore soif; mais celui qui boira de l'eau
» que je lui donnerai n'aura jamais soif; mais l'eau que je
» lui donnerai deviendra en lui une source d'eau qui jail-
1) lira jusqu'à la vie éternelle. » Quand nous lisons ces dis-
putes pour des puits, et le soin jaloux avec lequel ceux qui
les possédaient empêchaient les étrangers d'y puiser de
l'eau, combien nous paraît plus frappante et plus belle la
métaphore par laquelle est si souventexpriméedansnos Saints
Livres, l'offre gratuite et universelle de la miséricorde di-
vine : « Si quelqu'un a soif qu'il vienne à moi (c'est-à-dire à
» ma source), et qu'il boive. Vous tous, qui êtes altérés,
» venez aux eaitx. »
Nos voyageurs arrivèrent au camp du prince Erdeni , qui
était composé d'environ cent tentes dressées dans une,
petite vallée, au centre de laquelle se trouvaient quelques
puits. Au nord de ces puits étaient les tentes royales, c'est-
à-dire celle d'Erdeni lui-même , la salle de justice, et la
tente de la princesse Miugmer, fille du prince; au sud,
étaient les Churulls ( les temples ) , et la demeure du grand-
prétre ou Lama; les tentes des prêtres inférieurs ou Gj-
lons formaient un vaste demi-cercle autour des premières,
et elles étaient elles-mêmes entourées de celles des ministres
et des serviteurs du prince. Les portes de toutes les tentes
étaient tournées vers le principal temple et vers l'intérieur
du demi-cercle.
Nos voyageurs trouvèrent Erdeni dans l'intérieur de sa
tente, assis sur un coussin , à la manière des orientiux. Sa
femme était à sa droite etson jeune fils à sa gauche, dans les
LE SEMEUR.
m
bras de sa tiounicc. Le [)iince était vêtu d'un liablt kal-
mouk (le drap bleu; il avait des paiitaloiis blancs et un
bonnet de velours bordé do martre. Il jouait de la doinbrc,
ou guitare kalmoiikc. La piincesse portait un vêtement
bleu et blanc par dessus un jupon de soie rouge, orné de
fleurs d'or j elle avait siir la tète un bonnet kalmouk, haut
cl carré, en mousseline d'or de Peise ; il était bordé de
martre comme celui de son mari.
MM. Zwitk et Scliill avaient reçu de Pélersbouig des
lettres du ministre des affaires étrangères pour les chefs des
différentes hordes. Erdeni lut deux fois avec beaucoup d'at-
tention celle qu'ils lui présentèrent , et leur demanda en-
suite leurs noms et le but de leur voyage. Il s'informa
aussi avec beaucoup d'hitérèt de ses anciennes connais-
sances , les missionnaires Schmidt, df Pctersboutg, et Loos
de Sarepta. Après qu'on eut pris du thé et du tchigan ,
ou lait de jument aigre, qui est l'aliment le plus recheiché
des riches Torgotes, les voyageurs se retirèi-ent.
Aune seconde visite, ilsélalèrent les présens qu'ils avaient
apportés et qui consistaient en étoffes do Sarepta , en tabac
et en pain d'épice. Son Altesse témoigna en être satisfaite.
Erdeni et sa femme fumèrent sur le cliamp nue portion du
tabac ; ils envoyèrent au Lama la moitié du p:iiu d'épice,
et en distribuèrent une partie à ceux qui étaieut préseus.
Quanta l'objetdeleur voyage, qui était de répandre parmi les
• ujets d'Erdeni les fragmens de la Bible traduits en kalmouk,
le prince répondit poliment , mais en évitant de se pronon-
cer j il allégua la nécessité de consulter le Lama , et tint les
voyageurs en su-pens pendant près d'un mois, sans leur faire
une réponse définitive. A la fin , il leur donna une lettre qui
autorisait ceux de ses sujets qui le désireraient, à recevoir
des livres des étrangers , et il daigna lui-même en accpter
deux exemplaires. Il ne se trouva pas dans tout le camp un
seul individu qu'on put engager à suivre son exemple, ce
qu'on ne peutattribuer qu'à l'influence des Gilons. 11 paraît
qu'ils étaient parvenus à persuader aux Kalmouks qu'en ac-
ceptant ces livres, ils mettraient eu péril, non-seulement
leur religion , mais encore leur indcpendaine; que les Pvus-
ses les forceraient à iabourer la terre , leur feraient payer
des taxes et les enrôleraient comme les Cosaques Nous n'a-
vons pas besoin de faire sentir toute l'absurdité de ces rap-
ports ; ces bons Allemands n'avaient , comme nous l'avons
dej!i dit , d'autre but que de répandre les Saintes-Ecritures,
et bien loin d'être des émissaires du gouvernement ou de
l'Eglise russe , ils avaient eux-mêmes étéles victimes de l'in-
tolérance de cette Eglise qui avaitmis obstacle à la continua-
lionjde leurs travaux. Cette opinion se répandit néanmoins
dans la plupart des hordes qu'ils visitèrent et d n'est pas
étonnant que, se faisant d'avance une idée aussi fausse du
christianisme qu'on cliercliait à leur faire connaître, ces
peuples s'attachassent plus foi tement encoreà leur ancienne
i"eIigion, qu'ils regardaient comme la garantie de leur indé-
pendance.
Pour donnera nos lecteurs une idée de ce qu'est cette reli-
lion ou cette nom'm , comme ils l'appellint, qui leur est si
cbère, nous dirons seulement que la science des prêtres se
borne à lire des prières et des livres sacrés dans la langue
duThibetque très-peu d'entre eux comprennent, et que
c'est par une machine que s'accomplissent leurs actes de
dévotion. Nos lecteurs ont sûrement entendu parler des
moulins à prières des aveugles sectateurs du (irand-L:inia.
Voici la doscriptiort qu'en donnent nos voyageurs :
« Le Kurdu ou machine à prières , se compose de cvlin-
dres en bois de différentes grandeurs , creux et remplis do
manuscrits en Tangout. Ils sont ornés de raies rougos et
<le caractères sanscrits dorfï qui présentent ordinairement la
formule Om-ma-ni-bad mel-chum , dont on n'a jamais pu
découvrir la signification. Chacun de ces cylindres est fixé
sur un axe de fer, qui traverse une machine carrée qui pei.t
se fermer. On peut mettre la machine en mouvement nu
moyen d'un cordon ; le cvlindre touinc alors sur son axe
comme une meiile de moalin. Avant l'incendie qui a eu
lieu à Sarepta, nous avions deux grands Kurdiis de ce
genre, garnis de manuscrits langoiit de toute espèce, roulés
i'unsurrautrc dans l'intérieur des cylindres, et qui auja;ciit
formé une longueur de plusieurs cor; uii:ics de pieds. Les
moulins à prières rendent de bien rlus grands services q-;'.'
les rosaires : ceux-ci ne sont bons qu'à aider à prier ;' et
les Mongols croient que c'est une œuvre méritoire de
mettre respectueusement en mouvement , par le vent ou
par quelque autre moteur, les écrits qui contiennent dos
prières ou d'autres documcns religieux , afin que le bruit
de ces lambeaux de théologie puisse arriver jusqu'aux
dieux et attirer leurs bénédictions. L-s moulins à prières
contenant ordinairement la formule tangout, que nous
avons citée et qui est utile, à ce qu'on prétend , à toutes les
créatures vivantes, et celle-ci y étant répétée jusqu'à dix mille
fins, il résulteen une multiplication de force semblable à celle
qu'on obtient par les niacliines; et la prière pouvant ainsi
se iiianufacturer en quelque sorte, comme tout autre objet,
il n'est pas surprenant que l'on trouve généralement dans
les maisons des Mongols de ces' instrumens , dont l'in-
génieuse invention permet d'assiéger le ciel avec aussi peu
de peine que possible!»
Le volume publié par MM. Zwick et Schill pourrait
nous fournir un grand nombre d'autres citation; intéres-
santes ; mais nous craignons d'avoir déjà dépassé les limites
qui nous sont assignées, et nous nous bornerons à dire, eu
finissant, qu'il présente les Kalmouks sous un jour beau-
coup plus favorable qu'on n'aurait pu s'yattendrejd'aprèsles
relations imparfaites de Clarke, Bell et'Pallas. Les hommes
de cette nation qui sont entrés au service de Russie ont
assez prouvé qu'ils sont très-susceptibles d'être civilisés. Le
prince SeredDscheh, colonel dans l'armée russe et cbcva-
lierde plusieurs ordres , se distingue honorablement des
autres princes Kalmouks par ses connaissances et ses ma-
nières; il a déjà beaucoup fait pour la civilisation de ses su-
jets, qui le craignent encore plus qu'ils ne l'aiment , parce
qu'ils regardent tous les essais qu'il tente comme autant
d'innovations dangereuses. Il s'est fixé sur la rive gauche
du Volga , dans un grand château construit en bois, qu'il
a fortifié à la manière des Russes. On trouve dans l'intérieur
des meubles d'acajou, des glaces, des pendules et un piano.
Pendant le diner du prince, une troupe de musiciens kaî-
uiouks, dirigés par un Russe, exécutent avec beaucoup
d'accord des marches et des syu>plionics allemandes.
M. Zwickfut admsà la table de cet homme, aussi distingué
p.u- ses lalens que par son rang, et il fut charmé du ton
aisé de sa conversation ; elle eut lieu en russe, auquel succé-
daient quelquefois lekalmouk, le tartareet même l'allemand.
CIVE SOLEIVrVITE SAI.\T-SIM0IVIEIV.\E.
Jamais peut-être le vide mortel de l'incrédulité ne se fit
plus sentir que de nos jours; jamais il ne tourmenta davan-
tage de son isolement et de ses dégoûts une société tout en-
tière ; jamais surtout il ne se montra en traits plus expressifs
chez les hommes qu'une raison plus élevée ou qu'une sensi-
bilité plus pi ofonde appellent à traduire a la loule les im-
pressions qu'elle éprouve plus faiblement et sans s'en ren-
dre compte , sa souffrance , et les funestes conséquences
de son défaut de fortes croyances morales. La génération
actuelle est un pauvre malade qu'on a privé successivement
de tout ce qui pouvait alimenter sa vie, et qui, tout agoni-
sant , perdant chaque jour une de ses illusions , se voit en-
touré de faux docteurs, tous empressés à lui oltiir à l'envi
les excitans les plus funestes, qui ne raniment en lui que la
fièvre, ou à combattre les symptômes extérieurs de son
mal, sans songer à en tarir la source. Les uns , poètes ou
romanciers , réveillent une sensibilité morale presque
éteinte, par les peintures les plus nues da vice et du crime;
les autres, économistes ou hommes politiques, veulent ren-
dre des forces et de la santé au patient, en se contentant
d'arranger sa chambre de manière à ce qu'il v soit plus a
l'aise.
Entre tous ceux qui ont vu la plaie de leur siècle se dis-
tinguent les Saint-SiniOiiiens ; ils n'ont pas sondé cette
plaie, ils ne l'ont p is suivie jusqu'au fond du ccour humain,
mais ils en ont assez bien saisi les caractères exteneurs ou
p^ itôt les conséquences sociales. Ils ont peint le désordre
Lomnic ils le semaient, en C'.:onomistos , qui ne cherchent
rien en eux, mais tout au dehors, dans les insîitulio'is, d?iis
ij2
LE SEMEUR.
les mœurs Kcnéialcs , dans les conuaissances scientifiques.
Leurs éludes les portaient à observer cette face supeihcielle
du mal mais elles les laissaient là. Ils ont eu des paroles eiier-
piques et touchantes pour décrire ia triste condition des
classes inférieures; ils ont signalé avec vérité, sous plus d'un
rapport, les charges qui résultent pour ces classes indus-
trieuses de l'oisiveté de beaucoup de riches, aiais lorsqu ils
ont voulu aller plus avant, lorsque arrivés à sentir la néces-
sité d'un lien moral pour le salut d'une société que le plus
liideu\ époïsnie mine et dissout, ils ont voulu parler à cette
société de foi , de religion , atteints du mal de tous, aussi
dépourvus que leurs auditeurs de ces convictions dont
ils sip-nalcut le besoin, ils ont monté leurs tètes jusquau
délire, ont rêvé je ne sais quel monstrueux amalgame de
subtili'tés mystiques et de' politique matérialiste, et se sont
coordonnés aussitôt en une association hiérarchique, en
une théocratie paiit'neiste , c'est-i-dire , athée, qu ils ont
proclamée,sans hésiter.la constitution définitive de 1 avenir.
Dès-lors, leur langage a pris un singulier caractère de de-
sordre et d'obscucilé qu'ils nomment de l'inspiration , mais
qui ne rappelle que la fièvre.
Les Saint-Sinioiiieiis sont un exemple frappant de ce que
peut l'orgueil pour égarer des hommes d'ailleurs éclairés et
doués de logique. A force d'avoir répété gloire à nous! et
d'avoir humé la Tumée de leurs propres eucensemeus, le
vertige les a saisis, et leur langue a échappé à l'empire de
leur raison. Se disant dire sages, ils sont Ue^'enus fous {Kom.
1 22.) Qu'on lise, pour s'en convaincre, dans le Globe du
28 "novembre, le récit d'une prétendue solennité religieuse
qui avait eu lieu la veille à la salle Taitbout :
» Hier la famille Sainl-Simonienne, entourée du public qui se
presse à nus [iix-dicalions, a assisté à une scène piofuudément eiu-
nreinte (lu caractère religieux, et dans laquelle clacun de ses
membres a senti décupler son amour el son respect pour Noxac
PÉRii siPiitME , parceque, dans un de ces iiiouvemeus sublime.' que
Dieu réseive à ceux qu il a marqués au liont de sou sceau, lia
ceiiede plusieins de ses nunibres qu', tour à tour.subilcinent ius-
piiés pai le draine qui se passait sous leurs yeux, ont exprime
avec clïiisiou leurs sentimens. Ue ce juur la religion est devenue
pour nous un lait praliqur,âoul chacun de nous s est senli pénètre
coTiinie par une teiidie inspiration.
A midi KoTfiE TtRE svrBÈME Enfantin, su vi du pe^e Olmde
Jiodrimtes e^! venu s'asseoir; un lauteiiil vide élait place a cote
du «ie^n, syinbo'e de loppel que nous adressons a la lemme. Le
père ohnde liodrigucs s'est assi, à sa dioite. L a.^semblee el..il
fort nombreu.i'j tous les couloirs et 1 escalier etaieal encombrés.
M Enfantin demeuré Père suprême de l'association, de-
puis la retraite de son collègue, M. Bazard,^ ouvert la séance
par un discours que l'espace ne nous permet pas de repro-
duire mais qui annonçait aux auditeurs que le baint-bimo-
nismeenlraild^i'' i^i ère nouvelle de développement, qu'a-
près avoir sape i ;.i;^.en ordre politique, après avoir eusei-
p-né, il allait réaliser, organiser l'ordre nouveau.
1 « Nous allons, dit l'orateur, pratiquer de toutes nos forces
Tpar les voies exclusivement pacifiques , l'émancipation mo-
>, iTale, intellectuelle et physique de l'industrie, c'est a dire
>, des industriels; nous allons fonder le culte : » (Le culte en
effet pour les Saint Simoniens , est l'industrie. Quel ren-
versementd'idées!)... ^
« .. Nous sommes donc maintenant apôtres.
tt Une de nos facer. s'est momentaiicment obscurcie, c est
celle de la science dudogme. (Celle que représentait M. B;.-
zard: le mot obscurci est a remarquer). Une autre s est cle-
vceet va gr.andir brillante; c'est celle an V industrie , du
culte; elle est représentée par Olinde Ilodrigues, etc. »
Ce dernier a pris alors la parole , et après avoir fait son
histoire particulière, après s'être proclamé le plus religieux
des Saint-Simoniens après le Père suprême, il a fait un ap
pel aux capitalistes, aux industriels, aux artistes, pourqu ils
vinssent concourir :i la fondation de l'industrie et du crédit
Saint-Simonieiis que lui , chef du culte, vient d'instiluer.
M. Rodiiguesalu ei.s lile un acte d'association financière, vc
litable Iraïté commercial, qu'on n'eût jamais pu croire, avant
« siè^cle de finance , voir entrer dans les attnbutionad un
chef de culte. Cette innovation ressemble à une inspiration
du génie matérialiste de notre âge.
Après AL Piodrigues est venu M. Barraiilt, orateur d'un
vrai talent, au langage chaleureux et poétique, qui afaitua
nouvel ajjpel aux artistes et aux industriels.
Mais ce qui mérite surtout l'attention de nos lecteurs ,
c'est un incident qui a termine la séance. Nous laisserons au
(jlohe le soin de le leur faire connaître; car nous craindrions
d'altérer le singulier caractère de cette scène, en essayant de
la 1 îproduirc nous-mêmes :
« :>ariault avait parlé; le père Ekf.intin et le père Rodrigues
s'étaivut levés jiour sortir de l'assemblée, lorsque Reynaud se te-
nant dt loula demande à parler.
» Lorsque notre PERE Enfantin a pris possession del'autorilé
supicme , le père Bazard, qui jusque là avait partagé la supréma-
tie avec lui , a prati'sle , et s'est rttiré. Peu après, plusieurs mem-
bres de la hiéraicliie Saint-Simonieune ont ^;o/t'i/ede même, et
se sont écartés du sein de la lamille. Rejuaud n'a pas taidéà se
raainresler aussi comme proteslunt. Toutefois il était resté parmi
nous; el BOtre père Esfantin , qui aïnit pour lui une affection
toute pai ticulièi e , qui l'avait initié à noire loi , qui, au commen-
cement de 1831 , l'avait appelé près de lui du fond de la Cer»«,
oùil exerçait les fouctionsii i génieur des mines, lui avait dit avec
bonté , dans la réunion de la famille qui eut lieu le samedi 19 no-
veivibre : « Je lexliorleà remplir , à l'égard de mes actes, soit
» dans nos réunions de lamille , soit en public , la mission de haut
n protestantisme que j'avais réservée à Bazard. »
« Reynaud s'est levé, et avec une voiï relenlissanle, dans l'alti-
tude d un liorame e\trèracuient animé, gesticulant avec véhémen-
ce , il a déclaré prolester contre l'acte du père Olinde Rodiigues,
• Car, a- t-il dit , malgré l'asseï tion du père Olinde Rodrigues ,
" l'argent ue peut avoir encoi e de puissance morale , puisque
)) vous, père Eisfantin , dap es les termes posés par vous, vous
)) délriisrz la morale ancienne sans avoir la morale nouvelle.
» Vous n'avez pas de morale, particulièrement en ce qui concer-
» ne les rapports de l'Iiomme el de la femme. «
« Celte protestât on inutteudua a profondément étonné l'as-
semblée.
» Ici a commencé un drame qui a duré une heure et demie,
auquel ont pris part , avec noire Père Enfa.'Jtin et Reynaud, le
père Rodrigues , Lauient, E Talabot et Baud , et dont il nous
est impii.-sible de rcprodiiiic l'eflel cclalaut.
« Mais rieu n'égale la puissance calme et bienveillante qu'a
manifestée NOTRE tere Enfantin , si ce n'est l'admiration res-
pecuieuse qu'il a bientôt inspirée au public qui, comme tous les
publics de l'époque actuelle, a naturellement une prédilection
marquée pour les proies tuns ; puisque toute fœuvre politique du
siècle se réduit encoi e àprulestcr^ontve le pas-é.
« Toui à tour moralisant Reynaud et le rele\anl avec ten-
dresse, don, inant la foule qui, depuis plusieurs heures com-
primée dans l'élroiti' enceinte dj la salle, sagiiail impuissante,
commandant ses applaudissemenls , il révélait à tous le Ponlile
de lavenir répandant à Ilots autour de sa personne saci ée la con-
fiance el la vénération. Tous les yeux étaient fixés sur sa face,
qui layonniit d un calme majestueux. Ses paroles étaient avide-
ment accueillies ; cl lorsqu'il disait comment la MORAr,E de lave-,
nir, eu ce qui concerne les rapports de l'Iiomine et de la femme ,
c'était le (irincipe d'egalilé , 'S association ; et lorsqu'il annonçait
à ceux qui venaient à nos prédilcatioos sans y apporter les senti-
mens que méiitent des hommes qui ont renoncé à leur repos, à
leur lortuue , à une existence honorée, pour .se vouer , a ti avers
raille entraves , à l'amélioration du sort de leurs semblab'es ,
qu'il les diper.sait de leur munie curiosité. Reyn.iud se calmait à
sa voix . Tous ses lils a t'endaieiil le iconient de se jeter dans ses bras,
lorsqu'il a dit à Baud, qui lui avait demandé la permission de par-
ler , qu'il la lui accordait.
K Lo sque Baud a eu dit, notre Père Enfantin s'est levé, et
bientôt tousses lils étaient ddos ses bras. Reynaud lui même,
après un instant d hésitation, s'est jeté à son cou avec transport. »
Qu'à la lecture d'une pareille scène et de ces paroles dé-
lirantes , les hommes qui ne connaissent de sérieux que la
question du jour bornent toutes leurs réflexions à placer
le morceau dont il s'i'git entre deux pièces de théâtre qui font
assaut de S'iigularité; pour nous. Chrétiens, nous trouvons
là quelque chose qui nous serre le coeur. Nous ne pouvons
voir, :ans une profonde pitié , des hommes qui souffrent
d'un mal dont nous avons souffcrt comme eux , mais qui
n'ont pas le secret de ce mal , se jeter si loin de la vérité ,
seule condition dt leur bonheur présent et à venir.
' Le Gérant, DEHAULT.
imjirMnw it «It SiiLitu» . lue iJ« Jetoean , »- 'i-
TOME 1'
TS" 15.
l/i DECEMBRE 1831.
JOURNAL RELIGIEUX.
Politique 9 Pliilosophique et Littéraire
PARAÎSSAKT TOUS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
J/alth. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel , n° ii,et chez tous les Libraires el Directeurs de poste. — Prix:i5 fr. pour l'année
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année , 1 fr. pour G mois, et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affranchis.
REVUE POLITIQUE.
DU FOnMALlSME POLITIQUE.
Le formalisme religieux que le Christianisme était venu
détruire, dont l'Evangile semblait devoir à jamais prévenir
l'invasion, et qui pourtant finit par inonder l'Eglise où il a
universellement régné pendant des siècles, est de nos jours
condamné et abandonné, du moins en théorie; car, en fait
et en pratique , il exerce encore sur les masses un empire
immense qu'il partage avec l'incrédulité, qui est à la fois sa
fille et sa mère. On a reconnu que, loin d'être la religion ,
il n'en est qu'un trompeur simulacre; que , substituant le
culte à la morale et une froide et stérile orthodoxie à la foi
vivante et active, usurpant la place de la vraie piété, trans-
formant l'Evangile en un vain rituel , et réglant minutieu-
sement l'extérieur de l'homme, il le laisse au fond tel qu'il
est. La philosophie unit maintenant sa sentence de ré-
probation à l'irrévocable et tout puissant anathème dont le
frappèrent dès le commencement le Sauveur et les Apôtres.
A côté du formalisme religieux qui tombe, s'élève un
formalisme non moins fuueste , le formalisme politique ;
tant la pauvre humanité est exposée à être le jouet de l'er-
reur et de l'illusion , lorsqu'elle cesse d'écouter et de suivre
docilement le guide céleste qu'elle a reçu. Nous appelons
formalisme politique la disposition , aujourd'hui générale ,
à ne chercher le bien-être et le perfectionnement social que
dans les institutions et les intérêts matériels , en ne tenant
presque aucun compte des croyances et des mœurs; et à
considérer l'Etat et le genre humain comme une sorte de
machine vivante, une espèce d'organisme, que la person-
nalité seule fait mouvoir. Ce nouveau formalisme a la même
origine , et produit , dans une autre sphère , les mêmes
maux que le formalisme religieux. Si celui-ci dénature la
foi et la piété, et met en péril l'avenir de l'homme, celui-
là nuit essentiellement à la sécurité et à la prospérité pu-
bliques,il compromet l'avenir de la société. A aucune autre
époque l'homme ne s'est tant occupé de son état et de ses
■ apports sociaux, du développement de ses destinées ter-
restres, et n'a tant parlé d'améhorations et de progrès. Ja-
mais concert aussi unanime d'efforts et de vœux. Rien n'a
été omis de ce qui paraissait pouvoir conduire au but désiré
cil en rapprocher plus ou moins; on a essayé de tous les
systèmes, tenté toutes les directions et toutes les voies; in-
dustrie, commerce , agriculture, législation, administration,
gouvernement, économie domestique et publique ont tour
à tojir été préconisés comme étant la source ou la base du
bien-être universel où l'on aspira, comme rpaliMni !<><! uto-
pies des philosophes et des puhlicistcs. Toutes les forces dont
l'homme dispose, science, pouvoir, richesse, se sont pla-
cées au service de la haute politique. On n'a reculé devant
aucun obstacle; tout a été ébranlé; guerres, révolutions,
tout a été mis en œuvre. Sans doute de grands résultats ont
été obtenus ; mais sont-ili proportionnels aux travaux et aux
combats qu'ils ont coûtés? Le calme, le bonheur des peu-
ples vont-ils s'accroissant à mesure qu'avancent la démoli-
tion et la réorganisation sociales ? La paix, la félicité publi-
ques reposent-elles sur des fondemens plus solides? L'avenir
est-il parfaitement serein? Est-il envisagé, attendu avec
confiance et avec espoir? Marche-t-ou avec sécurité vers
des destinées meilleures? — Pourpeu qu'on réfléchisseàl'état
actuel des esprits et des choses, on reconnaît, on sent que
le mouvement qui emporte la société et la pousse en avant
n'est point régulier, qu'il manque quelque rouage essentielà
ce vaste mécanisme,ou,pour parler le langage saint-simonien,
quelque principe de vitalité , quelque élément de conser-
vatiou et de bien-être à cet être collectif: k défaut du rai-
sonnement et de l'observation , on en serait averti par
l'instinct des masses , par le malaise et l'inquiétude qui les
tourmentent. Lorsque , éclairé par l'ïilvangile et par l'his-
toire, on a compris que le bonheur public, aussi bien que
le bonheur privé , ne fait qu'un avec la vertu , qu'il en sort
comme le fruit sort de l'arbre , et que , par conséquent , la
foi et la moralité sont le vrai remède du mal qui nous dé-
vore , on tremble que tant d'efforts , de sacrifices , de souf-
frances et de sang versé ne soient à pure perte ou ne don-
nent que de faibles et urdifs résultats , eu voyant les chefs
de l'opinion, les di icteurs ie la société, ^parer, dan»
l'homme, l'être soci>:i de 1' :ie moral et immortel.
Les grandes questioni de liberté, d'ordre, de perfection»
114
LE SEMELR.
iiement, qui se dobatlent à la tribune, remplissent les livres,
les journaux, les conversations; elles ont envahi la littéra-
ture et le monde; la presse leur est presque exclusivement
consacrée. Lisez , écoutez ; il n'est question que d'intéiêls
matériels, d'institutions, de lois, de garanties contre les em-
piètemons dn pouvoir ou contre les erreurs et les passions
populaires. Dans la lutte des opinions diverses, on u'oublie
qu'une chose, et malheureusement la seule nécessaire, que
rien ne peut suppléer, et qui pourrait à la rigueur suppléer
presque tout le reste : la religion et les mœurs. Par une il-
lusion, par un aveuglement inconcev.nble, les partis nesem-
hlent s'accorder que sur ce point-là. Tous prétendent chan-
ger le soit de l'homme et sa destinée, sans changer l'homme
lui-même. On veut régler son insatiable besoin d'activité ,
non datis sa source , mais en hd imposant des barrières et
des limites; on s'efforce, non de prévenir ses écarts, mais de
les réprimer; non de diriger par des principes fixes ses in-
téiôts et ses passions , mais de les contenir , de les contre-
balancer, de les neutraliser les uns par les autres. Mais le
torrent renverse à la longue les digues qu'on lui oppose et
qui l'avaient arrêté un instant; ou ne saurait le maîtriser
qu'en lui traçant sou cours , et alors il fertilisera les cam-
pagnes qu'il dévastait auparavant. Oh cherche-t-on la so-
lution du grand problème social : concilier avec l'ordre et
le bien g(''néral le ()lus de liberté individuelle possible , avoir
un pouvoir fort sans despotisme et la liberté sans inquiétude
et sans anarchie? Toujours dans les formes de gouverne-
ment, dans les diftérens systèmes d'administration et de
législation, dans la combmaison des intérêts et des forces,
c est-à-dire dans l'exlérieur dcl'homme ; c'est là qu'on place
le salut des peuples, comme le formalisme voit le salut des
âmes dans des pratiques et de simples observances. Malgré
les témoignages de l'expérience et les prévisions du raison-
nement, on s'obsline à poursuivre celte chimère avec une
ardeur, une bonne foi, qui feront un jour l'étonnement
de la postérité. Il semble à notre siècle que le bien-être
social ne peut avoir d'autre base ou , pour mieux dire, qu'il
n est pas autre chose, que ces formes de gouvernement , ces
institutions politiques et civiles, objets de tant de discussions
et de combats. Ainsi l'on prend une partie des moyens pour
la fin. Quand consentira-t-on à reconnaître et à appliquer
celte grande loi de lanature et de la Providence :<e//7jCMme,
tel son sort ? qaaud s'apercevra-t-ou qu'il est impossible
d'améliorer réellement sa condition, sans améliorer son
état moial ?
iVîéIcz, combinez les données de la raison et les résultats
de l'ex[)érience , modifiez vos constitutions , réformez vos
codes, encouragez les sciences, l'industrie, le commerce
l'agriculture; vous aurez, il est vrai, perfectionné quelques-
uns des élémens de la pj'ospérité publique , mais vous ne
l'aurez pas fondée encore sui- des bases assez lai-ges et assez
solides, \()us ne l'aurez pas telle que vous pourriez et que
vous espériez L'avoii- ; vous vous êtes volontairement privés
du principal élément delà paix et de la félicité individuelle
et sociale , de l'élément moral auquel» vous ne songez pas
dont il semble , à vous etitendre , que vous n'ayez que
faire.
. Parloi-.t où il manque essentiellement, l'état social ne
saurait être calme, stable et prospère; il est sans cesse com-
promis par les ambitions désordonnées qui s'agitent aux
.soniniiti's.etparl'iuquiélude, le mécontentement, le mauvais
vouloir, les passions des masses. Supposez au contraiie l'é-
lément moral universellement répandu, agissant dans toute
son, énergie; la justice et la bienveillance remplissant les
coeurs; changez l'homme, changrzsa conduite en chanpeant
SCS dispositions intérieures dans les divo.i-ses liasses des fou-
vcrnans et des gouvernés, inspirez-lui l'amour du devoir et
l'amour du bipu: dès-lora l'étal social est lenouvclé; vous
obtenez l'ordre sans despotisme et la liberté sans licence ;
vous avez paix , sécurité, confiance , esprit public, activité ,
stabilité, progrès continu dans les institutions, les lois, l'in-
dustrie; vous possédez tous les élémens de bien-être, toutes
les conditions nécessaires au développement des libertés et
delà félicité nationales; vous trouvez plus que vous ne
cherchiez , plus que vous n'espériez. L'ordre public a pour
base, non plus cette obéissance extérieure qui n'est que
crainte ou que calcul , ce respect de la loi, r|ui n'est que le
respect de la force; mais la libre et sainte obéissance que la
conscience s'impose à elle-même. Le perfectionnement so-
cial a pour principe, non plus l'ambition , l'avidité des ri-
chesses ou de la gloire, mais une bienveillance vigoureuse,
universelle, constamment active, qui s'attache avec autant
de courage que de persévérance à la poursuite de toutes les
améliorations, de toutes les réformes utiles. Tous les inté-
rêts généraux sont assurés , tous les droits individuels sont
garantis, chacun fait du bonheur des autres une partie es-
sentielle du sien.
Nous ne prétendons pas que l'état moral de l'homme et
par suite son état social atteignent jamaiscet idéal de perfec-
tion. Mais l'homme peut et doit travailler à eu approcher
de plus en plus. C'est le but vers lequel il tend sous la di-
rection de la Providence; et nous soutenons que sa r.'géné-
ration sociale est intimement unie à sa régénération mo-
lale, qu'elle en dépend, et ne saurait eu être détachée.
Ce n'est point là simplement une opinion, un produit
do la raison spéculative ; c'est une donnée positive de l'ex-
périence , la leçon constante de l'histoire , un fait qui se
révèle en tout temps et en tout lieu. On a toujours vu les
nations s'élever ou décliner selon qu'elles ont été plus ou
moins fidèb s au fragment de vérité morale , principe pri-
mitif de leur aggrégation, condition de leur grandeur et
de leur force; on les a vues se dissoudre dès que ce lien
secret, cette cause d'adhésion et do vitalité est v<3nne à leur
manquer. Ce grand fait hislorique peut se vérifier chez
tous les anciens peuples, quelle qu'ait été d'ailleurs la forme
de leurs gouvernemens, depuis la pure démocratie jusqu'au
despotisme le plus absolu. Il se manifeste dans les Kalifats
de Bagdad et de Cordoue , comme dans les républiques de
la Grèce et de Rome ; et les succès des missions évangé-
liques parmi les peuplades de l'Afrique, de l'Améiique et
des îles de la mer du Sud, en sont do nos jours une écla-
tante confiimalion.
Toutes les grandes améliorations soialesonteu pour pr( -
mlère origine l'introduction , ou la généralisation et la mise
en œuvre de quelque vérité , de quelque vertu, auparavant
inconnue ou privée d'action. Le perfectionnement des in-
stitutions civiles et politiques, le progrès social en un mot a
toujours, de près ou de loin, le progrès des idées morales
pour principe et pour fondement. Le Christianisme par
exemple, révélation pure et complète de la vérité morale ,
a changé la société eu changeant l'hommes , agi sur les in-
stitutions en agissant sur les mœurs , et atteint les gouverne-
mens sans paraître s'en occuper. Une fois en effet les idées,
les principes, les sentimens généraux modifies , il faut bien
que les constitutions et les lois se modifient aussi, qu'elles
se dépouillent d'elles-raéines de ce qu'elles ont de vicieux ,
d'injuste, d'oppressif , ou qu'elles soient renversées par le
nouvel esprit qui anime le corps social.
Qu'on n'aille pas croire toutefois que nous considérons
comme peu importantes la constitution d'un peuple , sou
administration, sa législation. Nous reconnaissons tcut ce
que valent les institutions civiles et politiques; nous savons
combien elles peuvent contribuer ou nuire à la prospéiilé
publique, au développement de rinduslrie , des richessps
et même des mœurs nationales. Mais c'est par une ei reur
déplorable qu'on en veut faire le tout de l'homme et de la
LE SEMEUR.
il5
^ocict^i. A nos yuux , loin de coiistiluor l'unique éU'mcnt du
bien-être et du perf ctioiiiicment sorial , elles n'en sont pas
même l'élément principal. Nous attendons mille fois plus de
l'élément moi al, dont aujourd'hui l'on dédaigne ou l'on
néglige de tenir compte. Chercher la régénération delà so-
1 iété dans son organisation extérieure est nne illusion aussi
pernicieuse qu'elle est générale, et nous ne saurions mieux
la qualifier que par l'expression de foimalisme p()liti([up.
S'il est donc vrai que la rénovation politique qui s'opère
ne peut se consolider et se compléter que par une rénova-
tion morale; s'il est vrai que le bien public s'affermira et
s'accroîtra, que le progrès social deviendia plus facile,
plus rapide, plus universel, à mesure que s'élèvera la règle
générale des mœurs, et que se répandront les principes de
justice et de bienveillance ; s'il est vrai que tous les autres
moyens d'améliorer le sort de l'homme et l'état de la société
seront à jamais insuffisans sans celui-là ,• hâtez-vous de lui
rendi'e l'importance et îa place qu'il mérite, de le mettre
en première ligne dans vos plans et dans vos tiavaux. Tour-
nez-vous avec respect et s»umissiou vers le Livre Saint au-
quel le monde doit déjà tant, qui vous révèle à la fois les
miséricordes et les lois divines , qui vous ouvre le trésor
de lumière et de sagesse qu'il renferme , et qui vous don-
nera plus , infiniment plus que vous ne lui aurez demandé ;
car il assurera vos destinées éternelles et vos destinées ter-
restres.
LEGISLATIOIV.
Histoire des Colonies pénales de l' Angletekbe dans l'Aus-
tralie, par M. Ernest de 8los!eville, conseiller de pré-
fecture de Seine-et-Oise. Un vol. in-S". Chez Adrien Le.
clère et C'', quai de» Augustins, n. 35. Prix : 7 fr.
PREMIER ARTICLE.
Divers essais de colonisation pénale ont été tentés par les
Français; mais il faut convenir qu'ils n'ont pas été couronnés
de succès. De la Roche, lieutenant général du Canada, dé-
posa , dès 1 558 , à l'île de S^ble , sur les côtes de i'Acadie ,
quelques condaminés extraits des prisons de France. Long-
temps après , Law fit transporter plusieurs convois de mal-
faiteurs sur les bords du Mississipi. En 1^63 , on choisit les
rives du Jiourraux, dans la Guyane, pour y déporter des
mendians plus encore que des condamnés. L'assemblée con-
stituante désigna Madagascar comme lieu de déportation ;
mais cette disposition législative resta inexéculée. Le direc-
toire appliqua la peina de la déportation à-des prêtres qu'il
enveloppa dans une même proscription avec ses plus redou-
tables adversaires, et les fit conduire à Sinamary. Le Code
pénal consacra ce châtiment: dans les huit premières années
de sou existence, cent onze condamnations furent prononcées
sans que leur exécution put avoir lieu j enfin , par une or-
duunauce de 1817, la maison centrale du Mont-Saint-Michel
fut affectée aux condamnés à la déportation , qui, au nombre
d'environ cinquante, se trouvaient disséminés dans diverses
prisons.
L'une des dispositions du projet de loi relatif aux réfor-
mes à introduire dans le Code pénal, qui vient d'être dis-
cuté par la chambre des députés , avait pour objet de pro-
noncer que la peine de la déportation est abolie; elle l'était
jusqu'à présent de fait, si non de droit, puisque la Fiance n'a
pas de lieu où elle puisse envoyer les condamnés. Les orateurs
qui ont soutenu celte proposition ont surtout fait valoir le
motif qu'il ne doit pas y avoir de mensonge dans les lois, pas
plus dans les lois pénales ou dans les lois cisiles que dans les lois
politiques, et que c'est un mensonge que d'i (oiisacrcr une
peine qui est inexécutable. Malgré ce que ce raisonnement
avait de plausible, la chambre a adopté un amendement de
M. Odilon-Bariot, ainsi conçu : « Tant que le gouverne-
» ment n'aura pas établi un lieu de dépoi tation fixé par la
» loi, la peine de la déportation sera remplacée p.ir celle de
» la détention. B Ainsi, tout en satisfaisant auxcxigcnces ac-
tuelles, la loi nouvelle sera encore favorable au système de
la déportation , comme moyen de remédier aux vices du
système pénal actuel'. Nous savons que la dcportalion qui ,
en iSifj et 1827, a été recommandée pour les forçats libérés
par quarante et un conseils généraux de départemens , a
rencontré des adversaires redoutables , parmi lesquels nous
citerons M. le marquis Barbé-Marbois, M. le duc de Broglie
et M. Charles Lucas, qui en ont signalé les iucouvéniens
dans des écrits remarquables. Le dernier de ces écrivains
propose de travailler à la réforme de notre système pénal à
l'aide du système pénitentiaire qu'il a fait connaître en
France dans un ouvrage d'un haut intérêt. ÎS^ous ne nous
proposons pas de le suivre ici dans la discussion qu'il a en-
tamée; nous dirons seulement qvie le système pénitentiaire,
dont nous sommes de sincères admirateurs, ne nous p:iraît
pouvoir être réalisé que sous l'influence du christianisme, et
que partout où l'élément de la foi à l'Evangile iieserapas em-
ployé pour opérer la régénération des détenus, et où l'on n'en
conservera que les formes extérieures qui lui sont propres,
il sera privé de la plupart de Ses avantages. Nous ne com-
prenons pas comment il serait actuellement possible chez
nous de se servir de la religion pour agir sur le morale des
prisonniers; ce ne serait pas le devoir du gouvernement
dans un pays où il n'y a pas de religion de l'Etat, et où par
conséquent aucune religion ue mérite la préférence sur lec
autres; il n'aurait d'ailleurs probatlenient pas la pensée de
s'en servir pour la réforme des détenus.
Le système de la déportation repose sur iiu autre principe:
ceux qui le préconisent , reconnaissant que la loi ne saurait
avoir prise sur l'être moral que par des circonstances tout
extérieures, s'attachent à diriger ces circonstances ; ils veu-
lent, par l'éloignement de la patrie cl par le déclassement des
habitudes , mettre le condamné à même d'exploiter la demi-
liberté qui lui est accordée , pour recommencer la vie sous
de nouveaux auspiceset pour remplir les devoirs auxquels il
s'était soustrait, au sein d'une société nouvelle qui, vu l'état
de chute de tous les membres qui la composent, n'est pas en
droit de le repousser de son sein , à moins qu'il ne rompe
le contrat qui en fait la base. Nous savons que des hommes
partis comme malfaiteurs de la contrée qui les rejette, n'ar-
rivent pas gens de bien au lieu où on les transporte, et nous
ne nous dissimulons pas combien doit être faible le lien
social d'une association comme celle dont il s'agit; mais nous
n'en sommes pas moins convaincus que l'état de société a
pour ceux qui en jouissent des avantages moraux incontesta-
bles.'La loi doit veiller à la sûreté delà société qu'elle rpgitj
c'est pour cela qu'elle pronouce le retranchement des mem-
bres qui la troublent ; mais tout en veillant à la défense des
intérêts communs , qu'elle se garde de dégrader et de dé-
clarer à jamais infâmes ceux qu'elle atteint; que plutôt elle
montre la possibilité du relèvement en môme temps qu'elle
coustate la chute. Elle réalisera ainsi , dans l'oidre de faits
auquel elle préside , ce que la loi de l'Evangile opère dans
l'ordre moral. En même temps que le christianismie pro-
clame (i qu'il n'y a point de juste, non pas même un seul ,
u que les hommes se sont toui égarés et tous corrompus »
(Rom. m, 10, i'2),et f{u*il présente ainsi l'humanité
comme étant, aux yeux du Dieu de sainteté, dans un état
d'avilissement bien autrement grand que des hommes cri-
minels ne peuvent l'être aux yeiix d'hommes pécheurs,
il appelle ces créatures déchues a aspirer à la bourgeoisie des
116
LE SEMEUR.
deux; il leur aiiiioiice qu'elles peuvent être « délivrées delà
» servitude de la corruption pour être dans la liberté glo-
» rieuse des enfans de Dieu; » elle va même jusqu'à faire
voir àceuxquineinéritaient que «le salairedupéclié», qu'ils
peuvent êt,re «héritiers de Dieu (Roin. VII, 17. ai).» La loi
pénalepeut suivre, dans l'ordre de choses auquel elle se rap-
porte , ces iudicatious de la loi divine. Qu'elle montre à
l'iiominesa vocation sociale en même temps qu'elle le rejette
de la société. Si elle n'a pas, comme l'Evaiipile, une force
qui régénère à mettre eu œuvre, elle peut du moiis, comme
lui, annoncer à celui qui veut changer de vie un avenir
meilleur, et lui faire eutendre des paroles de réhabilitation
de relèvement.
Nous ne considérerons pas, en ce moment, les questions
légales relatives à la déportation, n'y étant pas appelés par
l'ouvrage dcM. de Blosseville qui est tout historique. Nous
nous bornerons à lui emprunter quelques faits peu connus
sur les colonies pénales que l'Angleterre a créées.
Sous le règne'd'Élisabeth, les juges reçurent le droit de
prononcer la peine de la déportation; mais aucune loi n'en
réglait encore le mode , et ce n'est que sous Jacques I"
qu'elle fut réellement appliciuée. En 1718, le parlement
adopta un bill qui ordonnait de déporter dans les colonies
de l'Amérique septentrionale les individus condamnés à
une détention de trois ans et au-dcs us; mais jamais mesure
ne fut plus mal réalisée. Des hommes spéculant sur les mi-
sères de l'humanité , se chargeaient de transporter aux
moindres frais possibles le rebut de la population dans les
provinces américaines. Après des traversées accompagnées
souvent de déplorables circonstances, les capitaines de na-
vires retrouvaient les frais de passage eu louant les services
des déportés à des planteurs qui les employaient sur leurs
habitations. Toute surveillance de l'autorité cessait et l'on
exigeait seulement des capitaines, à leur retour, des actes
authentiques constatant qu'ils avaient disposé des condam-
nés conformément au vœu de la loi. «C'était une véritable
«traite des blancs, » nous dit M. de Blosseville. La province
de Maryland avait surtout été choisie pour recevoir les dé-
portés. Mais comme ces coutiées se peuplaient rapidement
par des émigrations volontaires, les colons firent entendre
de nombreuses plaintes sur le tort qu'on leur faisait en les
forçant d'accueillir le rebut de l'Angleterre. Ou pourrait
en effet appliquer à la société artificielle qu'on formait eu
jetant au milieu des planteurs honnêtes et laborieux du
Maryland, les criminels de la Grande-Bretagne , la défini-
tion de Beccaria , qui heureusement n'est pas vraie de la
société eu général : « Les hommes se réunissent en société
» pour se défendre les uns contre les autres. » Peut-on
s'étonner que ce grief ait été l'une des causes de l'insurrec-
tion de l'Amérique anglaise? Franklin ne disait pas trop,
lorsqu'il s'écriait avec indignation : « En vidant vos prisons
» dans nos villes, en faisant de nos terres l'égoût des vices
» dont les vieilles sociétés de l'Europe ne peuvent se ga-
» rantir , vous nous avez fait un outrage dont les mœurs
» agrestes et pures des colons auraient dû les garantir
» Eh! que diriez-vous , si nous vous envoyons des serpens
» à sonnettes? »
Qui ne serait d'accord avec M. Rossi, que la déportation,
si l'on prend ce mot dans le sens d'une peine consistant à
transporter une grande masse de condamnés dans un même
lieu déjà peuplé, tel qu'une île, une colonie, pour y demeu-
rer soit à perpétuité, soit à temps , est une peine d'une
tendance immorale; et que dès-lors peu importe de savoir
si elle possède ou non les autres qualités qui sont requises
dans une bonne peine? L'Angleterre a été punie d'avoir
méconnu cette règle dans ses premiers essais de déportation.
Mais il n'en résulte pas que la déportation soit immorale et
impraticable dans d'autres circonstances. Instruit par l'expé-
rience de ses devanciers, le ministère de George III , lors
qu'il fut de nouveau question de plans pour la déportation,
établit en principe qu'elle devait précéder l'émigration , en
sorte que les colons volontaires qui se transporteraient, dans
l;i suite du temps, dans une colonie destinée à recevoir des
condamnés, ayant pu apprécier d'avance les avantages et
les inconvénieus d'un pareil contact, ne fussent plus admis-
sibles à élever des plaintes contre leur association avec le
rebut de la population anglaise.
En 1770, Cook avait exiiloié 1\ Nouvelle-Hollande, et
rcconim le premier la partie Est de celte terre, dont la
surface est plus grande que celle de l'Europe. Joseph Banks ,
l'un de ses savans compagnons de voyage, proposa avec
instance Botany-Bay, dont le nom indique les richesses vé-
gétales, comme éminemment propre à recevoir un établis-
s( nient pénal. Le droit des gens, que l'on consulté si peu
dans les rapports avec les peuples sauvages, ne devait pas être
blessé par cette occupation , puisque la population , extrê-
mement clairsemée de ces côtes ne possédait ni habitations
fixes, ni champs cultivés ,et que s'établir sur un point delà
terre immense où elle traînait une vie misérable, c'était
promettre à son avenii', sans nul détriment actuel , quelques-
uns des avantages de la civilisation. Le premier ministre,
lord Sydney, dont le nom fut donné à la première ville de
l'Australie, goûta beaucoup ce projet, qui fut adopté sans
exploration nouvelle. Le capitaine de vaisseau Arthur Phil-
lip fut nommé gouverneur en chef de tout le territoire
appelé la Nouvelle-Galles du sud.
Le gouvernement fit armer onze navires qui mirent à la
voile le i3 mai 1787, et arrivèrent à Botany Bay les 18 et 20
janviei"i788. Ils portaient 563 hommes et 19a femmes
condamnés à la déportation , et 18 enfans qu'on avait laissés
à leurs pareiis , et étaient «iiargés en outre d'instrumens
aratoires , de vivres et de munitions de toute espèce pour
deux années. On reconnut bientôt que Cook s'était beau-
coup trop abandonné à son imagination dans sa description
de Botany-Bay, et qu'il était impossible d'y former un éta-
blissement. Le gouverneur explora les côles pour découvrir
un lieu plus propre à ce but , et il jeta les fondemens de la
capitale d'un nouvel état dans l'une des anses d'un immense
havre un peu plus au nord, qu'il nomma le port Jackson ,
et qui est l'un des ports les plus n.agnifiques du {;lobe. La
Pérouse, qui faisait alors le voyage scientifique autour du
monde, dans lequel il périt, arriva dans ces parages en
même temps que la flotte anglaise et fut témoin du débar-
quement.
Les commencemens de la nouvelle colonie ne furent pas
heureux : les condamnés piovenant presque tous de Lon-
dres et des villes manufacturières , se trouvèrent , à peu
d'exceptions près , inhabiles aux travaux des champs et à
la construction des édifices. En outre , le gouvernement
parut long-temps négliger de s'occuper de pourvoir aux
besoins avec l'activité nécessaire. La famine la plus cruelle
éclata à plusieurs reprises dans la colonie durant les
premières années, parce que les approvisionuemens n'ar-
rivaient pasl plusieurs personnes moururent de faim. Mais
ce qui est plus propre que tout le reste à donner une
idée exacte de l'impéritie que montrèrent les hommes
chargés de la colonisation , c'est l'oubli qu'on fit à Lon-
dres d'envoyer à Sydney les registres relatifs aux con-
damnés, tellement que lorsque ceux qui étaient arrivés les
premiers au terme de leur condamnation , prétendirent
avoir droit à la liberté , le gouverneur fut dans l'impossi-
bilité de vérifier si leurs réclamations étaient fondées. Par
une sorte de transaction , on reçut le serment de tous ceux
qui affirmèrent avoir épuisé leur peine. Il ne s'en présenta
qu'un petit nombre, et l'événement prouva que nul n'avait
voulu tromper l'autorité.
LE SEMEUR.
117
Il n'est pas à dire pour cela que l'élat de la m&ralité à la
lUVcllc-Gallcs fut lucillour qu'on ne devait s'y attendre,
gouverneur ayant annoncé que le mariajjc ohticndiait
e protection spéciale, de nombi-cuses demandes se suc-
lèrcut rapidement : les nouveaux é[)Oux avaient pensé
'un aRVanchissement immédiat en serait la conséquence,
çus dans leurs espérances, plusieurs en sollicitèrent d'un
mmun accord l'ainiulation, sans pouvoir l'obtenir. « L'é-
galité d'infortune, dit M. de Blosseville , n'avait pas
éparpné à la colonie nouvelle ces mariages d'intéiéts qui
caractérisent la vieillesse des nations. » Ce n'est pas tout :
i vols étaient très-fréquens ; la justice criminelle dut
écéder à Sydney la justice civile. Durant le premier mois
i suivit le débarquement, la cour de justice criminelle,
u fut aussitôt établie, eut à prononcer six condamnations
mort, dont une seule cependant fut exécutée. Pendant
le maladie contagieuse qui éclata parmi les Convicts, on
t plusieurs fois des hommes qui n'avaient plus que quel-
les heures à vivre, soustraire les misérables vêtemens de
urs compagnons morts auprès d'eux. Maintenaut encore
consommation des liqueurs spiritueuses n'est égale, toute
oportion gardée, en aucun autre lieu du monde. La pas-
)n du jeu se joint à celle de l'ivrognerie. On a vu des plan-
urs perdre dans une seule soirée la ferme qui promettait
leurs vieux jours l'aisance et la liberté. L'esprit des habi-
ns est singulièrement processif; ou aura peine à croire
le dans un état dont les archives renferment si peu de
intrats civils, la profession d'homme de loi conduit en
î\i d'années à la fortune. Il a fallu fonder un dépôt pénal
our les déportés reconnus incorrigibles. Néanmoins ces
•lonies, et surtout celle de Van Diemen sont infestées par
îs bandes de déportés fugitifs, qui attaquent souvent les
lanteurs à main armée, taudis que d'autres déportés léga-
uient libérés , au lieu de se créer un avenir, ont adopté
:s mœurs vagabondes des lazzaroni napolitains.
Malgré ces difficultés nombreuses , et celles qui résultent
e ce que chaque année de nouveaux condamnés sont jetés
ans la colonie, la conduite à la fois ferme et humaine du
auverneur Phillip et de la plupart de ses successeurs a
levé les établisscmens qui se sont promptement accrus à la
louvelle-Galles et à la terre de Yan Diemen à un hautde-
rc de prospérité. Il serait impossible d'en raconter les dé-
eloppemens successifs; nous ne citerons que quelques faits
ue nous fournira encore l'ouvrage intéressant d^ M. de
Hosseville.
En 1791, dix matelots et doux soldats de marine se fixè-
ent à Sydney comme premiers colons volontaires. Ils obtin-
ent chacun uue concession de soixante acres et se marièrent
vecdes femmes déportées. On remarquait quelquefois chez
es co«i'j'ct^ émancipés une activité que rien n'avait pu faire
Dupçonner pendant la durée de leur peine. Le sentiment
le l'intérêt personnel réveillait chez eux des facultés assou-
lies. C'est ainsi que, vers le mêmetemps, an planteur nom-
lé James Ruse qui , admis le premier à la hberté , avait
aiiné un établissement dans la colonie, déclara au gouver-
leur que le produit de sa propriété suffisant à ses besoins ,
l pourrait désormais se passer de toute espèce de secours.
la 1793, l'un des convicts libérés forma un service régulier
le paquebots , qui obtint un plein succès, entre Sydney et
'aramatta. Au bout de peu d'années, on vit se former un
isprit public dont le gouvernement sut tirer parti et, fait
)ien digne de remarque si l'on considère quels souvenirs
levaient parler à la plupart des planteurs, après plusieurs
ucendies causés par la malveillance, la nécessité d'une pri-
son construite en pierres s'étant fait sentir, une souscrip-
tion fut promptement remplie pour cet objet : contribu-
lious en argent, prestations en nature, tout fut librement
accordé. On n'apprendra pas non plus sans étoimement
qu'à Hobar^rTown , capitale de la terre de Van Diemen,
qui a reçu aussi une colonie pénale, un émancipé a été élu
directeur de la banque qu'on y a formée : il est à remarquer
que plusieurs émigrés irréprochables s'étaient mis sur les
rangs et qu'il obtint la préférence, quoique la majorité des
suffrages appartint aux colons volontaii ;<. Â'endant long-
temps le quart du revenu colonial fut cous i':ré à l'instruc-
tion publique; cette proportion n'existe piu.s, parce que les
revenus se sont accrus plus vite que les besoins n'ont aug-
menté ; mais il n'en est pas moins vrai que sur aucun point
du globe autant de soins ne sont donnés à l'instruction pin-
maire qu'à la Nouvelle-Galles. Dans chaque village naissant ,
un édifice tt un terrain défriché sont destinés à un institu-
teur soldé par l'Etat et qui ne doit recevoir de rétribution
scolaire que suivant les facultés desparcns de sesélèves. En
outre, des écoles du dimanche sont, dans la plupart des dis-
tricts, ouvertes à tous les âges ; il y a une école lancastrienne
publique , un établissement d'orphelines et de jeunes
filles pauvres qu'il fallait soustraire au mauvais exemple
de leurs parens , une maiconde refuge, une école de jeunes
servantes, un dispensaire et plusieurs sociétés savantes.
Aujourd'hui la population de la colonie est de 5o,ooo
âmes , dont trois cinquièmes sont des convicts ou des éman-
cipés , tandis que le reste se partage à peu près également
en colons volontaires et en habitans libres nés dans l'Aus-
tralie. On a renoncé à y transporter les malfaiteurs dont la
peine doit durer moins de sept ans ; tous ceux qui y sont
envoyés sont condamnés à sept ans , à quatorze ans ou à vie.
Le territoire de la Nouvelle-Galles se divise déjà en dis
comtés ; Sydney , la-^apitale, à 9,000 habitans, occupant
i,5oo maisons , presque toutes construites en pierres de
taille; elle a un marché et une halle. Les autres villes de
quelque importance sont Paramatta, Windsor, New-Caslle,
Bathurst. Wilberforce , Pitt , Castlereagh et Richmond
ne sont, encore que des cités naissantes. Le service delà
poste et celui des voitures publiques sont régulièrement
établis. Plusieurs moulins sont^mùs par la vapeur. L'agricul-
ture a fait d'immenses progrès. La culture du lin et l'éduca-
tion des bêtes a laine sont des élémens de prospérité. On
évaluait, il y a quelques années , à 750,000 !iv. st. la valeur
totale des propriétés. La colonie a des manufactures de draps
communs, de poterie grossière, de chapellerie , de corda-
ge. Un passage à travers les Montagnes Bleues ayant été dé-
couvert en i8i3, on construisit aussitôt des routes pour
pénétrer dans l'intérieur du pays , et dès les premiers mois
de i8i5 , des voitures chargées purent y être conduites à
une étendue de cent milles.
L'Australie a aussi sa littérature. Au nombre de srs histo-
riens, elle compte M. Wentworth, auteur delà Statistique
des élablissemens anglais de la Nouvelle-Galles et de la
terre de F^an-Diemen ; cet ouvrage est parvenu en Angle-
terre à sa troisième édition. Les presses coloniales ont pro-
duit deux traités fort répandus sur la culture de la vigne et
l'éducation des troupeaux. Miss Woolstonecraft a publié
les Droits de la femme. On doit des poésies nationales ,
dont on discute le mérite dans les salons de Sydney, au
jeune Thompson et au vénérable Michaël Robinson. L'an-
née dernière on a publié, si nous ne nous trompons , pour
la première fo'\s,l' ^Imanach de Hobart-Town , eu un petit
volume de 27a pages in-24. H contient la liste de« fonc-
tionnaires, les lois et règlemens de la colonie , et des re
seignemens statistiques d'un grand intérêt, et est ornéile
gravures passables.
Le gouvernement colonial publie depuis long-temps, jtour
faire connaître ses actes, une feuille hebdomadaire intitiiféc
Gazette deSydney et Moniteur de la Nouvelle-Galles; m;
en 1806, le papier ayant entièrement manqué à Sydney,
elle dût cesser de païaître pendant plusieurs mois. Awjour-
-1
iV""" si
tikéc . -/
118
LE SEMEUR.
d'hui on publie cinq journaux dans la Nouvelle-Galles et
deux dans la terre de Van Diemeu. C'est nii|| mine que
M. de Blosscville a trop ucjîligé d'exploiter. M. Dûment d'Ur-
ville, commandant de la corvette V Astrolabe, qui publie
maintenant le récit de son voyage de découvertes, a com-
niii au contraire de quelle importance il était de recueillir
sur les peuples nouveaux ou peu connus les documens na-
tionaux qu'ils possèdent. Il consacre, par exemple, tout le
troisième volume de la partie historique de son ouvrage à
ce qu'il nomme une Collection des Chroniques de la Noii-
^•elle-Zelancle. Pics de 3oo pafjes contiennent des extruits
étendus du Missionary Register, « où l'on trouve, dit-il ,
)> des documcus fort iutéressans pour la f;éogiaphie sur des
» régions qui n'ont guère été visitées jusqu'à ce jour que
>. par les pieux députés du Christianisme. La Nouvelle-
» Zélande , ajoute-t-il, est surtout dans ce cas : les voyages
.. de M. Marsden ont peut-être jeté plus de jour sur l'état
» moral etpo'itique, et principalement sur l'intérieur de ce
» pays que toutes les relations précédentes. Il est impossible
). de ue pas prendre le plus vif intérêt au récit naïf et véri-
)) diquc des pénibles excursions de ce courageux ecclésias-
)> tique au travers de peuplades aussi redoutables. C'est
)) pourquoi nous n'avons pas hésité à donner en entier la
« traduction de ces voyages. Nous y avons ajouté tous les
!) passages du Missionary Register qui nous ont paru offrir
» uu rapport même indirect avec les moeurs ou l'histoire
.. du pavs. » M. Marsden est chapelain principal de la co.
lonie de Sydney, où il réside depuis plus de trente années ,
et nous saisissons avec empressement cette occasion de faire
( onnaître le témoignage honorable qui lai est rendu, ains;
qu'à l'œuvre qu'il poursuit, par M. le capitaine Dumont
d'i rville. Cet illustre marin a tire, pour l'Australie, des
journaux qu'on y public, le même parti que du Missionary
Register pour la Nouvelle-Zélande. Il a ainsi jeté beaucoup
de jour sur l'état de ces deux pays , que les rapports des
Aovageuis ne font qu'impai'faitement connaître.
Dans un prochain article nous terminerons ce qui nous
reste à dire sur les colonies pénales de l'Angleterre, et nous
mettrons alors à profit quelques-uns des documens recueillis
p ir le commandant de l'Astrolabe et par d'autres voya-
rcurs.
LES DEUX VIES.
l^a Bible, et après elle notre propre expérience, nous ap-
pienneut que l'homme peut vivre de deux vies parfaite-
ment distinctes. L'une , et c'est la seule que connaissent la
plupart des hommes, est la vie que le temps limite, ali-
mente et dévore , la vie des intérêts que chaque jour nous
crée et nous enlève tour à tour. Elle commence et finit sur
cette terre j elle ne s'entretient que de ce monde, elle y
liouve tous ses buts et tous ses ressorts, elle en partage
cmnplélement l'inst d^ilité , les vicissitudes, elle s'use et
s'éteint comme tout s'use et disparaît dans la sphère qui la
renferme. C'est la vie du fini.
L'autre échappe aux limites de l'espace et du temps; sa
durée est l'élcrnité ; les intérêts dont elle se compose , son
but, ses ressorts, appartiennent à une région ou rien ne
s'use, où rien ne périt; elle commence, il est vrai, sur cette
terre, mais elle n'en vient pas, elle n'en porte pas l'image,
•■Ile en est indépendante; celui qui la possède vit ici-bas
comme étranger et vovagenr, faisant un usage légitime de
tout ce dont il a besoin pour son passage et pour accomplir
sa tâche temporelle , mais n'arrêtant pas aux choses finies et
périssables un cœur qui a soif d'infini et d'éternité. L'Ecri-
tui'c réserve plus particulièrement à ce second mode d'exis-
tence le nom de vie. Par opposition au premier nous l'ap-
pellerons vie de l'infini.
Ainsi que nous le disions en commençant , les hommes
ne connaissent aujourd'hui que le premier mode d'exis-
tence. Ils s'y arrêtent, ou plutôt ils voudraient s'y arrêter;
ils y concentrent toute leur attention , toute leur intelli-
gence, toute leur activité. Aussi la science, les beaux-arts
et généralement les œuvre» de l'humanité portent-elles ra-
rement, surtout de nos jours, d'autre empreinte que celle
du présent et de ses mobiles intérêts; on y racoiinaîttou-
jours les conséquences d'une continuelle méprise sur le
but primitif de notre activité intellectuelle et morale.
Livré à lui-même , l'être intelligent et sensible se trouve
souvent à l'étroit dans la sphère où il s'est renfermé, et
aspire à une existence plus élevée, plus pure et plus stable;
il peut éprouver un profond besoin d'infini, et faire effort
pour le satisfaire ; mais alors encore il s'égare dans le champ
où il veut s'élancer, et ses tàtonnemens prouvent qu'il est
impuissant pour recouvrer par lui-même le bien qu'il a
perdu.
Toutefois la foule supporte et aime même le présent mal-
gré ses nombreuses misères ; vivre de cette vie bornée, de
tontes ces impressions, de toutes ces idées que les choses vi-
sibles et passagères lui donnent, suffit le plus souvent à son
intelligence et à sa sensibilité.
Et cependant quelle triste condition que celle de l'homme
réduit à cette existence , où ce qu'il aime est aussi fragile
que lui-même , où il ne peut compter sur aucune joie du-
rable ! Pour qu'elle fut supportable , il a fallu que le prin-
ce du mensonge qui veut nous le faire aimer et nous y
retenir, la couvrit du réseau désillusions. C'est un aveu
qu'on obtient aisément de tout le monde. Quels sont, en ef-
fet, les êtres les mieux partagés parmi ceux dont toutes les
idées et toutes les affections aboutissent à cette terre? Ceux
qui conservent des illusions, ceux qui n'ont pas encore
connu les réalités de cette vie , les enfans , les jeunes gens.
Ainsi donc ce sont les illusions , c'est-à-dire le faux , le néant
d'un rêve , l'ignorance qui permettent à l'homme quelques
jouissances dans son exil, qui lui donnent les années qu'il
regrette. Il iuit de là que sa vie est un mid, si elle n'est un
étourdissement continuel , et que vérité et malheur sont
synonymes pour l'être qui attend tout de ce monde. Cela
est si vrai, que si tous les voiles qui nous dérobent la réalité
en nous et autour de nous, venaient à être levés , si nous
voyons à découvert ce qui se passe au fond de chaque cœur ,
l'égoïsme , les jalousies, les secrètes inimitiés , les turpi-
tudes des hommes avec lesquels nous faisons échange de
paroles bienveillantes ou affectueuses, si surtout nous sen-
tions que rien de ce qui se passe en nous ne leur échappe,
ce monde dans toute sa nudité serait sans exagération un
véritable enfer.
Qu'on se place sérieusement en présence de ces faits , et
qu'on nous dise si l'on croit que ce soit là le sort que Dieu
a fait à l'humanité, si ce n'est qu'un état d'imperfection?
Ah! qui ne verra plutôt dans cette triste condition ce que la
révélation chrétienne nous y montre , un désordre , uu dé-
placement, une chute. Oui , l'homme est tombé d'une
sphère supérieure dans cette basse région où toute sa vie
se concentre aujourd'hui; et il était naturel qu'après avoir
quitté le bonheur selon la vérité, il en cherchât un autre
par la seule voie qui lui restait, par le mensonge.
Pour quiconque ouvre les yeux à ces humiliantes vérités
il ne reste que deux partis à prendre : ou les refermer
aussitôt, et se plonger plus avant que jamais dans les illu-
sions et les agitations du monde , faire peut-être encore
l'expérience de ce que peuvent valoir les promesses des
hommes qui , prenant la civilisation pour le tout de l'hu-
manilc , fondent toutes leurs espérances sur les progrès des
LE SEMEUR.
IlO
I iLMicos physiques et des institutions sociales ; ou profiter 3e
ette découverte, cllaisser éciiapper dcson âme, malgré les
ijjpositious de l'orgueil, cet aveu de la faiblossccl de la iiii-
èrc humaine , ce'cri de la conscience : Que faut-il que je
asse pour être sau^'é?
Celui qui, dans l'angoisse de son cœur, désespérant de
ui-nième et desliommcs, confessera ainsi sa détresse et
■licrriiera p\iis liautquerc monde un lihérateur, \titroiH'cra;
es chrétiens ont une bonne nouvelle à lui annoncer, et il
l'aura qu'à s'en faire l'application pour retrouver la paix
:t le bonheur selon la vérité. Cette nouvelle est l'Evangile
le Jésus-Christ.
Tous ceux qui croient à ce message de Dieu , et qui ont
iccepté la main que Christ leur tend pour les relever de
eur chute, renaissent à celte existence sublime qui avait été
lonnéc à l'hamanité et qu'elle avait perdue. Ils retrouvent
a vie du bonheur par la vérité , la vie des progrès réels, la
■ie de l'infini. Ici l'horizon est sans bornes; l'intelligence et
a sensibdité ne s'usent plus dans la misérable sphère dont le
101 s'est fait le centre: l'une découvre et proclame les titres
nnombrables de Dieu à notre adoration ; l'autre se vivifie
).ir l'amour de l'Etre souverainement aimable; la science ,
es beaux-arts s'élèvent à leur véritable vocation , et cessent
l'être des instrumeus d'égoïsnieet de vanité.
Mais, il fautl'avouer, aussi longtemps que le thiétien de-
neure sur la terre , il pirticipe encore à quelques dc-
'lés aux misères qui sont le partage des âmes endormies
les autres hommes. Il est né à l'heureuse vie de l'éternité ;
uais encore enfant, elle ne domine pas tellement en lui
ur les anciennes habitudes de sa nature terrestre, que celle-
i demeure dans une parfaite surbordination ; il y a lutte
usqu'au moment où se termine la vie du corps; ce n'est qu'a-
nrs que le chrétien entre dans la jouissance paisible et sans
in de sa vie légéuérée. Plus de liens qui le gênent dans son
ssor; son âme gravite librement vei s Dieu, sou centre cter-
icl , sa lumière infaillible, et la source inépuisable de sa
élicilé.
Que devient l'homme qui ne vécut jusqu'alors que d'illu-
lons et qui n'aima que ce qui finit? Le mensonge le quitte
n même temps que cette vie , et son âme imniorlelle entre
ans'uneère éternelle de vérité. Lecteur, quand le mensonge
ui vous aveugle , vous étourdit et vous amuse , disparaîtra
our toujours , qu'aurez-vous pour le remplacer ?
CORRESPOIVDAIVCE.
EPISODE DES JOUP.IVEES DE LYOW.
Bien que les malheureuses journées de Lyon soient déjà
Ht loin de nous, les détails qu'on va lire ne laisseront pas,
; nous semble, d'exciter l'intérêt de nos lecteurs; les uns
îr la précision avec laquelle ils présentent la situation des
ivriers en soie de cette ville, les autres en nous faisant
sister à des scènes dont les journaux exclusivement ijoli-
ques n'ont pu tenir compte et qui peuvent servir néan-
oins à caractériser le drame dont elles font partie.
La lettre dont nous extrayons les passages suivans , nous
t parvenue trop tard pour être insérée dans notre pré-
dent numéro:
. Un ouvrier qui m'est bien connu , homme pieui , m'a produit sus livres
mnntré UD compte exact d'où il résulte ce qui suit ; il [jos.sède deux
'tiers qui occupent trois personnes, lui , sa f mme et une apprentie. Du
novembre j83o au 5 novembre i83i , il Gl iSâ; aunes d étoffe de
le unie L'aune , dont la façon valitil , il y a qwclques années . rS, 8o et.
îuic 90 centiin<'S , lui a été paiee de 4o à 6a centimes , mais rai'enient ce I
dernier prix, le plus souvent 45 centimes ; m'anmoins, en les comptant
l'une dans l'autre à 5o ceiitirnes, il aurait gagné 7/8 f- 5o c.
dont il faut déduire i3 coniimes par aune pour frais divers,
^a'oir j33 55
restent .';4 | f. 95 c.
qui font par jour entre 1 f. 49 et i f. 5o c. . qu'il faut partager entre trois
personnes. Il y a tout ju5te assez pour Ks nourrir; encore faut-il qu'elles
s'abstiennent de vin et de viande i il ne reste rien pour les loger , les vê-
tir, etc.
1. ...J'orcupe le premier étage d'une grande maison sur le quai du Rhône ,
an coin d'une ruelle , dans la partie la plus centrale et la plus spacieuse de
la ville. J'ai quelques pièces qui donnent sur 1,- quai , une salle à manger
sur la ruelle , cl une petite cour intérieure. Le martli , à deux heures, la
fusillade continuant , nous avions abandonné les pièces qui donnent sur le
quai, et nous étions retirés dans la salle à matiger, d'où nous avions une
vne imparfaite du combat par la ruelle ; il est vrai que nous résistions à
la curiosité de le regarder de trop près : nous n'étions pas rassurés sur les
inlentioDs des ouvriers ; nous l'étions d'autant moins , que le quartier que
j'habite est peuplé de riches tt de négocions. Ce qui importail le plus, c'est
que les ouvriers ne fussent pas attaqués des fenèlres de la maison. Nous
n'étions pas s ins quelque inquiétude à cet égard : car nous avions, à un étage
supérieur, un garde national, jeune homme assez ardent, qui eut aisément
pu se laisser aller à q iclque imprudence. Nous le conjurâmes de se tenir
tranquille. Il nous le promit. Nos instances fu-enl appuyées, un moment
api es, par un argument terrible : des fenêtres d'une maison située sur le
quai , on avait tiré sur les ouviiers ; ces m ilheureux n'en furent pas plus
lot les maîtres , qu'ils y mirent le feu... Chaque heure nous apportait quel-
que nouvel avertissement de nous tenir prêts à tout , et de chercher notre
paix en Dieu, non dans la pensée que Dieu ne permettrait pas que n.ius
eussions à souffrir, ou m 'me à mourir, mais dans la pensée que, quoiq l'il
put arriver dans la vie ou dans la mort , D^ea était notre Sauveur, et le
deva t être éternellement.
• Savez vous qui nous donna l'exemple à tous? Ce fut ma petite fiilc â^éc
de six mois. En la voyant, au milieu d'un feu continuel et d'un danger véA.
sourire dans les bras de sa mère , « c'est ainsi , disions-nous, que nous
devons être entre les mains de notre Père céleste, u Bloqués dans notre
maison, sortir, aller aux informai! ms . rcg.iider même n'était pas sans
imprulence; aussi f lisions-nous d'inutiles conjectures, et. sans vouloir
pénétrer ce que D eu nous cacliait, c'était assez pour nous de n ^us re-
metire entre ses mains... On frappe à la porte de la maison; le portier
n'ouvre p;is : les coups redo'iblent et s ni accompagnés d'un bruit . f-
frayant, de cris furieux, de vitres cas-ées , etc. Le portiei et sa femme
montent chez moi toit tremblans. « Faut -il ouvrir? — Oui. — Non dit
un Italien qui s'était retiré chez nous —Il fa i ouvrir, réprimes-nons
avec force . mon frère et moi ; je vais aller au balcon prévenir les ouvn.is
quon va leur ouvrir. 1. Ma femme me supplia de n'en rien faire et c'est
eu ce moment sans doute qu'on jeta du quai dans toutes nos chambres
des pieries, dont une fort grosse, a.rès avoir (rappé la paroi latérale puis
le fond d'une pièce profonde de vin^l pieds , fut renvoyée enco.-e en av-ml
a une certaine distance. Il n'y avait rien à faire : on enfonçait h coups de
h.iclie la porte de h maison. Le. ouvri rs se précipitent dans l'intérieur et
arrivent a ma porte; ils frappenl. Ce fut notre plus ma.iviis moment
Mais notre parti éait pris : mon frère ouvre.... Alors entrent vivement
mais sans violence, six ou huit hommes armé.^. Notre promptitude à ouvrir
les av,iil calmes. ..Ouvrez-nous les pièces sur le quai.— Où est votre chef:'
— Voici notre capitaine. — Capitaine . je ne vous ai po-nt fait de re.isl
tance ; respectez ma maison et ceux qui s'y trouvent. — On ne touchera
rien ; ou ne vous fera aucun mal ; je vous en réponds sur ma tête • si l'un
de mes gens vous prend quelque chose , plaignez -vous à n oi. — Vous ne
pouvez pas être sur de tous vos hommes : faites-mol le plaisir de m'appur
ter la clef du secrétaire et une montre en or suspendue à la cheminée de
la chambre a couch-r.,, - Il va , revient et me les remet en disant- « J'ai
ferme la ch.imbre à coucher parce qu'il m'a paru que c'est là que sô.t les
objets précieux. Nous nous tenons dans le salon... ^ Je demandai a un ou
vrier de m apporter des pinces d'argent qui étaient sur la cheminée du
salcn: il me les apporta aussito . — Les voilà établis sur notre balcon et
sans doule continuant de là le combat. .Ce n'.stpasici le plusmau,a.s
moment, me dit mon frère: tout à-lheure les troupes viendront les de
busquer. et l'on se battra peuî-être dans ton appartement. „ Deux hommes
de renfort frappent à la porte; le capilaine I. u. ouvre. .Que vouler-vous »
- Nous joindre à vous. - Avez vous d,s munitions? _ Sans cela nou
ne viendrions pas. - Et vous ( se to.r., it vers un de ses gensl ave.
vous des cartouches? - Oui. - Tous? 1. aacoup? _ Oui. 1 Cest ton'
je n'ai pa^ besom de plus de monde»; e. il leur ferma la porte.De nouveau.'
botes se présentaient ainsi de temps en lem,,s. Je demande un homme
pour veiller a la porte; on m'en donne un. Nous entenJons un coup J.
fiisil tue tout près de nous, et ce nous semble dans notre appartement.
En effet un ouvrier avait laissé partir sou coup |,ar mégarde dans notre
salon, et la balle ava t été s'enfoncer dans la paroi ; aussitôt se.' c.-mara.lc,
120
LE SEMEUR.
lui enlèvent son arme. Le capitaine étBit sorti un moment ; en rentrant il
■vient s'asseoir près de nous. ■ C'est une chose affreuse, dit-il en jiM-anl ;
j'ai fait la guerre long-temps , mais je n'ai jamais vu ce que je vois aujour-
d'hui , des Français tuant des Français. Un de ses hommes vint lui
dire un mot à l'oreillej 11 se leva et à l'instant tous partirent de la maison.
Après leur départ , nous examinâmes l'appartemi-nt. Rien ne manquait.
Dans le salon il y avait quelques dégâts ; nous trouvâmes huit carreaux
cassés , des pierres dans toutes les chambres et sur le balcon
» Mercredi, à sept heures, le quai se couvrit de monde. Nous descendî-
mes ; nous assistâmes à l'horrible spectacle de la vengeance exercée sur la
maison \uriol, l'une de celles où les troupes s'étaient abritées pour tirer
sur les ouvriers. Vous avez vu cela dans les journaux ; mais aucun récit ne
peut vous en donner une idée. Quelques hommes de la classe la plus pauvre,
sans bas , couverts de haillons , portant des figures qui semblaient armoncer
les plus sinistres desseins , armés de fusils , et cernant la maison ; d'autres
se précipitant dans les appartemens, cassant les vilres à coups de bayon-
nettes et de sabres, pillant pour piller, ne dérobant rien , et menaçant de
la mort quiconque d'entre eux serait surpris retenant quelque chose pour
lui-même, tout au plus jetai t à que'ques mendions plus mis irables qu'eux
quelques restes qui sans doute ne valaient pas la peine d'être anéantis ,
faisant de tout ce qui avait quelque prix un feu de joie sur la place , tout
cela avec des gestes et des paroles plaisantes (i) ; tout ce peuple riant par
envie , par légèreté ou par faiblesse ; à peine çà et là quelques personnes
laissant échapper tout bas des témoignages d'indignation que la prudence
faisait aussitôt réprimer ; cet affreux pouvoir exercé sans obstacle sur cette
maison , et en menaçant bien d'autres ; et contre de tels forfaits , la ville
entière sans défense , les ouvriers maîtres partout , et leurs intentions in-
connues.. Il y eut alors quelques heures d'une attente horrible et que je ne
puis vous peindre.
Ah I si le peuple français pouvait comprendre de tels
averlissemens, et recevoir instruction de Dieu ! Qu'est
toute cette catastrophe qu'un choc des péchés d'une classe
contre ceux d'une autre? Peuple français! tous tes maux
viennent de ton irreligion. A toi comme à chaque individu
l'Evangile dit : Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé.
Vois combien de délivrances Dieu t'a déjà accordées, t'appe-
lant à lui tour à tour par la justice et par la miséricorde.
Heureux le peuple dont l'Eternel est le Dieu (Osée).
MELANGES.
De l'empbunt du Pape. — Chose étrange', le Pape em
pruute, et, qui plus est, à des conditions fort onéreuses. C"
n'est pas ainsi qu'en agissaient ses prédécesseurs , quand ils
avaient besoin d'argent; tantôt, comme lorsque Bouifa-
ce VIII eut inventé le jubilé séculaire, ils arrêtaient qu'il
se célébrerait tous les cinquante ans , puis tous les trente-
trois ans, puis enfin, tous les vingt-cinq ans; tantôt ils mul-
tipliaient les lieux de pèlerinage ou imaginaient de nouvelles
choses défendues , qui devenaient permises moyennant des
dispenses, qui s'acquéraient à prix d'argent, en soite que
l'argeiit rendait licite aux riches ce qui demeurait interdit
aux pauvres: tantôt ils fesaient publier la Taxe de la chan-
cellerie romaine (2) où l'on trouve à quel prix on peut
être absous des plus grands crimes; tantôt enfin ils faisaient
vendre des indulgeiices avec un grand apparat. Au lieu
d'envoyer à Paris un banquier romain , chargé de traiter
avec un banquier israélite , pourquoi le Pape n'a-t-il pas
chargé quelque nouveau Tetzcl de ses intérêts? Il faut bien
le dire, le trafic des indulgences et des dispenses ne va plus
si bien qu'autrefois; et quoiqu'il ne s'agisse pas aujourd'hui
a Rome de projets pareils à l'achèvement de la basilique de
Saiut- Pierre ou à une expédition contre les Turcs , ces an-
ciennes ressources financières ne sont pas suffisantes , et le
(i) Le lundi soir, 21 , l'un de nos amis vint nous dire qu'il avait tu, a la
Croix-Rousse, des ouvriers dansant an son du violon ; et nous entendîmes
Bous-mcmes jouer au billard dans i.n café. Ces faits passent toute ima-
gination.
(?) L'édition de Rome est de 1 5 1 4 ; la première édition ronnue àt Paris
est de i5io.
Pape en est réduit à essayer de son crédit. Remarquons en
passant qu'il encourage ainsi le prêt à intérêt que l'Eglise
romaine a long-temps confondu avec l'usure et qui est en-
core considéré diversement par les docteurs Je cette Eglise.
Ces faits méritaient d'être signales à l'attention de nos lec-
teurs^ puisqu'ils jettent du jour sur l'esprit de notre temps.
Séparation DE l'Eglise ET de l'Etat. — Le comité de
la Société américaine desEcoles du dnuanche vient d'ouvrir
un concours pour le meilleur mémoire sur la constitu-
tion des Etats-Unis , considérée^ surtout relativement à
la séparation de l'Église et de l'Etat. Les concurrcns doi-
vent montrer les maux qui résulteraient de leur union. Il
est intéressant de voir cette Société, qui a rendu des servi-
ces immenses à l'instruction religieuse et élémentaire, sou-
tenir ainsi le principe que l'État n'a pas la mission de s'oc-
cuper en quoi que ce soit de propager la connaissance de la
religion. Nous n'en sommes pas là en France où, dans le
projet de loi sur l'instruction primaire , soumis en ce mo-
ment aux chambres, la religion fait encore partie de l'en-
seignement qui sera donné , au nom de l'Etat , dans les
écoles primaires fondées par lui. Ne serait-il pas étonnant
que le peuple le plus incrédule , confiât à l'Etat le soin
d'inoculer nne croyance religieuse aux enfans delà nation,
tandis que le peuple le plus religieux lui refuse le droit de
s'en occuper? Ou plutôt ne serait-ce pas là une preuve de
plus de l'ncrédulité du premier et de la foi du second ? Le
dépôt que l'un confie à Dieu et au zèle de l'Église , l'autre
ne le croit en sûreté qu'en le confiant au pouvoir temporel.
ANNONCES.
Discours, par A. Vinet. i vol. in-S". Chez J. J. Risleb ,
rue de l'Oratoire, n" 6. Prix : 2 fr. 5o c.
Discours chrétiens, par J. H. GrandPiebbe, ministre du
Saint Evangile, i vol. in-S". Chez J. J. Risleb, rue de
l'Oratoire , n° 6. Prix : 1 fr. 5o c.
Nous nous empressons d'annoncer ces deux volumes , écrits
tous deux dans un même but, et qui s'adressent au même
public , à ce public de nos jours , si différent du public du
siècle passé , qui rejetait tout sans daigner même examiner,
tandis que celui d'aujourd'hui porte dans l'appréciation des
doctrines religieuses le sérieux qui s'introduit peu à peu
dans toutes les études, et qui est la première condition
pour arriver à la connaissance de la vérité. A ce public-'.à,
cependant, il faut parler un langage qui ne le transporte
pas, d'un seul bond, dans un ordre d'idées entièrement
nouveau ; il faut partir du point où il se trouve pour le faire
avancer vers le but auquel il s'agit de le conduire. C'est ce
que nos deux auteurs ont parfaitement compris. Hommes
de leur temps et cependant aussi disciples de cette vérité
qui est la même pour tous les temps , ils savent faire des
circonstances politiques où nous nous trouvons, et des doc-
trines philosophiques qui usurpent dans beaucoup d'esprits
la place que devrait occuper l'Evangile , des échelons pour
monter à ce fait qui nous a manifesté l'amour éternel du
Créateur, et à ces doctrines qui , parce qu'elles ont Dieu
même pour auteur, dominent toutes les théories et anéan-
tissent tous les systèmes qui leur seraient contraires. Ecrits
avec une grande force de style, remarquables par une logique
serrée, mais en même temps très à la portée d'esprits même
peu familiarisés avec les raisonncmeus philosophiques , el
répondant, par ce dernier mérite , aux exigences de toul
enseignement chrétien , ces discours prendront une place
distinguée parmi les publications de ce genre, et ils sa
tisferont aux besoins d'une classe de lecteurs dont on ne
s'est pas encore assez occupé.
Le Gérant, DEIIAULT.
hiipDmerie de Seliicbe , lUe des Jeûneurs, b. 14.
TOME 1". - K' 16,
21 DECEMBRE 1831.
IjE SEjMEIJR
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Match. Xm. 38.
On s'abonne a Paris, au bureau du journal, rue Martel, n° ii,et cbei tous les Libraires et Direcliurs de posle.— Prix: i5 fr. pour l'année
8 fr. pour 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. ^ Pour l'étranger , on ajoutera 2 fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois rnoL":. —
Le» lettres , paquets et envois d'argent , doivent être aUranchis.
REVUE POLITIQUE.
AH>«L AUX HOMMES DBOtTS ET ÉCLAIRES DES DIFF£REMS PAIITIS
POLITIQUES.
(VIII* Article. — Réponse à une objection.)
Nous avous promis de répondre à une objection que les
hommes des différens partis politiques , et quelques-uns
m.ênic de ceux qui tiennent encore à la religion, ne se las-
sent pas de reproduire chaque fois qu'on essaie de déve-
lopper les bienfaits du Chistianisme. Cette objection, la voici:
Rien ne permet d'espérer, dans l'état de choses actuel, que
le peuple français devienne chrétien j la France ne veut
plus de Ja crois de Jésus-Christ, et toute amélioration politi-
-qiie ou matérielle , fondée sur l'établissement du règne de
l'Evangile, n'est qu'un rêve sans avenir.
Avant d'examiner ce grave sujet) présentons quelques
remarques préliminaires.
Tout homme de bonne foi reconnaîtra , d'abord , qu'il ne
peut s'agir ici d'une impossibilité métaphysique ou absolue,
Jnais simplement d'une impossibilité relative ou d'une ex-
trême difficulté. Pour avoir le droit de prétendre qu'il est
absolument impossible d'espérer que le peuple fi-ançais re-
vienne à Jésus-Christ, il faudrait [trouver que cette espé-
rance est contradictoire dans son principe ou dans ses ter-
mes, et c'est ce qu'on ne fait pas.
Observons ensuite qu'en parlant de la restauration de
l'Evangile , nous n'avons jamais supposé que la France tout
tntière , sans en excepter un seul individu , pourrait devenir
sincèrement chrétieune. Cette unanimité de foi religieuse
ne s'est vue chez aucun peuple, à aucune époque de l'his-
toire ecclésiastique; elle contredirait les déclaratiotis les plus
formelles de la Parole de Dieu. Nous u'avons pas même
voulu dire que la majorité des Français adopterait les doc-
trines évaugéliquesj car il faut reconnaître encore que les
véritables chrétiens n'ont été nulle part, depuis dix-huit
siècles, en majorité. Mais on doit nous accorder aussi que
celte majorité M*est pas indispensable pour obtenir les iip-
»CBS« bienfaits que nous avons signalés dans nos précédons
articles j il suffit d'une forte minorité. S'il y avait en France
^d tiei's ou seulement un quart de la population qui fût réel-
lement religieux , tout changerait de face , et les dix mil-
lions de chrétiens imposeraient sans nul doute une grande
partie de leurs maximes, de leurs idées , de leurs lois et de
Igiir» habitudes ans vingt millions de Français qui ne le se-
raient pas. L'exemple de l'Ecosse et des Etats-Unis résout
celte question.
Déclarons enfin que nous n'attachons qu'une importance
très-secondaire aux conjectures purementhumaines qui von t
être présentées à nos lecteurs. Nous u'avons pas besoin ,
quanta nous, de chercher sur la terre des raisons de croire
que l'Evangile triomphera des obstacles qui lui sont op-
posés. Notre espérance est assise plus haut; elle s'appuicsur
ia céleste origine du christianisme, et nous sommes assurés
que cette œuvre ne périra point , parce qu'elle est de Dieu.
Mais un tel motif, très-logique et péremptoire pour les
disciples deChrist, n'est qu'un cercle vicieux, une pétition
de principes pour les hommes qui ne croient pas à la divi-
nité de la religion chrétieane. Force nous est donc de nous
placer sur leur terrain et de discuter avec eux jusqu'il ce
qu'ils arrivent à croire avec nous.
Les trois partis politiques, auxquels nous nous sommes
adressés précédemment , s'accordent à soutenir par des mo-
tifs plus on moins spécieux, mais fort différens les uns des
autres, qu'il est impossible de rallumer en France le flam-
beau de la foi chrétienne.
Nous trouvons, d'abord, les hommes du passé qui repro-
duisent toutes les vieilles accusations de l'Eglise romaine du
seizième siècle contre le véritable Christianisme. Il faut, di-
sent-ils, des formes et des cérémonies qui parlent à l'imagi-
nation du peuple français. Vouloir propager l'Evangile au
milieu de nous, en détruisant la plupart des pratiques exo»-
rieures, c'est une tentative qui ne saurait aboutir à autre
chose qil'à effacer le peu qui nous reste de seotimens rc-
ligieni.
Quelques mots doiveni suffire jK)ur répondre à l'objec-
tion du Catholicisme ultramontam. Si l'Evangile n'était
qu'une ihéophilantropie creuse et vide, ou un froid sys-
tème de rationalisme, on comprendrait ces inquiJtude»
122
LE SEMECR.
Quand une religion ne sait point parler h la conscience, il
faut qu'elle parle à l'imayiiiatiou ; pour suppléer au\
réalités qui lui manquent , elle doit avoir de sédui-
santes apparences ; ïien n'est plus évident. JMais notre
Evangile, à nous, n'est point de la tliéophilantropic ni dti
rationalisme, c'est nne doctrine religieuse qui se compose
de faits positifs, qui frappe à la porte des cœurs avec la
plus sublimes promesses , qui emploie , pour la conversion
des ànies, les mobiles les plus puissans. Que nous importe
l'imagination j quand la conscience est réveillée, quand
elle demande avec angoisse un Dieu Sauvcui? Ce qui trompe
les ultramontains, c'est qu'ils confondent notre Evangile
avec uu protestantisme abâtardi , qui ne laisse debout que
des spéculations pbilosophiques et une pbraséologie détlii-
matoirc. Qu'ils apprennent donc que nous sommes plus
éloignés qu'eux-mêmes peut-être de cette religion morte ;
qu ils sucbent que, pour remuer les générations actuelles,
nous avons les mêmes leviers qui ont fait, dans tous les
temps et chez tous les peuples, lu force du Christianisme.
L'expérience prouve que la bonne nouvelle de Jésus-
Christ crucifié n'a pas besoin d'être accompagnée de céré-
monies fastueuses: elle captive, entraîne, subjugue les
cœurs par sa propre puissance, et elle exerce d'autant plus
d'énîpire qu'elle est plus dépouillée de tout omcmant ex-
térieur. Le monde n'a pas été converti par des spectacles q.ii
séduisaient les imaginations; le polythéisme a succombé, noa
sous des croix d'or , non sous des crosses pontificales, mais
sous le glaive de la Parole. Dans notre siècle, les hommes
ne se convertissent pas autrement qu'aux jours de l'Ef^lise
prnnitive; les missionnaires delà Polynésie étaient de pau-
vres ministres de Christ, qui n'avaient que la Bible, beau-
coup d'amour et l'appui de Dieu.
Mais sanscherchcrauioin des exemples, la France même,
la France d'aujourd'hui ne nous montre-t-clle pas qu'il n'y
a rien de plus stérile , pour l'avancement du Christianissne,
<{ue la pompe des cérémonies et des fêles religieuses? La
restauration s'est épuisée pour rendre au culte catholique
son ancienne splendeur; elle a salarié des légions dc.mis-
sionuaires; elle a prodigué l'or, les dignités, les croix.
Qu'en est-il résulté? Uu dégoût toujours croissant, une
répugnance toujours plus prononcée contre les formes du
. Catholicisme; on a vu s'élever un plus grand nombre d'en-
nemis de la religion; la hairie a descendu jusque dans les
classes populaires , et le plâtre dont on avait rebl.mchi
l'Eglise romaine est retombé sur la tête des hommes im-
prudens qui avaient cru raffermir l'édifice par ces vaines
apparences extérieures.
Que si , au contraire , on eût annoncé l'Evangile simple-
ment, fidèlement, sans ostentation, n'en aurait-oi! pas
obtenu des résultats tout opposés? Uu fait peut répondre
à cela , c'est que , depuis quinze ans, le nombie des vrais
catholiques a diminué en France, tandis que le nombre
des vrais chrétieiis s'est augmenté. Bien loin donc d'ad-
. mettre avec les hommes du passé que, sans les formes cé-
rémoniellcs , le peuple français ne viendra pas à l'Evangile,
nous croyons que ce sont les formes qui l'empêchentsuitout
d'y venir, et que la foi religieuse aura beaucoup g:igné ,
si elle réussit à perdre ces oripeaux du moyen âge , qui ne
vont plus à nos lumièi'cs, à nos mœurs, ni a notre étal de
civilisation.
Après les hommes du passé arrivent ceux du présent. Ils
nous disent avec le ton de suffisance des gens d'all'aires : Que
pailcz-vous de la foi chrétienne? et quel avenir pouvçz-
vous lui prometti'e? Nous n'avons pas même le temps d'y
songer. Le dogme n'est plus rien dans ce siècle éminem-
ment'positif, dans noti'c pays surtout. Les questions politi-
ques, les intérêts industriels, la fortune , les places, voilà
les dieux de la France; elle n'en veut p»? ù'autres.
Cette manière de raisonner ne doit pas nous surprendre
de la part de ceux qui l'emploient. Quand on ne s'occupe
point de religion, il est si facile de se persuader que per-
sonne ne s'en occupe I Quand on manque de foi chrétienne,
il est si naturel de penser que tout le monde en manque I
L'esprit humain est ainsi fait; hommes et choses, il mesure
tout d'après lui , comme un œil malade ne voit dans toute
la nature qu'une seule couleur.
Mais c'est précisément parce qu'ils ne regardent leur siè-
cle qu'à travers leur point de vue personnel, que les gens
d'afiaires et de places tombent dans une complète illusion.
Tout occupés à faire mouvoir quelques rouages particuliers ,
ils n'observent pas l'ensemble du mouvement social. S'ils
le considéraient de plus haut et de plus loin , ils ne tar-
deraient pas à y découvrir une puissante réaction spiritua-
listc. Le matérialisme est attaqué dans toutes ses anciennes
positions, dans la philosophie, dans l'histoire, dans la poé-
sie, dans les beaux-arts, dans la politique elle-même. Les
générations qui s'élèvent s'en vont chercher, jusque dans
les chroniques du moyen âge, une vie nouvelle; il leurfaut
un Dieu, des croyances, des émotions, de l'avenir. Elles ne
veulent plus vivre seulement de pain , elles demandent une
nourriture qui satisfasse les besoins de leurs âmes. Les ques-
tions religieuses redeviennent les questions du jour ; et la
France des t!ncyclopédistes ne ressemble pas plus à la nôtre,
sous ce rapport, que la leur ne ressemblait à celle de
Louis XIV. Qu'il y ait des personnes , et même en grand
nombre, qui ferment les yeux à ce vaste mouvement, il
n'importe guère; la plupart des passagers peuvent dormir,
mais le vaisseau n'en marche pas moins.
Les liommes du présent devraient avoir reconnu, d'ail-
leuis, qu'en accordant une attention exclusive aux intérêts
matériels , ils compromettent ces intérêts eux-mêmes ; s'ils
ne le savent pas encore, ils l'apprendront. Pour avoir mis
l'industrie et l'accroissement des richesses publiques à la
première place , en ont-ils obtenu plus de bien-être , et la
prédominance des questions politiques a-t-ellc beaucoup
servi la cause de la liberté? On sentira de plus en plus que
le meilleur moyen d'acquérir une prospérité durable con-
siste à ne pas rap[)récicr au-delà de ce qu'elle vaut, et que
le scci'ct d'être heureux dans ce monde c'est de chercher
antre chose que ce bonheur matériel. On se convaincra que,
I ourle bien même des intérêts et des libertés sociales, il ne
fîutpas s'v absorber, parce que les uns et les autres ont besoin
de trouver au dehors des soutiens et des garanties ; en sorte
qu'au lieu de conclure, avec les hommes du présent, que
la France repousscia l'Evangile, pai'ce qu'elle s'al tache
avant tout au positif, nous croyons que ce positif bien en-
tendu la forcera d'y recourir. Laissons les événemcns suivre
leur cours, et de tristes expériences éclairer le pays; elles
arriveront assez vite. Puisse t-il seulement n'attendre pas
de trop funestes catastrophes pour se persuader que tout
repose sur la foi religieuse : mœurs , cdncat.ou , liberté,
industrie, prospérité nationale!
Aux hommes du présent succèdent les hommes de l'a-
venir. IjCur argumentation, sans être plus solide, est plus
spécieuse que celle des deux autres partis, et elle mérite
un exanren plus étendu. Comment ramener les Français ,
nous disent-ils, à de vieilles croyances qui s'éteignent de
toutes parts comme des lampes taries ? La religion chré-
tienne est de l'ancien régime; elle est en arrière des idées de
l'époque^ elle ne répond plus à nos besoins actuels; ce se-
rait rétrograder qued'y revenir, et les peuples ne rétrogra-
dent point.
Nous avon's déjà observé ailleurs que l'objection , pré-
sentée sous cette forme , place notie pays dans une position
exceptionnelle , et que les homme^ de l'avenir devraient
expliquer les motifs qui les autorisent à faire une pareille
LE SEMEUR.
123
exception, aviml d'eu tirer les conséquences. 11 y a de nos
jours des peuples non moins avancés en civilisation (pic le
peuple fiançais, et qui marchent avec le Christianisme j
pour eux , ce n'est pas une religion rétrograde , mais une
religion de progrès j l'Evangile est la micc Ininiiicuse qui
les précède dans toutes les voies des aniéliinalions mo-
rales, intellectuelles et phvsiqucs. Qu'est-ce donc qui per-
met de placer la Fiance, noii-sculeiuciit à jiart , mais en
contradiction avec le reste du genre humain ? Quelles sont
les idées qui nous élèvent si fort au-dessus des Américains
ou des AnjjUiis? Pourquoi ce qui les fait avancer nous ferait-il
rétrograder? En quoi consiste cct'e miraculeuse antériorité
des Français qui laisse loin derrière elle tous les hahitans du
globe; et sur quoi se fonde cette magique prééminence cpii
ne se montre ni dans nos mœurs , ni dans nos institutions ,
ni dans notre état social , ni dans nos livres, ni dans nos
habitudes, ni en rien que l'oeil puisse voir et l'esprit saisir?
Il ne serait pas inutile peut-être de répondre netlcnicnt à
ces questions.
Ce que nous apercevons de plus clair dans les rnisonne-
mcns des hommes de l'avenir, c'est une monstrueuse er-
reur de fait. Ils confondent, par une ignorance ou par une
mauvaise foi que rien ne justifie , le Christianisme avec le
Catholicisme romain; ils mettent sur la même ligne Jésus-
Christ et les papes ; ils ne jugent la Parole de Dieu que sur
les altérations qu'elle a subies , et ils condamnent la reli-
gion chrétienne pour les choses qu'elle a condamnées elle-
même plus fortement qu'eus et avant eux : ils agissent en
cela de la même manière qu'un insensé qui voudrait punir
le magistrat des crimes de tous les accusés qui comparais-
sent à la barre de son tribunal.
Cette erreur, ou plutôt cette folie de quelques hommes
de l'avenir , explicjue leurs objections. Il est évident qu'il
y aurait en effet une longue marche rétrograde à fliire pour
revenir aux indulgences^ aux absolutions sacerdotales, aux
pèlerinages, aux reliques, à toutes ces formes qui sont de-
venues, comme s'exprimait un ancien sur le polytiiéisme,
la risée de nos petits enfans. Mais quel est le rapport qui
existe entre la foi chrétienne et tout ce bagage des siècles
d'ignorance? Quel rapport entre les doctrines si pures de
l'Evaugile et de si grossières superstitions? Comparerez-
vous , s'il est permis de substituer à l'œuvie de Dieu un
chef-d'œuvre humain , comparcrez-vous le fétiche du sau-
vage avec la Minerve de Phidias , ou une enseigne de tré-
teaux avec un tableau de Piaphaël ? Par pudeur , hommes
de l'avenir , ne confondez plus les cérémonies de l'Eglise
romaine avec les enseignemens de l'Evangile.
Nous trouverions ici uu moyen de nous mettre d'accord.
Vous dites que le Christianisme s^en va dépérissant et s'é-
teignant chaque jour; nous disons la même chose du Catho-
licisme. Vous prétendez que la religion chrétienne a perdu
toute chance de succès dans l'avenir; nous le croyons comme
vous de la religion romaine. Vous ajoutez que notre siècle
est en avant de ces doctrines religieuses ; nous pensons que
le siècle est en avant de ces formes religieuses. Il n'y aurait
dans tout cela qu'un mot de changé, et vous le changeriez
vous-mêmes, si vous preniez le soin de lire une seule fois
avec attention la Parole de Dieu.
Mais considérons de plus près le système qui nous est
opposé. Les peuples, dit-on , avancent toujours dans leurs
idées religieuses ; c'est une progression continue qui n'aura
d'autre terme que la vie de l'espèce humaine. Notre état
religieux actuel, quel qu'il soit, le scepticisme même est
doue un progrès, et il est impossible que la France recule
jusqu'à une doctrine qui a paru sur la terre, il y a dix-huit
cents ans.
Nous n'admettons pas cette progression continue; il
nous semble, au contraire, que les peuples ont souvent
l'étrogradé bien plus (pi'ils n'ont avancé dans leurs idées
religieuses. Les monumens historiques, cl surtout les mys-
tères de l'antiquité , prouvent que le monothéisme à pré-
cédé en plusieurs lieux le polytlicisme. La théogonie d'Or-
phée et de ses coiUemporains était plus pure que la mvlho-
logie du siècle de Périclès. La religion des anciens Gutbres
était sii]->éricure au culte idolâtre des Perses du temps
d'Alexandre. Dans l'histoire du Christianisme, les absurdes
superstitions du moyen âge ne sont pas , h notre avis , un
perfectionnement de la doctrine des premiers Pères de
l'Eglise, et la religion de Mahomet, toute postérieure
qu'elle soit au Cliristianisine en Orient, lui est sans doute
bien inférieure sous tous les rapports. Que devient donc
cette progression constante et non interrompue? De quel
droit ose- 1- on soutenir que toute révolution dans les
idées religieuses est nécessairement un progrès? Qu'est-
ce t|ue cette théorie philosophicjue qui se résout eu un
calcul do chronologie, et qui pose cet étrange argument :
Tel système de religion est venu après tel autre, donc il
vaut mieux. On s'étonne, en vérité, que des hommes qui
se glorifient de ne rien croire du Christianisme aient une
foi assez robuste pour faire d'une règle d'arithmclif{uc la
loi du monde religieux et moral !
Paria négation du principe, nous nions la conséquence.
Puisque les peuples reculent à certaines époques au lieu
d'avancer; puisqu'une religion qui vient après une autre
n'est pas toujours meilleure, mais pire quelquefois; puis-
qu'enfln il ne s'agit pas de comparer les dates, mais d'exa-
miner les doctrines , nous n'avons pas le moindre motif
de penser que le scepticisme actuel soit un progrès, et parce
que tel svstème religieux est le plus nouveau , il ne nous
est pas démontré du tout qu'il soit supérieur à tous les
autres. Si les Orientaux redevenaient chrétiens, nous ne
crevons pas qu'ils reculeraient, et si les prosélytes du culte
de la raison suivaient la même route , ils auraient encore
plus à gagner que les mahométans. La chronologie n'a que
faire dans une pareille discussion.
Il est inutile de s'arrêter au classement des périodes or-
ganiques et critiques de l'école saint-simonienne. Pour ne
parler que de la grande réforme du seizième siècle, cette
école l'a jugée absolument à faux. Elle trouve un com-
mencement de dissolution dans une restauration , et elle
croit que les réformateurs se sont éloignés de l'Évangile,
tandis qu'ils y sont revenus. C'est raisonner comme un his-
torien qui prétendrait que le roi de Sparte , qui rendit aux
lois de Lycurgue leur ancienne puissance , a détruit ces
lois; ou comme un aveugle qui s'imaginerait qu'on éteint
un flambeau , quand on le rallume. Citer d'aussi pauvres
argumens n'est-ce pas le plus simple moyen d'y répondre ?
Les hommes de l'avenir nous disent d'une manière va-
gue et tranchante à la fois que le Christianisme est en ar-
rière des idées du siècle; mais nous leur demanderons ; en
arrière de quelles idées ? Le siècle a-t-il des notions plus
élevées et plus sublimes de Dieu? A-t-il des preuves plus
positives de l'immortalité de l'âme? La philosophie connaît-
elle mieux que l'Evangde le cœur de l'homme ? Explique-
t-cUe l'origine du mal d'une manière plus satisfaisante?
Existe-t-il parmi nous une doctrine religieuse qui donne
des consolations plus efficaces, de plus nobles espérances?
S'il y a des diifîcultés et des mystères dans le Christianisme,
n'y en a-t-il point, et de plus grands, dans le déisme, dans
le matérialisme, dans l'athéisme, et dans toutes les opinions
religieuses ou irréligieuses possibles? S'il faut citer des
noms propres , les hommes du siècle sont-ils des penseurs
plus profonds et de meilleurs philosophes que Bacon ,
Pascal , Newton et Leibnitz ? Nous aurions beaucoup de
reconnaissance pour celui qui exposerait, une à une, les
idées et les théories nouvelles qui laissent le Christianisme
124
LE SEÎWEUR.
en arrière: jusqu'à présent, par une smgal.ere ignorance
peut-être , nous n'avo.is pas Pnerçu , dans tout e domaine
de la philosophie, une seule idée qui ne laissât le Christia-
nisme en avant.
Est-ce qu'on vent parler, non des théories philosophiques,
mais des questions politiques et sociales? Nous ne voyons
pas encore en quoi l'Évangile n'est plus à la hauteur du
siècle. Nous croyons avoir établi que la dignité de l'homme,
l'égalité civile, la liberté, le respect de tous les droits trou-
vent dans le Christianisme les plus solides garanties; et nous
serions également très-reconnaissans d'apprendre quel est
le perfectionnement social auquel s'oppose la foi chrétienne;
quel est le droit juste et légitime que l'Evangile ne favorise
pas; quelle est la liberté, liberté de pensée, d'opinion , de
culte, d'industrie qu'il n'accepte pas. Qu'il s'agisse même
de cette association universelle de l'humanité, dernier terme
des conceptions philanthropiques , csl-i! un système reli-
gieux qui permettra d'en approcher de plus près que celui
du Christianisme?
Si l'Ëvangile n'est en arrière ni de la philosophie, ni de
la politique ,' l'accusera-t-on de l'être sous le point de vue
des intérêts matériels? C'est ici que certains hommes de
l'avenir triomphent, par l'effet de cette confusion que nous
avons signalée entre l'Église chrétienne et l'Eglise catho-
lique. Rien de plus curieux que de les entendre soutenir
que le Christianisme est ennemi du travail , qu'il s'op-
pose aux progrès du bien-être physique, et qu'il condamne
toute amélioration matérielle, tout perfectionnement qui
ne concerne que ce monde. Ils appuient ces étonnantes ac-
cusations par l'exemple des anachorètes de la Thébaïde, des
moines du temps féodal et des fainéans de toutes les époques.
Allez ! rhéteurs oisifs! pour la peine d'un mensonge aussi
absurde, nous ne voudrions vous condamner qu'à partager
pendant un an les travaux d'un morave d'Allemagne, d'un
presbytérien d'Ecosse ou d'un Chrétien de l'une des déno-
minations religieuses d3s États-Unis. Vous nous diriez ,
après cette épreuve, si les Chrétiens sont ennemis du tra-
vail, et s'ils ne fabriquent pas aussi bien que les jiisciples de
Saint-Simonl
Résumons-nous. En adoptant l'Evangile, la France n en-
trerait point dans une voie rétrograde, mais dan»-une voie
de perfectionnement. 11 n'y a pas une seule idée, pas une
seule amélioration politique , pas un seul intérêt matériel
qui ne fut secondé par la foi chrétienne, bien loin d'en être
compromis ; et cjuaud on se fonde sur je ne sais quelle in-
suffisance du Christianisme , pour en déduire qu'il est im-
possible d'y ramener le peuple français , on part d'un prin-
cipe faux pour arriver à une conclusion qui ne l'est pas
moins.
Cependant, après avoir répondu aux objections des divers
partis politiques, nous sommes loin de nous dissimuler tout
ce qu'il y a de difficultés et d'obstacles dans l'ceuvrcd'évan-
géliser la France. L'irréligion a jeté dans notre sol de
profondes racines. Le Catholicisme a soulevé des haines
puissantes et une extrême défiance contre la foi chrétienne.
D'ailleurs, le caractère français n'est pas naturellement re
iigieux ; il a besoin d'être plus fortement remué que celui
de tout antre peuple pour devenir sérieux sur les intérêts
d-e l'éternité. Mais si 1 œuvre est difficile, la force du Chris-
tianisme est grande. L'homme, quelles que soient les cir-
constances où il se trouve placée ne peut abdiquer entière-
ment sa nature, ni les besoins de sa conscience, ni les
craintes qui l'agitent, ni le désir d'être heureux. La doc-
trine de l'expiation , cet immense levier du monde moral,
a converti l'empire romain qui offrait assurément plus
d'obstacles que la France de nos jours ; elle a réveillé , par
la voix dès réformateurs, l'Europe qui s'était endormie dans
des ténèbres de mort ; celte même doctrine nous promet
encore aujourd'hui de nobles succès cl des victoires éclu-
tantes. Déjj; l'oeuvre est commencée parmi nous; le feu est
allume , selon la Parole de Christ, et il ne s'éteindra point.
LEGISLATIOIV.
Histoire des Colonies pénales de l'Angletebbe dans l'Aes-'
TiiALiE,par M. Ernest de Slosseville, conseiller de pré-
fecture de Seine et-Oise. Un vol. iii-8°. Ciicz Adrien Lc-
clère et C, quai des Augustins, n. 35. Prix : - fr.
DEUXIÈME ET DEBNIEK ARTICLE.
« C'est un fait digne de remarque, dit M. de Blosscville,
» que la plupart des sociétés ont eu pour fondateurs les hom-
1) mes les moins propres à vivre en société. » Cette assertion
est exacte, et il serait flicile de le démontrer ; mais hâtons-
nous d'ajouter que l'œuvre de ces hommes s'est en général
bornée à vaincre des difficultés physiques ou à faire préva-
loir \i droit de la force , et qu'ils ont le plus souvent légué
à leurs successeurs le soin de créer l'œuvre sociale propre-
ment dite. La tâche d'un Numa ne saurait appartenir à un
Romulus. Ces noms ne rappellent pas seulement les rois qui
les ont portés; ils nous paraissent aussi caractériseï l'esprit
et les travaux des deux premières générations de tout peu-
ple qui passe du simple état d'agglomération à un véritable
état social. Les colonies pénales de la Nouvelle-Galles du
Sud sont entrées, par les émigraiions volontaires et par les
naissances, dans cette seconde phase de leur existence , et
leurs progrès y sont d'autant plus rapides que le souvenir
des institutions de la mère-patrie et les liens qui les y ratta-
chent leur épargnent à beaucoup d'égards les tâtonneinens
et les mécomptes. Nous avons déjà montré quelle est au-
jourd'hui leur prospérité matérielle; il ne sera peut-être
pas sans intérêt d'étudier de plus près encore cette associa-
tion étrange et de considérer les élcmens dont elle se com-
pose.
Le gouvernement anglais a voulu profiter des facilités
que lui offi'aient les émigrations volontaires pour se dé-
cJiarger de la plus grande partie des frais d'entretien des
ccnvicls. Pour obtenir une concession de G^o acres , un
émigré doit justifier d'un capital de 5oo liv. st., et propor-
tioiuiellcment un planteur peut obtenir jusqu'à 2,5Go acres,
en contractant l'obligation de se cliarger d'un conviât par
chaque centaine d'acres. D'un autre côté, tout acquéreur
([ui, dans l'intervalle de dix ans après son acquisition, a, par
l'emploi cl l'entretien de convicts , soulagé l'Etat d'une
charge égale à dix fois le montant de son prix d'achat , en
estimant a i() liv. st. l'entretien annuel d'un convïrt , est
remboursé de cette valeur , mais sans intérêts. Il ne reste
guère ainsi à la charge de la colonie que les convicts incor-
rigibles que nul planteur n'ose employer et dont on forme,
sous le nom de clearing-gangs , des compagnies de défri-
cheurs, travaillant sous des chefs et soumis à la plus sévère
discipline ; sans aucun contact avec ces hommes, chaque co-
lon peut faire entreprendre ses défrichemens à un prix ar-
rêté d'avance avec l'autoi'ilé.
A l'expiration de leur peine , les convicts passent dans la
classe des e/;ifi/(c//j«; ils obtiennent une concession de terrain,
jouissentdo touslesdroitsdecitovensdela colonie, et devien-
nent les égaux des planteurs dont ils étaient jusque là les su-
bordonnés. On comprendra sans peine, d'un côté, comment
l'amour-proprc des émigrés volontaires doit être froissé
parcelle assimilation, et, de l'antre, comment l'orgueil
des émancipés les porte à se prévaloir de tous les avantigcs
de leur position nouvelle et à repousser comme des préten-
tions aristocratiques les distinctions que leurs anciens maî-
tres cherchent à établir. Comme ils forment aujourd'hui la
clr-sse la plus riche et la plus active, ils savent faire valoir
l'importance qu'on est obligé de leur reconnaître , et ilj
soutiennent avec raison que !a condition essentielle de la
société qu'il s'agit de former étant l'-^iibli du passé , c'est un
crime de lèse-colonie que .d'enfreindre, par d'intcrmi-
LE SEMEl'R.
^25
nables récriminations, la première loi de l'association dont
on a librement choisi de fiiic partie. En vain le gouverneur
Macquarie voulut il faciliter un ra|)proclienient entre les
deux partis en accneillant tous les Colons, (jueiijuo lut leur
oi-igine, avec une égalité complète d'égards, en les admet-
tant indistinctement à sa table et eu l'ermant sa maison à
quiconque refusait d'imiter sa tolérance: il ne put vaincre
les résistances, et aujourd'hui encore la désuniou continue.
Les efforts du gouvernement anglais pour y mettre un ter-
me, en envoyant à la Nouvelle- Galles un commissaire
chargé d'en constater les cau>cs , n'ont fait que la rendre
plus tranchée : on a eu l'imprudence de publier les notes
qu'il avait recueillies; c'était fouinir de nouveaux motifs à
la haine des partis.
Une troisième classe, distincte des deux autres, qui de-
vient tous les jours plus nombreuse et qui liuira saus douU-
par dominer le reste de la colonie par la force numérique et
Ja prépondérance financière, quoique des distinctions d'o-
rigine maintiennent encore dans son sein quelques divi-
sions , qui tendent sans cesse à s'éteindre, est celle des hom-
mes libres nés dans l'Australie : ils préfèrent le commerce
et la navigation à la culture des tet res , parce qu'ils sont ha-
bitués à la considérer comme le dégradant attribut des coii-
victs. Cette défaveur ne peut être que passagère; il est im-
possible que l'accroissement de la population ne rende bien-
tôtà l'agriculture la considération qu'elle mérite. Les blancs
nés dans le pays offrent à l'ordre public les garanties que
leurs pères ne présentaient pas ; il est rare qu'on en voie
comparaître devant les cours de justice, même pour des
motifs peu gi'aves.
Telle est la population *dc la Nouvelle-Galles du Sud ,
ainsi que nous la fait connaître M. de Blosseville. M. Du-
raont d'Urville , comme nous l'avons déjà dit , saus nous
révéler précisément des faits nouveaux sur l'état moral et
politique du pays, nous permet, par les extraits des jour-
naux de la colonie qu'il a- insérés dans le récit de son voyage ,
d'en mieux saisir les traits caractéristiques. h'AiisIra/asiaii
et le Motiitor, auxquels il fait surtout des emprunts, sont
deux feuilles d'opposition qui ont réclamé avec une grande
énergie pour la Nouvelle-GalL-s du Sud , une assemblée
représentative et le jugement par jury. Cette dernière in-
stitution a été obtenue; mais pour remédier aux dangers
qu'elle pourrait avoir dans la situation actuelle de la société,
la compétence du jury u'est jamais admise que du consente-
ment des deux parties : si l'une d'elles le refuse , la cause
es|, portée devant uu juge et deux assesseurs. Le gouverne-
ment n'a pas trouvé à pi opos d'accorder encore à la colonie
une assemblée représentative; il ne la croit pas mûre pour
cette institution , quoique vingt-quatre colons , dont les
fortunes réunies s'élèvent à pSo.ooo liv. st. se soient enten-
dus pour la demander. En 1824, ou a formé, pour quatre
ans, UD conseil législatif, composé de cinq membres au
moins, et de sept au plus, dont la nomination appartient
au roi; en 1829, le nombre de ses membres, a été porté à
quinze, savoir, le gouverneur, le premier juge, l'archidiacre,
le secrétaire colonial , l'avocat-général , le collecteur des
douanes, l'auditeur-général des comptes, un officier supé-
rieur , six habitans notables et un capitaine de marine. Cette
Qiganisation nouvelle a fait taire une partie des plaintes;
cependant la grande majorité des colons continue à deman-
der une assemblée législaùve élective; on ne diffère
guères que sur le nombre démembres dont elle devrait être
composée. Le Monilor cherche à prouver qu'il y a bien
trois cents colons capables de devenir les législateurs de la
colonie. Ce journal , qui est écrit avec talent, mais avec pas-
sion, excite les colons à ne pas s'en reposer sur les plus riches
pour leur procurer les libertés qu'ils réclament, mais à agir
eux-mêmes dans leur propre cause; nous pensons qu'il ne
sera pas sans intérêt pour nos lecteurs d'avoir un éch intillon
de l'opposition que font nos antipodes:
« Le peuple ne doit attendre aucun appui de l'aristocra-
tie; ce serait trop espérer de la bassesse de la nature hu-
maine. Il n'aime lui-même la liberté qu'en ce qu'elle con-
tribue à son propre pouvoir et à sa prospérité. C'est par le
même motif que l'aristocratie déteste la liberté en ce que
chaque pas que le peuple gagne vers le pouvoir est regardé
par elle , bien que ce ne soit pas notre manière de penser,
comme autant d'enlevé au sien. Pourquoi donc , ô colons de
la J\ouvelle-Galles, vous flattez-vous du vain espoir de
voiries Mac-Artiiur, les Jamison , les Cox, les Jones, les
VVolstonccraflet les Biown s'avancer pour vous conduire
vers ic trône et à la banc des deux Chambres ? Renfermés
chaque jour .avec le gouverneur, ou l'ami du gouverneur,
oui ami de l'^mi du gouverneur, revêtus des magistra-
tures promus aux rangs du conseil ou des comités , maî-
tres de choisir des terres, quand d'autres ne savent où
en trouver, ou ne peuvent s'en procurer quand ils eu
ont découvert, ayant le pouvoir de faire établir des im-
pots sur certains produits coloniaux, de manière à élever
la valeur de leurs propres domaines par suite même de ces
nouvelles taxes quels insensés vous êtes, ô colons de
1 Australie ! d'imaginer que de pareils individus puissent
être de vrais patriotes !.. D'ailleurs, 6 stupides cultivateurs,
qu'y a-t-il donc de si remarquable dans les noms que nous
venons de prononcer, qui puisse vous faire augurer que
votre gracieux souverain et son auguste parlement prête-
ront plutôt l'oreille à leur voix qu'à votre propre voix,
qu à celle du peuple ! Des personnages comblés de titres et
de dignités , comme les Noithumberland , les Norfolk , les
Suffolk, les Warwick, les Essex , les Bathurst et les Li-
verp(>ol , parmi les pairs d'Angleterre et comme les
Canuing , les Peel , les Mackintosh , les Biougham ,
les Bright, les Forhcs , les Denham et les Ridley dans
la chambre des communes , se sentiront-ils mieux dis-
posés pour votre cause , en voyant votre pétition signée
par des officiers ou des ex-officiers civils et militaires, que
si elle l'était par des tanneurs , des fabricans de savon ,
des chapeliers , des cordonniers , des chandeliers , des dis-
tillateurs, des brasseurs, des marchands et de petits pro-
priétaires de 3o ou 40 acres de terrain ? Hors du pays il n'y
a plus d'aristocratie. S'il s'agit des autres, les sentimens lé-
gitimes du cœur humain reprennent leur cours naturel:
nous osons assurer que l'aristocratie elle-même , en portant
ses regards sur une autre nation , se sent plus intéressée au
soit du peuple qu'à celui de la noblesse. Outre cela, com-
bien la noblesse de la Nouvelle-Galles du Sud doit sembler
méprisable aux nobles et aux gentilshommes de l'antique
et vénérable Angleterre? L'allusion même que nous faisons
de nos gueux pai-veuus à une vraie noblesse doit exciter
leur dérision. Quelle absurdité donc de votre part, petits
cultivateurs, marchands et fabricans de Sydney et de Para-
matta, vous qui formez le corps même delà communauté,
d'imaginer que votre voix, dans une assemblée constitution-
nelle de notre comté de Cumberland, ne sera pas écoulée,
parce que les débris du régiment de la Nouvelle Galles, qui
se révolta contre le gouverneur Bligh, et les banqueroutiers
de l'Angleterre, niaîties aujourd'hui des plus riches pâtu-
rages de la colonie, affectent de se tenir à l'écart de ces as-
semblées , et sont décidés à y porter obstacle , de peur que
le monopole du pain et du poisson, dont ils ont joui jus-
qu'aujourd'hui par des intrigues de cour et des tripotages
politiques ne leur soit ravi pour toujours, par l'établisse-
ment du jugement par jury et d'une assemblée législative
de cent ou deux cents membres choisis par vous! »
Qui ne reconnaîtrait dans ces luttes une nation qui a hérité
des passions politiques de notre vieille Europe? Et, en ef-
fet, ne vient-elle pas de voter des félicitations au peupi*
français au sujet du succès de la révolution de juillet, qu'elle
n'a appris que cette année? Mais qui ne s'appercevrait en
même temps que les quarante-quatre ans écoulés depuis Va
fondation de cette colonie ont suffi pour la rendre impro-
pre à la destination qu'on lui avait d'abord dounée? « C'ctl
» une société dont la croissance est plus rapide que celle
» d'un homme , dit M. de Blosseville , et le jour ne tarder»
» sans doute pas à naître où les familles d'émancipés clles-
» mêmes, oubliant leur origine, feront entendre à leur
» tour à la mère-patrio, les griefs de Franklin. Mais de loug-
» temps l'espace ne manquera , sur le cinquième cont
n nent , à aucune variété de population ; et les conda
» pourront, pendant bien des générations, occupe^
i> vant-garde des défrichemens. » i
Nous venons de considérer les desseins dès homii|ps;. H
est temps de rechercher si nous ne pouvons pas aussi
vrir en partie le dessein de Dieu, en permettant ce
Î26
LE SEMEUR.
lier établissement. Nous ne nous trompons sans doute pas,
en supposant qu'il a voulu oMVir à ces mallieureux dcportcs
des occasions inattendues d'eulcndrc son Evangile et de se
convenu- a lui. Plusieurs des ministres aiijjlicans qui rési-
dent uuiiombie de donz:e,à la Nouvelle-Galles , sont des
liomîaesd'uii grand mérite ; nous avons déjà fait connaître
l'un d'eux, le respectable INI. JNIarsdcn. M. de 151osscvilie
vante aussi les efforts actifs des missionnaires weslcyeiis, Il
parait CRIC les travaux de ces chrétiens n'ont pas été inutiles,
et que ia vraie piété se trouve, à quelque degré ^ à Syd-
ncv , comme partout où l'Evangile est prêché; on peut
le "c'onciure de quelques plaisanteries du journal le Blu-
iiitor qui , après avoir séparé les femmes et les jeunes filles
en deux classes, dont la première comprend celles qui ai-
ment les bals , les concerts et les spectucics, et la seconde ,
celles qui préfèrent les idées sérieuses , demande si l'archi-
di&crc n'aurait pas assez de zèle pour ordonner aux chape-
lains d'ouvrir les églises un soir par semaine en faveur de
ces dernières , ajoutant qu'eu tout cas, les ministres métho-
distes se trouveront heui-eux de pouvoir leur rendre ce
service. Ajoutons à ce témoignage involontaire celui de
M. ÎNlarsden : a Souvent mon âme est confondue d'admira-
» tion dit il, quand je médite sur les voies mystérieuses de
» l'amour de notre Dieu; il est donc vrai qu'il a amené
» ici , pour être sauvés , de malheureux condamnés qui ,
» dans leur patrie , avaient rejeté le conseil de sa miséri-
» corde à leur épard? » Ces malfaiteurs convertis ont
formé à Sydnev une société biblique qui a pour but de
répandre les Saintes - Ecritures parmi les colons et qui
poursuit cette tâche avec activité. L'un de ses membres,
M. Threlkweld a traduit l'Evangile selon Saint-Luc dans
la langue des indigènes.
Les missionnaires qui travaillent à la conversion des na-
turels de la Nouvelle-Gilles du Sud et de Van-Diemen
appartiennent presque tous à la Société des missions wes-
leyiniies. Ce soni MM. Walker, Leigh , Horton , Har-
per Carwosso et Schofield. Ils ont divisé tout le pays dont
ils ont entrepris la régénération morale en quatre districts ,
dans lesquels ou compte déjà cpiatorze stations qu'ils visitent
rcfulièremeut et où ils out fondé plusieurs écoles. Le con-
tacl des Conviais avec les aborigènes a eu des iésultats bien
differens: ils leur ont communiqué plusieurs de leurs vices,
entre antres celui de l'ivrnguer.e. Par une singularité, dont
roljscrvalion ne doit pas être négligée par les philologues,
les sauvapes qui en eut dans les environs de Sydney et qui
ont à iieine appris quciqacs-unos des locutions anglaises les
plus lia'jilucUcs, n'igncrcnt aucun des mystères de ce voca-
bulaire des prisons , qui forme un dialecte à part dans la
îan»ue nationale. Le principal obstacle à l'influeuce salu-
taire cjue les missionnaires désirent exercer sur les indigènes,
c'est la vie nomade que ceux-ci mènent; ils forment, au reste,
une race physiquement et moralement abâtardie.
• Nous aimons à considérer les colonies pénales de l'Austra-
lie et les établissemens libres qui se trouvent sur différens
points de cette vaste contrée, et en particulier sur les bords
de la rivière des Cygues , comme des postes avancés de la
civilisation , où le Christianisme peut préparer ses plans
pour de nouvelles conquêtes. Nons ne regardons pas même
comme étrangères aux vues de la Providence les fréquentes
évasions de convicls du Porl-Jackson , qui , se réfugiaut
dans les nombreuses îles de l'Océanie, s'y préparent, quoi-
qu'à leur propre insu, à devenir, bientôt peut-être, d'utiles
interprètes pour les missionnaires qui y débarqueront après
eux. Mais sans anticiper sur les événemcns, comment ue
pas admirer tous les avantages que la colonie de Sydney a
déjà présentés pour la fondation d'élabîissemens mission-
naires dans les îles de la mer du Sud et notamment dans la
Nouvelle-Zélande? M. Marsden, qu'on a appelé avec raison
l'apôtre de l'Austraiie , conçut l'idée de porter l'Evangile
pour
fin de i8i4, accompagné de trois missionnaires qui avaient
résolu de s'y établir avec leurs familles. D'autres mission-
naires, appartenant à la même société et à la société des
missions wesleyennes y ont dès-lors fondé diverses stations ,
et quoique chaque année ait vu se renouveler des massacres
aux environs et jusque dans l'intérieur de ces établissemens»
une perspective encourageante s'ouvre aujourd'hui devau'
les évangélistes de la Nouvelle-Zélande; des conversions
nombreuses et réelles ont déjà été leur récompense. Les
immenses travaux auxquels ils se sont livrés auraient été
impossibles s'il n'y avait eu sur quelque côte voisine un port
où ces travaux eussent pu être conçus et préparés. Dieu le
savait; et pour frayer la voie à ses serviteurs, il a retiré de
dessous le glaive déjà prêt aies frapper, des hommes qui
formaient la lie des sociétés humaines et la balayure des
cachots, et les a choisis pour fonder une colonie florissante
qui devait servir à l'avancement de sa gloire et au salut de
plusieurs peuples. Il y a dans ces dispensatious de Dieu
quelque chose qui étonne et qui fait, plus encore peut-être
que les directions ordinaires de son amour, admirer à de
cf^tivcs créatures comme nous le sommes, cette sagesse
qui gouverne le monde et qui est toujours la même.
L'IIVCARIVATIOIV *.
La plus grande objection que la raison ait élevée contre
le dogme , ou plutôt contre le fait de la Rédemption , c'est
l'incompréhensibilité même de ce mystère de la révélation;
mais d'abord il nous paraît injuste d'intenter contre l'Évan-
gile une accusation qu'd prévient lui-même et qu'il annule
en nous proposant la maiiifcslalion de Dieu en chair
comme un mystère ir.accessible à la raison. S'il nous ensei-
gnait cette doctrine comme une vérité fort simple , toute
naturelle et que l'esprit humain serait capable de com-
prendre et d'analvser, on aurait dro tde lui reprocher c'ètre
incompréhensible ; mais comme il nous la donne partout
pour mvstérieuse , et qu'il nous déclare en cent endroits
qu'elle est infiniment au-dessus de la raison , et que même
la raison , dans son état actuel d'égarement et de ténèbres ,
ne peuty voir autre chose qa un scandale cliine Jolie ,\\ n'y
a plus lieu à se choquer d'une obscurité partielle que l'Evan-
gile lui-même avoue , et qu'il ne prétend pas que l'homme
puisse dissiper complètement. D'ailleurs , demanderai-je ,
pourcjuoi exiger de la religion des preuves et un genre d'é-
vidence dont elle n'est pas susceptible ? Chaque ordre de
sciences , se plaçant sur le terrain qui lui est propre , se
prouveà sa manière, et fournit des argumens particuliers qui
ne sont bons que pour lui , et qui se refusent souvent par
leur nature à être employés dans le domaine d'autres scierv-
ces. Ainsi les mathématiques s'appuient sur des démons-
trations rigoureuses, l'histoire en appelle au témoignage,
la morale et la religion parlent au sentiment et s'adressent
avant tout à la conscience. N'est- il donc pas déraisonnable
et même injuste de prétendre que la science du salut, abdi-
quant sa nature, do.t emprunter aux sciences exactes leurs
calculs et leurs démonstrations, et se faire maîtresse de phi-
losophie ? J'aimerais autant que l'on demandât à un pro-
fesseur de mathématiques dé prouver les élémensd'Fuclide
parle sentiment; il n'y aurait pas plus d'absurdité dans
cette dernière prétention que dans la première.
On pourrait prouver jusqu'à l'évidence que, dans les
trois quarts au moins des choses que l'homme croit , c'est
par la foi et le sentiment qu'il est guidé plutôt que par le
raisonnement , et que ce qu^il connaît des êtres ou des ob-
jets qui l'entourent, et avec lesquels il se trouve en relation,
c'est moins leur essence, leur nature intrinsèque, que les
rapports qu'ils ontavec lui. Quelle part a le raisonnement,
je vous prie, dans l'amitié, dans la nianière dont naissent et
se développent en mous les affections qui nous unissent à
des parens ou à des amis , et en général dans les sympa-
thies que nous éprouvons pour tels ou tels de nos sembla-
bles ? Quelle part a le raisonnement dans la plupart de nos
croyances historiques? Quelle part a-t-il dans les actes et les
circonstances de notre vie habituelle? — Vous respirez à cha-
que seconde l'air qui pénètre dans vos poumons pour y vivi-
fier la masse de votre sang, et dont la privation entraîne-
* Nous extrayons ces réflexions d'un discours prononcé dimanche der-
nier dans la Chapelle chrétienne des Ga'.eries de Fer ( Boulevart des Ita-
liens ).
LE SEMEUR.
127
railsuliltcinciU la cessation de votre vie animale; mais est-
il jamais entré dans votre pensée de chercher à analyser
l'atinosplu'rc et de séparer les parties qni la composent?
Non, vous savez qne vous ne pouvez vivre sans air, mais
vous i{;norez les élémens primilii^ et constitutifs de ce corps ,
ou si vous les connaissez par l'étude de la chimie, avouez
que ce n'est pas cette connaissance qui vous fait vivre , c'est
ini hesoin de votre organisation physi([ue, fondé sur les
rapports de l'air avec elle, c'est l'usage que vous laites de
Torginc de la respiration pour attirer cet air en vous et
j)Our le rejeter. — Ainsi encore vous savez que le feu , lors-
que vous vous tenez aune certaine dist:uice de lu-, produit
nue douce chaleur ([ui est salutaire à votre corps , que si
vous en approchez de trop près il vous brûle , et tout cela
se fait sans (|ue vous ayez pénétré par l'analyse ou le rai-
sonnement la nature du feu; encoi'e ici vous ne saisissez
qu'un rapport et pas antre chose. Il en est de même à l'é-
gard des mystères de l'Évangile et en particulier de celui de
l'incarnation; il nous est impossible d'en approfondir la
nature, Biais nous pouvons en connaître les rapports avec
notre âme. Le coriirnent du mystère nous est caclié , et que
nous importe d'ètie éclairé à cet égard? C'est là le coté
obscur du fait, etil ne nous est pas donné de le comprendre,
parce qu'il tient essentiellement à la nature de l'Etie infini
et incompréhensible , qui se révèle dans le mystère. Mais
iii pourquoi dn mvstère est accessible à notre raison; c'est
là ce qu'il nous importe de connaître, c'est là le côté lumi-
neux qu'il nous est permis de considérer , et sur lequel la
Bdîle appelle même notre plus sérieuse attention ; en un
mot, il ne nous appartient pas de juger du moyen que Dieu a
trouvé bon, dans sou éternelle sagesse, d'employer pour no-
tre salut, mais il est de notre compétence de reconnaître la
nécessité de ce moven et d'en faire l'essai sur notre âme.
Or, c'est précisément sur ce pourquoi du mystère, sur
cette tiécessilé As la rédemption, sur le besoin que vous
devez éprouver de cette œuvre de grâce , et sur l'influence
qu'elle peut exercer snr votre régénération et votre éternel
bonhein- , que je voudrais vous présenter quelques ré-
flexions. Vous êtes pécheurs; j'admets cette vérité comme
un fait, et je ne m'arrêterai pas à la prouver. Votre cons-
cience et votre expérience de tous les jours doivent vous
en diie à cet égard plus que toutes niis paroles; vous avez
violé la loi d'un Dieu saint et juste, et comme transgrcs-
scurs vous mciritez la condamnation prononcée par cette
loi , qui ne peut pas plus changer que Dieu ne change lui-
même. Coupables vous avez donc besoin d'un pardon qui
mette la paix dans votre conscience, et qui vous rassure sur
les conséquences terribles de vos péchés; asservis au mal , il
£iut que vous obteniez votre liberté et que vous soyez rais
dans un état d'âme tel que vous puissiez espérer le bonheur
qui n'est possible que par la sainteté. Or, cherchez dans la
création l'être assez bon , assez puissant, assez parfait pour
opéi'er votre réconcialilion et votre délivrance. Montez aux
cieux , descendez dans les abîmes, inti'rrogez le passé, le
présent, l'avenir, appelez à grands cris votre libérateur,
adressez-vous, j'y consens, à la plus noble et à la plus par-
faite des créatuies qui soit sortie des mains de Dieu , voiti ce
qu'elle vous répondra , et sa réponse sera souverainement
raisonnable: «Je ne possède rien que je n'aie reçu; mon exis-
tence est une existence empruntée comme celle de toute
créature; si j'ai persisté clans l'obéissance, je le dois à
mon Dieu, sa loi me le commandait, sa grâce seule m'en
a rendu capable. Répondie pour une seule créature devant
l'éternelle justice , expier les péchés d'un seul être m'est
impossible, puisque je ne saurais nie dépouilleretme dessai-
sir en faveur de qui que ce soit d'une justice sans laquelle
je ne puis subsister devant le Saint des saints: comment donc
serais-je capable de satisfaire pour des milliers de pécheurs
ui auraient à faire la même demande ? Remettre la peine
ue aux transgresseurs, est un droit qui n'appartient qu'au
souverain législateur. 11 y aurait de ma p.irt témérité,
crime , sacrilège, orgueil abominable et digne de la malé-
diction de mon Dieu, à penser cpi'en vertu d'un être fini et
borné comme je le suis et qui ne vit que de grâce. Dieu
consentira à se relâcher de son immuable justice età pardon-
ner, n Cette réponse supposée de la plus parfaite des intel-
ligences, que le Seigneur à appelée a l' existence, renferme
:i
la première raison qui peut nous faire comprendre, pour-
quoi le Sauveur de nos âmes doit être Dieu et non pas inie
créature.
Mais le pardon n'est qu'une partie de l'œuvre du salut ;
la régénération , qui en estia conséquence, est indispensable
pour assurer votre bonheur. En vain auriez-vous trouvé le
moyen do vous soustraire à la condamnation que vos péchés
ont méritée ; si votre cœur n'était pas changé, vous ne
pourriez pas espérer le salut; car Dieu est charité; le ciel
est un séjour ou règne la sainteté; la société dont on, y
jouit est celle des Justes parvenus à la perfection ; la loi qui
régit la cite célesie est celle de l'éternel amour. La raison
s'accorJe avec la Bible pour proclamer celte solennelle vé-
rité , que sans la sanctification nul ne verra le Seigneur.
Or , quelle œuvre n'est-ce pas que celle de changer le cœur
de l'homme? Il s'agit de substituer l'amour de Dieu à l'a-
mour du monde, de remplacer des afiéctions terrestres par
des affections spirituelles, de faire régner l'humilité là où l'c-
gnait l'orgueil, d'inspirer l'amour de la sainteté et l'horreur
du mai, de chasser la mort par la vie, l'égoïsmepar la charité,
et d'élever sur les ruines du péché l'édifice de la foi , de
l'espérance et de l'amour. Cette régénération morale , cfui
n'est rien moins qu'une création nouvelle , est d'autant plus
difficile ( si toutefois l'on peut parler de difficultés quand
il est question de Dieu) que, dans la première création ,
Dieu n'eût qu'à dire : i)ue la lumière soit, et la lumière fut;
que le monde paraisse, et le monde sortitbrillant de gloire
des profondeurs du néant; tandis que dans la seconde créa-
tion , qui est la régénération , l'iiomme lutte avec Dieu et
oppose d'incroyables résistances à l'action de sa grâce : à son
amour il ne répond souvent que parla froideur, à ses
prcmcses c[uc par l'incrédulité, à ses appels cpie par la lé-
gèreté , à ses sommations de renoncer à toute idole que par
un attachement nouveau à ces mêmes idoles. Si donc lors-
que Dieu voulut créer la première fois, il ne se déchar-
gea sur personne que sur lui-même du soin d'appeler ce
monde à l'existence , comment aurat-il pu confier à un au-
tre bras qu'à sa toute puissance , l'œuvive immense de la
restauration de l'homme abîmé dans le péché : seconde
ra'soii qui doit nous faire comprendre pourquoi le Sauveur
de nos âmes doit être Dieu et non pas une citaturc.
Ce n'est pas tout, l'œuvre de la sanctification suppose la
persévérance, et rend nécessaire à chaque instant do notre
vie le secours dn Ciel. Faibles comme nous le sommes, nous
avons besoin d'être fortifiés contre cette puissance du mal
qui nous fait incessamment la guerre; nous avons besoin
d'être guidés dans nos tentations , soutenus dans nos com-
bats, relevés dans nos chutes, consolés dans noi tristesses
encouragés dans nos épreuves, affranchis des teiTcurs du
jugement, rendus triomphans au lit de la mort. Or , à quel
autre qu'à Dieu , à un Dieu infini en puissance comme en
bonté, pourrions-nous confier avec sécurité tant et de si
grands intérêts? Et si nous n'étions pas assurés que le Sau-
veur de notre âme possède la toute - science pour con-
niiître jusqu'à nos moindres besoins, l'immensité pour nous
accompagner et nous garder pai tout, la tonte-présence pour
entendre chacune de nos prières et jusqu'à nos soupirs les
plus secrets, la puissance sans bornes pour répondre à toutes
nos supplications , nous défendre contre tous nos ennemis
et nous délivrer de tout mal , où serait notre paix, et quelle
assurance pourrions-nous avoir? Troisième i*isou qui doit
nous faire comprendre pourquoi le Sauveurdc no's âmes
doit être un Dieu et non pas une créature ?
Considérez enfin que des créatures rachetées et glorifiées
doivent à leur divin libérateur reconnaissance infinie ,
amour sans limites, confiance parfaite, obéissance entière,
soumission absolue, foi, adoration ; car le don du salut est
infiniment plus grand que celui de l'existence , puisque
l'existence sans le salut n'est rien moins que rétcrnellc
m sère. Celui donc qui sauve fait plus que celui qui crée,
et mérite par conséquent plus de reconnaissance et d'a-
mour. Or, dans la supposition que Dieu a remis à un autre
que lui, et qni ue soit pas lui, l'accomplissemoiit de l'œuvre
glorieuse de la rédemption de riiommc, il faudiait dire
qu|il a légitimé et sanciionné ridulàtrie, en consentant à ce
qu an être sorti de ses mains reçut le culte qui n'estdù qu'à
lui seul. Et vous mêmes, objets d'une misciicorde inSuie,
128
LE SEMEUR.
dans quelle perplexité ne vous Uouvcnez-vous pas, presses
d'un côté par l'impérieux besoin de rendre à votre misé-
ricordieux Rédempteur amour pour amour, et vie pour
vie et craifjnant de l'autre, qu'en donnant essor aux senti-
mcns de votre reconnaissance, vous ne deveniez criminels
et impies aux veux de votre Créateur, et que vous ne vous
attiriez sa juste colère? Quatrième et derjnère raison qui
doit nous faire comprendre pourquoi le Sauveur de nos
âmes a dû être Dieu et non pas une créature ?
De même qu'on peut prouver que l'œuvre du salut de
l'homme n'est possible qu'à Dieu, de même il y a des raisons
qui servent à montrer que ce Dieu Sauveur devait, pour
accomplir la rédemption, devenir homme en revêtant l'hu-
nianité j car la parole divine ne dit pas seulement que le
mystère de lapictdest grand, parce que Dieu s'est chargé du
Salut de l'homme, mais aussi parce que leSulut de l'homnic
a été opéré par Dieu manifesté en chair. Et ces raisons, je
vais chercher à vous les exposer aussi clairement qu'il me
sera possible.
Qui est-ce qui a péché? L'homme. Qui s'agissalt-il de re-
concilier avec Dieu? L'homme. Par qui la satisfaction ou
l'expiation exigée par la loi devait-elle être fournie? Par
l'homme. Le Fils de Dieu, descendant du ciel sur la terre ,
chargé d'un message de grâce et de miséricorde auprès des
pécheurs, aurait pu sans doute y paraître autrement qu'en
emprnntantla nature humaine; mais alors l'obéissance qu'il
avait à rendre à la loi, la mort qu'il venait subir, la récon-
ciliation qu'il voulait opérer, auraient eu pour résuit \t,
non de sauver l'homme, mais touie autre créature plu-
tôt que l'hommejcar l'homme ayant péché , c'est l'homme
qui devait ôtre puni, c'est dans l'homme et pour l'homme
que l'expiation devait être faite. Ainsi , d'une part, ce qui
aurait manqué aux mérites de Jésus homme se trouve dans
les mérites infinis de Jésus-Dieu; et de l'autre, les mérites
infinis de Jésus Dieu, pour profiter à l'homme, ont dû lui
êti-e acquis par l'humanité de son Sauveur. Voilà pourquoi,
dit l'Écriture, Christ na pas revêtu la nature des Anges ,
mais celle de la postérité d'Abraham.
Ce Dieu en chair est le Dieu qu'il faut à notre âme pour
la rassurer et lui inspirer de la coufianie. Le Dieu caché , qui
habite une lumière inaccessible, entouré de l'éclat de sa ma-
jesté et des terreurs de sa justice, nous trouble et nous
effraie; nous n'osons nous appiocher de lui; un abîme
incommensurable , profond de toute la profondeur de nos
péchés , nous en sépare , il nous est impossible de le fraa-
chir. Mais la Parole s'incarne, le Fils éternel du Père se
fait homme , et voilà cet abîme immense comblé. Dieu est
devenu visible; il s'est rendu accessible à l'homme; l'homme
réconcilié ne craint plus sa présence ; il vient à lui sans dé-
fiance, sans timidité, avec joie. « Celui qui m'a vu, dit Jé-
sus-Christ, a vu mon Père, «
Je ne comprends pas, d'ailleurs, sans cette incarnation,
une partie importante de l'œuvre du relèvement de
l'homme. Pour le retirer de l'abime où il est plongé, et
pour le conduire à la gloire , il filiait lui communiquer des
lumières qui lui manquaient, lui donner la direction dont il
avait besoin , lui signaler les écueils qu'il rencontrerait sur
la route , lui montrer comment il parviendrait à les éviter,
faire briller à ses yeux le modèle d'une sainteté dont il avait
perdu jusqu'à l'idéal , lui laisser l'exemple d'une vie divine
toute consacrée au service du Créateur. Mais pour lui don
ner toutes ces choses, il fallait pouvoir entrer en rapport
avec lui , lui parler un langage qu'il comprit, lui prêcher
une vertu assortie à sa nature , et des devoirs compatibles
avec sa condition sur cette terre. Or, si le Fils de Dieu n'a-
vait pas vécu parmi les hommes, l'Evangile n'aurait pas
été promulgué , la vie de Christ n'aurait pas été connue, et
le fidèle léconcilié avec Dieu et devenu héritier du
royaume céleste , perdu au m. lieu du labyrinthe de ce
monde , s'y serait trouvé isolé, orphelin , et n'auiait su ni
à qui s'adresser, ni à qui regatder , pour être soutenu et
encouragé dans son pèlerinage terrestre. Il avsit donc be-
soin d'un guide céleste , d'un modèle divin ; et ce guide et
ce modèle, le Fils de Dieu , devenu homme, les lui a
fournis.
Que de souffrances, que de misères de toute espèce dans
ce monde, sur lequel repose la nialédiction du péché!
Depuis les pi-emiers cris de l'enfant qui naît à l'existence,
jusqu'à la dernière agonie du mourant, que de douleurs!
Porter ses peines au pied du trône d'un Dieu qui les con-
naît par sa toute -science est sans doute un grand soulage-
ment; mais les déposer dans le sein d'un Sauveur qui les
connaît par expérience, n'est-ce pas une immense , une
ineffable consolation ? Eli ! bien , de toutes nos afflictions , il
n'en n'est aucune que Christ n'ait voulu goûter. lia éprouvé
les embarras de la pauvreté , il a enduré la souffrance de la
faim , de la soif, de la fatigue; il a été abandonné et trahi
par ses plus intimes amis, injurié , persécuté, calomnié par
ses ounnmis ; il a connu le deuil et les déchiremens de la
séparation ; il a passé par les angoisses et par la mort ; je
m'approcherai donc de lui avec confiance, comme pouvant
compatir à mes infirmités.
Comprenez-vous maintenant pourquoi il fallait que le
Sauveur de l'humanité fut vrai Dieu et vrai homme,
homme et Dieu tout ensemble, et que s'il n'avait été que
l'un ou l'autie.il n'aurait pas pu accomplir l'œuvre de notre
Rédemption. Voilà le côté lumineux du mystère, et avouez
que vous avez ici autant de raison de croire que vous pouvez
en désirer dans une pareille matière; ne m'en demandez
pas davantage, car je n'en sais pas davaiiUige, la Parole de
Dieu ne m'en a pas appris davantage. Souvenez-vous que
c'est moins avec l'esprit ou la faculté critique et raisonneuse
de nous-mêmes qu'avec le cœuret par l'aniour que nous de-
vons sonder les mystères du Christianisme. I\lystères d'à
mour, ils demandent à être embrassés avec amour.
Si vous ne vous mettez à leur étude qu'avec votre rai-
son , vous les rappetissez et ils vous échappent; mais si,
avant de les contempler ou tout en les contemplant, vous
consultez les besoins de votre conscience et vous écoutez
les cris de votre cœur, alors ils s'agrandiront toujours a
vos veux ; vous y verrez resplendir la gloire du Dieu qui est
tout à la fois Sainteté et Charité; vous les trouverez dignes
de lui et faits pour votre âme.
MELANGES.
Deel. — Voie! la stcomle fois depuis l'ouverture, de la session législa-
tive , que des personnalités éehnngées à la tribune amènent une rencontre
entre les membres de la Chambre des Députés. Deux hommes charges par
leurs concitoyens He travailler au\ intérêts de la nation , viennent encore,
après de déplorables discussions qui n'intéressent que leur amour propre
individnel ■ de condescendre à un préjugé barbare et insensé , et leurs té-
moins, membres de la même chambre, achèvent ce triste épisoJe en décla-
rant par la voie des journaux , cjue l'honueur est sali fait. Nous ne ra-
menons pas l'attenli in du public sur c ■ fait, uiiiquemeiU pour stigmatiser
un arte souverainement iinmiral, injis pour faire remarquer combien est
faible et illusoire la puissance morale des lumièn-s philosophiques , et com-
bien Rousseau et tous ceux qui après lui ont flétri le duel, et en ont démon-
tré la folie , la cruauté , ont peu fait pour le bannir de nos mœurs , puis-
qu'il est encore regarde comme la sauvegarde de l'hoimeur par des hommes
mêmes que leurs lumières cl.leurinlluence appellent à nous donner nos lois.
C'est qu'il faut plus que de belles pages , plus que des raisonnemens sans
réplique pour déraciner du cœur humain le principe qui conduit au duel :
il faut une puissance qui sort du domaine de la philosophie et de la civili-
sation , une puissance qui remplace en nous l'amour exclusif du moi par
l'amour régénératrur de Dieu et de nos frères. C'est en vain . sans cela ,
qu'on essayera encore de repousser les combats individuels en les classant
da * les habitudes rétrogrades des âges prccédens Ce n'est pas ici une
affaire de morale chronologique à la façon Sainl-Simonienns , mais de
reorale éternelle, et jamais un homme converti à Dieu ne s est cru en
droit de sacriher au monde cette loi du passé comme de l'avenir : Tu ai-
met-as ton prochain comme toi incmc. Qu'on nous permette de rappeler
un fait qui pourra montrer par quel genre de déclaration on aurait dû rem-
placer dans les joumeaux celle cpie les témoins du dernier duel y ont fait
insérer, L'année dernière une renconlre eut lieu entre le duc deWeîlington
et le comte Winchelsea; ce dernier fit rayer son nom de la liste des mem-
bres d'une société religieuse dont il était l'un desvice-présider.s , et écrivit
au secrétaire de cette société, que s' étant rendu coupable d'une violation
des lois de Dieu et des hommes , il comprenait qu'il serait inconvenant qut
son nom ligurat en tète de celte institution. On demande que les député»
qui acceptent des fonctions du gouvernement se soumettent à une ré-
cleclion. Ne pourrail-ou pas demander que ceux qui mettent lenr ben-
ncur à la merci des préjugés vulgaires en tissent autant.
Macbixe a excavation. — M. Graham de la Louisiane vient d'invent«r
une machine qui peut avoirdes résultats incalculables pour la civilisation;
c'est un instrument mu par la vapeur et deitiné à creuser ia terre, qu'il
enlève et jette de côté. Cette machine promet surtoot de faciliter et d'ami-
linrer considérablement le creusement des canaux ; avec une force de huit
chevaux seulement elle fait l'ouvrage de 3oo hommes. ^^^^
Le Gérant, Dt.HA.ULT.
Imprimerie ie ScLLiscE , rue des Jeàneity , a. 14.
iOME 1^
IV" 17,
28 DECEMBRE 1831.
JOURNAL religieux; '
Politîciise, Philosophique et Littéraire,
PARAISSANT TOUS LFS HIERCHEDIS.
Le champ , c'esl le monde.
Mailh. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel , n" ii,et chez tous les Libraires et Directeurs de posle. — Pri\:i5 fr. pour l'année.
3 fr. pour G mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année , 1 fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquels et envois d'argent , doivent être affninchis.
REVL'E POLITIQUE.
IPP£L \V)L HOMMES DROITS ET lîCLAlBES DES DIFFERENS PARTIS
POLITIQUES.
(IX' et deriiier Article. — Résumé.)
A une époque où toutes choses passent et s'oublient si
vite; lorsque les évéacmeiis du jour dévorent si rapidement
leux de la veille , cl sont cux-aièines aussitôt dévorés par
les préoccupation.s du lendemain; lorsque chaque heure ,
pour ainsi dire, amène une question qui soulè\e les plus
vifs débats, il ne faudrait pas s'étonner si, après cette longue
iéiie d'articles, beaucoup de lecteurs avaient perdu de vue
la plupart des réflexions que nous y avons développées. Il
îst donc nécessaire , avant de mettre fin à ce travail , d'en
présenter une courte analyse, et nous trouverons peut-être,
par ce rapprochement de nos idées, le moyeu d'en faire
jaillir de nouvelles lumières.
L'Evangile : tel a été notre point de départ, notre
principe fondamental, le centre autour duquel ont con-
vergé toutes nos réflexions. Et cet Évangile, nous l'avons
assez dit, n'est point la parole sacerdotale, ni la parole phi-
losophique, mais la Parole de Dieu. Nous demandons moins
que personne le rétablissement de formes tombées en dé-
suétude; nous repoussons de toute l'énergie de notre foi
religieuse les enseignemens d'hommes qui ont altéré les
pures doctrines du Christianisme; nous ne croyons pas à la
puissance des cérémonies extérieures , et nous serions les
premiers à combattre les empiétemens du pouvoir spirituel
dans les affaires politiques, si ce pouvoir redevenait mena-
çant. Nous ne voulons pas davantage de celte religion pu-
rement rationnelle, qui conserve le nom de protesUnt^sme,
pour tenir encore à l'Evangile , ne fût-ce que par une dé-
■omination historique; religion impuissante, parce qu'elle
est infidèle, qui inutile le dogme, torture la lettre et ren-
verse les faits les plus impoitans; religion qui ne garde que
des spéculations philosophiques exprimées par des mots
ehrjîtiecs, et qui se meut sans avoir de vie en elle-même.
L'Evangile dont nous parlons , c'est la doctrine tout en-
tière du salut gratuit par Jésus crucifié; c'est l'ensemble des
révélations et des faits, des promesses et des réalités, qui
humilient l'homme par la connaissance de sa profonde mi-
sère, et le relèvent en même temps par la manifestation de
l'immense amour du Dieu Sauveur. Notre Evangile est
véritablement la bonne nouvelle , qui a réjoui, dans tous
les siècles, des milliers d'âmes d'une joie ineffable et glo-
rieuse ; notre Evangile, c'est le symbole des dogmes fonda-
mentaux sur lesquels sont d'accord, d'une extrémité du
monde à l'autre, tous ceux qui sentent battre dans leur
poitrine un cœur de chrétien. Nous devons insister sur ces
explications , afin que nos lecteurs sachent bien ce que nous
sommes, et qu'ils s'abstiennent de nous confondre , soit
avec l'Eglise romaine , soit avec le rationalisme. Si quel-
qu'un d'eux persiste dans cette erreur, nous aurons le droit
de dire qu'il a voulu se ti'oiuper.
De ce poiut de vue nous avons examiné les différens par-
tis politiques. L'idéc-mère qui nous a dirigés, c'est que les
maximes fondamentales de chacun de ces partis sont jnstts
dans leur principe, et qu'elles ne cessent de l'être que dans
leur mode d'application. Le passé , le présent et l'avenir
sont en effet trois grands anneaux qui doivent toujours te-
nir l'uuà l'autre dans l'existence des peuples comme dans
celle des individus; on ne les séparerait pas impunément.
En dehors du passé, il n'y aurait plus de base pour l'ordre
social; en dehors du présent, il y aurait suicide ; en dehors
de l'avenir, il ne resterait que l'immobilité des brutes. Ce
qui montre, d'ailleurs, que ces trois partis ont des maximes
inhérentes aux besoins permanens de notre nature morale ,
c'est qu'ils se l'etrouvent partout, dès qu'il y a révolution ,
et sous toutes les formes de gouvernement. Ils existaient du
temps de Solon comme de nos jours, et le sultan de Cons-
tautinople est en face de ces ti ois opinions auasi bien que
les gouvernemens des cantons helvétiques.
Tout cela étant posé, nous avons essayé d'établir que la
religion chrétienne, si elle était généralement répandue ,
réaliserait le bien dans chaque parti , et n*exclu»rait que le
mal; en d'autres termes, qu'elle accomplirait ce qu'il y a di
juste dans les principes , tout en corrigeant ce qu'il y a ^r
vicieux dans les applications. '"
130
LE SEMEUR.
Les Iioinmcs du passé veulent une relijjion et une classi-
fication hiérarchique; rien de plus h'gitime jusqnes-là. Mais
la icli|;ion , ils ne la trouvent que dans le catholicisme, et
la classification hiéraixhique, ils ne la voient que dans les
privilc(jes nobiliaires. Or, comme notre siècle rejette obs-
tinément et les formes surannées de l'Eglise catholique , et
les vieilles prétentions des héiitiers de la noblesse féodalL- ,
il anive que le parti du passé, pour ne savoir pas appliquer
ses propres besoins à ceux de l'époque actuelle , obscurcit
lui-même la légitimité de ses principes, et les frappe d'im-
puissance. Mais l'Evangile saurait les faire prévaloir, parce
qu il donnerait une leligion, sans les formes qui la caloni-
nient, et une classification sociale, sans les privilèges qui la
compromettent. Il accomplirait donc ce qui doit être ac-
compli; il n'abandonnerait que ce qui doit périr.
Les hommes du présent demandent l'ordre, la stabilité,
les intéiéts matériels. Leurs vœux sont justes, mais ils sont
incapables de les réaliser. L'ordre ne subsiste que par la
force matérielle ou par l'amour social. Oi-, le parti du pré-
sent ne peut plus avoir une grande force matérielle , et i'
n a pas en lui les moyens de créer l'amour; il doit donc v
avoir désoidre dans l'état de choses actuel. L'Evangile seul
ofhirait les conditions de l'or Jre , à défaut du despotisme
dont on ne veut plus, parce qu'il formerait des citoyens
fidèles aux lois, dévoués et généreux. Il produirait aussi la
stabilité dans les institutions, en donnant aux idées , aux
habitudes et aux mœurs une base solide. Et par la réalisa-
tion de l'ordre et de la stabilité, les intérêts matériels, si
gravement compromis depuis la révolution de juillet , re-
piendraient un développement rapide et prospère. Ainsi le
Christianisme satisf.'rait tous les besoins des hommes du
prcscnlj et la France y trouverait ce qu'elle cherche eu
vam, depuis un demi-siècle, dans le perfectionnement de
ses l()is politiques.
IjCs hommes de l'avenir réclanaeut le progrès eiv toutes
choses : dans les mœurs , dans les lumières, dans les institu-
tions, dans le bien-être national. Il n'y a personne qui ne
doive applaudir à cette noble tendance vers une perfecti-
bilité toujours pins étendue; mais en y regardant de près,
ce ne sont là que de belles théories qui s'évanouissent dans
l'application. Les hommes de Favenir n'ont, dans leuis sys-
tèmes, aucune force capable d'améliorer les mœurs ni d'é-
tendre les vraies lumières ; ils sont impuissans dès lors à
ptrfoctionner les institutions sociales, et le bonheur qu'ils
promettent n'est qu'un rêve démenti pjr une constante ex-
périence. L'Evangile, au contraire, par la force qui lui est
propre, serait assez puissant pour améliorer et même pour
changer radicaloment les mœurs ; ce premier progrès en
amènerait un autre dans le développement des vraies lu-
mières; avec les lumières et les mœurs, les libertés politiques
pourraient s'.igrandir; et toutes ces conditions étant rem-
plies , il en résulterait, comme une conséquence naturelle
et facile, l'accroissement du bien-être matériel. Si donc le
parti de l'avenir vent sincèrement transformer ses théories
en réalités, il doit recourir à la puissance de l'Evangile.
Hors de là, il tournera sans ce.se dans un cercle vicieux.
En dernière analyse, tout ce que demandent les hommes
droits et éclairés des différeus partis politiques, trouverait
appui et force dans la religion chrétienne. Nul de ces par-
tis n'obtiendrait une satisfaction exclusive; il n'y aurait de
privilège pour aucune opinion , mais toutes seraient écou-
tées et respectées. (!)es diverses puissances morales se modi-
fieraient l'une par l'autre, comme les puissances du monde
physique, et il s'établirait aussi entre elles équilibre et har-
monie, sous l'autorité suprême de la Parole de Dieu.
Pour montrer u'une manière encore plus sensible com-
bien ces réflexions sont applicables à notre situation pré-
sente, nous allons emprunter un piineipe à l'un des pluj
jirofonds penseurs des temps modernes, au philosophe de
KicnigsLerfr. Kant établit, dans ses traités de morale,
qu'une action ne doit être jugée absolument bonne qu'au-
tant qu'il n'y aurait aucun inconvénient à ce qu'elle fût
fiite par toutes les créatures intelligentes. Si l'on transporte
ce principe de l'ordre moral dans l'ordre politique, on peut
dire qu'une opinion ne doit être jugée absolument bonne
qu autant qu'il n'y aurait aucun inconvénient à ce qu'elle
fût admise par tous les membres de la société. Examinons
donc ce qui arriverait si tous les habilans de la France de-
venaient hommes du passé, ou hommes du présent, ou
hommes de l'avenir, ou enfin de fidèles disciples de Jésus-
Christ.
Si tous les Français se transformaient en hommes du
passé, notre pays descendrait au niveau de l'Espagne , et
même au-dessous; car cette péninsule, bien cju'elle paraisse
immobile, participe eu quelque chose au mouvement euro-
péen. Nous aurions force prêtres et couvens , des gentils-
hommes à foison, peu ou point d'industrie nidctommerce,
une agriculture arriérée , une population servilc et misé-
rable, et l'on nous donnerait des processions et des reliques
pour nous consoler des mépris du monde entier. Notr.
Souverain maître serait le pape; notre code , les prétention
de la noblesse ; notre littérature, des recueils de légendes
et notre étal social, un abrutissement universel.
Si tous les Français pouvaient se transformer en hommes
du piésent , l'égoïsme , l'ambition et la vie matérielle de
viendraient les dieux suprêmes. Nous aurions un peuple
de solliciteurs, d'agioteurs, de banc[uiers, d'industriels et
de marchands. Soif de richesses et de plaisirs sensuels , avi-
dité de places, intrigues et bassesses pour se les arracher ,
lutte perpétuelle, entre les parvenus et ceux qui voudraient
parvenir à quelque chose, telles seraient nos idoles et nos
tendances. Plus de grandeur d'àme, plus d'idées généreuses,
nulle dignité dans le caractère , aucun mouvement vers un
meilleur ordre de choses; ce serait l'Autriche, mais bien
plus abâtardie que nous ne la voyons. Noble terre de France!
que tu serais pauvre au milieu de tant de biens matériels !
El devant celte Europe qui marche vers de plus hautes des-
tinées, quelle honte pour toi , et quel avilissemeull
Si tous les Français se changeaient en hommes de l'ave-
nir , où en serions-nous? Les cjuatre-vingt-treize gouverne-
mens qui se sontsuccédés à Buenos-Avrès dans l'espace d'une
seule année ne nous offrent qu'une faible image de la per-
tuibatioa générale qui régnerait dans noire pays. On ferait
chaque jour de nouvelles expériences et des cssa s aventu-
reux sur le corps social ; les innovations formeraient toute
la chaîne de notre vie politique, et l'on ne connaîtrait pas
de plaisir plus grand que celui de promulguer d'autres lois ,
si ne n'est peut-être le plai-ir de les renverser. Institutions ,
principes, mœurs , usages , intérêts, tout ce qui constitue
la force et la prospérité d'une association politique ne serait
plus qu'un sable mouvant , cjui reproduirait pour les parti-
sans de l'avenir les mirages trompeurs du désert ; et la France
ressemblerait à un homme qui , au lieu de suivre une mar-
che paisible et réglée, prétendrait faire un long voyage par
une succession non interrompue de tours siu" la corde et de
sauts périlleux.
Les résultats de ces diverses hypothèses sont tellement
évidens , que nous en appelons sans crainte au témoignage
de ceux-là même qui pourraient se croire intéressés à u être
pas d'accord avec nous. Quiconque possède quelques lu-
mières et un peu de bonne foi n'hésitera pas à reconnaître
que toute la France ne pourrait se concentrer dans l'un ou
l'autre de nos trois partis politiques, sans qu'il s'ensuivit
presque aussitôt d'immenses désordres et d'effroyables cala-
mités.
Si l'on supposait maintenant que tous les Français fus-
LE SEMEUR.
Î3l
sent (hangiis en fidèles disciples de Jésus-Christ iNIais
tctic pensée est. trop grande pour notre imagination , trop
Jiaiite pour notre intelligence; un peu]ile tout entier de vé-
ritables chrétiens olïrirait un spectacle d'ordre, de dévoue-
ment , de jiiogiès, de prospérité publiijue et particulière
dont rien n'approche à aucune époque des annales du genre
humain , et nous avouons que nous sommes incapables d'es-
quisser le tableau de cette félicité inconnue. Un peintre
doit trouver ses couleurs dans la nature; un écrivain, ses
idées dans l'insloiie ou dans son expérience; ici, nous ne
saurions oir emprunter les traits de l'idéal qu'il faudrait
créer. Abaissons-nous donc jusqu'à une hypothèse plus ac-
cessible, et supposons que la moitié seulement des Français
«oient devenus réellemeul chrétiens. Nous aurions alois trois
ou quatre t'ois autant de citoyens dévoués , d'hommes géné-
reux , de fonctionnaires intégres, de respectables chefs de
famille qu'il en existe aux Etats-Unis ou en Ecosse; nous
■posséderions trois ou quatie fois autant d'écoles giatuites
pour la jeunesse, de publications utiles, et de moyens de
perfectionnemcutdans toutes les voies de l'activité humaine.
Toutes les opinions seraient satisfaites en ce qu'elles ont de
légitime; le passé conserverait ses droits , le présent ses ga-
ranties, et l'avenir ses espérances. Le peuple français ne
serait inférieur à aucun autre sous ie rapport des travaux
matériels et des beaux -arts; il serait supérieur à tous en mo-
ralité, en liberté , en lumières , en bien-être. La misère
des classes Inférieures, triste fruit da vice et de l'intempé-
rance, beaucoup plus que du manque de travail, disparaî-
trait successivement par l'effi't des habhtudes de prévoyan
ce , d'économieet de sobriété. L'égoïsme des classes moven_
nés , qui se montr-e sousdcs traits si odieui dans la oncur.
rence commerciale et administrative, ferait place à des sen-
timens plus fialeruels. On trouverait encore sans doute
plus d'une erreur à déplorer , plus d'un défaut à réprimer,
plus d'un délit à punir , même chez de fidèles serviteurs de
Christ; car les plus avancés sont bu n imparfaits, etils le sa-
vent mieux que qui ce soit; mais il y aurait entre la société
actuelle et la leur cette différence , que le mal serait pour
eux l'exception , tandis que le bien l'est aujourd'hui pour
nous. Un tel ordre de choses ne serait-il donc qu'un vain
songe, une supposition chimérique? et Dieu n'accordera-t-
il jamais à nos gemissemens et à nos prières qu'elle devienne
une vérité ?
Mais sans approfondir les voies du Seigneur, qui ne sont
pas nos voies , il résulte des quatre hypothèses piécédentes
que l'Evangile, en le supposant généralement admis, ren-
drait la Fiance heureuse et glorieuse , au lieu qu'une ojii-
nion quelconque, placée dans le même cas, la rendrait
malheureuse et méprisée. Que les cœurs honnêtes, que les
esprits sérieux de tous les partis examinent maintenant ce
qu'ils ont à faire , qu'ils décident avec bonne foi s'ils doivent
encore se tenir éloignés , ou se rapprocher enfin de Jésus-
Christ!
A cette preuve de raisonnement on pourrait en ajouter
une autre puisée dans les déceptions et les mécomptes que
les diverses opinions politiques ont éprouvés depuis quarante
ans. Leurs propres souvenirs suffisent pour leur appreudre
lout ce qu'il y a de vide et de faux dans leurs espérances.
Hommes du passé, vous avez eu, sous la restauration ,
quelques années de force et de triomphe. Vos agens , vos
bnctionnaires , vos amis enlaçaient toute la France comme
DUS un vaste réseau. Vous aviez des armes et de l'or , des
ois et des juges, des dignités pour vos créatures, de^ pri-
ons pour vos adversaires. Il ne vous manquait rien , à ne
ansidérer que l'apparence des choses , pour donner à notre
lys le catholicisme et la hiérarchie dout vous déplorez la
line. Qu'avez-vous donc obtenu avec toute cette puissan-
1 , avec ces immenses moyens de séduction ? i,es fétos ca-
tholiques reprirent , il est vrai , une partie de leur ancienne
splendeur; on vit un roi et des fils de roi marcher à la suite
despi êtres dans les rues de la capitale; vos missionnaires eii-
vahiieul les provinces ; nosétablisscmens d'éducation furent
dirigés par des hommes choisis dans les ordres monastiques;
il y eut, eu un mot , .à la surface de la société, un vaste
changement de décoration. Mais la piété rentra-t-elle dans
les cœurs? Mais les sentimens religieux pénétrèrent-ils plus
avant dans les consciences? A la même époque vous avez
établi le double vote et proposé le droit d'aînesse pour
fonder une nouvelle hiérarchie; vos écrivains ont prôné
les privilèges de la noblesse; vos ministres, vos pairs et
vos députés ont essayé maintes fois d'y revenir. Qu'avez-
vous encore obtenu? Le besoin d'égalité a -t-il disparu de
notre sol? L'excès même de ce besoin s'est-il affaibli? A'^on,
vous êtes forcés d'en convenir , hommes du passé , vos ef-
forts et vos combats n'ont abouti qu'à susciter plus d'enne-
mis contre le catholi'.isme et contre les privilèges nobiliai-
res , et par un contre-coup inévitable , plus de haine contre
toute religion et toute hiérarchie. Votre règne, incessam-
ment troublé par des luttes \iolcntes , par des conspirations,
par les attaques de la presse et les débals de la tribune, votre
règne a fini par une épouvantable catastrophe; vos doctri-
nes ont été écrasées par la mitraille populaire , noyées dans-
le sang français; et de l'édifice que vous aviez construit pen-
dant plusieurs années avec tant de peine et de persévérance,
il ne restait plus, après tiois jours , qu'un souvenir de co-
lère et de mépris. Que pouvez- vous donc attendre ? Qu'osez-
vous espérer? Que feriez-vous, lors même que la Providen-
ce vous rendrait la force que vous avez perdue? Hommes
du passé, sachez du moins vous instruire par vos mécomp-
tes et par vos malheurs !
Illusions et déceptions, telle est votre histoire aussi, hom-
mes du présent! Depuis 89, vous cherchez l'ordre , et vous
ne l'avez trouve que sous le despotisme impérial ; chaque
fois que vous faites deux pas vers la liberté, vous en faites
un vers le désordre. Vous voulez établir des institutions
durables , et vous avez eu , en moins d'un demi-siècle, une
dixaine de constitutions, qui toutes se proclamaient sta-
bles à perpétuité , et qu'on a vues tomber au moindre choc,
comme des feuilles mortes au souffle de l'automne. Vous
demandez surtout que les intérêts matériels deviennent
florissans , et les quarante dernières années vous ont donné
la terreur, la famine , le maximum , la banqueroute du Di-
rectoire , trois ou quatre grandes crises commerciales, sept
aiiS de guerre civile avec la Vendée , vingt ans de guerre
étrangère et deux invasions. Direz-vous que la Providence
ne vous a pas fait connaître par des leçons assez frappantes
que vous êtes incapables de réaliser vos maximes dans notre
état social , et qu'il vous est nécessaire de recourir à une
puissance plus élevée , à des principes plus forts que les
vôtres? Et pour ne parler que du temps actuel , ouest
l'ordre? où est la stabilité des institutions? la prospérité du
pays? vous êtes placés pourtant à la tête de l'administra-
tion; toutes nos affoires extérieures et intérieures sont entre
vos mains ; l'Europe et la France vous laissent librement
agir; les électeurs vous ont envoyé une majorité complai-
sante. Et après un an et demi , la défiance règne encore
partout, nos institutions menacent ruine, la misère n'a fait
que s'accroître , le commerce et l'industrie dépérissent , et
la taxe des pauvres s'établit sous d'autres noms dans la plu-
part des départemcns. Votre organe le plus accrédité, le
Journal des Débats , dhail , il y a quelques semaines, que la
France était exposée à une nouvelle invasion de barbares ,
et que ces barbares ne viendraient pas des plaines de la
Tartarie , mais des faubourgs de nos villes manufacturières;
il présentait la nation comme séparée en deux camps enne-
mis, et il demandait qu'on ne laissât ni droits politiques
132
LE SEMEUR.
ni armes nationales , à qui ne possède lieii , c'est-à-dire
qu'il y eût, d'un côté des maîtres , et de l'autre des ilotes ,
d'uu coté des castes supérieures , et de l'autre des parias ;
d'implacables adversaires, par conséquent , de l'un et de
l'autre côté. Voilà donc où vous en êtes léduits , hommes
du présent ! voilà votre dernier mot ! Ali 1 ne rcconnaîlrcz-
vous pas enfin , et sans attendre d'irréparables malheurs ,
qu'il manque à votre système une base , à votre morale un
appui que la religion seule pourrait vous donner?
Et vous enfin , hommes de l'avonir, quels n'ont pas été
vos mécomptes et vos désentliantcmens ! Combien de rê-
ves trompés! d'espérances flétriesl de nobles pensées qui
ont dû s'éteindre dans le fond de vos cœurs! Vous avez
tressailli d'orgueil et de joie, au i4 juillet 1789; vous pro-
mettiez à la France' un nouvel âge d'or, et quatre ans
après, celte même France, ivre et sanglante, dressait
d'une main des milliers d'échafauds , et frappait de l'autre,
dans les rangs ennemis, ses propres erifans. Au 18 bru-
maire , vos cris de triomphe saluaient le vainqueur d'Italie
cl d'Egypte; vous alliez obtenir la vraie liberté, celle qui
porte une lance victorieuse , la liberté qui s'appuie sur la
force cl en i8o4, la basilique de Paris voyait sacrer un
empereur, un maîlre plus despole que ne le fut jamais
T.ouis XIV. La gloire vous restait du moins, et vous aviez
des drapeaux conquis sur tous les champs de bataille de
l'Europe pour essuyer les pleurs de la liberté. Mais il vint
un jour oii celte gloire même s'évanouit, et eu i8i4, vous
"étiez revenus à la déclaration de Louis XVI aux Etats-Gé-
néraux , avec vos rêves de moins et les cosaques à Paris de
plus. Enfin , sans rappeler ici les quinze années d'une ics-
lauratiou , qui ne fui qu'une longue suite de regrets amers
et d'illusions déçues, comme il brillait sur vos tètes, ra-
dieux et pur , le soleil de juillet ! quelle aurore d'un heu-
reux avenir ! quelle perspective d'une prospérité jusqu'a-
lors inconnue ! Quelle grandeur, quelle gloire, quelle
liberté, quelles vertus patriotiques s'offraient à vos imagi-
nations enivrées d'espérances! Eh bien! vous baissez au-
jourd'hui des fronts mornes; vos plus doux songes ont été
cruellement trompés ; vos cœurs se ferment, desséchés et
abattus; vos âmes désenchantées sont remplies d'amertume;
vous reconnaissez avec douleur que les trois grandes jour-
nées ne vous ont pas f lit une patrie plus glorieuse , plus
forte, plus prospère , mais qu'elles l'ont laissée fliible au
dehors , et l'ont rendue plus pauvre et plus agitée au de-
dans. Vous accusez, il est vrai, de ces déplorables mécomp-
tes les hommes du pouvoir; mais celte explication n'est
pas suffisante et, dans son isolement, ce n'est là qu'une
illusion ajoutée à tant d'autres qui vous ont séduits. Toute
la France vous dira que vous mêmes, si vous aviez été
appelés à la direction des affines , vous n'auriez pu
qu'augmenter encore notre état de malaise et de dépérisse-
ment. Ouvicz enfin les yeux , hommes de l'avenir; le re-
mède aux blessures de la France n'est pas en vous; et aussi
long-temps que vous refuserez , par un vain orgueil ou par
un triste aveuglement, de chercher ce remède ailleurs que
dans nos théories, vous ne ferez que rouler le rocher de
Sysiplie, celte pierre fatale qui retombe toujours, et sous
laquelle ont déjà péri , misérablement éciaiés, un si grand
nombre d'entre vous !
Nous terniinerons ici la tâche que nous avions entreprise.
— Au milieu de taut de passions qui se combattent avec
achai'ijement, lorsque des voix si fortes et si relentissantes
s'élèvent de toutes parts, nous n'osons pas espérer que la
nôtre , si f ubie et si peu connue, trouve de nombreux échos
sur la terre de France. Mais n'y eût-il qu'un seul Français
de plus qui vienne à comprendre que l'Evangile est le véri-
table moyen de guérir les maux de sa patrie, et qui ap-
plique eu même temps cet Evangile à la guéiisou de son
propre cccur, avec quelle ri^connaissance vous bénirions le
Seigneur de nous avoir donné la force d'achever ce
travail !
DU RESPECT DES MORTS,
CONSIDÉRÉ COMME PBEUVE DE l'iMMORTALITe' DE l'aMe(i).
Le respect des morts est un sentiment naturel, universel.
II se produit chez les hommes à des degrés très-inégaux et
sous des formes très-diverses: aucun ne l'ignore absolu-
ment.
Un cavalier, dans l'ardeur du combat ou l'enivrement
de la victoire, pousse son cheval par-dessus les cadavres.
J'admets qu'il le fasse sans hésitation , sans répugnance. Est-
ce à dire que tout respect des morts lui est étranger ? Nulle-
ment; une passion actuelle, spéciale, forte, étouffe un
sentiment lointain, général, confus. Otez la passion : don-
nez au même homme, hors du champ de bataille par sim-
ple passe-temps, un cadavre à fouler aux pieds : probable-
ment il n'en fera ri jn ; à coup sûr il hésitera ; et s'il le fait,
ce sera par bravade, pour répondi'c à un défi : autre passion
dont le triomphe atteste le sentiment qu'elle a surmonté.
Des fossoyeurs bouleversent un cimetière avec une com-
plèle indifférence ; ils manient , reùiucut, jettent çà et là les
osscmens sans y plus regarder qu'à la terre et aux pierres
auxquelles ils sont mêlés. Au lieu d'ossemens , couvrez celle
plaine de cadavres récents; mettez les fossoyeurs à cheval ;
demandez leur de fouler aux pieds ces morts; ils reculeront.
Dans leur métier , l'habitude avait étouffé l'instinct; hors du
métier, l'habilude manque , l'instinct reparaît.
Ce sont des tribus anthropophages qui ne veulent pas
quitter le sol où reposent les osscmens de leurs pères.
C'est le propre des sentimens naturels et universels , apa-
nage inaliénable de l'humanité , qu'ils cèdent souvent à la
nécessité , à la passion , à l'intérêt, aux accidens spéciaux du
caractère ou de la destinée des hommes ; et que cependant ils
subsistent au fond de l'âme humaine, même à s\>n insu , et
reparaissent quand la cause qai les offusquait vient à s'é-
carter. Ils peuvent se taire, jamais s'abolir. Le respect des
morts a cette vertu.
Supposez un homme en qui, iudépendamment de toute
passion , de toute situation particulière , le respect des morts
semble aboli, qui se montre incapable de le ressentir ou
seulement trop lent à en éprouver quelque atteinte, lacons-
ciencedugenrehumain déclarera qu'il ya làdépravalion. Ce
sentiment est si bien inhérent à riiumanité que , là où il pa-
raît manquer, non par accident mais pal- nature, le carac-
tère de l'humanité paraît perverti.
Le développement de ce sentiment au contraire, l'exten-
sion de son empire, le respect croissant du respect des
(1) Nos lecteurs nous sauront gré sans doute d'avoir accui illi dans nos
colonnes ces réiltsions sur Y ImmortalM de [dîne , que l'un de nos lil'é-
raleurs Us plus distingués a bien voulu nous a liesser. Sans doute , il y a
loin des tâlonnemens de Socrate qui le inencrL'nl il cette conclusion : « Il
1) fiut ijue la mort soit de deux choses l'une, ou l'anéantissement absolu
» et la destruction de toute conscience , ou , comme on le dit , un simple
)i changement, le passage de l'âme d'un lieu dans un autre u , à la révéla-
tion de Jésus- Christ , qui « a mis en évidence la vie et l'immortalité par
» l'Evangile (2. Tim. 1 , 10.) ; » mais il est intéressant de rechercher .
après que cette révélation a été donnée au monde , comment des faits
moraux , dont l'observation avait été négligée avant que la lumière de
l'Evangile lès eût éclairés d'un nouveau jour, concordent av.c les déclara-
tions de Celui qui , selon la belle expression de saint Paul , n a détruit la
» mort ». C'est sous ce rapport surtout que ce morceau n'est pas étranger
au but de n^ travaux.
LE SEMEUR.
133
morts, si je puis ainsi parler, est considéré comme un symp-
lôuic favorable de l'état des mœurs , un développement de
notre nature morale , un progrès de l'humanité.
On peut donc tenir cefaitpour ceitain, que le respect des
morts est un sentiment naturel, universel, léfjilime et obli-
gatoire dans la crovance du genre humain.
Quelle en est la source? la nature? D'où vient-il et que
veut-il dire?
Je remarque d'abord qu'il n'a rien de j)ersonncl ni à ce-
lui qui réprouve, nia celui qui en est l'objet. Sans nul
doute les relations, les affections du vivant au mort l'cxal-'
tent et le perpétuent. Il n'en a pas besoin pour naître j il
subsiste par lui-même, sans le secours d'aucun sentiment
étranger. On respecte morts ceux, qu'on ne connaissait pas
vivaiis.
Il y a plus : la conscience du génie luimaiu veut que toute
animosité personnelle , tout sentiment haineux , cède et
tombe devant celui-là. Elle peut comprendre le meurtre
d'un ennemi , elle s'indigne de l'outrage à son cadavre , à
son tombca:i.
Elle va bien plus loin : elle prononce que le respect des
morts est indépendant de leur caractère moral , de l'estime
accordée à leur mémoire. Vous n'aimiez pas cet homme j
bien plus , vous le détestiez; bien plus , vous le méprisiez ,
fct à bou droit: n'emporte; il est mort, vous lui devez un
certain respect. Quoi? autant qu'à l'homme de bien qui
n'est plus ? non : la conscience humaine , qui tient compte Je
tout ce qu'elle voit, a des mesures infiniment variées ; vous
devez aux restes, aux funérailles , au nom , à la tombe de
1 liomme de bien , un respect qui se nourrit et s'accroil de
tous les scntimens que réveille sa mémoire. Le coupable
mort n'a auprès de vous aucun titre sinon qu'il est mort ,
mais c'en est un.
Ceci est donc évident : le respect des morts ne dérive
d'aucun sentiment, d'aucun jugement sur leur personne ; il
est indépendant de toutes les différences qui distinguent
les hommes pendant leur vie. C'est à la qualité d'homme,
à l'être humain en général , abstraction faite de toute con-
sidération individuelle , qu'il s'adreise. L'humanité dans
la jnort, tel est son unique objet.
Je dis Vhuntaïutc, c'est-à-dire ce qu'il y a d'identique
de permanent dans l'homme, et non ce qui change , ce qui
passe, sa nature et non sa destinée. 11 s'élève bien, à l'as-
pect de la mort, des cmetions qui naissent d'un letour sur
la condition humaine, fugitive, précaire, douloureuse. Cet
homme tenait sans doute à la vie ; il lui eu a coûté beaucoup
de mourir; il avait des parens, des amis. Sa douleur, leur
douleur émeut d'une pitié confuse ceux qui rencontrent sou
convoi: mais regardez bien ; est-ce la pitié qui fait qu'ils
s'arrêtent, qu'ils ôteut leur chapeau, qui leur donne cet
air ]-ccucilli que vous voyez apparaître , ne fût-ce que
comme l'éclair , sur la physionomie même des plus indif-
férens, de ceux qui se hâtent de passer? non : la pitié nait
en effet à ce spectacle et s'associe au respect; mais elle ne
le constitue point ; elle eu demeure essentiellement dis-
tincte. La pitié s'adresse au vivant , soit à celui qui vivait
tout à l'heure, soit à ceux qui lui survivent; le respect va
au mort. C'est le sort de l'homme sur la terre qui suscite
l'attendrissement; c'est sa qualité d'homme qui commande
le respect.
Retirez toutes les causes qui provoquent la pitié ; que le
mort n'ait point de parens , point d'amis; qu'il n'ait eu lui-
même aucune peine à mourir ; qu'il y ait vu , au contraire,
un bonheur, une délivrance; que tous les assislans le sa-
chent avec certitude, pensent comme lui et le jugent bien
heureux d'être mort : la pitié ne naîtra plus ; le respect
demeurera tout entier.
Ai-je besoin da dire que ce n'est pas non plus un retour
intéressé de l'homme sur lui-même, le calcul spontané
d'une prévoyance instinctive, un témoignage anticipé de
respect pour lui-même quand il mourra à son tour? Il faut
bien voir dans le respertdes morts un effet de la sympathie
de l'individupoursanatureeu général ;lui , homme qui vit,
il respecte , dans cet homme qui est mort, riiuiuanité qui
leur est commune. Tontes nos sympathies ont une source
pareille : elles n'en sont pas moins désintéressées , c'est-à-
dire étrangères à toute recherche de quelque avantage per-
sonnel , à tou'e intention de l'individu , se prenant pour but
lui-même, et lui seul. Le respect des morts ne diffère point
en ceci des autres sentimens qui nous lient à nos semblables,
de la sociabilité, de la bienveillance, de la pitié : comme
ceux-là , l'homme l'éprouve pour l'homme , parce qu'ils
sont hommes l'un et l'autre , mais sans aucun dessein , sans
aucun calcul de retour, sans autre raison que ce fait même
de la similitude de leur nature , qui le lui fait éprouver.
Mais es sentiniRus qui prennent leur source dans la simi-
litude de nature, comme ils résident dans un individu,
de même c'est à un individu qu'ils s'adressent : possible»
entre tous les hommes, ils deviennent réels pour un
homme , non seulement parce qu'il est homme , mais parce
qu'il est lui-même un tel homme et non pas un autre.
L'individualité les provoque; ils la supposent, la contien-
nent, la révèlent; ils varient en raison des mérites de l'in-
dividu. Or, on vient de le voir, les caractères distinctifs de
l'individu n'entrent pour rien dans le respect des morts ,
pas mâme sa moralité : ce sentiment répond à la seule qua-
lité d'homme , à l'être humain , abstraction faite de toute
considération individuelle : serait-ce qu'en effet , dans la
crovance instinctive de l'humanité , là où la mort a passé ,
tout individu a disparu? le mort ii'est-il plus rien qu'un
fymbole de l'homme arrivé à sa dernière destinée ? le res-
pect qui s'adresse à ses restes , à sou nom , à sa tombe, ue
s'adresse-t-il qu'à l'humanité en général , non à lui, à au-
cun être réel ?
Ceci est le cœur de la question. Je n'ai feit encore que
distinguer ce sentiment des autres , le circonscrire en quel-
que sorte au dehors ; il faut maintenant pénétrer au dedans,
voir ce qu'il est lui-même et ce qu'il contient.
Un fait me frappe d'abord comme élément premier et
fondamental du respect des morts , comme la première
cause qui le provoque; c'est, à la vue de la mort; un sen-
timent soudain et profond de la grandeur de l'événement,
^^ul doute que la gravité, ïx solennité de la mort ne soit
l'idée qui préoccupe tout à coup les hommes à la vue d'un
cadavre, d'un convoi, d'un tombeau ; qui leur inspire ce
recueillement involontaire , premier symptôme du respect.
Tous frémissent de ce que cet homme est mort. Pourquoi
frémir? Pour qui? est-ce uniquement comme terme de la
vie que la mort apparaît si grande , si solennelle? est-ce
uniquement pour ceux qui vivent encore, et parce qu'elle
les a'tteiudra tous , que l'iiomme frémit à sou aspect? Non :
il voii dans la mort bien autre chose que le terme de la vie ,
et il s'en trouble pour d'autres que pour les vivaus. Elle
est, dans l'instinct de sa pensée, l'entrée dans un avenir
inconnu , une porte qui s'ouvre sur des ténèbres impéné-
trables, immenses; pour celui qui est mort, la solution
d'un problème décisif, la révélation d'un mystère auquel
se rattache toute sa destinée. Elle est bien plus grave à
raison de ce qu'elle commence qu'à raison de ce qu'elle
finit, et pour l'homme qu'elle a frappé que pour ceui
qu'elle poursuit encore. Écoutez ceux qui ne voient dans
la mort que la fin de la vie , les incrédules , les poète*
épicuriens, Lucrèce, Horace, tint d'autres : ils peu-
vent la détester ou la craindre; elle a perdu pour eus.
sa solennité. Le genre humain , pour qui elle est solennelle,
0 en pressent donc de bien autres résultats ; et dans le rré-
134
LE SEMEUR.
iiiissemeiU qui le saisit à son aspect, il y a , d'une part ,
conscience de la prandeur de révénement dans l'avenir et
pour tous les hommes; de l'autre, respect pour celui qui
vient de. tomber dans ce redoutable mystère, de subir un
si grand événement.
Bien loin donc que le respect des morts ne s'adresse qu'à
riiomme en jjénéi-al , et non à un homme; bien loin que
l'individu n'y soit que le type de l'humunilé , dès le premier
pas au contraire l'individu se rencontre, premier objet du
sentiment et de la pensée Les traits sous lesquels il appii-
raissait sur la terre , qui , pendant sa vie, le distinguaient
des auties hommes sont effaces; ce n'est ni comme puis-
sant ou faible, ni comme heureux ou malheureux , ni même
comme digne d'estime ou d'affection , que l'imagination le
considère ; et pourtant c'est bien sur lui , être individuel ,
appelé à une destinée propre et spéciale , que porte le sen-
timent des spectateurs. Les formes de sou existence ter-
restre se sont évanouies : mais une individualité plus in-
time, plus durable , lui demeure et est l'objet du respect.
Je vais plus loin : je pénètre au-delà de cette impression
généiale par où le respect des morts commence: le senti-
ment une fois né, je cherche quels autres sentimens ,
quelles croyances instinctives le constituent et s'y laissent
démêler. J'y découvre : i" une certaine affection, une cer-
taine considération de l'homme pour le corps de l'homme;
2" l'idée confuse , mais puissante, que les morts sentii'aient
la négligence, le mépris, l'outrage , qu'en les oubliant on
les affligerait, qu'en les insultant on les offenserait, qu'il
subsiste encore , entre eux et nous, quelque lien , quelque
société , des relations auxquelles s'attachent des sentimens ,
des devoirs auxquels nous ne saurions manquer sans blesser
des droits.
Le respect de l'homme pour le corps de l'homme nait
du souvenir de rame et de son union avec le corps. La pré-
sence de l'àme consacre sa maison ; une sorte de ten-
dresse et d'égard s'y attache quand elle en est sortie, comme
aux vêtcmens qu'a portés un ami , aux lieux qu'il a Iiabités.
Ceux qui ne croient pas à l'àme, ne respectent pas le
corps.
La croyance à la sensibilité des morts entre évidemment
dans le respect qu'ils inspirent. Elle a des degrés infinis,
tantôt ridiculement grossière, tantôt follement exallée,
enfantant ici les praliqp.es les plus barbares, là les plus
mystiques égaremens . Elle existe cachée, mais réelle,
dans le respect des morts le plus passager, le plus involon-
taire, réduit à sa plus modeste expression . L'idée 'obscure
d'une relation encore sentie et qu'accompagne un droit
pour le mort, un devoir pour les vivans , est inhérente à
ee sentiment: quiconque s'acquitte du devoir croit satisfiire
à quelqu'un; quiconque y aura manqué, s'il le reconnaît et
s'en repent, croira avoir manqué à quelqu'un . A cette
croyance se joint même le sentiment que, les morts ne
pouvant réclamer ni se faire rendre eux-mêmes ce qui leur
est dû, la dette n'en est que plus sacrée. Qu'est-ce à dire?
les morts jouissent-ils ou soulfrent-ilsdonc de tout ce que
léilr accordent ou leur refusent les vivans? l'homme ne
sait que répondre. Comnieiit celui qui n'est plus de ce
monde peut-il être encore affecté de ce qui s'y passe? quelle
société peut l'unir encore à ceux qui y sont restés? l'homme
ne le coiiçoit point, et dès qu'il cherche a le concevoir, il
s'égare. Cependant il y croit, et ne peut pas plus échapper
i l'instinct de sa nature que dépasser les limites ossiguéas à
ja science. Et reniarquez que cet instinct n'a point de pré-
tentions scieiiti(i([iies; il se sufKt à lui-même: quand il se
développe dans l'àme, au moment où l'homme, pour lui
obéir, s'acquitte envei's les morts de quelque devoir, aucune
curiosité, aucun doute ne le préoccupe; il n a nui besoin de
savoir quel mode de communication est possible entre eux
et lui: il agit en vertu d'une foi irréfléchie dont il se content*'
certain, sans s'inquiéter de la route ni du moyen, que son
acte a un objet, que ses sentimens iront à leur but. C'est
seulement loi-sque d'acteur l'homme devient spectateur,
lorsqu'il observe sa nature au lieu de la suivre et s'interropc
au lieu de se croire, c'est alors que s'élèvent eu lui les be-
soins avec les problèmes scientifiques, et qu'il entreprend,
dans la vue de la science, de franchir des limites au-delà
desquelles ses croyances instinctives ne le portaient point.
Regardez dans l'àme de cette femme, de cçtle fille, de
cette mire, qui vont, auprès d'un tombeau, offiir à un
mort chéri tant de marques de tendresse et de respect :
croient-elles savoir , sur son état et ses relations avec^lles ,
ce que cherchent les philosophes ? nullement: les ques-
tions qu'ils agitent n'existent pas pour elles; si elles les
voyaient, comme les philosophes , elles seraient tourmen-
tées du besoin , et aussi de l'impossibilité de les résoudre:
essayez de les soulever dans leur pensée : demandez-leur
comment elles se figurent que le parfum de ces fleurs
qu'elles cultivent, la fraîcheur de cet ombrage qu'elles en-
trctiennent , vont charmer l'être à qui s'adressent leurs
soins : vous les vei'rez saisies de trouble ; et si une exaltation
passionnée ne les possède , vous n'en recevrez que <les ré-
ponses timides, contradictoires; peut-être même leurs
paroles démentiront-elles formellement leurs actes; peut-
être s'accuseront-elles de faiblesse et d'erreur. Avant votre
intervention, eJles ne croyaient pas en savoir davantage;
elles ignoraient ce qu'elles ignorent, mais elles ne le cher-
chaient point ; elles adhéraient fortement à une foi simple,
naturelle, et jouissaient de ses lumières sans rien deman-
der de plus, sans étendre au-delà de sa portée, leurs re-
gards ni leur ambition.
Tel est le vrai caractère des croyances primitives et spon
tanées de l'homme: elles n'ont pointde réponse aux doutes,
point do solution des problèmes qu'élève Ja science; elles
existent, elles inspu-ent, elles affirment, mais ne peuvent
et ne prétendent rien de plus. Ainsi dans le respect des
morts est évidemment contenue la croyance : i" à l'immor-
talité de l'être humain; 2" à l'individualité de l'être im-
mor'.el ; 3" à la persistance d'un certain lien . d'une certaine
société entre ceux qui sortent du monde actuel et ceux qui
y demeurent. Une foi instinctive , base d'un sentiment uni-
versel et invincible, atteste au fond de l'àme ces trois faits,
rien de moins, rien déplus. Ne lui demandez pas de les
expliquer, de les systématiser j au-delà de la sim])le affir-
mation du simple fait, elle n'a rien à vous dire. Su-
blime et modeste à la fois, elle révèle l'avenir et ne tente
pas de le dévoiler.
LES BOHÉMIENS DE FRIEDERICHSLOHRA.
Il n'est aucun de nos lecteurs qui ne connaisse , an moins
de réputation, celte population nomade répandue sur toute
la surface de notre Europe, et qui , sous les noms de Bohé-
miens et d'Égyptiens en France, de Zigeiiner en Alle-
magne , de Gypsy en Angleterre , de Gilanjs en Espagne,
et de Zingani en Italie, parcourt tous les p;iys , vivant à la
belle étoile, avec les habitudes et les mœurs des sauvages
les plus grossiers, et se procurant des moyens d'existence
en exploitant, tour à tour, par l'adresse de ses jongleurs
et par ses diseuses de bonne aventure la curiosité ou la
crédulité de la foule.
L'origine de ce peuple est mystérieuse. M. Balbi , dans
son Allas Etiinographifjiie, regarde cependant comme dé-
montré qu'il descend des Ziiiganes du Sinily, auxquels
appartiennent les Indiens connus sous les noms de Bazi-
goiirs, de Pantchipiri et de Correwas. Il pense qu'ils eut
LE SEMEUR.
135
quitté, il y a quatre siècles, les euviroiis du DelUi ilc l'Iu-
dus. Leur idiome se subdivise , selou lui, eu plusieurs
dialectes qui diflèreiit beaucoup les uns des autres par les
mots étrangers qu'ils ont empruntés aux langues des peu-
ples parmi lesquels ils demeurent. Ceux. d'Italie et d'iispa-
gne pai'aissent avoir oublie leur langue et se sont Foimé un
langage factice appelé gi?r;g-t>(i3« ou zirigiienzn , coiuiioié
de quelques mots inventes et d'auti es empruntés à resj)a-
gnol et à l'italien, mais dont ils ont altère lu signification
ou interverti les syllabes , afin que ce fut un langage, intelli-
gible à eux seuls. On compte plus de loo ooo Bohémiens
dissémines en Europe; ds sont surtout nombreux en
Turquie, en Russie et en Autriche; il y eu a 10,000 eu
France, dont 3ooo en Alsace. Ils ont une sorte de piélé-
rence pour les animaux morts de maladie; aussi voient-ils
arriver avec plaisir les épidémies. Les Bohémiens pa-
raissent iiulifférens pour tontes les croyances; ils changent
de culte autant de fois qu'ils changent de patrie adoptive ,
et plusieurs se sont tour à tour fait circoncire chez les
maliométuns et baptiser chez les chrétiens. Lors de leur
première appaiitiou en Europe^ ils se firent passer pour
dos chrétiens d'Egypte, et racontèrent (pie leurs ancêtres
n'ayant pas voulu accueillir Jésus-Christ , lorsqu'il s'enfuit
en Egypte avec ses païens , ils avaient été condamnés, à
cause de cette faute, à sept années d'une vie errante.
L'ignorance de ces tcmps-la fit accueillir cette fable; ils
obtinrent même des sauf-conduits et furent reçus partout
avec hospitalité. Mais li mensonge fut découvei t et leur
conduite les rendant indignes de Ta tolérance qu'on avait
d aboid eue {Xjureux, ils furent bannis de la plupart des
pays où ils avaient pénétré. Une ordonnance des Elats
d Orléans de i56i portait qu'ils seraient exiei minés par
le fer et h feu , s'ils ne quittaient le territoire fiançais. Il
Ku toutefois impossible de les expulser eutièremeiit.
Ces êtres malheureux, sans religion , ignorans du nia-
nage , descendus au dernier degré de la dégradation mo-
rale , résistèrent toujours aux tentatives qui fuiert faites, à
toutes les époques, pour les civiliser, et sont un exemple de
plus a ajouter à tous ceux que imus présentent l'Afrique et
1 Amérique de l'impossibilité presque complète d'amélio-
rer le sort des sauvages en généi al par les seuls moyens
que possède la civil sition. Les Ilottentots, les habitans do
la Polynésie, plusieurs tribus de l'Amérique du nord , les
Chiroquois, par exemple , se refusèrent à tout changement
dans leurs habitudes , à toute participation aux avantages
matériels de notre genre de vie, et demeurèrent stalion-
naires sous le rapport social , jusqu'au moment où 'c pm-
Christianisme eut mis dans leurs âmes le mobile de tous les
progrès; leur régénération sociale ne put précéder, mais
suivit immédiatement leur régénération morale. Ou a pu
voir , par les détails que nous avons donnés sur Félix Ncff ,
quel changement ce zélé chrétien parvint à apporter dans
les mœurs et dans l'industrie des rudes et ignorans habitans
de la vallée de Freissinière , après que leurs cœurs eurent
été changés par l'Évangile de gi àcc. Aujourd'hui nous rap-
procherons de ce fait, dont le souvenir est encore récent
pour nos lecteurs, un récit qui nous donne l'espoir de voir
aussi le même miracle s'opérer chez les Bohémiens , et nous
trouverons déjà dans les débuts de l'œuvre chrétienne en-
treprise parmi eux des résultats qui promettent un succès
que ni le grand Frédéric , ni l'impératrice IVIarie-Thérèsc ,
ni Joseph II, ne parvinrent jamais à obtenir (i).
Le premier de ces princes voulant défendre le vagabon-
dage aux Bohémiens qui erraient dans ses états, leur assigna
plusieurs villages dans lesquels ils devaient vivre eu peti'tes
couimunautés. Ces mesures aboutirent à peu de chose; car
les Bohémiens ayant obtenu jwr hi nu établissement fixe au
centre de l'Allemagne en profitèrent pour faire des excur-
sions dans le pays, qu'ils tinrent dans un état d'inquiétude
continuelle. Il y a trois ans qu'un voyageur , aiiimé'de l'es-
prit de charité de l'Evangile , ayant visité le village de
Friederirlulohra, dans la contrée de Nordhausen , où se
trouvent répandus environ trois cents de ces malheureux,
( I ) Pliisii urs (les faits qui suivent «ont empruntés au Journal des Mis-
sions. l.'ial(^r(:-l qu'ils présentent nous a engagiîs à les reproiluirc.
fut tellement touché de leur condition misérable et de leur
profonde dégradation , qu'il publia' aussitôt le récit de ce,
qu'il avait vu, afin d'exciter eu leur faveur la sollicitude
cluéllennc. Les chrétiens de Bi.rraen les firent visiter par
deux d'entre eux pour recueillir de nouveaux renselgiie-
mens sur leur état. Ceux-ci profitèrent des relations qu'ils
eurent avec les Bohémiens pour leur faire connaître la
source de leur misère morale et physique, et les renvoyèrent
airjugement de leur propre conscience , qui devait les con-
vaincre d'injustice, de mensonge , de tromperie et de li-
bertinage. L'un d'eux avoua que tel était en effet l'état de
son c(i(;iir; un autre demanda si les voyageurs n'étaient pas
des naturalistes , puisqu'ils paraissaient si bien connaître
les pensées de l'iuunme.
L'année dernière, les chrétiens de Naumbourg, petite
ville prussienne voisine de Friederichsiohra, y envoyèrent
M. Bl iiikeiibnurg avec la mission de s'occuper de la régé-
nération religieuse, et par là même morale et sociale des
Bohémiens. Friederichsiohra est un village situé dans une
belle vallée, habité par une vingtaine de familles protestan-
tes et environ soixante familles catholiques. Les Bohémiens
sont lo.'^és , ou plutôt entassés chez ces derniers , auxquels
ils paient un loyer fort élevé. Une seule chambre est sou-
vent occupée par quatre fimilli s. On n'aperr-oit dans ces
élables d'hommes aucune espèce de meubles ; la terre leur
sert à la fais de chaise , de lit et de table. Ce- pauvres gens
ne sont vêtus que de haillons qu'ils trouvent ou qu'on leur
donne. Il n'y a parmi eux que peu de voleurs de profoE-
sion ; ils ne se laissent en général aller à dérober que lors-
qu'ils sont pressés par la faim. Les femmes et les enfans
mendient pour vivre ; on ne leur confie aucun ouvrage , et
ils ne cherchent pas à s'en procurer, préférant pourvoir
à leur entretien par tontes sortes de movens jilus pénibles
que le travail même. Ceux qui habitent à Friederichsiohra,
ou dans les ' ameaux voisins de Gerderoda et de.N(ederor-
scliel accueillent en hiver ceux cjui campent, pendant la
belle saison , dans les forêts , et qui ne se couvrent, durant
leur vie nomade , de presque aucun vêtement. Au retour
du piintemps, ces malheureux se hâtent de retourner dans
les bois pour se soustraire à toute surveillance , et ils ne
cessent d'inquii'ter la contrée d'.ileiUonr par leurs lapines.
M. Blankeiibourg est aujourd'hui fixé depuis dix-huit mois
au milieu de ces parias de l'Europe. Il eut d'aboi d beau-
coup de peine à gagner leur confiance, parccqu'on le leur
avait représenté comme chargé par le gouvernement prus-
sien de les fane jeter dans une maison de correction où ils
seraient forcés au travail. Ils l'évitaient avec soin; les enftins
même s'enfuyaient, quand ils le voyaient venir. Mais il
réussit enfin à persuader aux principaux d'entre eux que
c'était iinlc[uemcnt par charité qu'il s'établissait dans leur
village. L'un d'eux se mit à pleurer de joie en entendant
cette assurance, et dit qu'il s\'tait imaginé qu'il n'y avait
plus personne au monde qui les aimât. Ils lui promirent de
disposer leurs compignons à écouter ses conseils et ils tin-
rent parole. Leur chef continue à lui témoigner beaucoup
d'amltié;c'est un vieillard qui s. it assez bien maintenir l'or-
dre dans sa troupe.
M. Blankenbouig a procuré de l'ouvrage aux Bohémiens;
il les emploie à creuser des fossés dans la forêt; c'est un tra-
vail qui ne pourra êtreachevé avant deux ans. Jamais on n'au-
rait pu obtenir d'eux, par la force, de l'entreprendre; lâcha-
nte de leur ami les y a déterminés, et il arrive tous les jours
d'autres Bohémiens qui demandent du travail. AL Blaii-
kcnbourg travaille avec eux pour les eni ourager par sou
exemple autant que par ses discours; ces rapports continuels
qu'il entretient avec eux lui rendent plus facile de saisir les
occasions de leur parler de leurs intérêts éternels.
M'»=Blankenliovirg aide son mari avec une charité égale à
la sienne. Elle est déjà parvenue, à force de patience, à ap-
prendre à tricoter à onze jeunes filles. Elle consacre une
grande partie de son temps à tailler et à coudre des vête-
mens pour les enfaiis. Une école vient d'être ouverte par
les soins des deux épnnx, pour ces pauvres petits malheu-
reux,dans une maison achetée dans le village de Friederichs-
iohra, au moyeu d'une souscription. Les enfans y demeu-
rent; il aurait été impossible en effet d'exercer sur eux une
influence durable s'ils étaient retournés chaque soir au sein
136
LE SKMEUR.
do leurs familles, od ils ne pouvaient recevoii' que de dange-
reux exemples. On les voyait souvent, pendant les pie-
mieis mois, avant que la pension n'eût été établie, venir
dès le matin demander du pain, leurs mères les ayant quit-
tés pour mendier tout le jour, sans leur avoir laissé aucune
nour-.ilure. Il était impo'ssible de leur pcrmetlie d'empor-
ter leurs vètemens neuh, parcequ'ils levenaient le lende-
main malpropres et couverts de vermine. Leur séjour con-
tinuel dans la maison d'école remédie à ces inconvéniens.
Ces heureux commencemcns permettent d'espérer des
succès plus grands encore. M. et M"" Blankenbourg ne se
proposent pas seulement un but de civilisation; ils veulent
surtout faire connaître le Sauveur aux pauvres Bohémiens^
et ils attendent de Dieu les forces nécessaires pour persévé-
rer dans cette tàclie difficile. C'est par amour qu'ils se sont
mis à l'œuvre et c'est par amour qu'ils continueront l'œuvre
entreprise. Nous ferons part a nos lecteurs de ce que nous
pourrons apprendre de plus sur leurs travaux.
11 y a quelques années qu'un autre essai pour la régéné-
ration morale des Bohémiens fut tenté eu Angleterre par
M. Cosins et d'autres membres de la Société des /Vmis. ha
veuve et l'enfant d'un Bohémien condamné à mort pour
avoir % olé un cheval furent les premiers objets de leurs soins.
Ils réussirent à arracher à la vie vagabonde plusieurs fa-
milles de Gypsies, qui avaient dressé leurs tenU'S dans les
environs de Southampton ; les enfaiis furent placés en ap-
prentissage chez divers ouvriers et l'instruction religieuse
qui leur fut donnée porta ses fruits. C'est une preuve de plus
du double secours que prête l'Evangile: après avoir excité
ceux qui se consacrent à ces œuvres de reforme à agir , il
dispose ceux sur qui se porte leur sollicitude à céder à l'in-
fluence qu'on veut exercer sur eux.
MELA1\GES.
Du VROJET DE LOI SUR l'eNSEIGNEMENT PRIMAIRE.
M. Dauiiou, rapporteur de la commission chargée d'exa-
miner le projet de loi relatif .à l'instruction piiuiiire, a lu
son rapport sur ce sujet dans l'une des dernières séances de
la Chambre des Députés. Le Moniteur ne donnant pas le
projet de loi amendé par la commission , il n'est pas facile
de saisir , d'après le rapport seulement , toute la portée des
modificatiousqui y ont été introduites; elles nous paraissent
cependant généralement heureuses. La commission pro-
pose de laisser fort incomplète l'énumératiou des objets que
l'instruction primaire peut embrasser , afin qu'elle n'ait
rien de restrictif, et que radministration communale et
l'industrie privée la puissent étendre ou circonscrire cou-
formémnr.t aux intérêts locaux. Elle propose , en outre ,
de retirer à l'Université toute intervention dans le régime
des petites écoles et de délivrer celles-ci d'un faux système
décentralisation, pour leur rendre le caractère coniinunal
nue leur nom même leur assigne. Pour ne rien préjuger ,
dans un projet relatif aux écoles primaires , sur la question
des associations en généra! , elle eu a écarté toute disposi-
tion qui put compromettre on les intérêts publics ou les
droits privés; que les instituteurs appartiennent ou non à
quelque société, elle ne voit en eux que des individus jouis-
lant de la même liberté et soumis aux mêmes règles dans
l'exercice de leur profession. Nous voyous avec peine la
commission se joindre au gouvernement pour imposer aux
instituteurs la nécessité d'un certificat de capacité, qui de-
vra être délivré par un jury départemental. Cette nécessité
nous paraît inconciliable avec la pleine liberté promise par
laCharleà cette industrie. — Il nous semble aussi que la com-
mission aurait du ne pas comprendre la religion parmi les
objets essentiels et indispensables de l'instruction piiraaire:
nous n'avons pis besoin de répéter que nous la regardons
comme la base de toute éducation ; mais nous ne voulons
pas que la loi la retienne dans son domaine ; c'est un dépôt
dont la garde ne saurait lui être confiée. Il y a envahisse-
ment de la loi des qu'elle va jusqu'à la conscience de
l'homme ; on a beau remplacer , comme le fait M. le rap-
porteur, les mots: Instruction morale et religieuse ^m' ceux
de : Morale civique et religieuse, on a beau établir qu'en
ce qui concerne la participation des entans à l'instruction
relgieuse , le vœu des païens sera partout consulté et suivi,
on a beau même obliger l'instituteur de veiller à ce que
chaque élève la reçoive des ministres du culte que ses pa-
reils professint; dès qu'on statue quoique ce soit sur ce
sujet, on empiète. En fait de religion, la mission de l'Etat
n'est pas de faiie, mais de laisser fiire; sou intervention ,
quelque indirecte qu'elle soit , est toujours fatale. Nous n'a-
vons pas besoin d'ajouter que la commission viole encore
ces principes en admettant au nombre des membres do
droit de chaque comité d'instruction primiirc le curé can-
toiinal et un ministre de chacun des autres cultes qni rési-
dera dans le canton. Uii ecclésiastique ne saurait remj^lir des
fonctions civiles en raison de sa qualité ecclésiastique. La
Cour de cassation a, en effet, déclaré récemment qu'il n'est
pas fonctioanaii e public.
D'un Musée Ethnographique. — Une ordonnance du
lo mars 1828 porte la création d'un Musée Ethnographi-
que, destiné à recevoir les richesses rapportées de tous les
pays du monde parles voyageurs qui les visitent. Cette or-
donnance n'a pas encore reçu d'exécution , quoique sou
importance soil sentie par les savans , et qu'ils réclament
avec instance la formation d'un établissement qni peut offrir
de si grands secours pour la classification des peuples , l'his-
toire, la géographie, l'étude des monumens , des leligions
et des mœurs, et la science nouvelle de la linguistique.
Nous legrcttons que le gouvernement ait refusé de faire
l'acquisition de la collection d'antiquités que M. Lamare
Picquot a rapportée de l'Inde , cl qui eût été si propre à
faire partie du Musée projeté ; ce voyageur ne demandait
cependant qu'à rentrer dans ses frais de voyage. Il serait à
regretter que la France se vit enlever cette collection comme
elle a déjà été privée des monumens égyptiens qu'on lui
avait offerts, il y a quelques années, et que notre savant
Champollion a été obligé d'aller étudier à Turin. Quand on
songera sérieusement à former le nouveau Musée , c'est aux
missionnaires cju'on devra nécessairement avoir recours
pour se procurer les objets propres à faire connaître la
plupart des peuples sauvages; non seulement ils pénètrent
dans des contrées qui n'ont jamais été visitées au uoui de la
science ; mais ils ont encore sur les simples voyageurs un
immense avantage , celui de résider parmi les tribus aux-
c[uelles ils vont porter l'Evangile , tandis que ceux-ci n'ap-
prennent guères à les connaître qu'eu passant. Les mis-
sionnaires protestaiis français, que la Société des Missions ,
présidée par M. l'amiral Ver-lluell, a envoyés, il y a trois
ans , parmi les Béchuanas du Sud de l'Afrique, forment en
ce moment un établissement beaucoup plus avancé dans
l'intérieur que la Nouvelle-Lattakon , et au-delà de tous les
points marqués sur les cartes les plus récentes. Leurs pré-
cieuses communications sur les peuplades qu'ils ont visitées
permettent d'espérer que le futur Musée Ethnographique
sera enrichi , par leurs soins , de tout ce qui peut contribuer
à faire connaître cette partie de l'Afrique. Nous pensons
qu'on ne négligera pas dedonner place, auprès des objets
provenant des peuples sauvages , à la traduction de la Bible
dans les langues de ces peuples, et qu'on aura soin de dis-
tinguer les objets aiUéiieurs à cette traduction des objets
qui lui sont postérieurs : il s.u'a intéressant de voir comment
le fait delà publication de la Bible ouvre, pour tous les
pays qui la possèdent dans leur propre langue , une période
nouvelle, et comment les vètemens, les meubles, les
instrumens , les produits de toute espèce portent le cachet
de la civilisation , aussitôt que les peuples ont accueilli les
enscignemcns du Chiistianisme,
AI^l\Oi\CE.
Examen du Budget de i83'2 , etc. , par Emile Pereire,
br. in-B". Au Bureau de la Revue Encyclopédique , rue des
Saints-Péres , n» 2G.
Le Gérant, DLliAULT.
ImprimerK ii Skilicbe , rue des Jeûneurs, n. \\.
TOME 1". -- W 18.
Fl JANVIER 1832.
SEMEU
JOURNAL RELIGIEUX.
Politique, Philosophique el Littéraire
PARAISSAIT TOUS LES MERCREDrS.
Le champ , c'esl le mond«.
Matth. Xm. 38.
-.»h-
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, nie Martel , n» n,« chez, toas les Libraires el Directeurs de pos!e.— Prix: .5 fr. pour lannée.
-8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étran-er, on ajoutera 2^. pouo Vannée, i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
i.ti lettres , paquets el envois d'argent . doivent être affr.mchis.
REVUE POLITIQUE.
coup-d'oeil sur l'année qui vient de finir.
Tandis qu'une foule insouciante du passé couiuif. de l'ave-
.nir , s'assimilant à l'enfance, ne songe qu'à s'amuser du
bruit et de la dissipation qui signalent la transition d'une
année à l'autre, les hommes qui vivent déjà moins au jour
le jour , ceux dont l'attention cherche dans l'année écoulée
les promesses de l'année qui commence , portent leurs
regards en arrière, et font comparaître devant leur propre
tribunal, pouvoirs, partis, évenemens, tout hormis eux
seuls. Chaque groupe politique se faisant organe de l'opi-
nion générale absout ou condamne ce qui s'est fait dans les
douze derniers mois de conforme ou de contraire à ses vues
et à ses exigences.
Nous ne voulons pas non plus nous éloigner de cette
période de noire vie sociale sans y chercher aussi des ins-
tructions. Mais , grâces à Dieu, ce ne sera pas pour plaider
une cause à laquelle nous lieraient les intérêts périssables
d'un parti; ce ne sera pas pour y lire les promesses incer-
taines d'un avenir de quelques mois ou de quelques années;
ce sera pour trouver encoi e là de quoi plaider auprès de la
génération contemporaine la cause des intérêts éternels
de l'humanité , et pour y voir les premiers signes de cette
grande et belle rénovation de toutes choses que la lumière
évangélique nous révèle et dont elle fait apercevoir les
symptômes précurseurs dans les orages de ce siècle.
L'année liiSo nous avait ramenés dans ce mouvement
révolutionnaire dont l'objet est de repartir entre tous des
droits qui jusqu'alors avaient été le priviléj;e de quelques-
uns. Elle avait vu l'esprit d'émancipation reprendre tout
j son essor , renverser à Paris un pouvoir qui venait de lui
déclarer guerre ouverte, rompre en Belgique des liens an-
tipathiques à des partis d'ailleurs très-opposés, soustraire
la Pologne à l'autorité d'un souverain étranger , commen-
cer en Suisse la réforme d'institutions trop Favorables au
patriciat. En un mot, les peuples de l'Europe marchaient
de ni)u\'e.iu dans cette voie d'affranchissement que 89 leur
avait ouverte et dont les avaient successivement détournés
Bonaparte et le congrès de Vienne. Mais ils y étaient ren-
trés sans se proposer d'autre but que la liberté elle-même,
et avec toutes les illusions, et l'impctueux aveuglement
qui résultent de celte méprise; la plupart sans antres vues
qi>e celles du xviii" siècle, et sans autie symbole de foi que
celui des dioitsde l'homme et de la souveraineté du peuple;
les auU-es sous l'influence de leurs haines nationales et d'un
mélange de seutimens patriotiques et religieux encore plus
ou moms empreints de l'esprit du moyen âge.
L'année qui vient de finir a vu la même impatience du joug
cl du privilège se manifester chez d'autres populations : en
Angleterre, où le gouvernement cherche à introduire des
réformes qui puissent en prévenir une manifestation vio-
lente et révolutionnaire ; en Italie , où les besoins politiques
ont plus de vivacité que d'énergie et de profondeur; et»
Allemagne, où son essor aétéjusqn'àpréseniassez modéré.
Notre inlenlion n'est pas de rappeler ici tons les soulève-
mcns, toutes les émeutes, toutes les révolutions qu'a vus
l'année i83i. Nous ne voulons que reconnailre un fait qui
nous paraît être un des caractères dominans de l'époque où
nous vivons; c'esf. ce besoin général de s'affranclnr de
toute entrave , de protester contre tout privilège ex-
clusif. Chaque jour, depuis dix-huit mois , nous le
révèle chez quelque peuple qui ne l'aVait pas encore mani-
festé. Il se montre à propos de tout, et rallie à une même
bannière les honunes les plus opposés d'ailleurs par leurs
croyances , leurs mœurs, leurs lumières el leurs prt-jugés
nationaux. La Pologne lui a rendu témoignage par son hé-
roïque défense , Bristol par ses déplorables représailles. A
Bruxelles, il a armé les philosophes républicains, les catho-
liques romains, les partisans de la France, pour repousser
uu roi, le protestantisme et la Hollande.
Ce premier tait, qui nese trouve nulle part plus nettement
caractérisé que dans notre révolution , appartient évidem-
ment à l'âge auquel est parvenue la société européenne , et
lui ouvre les portes d'un nouvel avenir. Il est dans l'ordre
du développement que la Providence assigne à noire et-
pèce; il forme un des degrés de notre progression sociale.
Si nous le considérons en lui-même , c'eU-à-dire ,abstiat-
I lion faite de la manière dont il se produit généralement au
138
LE SF.MEtiB.
tlcliois , uoiis reconnaissons en lui la conséquence d'une «les
grandes \ériti's morales qiic l'Evangile a [>opularisées. Mais
si nous l'envisafjeoiis dans la manière dont il se mani'estc
sous nos veux depuis 89, et partic\ilièrenient depuis dix-
huit mois, nous trouvons qu'isolé des autres fruits du Chiis-
tianisme, il a contractéalliance avec toutes les misères phy-
siques et morales de notre temps ou , disons mieux, de noire
nature déchue. C'est à la philosophie du siècle passé que le
fait dont nous parlons doit sa réalisation actuelle ; mais il
lui doit aussi d'avoir été dépouillé de son carac'.ère clné-
ticu , et de n'être guère explçité que par l'orgueil et par
tout l'égoïsme d'une génération souffrante et irreligieuse.
Nous avons pu nous convaincre , en effet , depuis la rcvo"^
lution de juillet , que si rEu;-opc est travaillée d'un profond
besoin de s'affianchir complètement de l'ordre social du
nioycn-àge , elle n'a pas les élémens d'un nouvel ordre.
Elle souffle , et chaque classe ne sentant que le malaise de
sa situation actuelle n'a d'autre idée que de renverser ce
qui lui paraît la cause immédiate de sa souffrance. Les ou-
vriers de Lvon sont-ils privés de pain , ils s'en prennent aux
fabricans avec toute la violence et tout l'aveuglement que
donne le sentiment qui les domine. Presque nulle part
nous ne voyons les vices qui existent dans les rapports des
gouvernans et des gouvernés, des classes inférieures et des
classes su;»érieûres, être corrigés par des voies paisibles.
Partout 'des camps ennemis, partout la haine, partout la
violence et un appel a\ix armes. Aussi que'le est la consé-
quence de ce second fait ? de voir, lorsque la victoire est de-
meurée ail parti du plus grand nombre , le mal augmenter
plutôt que disparaître.
Certes nous jouissons en France de plus de franchises que
nous n'osions en espérer ,il y a deux ans, et nulle part peut-
être, si ce n'est en Anglcteire , la tranquillité, l'ordre , le
hien-être général ne sont plus en péril. Qu'on nous com-
prenne bien, nous ne faisons point ici le procès de la liberté.
Aujonrd'h'ji plus que Jamais nous eu sentons tout le piix.
Mais nous lisons dans l'histoire de la dernière année , dans
la polémique des journaux , dans les discussions si person-
nelles et si aigres de nos chrimbres , dans tout le mouve-
ment politique, dans toutes les manifestations de caractères
individuels que nous avons vu passer sous nos yeux, que la
liberté ne saurait profiler à la France s'il ne s'y opère un
changement radical, et si la réforme des institutions, en la
supposant progressive et aussi complète qu'on peut le dé-
sirer , n'est accoiupognée d'une réforme générale des senti-
mens qui régissent aujourd'hui notre société. Il faut qu'à
l'égoïsme succède l'amour de tous , à l'ambition et au luxe
la modération et la simplicité , au besoiii de bien parler ce-
lui de bien agir , à lu vanteric riiumililé , aux mœurs et aux
paroles libres des mœurs pures et des paroles bienséantes j
et pour tout cela il n'y a qu'un moyen , la Foi chrétienne.
Nous ne cesserons de le dire, la véritable Charte de l'affran-
.rfiissement des peup'es est l'Evangile, bonne nouvelle d'une
délivrance sans laquelle il n'y a pas de liberté politique
qui ne soit une arme déplus fournie aux mauvaises inclina-
tions qui nous asservissent ; l'année i83i a été faite pour
détruire bien des illusions sur la valeur des institutions et
sur la confiance que méritent les hommes. Mais pour que
cette leçon ne soit pus stérile , il fait qu'elle ramène chacun
en particulier sur lui-même , et qu'elle lui fasse voir son
véritable portrait moral dans ces discussions de tribune ,
dans ces fureurs populaires, dans toutes ces attaques livrées
sous nos yeux , pendant le cours de l'année précédente , au
nom de Ja vanité, de toutes les convoitises du cœur humain,
de la misère matérielle, de l'égoïsme enfin, qui lésume à
lui seul l'ensemble des désordres de noire vie.
Oui , cette année donne de sérieux avcrlissemens à notre
génération tout-entière et à chacun de nous individuelle-
ment. Ouvrons les yeux ^ sortons du bruit et de la dissipa-
tion , qui nous empêchent d'écouter la voix de notre con-
science; ayons le courage de voir la vérité en face, tandis
qu'il est encore temps et que cette vue peut nous pro-
fiter. N'attendons pas le jour où nous la venons malgré nous,
car il sera trop tard. Le temps fuit, emportant les momeus
de la pitience et des appels de Dieu j après ces momcns
viendra l'éternité, qui ne promet ni ne menace plus, mais
qui accomplit et réalise. Aujourd'hui nous entendons en-
core cette voix qui nous dit : Venez a moi , vous tous
qui éles travaillés et charge's , et je \'0us soulagerai , et vous
trouverez le repos de vos âmes. Celui qui croit en moi a la
vie. Le Livre éiernel , contre lequel les siècles , les passions,
tous les sarcasmes et toutes les logiques des faux sages ont
inutilement épuisé leur puissance de destruction; ce Livre
qu'on nous dit être la sagesse d'un autre âge , mais une folie
pour le nôtre, et qui répond à ses accusateurs par ses
conquêtes modernes, trop ignorées de notre France; ce
Livre possède seul le secret et le remède de tous nos maux.
Pécheurs inquiets et troublés en présence de la justice
divine, il nous parle de pardon cl de paix ; esclaves d'in-
clinations égoïstes et désordonnées, il nous délivre et nous
rend la liberté d'accomplir la loi de notre conscience ; êtres
mortels, entourés de biens périssables, et cependant êtres
ayjdes de bonheur , d'infini , de stabilité , l'Evangile nous
offre j de la part même de Dieu , toute une éternité d'un
bonheur sans mélange comme sans limite.
Ah! si notre génération voulait remettre ses destinées au
Dieu de l'Evangile, au seul vrai Dieu, que Christ nous fat con-
naître! Mais le moment approche. Les Chrétiens savent et
peuvent dire à ce monde qui se débat dans ses souffrances,
que le moment n'est pas éloigné où les magnifiques promesses
du règne de Dieu sur la terre s'accompliront. Les signes du,
temps se dessinent davantage de jour en jour dans l'histoire
contemporaine. Tandis que les royaumes chancèlent sur leur»
bases, tandis que la désorganisation sociale s'accroît, les dis-
ciples de Christ, brisant chaque jour quelqu'une des barriè-
res qui les tenaient dispersés, ressèreiit les liens de leur éter-
nelle fraternité, se multiplient presqu'à l'insu du monde, et
d'un commun accord, par tme commune impulsion, travail-
lent plus que jamais sur toute la surface du globe à la pré-
paration de ces temps où toute la terre sera couverte de la
connaissance de Dieu, comme le fond de la nier de ses eaux.
Mais nous savons, liélàs! aussi qu'avant cette époque de
paix, d'ordre et de bonheur, T'iumanité doit subir de ter-
ribles épreuves, et la Parole divine ne l'annoncerait pas que
les nuages amoncelés aujourd'hui sur nos têtes nous en aver-
tiraient assez. N'est-îl pas trop probable qu'un orage effrayant
est prêt à fondre sur nous? chacun en a plus ou moins la
conscience. Cette année qui commence en est toute chargée.
Il nous faut un refuge. Où le chercher? Le malheureux qui,
au moment du naufrage, se voit prêt à être englouti par les
flots , s'adresse-t-il à ses compagnons de voyage ? Non , il les
sait tout aussi menacés, tout aussi împuissans que lui. Son re-
gard se tourne vers le ciel. Agissons eu de même dans ce
moment; tout homme est aussi impuissam pour sauver les
autres qu'ill'estpoui' conjurer l'orage. Que chacun s'adresse
à Dieu, au Dieu de l'Evaagile, pour lui-même et pour tous.
Là seulement, mais là bien ceriaînemeiit, il trouvera aide et
délivrance.
LITTERATURE.
DE LA POESIE SACRiE.
Partout la poésie a fait partie du cortège de la religion. A
ce point où le dogme, accueilli (>ar la conscience ou sanc-
licnné par l'esprit, a passé dans le cœur ou s'est emparé de
LE SE.llEtll.
S 1 1 F ?'°^' : '""^ ''^ "Pl-o--- «l^ la Po<!sie sacrée , les deus
.ci,ons Je 1 E,-I,se chret,enn.,nous faisons dro.t d'ayanceà tou,«
lom. Nous „ am.mon. sur chacune qu'un f.i- eénéral résultaïd"
r lequel chacune de ce. Egides repose: nous navomgatd fui
IZ\^ '"T ^'' '-"Poé-^i^ Le pnncipedech c^e de cTs
, s dans sa pureté , est vra. : el la poésie qui en résulte e^t ^aie
s chacune d. ces poési.s réfléchit ua cote^dirtérent de la y Trè!
njpnalmn, la parole or,l„,ai,-o , ,„. st.ff;sa,.t nins à l'àn.c
.<p«rt...., ,nv,H,.„- le secours cl,.c..tu. h,M;juc >mslcri<M.so,
est ellc-mone „„e sorte de reli.;ioM , ,i„ cla,: vers l'iti'
l'Ie et vers I ,..(..„. Tontetois , la] vraie reli,^ion est la
0 q.n puisse se vaille:- d'avoir, dans toute I,. force du
r>e, une poésie sacnc, parte que la vraie lelif^ion est la
eq»> .•cmuclàu.e daus ses dernières proFou'deurs, et
^asse tcndie a la fo,s vers un nièuie ohjet toules ses facul-
Auprès des cantiques sans art dont s'éd.He le pâtre cliiv-
dans une église de villa{;e, à peine peut-ou appeler
le relijpeuse les chants inspirés par nue autre crovauce
ilenitude de inspiration se rencontre avec la plénitude
. vc.-ite ; et d y a peu d'exafjératiou à dire que la poésie
^e est exclusivement propre i la reliî;ion chrétienne.
; encore .c. vont se présenter des distl.u lions. L'F^dise
)hquc a des chants d'église, chants m.jostueux et sôlcn-
ou éclate, comme dans tout l'ensemiile de cette rcli-
• ^ 'deccaractéiistiq-ie du catholicisme. Chez les catl.o-
^s rigides I idée de religion s'absoibc et se perd dan.
;d Eglise L individualisme étant comprimé, la religion
personnifiant pas dans chaq„c fidèle, la voiv de cht-
idele se tau, pour ainsi dire, devant la grande voix de
nmunaule ou n en est que l'écho soumis. La poésie sa-
des catholiques correspond aux grandes cathédrales
icremens, ausaceidoce; elle dédaigne en quelque sorte
iche du laïque, se retire sur les lèvres du prêtre et
lie rarement un écho hbrc et universel dans la v'oiv
Jeles assembles. Chez les catholiques, de même que
Eglise qui croit, c'est auss. l'Eglise qui chante. Lespoë-
ligicux de cette communion semblent l'avoir senti-
chants respirent la solennité ecclésiastique; la pompé
r langage demande, ce semble, le vaste retentissement
=fs golh.qaes et l'mtonation des vol.. cléricales. Ces
, sont rarement populaires; et lorsque, dans un but
lesag, pas mam tenant d'examiner, où a essayé ré-
t-nt de leur donner ce caractère inaccoutumé, on a pu
ivial, puéril, mondain même: on n'a pas été populaire
,oe.sie sacrée populaire appartient à la reliLu de
idua isme au protestantisme chrétien. Le protestaa-
Fait de la poésie comme de la foi le bien commun de
.e chrétien protestant dispose de son âme: li lui ap-
e tout ce dont l'Eglise romaine se réserve le mono-
il se tait hghse. si je puis parler ainsi ; el chacune des
deles est un temple , un temple complet, pourvu de
ppareil nécessaire à la célébration du culte mtéricur •
sanctuaire, l'encensoir, le confessionnal, et surtout'
re. Loi-squede ce temple mystique s'élève une voix
le VOIX humaine, c'est la voix d'une âme, exprimant
aille puisqu'elle exprime une individualité: car la
morale n'est que dans l'individu. Et même daus les
consacrés du cullepublic, c'est encore l'individualité
aine; les croyans rassemblés ne chantent eu commun
que diacun d'eux a pu chanter dans sa deaieure • ce
»s 1 Eglise , personne idéale, qui chante pour tous -
antent réellement, et leurs acceus associés forment
^de 1 Eglise; en sorte que le chant protestant réunit
te a la solennité , et respire tout à la fois la
et Ja sympathie (i).
bien remarquable toutefois que, lorsque Calvin et
i élevèrent en France l'étendard de la réforme , peu
5>e se mêla a ce puissant mouvement des conscien-
U-il attribuer cette singularité à une absence de pénie
remarquable a toutes les époques de la littérature
e Sans doute en partie; et il faut ..jouter que, pro-
^U par un effet d un principe analogue, le caractère
efo.me française fut essentiellemeut théolopique
jue, oratoire et trcs-peu idéal. Positifs et précis
on ne le fut ailleurs, les réformateurs français ne
;ieut pas en poètes; leur œuvre porta la respec-
iâ9
fjua , a pa.ler huiimineme.it, d'intéresser à sa cause une de-
facultés, un do
jusqu'à dire qui
nlini
besoins de notre nature. N<ms n'allons pas
Il poésie demeura toiu-ii-fait étrangère au
mouvement de la reforme; cola ne se pouvait pas;..rn émc
1 n.i des premiers caractères qui la dis't,„g,ièreait,'ce A t de
restituer auv troupeaux le chant sacré, dont l'Elise càlho
ique auribuait le privilège à ses prêtres ; une des c rein -
stances les plus remarquées de îa"^ réforme consista tra.
(luire en lingue vulgaire, à l'usage de tous les fidèles les
cantiques du roi-prophète; c'était même alors mon'trer
du penchant pour la nouvelle religion que de chanter les
psaumes français.
Quelle différence néanmoins entre la France et l'Alle-
magne. Jiii Allemagne , lemouvement de la réK.rmation fut
poétique. La gr:.ud.-ur poétique se mêle, dans Luther, à la
g.andeur morale. Lui-même était poète, et ce fut aux
maies accords de sa lyre que ses compatriotes se rassem-
berent amour de la bannière de la liberté évangélique. Le
! au cclcbre : Eute .este Burgfst unser GoU ,lA Mar-
seda,se delà Reformation. Il consolait dans les détresses
delapaavrete,dansles douleurs d'une longue maladie et
cla e e^T"''' '^" '^r^"' j^nv , les fidèles'' de toutes les
Classes et. d un autre cote, renouvelant d'antiques piodipes
il guidait au combat pour la plus sacrée des libertés, les
compagnons du grand Gustave. Peuple lyrique par excel
leuce.l Al emand imprima un caractère lyrique l sa réfo -
malion reli.i^ieiisp fVit» m.,„..„ :. .. i /^ ,-. ...
, • ,' — «-aiuLicii; lyrique a sa retor-
malion religieuse. Cette œuvre naquit et grandit au milieu
de chants tout a la fois sacrés et 'populaires. La religion
empara d ..,, ,diome énergique et naïf, noble et familier,
intime et majestueux, lui donna les mérites qui lu, man-
quaient encore, le fondit sans rési tance avec le langage
éminemment populaire , éminemment universel de la Bible •
et cette nouvelle langue , doublement consacrée par le génie
et par la religion dans l'admirable version des Saintes-Ecri-
tures, donna iDour jamais le ton i cette immense profusion
■le cantiques dont jouit encore aujourd'hui le public chré-
tieu de 1 AHemagne On peut dire que la beauté du tvpe
prmii it, la beauté de la laiifjue , communiquent du charme
el de la puissance a ceux mêmes de ces chants religieux ou
manque le s«^ud. talent; et combien dé fois n'ont-elles
pas servi d auxiliaires a un talent réel ! On ne peut ouvrir un
seul de ces volumineux recueils où les cantiques se pressent
par milliers, san. rencontrer des strophes hcureusesf pleines
d effusions eutramaiites et d'une toichanle simplicité- et
on ne sait pas jusqu'à quel point ces doux chants , perpé-
tues d âge eu âge, et légués par les pères aux enfans , ont
contribue a entretenu- eu Allemagne les dispositions reli-
gieuses que nous y trouvons répandues encore aujour-
Au X VIÏ' siècle, la vraie poésie semblaits'ètre retirée dan,
le chant sacre. Rien peut-être à cette époque n'a plus de
valeur littéraire que les cantiques de Paul Gerhard et de
A/c/iter. Ceux du premier sont remarquables par un carac-
tère d enthousiasme et de grandeur; et sous ce double
rapport , Gerhard n'a de rival que Klopslock , plus profond
que lui , mais en revanche moins populaire. Richtei a toute
I nitimile feuclonicnne avec celte précision de doctrine et
cette soumission à la Parole qui manquent souvent à Fé-
nelon. Ces deux poètes sont populaires en Allemagne: les
cantiques de Gerhard : Maintenant les forets reposent, et
Chef coui'ert de blessures , sont dans la mémoire et dans la
bouche de tout le monde. Ou ne connaît guère moins les
beaux cantiques de Richter: La vie intérieure des chrétiens
est sans éclat. Il en coûte d'être chrétien, et plusieurs
autres. Cette branche de christianisme se dessécha ;lorsque
le christianisme biblique cessa d'elle eu honneur. On doit
peu de chose, en fait de poésie sacrée , à celte religiosité
romanesque et senlimeniale que le néologisme a fait naître.
Les beautés de la nature en sont le thème obligé; une
douceur fade , une pieuse afféterie en sonl les caractères les
plus habituels. On y chercherait en vain les sentimeus forts
et les idées précises du christianisme; une molle rêverie,
des 1 eux communs de morale, une funeste complaisance
de 1 homme pour lui-même , des vuesjcommunes et faibles
sur Dieu, sur sa loi , sur la vie , v remplissent mal ia place
de ces dogmes austères et touchaus doués d'une infatigable
iho
Le semeur.
fécondité et d'une perpétuelle jeunesse. On n'a peut-être
pas assez remarqué que cette religion de la n;iture est un
commencement de panthéisme, comme elle fut pour les
peuples anciens le pohit de départ du polythéisme. Dieu se
perd dans l'univers j sa personnalité s'elface; et en ayant
l'air de le rapprocher de l'homme, on l'en éloigne bien
plutôt. C'est ce qu'éprouva l'aimable et intéressant Nova-
lis; des ténébreux déserts du panthéisme, il cria à Jésus,
il chercha dans le ciol, à la droite du Père, celui que Beth-
léem avait vu naître, que Jérusalem vit moiinr; cl les
chants où , jeune encore, mais tout près de sa fin , il exhala
sa tendresse pour cet ami trouvé au bord du tombeau , au
terme d'une jeunesse qu'avaient blanchie la pensée et la
douleur , ces chants sont entre les plus beaux q,ue le christia-
nisme ait jamais inspirés à une âme poétique.
La poésie anj^laisc est moins exposée que la poésie alle-
mande à se nourrir de sa propre substance; elle ne déhisse
jamais entièrement les faits sensibles ; pareille à un arbre,
elle se nourrit à la fois de l'air et de la terre. Les chants re-
ligieux de l'Angleterre sont anglais: la nature de ce pays,
.son climat, ses aspects, sa position insulaire , son individua-
lité en un mot , reparaissent souvent parmi les émotions re-
ligieuses et les idées chrétiennes qu'elle exprime. Les
hymnes de TT'atts, de Cowper, de Montgomery, de Tévêque
i/e/'i-r,etde tant d'autres encore, prouvent que cette poésie
estplus nourrie d'histoire, desouvenirs.d'.illusonsct même
d'images, et malgré tout cela, plus concise que celle des
Allemands. Les vastes entreprises des missions ont renouve-
lé ce fonds d'images , de scènes et de tableaux ; ia mer , les
îles, les aspects des climats étrangers, les périls de ces voyages
lointains, jettent la variété la plus intéressante dans ces
hvnnies d'espérance, d'exhortation, de prière ou d'adieu.
Je n'ai rien à apprendre à mes lecteurs sur la poésie sa-
crée des Fiançais. Nous avons beaucoup à' Odes, cl de fort
belles , peu do Cantiques. Rarement les hymnes de J.-B.
Rousseau et peut-être même ceux de Racine serviront :i
l'édification individuelle d'une âme chrétienne. Les pro-
lestaiis français ne sont pas riches , quoique ces derniers
temps ont proportionnellement beaucoup produit (i). De
très-beaux talens, parmi les catholiques français sont entrés
dans la voie protestante. Je n'ai pas besoin de nommer
M. de Lamartine. Il a prouvé , dans la dernière pièce
<le son premier recueil de Me'ditations , avec quelle Su-
périorité il pourrait 'oucher la lyre hébraïque j les chœurs
d'Âthalie ont trouvé un terme de comparaison. Catholique,
mais indépendant , il a suivi l'impulsion de son génie et de
son âme , et déposé librement toute son individualité dans
ses chants. Malheureusement pour l'âme de ses lecteurs et
pour son propre talent , il a cessé de puiser dans le Chris-
tianisme positif. Il prête plus l'oreille aux mystérieux con-
certs des mondes qu'aux accens de la sagesse révélée. Ad-
mirable encore à reproduire certains traits de la vérité
ovangélique , if ne va pas au centre , il ne s'attache pas au
fait principal , il a l'air de l'éluder ou de ne le pas com-
prendre. Il est très-reniarquable que les idées de cons-
cience, dé loi, de péché, de responsabilité manquent
presque totalement dans sa poésie. Or il est très- vrai,
bien que cela puisse au premier coup-d'œil sembler pa-
radox il , que la religion de la conscience est la Seule qui
personnalise Dieu , et que, comme nous l'avons avancé
plus haut, la religion de la nature ( et c'est celle de M.
de Lamartine ) conduit bon gré mal gré au panthéisme.
Aussi la tendaiice panthéiste est frappante chez ce poète.
Il se fatigue dans FimmcOsité ; il s'épuise dans des extases
qui, cherchant le Créateur, ne l'alteignent jamais et
expirent bien loin de son trône. Au milieu de ces forces
de la nature, de ces harmonies des éloraens , de ces voix
mvstérienses de tous les objets crées, de ce poétique tu-
multe d'imiges souvent sublimes, le lecteur ravi, ébloui ,
mais fatigué , le lecteur que cette nourriture affame, cher-
che, dans l'angoisse de son cœur et dans lé trouble de sa
conscience , l'Etre sccourable aux pieds duquel s'asseyait
Marie. Il laisse à l'âme satisfiite le Dieu des Méditations c
des Harmonies , ce Dieu qui ne sera jamais l'objet d'une fc
viuilable ni la source d'une consolation réel'e ; et il va dt
mander à l'Evangile le Dieu fort et vivant , et surtout I
Dieu manifesté eu chair.
Il y a, je crois , une grande confusion , une grande incf
bérence dans les idées religieuses de M. .Sainte-Beuve. Ti>ut
fois il a, de temps en temps, abordé les questions de &
ordre avec la conscience. L'idée du péché , de l'imputatic
ne lui est pas étrangère : a-t-il saisi celle de la grâce? J'(
doute. S'il la saisissait jamais, il nous donnerait de beai
cantiques. Il a de l'intimité; il connaît le fort et le faib
de la vie, et la poésie des choses communes; il pourr;
moduler des chants pour lésâmes simples; mais il n'a p
pris encore assez de leçons chez, l'Ami des s mples.
La perfection relative d'un poète religieux exigerai
surtout dans nos temps, nu vrai talent d'écrivain, une co
rection sévère de langage, une profondeur de pensées sa
métaphysique, une veine facile sans aucune diffusion , u
couleur biblique sans pédanterie, ce qui ne peut résuit
que d'une étude cordiale de livres sacres , une intelligen
vive des besoins moraux de l'époque , une individual
entière et franche , et toute la largeur de vues que col
porte le Christianisme. Etre chrétien sans nuance, cliréti
dan.s la plus simple acception du mot, est une condili
première pour réussir dans la poésie sacrée. Si quelqu'
dans l'Eglisi! de nos jours réunit ces dons précieux , ne
lui faisons appel ; nou; le prions de donner une cxpressi
distincte à toute cette poésie muette qui s'afjite au fond c
âmes icligieuses , et sollicite un organe.
(i) Parmi les canliriuts de M. Malan . de Genève , q li ont eu lanl de
S>H-c(S, il 111 t'^l pinsH'iirs, entrr autres W^rnt; attcnf.^ et li- Chant du soir,
•jui nioiiueiu ce que pourrait faire cet auteur s'il pouvait attendri? plus pa-
tiemimnl l'inspiralioii.
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
Discours, par A. Vinet; i vo!. in-S" de xij et i6o pag
ChezRisler, rue de l'Oratoire , n" 6. Prix : a fr. 5o c.
PREMIEB ARTICLE.
Si les besoins religieux de l'homme sont au fond parte
et toujours les mêmes, s'ils réclament aujourd'hui les i
mes vérités qu'à toutes les époqms de l'histoire, et s'il n
pas de différence sous ce rapport entre le savant et l'ig
raiit , entre l'Européen civilisé et le sauvage habitant de I
friqiic , la culture d'e l'intelligence appelle néanmoins qi
que iiiodification dans la manière de présenter ces véril
dans la méthode d'enseignement à choisir. C'est ce qu'a j
faitement senti l'auteur de ce petit volume. Joignant à i
foi vivante une raison éclairée et une grande puissance
logique , connaissant par sa propre expérience les objecti
que l'esprit philosophique de notre siècle oppose à l'ace
tation des vérités révélées , habitué à se rendre compte
la valeur de chaque difficulté , M. Vinet s'i st senti plus i
cialement porté à réhabiliter la pure doctrine de la n
aux yeux des hommes qu'une lumièr- tout Imtii:
trompe sur son compte. On croira difficilement que
discours qu'il publie aujourd'hui aient été préparés p
la chaire, tant ils s'éloignent par la méthode , la précisi
et en général par la nature du stvle , des formes ordina
de la pi édication ; on serait en droit de les considérer con
aiitaiil de chapitres d'un traité de philosophie chrétieii
Mais que ce mot de philosophie n'effraie personne;
tout en s'élevant à la liautenr des plus forts adversaire:
la foi , l'auteur n'a eu garde de se perdre dans les nu;
de In métaphysique, il n'a pas cessé d'être parfaiten
clair et parfiitement à la poi tée de toute personne qu
et qui réfléchit.
Il n'a emprunté de la philosophie que sa méthode ,
rend d'ailfeurs l'argumenlalion plus forte, plus lumiii
])ir l'ordre (ju'clle v introduit et fjui la sinijilifie par
heureuses gerréralisations en ramenant Janiulttiide des
de détail à quelques faits ou principes supérieurs.
«' Si la philosophie , comme science , ne nous inspir'
une confiance bien grande, dit M. Vinet, il n'en est pi
même de la philosophie comme méthode ou de l'c
LE SEMEUR.
IM
philosophiquc/Il y a au.si une ph.losoplnc chrc enne u
?e.'m.'.c dans des l,miU-s précises ; elle a ^"" " î'' «^.^ ",.;!
p,édiaUio..el,ius.,.>e dans k v.e, et de uns J« ' ■■"; '^
^onsdéjàvneapplKpu.eauchr,sl,an,sn,..n..ca.U^^^^^
(juedc convenan. e S. c'est u.i moyen, d faut 1 ^'"P'"^" /^
?emps nous averfssenl. La sociélc est évidemment dans un
A" 'de cr.se. Ja.ua,s l'impuissance .le la sagesse """■'">'•'
onsollde.- le n-pos des pl^u^les et le bo-Lcur de h..m
nité ne lut mieux constatée. La phdosoplne 'l^' «' l''"- P ;
lésespoi.- ses anciennes voies, se jette a^ ec abandon dans e
mv-sticLe.Dans son besoin de cpieUp-eaulie umieie <jue a
hernie elle s'adresse à elle-même des révélations , elle se
do e'des cboses à croire; elle ks croira aussi long-tcmP
qu'on peut croire ce M"'"-' ■' =»v*="'- "^ "'' j' "?"' n?e l
Montrer « ce M- n'est jamais monté an co^ur de 1 homme .
c'est à nous de lui rendre to.ijou.s plus sensible , *=' P"'^^«_
satistdre ce besoin obscur qui commence a avou la cous
detë de so-même ; ce besc^m de rattacher la science a quel-
que chose de révélé , et la raison a la toi. »
' Des quatorze discours qui composent ce volume seg
ont pour objet de p.ouver la vérité de la doctrine ch.e-
tieuue, de définir si nature, de faire sentir son excellen e
et de réduire à leur juste valeur les objections qu ou lu
opposl; les sept autres envisagent le christianisme dans so"
apîvication , et nous montrent nos devoirs et les ecueils de
i; route Pour aujourd'hui, nous nous arrêterons aux pie-
;;iers c'est-à-dii'e àla partie apologétique de l'ouv.ge
Persuadés que ce que nous pouvons faire de •«'- '^ P""
celui-c, comme pour le lecteur , est de laisser parler 1 autr
lu:..nême, nous nous bornerons a citer et "«^^ j;^!';.^^^
tout l'espace qui nous reste a des fragmens de ce piecieux
travail :
Les bel!Giot«s dé l'homme et la beligion de DiEtJ.
« Partout où la croix est plantée les religions humâmes
S'enfoncent et s'abîment; car le moindre effet de cette au-
guste religion est de dégoûter de toutes es autres. Aucun
ûouveau culte ne s'établira sur la terre ; le christianisme a
fermé irrévocablem nt le champ des inventions eu matière
de religions posilivcs. Mais à son ombre , et dans le sein
même de la chrétienté, végètent certaines rehgious sans
histoire , sans forme et sans nom , qui tiennent lieu du chr.s-
ùanisme à beaucoup de personnes. Ces religions , qui u,
doivent toutes bien Juis qu'elles ne pensent . ne sont autre
chose qu'un effort d« différentes facultés de 1 «me pou m3
mettre par elles-mêmes en communicat.on avec la D.vinite.
C'est l'imagination , le sentiment, la raison et la consoence,
cherchant ensemble, ou chacune pour soi, a satisfaire le
besoin qu'elles ont de Dieu. Et il est a remarquer que ces
Swerse^ religions sont plus particulièrement celles de ces
esprits cultivés qui voudraient trouver un terrain neut.e
entre le christianisme, qui leur paraU trop s.mpk et tiop
peu rationnel, et l'athéisme qm les épouvante. Or, nous
voulons rechercher s. ces religions sont plus en état quele
paganisme grossier desatisfaire les diffcrens besoins de 1 ame
humaine. , ... , , ■ , j„
. Quels sont, en matière de religion, les besoins de
rhonmie ? Il est ignorant des choses divines : il Im faut une
relipion qui l'éclairé. Il est triste d. s maux de celte vie et de
l'incertitude de son sort à venir : il lu, ftiut une religion
qui le console. Enfin , il est pécheur -il lu. faut une reh-
pion qui le régénère. Cherchons ces divers caractères dans
les quatre religions de l'imagination , de la pensée, du sen-
timent et de la conscience. . n j
» A. quelques-uns la D.vinité se produit dansée qu elle ade
propre i frapper r,mag.iiation. Ce n'est pas l'.-ss. uce de
l'Etre des ètr.s , ni son caractère moi al, m sa volonté , qui
les occupent principalement, mais cette partie de son être
par laquelle il s'est, en quelque maniè.e, rendu sensible a
!ms iwards. C'est le monde, c'est-à-dii«, c'est le temps ,
l'espace, les formes, oii se réfléchissent son clern.te, sa
prandeur et sa puissance. Quel charme et quelle beauté ii a-
lou'e pas à la splendeur des cieux étoiles, à la sauvage har-
monie des mers courroucées, au riant réveil des champs et
des bois sous les feux de l'aurore, la pensée de 1 amc univer-
sell- qui circule silencieusement dans tous les êtres, et qui
semble révéler son immortelle vie et fane éclater sa vox
divine dans tous l.s mouvemens et dans tous les bruits de
l'univeis ' Souvent l'homme s'absorbe dans laconteniplalio.i
de ces merveilles, s'unit par son enthousiasme au concert
de la création ; son imagination se repaît de Dieu , et il croil
avoir de la religion. (C'est celle de Rousseau dans ses letires
à Malesherbes.) , . i.i
» Ouand l'imagination a été delà sorte ébranlée. I homme
est il plus semblable 11 Dieu? est il plus digne de Dieu : Lt
pour ne pas aller encore si loin , en a-t-il plus de paix et de
consolation? Non ; le charme est fugitif : de ces hauleurs
oi. l'imagination l'élève , l'homme retombe sur lui-même ,
et il n'v trouve pas Dieu; et le., grands speclaLloo auxquels
il a assisté ne servent qu'à lui fai.e sentir quelle énorme
disproportion se trouve ent.e T univers , tout plein de
Dieu , et son âme qui en est toute vide.
> D'autres , en plus petit nombre , cherchent a se mettre
en rapport avec la Divinitépar l'iiiteUigence. Décomposer
les attributs de D.eu , chercher à hs mettre d accord , .se
rendre compte des rapports du Créateur avec la création ,
en un mot , se former sur Dieu et sur les choses divines un
corps de doctrine régulier, telle est la tAche qu ils s .mpo-
scni- et il faut convenir que ces travaux sont un bien noble
exercice de la pensée. Mais un premier défaut de cette re-
liplon, c'est qu'elle est moins une religion qu une étude.
D'ordinaire l'homme qui la choisit chc.clie moins a satis-
faire un besoin de son âme qu'une curios te de son esprit.
Absent de lui-même, s'isolant des choses qu'il contemple ,
afin de les mieux contempler, l'application, la pratique ,
ses rapports personnels avec ces hautes vérités ne 1 occu-
pent que faiblement ; et le plus souvent , il n est m emu ,
ni changé par les idées qu'il acquiert Et . au reste, com-
ment pourrait-il être changé p.r des choses qui <îemeu.ent
toujours incertaines pour son esprit? Le champ des idées
rehVieuses , lo.squ'on y entre sans autre guide que la raison,
n'esJ que 1^ champ des problèmes et des co""-;';!"^''"";.;
Plus on s'y enfonce, plus l'obscurité augmente; et 1 on tinit
par y perdre jusqu'à ces notions primitives , jusq-^ =» «*
croyances d'instinct qu'on possédait avant d v entrer C est
l'ex'pêrience de tous les systèmes de toutes !«« «cole. et de
tous 1rs âges. L'histoire de la philosophie nous apprend que
ces recherches , lorsqu'on s'y livre sans précaution , menen
à des questions terribles et jusqu'au bord des =»b.me . C e
là que fi,ce à face de l'infini, le philosophe voit les lealites
se dissoudre, les certitudes les plus universelles s evano.ui .
son individualité même devenir un problème. C est la qu u
voit monde et pensée , observation et observateur, homme
et Dieu , s'engloutir et se perd.c à ses veux épouvantes
dans l'immensité d'un horrible chaos; c'cst_ la que , saisi
d'une mystérieuse horreur, il redemande d un regard in-
quiet le monde des êtres finis et des idées intelligibles qu il
voudrait n'avoir jamais abandonné. Ainsi sa religion, toute
p usée , ne l'a m éclairé , ni converti , m console; et il se
Trouve aussi éloigné du but qu'avant ces laborieuses reclier-
'' '«'"c'est ce que sentent fort bien beaucoup de personne»
qni , rejetant ces spéculations oiseuses , ne veulent connaî-
tre de relipion que celle du sentiment. C est la bonne, di-
sent-elles; et il est certain que toute religion qu. ne part pas
du cœur est un culte stérile et vain. Examinons toutetois.
Ou parle d'une religion de sentiment. Sans aucun doute,
ce sentiment est l'amour , et un amour qui a Dieu pour ob-
jet. Dans ce cas , il faut convenir que la meiUeu.-e .el.giou
ist Bussi la plus rare, ou que l'amour dont on P.»'' « e*^ ">
sentiment Wen slérile, une alfectiou pour ainsi duc sans
conséquence. . . i ,.„i;
» A quoi se réduit l'amour , et , par conséquent, la leli-
Sion desentime.it, chez la plupart des personnes qu.pa.;a.^^^^^
Ll s'en rapprocher le plus? Est-ce -V^-D-" 'l^'J^'/;;,
vrir son cœu^ à Fémotion fug.tive qu éveille la vue '•e ses
bienfaits répandus dans toute la nature? Aime-t-ou Dieu
rque suivant le degré <|e -ns.bil.té dont on est dou
on se laisse aller à un attendrissemenl involoutai.e à la pe.i
ste de cette paternité immense qui embrasse tous les etie.
anlnt depms le séraphin jusqu'au ver^. On peut ep-w^
ver cet e espèce d'amour et ..'êt.e P""",': '«"e^V^, ^"'^
chose est pîouvé , c'est que telle sensibilité jm^pa^
^
1^2
LE SEMEUn.
fréquemment par des larmes laisse souvent dans la cœur
une l;irj;e place à ré|;oïsnie , et que nos seiuhlalilcs ne se
icssciileut pas toujours à leur profil de rattendrissement
que nous avous c])rouvé loin d'eux. L'amour, le véritable
:iim)ur de Dieu , c'est l'amour de sa vérité, de sa sainteté ,
«lésa volonté tout eut ère ; le véritibie amour , c'est celui
qui se réHéchit dans l'obéissance ; Ifl vérit ible amour, c'est
celui (jui remua la conscience et qai la paiifie.
» Ceci nous conduit à la quairièine des relij;ions que
riiomme se fait à lui-même: celle de la conscience. C'est
Lien ici qu'à notre tour nous pourrions due: c'est la boi'.ne.
Car qu'est-ce (pie la conscience, sinon l'impulsion qui nous
porte à faire la volonté de Dieu , h lui ressembler;' et que
nous mauquo-l-il quand nous sommes arrivés la ? Félici-
tons ceux ((ui se sont ai i étés à la religion de la conscience ,
et rejjrettoiis que le nombre en soit trop petit.. Qu'ai-je dit
les féliciter? Y pensons-nous bien? Avons-nous bien réflé-
chi sur la carrière qui s'ouvre devant leurs pas 1' La religion
de la conscience! N'est-ce pas celle qui prescrit de vivre
pour Dieu, de ne rien faire que pour Dieu? de nous
Aouer, corps et âme , entièrement à lui? iN'est-ce pas celle
qui nous apprend que lui refuser quelque chose c'est le lui
dérober, parce que, de droit souverain, tout lui appar-
tient, en nous et hors de nous? N'est-ce pas celle qui nous
apprend que nous ne pouvons rien faire de trop pour lui,
et que , par conséquent , tons les efl'orts de l'avenir ne peu-
vent, de notre part , combler un seul des vides du passe?
N'est-ce donc pas celle qui condamne absolument , irrévo-
cablement noue vie, et qui nous présente devant lui, non
comme des cnfaus, non pas même comme des supplians,
mais comme des condamnés et des victimes? Daesà pré-
sent que la religion de la conscence est la bonne! Oui ,
pour les consciences larges, indulgentes à elles-mêmes,
sans délicatesse et sans pureté; mais plus vous aurez d'atta-
chement à vos devoirs, de scrupule .a les bien remplir,
plus l'idée que vous vous faites de la loi divine sera sévère
et complète, plus cette religion sera terrible pour vous; et,
loin de vous offrir des consolations , elle vous enlèvera une
à une toutes celles que vous voudriez tirer de vous-mêmes.
Quittez pour un moment les scènes du présent et l'enceinte
de la chrétienté , observez d'un coup d'œil les religions des
peuples , entrez dans tous les temples , regardez sur tous les
autels : qu'y voyez-vous ? du sang. Du sang pour honorer la
Divinité ! Ah! il faut vous le dire : ce sang est là pour mille
vertus négligées , mille devoirs violés , mdlc attentats com-
mis; ce sang est le cri de mille consciences qui demandent
il la nature entière une réparation impossible; ce sang est
le solennel et terrible aveu des vérités que je vous propose.
Et voulez-vous vous faire une idée de ce besoin d'expiation?
Sachez donc que l'impossibilité de résoudre le problème ,
l'angoisse de tourner éternellement dans un cercle sans
issue, a porté l'homme à une espèce de désespoir , et que
ce désespoir est devenu barbare! A force de chercher une
difne \ictime, l'homme est arrivé jusqu'à l'homme; le
ssnp humain a coulé dans les sanctuaires... et le tourmeut
ji'a point cessé, et le sang n'a rien effacé! A quelle vic-
time, dès lors, l'homme eùt-il pu s'adresser? à un Dieu.
Mais cette chose-là eût-elle pu monter au cœur de
l'homme?
» C'est en vain que l'homme a convoqué , pour la recher-
che du bien suprême , sa raison , sou imagination , son cœur
Pt sa conscience. Partout sont restées de larges et de pro-
fondes lacunes. Le triple objet de toute religion , d'éclairer,
de consoler et de régénérer, u'a été rempli ni par l'une
ou l'autre de ces religions , ni par toutes à la fois. S'agit-il
de la religion de l'imagination? C'est le charme de quelques
instans fugitifs, ce n'est ni la lumière, ni l'appui, ni la sanc-
tification de l'âme. Essayons-nous de la religion de la pen-
sée? Sa seule prétention raisonnable, qui est d'éclairer, elle
la remplit si mal, qu'elle ne fait guère qu'épaissir nos ténè-
bres en matière de religion. Nous adressons-nous à la religion
<lu sentiment? Elle ctfleure l'âme; elle n'en atteint pas les
profondeurs; elle ne la régénère pas. Enfin la meilleure de
loutes les religions, celle de la conscience, nous a démontré
par son excellence même , l'impuissance de l'homme à se
pourvoir lui-même d'une religion. Elle nous a appris que ,
jiour être unis à Dieu , il nous faut deux choses qu'çlle ne
donne point et qu'aucune de nos facultés ne saurait nous
donner : pardon et RiiGÉNiiBATion.
» Saluons de nos bénédictions celle religion . seule com-
plète, qui répond à tous les besoins de l'homme, en offrant
à chacune de ses facultés un aliment inépuisable; religion
de l'imagination, à laquelle elle ouvre demignifiques per-
s[)ectives; religion du cœur, qu'elle attendrit par la mani-
festation d'un amour au-dessus de lout amour; religion de
Il pensée , qu'elle attache à l'aspect du système le plus vaste
et lemiL'iix ordonné; religion delà conscience , qu'elle rend
à l;i fois plus délicate et plus tranquille ; mais pardessus tout,
religion de la grâce et de l'amour de Dieu. Saluons avec
admiration cette religion qui concilie tous les contrastes ;
religion d • justice et de grâce, de crainte et d'amour, d'o-
béissmce et de liberté , d'activité et de repos , de foi et de
raison. Voilà la religion qui n'était jamais montée dans le
coeur de l'homme, même dans la plus grande cnlture de
son sens moral et d:ms le plus vaste développement de sou
intelligence, ou, comme s'exprime l'apôtre, tjue les princes
de ce momie n'ont point connue. »
Un CARACTERE DU CHRISTIANISME.
« Est-il dans la nature des choses qu'une doctrine dont
les principales idées ne sont point susceptibles d'être prou-
vées, encore moins découvertes par la raison , est-il dans la
nature des choses qu'une telle doctrine vive dans tous les
tcm]is et s'introduise dans toutes les nations , et non seule-
ment cela, mais qu'une telle doctrine devienne dans ce»
temps et chez ces nations , le principe vivifiant de la mo-
rale et l'auxiliaire bienveillant des progrès de l'esprit hu-
main ?
» Veuillez répondre ; mais souveuez-vaus que les exem-
ples que vous citerez ne doivent manquer d'aucune des
conditions énumérées dans ma question II s'agit d'une doc-
trine dout les idées ne sauraient être ni prouvées ni décou-
vertes par la raison. Il s'agit d'une doctrine qui soit capable
d'embrasser tous les temps et toutes les nations. Il s'agit
d'une doctrine qui soit le principe directeur de la conduite
de ceux qui l'adoptent. Il s'agit d'une doctrine favorable à
la loi de progression de l'esprit humain et à la marche as-
cendante de la civilisation. Quatre conditions, dont chacune
est essentielle.
» Je vois bien une doctrine commune à tous les temps
et à toutes les nations : c'est celle de l'existence de Dieu et
de l'immortalité de l'âme, deux dogmes inséparables , dont
la réunion forme ce qu'on a appelé religion naturelle. Elle
est naturelle, en effet, en ce que la nature semble en avoir
partout e:i5eigné les élémens à l'âme humaine. Elle est
partout l'un des premiers produits cbs sa raison, l'un des
premiers résultats de son activité intellectuelle. Elle est 1:»
conclusion d'un raisonnement si simple et si rapide, que
le raisonnement disparaît pour ainsi dire, et que l'âme
semble avoir obtenu ces vérités par intuition. Elle est uni-
verselle, si l'on veut, mais parce qu'elle est naturelle:
et c'est à une religion positive <pie nous demandons ce ca-
ractère d universalité. Or, aussitôt que la religion naturelle
prétend revêtir des formes déterminées, l'unanimité cesse;
aucune force humaine ne saurait l'établir. La religion na-
turelle, aussitôt qu'elle se fait positive, cesse de pouvoir
être la religion du genre humain.
«Mais du moins , dira-t-on , si une religion positive ne
peut être universelle, peut-être regagnera-t-elle du côté du
temps ce qu'elle perd du côté de l'espace. Accordons-le par
supposition ; mais qu'on avoue que ce n'est plus que la moi-
tié de la condition que nous avons posée ; nous n'avons pas
parlé de tous les temps seulement, mais de tous les lieux ;
ainsi , lorsqu'on nous ferait voir une religion positive maî-
tresse d'un coin du globe depuis l'origine du monde jusqu'à
nous, nous serions en droit de rejeter cet exemple. Accep-
tons-le toutefois, par accommodation et faute de mieux. Il
y a des doctrines religieuses d'une étonnante antTquité ;
avec quelques variations dans les détails, les idées fonda-
mentales , les idées mères sont restées ; et elles paraissent
immuables comme la constitution physique du peuple qui
les professe, inamovibles comme le sol qui le» -porte. Si
l'univeisalité leur manque , la perpétuité doit, eu un cer-
LE SEMEUR.
m
laiii sens, leur être accordoo. M::h soiit-clles, comme je
l'ai doiiiaiiilL', propres à servir de mobile moral, et fjvora-
hlcs au dévelop[)euieiit naturel et proijressiF de l'esprit liu-
mairi ? Non ; les unes n'ont aucune torrespondancc avec la
vie, les auties jiervertisseut le cœur et les relations sociales,
et toutes enchaînent l'esprit humain dans des formes im-
muahles; toutes ofFrent le pliénouiène d'un peuple (pii ,
sur]>ris , pourrait-on croire , par une subite conjjcM ition ,
pirde dans les périoiles les plus avancées de son existence
l'altitude, les m<eurs, les opinions, le costume, les insti-
tutions, le lan(;at;e , toute la manière d'être au milieu de
laquelle l'a saisi cette soudaine catalepsie. Que si l'on pré-
tend , au cfintraiie , que c'est l'esprit du penpli; qui a dé-
terminé sa f.ii , et que ses mœurs ont fait sa religion, alors
cette religion n'est pas celle que nous avons demandée ,
savoir une doctrine capable d'influer sur la vie et de déter-
miner la conduite.
» Eu parcourant les différentes religions connues qui se
sont partagé les peuples, nous n'en trourerons aucune qui
satisfasse à toutes les conditions que nous avons posées. Il
manque au mahométisme , outre qu'il doit ses progrès à la
puissance du glaive , de favoriser le mouvement progressif
de l'esprit humain; au contraire , il le comprime. 11 lui
manque d'être propre à pénétrer dans tous les pays j car il
a pour nécessaire cortège la polygamie et le despotisme, an-
tipathiques à la civilisation. Il manque à la religion del'In-
dostan d'être morale, intellectuelle, favorable à la culture;
il lui manquerait partout son sol et son ciel , pour lesquels
seuls elle est faite. L'uni\'ei'salité manque tellement à la re-
ligion juive, qu'elle n'en veut pas, qu'elle la lepousse; c'est
une religion toute nationale, toute locale : hors de la Pales-
tine, elle est exilée. Il manque à toutes les autres religions
tout ce qui manque à celles que nous venons de nommer :
l'universalité, la perpétuité , la moralité , et la sympathie
pour le progrès. Ceci est déjà une réponse à la qucstiou que
nous .ivons posée.
» Mais en consultant la nature même des choses , imlé-
pcudamment des renseignemens de l'histoire, on obtiendra
la même réponse. Nul homme ne peut donner à l'humanité
une religion. S'agit-il de religion naturelle? c'est la nature
qui la donne; et un homme peut tout au plus en formuler
les dogmes, en rédiger les eiiseigncmens : il ne fait que res-
tituer à l'humanité ce qu'il a reçu de l'humanité. S'agit-il
d'une religion positive, j'entends une religion dont la rai-
son humaine n'eût pas d'elle-même découvert les dogmes?
je demande quelle portée de eœur, d'imagination , de rai-
sou, quelle étendue de génie, quelle merveilleuse divination
on suppose à un homme pour admettre que ces dogmes de
son invention, ces dogmes que la nature n'a pas enseignés,
seront admis en tout pays , conserveront leur à-propos eu
tout temps, s'appliqueront à tous les états de l'humanité et
de la société , en un mol pourront constituer et conslitue-
«•ont en effet la religion du geure humain.
» On parle avec un peu d'indiscrétion d'hommes qui de-
vancent leur siècle, et qui imprimcut leur caractère indivi-
duel aux générations. Ce sont , la plupart du temps , des
hommes qui ont mieux compris, ramené à des formes plus
précises , exprimé avec plus d'énergie les opinions domi-
nantes de leur époque. Ils ont constaté ce que leur siècle
portait dans son sein. Ils ont concentré dans le verre ardent
de leur génie des rayons de vérité qui , dispersés dans le
monde , n'avaient pu encore l'embraser. Mais leur génie ,
espress-.on fidèle et forte d'un temps et d'un pays , qui les
ont faits ce qu'ils sont, u'était point immense comme le gé-
nie de l'humanité. Hommes, ils ont fait œuvre d'hommes,
œuvre partielle, relative, bornée. Qu'un être, s'isolant de
«on pays, de son temps, je vais plus loin, de son individua-
lité, devine le fait, l'idée, le dogme qui remuera, convertira,
vivifiera l'homme de tous les temps et de tous les lieux...
cet être n'est pas un homme, c'est un Dieu,
» Tenons donc pour certain que , s'il y a dans le monde
une religion positive qui , propre à diriger la vie , et favo-
•'able a la marche progressive de l'esprit humain , ne trouve
de limites dans aucune circonstance de lieux et de temps,
une telle religion est de Dieu,
» Cela posé , nous cherchons s'il y a une telle religion.
» H y a un peu plus de dixdiuit cents ans que , dans un
coin obscur de ce monde , un homme parut. Je ne dis pas
qu'une longue suite de ])iophètes avaient annoncé la venue
de cet homme ; qu'une longue suite demiracles avaient mar-
qué d'un sceau divin la nation où il devait naître et la
Parole même qui l'ciuiouçait; que des hauteurs d'un loin-
tain avenir il avait projeté son ombre aux pieds de nos pre-
miers parens exilés du jiaradis ; qu'en un mot un ensemble
iniposaiit de preuves l'entoure et l'autorise. Je dis seule-
ment qu'il prêcha une religion. Ce n'était pas la religion
naturelle ; les dogmes de l'existence de Dieu et de l'immor-
talité de l'àme sont partout supposés dans ses paroles , ja-
mais enseignés, jamais prouvés. Ce n'étaient pas des idées
déduites logiquement des données primitives de la raison ;
ce qu'il enseigne, ce qui fait le fond, le pro])ie de sa doc-
trine, ce sont des choses qui confondent la raison , vers
lesquelles la raison n'a point de route, point d'accès : il
prêche un Dieu en terre , un Dieu homme, un Dieu pau-
vre , un Dieu crucifié ; il prêche la substitution de riiinoccnt
au coupable, un rachat, un sacrifice; il prêche une nou-
velle naissance sans laquelle l'homme ne saurait être sauvé ;
il prêche une vocation générale, une élection exclusive. Je
ne vous adoucis point ses enscigiiemens; je vous les livre
dans leur nudité; je ne cherche point à les justifier. Non ,
vous pouvez , si cela vous plaît , vous étonner, vous effa-
roucher de ces dogmes étrauges ; ne vous y épargnez pas ;
mais quand vous aurez assez admiré leur étrangeté, je pro-
poserai, moi, autre chose à votre admiration. Ces dogmes
étranges ont conquis le monde. A peine éclos dans la pauvre
Judée , ils ont envahi la savante Athènes, la riche Corintlie,
la superbe Rome. Ils ont recueilli des confesseurs dans les
ateliers, dans les prisons, dans les écoles, dans les tribu-
naux , sur les tiôu 'S. Vainqueurs de la civilisation , ils ont
triomphé de la barbarie. Ils ont fait passer sous le même
jongle Romain dégradi': et le Sicanibre sauvage. Les formes
de l'état social ont changé; la société s'est fondue , renou-
velée : ils ont duré. Bien plus: l'Eglise qui les professait lc<
a voulu effacer en commençant par les altérer; maîtresse
des traditions , dépositaire du savoir, elle a usé de se> avan-
tages contre les dogmes qu'elle devait défendre : ils ont
duré. Partout et toujours, il s'est trouvé des âmes, dans
les cabanes et dans les palais , à qui un Rédempteur a été
doux et la régénération nécessaire. Aucune doctrine , d'ail-
leurs, ni philosophique, ni religieuse, ne durait; chacuna
faisait son temps ; chaque temps avait son idée ; et comme
l'a développé un célèbre écrivain , le sentiment religieux ,
abandonne à lui-même, se choisissait , selon le temps, des
formes qu'il brisait quand le temps était passé. Le dogme de
la croix s'obstinait à reparaître. S'il ne se fût emparé que
d'une seule classe de personnes , c'était déjà beaucoup , c'é-
tait inexplicable peut-être; mais vous trouvez des sectateurs
de la croix dans les camps et dans la vie civile, chez les ri-
ches et les pauvres . parmi les esprits hardis et les esprits
timides, parmi les savans et parmi les ignorans. Ce dogme
est bon pour tous, partout , toujours. Il ne vieillit jamais.
Ceux qui l'embrassent ne se trouvent point en arrière de
leur siècle : ils le comprennent, ils en sont compris; ils
marcheut avec lui ; ils le servent. La religion de la croix ne
paraît nulle part disproportionnée à la civilisation; au
contraire, la civilisation a beau avancer, elle trouve tou-
jours le christianisme devant elle. N'allez pas croire que le
christianisme complaisant éliminera quelque idée pour se
mettre d'accord avec le siècle ; non , c'est de son inflexibi-
lité qu'il est fort; il n'a pas besoin de rien céder pour être
en harmonie avec tout ce qui est beau , légitime et vrai ;
car il en est lui-même le type accompli. Il est le même au-
jourd'hui qu'au temps des" réformateurs , qu'au temps des
Pères de l'Eglise, qu'au temps des Apôtres et de Jésus-
Christ. Ce n'est pourtant pas une religion qui flatte l'homme
naturel; et les mondains, en s'en éloignant , rendent assez
témo'giiage que le christianisme est une doctrine étrange.
Ceux qui n'osent le rejeter s'efforcent de l'adoucir. On le
dépouille de ses rudesses, de ses jiijthes , c.ouuwi on se plaît
à les nommer; on le rend prescjue raisonnable; ma:s, chose
singulière ! quand il est raisonnable, il n'a plus de force ,
et, semblable en ceci à l'une des plus mei veilleuses créa-
tures du monde animé, s'il perd son aiguillon, il est
mort Le zèle, la ferveur, la sainteté, l'amour dispa-
14&
LE SEMEUR.
raissciit avec ses dogiiK^s étranges; le sel de la lei ro a perdu
sa saveur , el l'on ne sait avec quoi la lui leudce. A.u con-
traire , apprenez vous d'une manière géiiérah que quelque
part il y a un réveil , que le christianisme se ranime , que la
foi devient vivante, que le zèle abonde? îNe demandez pas
sur quel terrain, ne demandez pas dans quel système crois-
sent ces précieuses plantes. Vous pouvez répondre d'avance
(pie c'est dans le sol rude et rabotcuN; de l'ortliodoxie , à
l'ombre de ces mystères qui confondent la raisou humaine ,
et qu'elle aimerait tant à écarter d'elle.
» C'est donc, parmi les religions, la seule qui soit éternel-
lement jeune. Mais peut-être la nature physique fera ce que
ne fait point la nature morale. Peut être les climats arrête-
rout cet ange qui porte à travers les cieux l'Evangile éter-
nel. Peut-être a.ic certaine organisation corporelle est-elle
une condition pour l'adoption de l'Evangile. Mais vous
passez avec cette Parole de l'Européen à l'Afiicaiu, du
Nèpre au Groënlaiidais . de l'Atlantique à la mer du Sud.
Partout ce message était attendu ; partout il remplit un
ride senti ; partout il complète la vie et la renouvelle. L'âme
de l'esclave nègre reçoit les mêmes impressions que celle
d'Isaac Newton. La haute intelligence de celui-ci , la stu-
pidité du nègre, ont au moins en commun une grande
peusée. — Et partout, remarquez-le bien, les effets sont
les mêmes. La croix jette une clarté qui illumine tout ,
comme par instinct, sans raisonnement péniblr; on pénètre
partout les mêmes conséquences, on reconnaît partout les
mêmes devoirs , et , avec des formes diverses , ou commence
partout une même vie. Partout où le christianisme s'intro-
duit, l'homme civilisé se rapproche delà nature, le sau-
vage s'élève à la civilisation; ils font, chacun de leur côté,
en sens inverse, quelques pas vers un point commun, qui
est celui de la vraie sociabilité et de la vraie civilisation. »
LETTRE DE M. DE CHATEAUBRIAND A LA REVUE EUBOPEENNE.
Le dernier numéro de la Revue Européenne renferma
une lettre semi-politique el seini-religieuse , dans l.iquelle
l'auteur du Génie du Christianisme, tout en laissant percer
çaetliises vives antipathies personnelles contre le gouverne-
ment, esquisse à sa manière, avec toute la vigueur et le
grandiose de son style , les caractères généraux de notre
époque, cette dé.sorganisation qui, après avoir commencé
par les idées religieuses , s'est étendue successivemont aux
i-elations sociales et nous menaceia;t d'un nouveau cahos si
le principe éternel de l'ordre, l'Evangile, n'était encore là
pour nous en garantir. Nous transcrivons entre antres les
deux passages suivaiis, l'un sur la courte vue des hommes
qui ne lisent l'histoire qu'à la lueur de l'intelligence philo-
sophique, te second sur rextiiiction du pouvoir tenipor- "
des p'.ipes et l'imminence dune résurrection de l'Eglii
chrétienne :
« Je suis persuadé <pi'il n'y a d'autre vérité fondamentale
dans le monde que la vérité chrétienne, et vous êtes de mon
opinion. Au-delà de cette vérité, il n'existe rien, et si elle
pojvaitêtre abandonnée, l.i société retombeiaitdans le chaos.
» Quelques esprits voltairiens leslent encore, avec d'au-
tres esprits qui ne se sont jamais occupés de philosophie :
pour les uns et les autres, le mot de Chiistiainsme ne ré-
veSlle que des idées moqueuses ou absurdes; un chrétien
leur par.iitou un imbécile ou un fourbe. Mais si les sortant
du cercle étroit où ils renferment le christianisme, vous
les faites entrer dans l'espace immense des destinées hu-
maines; SI vous leur demandez comment , suis la vérité
chrétienne, dans ses trois ra])ports intellectuel , moral et
politique, ils ex|)liquciit la nature de Dieu, de Tliomme et
de la société, non seulement ils ne savent que répondre,
mais ils ne vous comprennent plus; ils vous nient des mys-
tères religieux pour les remplacer par des mysti'res de
déisme, d'athéisme, de matérialisme, ciuit fois plus difficiles
a admetti e que la doctrine de la Chute et de la Rédemption.
» Loin d'avoir un avantage sur nous, c'est donc nous qui
en avons un sur eux, car nous entrons dans leur système ,
et ils n'ont pas une idée que nous n'ayons. Mais eux , ils ne
L'uvciit nous suivre dans les légions de la lumière évan-
rel
lise
pe
géliquc; ih ne peuvent savoir comment le monde politique
et historique matériel s'est moulé snr le monde moral et
intellectuel chri-ticn , comment depuis 1800 ans une vérité
incarnée dans l'Orient est devenue l'axe sur lequel a tour-
né la sphère SO' lale. Ce n'est donc pas notre vue qui est
bornée, c'est la leur; nous apercevons tout ce qu'ils aper-
çoivent; ils ne voient pas ton' ce que nous voyons.
n Je n'ai fait. Messieurs, qu'ébaucher dans mes Etudes his-
toriques le vaste sujet de la société chrétieMue : explorateur
d'une mer dont toutes les plages n'étaient pis sondées, j'ai
reconnu quelques-uns des détroits qui conduisent à un autre
océan
» La société religieuse , Messieurs , ne suivra pas cett«
progression; elle S' transfigurera comme le chef divin à la
fois sa source et sou svmbole, mais elle ne disparaîtra pas
pour toujours, parce q le son principe est la vie sans ternie.
Le christianisme i omiuença dans les catacombes, perça la
terre pour monter dans h'S temples, élargit la vérité philo-
sophique retenue prisonnière depuis trois mille ans dans ces
temples, se répandu avec elle dans les villes, gagna les cam-
pagnes et s'étendit de proche en proche sur le globe. Au-
jourd'hui il se replie, quitte peu à peu la foule , rentre
dans les églises, d'où il redescendra dans les catacombes
pour en sort'r de v)ouve:au. J'ai vu Jérusalem et Rome ;
j'ai entendu les diverses sectes chrétiennes entonner leurs
(antiques autour du S lint-Sépnlcre, non loin du Jourdain,
dans la terre des miracles, au milieu des ruines des siècles;
j'ai ouï les hymnes chantés aux tombeaux des Saints Apôtres,
au bord du Tibre , parmi les cercueils des Césars et les
châsses des mntyrs, et j'ai senti ce qu'il y avait à la fois de
transformable et d'éternel dans le christianisme^ Uu tableau
surtout est resté dans ma mémo r.-,
» Le 16 avril iSag, j'assistais , à Rome, au Miserere du
jeudi-saint, dans la cliapelU; Sixtine. Le jour s'affaiblissait;
les ombres faisaient disparaître par degrés les fresques des
voûtes; on n'apercevait plus au fond du sanctuaire que
quelques grands traits du pinceau de Michel-Ange, dans
Le Jugement dernier. Les cierges, tour à tour éteints, lais-
saient échapper de leur lumière étouffée une fumée lé<îère,
image assez naturelle de la vie qui s'évapore et que l'Ecri-
ture comp.ire à une petite vapeur. Les cardinaux étaient à
genoux; le nouveau pape , Pie VI1[ , qui devait bientôt
mourir, était prosterné au même autel où quelques s maines
avant j'avais vu son prédé- essenr, Ijéon XII. La prière de
pénitence et de miséricorde, succédant aux exclamations du
Prophète, s'élevait par intervalles dans le silence et la nuit,
l'orne chrétienne était là avec tous ses souvenirs ; ma^s au
lien de ces pontifs puissans, de ces prêtres ijiii déposaient
les monarques, un pauvre vieux pape paralytique, des
princes de l'Eglise sans éclat, annoiiçaienl I 1 fin d'une puis-
sance temporelle qui civilisa le monde moderne. Les chefs-
d'(Euvrcs des arts s'effaçaient avec elle sur les murs du
Vatiian à demi abandonné. Une double tristesse s'emparait
du spectateur ; la Rome de saint Pierre , en commémorant
l'agonie du Christ, avait l'air de célébrer la si, •nue, de re-
dire pour la nouvelle Jérusalem, les paroles que Jéréniie
adressait à l'antique Sion : Quomodà sedet sola civitas?...
l iœ Sion lugent eu quod non sini qui venianC ad solenini-
tatem.
» Mais ce n'était là qu'une transformation , non une fin.
Le christianisme retournera à l'obscurité des cryptes qu'a-
vaient reproduite nos basiliques du moyen-âge; il se re-
plongera dans le tombeau du Sauveur pour y rallumer son
flambeau, pour y ressusciter au jour glorieux d'une nou-
velle Pâques, et changer encore une fois la face de la terre.»
Ou conçoit que M. de Chateaubriand ait senti ce besoin
d'une transfiguration de l'Eglise, en voyant reile-ci dans
les d(;bris du catholicisme romain. S'il la voyait dans l'en-
semble invisible de ceux qui croient de cœur à l'Evangile,
il n'aurait à désirer que leur multiplication et leurs progrès
spirituels. Le christianisme n'est pas à la fois transformable
et éternel , il n'est qu'éternel; ce qui change c'est l'habit
rloiit l'homme le rcvet ; disons mieux, sous lequel le plut
souvent il le cache et le déguise.
Le Gérant, DEIIAULT.
imprimera de Sellicue . luc des Jeùneui-s , n. i^-
TOME 1" . — IV 19.
11 JANVIER 1832,
LE SEMEI]
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Pliilosopliîqiïe et Lïlléraire
PARAISSAl^T TOUS LES MERCREDIS.
'Le champ . c'est le monde.
Matih.XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du j(urnjl,rue Martel , n" ii,et chez tous les Libraires et Directeurs Je poste. — Prix:i5 fr. pour l'année,
fr. pour G mois, 5 fr. pnur 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année, i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
•5 lettres, paquels et C..,ois d'argent, doivent être affranchis.
REVUE POLITIQUE.
l'homme dans nos ASSEMBLEES LEGISLATIVES
Rien n'est moins connu qne l'homme considéré connue
rc moral. Tel savant qui décrirait avec une minutieuse
cactitude les mœurs d'ime republique d'abeilles , ignore
)mplétement la véritable nature du caractère humain,
'homme est pour lui-môme une énigme dont il ne cherche
as à savoir le mot, et lorsqu'on vient à lui parler de notre
at de corruption or;gi[icllc , de la dépravation de notre
Bur. il s'étonne ou il se récrie, comme si ce n'était là qu'un
eu commun de prédicateui-, une phrase convenue de sé-
linairc, une exagération de trappiste. Tout examiner, tout
;ndier , en s'excej>tant elle même, voilà l'histoire de l'hu-
lanité.
Il ne serait pas difficile de développer les causes de cet
ubli presque universel, mais ce n'est pas ici le lieu de nous
tendre sur ce sujet. Nous avons annoncé , dès la première
îuille du Semeur, que nous nous proposions dépeindre
'uoMME, l'homme tel qu'il est , tel qu'il se montre autour
cnous, avec ses défauts , ses péchés et ses vices. Nous ve-
ons aujourd'hui remplir une partie de cette promesse, en
onsidérant l'homme dans nos assemblées législatives.
Nous le choisissons là plutôt qu'ailleurs , parce que nous
ourrons appuyer nos réfle.xions sur des faits généralement
onuus. Il s'agira de choses cjui se passent à la clarté du so-
iil, en présence de toute l'Euiope , et nous rapporterons
Mplement ce que tout le monde peut observer aussi bien
ue nous.
Avant d'entrer en matière , il convient de dire que nous
'avons pas en vue la Chambre des Députés actuelle plutôt
u'une autre. Toutes nos assemblées législatives se ressem-
lent, à notre avis, quand on les envisage , non dans leur
iractère politique, mais dans leur caractère moral. La der-
ière vaut les précédentes, ni plus ni moins j beaucoup
hommes y sont nouveaux , l'homme y reste le même , et
BUS n'entendons ni la prendre seule à partie , ni la mettre
ors de cause.
Pour apprécier la moralité d'une assemblée politique , il
suffirait pcul-étre d'interroger les hommes des différentes
opiuions sur ce qu'ils pensent les uns des autres. Ils doivent
eu effet se connaître entre eux bien plus intimement que ihj
les connaît le piofauc vulgaire ; celui-ci n'assiste que de loin
à la représentation ; ceux-là sont dans les coulisses et voient
jouei- les machines. Or , les membres des différcns partis
s'estiment peu, se haïssent beaucoup, et la haine sans estime
s'appelle en français du mépris. Demandez à un député des
centres ce qu'il pense d'un député de l'extrême gauche , il
vous répondia que ce membre de l'opposition affiche uu
patriotisme qu'il n'a point, qu'd est dévoré d'une ambition
efhénée , et qu'il veut tromper le pays pour parvenir à ses
fins. Interrogez ensuite le député de la gauche pour savoir
le jugement qu'il porte sur le déi)uté tninistérieî , il l'accu-
sera de vénalité , de servilité, d'égo'isme , de mauvaise fn .
Les accusations sont à peu près les mêmes , il n'y a que les
bancs d'où elles partent qui soient changés.
Ces seutiinensse déguisent ordinaiiement sous un vernis
de politesse; en France, la bonne compagnie ne se jette pas
en face toutes ses vérités. Quelquefois cependant ( et on l'a
vu surtout dans la Chambre actuelle ) le fond des cœurs se
découvre, la haine éclate , le mépris se montre , des paroles
de dédain se prononcent , et alors opposition et ministère
se traînent réciproquement au pilori de l'opinion publinuc.
Parfois encore la querelle s'individualise, et les deux adver-
saires vont terminer les disputes de la tribune par un coup
de pistolet en champ < los. On appelle cela dans notre pavs
satisfaire à l'honneur. Les champions reviennent ensuite
car CCS combats sont toujours fort iunocens dans leurs effvt.s,
et ils se ha'isscnt un peu plus qu'auparavant , sans s'estiniti
davantage.
Il est vrai qu'on avoue sur tous les bancs que certains
députés, en très-petit nombre, ne méritent pas ces accusa-
tions générales de mauvaise for, d'arrière-pcnsée et d'é-
go'isme; on reconnaît qu'ils jouent cartis sur table et qu'ils
n'aspirent à rien. Mais comment sont ils jugés? Hélas.' au
dire de la plupart, ce sont Je bonnes gens à théories creuses,
des métaphysiciens sans portée , des hommes engoués de
vertus antiques dont on ne sait que faire aujourd'hui. Un
philosophe prétendait que l'on se rend justice imi moins une
iu6
LE SFJWEtiR.
fois dans sa vie ; nos hommes politiques se la rendent tous
les jours; car ils proclament in(jénuement qu'il faut beau-
coup d'intrigues , encore plus d'ambition et fort peu de
franchise, pour parvenir à quelque chose; et comme ils
veulent tous parvenir , ils se disent à eux-mêmes de très-
claires vérités.
On nous objcctora que la différence des opinions fait por-
ter des jiigcmens faux, et que les hommes des divers partis
ne doivent pas être crus sur parole dans tout ce qu'ils avan-
cent les uns contre les autres. Cela est possible, mais voici
la réponse que nous empruntons à l'un des écrivains les plus
cininens des Etats Unis: «Tous les hommes, dit le docteur
Dn ight, s'accusont niutuelienient d'égoïsmc et de corrup-
tion. Le reproche est juste, ou il ne l'est pas. S'il est juste,
la discussiot; est finie; s'il ne l'est pas, la fausseté même du
reproche prouve la corruption de celui qui le fait.» Ce di-
lemme s'applique fort bien aux membres de nos assemblées
législatives. Les liommes de toutes les opinions s'accusent les
uns les autres d'une âpre ambition et de mauvaise foi. L'ac-
cusation est VI aie ou non. Si elle est vraie, tout est dit; si
elle n'est pas vraie, cet odieux mensonge est la meilleure
preuve de la dépravation morale de ceux qui ne craignent
pas de l'employer pour atteindre leur but.
Ainsi, eu se bornant à interroger les hommes politiques
eux-mêmes, et sans sortir de l'enceinte législative, on pour-
rait déjà y apprendre ce qu'il faut penser de l'homme mo-
ral. Les prétendues hyperboles du puritanisme s'y présen-
teraient sous la forme de déploialiles réalités, et l'orateur
chrélien déviait même en adoucir l'expression pour que le
vrai parût vraisemblable. •
Dans l'homme revêtu de fonctions législatives, comme
dans toute créature humaine qui n'est pas iw'e de nouveau
par cette intervention supérieure que Jésus-Christ aj)pelait
le baptême de feu et d'esprit, le principal trait de caractère,
c'est l'e'^oisnie; et cet égoïsme se subdivise chez nos législa-
teurs en deux branches: vaidlë et vénalité.
La vanité se montre particulièrement dans l'extrême im-
poi tante que l'on attache an Jail personnel. Rien de plus
grave pour chaque député que le tait personnel. Sans aucun
doute l'homme qui remplit des fonctions publiques doit, dans
l'intérêt même de ces fonction-, repousser toute atteinte
portée injustement à sa réputation; mais qu'il y a loin de
ce qu'exige ce devoir aux continuelles réclamations que la
susceptibilité personnelle élève au milieu des débats législa-
tif?. Ouvrez le 3Ioniieur: le fuit personnel remplit d'inter-
minables séances, il domine tout; les discussions les plus uti-
les, les plus nécessaires aux intérêts généraux du pays sont
suspendues ou ajournées à cause du fait personnel. On attend
avec impatience le budget; qu'importe! ne faut-il pas que
tel législateur réponde longuement à une personnalité qui
n'intéresse que lui? Le peuple souffre; qu'importel tel dépu-
té ne doit-il pas saisir l'occasion d'écraser un adversaire po-
litique? Le sang coule dans les discordes civiles; qu'importe
encore! on n'y verra qu'une affaire de portefeuille, et s'il
arrive à un orateur de laisser échapper une expression équi.
voque, de lon^js éclats de rire viendront interrompre le cri
des douleurs nationales.
Ce trait de caractère ne se manifeste pas moins dans la
discussion des différens projets de loi. Quand il s'agit d'une
mesure législative , si minime qu'elle puisse être, qui per-
met de prononcer des phrases éloquentes et retentissantes
mje foule d'orateurs escaladent la tribune ; on y débite des
discours à grand effet, et Ta vanité s'en retourne sur son
banc , applaudie et radieuse. Mais s'agit - il d'un projet de
loi qui ne donne pas lieu à ces éclats d'éloquence, fût - il
d'ailleurs beaucoup plus intéressant que l'autre pour la masse
des citoyens , chacun reste à sa place , et l'on écoute à peine
e rapporteur obligé. D'on l'on pourrait conclure que les tl
députés sont là pour faire leurs propres affaires plutôt que
celles du pays, et qu'il y a une tribune dans lu chambre
moins pour nous que pour eux.
Quant à la vénalité , c'est chose reconnue et flagrante ,
malgré fontes les dénégations des hommes politiques. Noui
ne prétendons pas dire que la vénalité ait toujours le carac.
tèrc de cette basse et ignoble coi ruption qui se laissait ache-
ter par un ministre tel que Valpole. La vénalité , de même
que la flatterie , a ses raffinemens et ses délicatesses. On ne
se vend plus à l'argent , nous voulons le penser; mais on s«
vend à la gloire , à la populirité , à un portefeuille ; on se
vend à son département , au sourire d'un auguste person-
nage, aux intérêts de sa famille; on se vend à la peur, auj
opinions systématiques d'un parti. Les moyens de séductior
sont différens, mais les effets le sont-ils? et pour affiiijiei
qu'une conscience est vénale , faut-il savoir autre chose sinoi
eju'elle s'est vendue?
Pour peu qu'on sache lire les déba's de nos assemblées lé
gislatives, ces divers modes de séduction se montrent san:
\ oile et sans déguisement. En général , si l'on connaît la po
sition d'un député, ses relations publiques et particulières
son genre d'industrie , le département qui l'a envoyé, il es
facile de dire d'avance quelle sera son opinion sur un proje
de loi quelconque. Di-puté de Paris, il parlera pour les en
trcpôls à l'intérieur; député d'un département maritime, i
parlera contre. Propriétaire, il votera pour les dégrèvemen
en faveur de la propriété; industriel , il réclamera la dimi-
nution des impôts indirects , à moins toutefois qu'une epies-
tion de parti n'y soit mêlée; membre de l'opposition , il
trouvera toujours matière à sa mordante critique, même
dans les mesures les plus sages; ministériel , il ne saura rien
attaquer, pas même un projet de loi contraire au bien jju
blic. Il y a quelques exceptions, sans doute, mais peu
nombreuses. Nous clierchons dans ces assemblées le désin-
téressement , la générosité , rabuégation , et nous avoii
grand'peinc à les y trouver. Toutes les passions montent;
la tribune; mais la voix de la conscience, de cette conscience
forte, inébranlable, supérieure aux événemens et aux en
gagcmens de partie s'y fait-elle entendre souvent?
Des intérêts généraux qui est-ce qui s'en soucie sérieuse
ment, quand son intérêt personnel. n'y entre pour rien '
Amour de l'humanité , vertu chiétienne, sublime passioi
de Vincent de Paule et de Wilbetforce , qui est-ce qui écouti
tes saintes inspirations? Le dévouement est un moyen , noi
un but; le patriotisme est trop ordinairement un piédesta
sur lequel on monte pour atteindre à un poste élevé; pui;
on le repousse , comme Sixte-Quint, devenu pape . jeta ai
vent sou bâton de vieillesse. Est-il besoin de rappeler ic
les perpétuelles palinodies de nos hommes politiques, sui-
vant eju'ils sont au pouvoir ou dans les rangs de l'opposi-
tion? et devons-nous supposer que nos lecteurs aient si pei
de mémoire? »
Pourtant les membres des assemblées législatives forment,
en général, l'élite de la nation. Plusieurs d'entre eux pos-
sèdent de grandes lumières et des connaissances approfon-
dies ; quelques-uns sont doués de hautes capacités intellec-
tuelles; nouvelle preuve que la culture des facultés de l'es-
prit ne fait pas des consciences droites , et qu'on peut être
fort peu moral , tout en étant très-éclairé.
Observons encore que tous les hommes , quels qu'ils
soient, paraissent meilleurs eju'ils ne le sont réellement. Les
discours et les actes révèlent l'intérieur du loeur humain ,
mais ne le révèlent pas tout entier. Il y a des secrets
d'orgueil , de vanité , de vengeance, de colère, d'avarice ,
qui se cachent à tous les yeux dans les abîmes de la cons-
cience ; et nous appliquons cette remarque , non-seulement
aux hommes les plus dépravés, mais aux plus vertueux.
LE SEMEUR.
\^
a/
Lors donc que Unt de vices paraissent au grand jour, que
doit-il en être de ce qui se passe dans le fond des cœurs?
A quoi sert, dii'a-l-on, de sonder ainsi nos plaies mo-
rales? Cela sert à deux choses, il nous semble; d'abord , à
inonlrer qu'en parlant de l'extrême coi'ruplion de l'iiommc,
nous n'allons point au-delà, mais nous icstons plutôt en de-
çà de la vérité; ensuite , à faire sentir le besoin d'une com-
plète régénération du cœur humain.
Or, cette régénération , elle est possible par la foi chré-
tienne; par tout autre moyen , elle ne l'est pas. Ilonimcs
du siècle , réiléchisscz donc, sérieusement sur ce que vous
avez à faire pour assurer le bien-ctrc et le repos de la
FrauccI
ECONOMIE PUBLIQUE.
Letter, etc. Lettre de J. Fenniinore Cooper au général
Lafayette , sur les dépenses publiques des EtUs-Unis
d'Amérique. Br. in-S". Chez Baudry , rue du Coq-Saint-
IIouoic, n" 9. Prix : 2 fr.
D'étranges doctrines ont été soutenues , ces jours passés ,
à la tribune de la Chambre des Députes , à l'occasion de la
liste civile. Un ministre a prétendu que le luxe faisait la
prospérité des peuples civilisés; un dépu",é a ajouté qu'on
appauvrirait la classe ouvrière , si on forçait les classes éle-
vées à réduire leurs dépenses. A peine a-l-on répondu par
quelques paroles graves à ces assertions inconsidérées. Un
orateur a cependant osé déclarer que le luxc qui fait circuler
les capitaux de manière à encourager les fâcheuses habitudes
qui ruinent et dépravent une nation est immoral et désas-
treux, et lui opposer ce qu'il a nommé le luxe national, qui
consiste en établissemens utiles à tous les citoyens , comme
les ponls, les routes, les canaux. Considérées sous le rapport
moral, les questions que soulèvent la liste civile et le budget
seraient sans doute aussi fécondes qu'envisajjées du point de
vue politique. Le Christianisme, dont l'application aux re
lations sociales d'un peuple aurait pour résultat sa plus
grande prospérité possible, ne dit pas un mot en faveur du
luxe; il prêche au contraire avec force la simplicité des
mœurs. Les principes qu'il établit doivent être vrais pour
les nations comme ils sont vrais pour les individus, puisque
une nation n'est qu'une association d'individus. Nous pro-
lestons donc contre le préjugé qui fait mettre au nombre
des exigences d'une civilisation avancée ce besoin d'inutile
magnificence qu« l'Evangile range parmi les vices , et que
l'histoire nous montre déjà au berceau des peuples : loin
d'être un progrès focial, il fait partie de ces hochets que les
nations jetteront loin d'elles, quand elles auront grandi sous
l'influence chrétienne. Nous désirons que la considération
ne soit plus acquise à la somptuosité , mais au\ vertus et
aux talens , et qu'à cet effet ou cesse de proclamer le luxe
l'une des nécessités du pays. On nous a dit que s'il était
banni de la maison du prince, il serait bientôt aussi banni
de la maison des citoyens : noHS aimons effectivement à
croire que l'exemp'e royal trouverait des imitateurs , mais
nous verrions un bien et non pas un mal à ce qu'il eu fût
ainsi. Les services rendus doivcntsans doute être rémunérés,
et nous ne sommes pas partisans , dans la rétribution des
emplois publics , d'une parcimonie qui en éloignerait les
hommes capables; mais il y a loin de là aux traitemeus
cxorbitans accordés souvent à de minces services.
La supériorité du système économique des Etats-Unis sur
ceux des gouverncmens d'Europe est presque devenue ua
lieu-commun; on admire généralement la légèreté du far-
deau qui pèse sur les citoyens, et qui n'empêche pas cepen-
dantd'obtenirdeprodigicux résultats. La Revue Britannique
a contesté , dans une de ses dernières livraisons , la justesse
de cette opinion : elle prétend qu'elle repose sur une erreur
et qu'elle annonce une ignorance complète de ce qui se
passe aux Etats-Unis. M. Fennimorc Cooper, l'un des écri-
vains les plus distingués de ce pays, qui se trouve en ce mo-
ment a Paris , a relevé le gant que la Revue avait impru-
demment jctéidans la brochure, écrite en anglais, que nous
annonçons, il rectifie ce qu'il y avait d'erroné dans l'article
auquel il répond, et il donne sur sa patrie des renseigncmens
statistiques d'un haut intérêt. Nous ne prendrons pas part
au débat; il vaut mieux nous borner à recueillir les faits
les plus saillans qui en résultent.
Les dépenses publiques des Etats-Unis , en 1823 , com-
prennent les chapitres suivans :
Liste civile (i) 1,323,966 dollars.
Affaires étrangères.. . . 207,060
Objets divers 1,570,656
Dette publique 12, 383, 800
Marine 3,3 12,931
Département de la guerre. 4>730)6o5
Pensions g52,836
Indiens ; 589, iSg
^5,071,013 dollars.
La population des Etats-Unis était au i'^'' juillet i83i de
i3,25o,ooo âmes : le total des dépenses publiques, réparti
entre tous les habitans , donne donc 175 i/3 cents ou 9 fr.
45 cent, par tête. Mais il suffit de jeter un coup-d'œil rapide
sur ce budget, pour s'apercevoir qu'il renferme des dé-
penses extraordinaires qui , ne faisant pas partie des dé-
penses fixes du gouvernement fédéral , doivent en être
déduites , si l'on veut avoir une idée exacte du système éco-
nomique des Etats-Unis. Le chapitre de la Dette Publique
co'mprend , à lui seul , près de la moitié du budget , et l'on
sait cependant que la dette tout entière sera éteinte en
i835. Sur les 12, 383, 800 dollars qui figurent sous ce titre ,
2,542,776 dollars se rapportent au service des intérêts; les
9,841,024 dollars restans ont été employés au rembourse-
ment de partie du capital de la dette, qui provient des frais
de la guerre de l'indépendance et de la dernière guerre
avec l'Angleterre , et de l'acquisition des Florides et de la
Louisiane. La dette était, au i"'' janvier i83i , réduite à 39
millions de dollars, et 10 millions de dollars étaTJt annuelle-
ment consacrés au paiement des intérêts et à l'amortisse-
ment, ce chapitre toutenticr sera, dans quatreans, rayé du.
budget. A cette époque, la contribution de chaque citoyen,
ne sera plus que do 100 cents ou 5 fr. 35 cent.
Il ne faut toutefois pas oublier que les vingt-quatre états
cpii composent l'Union Américaine étant, non pas des pro-
vinces ou des départeniens, mais des états indépendans , il»
ont chacun , outre le budget fédéral , leur budget particu-
lier , comme ils ont leur constitution spéciale. Le budget
particulier de l'état de New-York , qui est, sans contredit ,
le plus grand et le plus Important des états d'Amérique,
s'élève, en prenant la commune de cinq années, à 35o,ooo
dollars; et la population de cet état étant au \" juillet iSSi
de deux millions, la part de chaque citoyen est de 17 i/a
cents ou g5 centimes.
Nous avons maintenant tous les élémens nécessaires pour
apprécier le montant des contributions d'un citoyen de
New -York. Il paie actuellement
9 fr. 45 c. au budget fédéral ,
95 c. au budget spécial.
Total. 10 fi'. 4° C-
(i) On entend par Liste cii'ile. en Amérique, les Irailemcns de tous l«s
emiiloyés civils, les dépenses du congru», les frais de bureau, etc.
*/i8
LE SEMEUR.
En .835 , après l'ratinction <Ie la dette, il ne paiera plus
que 5 fi-. 35 c. au budget fédéral,
g5 c. au budget spécial.
Total. () fr. 3o c.
Les dépenses fédérales seront aussi successivement rédui-
tes par la cessation de diverses chaiges temporaires. C'est
ainsi que les pensions accordées à plus de iG.ooo vétérans ,
qui ont servi dans la révolution, s'éteindront peu à peu ;
c'est ainsi encore que , lorsqu'on aura achevé de construire
les forleiesses pai- lesquelles il est nécessaire de protéger
certaines frontières, le budget du département de la giicire
ssra considérablement diminué.
On se fait d'ailleurs étrangement illusion, lorsqu'on s'i-
magine qnc le peu d'importance des charges et la prospé-
rité'des Etats-Unis proviennent de ce que c'est une jeune
contrée; il serait au contraire facile de prouver que colle
c rconstance même rend beaucoup plus lourde les contribu-
tions. Les Etats-Unis embrassent vingt degrés de longitude
et viiif't degrés de latitude, leur surface égale celle delà
France, du Portugal , de l'Espagne , de l'Italie , de l'Al-
lemagne, de l'Aulricbeelde la Turquie d'Europe réunies et
la population de cette, immet.se étendue de pays , où l'on
rencontre tous les degrés de la ci vdisation, depuis celui oii la
hache n'a pas encore abattu un seul arbre des forêts jusqu'à
celui où l'on cultive tous les arts, ne s'élève pas à' qua-
torze millions d'âmes. On devrait donc, pour se faire
une juste idée des dépenses publiques, baser ses calculs sur
la superficie et non pas sur la population; car l'organisa-
tion étant partout complète , il est évident que le maintien
de l'ordre et l'administration de la justice ne coûteraient
pas beaucoup plus, si la population , au heu d'être encore
si peu considérable , s'élevait déjà à cent millions d'Iiabi-
tans. 11 faut en effet avoir aujourd'hui trente cours de dis-
trict , à cause de l'étendue du pays , tandis que s'il n'était
pas plus grand que la France, il suffirait d'en avoir trois
ou quatre pour le même nombre d'habitans. Il faut trans-
porter à grands frais , à travers un pays sauvage, des trou-
pes et des munitions, jusqu'aux postes militaires les plus
éloignés, qui sont à une distance aussi grande de Washing-
ton que l'est celle de Paris à Saint-Pétersbourg. On pour-
rait multiplier ces exemples à l'infini.
La neuvième partie de toutes les dépenses fédérales est
annuellement couverte par la vente de terres appartenant
à l'Etat et qui sont livrées à la culture par ceux qui les ac-
quièrent ; quoique celle espèce de recettes ne soit pas
une taxe, puisque celui qui paie devient en échange pro-
priétaire, les sommes qui ont celle origine sont compi'ises
dans 1 évaluation que ÏNl. Cooper a faite des contributions
de chaque citoyen. Les autres recettes proviennent 2>rcsque
uniquement des droits de douane.
Les employés des Etals-Unis sont bien payés ; leur traite-
ment est même en général plus élevé que ne l'est en Eu-
rope celui des hommes qui occupent des places équivalen-
tes. Si, malgré cela, il y a aux Etats-Unis une si forte écono-
jnie sur les salaires, il faut l'altribuerà ce que dans ce pays
il n'v a aucune sinécure; on y exige d'un fonctionnaire in-
finiment plus que chez nous.
Le service militaire y est beaucoup plus facile. Le gouver-
nement fédéral n'a que 6ooo hommes sur pied ; en effet ,
les institutions étant fondées sur les intérêts généraux, il
n'est pas besoin du secours de la force pour le maintien de
l'ordre. On accorde i cpiuidaut paie entière à un corps d'of-
ficiers suffisant pour une aruiéc di! terre et de mer considé-
rable , qu'on ap])ollerait sous les armes, en cas d'invasion ou
rl'insurrecton. Chaque Etat a d'ailleurs des lois particuliè-
jles pour le service militaire; il est rare qu'on exige des ci-
toyens plus de deux jours d'exercice par an. Personne n'est
obligé de fiire partie des corps réguliers: ils ne se compc"-
sent que de volontaires. On ne voitguères de sentinelles en
Améiiqueqii'à la porte des piisons, dans les villes où il y
a garnison et à bord des vaisseaux de guerre. En cas de ser-
vice actif, le gouvernement fournit tout ce qui est néces-
saire à l'équipement. La paie du soldat américain est alors
]ilus élevée que celle du soldat d'aucun autre pavs du monde:
il reçoit 5 dollars par mois ou go centimes par jour. Le gou-
vernement fédéral a des arsenaux sur différens points da
pays. L'Etat de New-York en possède onze, et son artillerie
est forte de 32o pièces do canon.
Les frais du culte ne figurent ni dans le budget fédéral ni
dans les budgets particuliers des divers Etats. Ce sont les
membres des différentes Eglises qui s'imposent volontaire-
ment eux-mêmes pour y pourvoir. On est convaincu aux
Elats-Unis qu'il serait al-sur Je de ftiire contribuer à l'entre-
tien d'un culte quelconque des citoyens qui v sont étrangers;
et cependant i! n'est aucun pavs an minidc où la religion soit
plus florissante. En beaucoup d'endroits, on loue les places
des églises, et le revenu qu'elles donnent est suffisant pour
le traitement des pasteurs. Cette location est un peu moins
chère que celle des chaises dans les églises catholiques de
France; elle n'est donc pas un impôt de plus; bien au coni-
traire , elle remplace les nombreux millions qui figurent
au budget pour les cultes. On peut évaluer à 552, 8oo dollars
les frais des divers cultes dans l'Etat de New-York.
L'instruction de la jeunesse est aussi une des fortes dépen-
ses étrangères aux deux budgets. On ne sait pas généraliimcnt
que la proportion des enfans aux adultes est beaucoup) plus
forte en Amérique qu'en Europe. Sur les onze millions de
blancs des Etats-Unis, 2,5oo,ooofréqurntont probablement
les écoles. Aussi peut-on dire que dans l'Etat de New-York
lesalairedes maîtres d'école excède de 5o pour loo le budget
de l'Etat, c'est-à-dire les traitemens réunis du gouverneur,
des législateurs, des juges et de tous les autres fonction-
naires. Cette dépense s'élèvt à 58o,52o dollars par an.
L'entretien des pauvres, qui sont tous ou des malades, ou
des infirmes, ou des orphelins, ou des veuves chargées de
famille, ou des étrangers, coule annuellement, dans l'Etat
deNevF-York,246,'j52 dollars. Ces trois sommes rénnies fiii>-
luent ensemble 1,880,072 dollars, qui, repartis entre les
deux millions d'habitans de l'Etat de New-York, donnent
pour chacun nue dépense de 3 fr. 65 c.
La contribution pour le budget fédéral est de g ^5
Celle pour le budget de l'Etat de New-York
de 95
ToTAi 14 fr. 5o c.
Ainsi, au moyen d'une contribution de \'\ fr. 5 c. par
tôle, les citoyens de cet Etal jouissent des avantages du gou-
vernement fédéral et du gouvernement spécial , rembour-
sent annucllemenl le quart de la dctie nationale, paient le
clergé , soutiennent les pauvres et envoient tous leurs enfans
à l'école!
Ces faits sont intéressans et nous savons d'autant plus de
gréa M. Cooper de les avoir jjubliés que l'on connaît à peine
en France le régime intérieur des États-Unis. Nos biblio-
thèques possèdent peu d'ouvrages sur l'histoire de celte
contrée qu'attendeutde si grandes destinées. Eu Angleterre
même, on a quelque peine à se procurer tous les documeiis
qui s'v rapportent, tellement que M. Grahame ayant voulu
publier , il y a quelque temps-, un ouvrage sur les Coni-
menceinens et lesprogrès des Etals-Unis, il dut aller à Goct-
tingue, pour compléter ses recherches, dans la bibliollièque
de celte ville, qui est plus riche en ouvrages sur l'Amérique
que ne le sont toutes celles de l'Angleterre cl de la France.
LE SEMEUR.
149
Ce pays présente d'ailleui-s, sous beaucoup d'autres rap-
ports que celui de sou système économique , un spectacle
intércssaut aux. esprits observateurs. Les uns admirerontla
l'écondité de son sol qu'arrosc'nt des fleuves immenses, et
que n'ont pas encore Ritigué de nombreuses moissons , et
cette progression juscpi'aiors inouïe d'une jiopulalion qui
se voit sans cesse obli(;éc à de 4iouveaux enipiélernens sur
les limitesdu désert. Les autres contcmplerontavcc surprise
le degré d'industrie et de civilisation auquel est si rapide-
ment arrivée cette terre naguèrcs incoiiniie et sauvage , et
qui ne se distingue plus de notre vieille Europe que par
l'absence des anciens édifices et des ruines qui atteslentr le
souvenir des siècles passés. Quant à nous , le trait de ce vaste
tableau qui nous intéresse le plus vivement, c'est l'esprit
religieux que manifeste , eu toutes circonstances , ce
peuple auquel il est donné de présenter le premier l'exemple
d'une lolérance'parfaite qui , bien loin d'engendrer l'indif-
férence et 11 froideur, s'allie, au contraire, avec le zèle le
plus pur et le plus ardent. C'est un fait que nous avons déjà
eu plus d'une occasion de signaler et sur lequel nous revieu
droiis encore souvent.
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
Discours, par A. Viivet; i vol. in-8' de xij et 160 piges.
CliezRisler, rue de l'Oratoire, n" 6. Prix : 1 fr. 5o c,
DEUXIÈME ET DERNIER ARTICLE.
Les discours de M. Viuet constituant, par leur forme
comme par leur doctrine, un enseignement cbrétien qui
répond parfaitement à notre principale mission , nous ne
saurions mieux f.iire que de continuer ici les citations que
nous avons commencées dans notre précédent numéro. Avant
d'aborder la seconde partie de l'onviage , qu'il nous loit
permis de reproduire encore quelques fragmens d'un dis-
cours qui appartient à la partie apologétique.
La Foi.
. «Les religions humaines et la religiou de Jésus-Ghrisl sont,
, -- sur le principe de la foi, dans la vérité philosopluque , avec
^ cette extrême différence qu'il n'v a dans les jjremières qu'un
Jaible et inutile commencement de vc'rité , et que dans la
seule religion do Jésus-Christ se trouve la vérité dans toute
sa plénitude et dans toute son énergie.
^^ » Je dis d'abord que les religions b.umaines ont rendu
témoignage à la vérité philosophique en plaçant la foi à
leur base, ou plutôt qu'elles sont elles-mêmes un hommage
à la vérité, en ce que, par leur existence seule, elles ont pro-
clamé la nécessité et la dignité de la foi.
» Si je ne vois la marque des dons dans ses mains , et si
je ne mets le doigt dans la marque des clous et ma main
dans son cote', je ne le croirai point. Ce mot de Thomas est
le mot favori du vulgaire des raisonneurs. La sagesse dont
ils se piqnentconsiste à ne rien croire que sur le témoignage
immédiat des sens ou apiès une démonstration rigoureuse.
Ils ne seraient point en faute s'ils se bornaient à prétendre
qu'on ne peut croire sans fjuclquc raison de croire. Mais
ces raisons de croire se peuvent trouver ailleurs cpic dans
le rapport des sens ou dans l'évidence uialhéinaticpie.
Combien de choses dont ni les sens ni le laisonnemenl ne
peuvent nous j)rocurer la connaissance , et que toutefois il
faut croire ! Les vérités les plus fondamentales , celles sur
lesquelles repose la vie entière, sont d'une telle nature que
qui entreprendrait de lesdémontrer ne ferait piobablement
que les obscurcir. Si nous attendions toujours pour agir la
preuve de la bonne foi des autres ou l'expérience person-
nelle d'un fait quelconque , crovez-vous que nous agirions
fort souvent? Eh bien ! cette force qui supplée l'évidence,
cette force qui , au moment oii l'homme , s'avauçanl dans
l'océan de la pensée , commence à perdre pied et se sent
surmoulé par les eaux , celte force qui le prend alors , le
soulève, le soutient , et le fait nager à travers l'écume du
doute jusqu'au port tranquille et pur de la certitude , c'est
l.iyi)/ La foi n'est pas l'adhésion forcée et passive d'uu
esprit vaincu par des preuves j c'est une force de l'âme aussi
inexplicable dans sou principe qu'aucune des qualités nati-
ves qui distinguent l'homme, force qui n'attend |)as que la
vérité vienne à elle, mais qui la provoque, lui fait appel,
l'oblige, pour ainsi dire, à se lever devant elle.
» La foi n'est pas non plus la crédulité; l'homme le plus
crédule n'est pas toujours celui qui croit le mieux. La cré-
dulité n'est que la servile complaisance d'un esprit faible,
tandis que la foi réclame tout le ressort et toute la vigueur
de l'ànie.
1) Ou ne s'avancerait pas trop en disant qu'elle est le point
de départ de toute action , puisqu'agir c'est quitter la posi-
tion calme du présent et porter la main sur l'avenir ; mais
ce qui est sûr au moins, c'est ipie la foi est la source de tout
ce qui porte aux veux des hommes un caractère de dignité
et de force Les aines vulgaires veulent voir, toucher, pal-
l)er ; les autres ont l'œil de la foi el elies sont grandes.
C'est toujours pour avoir eu foi aux autres, à soi-même, au
devoir ou à la Divinité que les hommes ont fait de grandes
choses. Dans les grandes crises, dans les grandes détresses ,
la chance favorable a été pour celui qui a espéié contre
toute espérance. Et l'on peut mesurer la grandeur des indi-
vidus et des peuples exactement à la grandeur de leur foi
A quoi a pu tenir la longue durée de certaines formes de
gouvernement, ùecertainesinstitutionscju'aujourd'hui nous
trouvons si peu conformes au droit et à la raison ? A la Foi
des peuples, à un sentiment peu raisonné, mais énergique
et profond, à une sorte de religion politique. Il est bon
qu'un gouvernement soit juste, qu'u.ie dvnastie soit bien-
faisante, qu'une institution soit raisonnable; mais la foi
peut jusqu'à un certain point suppléer ces choses, et ces
choses ne suppléent pas toujours la foi.
» Les religions ont rendu^hominage à une vérité, satis-
f lit à un besoin , en fouinissant aux hommes un objet de
foi supérieur par sa nature à tous les autres. Je ne parle
que de leur intention; car en réalité, ([ii'ont-olles fait? Zlles
ont II onipé le besoin qu'elles prétendaient satisfaire.
» Et d'abord, elles étaient de pures inventions humaines.
Ce n'est pas que la foi , considérée comme mobile d'action
et source d'énergie, ait absolument besoin de reposer sur
la vérité. Mais ce qui est faux ne saurait durer, et doit faire
place tout au moins à une nouvelle erreur. La foi à des in-
ventions humâmes peut être ferme et vive tout le temps qu'il
v a proportion entre ces inventions et le degré de culture
des esprits; celte époque passée, la foi s'évapore graduel-
lement , laissant à sec, pour ainsi dire , une classe après l'au-
tre de la société.
» Sons un antre rapport, la foi des païens est encore moins
recommandable. Elle est entièrement étrangère au perfec-
tionnement de Ihomme moral ; souvent même elle y est di-
rectement contraire. Elle se propose de consoler l'homme,
plus souvent de le dominer ; nulle part elle n'a pour dernier
but de le régénérer.))
» Dirons-n'jus C[uelqne chose de la foi des déistes ? Pour
l'apprécier au plus juste dans une épocpie comme la nôtre ,
il faudrait pouvoir la dépouiller d'abord de ce qu'elle a in-
volontairement emprunté à l'Evangile. Le déisme de nos
jours est plus ou moins coloré de christianisme; c'est poura
quoi il ne va pas nécessairement, comme celui de l'antiqui-
té, se fondre et se dissoudre dans le fatalisme. Mais, quel
qu'il puisse cire, el à le prendre dans ses meilleurs exem-
plaires, avouons que la foi du déiste n'est qu'une opinion ,
une opinion très vague , très chancelante, et qui, commis
mobile d'action, ne vaut pasla foi des païens. Que ledéismfv
ait au moins des fakirs, qui se fassent, pour plaireà leur di-
vinité, écraser sous les roues de son char, et nous avouerons
que le déisme est une religion.
Aussi ne vovons-nous pas sans une espèce de plaisir lès
incrédules de nos jours, ne sachant cjue faire de leur religion
naturelle, et poursuivis du besoin de croire , s'adresser fran-
chement à d'autres objets , et se faire , chose remarquable "
une religion sans divinité. Je ne parle pas ici des avares ,
qui , selon saint Paul , sont de véritables idolâtres, ni des
sensuels, qui, selon le nu' me apôtre , font de leur ventre
1 leur dieu. 11 est des âmes qui sont tonibéejmoms bas , qui ,
150
LE SEMEUR.
moiiis infidèles à leur orij;ine, ont conservé le besoin , la
soif de l'infini , mais qui en ont désappris le vrai nom. Ce
besoin de divinité et de reli{;ion qui les tounnente a leur
insu, leur fait chercher sur la terre quelque objet d adora-
tion ; car il fuit que l'hoinine adore quelque chose. Il est
difficile de dire comment on parvient à revêtir d'un carac-
tère d'infini des objets dont la nature finie doit incessam-
ment nous frapper; mais il est sûr que cette illusion est fré-
quente. L, -s uns font de la science l'i^jet de leur culte
passionné; les autres, évoquant devant eux le génie de
l'humanité, ou, comme ils disent, son idéal, vouent a son
perfectionnement, à son triomphe, également idéal , tout
ce qu'ils ont d'affection , dépensée et de force. D'autres en-
core, et c'est dcnosjours leplusgiand nombre, se sont laitune
religion de la liberté politique; le triomphe de certains
principes de droit dans la société est pour eux ce qu'est pour
le Chiéiien le règne de Dieu et la vie éternelle ; ils ont leur
culte, leur dévotion, leur fanatisme; et ces mêmes hommes
qui sourient avec pitié du mysticisme des sectes chrétien-
nes , ont aussi leur mysticisme , moins tendre, moins spiri-
tuel , mais plus inconcevable.
» En dépit de lous les efforts contraires et de toutes les
prétentions , chacun a sa religion, n'en doutez pas, chacun
a son culte; chacun déifie quelque chose; et quand ou ne
sait quelle idée encenser, on se déifie soi-même.
)) C'est par-là que l'infidélité a commencé dans le jardin
d'Eden; et comme c'a été son commencement, c'est son
dernier terme. Au fond, toutes les autres apothéoses, si
nous y regardons de près, reviennent à celle-là. Dans la
science, dans la raison, dans la liberté, c'est à soi-même
qu'on rend hommage ; néanmoins la foi en soi-même se
produit aussi comme un culte à part, qu'il vaut la peine
d'observer. Il consiste dans le cercle vicieux le plus absurde.
Le sujet et l'objet se confondant en une même individua-
lité, l'adorateur s'adore, lecroyant croit en lui; c'est-à-dire,
puisque le culte suppose toujours un rapport d'inégalité ,
que le même individu se trouve inférieur à lui-même, et,
puisque la foi suppose luie autorité, que l'autorité se soumet
a l'autorité même. Ce renversement d'idées ne nous frappe
plus, depuis que nous avons fait entrer dans notre esprit
I inconcevable opinion que nous sommes quelque chose par
nous-mêmes, et que la branche peut subsister indépendam-
ment du tronc; dès lors il faut bien que nous soyons à la
fois au-dessus et au-dessous de nous-mêmes , que le moi se
trouve l'arbitre du moi . et pi'.is à son tour le moi serviteur
du moi. C'est ainsi que vivent par choix et par système des
hommes qui passent pour sages. Ils ont foi en eux-mêmes,
à leur sagesse, à leur force, à leur volonté, à leur vertu ;
et lorsque cette foi est parvenue à s'enraciner fortement
dans le cœur, elle est capable de produire au dehors de
très-grands effets. J'ai dit grands ; mais je vous renvoie,
là-dessus, à l'apôtre saint Paul, qui nous déclare que « ce
» qui est grand devant ics hommes est abomination devant
» Dieu. »
« Et ne croyez pas môme qu2 cette foi ait toujours, dans
sa sphère propre, toutes les prérogatives qu'on lui attribue.
II est , je l'avoue , des âmes inflexibles , que l'âge roidit en-
core, et qui meurent dans leur superstition; fanatiques, jus-
qu'à la fin, de lumières, de civilisation et de liberté. Mais
la plupart se désabusent et se déprennent avant de mourir;
en en a vu plusieurs se rire de leur premier culte et rouler
sous leurs pieds avec dédain les débris de leurs anciennes
idoles. L'âme se rassasie aisément de ce qui n'est pas vrai; et
le dégoût alors se proportionne à l'entliousiasme. Vous y
viendrez, vous qui croyez à !a régénération de l'espèce hu
maine par la liberté politique ; vous qui n'avez pas vu que
jusqu'à ce que l'homme se soit rendu esclave de Dieu, il n'y
a point pour lui de liberté ; vous gémirez sur vos rêves,
que les passions populaires auront peut-être ensanglantés.
Vous y viendrez, vous qui étiez siirs de votre générosité
native, de la libéralité de vos sentimeiis, de la pureté de vos
intentions, vous, en un mot , qui aviez foi en vous-mêmes.
Quand mille cliutes humiliantes vous auront convaincus de
votre faiblesse , quand , désabusés sur les autres, vous le se-
rez encore sur vous-mêmes, quand vous direz comme Bru-
tus : O vertu , tu n'es qu'un fantôme! que vous restera-t-
il? ce qui est resté à tant d'autres : les plaisirs de l'égoïsme
ou de la sensualité, dernier fond de toutes les erreurs, ré-
sidu impur de tous les faux systèmes; à moins toutefois
qu'il ne vous soit donné alors d'accepter, en échange de la
foi qui vous délaisse, une foi meilleure qui ne délaisse ja-
mais. 1)
M. Vinet termine ce discours par une esquisse rapide des
caractères de la foi chrétienne. Il démontre que si!, à
l'exemple des autres croyances, cette foi rend hommage à un
besoin do l'âme humaine, elles a sur ces dernières l'im-
mense avantage de salisfiire pleinement ce besoin ; qu'elle
fournit à l'homme un principe d'énergie qui, par son in-
tensité , la généralité de son application , l'élévation de sa
tendance, sa certitude enfin, la distingue essentiellement de
toute autre foi , et en fait un tvpede perfection qu'aucune
invention humaine ne réalisa jusqu'ici. Pour ces dernières
pages, nous devons renvover le lecteur à l'ouvrage ; car
en nous laissant aller au plaiser d'y puiser encore des ci-
tations, nous prendrions sur le peu d'espace qui nous reste
pour des fragmens d'un autre discours.
Sun LE TRINCIPE DE LA MORALE CHRETIENNE.
« S'il y a une morale religieuse, c'est-à-dire un système de
devoirs envers le Créateur, il faut, n'cst-il pas vrai, un
mobile quelconque en nous pour nous porter à la pratique
de ces devoirs? On en convient, Peut-il y avoir un autre mo-
bile que l'un des deux suivans , l'intérêt et le dévouement?
Non , il n'est pas possible d'en concevoir un troisième. Eh
bien ! à ces deux mobiles répondent deux systèmes que nous
allons examiner.
» D'après le premier de ces systèmes, chaque homme ar-
rive dans le monde avec des facultés entières , des obliga-
tions qui y correspondent , et l'attente d'un sort propor-
tionné à la manière dont il aura employé ces facultés et
rempli ces obligations. Il y a un contrat tacite entre Dieu et
lui. Il y a un engagement réciproque. L'homme promet
l'obéissance et Dieu le bonheur. Qui fera le bien sera récom-
pensé, qui fera le mal sera puni. C'en est assez pour nous
faire pratiquer tous nos devoirs.
» \,' intérêt ail donc, dans ce premier système , le mobile
qu'on nous propose ; un intérêt sans doute très-élevé , et le
plus immense de tous , mais un intérêtcnfin. Or, qui ne voit
du premier regard, combien ce mobile est insulfisantetdé-
fectueux? Et d'abord , ce principe introduit dans la morale
un clément étranger, on peut même dire hostile, puisque
la vertu est essentiellement le sacrifice du moi. Ce principe
ne manifeste pas d'abord tout ce qu'il a de contraire à la
morale ; mais laissez-le agir , et bientôt il aura tout envahi ;
bientôt il vous fera connaître que le résultat fiiit toute la
valeur des actions; que le produit net ou la perte définiti-
v.e leur donne leur caractère essentiel ; le bien n'est plus
bien par lui-même: il n'est bien qu'en tant qu'il assure
le bonheur; le vice également n'est plus vice en lui-même:
il n'est vice qu'en tant qu'il expose au malheur. On n'a
qu'à attacher des promesses au vice, il deviendra vertu;
des menaces à la vertu , elle deviendra vice. Et pourtant ,
si la morale n'est pas un vain mot, il faut que la vertu,
détachée de ses espérances , soit encore quelque chose ;
que le vice détaché de ses dangers, soit encore quelque
chose. Ce n'est pas tout: n'oublions pas qu'il s'agit d'une
morale religieuse , de devsirs dont Dieu est l'objet ; mais le
premier de tous ces devoirs, le seul à bien dire, c'est l'a-
mour; la loi n'est accomplie que par l'amour: or , jamais
l'intérêt, porté à sa plus haute puissance, jamais l'égoïsme
le plus perfectionné ne s'élèvera jusqu'à l'amour; on peut,
par intérêt, donner tout son bien pour la nourriture des
pauvres et son corps pour être brûlé; mais on ne peut pas
plus , par calcul , se décider à aimer, qu'on ne saurait du
choc de deux glaçons tirer la moindre étincelle.
Dégoûtés de cette morale tout égoïste, d'autres esprits ont
rêvé un autre système. Ils ont absolument exclu l'intérêt ,
et ont prétendu cultiver la vertu pour la vertu même. « La
vertu , disent-ils , n'est-elle pas , indépendamment des biens
qu'elle procure, digne de recevoir tous nos hommages et
d'occuper toutes nos pensées? Dieu , qui est la vérité, la
beauté , la bonté suprême , a-t-il besoin de nous encourager
par des promesses , de nous effrayer par des menaces pour
obtenir notre obéissance? Nous rougirions, en le servant,
LE SEMEUR.
f5t
(Je coiUi- ù d'autres impulsions que celles qui résultent de
ses perfections mêmi-s. »
«Qui de nous ne souscrira do bon to.-ur à ce, système éle-
vé Priais d'un autre côte, qui le réalisera? Il est beau , ce
système , il est noble , il est vrai; il n'a qu'un seul défaut ,
c'est d'être impraticable. TrèveauM raisonnenienset laissons
parler les faits. Où sont-ils ceux qui servent Dieu par pur
anionr? Que dis-je , où sont-ils ceux qui aiment Dieu ? Ne
cherchons point à nous abuser: ces émotions fuj^itivcs que
nous fait éi>rouver la pensée du Créateui- ou li vue de ses
œuvres merveilleuses , ces impressions supeificiellcs , étran-
pères d'ailleurs à tant de cœurs, tout cela n'est point de
l'amour. Si nous u'aimous Dieu que quand nous nous plai-
sons à lui subordonner nos pensées, nos afi'ections, nos
vœux , notre vie entière; si nous n'aimons Dieu que lors-
que nous avons perdu , noyé notre volonté dans la sienne ;
si nous n'aimons Dieu que lorsque l'ofl'enser nous paraît ,
dès ici-bas, le plus grand des malheurs, l'unique malheur ,
et lui plaire la plus grande, la seule félicité; si nous n'aimons
Dieu que lorsque notre cœur met entre les créatures et lui
la même distance qu'il y a mise Uii-même... qui est-ce qui
l'aime ? Il est vrai que le mondain s'éciie assez souvent :
J'aime Dieu sans doute, et qui est-ce qui no l'aime pas?
mais rien précisément ne marque mieux l'égarenicnt de notre
creur que la témérité de cette prétention. Celui qui com-
mence à aimer Dieu est le premier à s'effrayer de son indif-
férence pour Dieu.
» Faites ceci et vous vivrez, nous disent la plupart des
moralistes et même les Ecritures de l'Ancien-Testament.
C'est-à-dire, (si nous avons égard à la spiritualité, à la per-
fection de la loi) : faites l'impossible, et vous vivrez; faites
l'impossible, si vous ne voulez périr.
» Il fallait bien qu'une telle morale fût enseignée dans
ce monde ; il fallait même que Dieu la fît prêcher dans
l'ancienne alliance : il faut encore de nos jours, qu'elle
soit prcchée parmi ceux qui résistent à l'Evangile , parce
qu'il faut qu'on apprécie le rachat d'après la dette et le re-
mède d'après le mal. Il faut que ceux qui lepousseiU Jésus-
Christ apprennent combien ilssontloin d'accomplir la loi, et
combien ds ont besoin qu'un autre y satisfasse pour eu!i.De
cette mauière , la loi ou la morale est vraiment itii précepteur
qui mène à Christ.
» Mais pour celui que le sentiment de ses péchés et de son
impuissance a mené à Christ commence un autre régime,
une autie morale. La loi lui avait dit -.faites ces choses
et vous vivrez ; l'Evangile lui dit : vous vivrez, J'aites donc
ces choses. Eu deux mots , dans la morale oïdinaire , l'o-
béissance précède etproduit le salut ; dans la morale de i'E-
vangile, le salut précède et produit l'obéissance.
» On commence par nous déclarer q;ic nous sommes sau-
vés, non par nos œuvres, mais indépendamment de nos œu-
vres, mais avant nos œuvres. Ou nous soulage par là de
l'intolérable fardeau que faisaient peser sur nous les obliga-
tions et les teireurs de la loi. On met notre cœur à l'aise et
au large. On lui rend la liberté. Et de cette liberté, quel
usage en tait-il? C'est ici qu'est la beauté du svstème évan-
gélique. Joyeux de ses terreurs dissipées, heureux de sou
affranchissement, tranquille sur sou avenir, mais surtout
admis enfin à contempler Dieu dans la complète manifesta-
tion de son amour, sùrde Dieu dont labonté ne connaît point
de repentir, disons tout en un mot, conquis par la recon-
naissance , il se sent saisi du désir de tout faire pour celui
qui l'a aiiné le premier, et qui s'est tlonné lui-même pour
lui. // aime beaucoup parce qu'il lui a e'té beaucoup
pardonne. Négligera-t il la loi ? Au contraire, elle lui de-
viendra plus chère et plus sacrée ; mais il la cultivera dans
un autre esprit, comme la loi d'amour d'un père et d'un
sauveur.
» D'ailleurs, quand la morale ordinaire , j'entends celle
qui repousse le dogme de l'expiation , serait en état de pro-
duire les mêmes effets, les mêmes œuvres que la morale
évangéKque , celle-ci n'en aurait pas moins un caractère
éclatant de supériorité. Car , aius4,xjue l'a judicieusemei.t
remarqué un écrivain moderne, la Vertu, ôuns l'une, n'est
que le moyen; dans l'autre, elle est le but. Dans l'une, Dieu
est servi comme moven de bonheur, dans l'autre, il est adoré
pour liii-inèaie. Dj:is l'une, nous ne pouvons nous dégager
de vues mercenaires; dans l'-aulrc, nous n'obéissons qu'à
une impulsion généreuse et pure. Dans l'une , il y a crainte
servile; dans l'autre, il y a crainte filiale. Dans l'une, d y a
intérêt et par conséquent esclavage; dans l'autre, tout est
amour, c'est-à-dire liberté.
» V^ous pouvez juger si c'est une doctrine immorale que
celle qui enseigne que tous nos efforts ne sauraient nous ob-
tenir le salut, et qu'il n'y a rien à faire pour le mériter.
Vous savez maintenant que cette doctrine est celle de 1 a-
mour; et de l'amour en deux sens à la fois : il'uu amour
miséricordieux de h part de Dieu, d'un amour de recon-
naissance de la part de l'homme. Ce n'est pas un marche,
c'est une libre alliance entre Dieu qui nous a aimés le
premier et nous qui l'aimons à cause de son amour même.
Ouoi: le devoir nous est-il moins sacré depuis que nous ai-
mons celui qui nous l'impose? Quoi! la loi nous est-e le
moins connue, depuis que nous connaissons mieux celui
qui nous la donne ? Quoi ! haïssous-nous moins le pêche
depuis que son expiation a coûté le sang le plus P"'" «Je 1 u-
nivers? Quoi! nous sentirons-nous moins obligés d obéir
depuis que nous connaissons toute l'immensité de l'amour
du Père ? Une doctrine qui double la gravité de tous les de-
voirs, l'énergie de tous les préceptes, l'instance de tous les
motifs, est-ce une doctrine immorale, ou n'est-elle pas plu-
tôt , comme nous l'avons dit ea commençant , la meilleure ,
la seule bonne morale ?
«Cette doctrine, qu'on nous signale au xix« siècle comme
un paradoxe choquant , est la même qu'ont protessce tous
les vrais chrétiens depuis Jésus-Christ, la morale de Saint-
Paul et de Saint-Jean , la morale de Fénélon et de Pascal ,
la morale de Newton et d'Oberlin, la morale chrétienne.
C'est cette morale à laquelle Dieu prépara pendant qua-
tre mille ans l'humanité malade et déchue; c'est cette mo-
rale dont la mort du Christ a mis en lumière les majestueux
fondemens , depuis long temps posés dans l'ombre ; c est
la morale de l'avenir, c'est la morale de l'humamte, qm
n'en peut supporter aucune autre »
MELANGES.
Abolition uuiiARiAr;E par LisSAiNT-SnioMEXS.-— Onsait
que le Saint-Simonisme a lapréteiition de donner à l'huma-
nité une morale plus parfaite que la morale chrétienne ;
mais jusqu'ici cette morale était demeurée eu germe dans
quelques principes, dont quelques-uns n'étaient que des em-
prunts faits à l'Évangile, et dont le reste , véritable pro-
priété de l'école, n'avait pas encore reçu de dévcloppemens.
Au premier rang , parmi les principes de cette dernière ca-
tégorie , se présente la théorie des nouvelles relations so-
ciales des deux sexes , théorie que nous ferons connaître
prochainement , d'après deux brochures que nous venons
de recevoir, st dont nous rendrons compte. En attendant,
nous en signalerons la valeur par une de ses conséquences,
qui est avouée au grand jour , depu'S quelque temps , par
la hiérarchie constituée sous la suprématie de M. Eiilantin.
Voici les paroles que prononçait, il y a peu de jours , un
des jeunes prédicateurs de cette secte :
«Leprincipe fondamental delamoralcchrétiennc, en tant
qu'elle règle les rapports des sexes, c'est l'amour exclusif.
La loi du mariage chrétien , c'est l'union à tout jamais in-
dissoluble des époux. Selon le christianisme , compris et
pratiqué à la rigueur, l'homme vierge et la femme vierge,
vierges tous deux de corps et de pensée , doivent trouver ,
de prime-abnrd , à travers toute l'humanité, celui ou celle
qui devra fairj le bonheur de toute leur vie.
« Je ME hautement tout ce que ces principes et cette mo-
rale ont d'absolu. Eu d'autres termes , je nie que Vamoii
exclusfd'im seul homme pour une seule femme et pou;-
toute leur vie soit une loi ou même la tendance nniversellr
dans l'humanité. Je me que ce précepte soit confornie ee
applicable à la nature de /oiiMiommc et de toî/^e femmet
sans exception. » »
Quelles pénibles n'flexions ne font pas naître ces paroles.
Ne faut-il pas j our les hasanier s'y sentir autorisé par la
monde auquel on les ad''-'<p'' V.t nVn-ie-t-on ou'on oserait
dire ces choses en prése
adresse? Et p'ciise-t-on qu'on w
encG d'unaviJitoire chrélicn? Sjj
t5 . V--râP^*V*
152
LE SEMEUR.
nons-nous, si nous voulons comprendre tant de lundiesse ,
que les jeunes gens qui tiennent ce langage, n ..ni guère
sons les veux , dans la société , que des manages de< .des par
la fortune , par le rang , ou par des mchnations entachées de
tout rcpoïsnic de notre mauvais cœur. Comment concevoir
des liaisons durables et heureuses avec un pareil spectac e
sous les yeux , et peut-on trouver fort étrange que, Kmte de
connaître le véritable secret des mallieurs domestiques le
Saint-Simonisme en cherche le remède dans la dissolubiiite
du mariage, au gré de mobiles sympathies qui font trop sou-
vent de celui-ci un joug insupportable. . , „
Dés qu'on cesse de voir dans l'union conjugale 1 associa-
tion de deux êtres immortels, qu'une affection dévouée et
profonde invile à se donner l'un a l'autre pour traverser en-
semble , sous le regard de Dieu , les années de leur vie ter-
restre en travaillant réciproquement à leur bonheur éter-
nel dés qu'on cesse de comprendre celte union comme une
institution établie de Dieu lui-même pour servir de base a |
l'édifice social , on est engagé sur cette pente rapide au bas
de laquelle le Saint-Simonisme vient d'arriver, et qui con- |
duit au cahos. La loi sur le divorce , en séparant la morale |
de la société civile de celle du christianisme , nous a places
sur cette pente.
Missions évangéliques, — La Sociétédes Missions Evan-
"éliques de Paris vient de recevoir les nouvelles les plus
réiouissautesdes missionnaires qu'elle a envoyés porter 1 E-
v.inpile et tous ses bienfaits .lux sauvages habitans du sud de
l'Afrique. M. Rolland , l'un d'eux , lui écrit qu'il a pénètre
dans l'intérieur du pavs à quatre-vingt lieues au delà de la
JVouvelle-Latakou , dernier endroitdésigné parnoscartes les
plus récenles. 11 a rencontré dans toute cette contrée des-tri-
bus sauvages très désireuses de posséder au milieu d'elles des
missionnaues chrétiens ; les chefs lui ont fait généralenicnl
l'accueille plus prévenant , et l'un d'eux lui a. donne un
terrain considérable pour y fonder une station , promet-
tant de venir s'établir près'de lui avec toute sa tribu. Dans
lemomentactuel , M. Rolland est vraisemblablement occupé
a bâtir sur ce terrain une église et une maison d'école , de
concert avec son collègue, M. Lcmue , qu'il devait aller
chercher à la Nouvelle-Lalakou ; ces zélés chrétiens seront
partis de cette ville avec une provision de livres cléme.ilai-
res et de Nouveaux-ïestamens, traduits dans la la'.igue des
Béchuanas par M. Moffat , missionnaire anglais dans celte
résidence. La même Société a reçu la nouvelle de 1 heu-
reuse arrivée d'un quatrième missionnaire, M. Pehssier ,
a.u Cap de Bonne-Espérance. 11 doit se rendre aussi très in-
cessamment chez les Béchuanas.
AMI\ONCES.
Lettres et documens officiels relatifs aux derniers eve-
NEMENS DE LA GbÈce , etc. , publiés par plusieurs mem-
bres de l'ancien comité grec de Paris; i vol. de 3i3 pages
iij-8°. Chez Firmin Didot.
Déjà avant l'assassinat du comte Capodistrias , la Grèce
était menacée de tous les maux de l'anarchie par les dissen-
sions et les haineuses rivalités des familles nobles. Ces famil-
les ou du moins un grand nombre d'entre elles , ne s'étaient
mises à la télé de la i évolution qu'en vue de recueillir l'hé-
ritape du sultan; elles ne voulaient la liberté de leur patrie
que pour y jouir à l'aise de leurs vieilles prérogatives féo-
dales, pour y remplacer le despotisme turc par leur despo-
tisme aristocratique. Les chefs , dévorés d'ambition person-
nelle, se disputaient le pouvoir; et, semblables aux grands
vassaux du moyen âge , avec la soumission à l'autorité ecclé-
siastique de moins , étaient prêts à faire de chacune de leurs
prétentions particulières un motif de guerre civile. Les go u-
vcrnemens qui se succédèrent en Grèce pendant la guerre
de l'indépendance ne parvinrent jamais à concentrer en eux
tonte l'aiitorilé nécessaire pour donnei- une direction forte
et uniforme aux prodigieux efforts qu'opposait la nalion
à l'eniveini commun. Les choses en vinrent au point qu'une
scission s'opéra dans l'assemblée nationale. Ibrahim allait en
profiter lorsque les meneurs des deux partis sentirent toute
l'imminence du péril, et se rapprochèrent. Il sortit de ce
rapprochement une constitution qui remit le pouvoir exé-
cutilaux mains d'un seul. « Celte disposition mit en mou-
vement toutes les prélenlio.is, dit M. Féburier, dans une
lettre adressée récemmenl à l'ancien comité grec; mais leur
nombre , leur vivacité, cl sans doute aussi des mouvcmens
patriotiques, amenèrent l'engagement de ne donner le pou-
voir à aucun de ceux qui devaient concourir à le donner,
et dcs-lors des vœux suk ères pour le bonheur du pays firent
chercher fraiichement le plus capable de l'amener avec lui.
Après beaucoup (le réflexion , les yeux se portèrent unani-
mement sur le comte Capodistrias , dont la réputation était
déjà très-populaire en Grèce. »
Les divers paitis politiques ont apprécié très-diversement
l'administration de Capodistrias; h s nombreuses pièces que
nous avons sous les yeux concourent à prouver que le pré-
sident eût exclusivement en vue l'intérêt du peuple grec
et qu'il prit les lêaes du gouvcrneine.nt avec la ferme ré-
solution de travailler à son bonheur. Pour cela il avait une
double tâche à remplir : il devait mettre un frein à l'ambi-
tion des chefs et , d'un autre côté , fairi; peu à peu l' éduca-
tion d'un peuple qui sortait de la servitude avec toute
la dégradation qu'elle imprime. Il avait la conscience
non seulement des difficultés, mais aussi de.s dangers de
cette tâche, et l'événement n'a que trop prouvé qu'il
n'avait pas affronté, en l'acceptant, un péril imaginaire.
L'espace nom manque pour rapporter tout ce que ré-
pondent Ifes faits aux accusateurs du piésideatdc la Grèce,
et nous ne pouvous à cet égard que renvoyer le lecteur
aux documens que nous annonçons. Quant à nous, ils nous
ont convaincus de sa probité et de son parfait désintéresse-
ment; ils nous ont éclairés sur une vie sur laquelle nous con-
servions des doutes , et le fragment qui suit, tracé p ir une
plume dont nous connaissons la sincérité , nous donne la clef
de ce courage inébranlable qui caractérisa Capodistriasdans
sa périlleuse carrière : « Je n'oublierai jamais, écrit M. D...
» pasteur de Genève, une conversation avec M. Capodistrias
» où il se laissa entraîner avec une effusion qui tenait
» delà co.ifiance, à montrer son âme si simplement et si
» profondémenl chrétienne; j'ai rarement entendu rendre
» avec autant de force et avec un accent plus rempli de
» persuasion des sentimens évangéliques plus purs; cette
» impression qui m'est restée m'a révélé comme le secret
» de toute sa conduite, que l'on ne comprendra jamais
» d'une manière juste ou complète , en s'arrêtant aux seules
» vues de la politique. »
Wons pourrons revenir une autre fois sur quelques- uns
des faits que ce volume nous fait connaître et surtout sur les
établisseniens d'utilité publique et d'éducation fondés par le
président. Ajoutons , avant de terminer, cpi'il fait aussi
connaître en détail la situation financière de la Grèce, les
périls qui la menacent , la nécessite de lui prêter encore le
secours de la bienfaisance nationale et particulière. Une
lettre de M Evnard montre qu'un subside de quelques cent
mille francs peut éviter, dans ce moment, de grands mal-
heurs à cette nation et de longs regrets à l'Europe.
Extraits DE Lettres chrétiennes , un vol. in- 1 a. Chez
Risler, rue de l'Oratoire , n.6. Prix : 3 fr.
Ces l'Utres étaient ensevelies dans le volumineux recueil
des œuvres d'une dame célèbre que quelques excès de
mysticisme et la haine d'un parti puissant ont mise en
ceanx
et l'é-
prande défaveur. Il eût été dommage que des mon
d'un véritable mérite restassent dans ce tombeau, <
diteur qui a pris la peine de les en tirer a droit à la re-
connaissance des personnes que leur expérienie met a
même de recueillir de ce petit volume les fruits d'édification
qui l'ont dédommagé lui-même d'un travail long et sou-
vent fastidieux. Un avant-propos où leméi'itedu style se
joint à tout le génie d'un cœur pieux a particulièrement
captivé notre attention.
Le Gcranl, DLHAULT.
i imprimerie de .Scllioue , rue des Jeûneurs, n. \\.
TOME 1".
I\" 20.
18 JAIWIER 18âi.
SEMEUR
JOURNAL RELIGIEUX, ^
PolUîque, Philosopliique et Littéraire
PARAISSANT TOUS LES MERCllEDIS.
Le cliamp , c'est le inonde.
Maith. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, nie Martel , n" ii,et chez tous les Libraires et Direotiurs de posle. — Prix;i5 fr. pour l'année-.
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pi^ur 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année , 1 fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres, paqiiels et c..,ois d'argent, doivent être afiV.incbis.
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
Sun l'application de la méthode d'odservation et
d'iNDI CTIOX A LA THEOLOGIE CUBETIENNE.
Les sciences Ji.iuuclles n'ont {jucic fait de progrès que de-
puis que Bacon les a arrachées h des spéculations stériles, et
lanienées sur la voie de l'expérience ; depuis qu'on a recon-
nu que c'est par l'observation, et non par le simple raison-
nement, qu'on arrive à des décoiiveiles réelles; que la mé-
thode à priori , lorsque tout son rôle ne se borne pas à frayer
des routes nouvelles à l'expérimentation, cstsouverainement
nuisible au progiès des vraies connaissances ; et que les tht'o-
ries les |»liis ingénieuses ne valent pas un seul fait bien con-
staté. Il n'y a que fort peu de temps qu'on a tenté la même
réforme dans les sciences psychologiques et morales. L'école
écossaise a ouvert les voies; et nous crovons qu'on n'avancera
siircment, à travers les ruines dcsmillieis de systèmes qui se
sont succédés les uns aux autres, qu'en suivant la route qu'elle
a frayée , qu'en fondant la psvehoiogic sur les faits de con-
science , comme Bacon fonda les sciences physiques sur les
faits d'observation. Nous venons proposer d'étendre à l'ob-
jet d'étude le plus dédaigné de nos jours et sans contredit
le plus intéressant, cette méthode si féconde et si sûre. La
théologie resin livrée au vieil esprit de théorie qui en éloigne
les hommes de notre époque , et qui frappa si long-temps
de >térihté les efforts les plus pL'rsévérans de rintcltigencc
humaine. Nous sommes convaincus qu'il est possible de la
rattacher au principe régulateur qui domine déjà toutes les
sciences , de \.i faire entier dans la seule voie qui conduise;!
des lésidlats positifs et que notre siècle consente à suivre.
Le Cliristianisme n'est au fond qu'un fait , le plus grand, le
plus fécond dont le monde ait été léniom , le j)lus digne par
conséquent de l'attention de tous les hommes éclairés et con-
sciencieuv. En l'étudiant sous ce point de vue, on demeure
fi.lèleaii\ principes de la philosopliie inoderiie. on reste sur
le lenain de l'expéi ii nce, le seul qu'on suit disposé à cultiver
de no» jours^ et le seul qui, à vr.ti dire, ait donné jusqu'ici
des fruits réels.
jl .'axiome fondanieiilal de la philosophie est que la prciu'
de nÇt doit l'emporter sur tout autre preuve , que le véri-
tableoffice delà raison n'est pas de pénétrer et d'expliquer
par sa propre force la nature phvsique ou morale, mais d'es>-
aminer ce qui est, ce qui se passe, soit dans l'intérieur de
riionime, soit hors de lui ; d'admettre toutes les observations
hie.i co'-'tsl.atées, quelque extraordinaires qu'elles soient et
en opposition avec les idées reçues; de n'en sacrifier aucune
au plus brillant système, d'avancer toujours dans ses inves-
tigations, avec la ferme résolution de laisser tomber les théo-
ries les plus ingénieuses et en apparence les plus satisfaisantes
et les plus solides, en présence d'un seul fait démontré qui
vient les heurter dans leur base; et ensuite de tirer ou de
recueillu' par voie d'induction les vérités que les faits recè-
lent , les lois auxquelles les phénomènes obéissent.
Que les témoignages de l'expérience et les résultats qu'elle
don ne choquenlnoti'e attente et nos opinions antérieures, que
les phénomènes et les faits nous étonnent par quelque chose
de mystérieux , d'insolite, d'extra-naturel; qu'ils nous pa-
raissent en desharmonie avec les observations les mieux fai-
tes et les vérités les plus certaines; qu'ils nou> semblent
sortir de ce que nous sommes conveiuis d'aj)pe!er le cours
général de la nature et du cercle d'opérations où nous ju-
geons qu'elle se renferme; que nous les trouvions inexplica-
bles, incompréhensibles, contradictoires même, parce que
nous ne pouvons les ranger dans nos classifications artifi-
cielles, ni les rapporter aux lois déjà connues que nous
sommes disposés à croire les seules qui président aux trans-
form liions des êtres, aux révolutions et à la marche dil
monde : ce n'est pas un motif suffisant deles rejeter. Redou-
ijlez decirconsfiection, répétez vos observations et vos études,
rien de mieux; mais n'allez pas jusqu'à affirmer que ce qui
heurte ou dérange vos idées , ce que vous ne saunez conce-
voir ne saurait être. Vous n'êtes pas juge de la nature du fait
ou du phénomène, vous ne l'êtes que de sa réa.lité.Riendeplus
déraisonnable, de plusanti-philosophiquc , de plus contraire
au progrès des vraies connaissances, que cette disposition à
déclarer d'avanccincroyable et impossible tout ce qui s'écarte
des opinions communes et de l'eNpcrience journalière. Que_
seraient devenues les sciences si cette disposition eût prcvalu,
si elle ciit été érigée en principe et eu règle? Quels soRt,
l'oh
LE SF.MEliR.
parmi les faits et les observations qui ont préparé ou amené
les découvertesdontclles se glorifient àsijuste titre, ceux qui
ne se sont pas offerts d'abord avec cette apparence d'ctran-
gelé, avec ce caractère paradoxal, qui repoussait la croyance
et soulevait les préjugés scientifiques et populaires, parce
qu'il semblait les luettrc en opposition avec d'autres obser-
vations et d'autres fiiits sur lesquels on ne pouvait conserver
des doutes , avec des opinions qui étaient et devaient être ,
«fans l'état des choses, considérées connue des vci'ités in-
contestables? La physique , l'astronomie, la géographie ,
l'histoire naturelle, toutes les branches de la science , en
fourniraieiit au besoin la prcuve.Qnedc découvertes impor-
tantes ont été retardées par ce penchant à croire anéantir les
fait.- en leur opposant des impossibilités apparentes , et ce
mot qu'on prétendait transformer en argument sans répli-
que : c'est incroyable et par conséquent inadmissible. On
l^eut même dire que les faits qui sont du domaine de l'expé-
rience journalière et universelle présentent tous plus ou
moins, et quelquefois à un haut degré , ce caractère qui,
aux yeux de bien des gens, est une raison suffisante pour se
refuser à croire. L'habitude le voile aux regards , mais il se
découvre de suite à la réflexion. Le niystérieux, l'incom-
préhensible enveloppe toutes les opérations de la nature.
La germination, l'assimilation, la reproduction, la fructi-
fication , l'influence de la volonté sur les organes, l'action
des objets extérieurs sur l'âme, le mouvement , la vie, la
mort; ces phénomènes si simples en apparence n'en sont
pas moins pour nous des mystères impénétrables , et comme
des abîmes sans fond. Si nous les observions pour la première
fois, ils nous étonnci'aient autant . et pins peut-être, que
ceux qui par leur rareté nous paraissent les plus extl'aordi-
iiaircs et les plus merveilleux. On coimaît ce trait d'un roi
de Siam qui, après avoir long-temps écouté avec intérêt ce
qu'un ambassadeur hollandais lui racontait de l'Earope ,
l'iuten ompit avec une sorte de colère et co mure s'il eût
craint d'être pris pour dupe , dès qu'il en vint à dire que
dans sou pays l'eau se durcissait à certaines époques de ma-
nière .à porter hommes, chevaux et voitures.
Si donc la preuve de fait doit toujours l'emporter sur la
preuve de simple raisonnement, il n'est pas moins incontes-
table que , dans l'examen des faits, nous ne devons jamais
laisser influencer notre décision par des considérations ti-
rées de leur nature intrinsèque , et que nous ne sommes
compétens qu'à prononcer , par l'observation ou le té-
moignage, s'ils sont vrais ou faux. Ces deux gi'ands prin-
cipes de la philosophie moderne n'en font môme qu'un, car
le second n'est au fond qu'un corrollairc ou, pour mieux
dire, une application du premier.
Il est temps d'appliquer aussi à la théologie chrétienne
cette méthode regardée , à si juste titre , comme la plus fé-
conde, on même comme la seule qui puisse assurer la mar-
che progressive des scieixes. Loin de s'y refuser, elle le ré-
clame et s'y prête paifaitement. Elle somme la pliilosophie
de suivre dans ses recherches religieuses la même voie
qu'elle tient dans tous ses autres genres d'études, etd'avan-
ccravec persévérance et fermeté, sans se laisser rebuter par
la nature des investigations , ni détourner par les lésultats
plus ou moins inattendus qu'elle pourra obtenir, ni arrêter
par la crainte de les proclamer.
BlISTOiJlE IVATURELLE.
DES DirFLBKNTEi RACES HUMAINES.
L.i science a de tous temps oppose des difficultés à la vral-
se.nbianoe des faits que la B.ble nous révèle sur l'histoire
physique et morale de l'iiumanité. Mais ces difficultés, que
le dix huitième siècle sut multiplier avec tant de profusion
et avec une assurance qu'il ne puisait que dans sa haine
contre la parole sainte , la science se charge aussi de
les faire disparaître peu-à-peu j clic ajoute chaque jour par
là à l'admiratiou que nous inspire le monument colossal
et immuable de la révélation c.'irétiennc, qui a vu passer
devant lui et se briser tour-à-tour contre sa base toutes les
théoiies et tontes les attaques d'un savoir incomplet. L'op-
position qui se montrait souvent entre les connaissances des
savans et les déclai'ations de la Bible venait de deux sources;
tantôt de l'imperfection des sciences elles-mêmes , tantôt
d'uiK! étude incomplète de ces déclarations ; et l'ignorance
d<!s inquisiteurs a seule pu trouver une hérésie dans l'admi-
rable découverte de Galilée.
Le temps n'est pas loin où leschronologistesetleshistoricns
croyaient trouver dans les monumens et dans les livres des
peuples orientaux les preuves incontestables d'une antiquité
presque sans limites pour ce globe et pour ses habitans. Et
voici qu'aujourd'hui des travaux plus complets sur la con-
stitution de notre planète, sur les terrains qui en composent
la surface, sur les débris végétaux et animaux qui se trou-
vent dans les diverses couches du sol, nous apprennent
que l'homme est le plus jeune des êtres terrestres et
que l'époque de sa créaMon ne doit pas remonter au-
delà ùe celle que fixe notre chronologie sacrée. Les mo-
numens qu" nous restent de la civilisation orientale pa-
raissaient à nos prédécesseurs porter les traces d'un âge biei»
antérieur aux six mille ans qui, d'après les données du Pen-
tatcuque , seraient aujourd'hui l'âge du genre humain ; et
voici que la lecture des hyéroglyphes vient renverser tout
cet échafaudage d'hypothèses et de calculs. Géologie, inscrip-
tions , monumens astronomiques , mythologie , tout ce qui
avait fourni des armes à l'école autichrétieunc , sert aujour-
d'hui à faire ressortir l'éternelle vérité des récits de M.oïs«,
en même temps que le caractère fabuleux et plus moderne
des autres traditions de l'antiquité.
Mais parmi 1rs questions sur lesquelles la science humaine
s'est mise en opposition avec la Bible , il eu est une dans le
domaine de l'histoire naturelle , qui mérite un gra,nd intérêt,
et qui attend encoie sa solution scientifique. Nous voulons
parler du problème de l'origine du genre humain , qui peut
se poser en ces termes : L'humanité doscend-elle d'une seule
et n\ême souche ou de plusieurs? Nous n'avons pas la pré-
tention dedonner ici au monde savant une solution qui ré-
clame déplus fortes et de plus vastes études que celles que
1 l'.ous avons faites , et, nous osons le dire , que celle s qui ont
été faites jusqu'à ce jour , surtout en France; nous désirons
seulement présenter sur ce sujet quelques considéj-ationsqui
nous semblent propres à affaiblir tout au moins les objections
que beaucoup de naturalistes opposent encore à l'unité d'o-
rigine de notre espèce. Commençons par rappeler les fait.t
et les difficultés qu'ils jjrésentent ; nous verrons ensuite si
ces difficultés ont toute la valeur qui leur a été doiiuée
par quelques écrivains.
Des différences très frappantes et nombreuses, surtout
pour qui les étudie attentivement, distinguent les habitans di s
diverses parties du globe , et les ont fait classer par les na-
turalistes, en groupes généraux et particuliers qu'ds ont dé-
signés- communément , les premiers par les noms d' aspèces
ou de races , les seconds par celui de variétés. Nous ne d(^-
vons pas nous arrêter à exposer , non pins qu'à examiner
les diverses classific;itioi;.s proposées pa\ les auteurs , depuis
celles qui n'admettent que trois, quatre ou cinq r^ces.
(Cnvier , Ptudolphi , Blumenbach,, Lacépède), jusqu'à celles
qui en préscnteni onze et même davant.ige ( Dosmnuliuset
Bory de Saint-Vincent). Nous pourrions cependant nioi.-
trer déjà dans les divergences rem.irquablcs des observa-
tours, sous le rapport du nombre dos races et sous celui
LE SKMEUR.
155
de Iciii- dctcnniiiatioii , im coir.nioiicemcntc!epr»';soniptioii
cil faveur de leur uiiilo fondaïuoiiude et originelle. Mais
prenons la < lasslficitioii la p'us simple, sinon la plus com-
plète, celle de 1\1. Cuvicr , et voyons tout ce qni caiactcrisc
et ce qui distingue les trois races qu'admet ce cclcbre
naturaliste.
La race blanclic ou caiicnsiijtie , celle dont nous faisons
partie ainsi que les peuples de l'Asie mineure, de la Perse,
delaSvrie, de l'AlViquc septentrionale et de la presqu'île
occidentale de l'Inde , doit être étudiée au pied du Caucase,
car c'est là qu'elle présente son plus beau type , et que les
traditions fixent son berceau. Sa couleur est très \ariable ;
blanche dans nos pays tempérés , et plus encore dans le nord,
clic est brune che^ les maures et presque noire dans l'Inde.
Les cheveux, longs et fins, varient du blond au noir, les veul
du bleu au noir. La tête présente une prédominance mar-
quée du crâne sur la face. Le premier est arrondi et élevé,
celle-ci ovale et généralement régulière.
La race nègre , qui occupe toute la partie de l'Afrique
située entre l'Atlas et le Cap de Bonne-Espérance , et qu'on
retrouve encore avec de légères modifications dans la terre
de Van -Dienien, présente un type de conformation qui ,
par son analogie éloignée avec celui du singe , indique
une dégradation et une inrériorité par rapport à la race pré-
cédente. La couleur de sa peau varie du jaune foncé au noir
J'ébène; ses cheveux sont courts, laineux et crépus. Le
a'âne est aplati , fuyant en arrière, d'une moindre capa-
cité que celui de l'européen; en échange, la face est plus
développée ; les organes du goût et de l'odorat le sont aussi
davantage; les mâchoires sont avancées, les lèvres saillan-
tes, le nez aplati. Le tronc est mince, surtout aux. hanches;
la plante du pied est plus applatic, la jambe plus arquée, le
mollet plus petit , en un mot les conditions de la situation
vciticale moins complètes que chez nous; aussi le nègre pré-
sentc-t-il dans son allure quelque chose de mal assuré. La
coloration de la peau se retrouve dans le sang, et dans les
divers organes intérieurs oii ce liquide abonde.
La r-!ce mongole , répandue de l'orient de la Mer Cas-
pienne à la Mer du Sud, eu Chine , dans la Tarîarie cliluoi-
»c , la Sibérie, le Japon , présente un teint olivâtre , des
cheveux noirs, très courts et peu épais , peu ou même point
de barbe. La tête a proportionnellement plus de largeurque
de loupueur; le visage est plat , les pommettes sont saillan-
tes, les yeux obliques , larges et écartés. Le corps est assez
Ibrt , mais les membres sont grêles.
M.dcLacépède admettait encore une race américaine cl
luic race hj'perbore'enne j mais leurs caractères tiennent de
( eux des trois typesprécédens; la premièresemble dériver de
la race mongole, qui a vraisemblablement fourni deshabitans
à l'Amérique ; quant à la seconde, qui comprend tous les
peuples septentrionaux conuus sous les noms de Samoïedcs
en Asie, de Lapons en Europe , de Groënlandais et d'Es-
quimaux au nord du nouvel hémisphère, plusieurs auteurs
la considèrent avec raison comme un abâtardissement, sous
l'infiuence d'un climat rigoureux, de quelqu'une des deux
races caucasique ou mongole. Les Malais de la I\Iei du
Sud paraissent provenir des races nègre et mongole, dont ils
réunissent en effet, jusqu'à un certaiu point, les formes prin-
cipales.
On sait que dans les classifications des divers corps de la
nature, les seuls groupes qui soient véritabiemeut fournis
par cette dernière sont les espèces; car les genres, les or-
dres et les classes ne sont que des généralisations toujours
plus ou moins arbitraires, tandis que les espèces peuvent se
définir rigoureusement. Tout animal , par cela même qu'il
se reproduit et se perpétue dans le temps, indépendamment
des circonstances extérieures, avec des caraaères identiques
et toujours distincts de ceux des autres animaux , constitue
uùc espèce. Or, plusieurs naturalistes, appliquant cette dé-
finition à l'homme, ont soutenu que la transmission des
différences caractéristiques des principaux groupes de l'hu-
manité, de génération en génération, faisait de ces groupes
autant d'espèces essentiellement distinctes, opinion qui re-
pousse nécessairement l'idée d'une communauté de souche.
D'autres, moins hardis, n'ont pas osé prouoncer le mot
espèces , et se sont bornés à celui de races. La première
question à résoudre serait donc celle de savoir si les princi-
paux groupes de l'humanité constituent véritablcineiil au-
Unt d'espèces. Oy , de bonne foi, possédons-nous aujour-
d'hui tous les renseignemens qui nous seraient nécessaires
pour nous prononcer comme naturalistes sur une pareille
question? Ne faudrait-il pas, avant tout, que non^ sussions.
de source certaine , que l'humanité a toujours été part?igéc
en plusieurs sections , et que les traits que nous regardoi^s
comme spécifiques dans chacune de celles-ci , ne sont pas
postérieurs à l'origine du genre-humain? Ne faudrait-il
pas que nous connussions toutes les influences auxquelles
les diverses portions de ce dernier ont été soumises dès le
commencement , par quelles circonstances hygiéniques elles
ont passé antérieurement aux plus anciennes observations
que nous possédions sur leurs différences? Or, bien loin
d'asseoir leur système sur les données fondamentales que
nous réclamons ici , les adversaires de l'unité du genre hu-
main repoussent les traditions que la haute antiquité nous
fournit sui- son origine et sur son histoire. On opposi-.
à CCS traditions l'analogie de ce qui s'est toujours passé
postérieurement aux siècles sans analogues auxquels elles
seules nous font remontei-.
Ce n'est pas ici le lieu de faire ressortir toute la légèreté
qu'd y a à rejeter ainsi le témoignage de la plus ancienne
comme de la plus respectable des autorités , du seul livre
aui soulève pour nous le voile placé devant les premiers
tobleaux de notre histoire. Nous ne voulons en ce moment
que constater un fait , c'est que la science ne trouve dans sa
propre histoire , si haut qu'elle puisse remonter, aucun élé-
ment pour résoudre incontestablement l.i question qui nous
occupe ; car l'analogie ne peut à elle seule nous donner cel^e
solution.
Mais nous allons même plus loin : nous nions que les faits
actuels justifient pleinement la doctrine de la pluralité pri-
mitive des espèces humaines ; nous ne prétendons pas qu'ils
établissent le contraire , mais nous les tenons comme trop
incomplets pour en tirer une conclusion à cet égard.
Ce ne sont pas seulement les trois grandes races dont
nous avous rappelé plus huit les traits distinctifss, qui se
perpétuent ainsi, de génération en génération, avec des ca-
ractères particuliers. Le même fait se retrouve chez les
peuples d'une même race et jusque daus les faniilles ; le
juif, par exemple, est reconnaissable entre toutes les nations
au milieu desquelles il est dispersé; les trsits de l'Espagnol
ou du Portugais sont bien faciles à distinguer de ceux de
l'Allemand , ceux de l'Anglais le sont de ceux du Fran-
çais , etc. : en sorte que les partisans de la pluralité des
souches seraient rigoureusement obligés d'admettre pres-
que autant de f^vmdles primitives qu'il y a dépopulations
sensiblement distinctes les unes des autres. Oseront-ils éirr!
assez logiciens pour cela(i)?
(\) Nous n'ignorons pas que le croisement des espèces pourrait explique!'
celle grande variélé de lypes que nous fournissenl les differens peuples . et
c'est ain-i qu'on rend compte, en tffet.de quelques-yns de ces types ; mais
qu'on y prenne garde, les estèoes qui auronl pris part à ce rroisemenl vont
se dcnalnrer cl ûnironl par se détruire, en sorle que ce que nous nommons
aujourd'hui la rac' caucasique ne sera p'us qu'un mélange d espèces et des
variéiés qui seront résultées de ce mélange . ce qui va droit a ancanlu-
loOte distinction de races primitives. En un mol . il faut opter entre 1 aa-
mission d un très-grand nombre de familles originelles , rcqui nest pas
dans la pensée des naturalistes que nous combattons , et 1 oban™" "« '*
pluralité des espèces, en cherchant une ttulre explication des dillereiices
que présentent les races et les variétés.
f56
LE SEIWELE.
Les difFérences qui séparent les races humaines sont, dil-
OU , tellement giandes qu'elles ne sauraient être attribuées
à l'influente du climat, non plus qu'à tout autre circonstance
extéiSeure; elles se perpétuent malgré le changement de
CCS circonstances, et l'on ne vit jamais la transformation
d'une race eu une autre, même après une émigration de plu-
sieurs siècles. Que les naturalistes qui tiennent ce langage
voient dans les caractères particuliers de chaque race tout
ce qu'il faut pour placer à la tète de leurs classifications zoo-
logiques le genre homme divisé en plus ou moins d'espèces,
selon les vues particulières de chacun d'eux, nous n'avons
rien h. dire, pourvu qu'ils ne se croient pas autorisés par là
à conclure de l'état actuel à l'état primitif de l'humanité.
Nous leur accordons volontiers que le nègre est distingué
de l'européen du nord par des différences fort tranchées et
telles que le zoologiste doit y attacher une grande impor-
tance, tant qu'il reste dans son étioite sphère de raisonne-
ment; nous leur accordons même que ces différences exis-
tent depuis un giand nombre de siècles, comme nous l'attes-
tent les bas-reliefs des ruines de Persépolis et le portrait que
trace Hérodote d'un Éthiopien de stm temps; nous leur
accordons enfin que la transformation d'une race eu une
autre est un fait qui n'a jamais été constaté, et nous conve-
nons qu'on peut traiter de fable, avec Blumenbach, l'exemple
que Demanet rapporte d'une colonie de Portugais établie
en Afrique, qui aurait acquis les traits et l'ensemble
du type nègre. Mais peut-on déduire sérieusement de cela
que ce n'est pas à des circonstances postérieures à la naissance
du frenrc-humain ; que c'est de prime-abord que chaque
race a revêtu son caractère physiologique actuel? loin de !;i;
et pour ne rester que dans la sphère de l'histoire natm-elle,
nous pensons que les faits mettent l'observateur sur la voie
d'une conclusion opposée.
Il n'est pas bi'soin , ce nous semble , pour que la difie-
rence des races s'explique par celle des cliui;it3, des habi-
tudes, etc., que ces causes produisent sous nos yeux ou dans
le cours d'un certain nombre de siècles la métamorphose
d'une race en une autre; car ce n'est pas de ce qui est pos-
sible maintenant qu'il doit être question, mais de ce qui
était possible dans le premier âge de l'humanité. Nous de-
vons nous contenter aujourd'hui de voir un changement de
climat, de sol, d'habitude , de nourriture, déterminer un
changement notable dans la couleur de la peau , dans l'état
des cheveux, dans la physionomie; car personne ne pourra
contester que ce ne soient là des commencemens de trans-
formation , qui , pour une raison que nous dirons tout à
l'heure, nous paraissent ne pouvoii- pas être poussés pltis
avant. Comparez dans nos climats les traits des citadins qui
vivent à l'abii des intempéries de l'air, de l'ardeur du so'cil,
et qui iouisseul d3 tous les avantages matériels de la civilisa-
tion , comparez-les à ceux de l'Iiabitantiles camp ignes, qui
gagne son pain à l'ardeur du soleil, et sur lequel l'atmosphère
exerce librement son action! quelle différence déjà non-
sculcmeiil dans la couleur, dans l'épaisseur de la peau, mais
dans les traits du visage, d \ns le développement iiioport^ion-
iiel des diverses parties du corps I Les femmes et les jeunes
filles maures, qui habitent les v illes , sont aussi blanches que
nos Européentiesdu nord. Piien de plus variable, sous le rap-
port de il coloiation , que les ti ibus arabes. Celles qui se
trouvent dans le voisinage du Sénégal sont presque noires ;
«elles de Madagascar sont à peu près blanches. Un observa-
teur de TAmérique septentrionale assure que ses compa-
triotes, bien qu'issus des nations Igs plus blanches de l'Eu-
rope, bien que se mélangeant très-souvent avec de nouvelles
migrations d'Européens, tt participant à tous les avantages
de notre civilisation, ont déjà subi un changement particu-
Gulier; non-iculement leur peau est plus foncéeque la nôtre,
iiAM leurs cheveux acquièrent plus d'épaisseur à chaque gé-
nération , et frisent très-difficilement. Nous lisons dans la
collection des voyages de Hewkestwort (t. ii. p. 874) , l'ob-
servation suivante sur l'action physiologique du climat des
Indes occidentales. Lorsque deux liabitans de l'Angleterre ,
après s'être mariés dans leur patrie se rendent aux Indes
occidentales, les enfans qu'ils ont après un séjour d'un cer-
tain temps dansce pays présentent la couleur et la physiono-
mie des créoles. Si ces mêmes individus retournent en An-
gleterre , les enfans qui naissent depuis cette époque res-
semblent aux Européens. L'on a remarqué aussi que les
nègres transportés dans l'Amérique du nord , acquièrent,
apiès quatre générations , des cheveux épais et longs de
quatre ou cinq pouces.
Certains usages populaires peuvent également modifier
la conformation générale ou partielle du corps humain.
Parmi eux nous citerons cette habitude si répandue, surtout
chez les nations sauvages, de pétrir la tête des nouveaux-nés
de manière à lui donner tantôt cette forme alongée que [iré-
seiite celle des bonzes chinois, tantôt la disposition conique
ou carrée de celle des Japonais, etc. On cite une nation al-
gonquine qui portait le nom de Tête de houle, à cause de la
conformation donnée à la tête dans l'enfance par les mères.
Plusieurs autres caractères de conformation proviennent
des altitudes; telle est la disposition arquée des jambes chez
les peuples qui se tiennent assis à la manière des tailleurs ;
et ce qu'il y a de remarquable c'^esl que l'on a plusieurs fois
observé que des modifications acquises par l'art ou par l'ha-
bitude se perpétuaient par la génération.
Ce petit nomfjre de faits suffira, nous l'espérons , pour
donner quelque idée de l'influence que les climats, les loca-
lités et les usages exercent pour modifier l'organisme humain,
et pour faire sentir que les différences caractéiisliques des ra-
ces et des peuples peuvent très-bien reconnaître pour cause
la diversité des circonstances au milieu desquelles vivent ces
races. Pourquoi doue ces circonstances ne iiansforment-ellcs
pas une race en une autre? pourquoi des Européens ti'aiis-
portésen Afrique, n'acquièrenl-ils pas, après plusieurs géné-
rations, les caractères du type nègre? Pourquoi tout le chiui-
gement qu'ils subissent ne va-t-il jamais jusqu'à effacer com-
plètement le type originel? Ce n'est peut- être pas à la science
humaine qu'il appartient de répondre parfaitement à cette
question, qui concentic en elle seule toute la difficulté du
sujet; mais voici une considération qui peut, ce nous sem-
ble, ôter quelque force ;'> l'argument qii'ou veut en tirer
contre la révélation chrétienne. L'homme, différent en cela
de la plupart des animaux, étant appelé à vivre sur toute la
surface du globe a dû recevoir une organisation susceptible
des'approprier aux climats et à la nature des diverses locali-
tés. Au commencement cette organisation était encore vierge
de toute action modificatrice extérieure , et dès-'ors plus dis-
posée à recevoir l'influence des premières circonstances qui-
agiraient sur elle pendant un certain teuips. Or, notre tra-
dition sacrée , plus conséquente qu'on ne s'en est douté ,
nous apprend que la vie des hommes, pendant plusieurs siè-
cles encore après le déluge, était beaucoup plus longue
qu'elle ne l'est devenue depuis. C'est , enontre , à la même
époque qtt'elle fixe ladispcrsion du genre humain. Dès lors il
estaisé deconcevoir combien cettedouble circonstance d'une
organisation encore presqiuî à son état natif et d'une vie ti'ès
prolongée a dû laisser d'énergie à l'influence des nouvelles
circonstances atmosphériques, etc., que le grand calaclvsmc
du déluge avait sans doute amenées à sa suite. Mais une fois
que le corps humain eût subi ces influences , qu'il en eût été
profondément modifié, qu'il eût reçu du climat , du sol ,
etc. , cette première empreinte spéciale qui fait le caractère
de chaque race, pouvait-on s'attendre à ce que son 01 gaui'
sation conserverait la même flexibilité , la même aptitude à
être faronnéepar les faits extérieurs avec lesquels die serait
LE SEWÊUR.
157
mise en rapport? Evidemment non, car les conditions de
l'état primitif n'existaient plus ; riuimaiiitc, dispersée dès
son premier âge sur les diver» points du globe , y avait con-
tracté,pendant la longue existence de ses patriarches, comme
nne seconde nature , par laquelle elle s'était appropriée au
climat sons lequel elle avait à vivre j elle avait rempli les in-
tentions providentielles du Créateur j son éducation physique
élaitFaitP, et ne pouvait pas plus être recommencée que celle
de tout homme irrivé à l'âge m ùr. Toute l'action qu'un climat
nouveau et un genre de vie inaccoutumé pouvaient encore
exercer sur elle, devait se borner à ces modifications dont
nous avons signalé plus haut quelques exemples, et qui sont
pour nous comme les dernières indications de l'influence de
la nature sur notre organisation.
Voilà, ce nous semble, où les faits et les inductions qu'on
peut en tirer nous conduisent sur la question de l'origine
des races humaines et de la peisistancc actuelle de leurs
traits distinctifs, sous quelque latitude qu'on les transporte.
I/histoirc naturelle du genre-humain , vue d'une manière
plus large et plus philosojjhique qu'elle ne l'a généralement
été par les physiologistes modernes, n'est nullement hostile
à la révélation chrétienne. D'autres faits encore pourraient
le prouver, mais la longueur de cet aiticle nous contraint de
nous arrètei' ici. Disons cependant encore que la haute rai-
son de Rant l'avait conduit à une conclusion tout-à-fait
conforme à la nôtre sur la question des races humaines.
Une autre fois nous pourrons examiner en particulier
quelques unes des observations de détail sur lesquelles se
sont appuyés les partisans de la pluralité des espèces hu-
maines. Nous examinerons entre autres jusqu'à quel point
il est vrai que les facultés intellectuellos du nègre sont infé-
lieures à celles de l'Européen.
LE CARACTERE CIIRETIEi\.
HV ET DEnrsicH Article. — Sa perfection dans la personne
de Jésus-Christ.
Quel est cet ètie extraordinaire dont les écrivains du
Nouvcau-ïestament nous ont retracé l'histoire et décrit la
vie ? C'est un homme ( que le chrétien ne s'alarme pas si
nous le considérons un instant comme tel), c'est un homme
qui a conçu un plan qui n'est jamais entré dans l'esprit
d'aucun des sages de l'anliquité , celui d'éclairer , de régé-
nérer et de rendre heureux le monde entier. Guidé par les
principes de la plus paie bienveillance et rempli d'un
amour viiite comme l'humanité qu'il embrassait , il tend
pendant toute sa vie vers le butqu'ils'était proposé et ne le
pei d jama s de vue. Il aurait pu jouir dei honneurs du
monde, m is il les dédaigne; il lui eût été facile de profiler
de l'enthousiasme que ses concitoyens manifestaient pour
lai , afin de >'éle\ er au commandement et de se faire un
parti dans la nation, mais il repousse constanmient les of-
fres qu'on lui fait à cet égard , et il préfère aux grandeurs
de la leri e la gloire d'une vie consacrée au soulagement de
l'humanité souffrante. La forci' de son âme , la noblesse de
son caractère, la spiritualité de ses affections , l'élévation
habi.uelc de ses pensées, en font un être supérieur à ce
monde et qui ne lessemblc à aucun des êtres qui l'habitent.
On n'aperçoit chez lui aucune des passions qui ont terni la
gloire des plus belles vies : c'est une innocence, une gran-
deur, une majesté et en même temps nne simplicité et nne
candeur qui surprennent. Placé dans les circonstances les
plus critiepies , constamment en butte à des haines et à des
persécutions, sa douceur ne se dément pas un instant; il
n'est pas possible de surprendre ijans tout le cours de sa
vie le plus petit mouvement de colère, le moindre ressenti-
ment, la plus légèie impatience. Son âme toujours calme
et jouissant d'une paix profonde ne sait ce que c'est que
«l'élre troublée par la crainte on par l'inquiétude. Il dort
aussi tranquille sur une mer en tourmente, e( traverse aussi
calme une multitude en fureur que s'il ne courait aucun
danger , que s'il se trouvait dans la société de ses disciples.
Quand tout semble se liguer pour le perdre et pour faire
échouer les plans charitables qu'il a conçus, quand il est sur
le point de mourir avant que d'avoir pu réaliser ses desseins,
on ne voit pas qu'il soit surpris et déconcerté ; c'est alors ,
au contraire , qu'il manifeste la plus ferme confiance en
Dieu et l'invincible assurance que, tôt ou tard et quoi qu'il
arrive, sa cause triomphera. On chercherait vainement en
lui l'indice, le plus léger indice des faiblesses humaines; il
serait impossible de découvrir dans sa vie une seule faute ,
dans ses affections un seul sentiment répréhensible : c'est
ainsi que chacune de ses vertus , prise à part, nous pénètre
d'admiration, et que chacun des traits de son caractère,
lorsepi.' nous le considérons isolément, nous étonne et nous
COiif intl.
Qiu- sera-ce, si après avoir jeté les yeux sur les principales
beautés de ce caractère céleste, nous l'étudions dans son
magnifique ensemble et dans sa divine harmonie? Qu'il est
rare de trouver chez les hommes, même chez les plus pieux
et les plus saints d'entre les hommes, le sage tempérament
et le parfait équilibre qui nous frappent dans la vie de Jé-
sus-Christ! Celui qui possède à un haut degré la piété et la
vie spirituelle manque souvent de zèle et d'activité et ne
comprend pas toujouis les devoirs de la vie pratique; le
Chrétien zélé pour la gloire de son maître et la cause de
l'Evangile, ne mesure pas toujours ses démarches par la
prudence; l'indifférence pour les choses du monde prend
quelquefois les apparences de l'austérité et de la rigueur ;
l'humililé et la débonnairetc, lorsqu'elles ne sont pas tem-
pérées par une certaine fermeté de caractère, sout assez
voisines de la mollesse et ele la lâcheté. Mais , en Jésus ,
chac[ue vertu est une perfection et l'ensemble de ses vertus
la souveraine perfection. Il était humble sans faiblesse, grand
sans orgueil , pieux sans oisiveté , prudent sans crainte des
hommes, mort au monde sans misanthropie et sans humeur,
il commande à la natureelcaline les ondes en fureur d'une
met" agitée, et on le voit, le moment d'après, appeler à lui
et recevoir de petits enfans dans ses bras. Il est servi par les
anges dont il reçoit les hommages , et il lave les pieds de ses
disciples. Il s'élève avec liberté et avec énergie contre lei
erieuis et les vices, et il est doux et plein de condescen-
dance envers les pécheurs. Il fuit le monde et les étoiirdis-
sans plaisirs du moiiele , mais il prend part à une innocente
joie et assiste aux noces de Cana. Il passe des nuits entière*
à prier, et ses journées , depuis l'aube jusqu'au soir, ne
sont remplies que d'œuvrcs de miséricorde et de bienfii-
sance.
Ce caractère de Jésus est unique dans l'histoire de l'hu-
manité ; rien ne peut être mis en parallèle avec lui ; les ca-
ractères les plus nobles pâlissent à côté de celui du Fils de
jMarie ; jiisipi'à ce jour il est demeuré irrépréhensible etjui-
m, table.
IMais cet être dont tout homme qui a médité sa vie doit^
à l'exemple du F^icairc savoyard, xcconusiiWG la pureté, la
justice, la parfaite sagesse, cet être que le déisme place lui-
même au-dessus de tous les sages , a dit , ne l'oublions pas ,
et dans un sens qu'il n'est pas possible de contester , la
liible à la main , qu'il était le Fils de Dieu ; il n'a pas rc'-
garde' comme une usurpation d'élre égal à Dieu ; il a même
[ait de sa divinité la base de sa doctrine. Que ceux c(ui croient
à sa mission de sage et qui se déclarent ses admiratcuis,tout
en ne tenant compte de ce qu'il dit de sa personne, son-
gent qu'il n'y a cependant pas de milieu : ou bien ce der-
nier fait relève , sanctifie , explique toute cette vie de pcj-
fcction, ou bien il en fait l'imposture la plus achevée, la
plus monstrueuse qui se puisse concevoir. Si Jésus ne dit
pas vrai en affirmant que lui et le Père sont ln, que celui
qui l'a vu a vu son Père , ce serait sanctionner l'hypocrisie
que de lui continuer notre vénération , et l'on a peine à con-
cevoir rinconséepience de ceux qui le font mentir sur c
point essentiel et qui le recommandent en même temps
l'estime et à la reconnaissance de l'humanité. Quel orguci
quelle anibition ne supposerait pas l'usurpation du titre q|
Jésus-Christ se donne , et n'y aurait il pas là de qu^i twrf
S à tout jamais la vie d'ailleurs, la plus admirable, puisqu
-85S
LE SI'IÀiEUR.
( c seiivt c;i faire ime vie de dissimulation , une série 11)11
„;ieironip:.e de mensonses d'autanl plus o licM qu'lisv
.aient miei.v soutenuset plus hubile.neat comU.iies . iMn,
1' ncTiblo pureté de sou cii-actùre et la sainteté de sa vie me
son'iuisùi- gv.-ant de la vérité de, ses pa-oles ; je croisa
louï ce qu'il a dit ; je ne puis pas ne p:.s y croire, sans résister
;, l'évidence de la preuve m^irale la plus convaincante, sans
tomber eu coiitradiciion avec nioi-mè:ne.
Ou'on Y réfléchisse bien : on n'est pas 1 esclave d une
..asTion sans en avoir beaucoup d'autres. L^s vices ticii.ieut
étroitement l'un h l'antre pu- des chaînons invisibles , et se
corroborent mutacllcment. Ou n'a jamais vu d homme qai,
dominé par une habitude criminelle, ait été pur dans tout
le reste de sa condnae. Celui qui a recours au nionsougc ,
.soit par oiiïueil, soit par intérêt, devient facilement injuste;
car pour ai river a ses fins , qui sont la satisf.iction de ses
désirs ambitieux ou de son avarice , il tentera toute espèce
de moyens, sans se montrer trés-scrupuleuv dans le clioi..
qu'il eii fera. L'ambition a toujours pour compa;jnc la bn-
Kiic. les cabales; elle n'existe pis sans jalousie; il tant
qu'elle domine; elle se plaît à humilier, et plus le but au-
quel elle aspire est élevé, plus les lessorts qu elle fait mou-
voir sont éneiffiquas ; et il est bien ditticile quelle ne se
trahisse pas dans quelqu'une de ses démarches.
Faisons maintenant l'apphcation de ces principes a Jésus-
Ciirist. Si , comme le soutiennent les incrédules il n est pas
vrai qu'il soit le Fils de Dieu, ce qu'il n'a cessé de protester,
pendant toute sa vie, il faut due qu'il a été un imposteur, et
qu'il s'est rendu coupabl", d'impiété et de sacrilège , en se
faisant passer pour le Fils de Dieu , et en demandant pour
sa personne le culte et les hommages qui ne sont dus qu au
Créateur (i). Mais alois,je le demande, a-t il pu n être
l'esclave que du mensonge? n'a-t-il pas dû avoir d autres
vices? et s'il les a eus , comment se fait-il qu'ils ne se^soient
jamais montrés, qu'on 11e les ait jamais découverts; com-
ment comprendre que Jésus-Christ soit parvenu a jouer si
bien le rôle de la vertu , et d'une vertu si simple, si pure,
si candide, au milieu d'une vie aussi publique , aussi agit.-e
que la sienne, jusqu'au dernier moment, sans jamais être de- ;
masqué? Il y a dans cette supposition quelque chose qui re-
pua„c au sens moral et qui est profondément antipathique
àcësentimcnt universel de vénération qu'excite le caractcc
de Jésus-Christ , même chez les hoinmes qui Im relusent le
titre de Fils de D,en et de Rédempteur du monde. L. école
rationaliste fi) l'a bien senti; c'est pourquoi , pour dimi-
nuer une partie de l'odieu-i, qui doit nécessairement peser
sur la personne de Jésus-Christ, quand on me, contre ses
propres déclarations, qu'il soit le Fils de Dieu /elle a eu
recours au système de l'accommodation.
D'après ce système , Jésus-Christ trouvant parmi ses com-
patriotes juifs certains préjugés, qu'il n'aurait pas été
prudent de heurter de front, a du les ménager, les ad-
mettre, s'y accommoder , zhn qu'a la fiweur de l'ascen-
dant qu'il obtiendrait par ce moyeu sur l'esprit de la
nation juive , il put parvenir plus sûrement à faire em-
brasser sa religion. Ainsi les Juifs attendiitu depuis long-
tcnq s le Messie que leur promettaient les prophètes, il était
de la sagesse d'un docteur aussi éclairé que Jésus-Christ de
profiter de cette circonstance favorable à ses projets et de
se donner lui-même pour le Messie promis, sauf à les dé-
tromper plus tard, lorsqu'ils auraient cru à sa doctrine. ^
Mais d'abord nous nions, qu'à l'époque où Jésus parût,
les Juifs eussent l'idée d'un Messie Fils de Dieu , tel que
le Nouveau-Testament uous le fait connaître. Qu'ils atten-
dissent un libérateur puissant , glorieux, c'est ce dont tout
le monde convient; mais qu'ils espérassent en un Sauveur
é'gal en puissance et en sagesse à Dieu, possédant la même
essence que lui , et ayant droit aux mêmes hommages , c'est
ce qu'il faudrait prouver , et c'est ce qu'il est impossible de
(1) JeanXIV.g, elV, i3.
(a) On appelle ainsi en Allemagne les Ihéologieus qui préleniienl que la
. raison est juge souverain , nn STiilcmenl des preuves qm éublis-enlla
divine origine de la revclalion , mais encore de la révélatioH elle-mêoie,
el qui, au moyen d'une critique audaeieuse, retranchent de l'Evangile tous
Ms mystères qu'il renferme. Celte école a mallieureus.menlde aomin-eux.
iîcctples en France.
prouver. Jésus-Christ n'avait donc pas à s'accommoder à une
opinion qui n'existait pns.
Nous nions ensuite qu'il se soit jamais accommodé aux
erreurs de ses compalrioles; et ici encore nous en appelons
au lémuiginge do l'histoire. Qu'on nous cite un fait qui
révèle en Christ la moindre t.'iidance à ménager des erreurs
fiiiiesles , di's préjugés dangereux. Pour nous, en ouvrant
au hasard l'Evangile, nous nous faisons fort d>'. montrer,
que , toute sa vie , il a lutté, et lutté avec persévérance,
contre tous les genres d'erreurs, de superstitions et de pré-
jugés , et que même il n'est tombé vict.me de la rage de ses
persécuteurs que parce qu'il n'a pas réjiondu à leiirattente,
que parce qu'il s'est constamment refusé à échanger sa qua-
lité de Messie spirituel contre celle de Messie temporel. Est-ce
bien là , demanderons-nous avec confiance , la conduite d'un
homme: adroit et politique , qui flatte les passions pour les
faire servir à l'accomplissement de ses projets?
Qui ne voit enfin qu'appliquer le système de l'accommo-
dation à Jésus Christ, ou dire qu'il a joué le rôle d'un im-
posteur, c'est intente;' contre lui la môme accusation sous
une forme différente , c'est rabaisser également et ternir
son caractère moral? Le mensonge, sous quelque nom
qu'on le déguise, ne saurait jamais devenir une arme pour
étendre le règne de la vérité. Il répugnera toujours à un
être moral d'y avoir recours, môme pour défendre la meil-
leure el la plus juste des causes; d'abord, parce qu'il y a
incompatibilité entre l'erreur et la vérité, et que les té-
nèbres ne peuvent pas devenir auxiliaires de la lumière ;
ensuite , parce que celui qui aime la vérité a foi à la vérité,
et sait que tôt ou taivl elle triomphera par une force qui
lui est propre et qu'elle n'a besoin d'emprunter à personne.
Et, sérieusement, si Jésus s'était donné pour le Messie
promis, par accommodation aux idées des Juifs , et s'il avait
persisté, pendant trois années et demie, à s'arroger ce titre
et cette qualité , mériterait-il encore notre respect et notre
confiance, même comme docteur? ne perdrait-il pas à nos
yeux toute sa grandeur ? pourrions-nous encore l'aimer ?
Non , et voici la conséquence à laquelle on est forcé de se
soumettre : ou bien Jésus Christ a été un être immoral, et
alors il faut déchirer , les unes après les autres, toutes les
pages de l'Evangile et anéantir les archives dans lesquelles
a été déposée l'histoire d'une vie qui a fait l'admiration de»
siècles, et qui commande encore le respect de l'incrédule
moderne; ou bien il a été le plus saint des êtres qui ont
vécu sur celle terre , et alors il faut croire qu'il est le Fils
de Dieu , puisqu'on ne saurait sans inconséquence sup-
poser , dans un être aussi parfait que lui, l'iuleiilion d'a-
voir voulu tromper. Qu'on tourneet retourne cet argument
de tontes les minières, il conduira toujours au même ré-
sultat. La vie de Christ et son caractère sont inexplicables
par des causes naturelles; et il n'y a que la divinité de sa
personne qui puisse donner le mot de cette énigme.
Vous vous scandalisez des miracles rapportés dans les
Evangiles, déistes du xix" siècle! Mais étudiez cette vie
surnaturelle du Fils de Marie , et vous vcl rez qu'elle est le
plus grand des miracles, et que, comme telle , elle les ex-
plique tous.
TRADITIONS DE II A W AH
SlfB LA MORT D0 CAPPr AJtKE C0l>n .
On ne connaît en général les détails de la iiiOI'lda capi-
taine Cook que par la relation du lieutenant Kif^g-qui l'ac-
compagna dans le voyage où il périt. M. Ellis , qui a fait un
séjour prolongé dans les îles Sandwich elen p.irtic\lherdan5
l'île de Hawaii, ou Owhyhee, où eut lieu ce terrible événe-
ment, s'est appliqué à recueillir tous les soiivenifs qOe les
habitansen ont conservés. Il s'est entretenu avec plusieurs
vieillards, qui en furent témoins, et il a trouvé que leurs
récits concordaient entre eus sur tous les faits essentiels. On
sait que Cook avait déjà quitté l'île, mais qu'il fut obligé de
relàcîier une seconde fois dans la baie de RcâTakckua pour
réparer on accident survenu à l'un de ses iiffvii'es, et que
cïest alors qu'éclata la mésintelligence qui eut de si cruelle»
LE SE7»3.EUR.
i5«
suites. Voici comment les iiKlifjèues iv.couteiil la querelle :
« L'i't langer n'était pas «lins son tort , carnosgcnsavaient
volé sa cliaU)up(> ; il voulut s'uniparcr <ie notre roi, l'ame-
ner à boni de sou vaisseau et l'y retenir jusqu'à ce<[u'oii la
lui eût retulue. Ttinndpu, notre roi , s'avançait avec A'rt-
peiia Kiikc (0 vers le livago; nos gens, qui savaient ce qui
avait eu lieu, l'entourèrent et voulurent l'empêcher tl(' con-
tinuer sa route. Sa rcmnie le suppliait aussi de ne pas aller
à bord. Pendant qu'd licsitaii, un lioninie arriva encourant
de l'antre côté di- la liaie, etsejeta au niilieudc ia foule, en
criaiit :a II vaguerre! Icsétrang'crs ont commence lagucrrej
» ils ont tii(' d'une chalotqic sur un do nos canots et tué un
» clicl' ! » Cette nouvelle irrita vivement quelf[ucs-uiis des
nôtres et efirava les chefs qui craignirent (\ac ha[>c7ia Kiikc
ne fît mourir le roi. '^os gens s'armèrent de pierres, de bâ-
tons et de lances. Kanona, lu reine, pria son mari de ne pas
aller plus loin ; tous les chefs en firent autant. JjO roi s'assit.
Le capitaine paraissait agité; il pressait le pas pour remon-
ter dans sa chaloupe, quand un des nôtres l'attaqua avec sa
lance. Il se retourna, et blessa avec sou fusil à deux coups
l'homme qui le frappait. Quelques-uns de nos gens le pour-
suivirent alors à coups de pierres , ce qui fut vu des siens,
qui firent feu sur nous. Le capitaine criait à ses compagnons
de cesser le feu ; mais ils ne puicnt l'entendre à cause du
bruit. Il paraissait vouloir se retourner de nouveau vers
nous pour nous parler , hirsqu'il fut frappé au dos d'un coup
de palioa et eu même temps transperce d'un coup de lancej
il tomba dans l'eau, ajoutent les indigènes, et ue parla
plus, »
Cette version s'accorde par.faitement avec celle du lieute-
nant King,qui rapporte que « pendantqueCookétaittour-
» né du côté des iniligènes , ils ne se portèrent à aucune
» violence, mais que lorsqu'il se fut retourné pour donner
» SCS ordres aux chaloupes, ilfut pjrcé dans le dos et tomba,
>• le visage dans l'eau. »
M. Ellis demanda aux naturels d'Hawaii ce qui les avait
portée à voler la chaloupe, puisqu'ils possédaient eux-mê-
mes un si grand nomb'e de canofs. Ils répondirent qu'ils ne
i avaient pas prise pour naviguer d'une île à l'autre , leurs
canots étant phis commodes et plus faciles à diriger, mais'
parce qu'ils s'étaient aperçus que les diverses pièces qui la
composaient étaient clouées les unes aux autres ; c'est à cause
de cela qu'ils volèreut lo bateau ; ils le miient en pièces le
Iciidrmain de l'événement, pour faire des hameçons avec
les clous. Ils attachent un grand prix aux clous, etquoiqu'ils
ne soient pas tombés dans i'ét;'niige erreur des naturels des
îles de la Société qui en enfouirent dans la terre, dans l'espoir
qu'ilsgermeraiciit comme les pommesde terre, ils attailient
encore plus de prix aujourd'hui à un clou dout ils peuvent
faire un liameçon .à leur façon qu'à un hameçon tout fait.
Il paraît au surplus que les insulaires de Hawaii se fai-
saient d'étranges idées du capitaine Cook. P;u'ini les rois
dont ils ont conservé le souvenir figure un certain Rono
ou Orono, qui tua sa femme dans un accès de colère, mais
qui éprouva eusuile un tel désespoir du crime qu'il avait
commis qu'il en perdit la raison. Il parcourait l'île en furieux
et se jetait sur tous ceux qu'il rencontrait. Quelque temps
après, s'étant embarqué dans un canot pour Otahiti, il lut
mis au nombre des dieux par ses compatriotes, qui établi-
rent des luttes annuelics en son honneur. Lors de l'arrivée
de Cook, ils supposèrent que le dieu Rono était revenu;
les prêtres ornèrent le capitaine d'une étoffe sacrée dont ou
ne revêtait que les statues du dieu; ils le conduisirent dans
leurs temples et lui sacrifièrent des animaux pour le rcudro
propice; le peuple se prosterna devant lui dans les villages
qu'il traversa. ÎVIais quand, dans la scène que nous avons
rapportée, ils virent couler son sang et entendirent ses gé-
missemens, ils s'écrièrent: « Non, ce n'est pas Roiiol » Quel-
c^ues-uns s'imaginèrent cependant encore après sa mort,
qu'il »e pourrait bien qu'il fut le dieu supposé, et ils s'at-
tendaient à le voir reparaître au milieu d'eux. V n arracha
la chair de dessus ses os, et on la brûla, comme on a cou-
tume do lo faire pour les chefs après leur mort. Une partie
de SCS os fût plus tard remise au capitaine Clarke; mais les
thcls qui s'eiaicnt empares des autres refusèrent de les reii-
(i) L<rs naturtli pjoiiosiccnl aiîiMÎc naa» Ju cai>itainc Cû<ik.
dro, malgré les ordres du roi; croyant posséder les ossemeijs
d'un d,eu, ils les déposèrent dans le temple dédié à Rono,
à l'autre extrémité de l'île. Ou leur y rendit des honneuis
religieux ; cliaquc année, les prêtres les portaient eu pro-
cessioa dans d'autres temples ou même quelquefois tout
autour de l'île, [lour recueillir les offrandes du peuple
pOLir le culte du dieu Roua. On les conservait dans une
corbeille d'osier, ornée de plumes rouges, dont les naturels
font beaucoup de cas.
31. Eihs a lait d'iinitdes efforts pour découvrir si les os-
semcns du capitaine Cook existent encore et, dansée cas
quel e^t lo lieu oix ils sont cachés aujourd'hui; les naturels
s'accordent tous à dire qu'ils étaient autrefois sous la gardi;
des prêtres de Rono; mais leurs réponses sur ce qu'ils sont
daveiuis depuis l'abolition de l'idolâtrie dans l'île de Hawaii,
en 1819, sont peu satisfaisantes; ils paraissent éviter ce sujet
de couversation. Il est probable cependant qu'ils furent à
cette époque, où le culte de Rono cessa, de môme que celui
de tous les autres dieux, confiés à la garde de quelque chef
ou déposés par les prêtres dans quelque caverne dont ils
ne confièrent le secret à personne. liCs naturels rendirent
aussi un culte à divers objets que les gens de l'équipage
avaient laissés dans l'île; on remarque dans le nombre un
traîneau, qui fut adoré sous le nom d'Opailauarii
Ou est généralement d'accord sur le lieu où le capitaine
fut tiTo. JNl. Ellis y alla plusieurs fois , et quoiqu'il eût à cha-
que excursion qu'il y fit des guides différons, ils lui indi-
quèrent tous la même place. Plusieurs cocotiers croissent
près du rivage; on lui en fil remarquer deiLX qui portaient
encore les traces des balles qui lesavaient traversés, lorsque
les Anglais firent feu des chaloupes. En i8a5, lord Byron a
élevé un monument en lave du volcan d'Hawaii à l.ï mé-
moire du célèbre marin qui , un demi-siècle avant, l'avait
précédé dans ces mers.
Qui n'apprendrait avec intérêt que les îles Sandwich,
dont la découverte est due au plus illustre des navigateurs
modernes, présentent aujourd'hui un tout autre aspect qu'à
l'époque où Cook reconnut leur exist<*nGe? Depuis fTy où
jl y périt, jusqu'en i8'2o où les chrétiens d'Amérique y eu-
voyèrent des missionnaires, elles n'ont été que rarement
visitées; mais alors commença pour ces îles une ère nouvelle.
Par une de ces coïncidences qu'on no peut attribuer qu'à la
Providence divine , l'idolâtrie y fut abolie par le roi Rilio.
riho daus le temps même où les missionnaires étaient en
route pour y porter l'Evangile, do sorte qu'en y arrivant
ils reconnurent que Dieu leur avait frayé les voies et avait
renversé un obstacle immense, contre lequel leurs travaux
auraient peut-être pendant long-temps été infructueux.
Quoique Rihoriho fût encouragé dans la réforme qu'il ac-
complit par ce qu'il avait appris du renversement des idoles
d'Otaliiti, il n'était cependant guidé dans sa conduite que
par des motifs personnels. Il voulait diminuer l'influence
des prêtres , être dispensé des frais énormes qu'exigeait le
culte des idoles, et sut tout améliorer le sort de ses femmes,
qui , comme toutes les personnes de leur sexe , étaient, d'a-
près les idées rehgienses des îles Sandwich, dans un état d'in-
fériorité très marqué, tellement qu'il leur était défendu
de prendre leurs repas avec les hommes, et même de faire
cuire leurs provisions au même feu qu'eux; elles devaient
aussi se contenter d'une nourriture beaucoup plus grossière
que leurs maris. En 1819, Rihoriho réunit les principaux
chefs à un grand festin ; il envoya dansla salle où les femmes
étaient rassemblées les mets recherchés qui leur étaient in-
terdits et, à la surprise des convives qui n'étaient pa,s dans
le secret, il alla se mettre à table avec elles , violant ainsi la
loi du tahouel narguantles dieux, auxquels il déclara qu'on
ne rendrait plus de culte dans ses états, et dont il fit brûler
les temples. Hevalteva, grand-prêtre du dieu delà guerre,
abdiqua sa charge ; mais d'autres prêtres de Hawaii se ral-
lièrent autour de KakuaokalanijV un des chefs, qui voulut
combattre en faveur de l'idolâtrie. Il fut défait et tué dans
une grande bataille, et Rihoriho put réaliser tous ses plans.
C'est dans ces circonstances extraordinaires que les pre-
mieis missionnaires américains arrivèrent à Hawaii. Quelle
ne fut pas leur surprise en apprenant ce que Dieu avait
opéré dans cette île pondant leur traversée .'^ Ils s'appcrçu-
reut cependant bientôt que le changement n'était pas eu
160
LE SEMEUR,
réalité aussiRiand qu'il pouvaitlepaïaitieaupremiLM- abord.
La plupart des naturels n'avaient p:« renonce a leur culte
par une conviction raisonnée et sincère de la folie et de 1 a-
bominalion de l'idolâtrie; ils avaient seulement code a 1 au-
torité du roi et à .elle fureur de destruction qui s emp?rc
s. aiséuvntde la populace ; un grand nombre avaient sous-
trait leurs idoles aux recherclies, et les adoraient en secret.
Le roi lui-même ne parut pas voir avec plaisir 1 arrivée des
missionnaires; .1 ne leur accorda pas sans difficulté I auto-
risation de s'établir dans ses Etals. Cepend.int, ap es qu .1
eut eu le temps de s'assurer des intent.ons de ces hommes
excellens il consentit à écouter leurs instructions. Ses sujets
.mitèrent son exemple, et aujoiud'hui , quoique douze ans
,^ se soient pas encore écoule., depuis le moment ou débar-
quèrent dan^cesiles les premiers députes du cUr.stianistne,
iTms luibitans ont abandonné le culte des idoles , non pUu
mr crainte du prince qui les gouverne mais parce que leur
c«ur a accueilli les vérités de l'Evangile; des Eglises chn-
^^nnes s'élèvent dans tous les lieux dont la population est
l»,..hle • des écoles oui été ouvertes et sont suivies par
Xsie 5o o^^^ enfans ou adultes; leur langue a passé , par
W soins des missionnaires, du rang obscur de langue seu-
;:ment parlée , a,, rang supérieur de langue écrite; près
de a moitié du Nouveau- reslament a ete imprimée dans
Tctte lanruc àpcinc formée; la vie sociale fondée sur les
bonn'-s mœius a remplacé les l..abitude., de la vie sauvage,
rt ce peuple prend vraiment rangpiirnii les nations. Il a un
ITS^nJa régulier , dont le roi Ta.:ena>ncka est au
jourd'hni le chef, des lois et des institutions , propres a as-
surer sou bonheur. .
Les naturels ne peuvent encore anjourdhui songer sans
tristesse au malheureux sort du capitaine Look. M. Ellis
avant un iour montré à plusieurs chefs qui étaient venus le
voir lesVravures qui accompagnent 1 édition in-lolio des
vovapes de Cook, ils parurent extrêmement émus loisqu il
leur fit voir celle qui rcprésonle sa mort. Karaimoku , l'un
d'eux s'essuya plusieurs fois les veux , qui se lemplissaicut
touiou'rs de nouveau de larmes. Quand ils surent que des
missionnaires s'étaient fixes dans les îles de la Socété long-
tcmiM avant qu'il n'eu fut venu dans les îles buudwich , ils
demandèrent si c'était parce qu'ils avaient tué le capitaine
Cookqu'onnelesavaitp^ visites plus lot.
Une station missionuai.c a été fondée dans le village de
la baie de Rearak.-kua oà Cook périt; une église et une école
sont bâties sur le rivage, presque à l'endroit même ou il
succomba sons les coups de ses assassins. iV«i ic, cliel de ce
Villapp. et Kapiolani son épouse , sout tous deux convertis
au christianisme. Kapiolani ca l'une des femmes les plus
distinguées de CCS îles; on peut dire qu clic es !e premier
écrivain dont elles puissent se glorifier; car elle travaille a
une histoire de sa vie et de sou temps qui est deja lort avan-
cée • sa maison est bâtie à l'européenne, et 1 ou a peine a se
persuader que les maîtres qui l'habitent n étaient, il y a
quelques années , que de misérables sauvages.
Un vovafeur américain , M. Stewart,qui vient de pu-
blier le recil de son vovagc d.ans la mer du Sud , a vu, dans
ce villape , Kanonn, veuve du roi Taraiopu, qui régnait à
Hawaii ,' lorsque Cook fut tué, et dont le roi actuel est l'ar-
rière petit-fils. C'est une femme de haute stature ; son air
est v.Miérable; ses traits expriment la bonté; ses cheveux
sont d'une blani:heur éclatante; elle paraît être âgée d'en-
viron quatre-vingts ans. quoiqu'on assure qu'elle n'a pas
cet âge. Kaiiona, qui fut témoin du malheureux sort de
l'illus'tre marin qui a découvert ces îles , a vécu assez long-
temps pour eu tendre prêcher la bonne nouvelle du salut dans
sa patrie; bien plus, elle a accueilli les promesses de l'E-
vangile dans sa propre âme, et .ayant éprouvé cette conver-
sion du cœur f(ue produit le Saint-Esprit, elle est devenue
membre de l'Église chrétienne. Malgré sou grand âge, elle
a voulu apprendre h lire, et elle ne laisse pas passer nn seul
jour sans lire quelqu'une des parties de la Kihie liannitcs
daus sa langue natale par les missionnaires.
Ouel contraste entre la première scène que nous avons
retracée et les faits que nous venons de rapporter I El ce-
pendant, ces faits eux-mêtues ne donnent qvi'unc idée très-
impaifiiledfla révolution opéréedans la condition morale,
i.nlelloctuclle et sociale des habitansdes îles Sandwich. l/E-
vangile a tout changé, en même temps qu'il changeait l'ii»
térieur des cœure.
MELANGES.
Effoiits e.n FAVEun DE l'abolition de l'esclavage. —
M. Clarkson , l'un des hommes qui ont fait les efforts les
plus généreux et les plus soutenus pour Tabolitiou de la
traite et de l'esclavage , vient de visiter les principales villes
de la côte méridionale de l'Angleterre, dans le but d'y plai-
der la cause des mal heureux nègres des colonies de la Grande-
Bretagne et d'y exciter la sympalhie en leur faveur. On sait
que depuis plusieurs années les chrétiens de ce pays pro-
voquent par des pétitions nombreuses et énergiques une
mesure législative qui déclare l'homme libre dans les colo-
nies coiimie il l'est dans la mère patrie; ils ne peuvent ce-
pendant espérer d'obtenir ce résultat que si l'opinion publi-
que les seconde. Dans le but d'éclairer cette opinion si
puissante de nos jours, M. Clarkioij a tenu des réunions
publiques dans les lieux qu'il a parcourus, et y a exposé
avec beaucoup de vérité et d'éloquence les maux que souf-
frent les esclaves et les terribles conséquences morales que
l'esclavage a, non seulement pour ceux qui y sont soumis,
mais aussi pour les propriétaires des nègres.
Cause singulière de réduction d'une i>rime d'assu-
rance. — Les journaux ont quelquefois parlé des Sociétés
(le Tempérance formées aux Étals-Unis , dont les membres
prennent l'engagement de renoncer à l'usage des liqueurs
fortes. Leur succès a été prodigieux; nous en ferons in-
cessamment connaître les principaux résultats. Nous ne
citerons aujourd'hui qu'un seul fait qui s'y rapporte, et
que nous empruntons à nos journaux d'Am''rique qui
viennent de nous parvenir. U Alhany Argus rapporte que
la Marlha , Aiilhuhnn , c.ipitaine Young, est partie pour la
pèche de la baleine dans l'Océan Pacifique. Ce baleinier,
approvisionné pour un voyage de dix-huit mois , n'a ,'i bord
qu'une très petite quantité de liqueurs, dont on ne se servira
que comme remède, s'il en est besoin; la provision ordi-
naire qu'on emporte pour les voyages eiitie|iris dans le
même but est de quinze à vingt bin iqiies. Les Compagnies
d'Assurance de New-York et d'Albany ont réduit la prime
d'assurance de 5 pour loo , parce que le navire ne sera pas
exposé aux risques qui résultent souvent de l'état d'ivresse
des équipages. Outre l'économie pécuniaire, quels avantages
ne résulleiont pas de cette réforme pour la moralité des
matelots , qui y ont tous adhéré I
Irrégularité du service de la poste pour les journaux.
— Nous recevons de fréquentes réclamations de nos abon-
nés , qui se plaignent de n'avoir pas reçu tel ou tel numéro
du Semeur; nous n'en soin jics pas surpris , car nous lisons
souvent dans les autres feuilles deParis et des départemens,
des plaintes semblables sur l'irrégularité qui régne dans le
service de la posle pour les journaux. Il importe de la faire
cesser , et nous y coiiti ibucions volontiers pour notra part,
en nous concertant à cet égard avec nos confrères; mais
pour cela il faut que nous puissions f lire valoir les réclama-
tions en forme de ceux qui souffrent de ces négligences.
Nous invitons ceux de nos souscrqîteurs qui sont dans ce
casa nous les adresser yz-rt/ico aussitôt qu'un uuméro de
notre journal ne leur sera pas parvenu. Plus de mdle jour-
naux s'impriment aux Etats-Unis , dont la population n'est
pas de quaior?.c m liions , et on les transporte avec une
grande régularité, pour moins de deux sous, sur tous les
points de cette immense contrée, à une distance souvent
aussi grande que l'est celle de Naples à Saint-Pétersbourg,
et cela à travers nn pavs où beaucoup de routes sont nou-
vellement construites et oii les frais sont nécessairement
très-i oiisidéiables. Nous ne vovoiis pas pourquoi on n'en
ferait pas autant en France où l'on lit moins de journaux
qu'en Âinéiiquc, ipioique la population soit plus forte,
et où l'on a, ce semble, beaucoup de difficultés de moins et
de lacililés de plus. Remarquons en outre (pie les journaux
américains ne sont pas assujettis à un droit de timbre.
Le Gérant, DEIIAULT.
tmpnip.iTit de .Sri.Licon , riio des JeùiiiMtrs , n. i^.
TOME 1". — 1^' 21.
25 JAIVVIER 1832.
SEMEUR
JOUllNAL RELIGIEUX.
Politique, PliîlosoplHC{iie et 't.îttëraire,
PARAISSANT TOLS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Mailh. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue MarleUn" ii,et chez tous les Libraires et Directeurs de posle. — Prix:i5 fr. pour l'anné*.
8 il. pour (î mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'élran^'er, on ajoutera a fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour Iroit moLs. —
Lts lettre!) , paquets et t.,, ois d'argent , doivent être alfr.inchis.
REVUE POLITIQUE.
An Appeal to tue Patbiot and Christian on the importance
or the gospel to tue well deing and pebpetttity of oub
l-REE INSTITUTIONS.
Appel aux amis de l/i patrie et du christianisme sur l'im-
portance de f E\.'aiigilc pour la prospérité et la perpétuité
de nos institutions libres; par le docteur Brownlee.
New-York, i 83i.
Pendant que le Semeur publiait un appel aux hommes
droits et éclairés des dirféreiis partis politiques , le docteur
brownlee faisait paraître aux Etats-Unis un ouvrage sur le
mcine sujet. Sa brochure vient de nous parvenir , et nous
ci'ovons devoir en présenter une courte analyse à nos lec-
teurs. Les roHex.lons et les faits contenus dans cet écrit mé-
ritent une attention d'autant plus sérieuse que l'auteur les
a tracés au milieu d'un peuple qui jouit, depuis un demi-
siècle. Je la double influence du christianisme et de la li-
berté. Nous résumerons lette brochure, en laissant parler,
autant que possible^ l'autour lui-même.
Trois maximes fondamentales sout développées par le
docteur Brownlee :
Point de libertés réelles sans vertus civiques et morales ;
Point de vertus civiques et morales sans la piété chré-
tienne j
l'oint de piété chrétienne sans la [)i'édication de l'Evan-
gile , sans l'observation du dimanche , et sans l'emploi des
autres moyens d'eX'angélisation indiqués dans la Parole de
Uieu.
I. Qu'il puisse exister un gouvernement et des formes
sociales en dehors du Christianisme , c'est ce que nous ne
contestons pas; mais la question est de sa\oir si ce gouver-
nement ne serait pas beaucoup plus solidement établi et ces
formes plus libérales chez un peuple de . hrétiens.
On nous accordera d'abord que des principes de moralité
sont absolument nccessaiirs dans un pays libre , soit pour
les gouvcrnans, soit pour les gouvernés.
Qna pourrai t-on attendre des hommes chargés de fonc-
tions législatives, s'ils n'avaient point de vertu? Ils feraient
des lois, non dans l'intérêt général, mais dans l'intérêt par-
ticulier de leur ambition et de leur coterie. Dépouillez nos
législateurs de tout principe moral , de tout sentiment <ie
conscience, de toute crainte de Dieu , et vous y trouverez
une nouvelle Convention.
Que faudrait-il également attendre des hotnmes revètas
du pouvoir judiciaire ou exécutif, s'ils n'avaient point de
moralité ? An lieu d'être les premiers défenseurs de l'ordre
social, ils en seraient les premiers ennemis; an lieu d'ôtre
les pères du peuple, ils eu deviendraient les corrupteurs et
les tyrans. Olez la vertu de l'enceinte dos tribunaux, et vous
aurez des Laubardemont . des Jcifrie , des Fouquier-Tain-
ville.
Cette observation s'applique avec une égale force aux
membres du jury. Le juré prononce sur l'honneur et sur
les plus grands intérêts des citoyens. Supposez qu'il soit im-
moral, accessible à la corruption ou à la peur; supposez
qu'il n'ait pas un profond sentiment de la présence et de la
justice de Dieu , il ne pourra remplir aucun de ses devoirs.
Et les défenseurs du pays , ceux qji portent les armes
pour la protection de tous, seroiU-ils autre chose que des
iastrumeiis passifs du despotisme, ou des prétoriens insolecs,
s'ils n'ont pas de solides règles de conduite et des principes
de vertu ?
Un antre objet plus grave encore, la presse, nous montre
l'indispensable nécessité de ces mêmes principes. La presse
a un pouvoir immense, soit pour le bien, soit pour le mal;
clic peut devenir le plus ferme boulevart de la liberté ou le
plus dangereux auxiliaire d.; la licence. Elle peut servir d.î
faïuil pour éclairer la marche et les progrès des nations, ou
de torche pour incendier tout l'édifice des institutions po-
litiques. C'est l'œil de la société et, selon qu'il veille pour
des principes bons ou mauvais, il peut devenir le bienfaiteur
ou le corrupteur de l'espèce humaine. Combien D'im-
porte-t-il donc pas que les rédacteurs des journaux soient
pénétrés de sentimeus vertueux , patriotiques et rraiment
religieux?
Le peuple enfin i/a-t-il pas besoin d'avoir une moralité
I solide et profonde pour maintenir ses droits et ses hb^lfét?
i62
LE SF.MEtR.
Possédant le pouvoir électif, s'il est ignorant et immoral , il
se laissera sécluin- par l'intrigue et acheter par la fortune.
La liberté se transformera eu licence , la majesté des cours
do justice sera outragée , la sainteté du serment sera foulée
aux pieds, les lois seront violées et avilies, l'esprit i'égoïsme
et d'insubordination réussira par degrés à tout env;diir. La
force des baïonnettes sera opposée à la force du pt-nplo ; et
de ces luttes sans cesse renaissantes, de celte anarchie, sur
gii-a enfin un despote qui placera son sceptre de fer sur les
débris sauglans de la libeité.
Pour éclnpper à ces déplorables résultats , il faut qu'il y
ait, dans les cœui's de ceux qui gouvernent et de ceux qui
obéissest, des principes supérieurs, des maximes fixes de
morale, des règles immuables de conduite. Mais comment
les répandre dans les masses d'un peuple ? Comment leur
ouvrir un libi'e accès chez les millions d'hommes qui com-
posent une nation? Nous répondons: par la piété chré-
tienne.
I[. Tous les autres moveus par lesquels on a voulu pro-
«luiic une vaste régénération morale ont été rccoinuis im-
puissans ou insuffisans. I^es leçons et les livres des plnloso-
pli«s^ utiles sans doute dans une sphère stdiordonnée , sont
inc^ables de poser un nouveau pruicipe de vie dans le
cfjEur déprave de riionimc. Les meilleurs argumens demeu-
rent presque toujours stériles dans la pratique, et la raison
échoue contre l'aveugle tyrannie des passions. Ij'cxpérienic
l'a prouvé : les cfi'orls humains ne peuvent pas planter dans
l'homme ce germe spirituel qui se manifeste par dos fruits
de sainteté. Dieu seul peut révedler ceux qui sont moi ts
Jaus leurs péchés.
Quelle a été l'influeuce de Socratc et u* Platon , de Cicé-
ron et de Sénèque sur les populations de la Grèce et de
Rome ? Quels sont les bienfaits produits par l'éloquence des
moralistes modernes et par les savantes leçons des philan-
thropes économistes? Quel est enfin le caractère moral d'une
grande partie de la jeunesse studieuse , après qu'elle a été
imbue de toute la science et de toute la phdosophie des éco-
les? Les systèmes de moralité humaine , on le doit recoii-
jiaître, n'ont jamais crcéla viespiiituelle,et depuis les temps
de Socrate jusqu'à nos jours, ils n'ont produit aucune véri-
table régénération.
Ce que la morale philosophi([ue ne peut nous donner, le
demanderons-nous à laloi civile? la loi ne moralise Y>n5; elle
a des menaces et des peines ; elle punit le crime et le pré-
vient quelquefois, mais elle est incapable de changer le creur
humain.
Il v a d'ailleurs beaucoup de fautes et de vices que la loi
ne saurait punir. Ainsi l'avarice, la prodigalité, la licence
des mœurs, la vénalité dans les élections sont en dehors de
la pénalité légale. Ces \ ices, par une inviolable loi de notre
nature, en entraînent d'antres plus grands , plus fuiio^^tes
pour la chosepubli([iic. El l'Elat se trouve h;ei/lùt ronduil
sur le bord de l'.diime , sans avoir aucun moy;;n d'éviter la
catastrophe, qui le menace.
Ajoutons que la loi civile est impuissante pour inqiiier
l'amour et la pratique de la vertu. Ou ne fia jamais sortir
d'un Code la reconnaissance, la charité, la fidélité dans les
relations conjugales, le pardon des injures, le rcspei t des
m.iximes de la conscience.
Hors decesdeux movens que reste-t-il? Anrat-on recours
à la terreur? Mais tout ce qui est violent ne dure pas; cl
qu^pculfaue la terreur pour rendre un peuple moral?
l-roiive-t- on plus de moralité, plus d'obéissance et de vertu
dans les états despotiques? Dégrader l'homme et avilir son
caractèrft , c'est un pauvre moyen de l'améliorer. I^a force
physique oppose une barrière momentanée aux p.:ssions ,
mais elle u'arrachc pas la racine qui les f.iit naître, et leur
énergie, long-temps comprimée, n'eu devient que plus fu-
rieuse, le jour où cette barrière est brisée.
Il faut donc, pour régénérer l'espèce humaine, un moyen
plus puissant, plus direct, plus intime que tous ceux qui
précèdent. Ce uïoyen , c'est I'Ëvamgile de Jeîus-Christ. Il
éveille ''ans la conscience le sentiment de la présence de
Dieu ; il donne , par rintcrvcution supérieure qui l'accom-
pagne, de nouvelles pensées , île nouveaux désirs, un cœur
nouveau , une; ànie , une vie nouvelle à celui qui le reçoit. Il
change l'homme faux en homme sincère , l'avare en homme
bieiifiisant, le vagabond en citoyen laborieux, l'intempérant
en homme sobre , le violateur des lois en homme paisible et
ami de l'ordre. E' s'il arrive que cette salutaire et fainte in-
fluence pénètre dans les masses, elle transforme Icsélémens
de licence , de discorde et de guerre civile eu movens de pa-
triotisme, d'amour, de dévouement et de bien-être public.
L'Evangile chasse les ténèbres qui couvrent l'âme. Il in-
spire un esprit de liberl'' pour toutes choses; il app-lle cha-
que homme à réfléchir sur ses droits ; il lui communique un
sentiment profond de sa dignité personnelle, comme être
destiné à l'immortalité; il l'affranchit moralement et socia-
lement; il lui enseigne à vivre dans la tem])érance, dans la
justice et dans la piété; il lui ordonne enfin de craindre Dieu,
d'honorer les magistrats , d'aini'i" tous les hommes.
L'Évangile n'est pas simplement un système rationnel ,
ni un assemblage d'inductions, de syllogismes et de consé-
quence;. Il ne se borne pas à dire ce qui est juste, h mou-
li ur ce qui est bien; il le fait pratiquer h l'aide de l'Esprit-
.*<aiiit dont il est rinstrumeiU. C'est de cet Esprit que vien-
nent toutes les grâces qui régénèrent l'âme , toutes les inspi-
rations généreuses, tous les sentimens d'amour, toute la mo-
ralité du chrétien. Par lui, on devient capable d'être en bé-
nédiction à sa famille, à son pays, au genre humain tout
entier.
Qu'on étende maintenant la série des régénérations indi-
viduelles jusqu'à en faire une régénération nationale, ilpa-
raîtra évident que l'Evangile doit dissiper Tignorance, af-
faiblir le vice, prévenir les crimes, inspirer l'obéissance aux
lois , augmenter la force de la justice , produire de bons ci-
toyens. L'antagonisme devient harmonie , la haine am(j_ar,
l'égoïsmc dévouement, et l'esprit de révolte esprit de paix
et de soumission. Aussi loin que rp^vangile propage son in-
fluence, il unit la grande fimille humaine par des liens que
le temps ni l'éternité même ne briseront point. L'esprit de
l'Évangile est l'amour , et l'amour ne périra jamais.
Tels soni les bienfaits de la piété chrétienne, bienfaits que
la Parole de Dieu a promis, que l'histoire a signalés, que
l'expérience de chaque jour confirme. Nous demandons
maintenant ce qu'on doit faire pour éveiller et répandre
cette piété.
HI. Ce qui importe avant tout, c'est de donner une édu-
cation chrétienne aux enfans. Si les chefs de famille , pénc-
trés des saintes obligations qu'ils ont à remplir, s'appliquaii nt
de bonne heure à présenter les vérités évangéliques à l'es-
prit et au cœur de leurs enfans, s'ils employaient à cette
lâche iniportaule beaucoup de zèle, de persévérance et de
prières , ils donucrai(;ut à leur jeune famille, avec les secours
de Dieu , des habitudes de piété , des croyances relig euses;
et ces bonnes impressions venant à sai tir des cercles domes-
tiques pour se manifester dans le pays , on aurait une race
(riioinnies CLlairés, probes, vertueux , gloire et ornement
de leur patrie dans les jours de prospérité , sa force et son
appui dans les jours d'infortune!
Il n'importe pas moins, pour propager la foi chrétienne,
d'avoir de bons instituteurs. C'est à eux que notre jeunesse,
que notre avenir est confié; ce sont eux qui préparent nos
législateurs , nos hommes d'état, nos juges, nos magistrats
u)s concitoyens. L'instruction nationale ne saurait ôtrn ap-
LE SEMEUR.
J63
prdciée ;i une trop hauto valcui'. Que les hommes qui sont
cliargésd'iiibtiiiire nos enfans dans les écoles Ofdinaiies et
dans les écoles du diiuandic couvrent donc le sol du jiays et
(ju'il fassent leur devoir. Les richesses, ni la biavonrc mili-
taire , ni riiidiistrie, ni les coïKjuétes ne peuvent donner a
DOS libertés un aussi ferme appui que les instituteurs de la
jeunesse.
l>'iniportauce de la prédication de l'Evanf^ilc doit être
é};ale;nent sentie dans le sujet qui nous occupe. Un pastcui'
fidèle est l'ambassadeur de Christ auprès des sociétés luunai-
ues j il annonce au\ hommes la volonté de son Maître; il
éveille en eux des scnlimens de piété ; il les encourap;eà la
])ratique dts bombes œuvres. Il ne se sert point d'armes tci'-
rcslres; il n'environne point son minislèrc d'un appareil
fastueux ; il ne \cut aucune part dans les affaires purement
politiques. Ilenseif;nc avec humilité et en même temps avec
sévérité les révélations de Dieu ; il élève la voix devant les
jp-ands et les petits, les maîtres et les serviteurs^ et il leur
appoi'te un message de délivrance et de paix , de j^râceet
de sanctification. Sans la prédication de l'Evanjjile , sans un
ministère de la Paiolc consciencieux , ferme et fidèle , la
piété chrétienne est privée du moven le plus efficace d'éten-
dre sa bienfaisante influence.
N'oublions pas que tout ce qui précède doit être secondé
par l'observation du jour du Seigneur. Ce jour est un puis-
sant levier entre les mains du disciple do Christ, père de
famille, instituteur ou pasteui . Il vient au secours de tous
les autres moyens d'évangélisation, qui seraient incomplets
et souvent stérdes sans lui.
S'il n'y avaitpas un jour fixe, un Dimanche régulièrement
établi , comment réunir le peuple pour l'instruction publi-
que? Comment lui donner les conseils , les a^ertissemens
dont il a besoin? On peut dire qu'il n'y a aucune loi humaine
quelconque dont les effets soient comparables à celle loi si
simple : «Souviens-toi du jour du repos pour le sanctifier.»
Le dimanche établit des rapports fraternels entre toutes
les classes d'individus; il les unit, eu qualité d'êtres lespon-
sables et immortels , dans un grand intérêt commun ; il les
assemble et les place dans une paifaiîe égalité en présence
du Tout-Puissant. Là, le riche et le pauvre s'entre-rencon-
trent, joig-nent leurs prières , implorent les mêmes grâces ,
se réjouissent des mêmes espérances. Là, l'indigent apprend
à mieux connaître sa dignité, le riche sa petitesse, le savant
son ignoiance , le maître ses devoirs, le serviteur ses droits.
Ce n'est pas tout : l'institution du dimanche est le seul
moyen que l'on ail pu trouver de communiquer des lumiè-
res et de l'instruction à de grandes masses d'individus. Les
amis de l'humanité doivent y réfléchir sérieusement.
Enfin, une expérience constante prouve que partout où
le jour du Seigneur est fidèlement observé, il établit de la
décence dans les manières, de la régularité dans les habitu-
des ; il répand l'amour de la paix et du bon ordre, augmente
la somme des véritables jouissances de toutes les classes de
citoyens, et donne à tous et à toutes choses un air de fête et
de sérénité.
Si l'espace nous permettait d'invoquer le temoignape des
faits historiques, nos réflexions eu recevraient une nouvelle
évidence.
Parcourez les registres des prisons de Londres, écoutez
les récits naïfs des criminels condamnés par nos cours de jus-
tice , vous verrez que le premier pas qui entraîna ces mal-
heureux dans la ciirrière du crime, ce fut l'oubli des m-
sUuctions chrétiennes qu'ds avaient reçues de leurs parens, le
mépris de la maison de Dieu , la profanation du dimanche.
Quels sont les états de l'Union où il se commet le moins
de crimes? Quels sont les districts où l'on rencontre le plus
de citoyens éclairés et vertueux? Toujours et partout ce sont
les états et les districts où la prédication , l'observalioii du
jour du Seigneur et les autres modes d'évatigélisation sont
le plus fidèlement accomplis. Dans quelles parties de l'Union
se comm('t-il le plus grand nombre de crimes et de dé ■
lils?Toiijours là où ilya peude piété, peu de pasteurs, peu
d'écoles chrétiennes, peude respect pour le dimanche. On
pourrait appliquer ces remarques , non seulement à chaque
contrée, mais à chaque village, à chacjue rue, à chaque fa-
mille , à chaque individu. Bannissez de cette heureuse ré-
publi(pic l'Evangile, le ministère sacré, le dimanche; rem-
placez tout cela par l'irrt ligiou ou par les superstitions mo-
nacales ;ct cette contrée perdra bientôt ses libertés, son bon-
heur ; et elle tombera au niveau de l'Espagne ou de l'Amé-
rique du Sud!
Au temps de la guerre d'indépendance , la nation améri-
caine comptait une nombreuse classe d'hommes qui étaient
animés de sentimeus larges et généreux , qui pratiquaient
les prmcipes de morale, parce qu'ds avaient reçu une édu-
cation chrétienne et adopté les dogmes de notre sainte reli-
gion. Leur patriotisme , leur amour de la liberté , leur dé-
vouement furent en exacte proportion avec leur foi reli-
gieuse. 3Iais si celte classe d'hommes avait été aussi igno-
rante, aussi superstitieuse que les populations du Mexique
et des autres états du Sud , ils auraient souillé leur glo-
lieuse émancipation par des révoltes et des massacres, et
ils seraient bientôt retombés sous leur ancien joug ou sous
le sabre d'un despote.
La Grande-Bretagne peut citer des époques oit son
peuple a montré le plus grand zèle pour la défense de ses
libellés contrôles empiétemens de la tyrannie. Ces combats
politiques obtinrent toujours un succès proportionné à
l'impulsion religieuse, à la piété qui régnait dans le pays.
Sous la restauration des Stuarts, ce furent les Chrétiens les
plus zélés qui soutinrent avec le plus d'énergie la lutte sou-
levée entre les partisans de la liberté et les fanatiques apolo-
gistes du droit divin et de la monarchie absolue. Charles II
et sa cour ne parvinrent jamais à corrompre ni à effrayer
ces intrépides défenseuis des droits de la nation.
A ces faits historiques , nous pourrions opposer le con-
traste des peuples qui sont demeurés ou retombés sous la
tyrannie, parce qu'ils ne connaissaient point l'Evangde.
Nous pourrions aussi rappeler ces hideuses et sanglantes
saturnales qui ont signalé le règne de l'athéisme. Mais ce
que nous avons dit doit suffire pour montrer aux esprits les
plus prévenus, la salutaire influence du Christianisxiie sur
le bien-être des nations et sur le maintien de leurs liberté
politiques.
Il suit de là que les amis éclairés de leur patrie doivent
consacrer tous leurs moyens , employer toutes leurs forces
à répandre l'Evangile et à soutenir les institutions reli-
gieuses qui en sont l'appui. C'est pour eux le devoir le
plus solennel et le plus sacré; nous espérons qu'ils ne failli-
ront pas à l'accomplir.
LEGISLATIOIV.
I. Des colonies, avant et après la révolution de i83o , et
observations nouvelles sur le régime qui leur convient;
par L. Fabien, mandataire des Français de couleur de
Li Martinique; broch. in-S". Chez Dandely, passage
des Panoramas , n. 43- P''^ = 2 fr.
II. Patronés ou Libres de Savante. Réclamations en
leur faveur, par un homme de couleur; br. in-12. Chez
Dezauche, rue du Faub.-Montmartre , n. n.Prix : 75 c.
Nous avons indiqué, dans un précédent article , les bases
du système colouial, fondé tout entier sur la division de la
16&
LE SEMEUR.
population en trois castes, dont la caste intermédiaire,
celle des hommes de couleur libres , sert à agrandir l'espace
qui séparele blanc du nègre. Les hommes de couleur aspi-
rent à une parfaite égalité avec les blancs; ceux-ci, au
coatra're , ne, veulent renoncer à aucun de leurs anciens
privilèges. Il v a donc lutte entre les deux partis. Nous
avoDS lu la plupart des nombreuses brotliures que tous
di-ux publient en ce moment où la léjjislature va être ap-
pei e k constituer d'une manière définitive le régime des
oo'.>niesj et il nous a paru qu'il ne serait pas sans intérêt
-?■ Trir à nos lecteurs quelques reuseignemens sur l'état
politique et social de celte classe de nos concitoyens , qui
C6i presque aussi considérable ^à la Martinique et à la Gua-
d'-lonpe, que celle desblanft.
Remarquons d'aboid^ue parmi les hommes de couleur
lib '-s, il en est plusieurs 'milliers auxquels on conteste la
liberté à laquelle ils prétendent avoir droit. Le Code Noir
di- i685 n'admet ponit d'intci médiaire entre l'homme
Lhie fet l'esclave. Les articles 67 et Sg de ce Code sont po-
s i f ^ à cet égard. Nous allons ler* transcrire:
Abt. 57. « Déclarons l'affranchissement fait dans nos
I» il s tenir lieu de naissance, et les esclaves affranchis
« n avoir besoin de nos lettres de naluralité -pour jouir de
■> r vantage de nos sujets naturels du royaume, encore
» qu'ils soient nés dans les pays étrangers.
Art. 59. « Octroyons aux affranchis les mêmes droits,
n piivileges et immunités dont jouissent les personnes
» l.b^sj voulons que le mérite d'une liberté acquise pro-
» duiseeneux, tant pour leur personne que pour leurs
» biens , les mêmes effets que le bonheur de la liberté na-
ît tarelle cause à nos autres sujets. »
Ce Code u'autoiise pas les administrateurs coloniaux à
inteivenir dans les affranchissemeiis ; il donne, au con
traire, toute latitude au niiîlrc qui veut affranchir son
esclave. Ce n'est que plus tard que des régicniens coloniaux
et des lettres min -térielh^s oni . onféré aux gouverneurs le
pouvoir d'accorder ou de refuser leur j'Uiesion. Ceux-ci
exploitant souvent ce pouvoir à leur profit et se faisant
payer le consentement dont on avait besoin, il arriva que
les maîtres qui voulaient donner la liberté à leurs' esclaves ^
cherchèrent à se soustraire à la taxe illégale qu'on perce-
v.iit sur leur humanité , et se contentèrent de leur remet-
tre un désistement sous seing-privé ou par acte notarié;
les escl .ves affranchis de cette manièic reçurent le nom
iepalronés. Mais bientôt des réglemens locaux m;reiit à
ce genre d'affranchissement de nombreux obstacles; le
couvernemeut alla jus(|u'a ordonner la saisie de toutes les
persoui.es que l'on pouvait supposer s'appartenir et à
s'attribuer iniquement le droitde les vendre comme épaves ;
on nomme ainsi les bestiaux c,<jai es dont on ne connaît pas
le maître. Il n'y a guèrcs plus de trois ans que le gouverne-
ment colonial vendait encore à son profit les individus dé-
clarés épaves, et il a f.ilhi une dépêche ministérielle du 2
mai i8^8, pour faire cesser cette ignoble et monstrueuse
spéculation.
Mais eu s'opposant à ens actes de violence , le gouverne-
ment de la restauration n'a fait qu'une demi-justice; car il
n'a pas fixé l'état des m llieureux qu'il défendait de rejeter
dans l'es, lavage. Celui qm lui a succédé en i83o a institué la
classe des patrcnés , ou libres de savane, qui. jusque
là, n'avait eu aucua carai 1ère légal. Cette classe comprend :
1° Les iudividus à qui leurs luaitres ont donné la liberté
et qui n'ont pas obtenu du gouvernement la patente ou le
titre de manumission j
2" Ceux qui, étant né» dans la colonie , ont été dans les
colonies étrangères, oî' ils se sont procuré des patentes de
tiberlé, qu'on leur rcfusjit dans leur pays;
3" Ceux qui ont été dans les pays étrangers avec leur>
maîtres, et y ont été affranchis pour leurs bons services •
4' <'eux qui ont obtenu des patentes de liberté du général
Rocli imbeau, et qui n'ont p ts pu faire ratifier leur titre par
le geiK-ral Villarel-Joyeuse;
5° Tous les desceudans des femmes patronées , car le
système colonial veut que, dans cette classe , les enfans sui-
ve ,t la condition de leur mère.
A iisi , il ne suffit pas aujourd'hui qu'un maître aitdonné
la liberté à son esclave , il ne suffit pis non plus que l'esclave
ail piyé sa rançon pour que ses fers soient brisés; il faut
BHOie que le gouvernement confirml^ la liberté , et jus-
qu'ici li ne l'a fait que partiellement ei da.is un nombre
de cas tics limité. M. le Ministre de !.i Mann.; a déclaré à la
(Jli.inibre des Députés que plus deSnoo patronés réclament
leur patente de liberté; la p upart d'eiilre eus ne sont pas
dépourvus de moyens d'existence, comme le disent ceux
qui veulent perpétuer l'esclavage ; il en est beaucoup , au
contraire, qui n'attendent que la régularisation de leurs
tities pour se marier et pour élever des él.iblisseraens dans
les colonies; eh bien ! par les difficultés qu'on leur oppose .
et l'arbitraire dont on use envers eux, on les retient dans
un ét.it d'ilotisme pire, à quelques égards, qie l'esclavage
même , puisque l'esclave a la protection de sou maître ,
taudis que le patroné n'a ni celle d'un p;aître , ni celle de;-
lois coloniales. « 11 n'est pas libre , d't M. Fabien , et il n'a
» pas de maître; il n'est pas esclave et il n'est pas citoyea^
» il est soldat et il n'a pas de pairie. » La loi sur l'état des
personnes ne sera complète , elle ne répondia aux justes
réclamations des hommes de couleur que lorsqu'elle recon-
naîtra libres tous les individus qui jouissent de la liberté de
fait, lorsqu'elle dira que la volonté du maître suffit pour
rendre la hberté à son esclave , et que, comme le propose
M. Bissette , dans un mémoh-e qu'il vient d'adresser au Mi-
nistre île la Marine et des Colonies, elle accordera à tout
esclave la faculté de se racheter, eu payant sa propre valeur
à son maître, d'après un tarif basé sur le montant de l'ac-
quisition première , et oii la somme uéceasaire au rachat
décroîtra proportionnellement à chaque année d'esclavage.
La loi sera alors complète, disons-nous , mais seulement si
on la considère comme mesure transitoire, en attendant que
le moment soit venu où un grand acte législatif que nous
réclamons de tous nos vœux , déclarera l'esclavage entière-
ment et à jamais aboli.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que de la classe des patro-
nés ; elle est la plus malheureuse en effet , et elle a par là le
plus de droits à notre sollicitude. Les hommes de couleur,
dont on ne conteste pas l'état de liberté , méritent cependant
aussi, par les vexations qu'ils éprouvent et l'infériorité
dans laquelle on veut les retenir, que nous pladions leur
cause. Malgré les dénégations des colons, il est constant
qu'ds sont encore aujourd 'luii exposés à de cruelles humi-
liations, et que les blancs refusent de leur reconnaître des
droits égaux aux leurs. Rien ne peut donner une idée plu»
exacte de la passion avec laquelle ceux-ci s'entêtent à faire
respecterla supériorité qu'ils s'arrogent ,que l'adresse qu'ils
présentèrent, en 1823, au général Donzelot, alors gouver-
neur de la Martinique, i\ l'occasion delà brochure inti-
tulée : De la situation des hommes de couleur, qui servit
de prétexte aux persécutions exercées contre MM. Bissette,
Fabien et Voluy. Les habitans. disent-ils dans celte lettre,
monument curieux de l'orgueil colonial , o sont prêts À se-
» conder de leurs moyens les mesures que votre Excellence
» sera dans le cas de prendre pour faire rentrer dans le rang
» que les lois et ordonnances leur ont assigné ceux qui
» veulent s'en écarter. Les blancs ne consentiront yaMa/s
» i se voir les égaux des mulâtres... Ils attribuent ce qui
» arrive aux idées négropkiles et à la conduite de plusieurs
LE SEWErR.
165
nrsonnes qui entourent votif Excclleiico, et qui se sont
tiri- V aiiiiiiiuh'ersion de la colonie. Les liabitans de la
[arliiiique sont décidés à inainlenir et à déj'cndrc,h quel
'te prix que ce soit, l'état actuel delà législation, cl à ne
mais laisseï' porter aucune atteinte aux re'glemens colo-
Hiujc. Si le gouverucnieiit avait un jour le piojct d'y
ire quelque changement.... nous sommes fernicnieiit
•soins de n'admettre aucune niodiFication... Pour pi-n
Li'on s'en écarte, l'édifice colonial est attaqué, et les
ibilans ayant pris la ferme résolution de se (ie'/e/frfre,
ils >uccomljent, la colonie sera perdue pourlaFrance. »
'esprit qui règne dans cette pièce se letrouve encore
. entier aux colonies, et l'on comprend , après l'avoir
cette exclamation de M. Bissette : « Nos oppresseurs
it dccidé que le temps , au lieu d'avancer, rétrograderait
niir nous ; que leur système serait fortifié , au lieu d'être
loucil » Aujourd'hui, comme en i823, les colons accu-
les hommes de couleur libres d'une conspiration nio-
et permanente , et ceux-ci reprochent aux colons d'ni-
kbr.ibles et insupportables violences. Aussi ne sommes
5 pas surpris d'apprendre qu'à la Martinique, à la Gua-
lupe et à Marie G, liante, les partis sont en présence les
des autres, et qu'ils peuvent en venir aux mainsacha-
instant. Les brochures que nous avons sous les yeux con-
nent une foulcdefaits qui moutreiujusqu'oii va la liaine
sépare les deux cistes. -Nous n'en citerons qu'un petit
abic.
.isqu'à ces derniers temps , descaationnemens de retour
sut exigés des hommes de couleur libres pour obtenir laj
ur de passer en France et souvent celte faveur u'ctai,
accordée. Cette mesure tyrannique , qui remonte à l'an
1787, subsistait encore à l'époque de la révolution de
5, et le sieur Hvppolite, auquel on l'avait appliquée,
ictuellemeiit en réclamation pour obtenir le icmbour-
ent d'une somme de mille francs qu'on a fuit payer à ce-
}ui l'avait cautionné à la Martinique,
ors du l'arrivée de l'amiral Dupotet à la Martinique, le»
imes de couleur de cette île ont demandé et n'ont cessé
iemander depuis , que les élections des sous-olficiers et
;icrs de la garde nationale fussent faites par les garde*
oiiaiix eux-mêmes, ou autrement, que le gouverneur en
iinât parmi les hummes de couleur. M. Dupotet crut de.
• en référer à M. Vatable , gouverneur et, créole de la
ideloupc, et celui-ci lui répondit que les colons ne con-
tiraient jamais à ce que des hommes de couleur fussent
ciers. L'amiral céda à celte influence et donna des grades
isi grand nombre de blancs que, s'il recevait aujourd'hui
dre d'élire des hommes de couleur, il serait forcé de ré-
idre que la chose est impossible, parce qu'il y a déjà trop
fficiecs.
d. Duqucsne, lieutenant de juge au Port-Royal de la
rtinique, et M. Boitel , secrétaire archiviste du conseil
vé, ayant leçu àdiner, les aget 3i juilleti83i, plusieurs
inmes de couleur recommandables, afin de consacrer par
acte le prineipe de fusion qui devrait être la base du
tème colonial, ces deux modestes réunions mirent toute
:olonie en rumeur. On cita MM. Duqucsne et Boitel de-
at le conseil privé , qui décida qu'ils cesseraient iminé-
ttemenl leurs fonctions. Ils ont dû quitter l'île et sont en
moment en France. Ils se sont empressés de faiie con-
itre au ministre ce qui s'est passé. Mais quel a été le ré ■
laide cette communication ? Au lieu de confirmer M.
iquesne dans ses fonctions , le gouvernement l'a envoyé à
Lhivicrs , et il a supprimé la place de secrélaire-archiviste
:i:pée par M Boilel.
Félix Félicien , faisant son service dans la compagnie de
leurs-pompiers à Saint-Pierre-Martinique, eut une dis-
Mion avec un colon blanc, qui fut se plaindreà M. Champ-
.3 fr. 5
>i c.
valier , pro. uieur du roi. Celui-ci fit arrêter Félicien par
des gend.irmes et le fit conduire à la geôle. Le gouverneur
en est instruit par le procureur du roi, et sur leurs ordres,
sans jugement, le mdheurcux sapeur-pompier fut attaché
comme un i rimmel et fouetté aux quatie-piqiiets(i), comme
on fouette les esclaves. Mais ce n'est pas tout encore; il faut
que les fiais decoiidu'te , de geôle et du bourreau qui a
fouette, soient payés. Alors, mais seulement alors, le pro-
cureur du roi rctoiiuait que Félicien est patronéet qu'il doit
être traité cnmmc un homme libre; il ordonne en consé-
quence au gid,; i,' fjire payer lemallieureux sapeur-pom-
pier, avant de le mettre eulibei-té. Voici le compte acquitté
du geôlier :
Compte de frais de geôle du nommé Félicien, lequel est en-
tré le i3 août , après midi.
Entrée et sortie, ou gîte et geôle, i fr. 70 c.
Prise , d'après la taxe. ... 5 »
Correction ( 29 coups de fouet à
""). I 35
Une journée de nourriture com-
me libie, a 1 fr. .jS c. ... I 25
Cinq joiiinees de nourriture
comme esclave , à 85 c. . . 4 25
Pour acquit,
Signé MoNiEB.
Ainsi Félicien a été fouettécomme esclave et apjvé comme
homme libre.
Nous pourrions multiplier ces citations à l'infini, si nous
voulionsaborderles faits jiarticuliers, tandis que nous n'avons
voulu citer que ceux où les autorités coloniales sont inter-
venues eu quelque manière ; nous nous sommes limités à
ceux-ci, parce qu'il est au pouvoir du gouvernement de faire
cesser ces vexations et qu'il lui appartient de ne rien négli-
ger pour favoriser tout ce qui peut affaiblir les préjugés de
couleur; pi.issel'exemple que nous le conjurons d'exiger des
fonctionnaires publics être imité par les colons! Ce n'est
qu'ainsi que les colonies pourront échapper à de grands
malheurs. Il est peu de faits qui donnent autant que leur
histoire de justes idées de l'étendue de cet orgueil qui a jelé
de si profondes racines dans le cœur de l'homme et qui ne
peut en disparaître que k-i-sque un autre principe s'en em-
pare : ce principe nouveau c'est celui delà charité, qui est
le lien de la perfection (Col. III , i ^) ; ce n'est que par lui
que les distinctions d'esclar'e et de libre, de blanc , de mu-
lâtre et de noir, cesseront entièrement ; il faut se sentir
appelés à être membres de la même famille spirituelle pout'
se soustraire à des préjugés qui trouvent sans cesse de nou-
veaux alimens dans fa nature corrompue de l'homme»
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
Discours chrétie«s , par J.-H. GrandPierbe, Ministre du
Saint-Evangile, i vol. in-8° de vij et ii5 p. Chez RisleP;,.
rue de l'Oratoire, n" 6. Pris : i fr. 5o c.
Parmi les exemples de conduite que nous fournil l'Ecri-
ture-Sainte, il en est peu qui aient été plus mal compris
qne celui de l'apôtre Paul sejaisant , comme il le dit , totit U
(i)Onnescrait pas une idéejusie en Europe d'un quatre-piquets.L'diwaïuç
ou la femme est couché à plal-ytnlre |iar terre ; ses mains et ses pirdtSQii^
attachés à quatre piquets de fer qui tienneni au pave et qui sont places a
une cei laine distance l'un de l'aulrc. Le patienl esl cteodu sans pouToir 5S
remuer, et les coups lui sont appliqués avec toute la force du bfas;cfc4<f'«
Û coup cmpoi le la peau, et le sang coule.
Ifift
LE SKMEUR.
tons. On s'en est aiUonsé pour motiver Lien des itifiJclités,
et la cli:iire clii;'tienne olle-mènie,d'où la véiitc sculi- devrait
descendre, n'a que trop fréquemment iransiffé avec l'er-
reur, sons prétexte de suivre cet exemple. Ce qu'il y a de
plus malheureux dans celte fausse imitation de l'un des plus
beaux, effets de la charité , c'est tpi'elle a presque toujours
pour cause l'absente d'une foi réelle et le besoin de plane
au monde.
Mais s'il est des ministres delà religion assez mallicureux
pour parlersousTuispiraliondccesentimont, et porte n'étu-
dier les dispositions niteilectueiles et morales de leur audi-
toire, qu'en vue de savoir ce qu'il fuit dire ou taire pour
captiver son suffrage, il en est d'autres et, grâce à Dieu, le
nombre s'en accroit chaque jour, qui, dominés nniqu ment
4iar le besoin de glorifier ce Dieu auquel ils ont ceu et de lui
l'afiier î'ainoLa der hommes, savent avrc tout le discerne
lîient de la charité qui les anime, mettre à profit les dispo-
sitions dont lions p'ibons tout-à-l'heure, aussi b:eii que les
événemenscouteiuporains, pour frayer une voie plus Kicile
aux vérités immuables de l'Evangile éternel. Et ce qu'il y
a de remarquable, c'est que la prédication des premiers ,
de quelque talent qu'elle soit empreinte, litiit pir lasser le
public , tandis que celle des seconds , quelque opposition
qu'elle rencontre dans les préjugés et dans les goiïts du
monde, éveille et captive cependant de plus eu plus sou
attention et son iiilérèl (i).
Tel est, en effet, le caractère des discours véritable-
m2nt chrétiens que vient de publier M. GraudPierre. Ecrits
pour un auditoire généralement composé de personnes qui
apparlicnnent aux classes éclaiées de la société (a), ils ren-
dissent à l'élévation de vues et de style que réclamait cet
auditoire, toute la simplicité et toute la fidélité qu'exige, à
son tour , et plus impérieusement encore , la sérieuse
vocation d'évangéliste. Netteté des idées , lucidité, logique ,
connaissance parfaite des objections que notre siècle tait
contre la révélation chrétienne, juste appréciation des pro-
grès sociaux, des événemens coutemparains , de la v.ileur
réelle de la liberté, de l'industrie, de la science et de tous les
bienfjits de la civilisation moderne , tels sont les mérites
qui recommandent ces discours à l'esprit des lecteurs sé-
rieux; mais un mérite plus grand encore les rendra pré-
cieux pour ceux de ces lecteurs dont l'àme est travaillée par
le doute et par l'angoisse morale qu'il engendre j c'est la
lumière qu'ils trouve.ont dans ce petit nombre de pages ;
c'est la chaleur vivifiante dont une foi profonde les a im-
prégnées.
Cinq discours composent ce petit volume ; leurs titres
suffiraient déjà pour les recommander à l'intérêt de nos
abonnés; les voici : —Les Dogmes chrétiens justifiés aux
veux de la raison — La vraie Liberté.— Les Signes des temps.
—Le Chrétien dans les temps de calamité publique.— Quel-
ques caractères de la Morale chrétienne.
Parmi les citations qui prcsenteraiut un grand intérêt ,
nous choisissons le passage suivant du discours sur les signes
du temps:
« 11 est évident que, quoique en général lésinasses soient
irréligieuses, le Icvaiiide l'Evangile qui y a été jeté, pénètre
peu à peu ici et là , et que plus d'une âme a déjà éprouvé
sa salutaire influence. On commence à se retourner vers les
doctrines du salut; des esprits droits , des cœurs sincères en
viennent à soupçonner que ce Christianisme antique , qui a
créé la civilisation moderne, qui a rendu aux femmes leur
rang et leur dignité dans la société, qui a aboli l'esclavage
(i) Nous avons dit , en parlant de la [loésii- sacrée, que eelte poésie ne
se rencontre réellement que dans la plénitude de la foi. Nous pourrions
en dire autant de l'éloquence sacrée. Une foi toute biblique , simple et vi-
. vante, peut seule être éloquente , et le devient en effet cbeî le chrétien le
, moins cultivé. Ce qui ne procède pas de cette source amusera l'esprit , sé-
duira pour un inslant l'imagination, eflKureia peut-être le cœur , mais ne
se saisira jamais de l'âme tout entière.
(3) Celui de 1j Cbapelle rlirétienne non salaride par l'Etat, ouverte
depuis uft an Boulevarl des Italiens, galeries de fer. Il y a ime prédication
dans ce local tous les dimanches, à 10 ip h. du matin.
partout oix il n'existe plus, et qui tend, de jour en jour c
vautagc, à le faire disparaître partout où il existe encore, <
a propagé les lumières, répandu l'instruction, donné 11a
sauce à toutes les institutions philanthropiques , et qui n'
jamais devancé par les progrès de la société , parce qu'il
a tous prévus, ipi'il les féconde et les sanctifie tous, ils
viennent, dis-je, à soupçonner que ce Christianisnie poi
rait bien renfermer p.iur la génération actuelle, le seci
de la paix et de la vie; et en dépit J'ime science fans
ment aimi nommée qui , pour acconiiiioder l'Evangile
goût du siècle , le rapp 'tisse et en élague péniblement
dogmes qui en sont la sève et la vie(i), en dépit d'une éc<
nouvelle qui le calomnie avec haine, parce ([u'elle ne
jamais connu , jamais étudié, les hommes dont nous parle
voient clairement que , si le christianisme est une réalit
c'est tel que les apôtres l'ont prêché . tel que l'Eglise prit
tive l'a cru et pratiqué, tel ({u'il estencoie vivant eu ce
qui le puisent, non dans leur cerveau , mais là où Dieu
déposé, dans SI Parole.
«Pour féconder ce mouvement religieux, pour fournir
iiliment vraiment substantiel à ces âmes qui sont avides
paix et de lumière , quelle magnifique institution , Cjue ce
de cette Sociéié biblique , qui, après avoir pris naissai
dans un petit canton de l'Angleterre, n'a eu besoin que
quelques années , pour embrasser le monde entier et pc
jeter des racines dans toutes les pirties de l'Europe , ji
qu'en Asie , en Amérique et dans les îles; institution vi
ment généreuse , parce qu'elle est confiante en Dieu , et 1
a juré de ne se reposer cjiie quand elle aurait placé une Bi
clins chaque famille des hommes I Déjà par ses soins, h
millions d'exemplaires de la P.irole divine oiUétérépanc
en près de 1 5o langues, dans la plupart desquelles il n'exisi
pas de version des Saintes-Ecritures ('2), avant sa formatii
et les travaux entrepris nouvellement pour donner leLii
des livres à d'antres peuples, dans la langue desquels il
pas encore été traduit, feront que dans peu d'années
pourra dire , que le commencement de ce siècle a vu
oracles de Dieu traduits et imprimés en plus de langue!
répandus à un plus grand nombre d'exemplaires que d
les dix-hnit siè les qui l'ont précédé. Et quel esprit huma
tpielle imagination d'homme est capable de calculer les
sullals immenses que toutes ces Bibles, données avec
par des hommes qui prient et qui aiment les âmes, doiv
avoir pour notre époque et pour celle qui la suivra? Cai
Bible est dans le monde ; elle est lue inainlenaul par
hommes de tous les rangs et de tous les états ; elle est i
ditée par le pauvre dans son humble demeure, et par
riche dans son cabinet; aucune puissance humaine ne p
l'empêcher de produire ses effets : elle les produira infai
blement. Hommes du siècle, nous en appelons à vous;
pliquez-nous ce signe des temps. Dites-nous comment i
fait que cet Evangile , qui a été persécuté par les empere
lomiiins, torturé par les sectes et les hérésies , défiguré
les superstitions, mis de côté par l'indifférence et la
deur, dédaigné par la sagesse humaine, injurié et parc
par la philosophie du siècle dernier, et cpii , dans ce sit
qui se vante beaucoup plus que tous les autres, de lumic
et de progrès, ne devait pas, selon toutes les apparenc
faire fortune, dites-nous comment il se foi t qu'il repai
dans sa simplicité première , qu'il se multiplie à l'infi
qu'il envahit le monde et qu'il est recherché et lu iuco
parablement davantage que dans tous les autres âges?
vous n'avez aucune solution à nous donner de ce probict
nous vous dirons , nous qui croyons à la Parole de Di(
que c'est là le commencement de l'accomplisseiUcnt
(1) Le néologisme.
(2) Nous n'avon.s voulu psrler ici que des traraux de la Société bibli
britannique et étrangère. Chaque Sociélé biblique du Continent e
l'Amérique a en outre fait son œuvre , et les rapports publics P»'
Sociétés renferment des faits du plus hnul inléièt, non .seulement si
nombre des Bibles disir buées dans leur .sphère particulière, mais en
su. les heureux résultats de la lecture de la Parole de vie. On p'-iu «e
cur.r, rue Montorgueil , n" Ci5 . les Rapports et Bulletins de 1j Soi
biblique de Pans.
LF SEMEUR-
407
rades divins qui nous asMircnt que la terre sera coin'erle
'e la connaissiiiice de l'Klernd , comme le fond de la mer
'est par les eaux qui le couvrent , que toutes les nations
'e la terre ont e'te données en héritage h Christ , et qu'il
aiit qu'il règne jusqu'à ce qu'il ail mis tous ses ennemis
ans ses pieds.
nCnr, npprciie/. lo, si vous ne le snvez pas encore, ce n'est
>as il l'Eiiiope que se sont liornés ces Iravanx iniuu-iiscs.
,a iliariléel la jalousie de l'I-!j;iise de (^iicst ont clé grandes
oninie le inoTidc. Six cent null,oiis de payens sont devenus
'objet de sa sollicitude et de s<^s soins; elle a entendu la
-oix de son chef, et elle est volée au secours des idolàties.
aujourd'hui l'habitant du sud de l'Afi iqnc et rE.-qii:rr.;;;i
lu Labrador, r[n<lou des bords du Gange et !e Malais de
'Océan pacifique, l'Indien de l'Aniéiique et le nè;;ie des
;ôtes Africaines, le jNIdioniétan, le Juif, entendent prodi-
iier la bonne nouvelle du salut. Us ont des Bibles dans leur
propre langue, des églises , des écoles, des prédicateurs ,
les instituteurs, des arts, des métiers , des imprimeries,
jne civilisation (i).
«Les faitsquc je viens de rappeler sommairement ne sont
pas seulement attestés par les hommes que Dieu emploie
:omme instrumens pour opéier ces heureux changeinens ,
mais encore par des personnes neutres, qui n'ont aucun
intérêt humain à les embellir, par des voyageurs qui les ont
trouvés sur leur route , sans les chci cher et comme par ren-
contre. Si vous vouliez vous instruire à cet égard , si vous
vouliez donner à des lectures graves et intéressantes une
partie de ce temps ([ue vous perdez souvent en lectures
frivoli'S, en passe-temps et en démarches de pure conve-
nance, vous seriez bientôt éclaires, et vous vous étonneriez
que tant et de si grandes merveilles se passent aujourd hui
dans le momie , sans que vous l'ayez su , sans que vous l'ayez
même soupçonné.
«Maisje veux vous accorder que ces révolutions moiales
et spirituelles qui s'accomplissent dans le cœur et la vie des
païens, s'opérant hors de votre horizon , ne peuvent pas
vous frapper autant que si vous les aviez sous les yeux.
Vous voudriez être témoins oculaires de ces conversions
produites par la Parole de Dieif. Que vous êtes inattentifs
et distraits! En France, à Paris, piirnii vos relations, dans
votre famille peut-être, il vous est loisible do contempler
les merveilles de la grâce de Dieu dans la régénération îles
âmes. Car le cœur des hommes a besoin d'être renouvelé
parmi nous, comme en Afrique et aux Indes , et l'Evangile
qui seul a la puissance de le changer , le change à Paris ,
lomme dans les îles. Et qu'auriez-vous vu , je vous prie , du
temps de Jésus-Christ, que vous ne puissiez voir aujourd'! un?
Vous est-il permis même de regretter les jouis de la chair
du Fils de l'homme? Suppose?, qu'au lieu de vivre dans la
< apitaledc la Frani e, au xix' siècle, vouseussiez vécu à Jéru-
salem ou d.ins la Gahlcc, il y a dix-huit cents ans, que! spec-
tacle aurait frappé vos regards? Des aveugles qui recou-
vraient la vue, des boiteux qui marchaient, des sourds qui
entendaient, des morts qui sortaient de leurs tombeaux à
lu voix du Fis de Dieu, c'est à-dire, en uii mot, plus de
miracles opérés sur les corp-; que dans les âmes , parce que
i.lgneau de Dieu , qui ott; les péchés du monde , n'avanl
pas encore été immolé , l'Esprit S lint qui vivifie les âmes
n'avait p s encore été donné, et c'est la suis doute ce rpie
le Sauveur voulait faire comprendre à ses disi iples, peu de
temps avant de les quitter, birsqu'il leur disait : llvous est
a\'nntageujc que je m'en aille; car si je ne m'en vais , le
Consoliiteur ne viendra point h vous ; mais quand il sera
venu , vous ferez de plus grandes choses que celles ci,
parce que je m'en l'ais à mon Père. Eli bien , aujourd'hui
que voyez-vous? Des aveugles spiiituels qui recouvrent la
vue, des sourds spirituels qui entendent, des paralyt-ques
sp rituels qui marclient , des morts spirituels qui ressusci-
tent; et s'il faut pins de puissance pour guérir une âme et
la sauver que pour guéni' un coips et lui rendre la santé,
reconnaissez à ce signe des temps cjue Jésus-Christ est ici pir
(i) r.e Journal lies f'iisions ei'iiugéUques , qui paiait IO';s IcS mo'-i ,
nu- de rOiiitoii-c-iln-l, ouvre, n° 6, fait connailie l'Iiisloire des [jrogrès du
règne de Dieu parmi lespeuplis p; iens '
son Esprit, par sa grâce, par sa Parole, vivant, agissant,
( onve: tissant , légénéiant , comme il v a dix-huit siècles, et
ne dcultndez plus oii est le rovaimie de Dieu? Car voici ,
je vous le dis , que le royaume de Dieu est au milieu de
vous. »
EI\SEIGIVEME\T PUBLIC
COURS d'h'Sïoibe de i,a philosophie modeitoe ,
PAB M. JOITFFBOY.
M. Joiiffrov mérite ccriainement de prendre r.ing ,"i la
suite de ,\IM. rvover-Collard et Cousin , parmi les hommes
qui ont sorti la philosophie française de l'ornière où l'avait
engagée l'école de Condillac. Il a contribue pour une
bonne part à dégoûter les esprits du matérialisme tles phy-
siologistes, et à les lamener à l'étude des faits intellectuels et
moraux, en les initiant aux piogrès qu'avaient déjà faits
dans cette direction les penseurs de l'école écossaise. L'excel-
lente préface placée en tète des Esquisses de Philosophie
Morale de Dugald-Stewart et dans laquelle il résume, avec
la netteté de pensée et avec la méthode qui caractérisent tout
ce C[ui sort lie sa plume, les principes généraux de cette
dernière école , a sans aucun doute exercé une action salu-
taire sur l'intelligence d'une foule de jeunes gens. Celui
même qui trace ces ligues se rappelle qu'au temps où il en
éta.t encore à d. battre dans son esprit les questions du ma-
térialisme et du spiritualisme, il dût à M. Jouffroy, non point
wnc conviction arrêtée et inébranlable, mais une vue plus
précis', et plus juste de^ preuves ph!losophic(ues qui ctabliî-
Si ut les deux natures de l'homme; il lisiitalors dans l'ancien
G/oie, avec autant de plaisirquc d'avidité, les lucides argu-
mentati>ns sur lesquelles le professeur actuel de philoso-
phie établissait l'immatérialité de l'âme par l'indivisibilité
du MOI. Mais il doit ajouter qu'il clienha vainement dans
ces utiles travaux l'assurance morale dont son âme avait
besoin. lia philosophie ne lui donna que des opinions, et lui
refusa toujours la foi. L'Evangile de Jésus-Christ , grâce à
l'action de l'Esprit qui l'a dicté, put seul convertir pour lai
en un fait vivifiant cette immortalité qui n'était encore
qu'une idée de son esjiiit et une espérance incertaine de son
cœur.
Mais cet Evangile fit plus encore que de mettre en e\'i-
dence , a ses yeux , la vie et l'immortalité; car cela ne suf-
fisait pas, et notre conscience nous le tlit à tous ; il lui ré-
véla ce que nul homme ne pouvait lui apprendre , ce que
nulle philosophie ne peut découvrir, savoir ce que devaient
être pour lui cette vie et cette immortalité. Pendant ce
temps M. Jouffroy, plus entraîné par l'activité et par la
poi lée de son intelligence qu'attentif et initié aux vérita-
bles besoins de sou âme , a continué à chercher, à la lueur de
la raison humaine, une solution complète du problème; de
notre destination présente et à venir. Or, nous ne vovou'î
pas qu'aujourd'hui, app.-lé à l'enseignement dans une chaire
de la laculté des Lettres , il apporte l'ieii autre a son audi-
toire que le même, fonds d';V/f'e.sq;ie nous lui connaissions, il
va plusieurs années ; l 'est qu'il était arrivé sur les limites
du champ de la science en matière religieuse , et rju'il n'a
pu trouver davantage dans cette sphère bornée; il n'a pu
qu'y recueillir quebpics formules, quelcpies classifications
srieiilifiques de ]>lus. Si nous ne savions pas tciit ce qu'il va
d'obstacles dans l'homincà l'acceptation de vériti-s qui l'Iin-
mdicntàtouségards, nous nous élouneriousqu'aprèstant de
vaines tentatives pour obtenir de la raison une parfiite cer-
titude sur iKilre sort, M. Jouffroy, voyant la révélation sur
s>u chemin, la rejette bien loin de lui, comme il vii-ut de le
fine dans une de ses dernières leçons. La minière dont il a
tiailé.ce suji't eu général, réclame quelques rcHexious de
noire part. Commençons par résumer la siibst nce de son
raisonnement :
« Je n'ai , a-t-il dit , aucune objection à faire conti-e la
11 possibdilé d'une révélation ; mais ceux qui nient la com -
11 pctc'iue de la raison humiinesnr celle question , soutien-
11 lient lion seulement la possibilité , mais encore lu réalité
» d'une révélation. Or, celte révélation ne pautavo'r ben^
168
LE SEMEUR.
» que de deux niaiiièies : ou bien je la reçois moi-inéme
u de Dieu; ou bien je la reçois d'un autie lioniine qui nie
« la tiansaiet D;ims le premier cas, celle revclitio:i n'a pu
» se faire que p ir l'introduction de qucKpies idées nouvelles
» dans mon inlell gence ; et il faudrait que je reconnusse à
« certains sijïnes que ces idées me viennent de Dieu. Et ici,
» aussi bien que dans le deuxième cas, c'est la raison qui
» est juge 5 elle est en effet appelée à prononciu- sur des
» faits, et cela par les procèdes qui lui sont propres. Il faut
11 que la raison justifie d'abord la révélation , pour la rece-
11 voir ensuite, de sorte que , en ilernière aualyse, c'est à
11 notre raison que nous croyou-;. Ainsi donc i eux qui abais-
» sent et (ieti uiseiit la raison abaissent et dcTUlSéUt le ion-
» dtment de outc révélation
). »
H va dans cet exposé, que nous croyons d'ailieui's inutile de
continuer jusqu'à la fin, une méprise complète sur la révé-
lation : 1° quanta sou but; '2" quant à sou objel ; 3° quanta
lamaiiièie dont elle s'opère. Et comineuten serait-il autre-
ment? i-oiivous-nous parler d'une chose qui nous est étran-
gère eu des ternies plus cl liis que cet aveiijjle-ué qui , en- i
teudaut parler de la couleur rouge cl de son éclat, s'écria :
« Je comprends maintenant; le ronge est comme le sou
» de la tompetle. » — De même celui qui n'a pas reçu la
révélation doitse borner à dire qu'il n'y croit pas, et ne point
se hasaider à décrire le rôle que doit jouer la raison iui-
niaire dans un fait encore inconnu pour lui.
Si uous éludions la révélation dans son but, nous verrons
que ce n'est point à une curiosité scientifique que la Parole
de DiCu s'adresse, mais que c'est aux beso.ns morau^j , aux
facultés atfectives les plus subbmi'S de notre âme qu'elle
yieiit offrir ralimcnt qui 1 ur convient. En tète de ces be-
soins moraux se trouve i" celui d'une cause suinèiue de tout,
qui serve depointd'appui ininiuableà notre faiblesse; a" le
.Ijesoiu d'une pureté morale et d'une justice tout autiement
parfaites quecelbs que nous souiuiis capables d'atteindre;
j^enfin, une sorte d'existence que notre court pèlerinage sur
la terre est loin de satisfaire.
k Appliquée à la solutiou de ces grands problèmes, la raison
la plus puissante ne peut nous arracher complètement au
sceplic snie... cl cependant, louli' àine d'homme, qu'elle
soit servie par une raison puissante ou par une intelligence
borriée, ne peut sans douleursentir les besoins que nous ve-
nons d'énoncer prives d'aliment. Les nourrir , voila le but
de la révélation; son objet, ce sont les dogmes contenus
dans la Bd)le, et qui s'y trouvent, iio;i comme des tlieories
justiciables du raisonininent , mnscomme des faits réels ra-
oonlés avec détail et répondant a chacun des besoins les plus
élevés (le notre élre : c'est un Dieu, créateur tout puissant ,
nu Dieu qui a compté tous les cheveux de nos tètes; c'est
l'honinie créé d'aboi d pur, heureux et libre, perdant sa
pureté et sa félicité par une désobéissance, ce qui explique
l'existence simultanée dans cet être de l'iucapacilé morale
et de la soif de pureté, enfin, c'est un Dieu fut homme pre-
rtiut sur lui tontes les fautes coniinises [lar rhumaiiite , re-
cevant la malédiclioii due a ces f lutes , et revêtant de Sa jus-
tice infinie toute àmj coupable qui s'applique son sacrifice
CKpiataire.
11 existe une foule de preuves historiques, géologiques
et archéologiques des grands faits qui constituent l'ob-
iet de la révélation; et liien ceitaincmcnt ces preuves
sont uc( essibli'S à la raison humaine , circonstance qui con-
damne tout homme qui les repousse. Cependant unlioninie
pourrait les connaîlre toutes sans pour cela avoir reçu la
lévelatioii ; il faut pour que ce phénomène s'opère, que
l'Espril de />ù'H, appelé à la fois l' Esprit de Liiiniérc ,
l'EspiU de J' éritd , l'Eipiit consolateur, en pénétrant dans
une âme , lui fùsse voir dans chacun des faits révélés ce qui
répond à chacun de ses besoins religieux. La raison peut
bicu ariivcr à constater le passagi' de Jésus 8ui' la tei re , et
voir eu lui l'homme le plus jiislç , le plus sage, le plus
prand , dans toute l'acception dé ce mot, qui ail jamais
existe, mais ce n'est que pir l'Esprit qu'on peut dire que
Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, le Sain'eur,
Quel rôh; remplit donc la raison daiis le phénomène de la
révélation ?... Elle reste témoin d'un fait dont alors elle ne
peut douter. Elle reconnaît clairement que ce fait n'est pas
le résultat de son action et de sa puissance; mais elle n'est
ici ni abaissée , ni détruite ; car elle ne cesse pas d'êti e sou-
veraine dans son domaine propre, en s'avouaut toutefois
inférieure à l'influence puissante à laquelle l'âme a obéi.
Or celui dont la raison n'a pas été témoin d'un tel phé-
nomène (et remarquons bien que chacun ne peut l'être que
poursoi) peut-il le dcci-ire avec vérité? Ci'la nous paraît im-
possible. Nous engageons donc M. Jouffroy, s'il veiil rester
clair et vrai , à ne dire maintenant rien autre chose sur la
révélation que ces mots : Je ne crois pas à la révélation.
Mais nu!s5fi-t,-;l en même temps sentir que tant" sa science
psychologique n'appaise pas les besoins de sa naluie morale;
puisse-t-il , cessant de croire à romnipotence di si raison,
chercher une nourriture plus solide auprès de <J' iui qui lui
révélera les paroles de la paix et de la vie élerneile! o Qui
connaît ce qui est en l'homme , sinon l'esprit de l'homme
qui est eu lui? De même nul ne connaît ce qui est en Dieu,
sinon l'Esprit de Dieu. » ( I Cor. II. \ i .).
MELANGES.
Actes de la police et de l'autorité judiciaire costre
LES saint -siMONiENS. — Apres avoir prêché et propagé li-
brement leurs doctrines par la parole et par la presse pen-
dant plusieurs années , les Saint-Simoniens ne pouvaient
guères s'attendre à l'événement de dimanche. Le procu-
reur du roi est venu en personne et assisté delà force armée,
fermer la salle de leurs prédications, au moment où un
public nombreux y était réuni; pourquoi attendre ce mo-
ment et s'exposer à l'irritation qu'une telle mesure pouvait
provoquer , et qu'elle allait provoquer en effet si le prédi-
cateur, M. Barrault, n'en cùf arrêti l'explosion par des pa-
roles pacifiques? Mais à supposer qu'on se fut décidé un
peu tard, pourquoi, et ceci est bien plus grave, pourquoi
cette brusque application de l'art. 291 du code pénal à une
assemblée qu'une longue tolérance scinbl.iit autoriser , et
qui publiait tous ses actes? Les Saiut-S moiiens , dans
leuis prédications du dimanche, attaquaient, il est vrai, l'ordre
social actuel , mais non par des provocations directes à la
révolte, au désordre, non par des actes perturbateurs du
ropos public; ils l'attaquaient par des doctrines d'autant
moins dangereuses qu'elles sont plus étranges, et qui, si elles
sont fausses, tomberont sans le secours du code, et, si elles sont
vraies, triompheront en dépit de lui et de tout autre oppo-
sition. L'article i\)\ est une de ces armes qui ne devraient
plus figurer que dans l'histoire de la législation parce
qu'employées sans nécessité elles blessent des droits impre-
scriptibles.
Nous ne dirons rien sur les poursuites dirigées contre
MM. Enfintin et Rodrigues , sinon que l'inlerrogatoire
qu'on leur a fait subir est de la dernière insignifiance , et
qu'il ne justifie aucune des accusations d'escroquerie qui ont
circulé dans le public, accusations qu'on accueille, en {gé-
néral , avec beaucoup trop de facilité. — Au inomenl oii
ces poursuites -ont survenues, nous nous disposiinis à rendre
compte de quelques brochures siint-simonieinies qui nous
révèlent les causes de la scission de la soc été Bazard-
Enfantin. Nous avions des paroles sévères à adresser, à celle
occasion, aux chefs de la hiérarchie actui'lle; mis nous ne
nous sentons pas libres de le faire aussi long-temps qu'ils on l
à soutenir des attaques d'un autre genre. Si l'autorité veut
servir la doctrine saint-simonicnne, elle n'a qu'a la (ombaltrc
par les moyens coéicilifs ; elle verra tout au^sitôl les véri-
tables adversaires lui céder le champ de bitulli'. M lis alors
a qui sera la victoire? L'erreur peut trioinpIiiM' des réqui-
sitoires, de la prison et de la force matérielle; elle ne
triomphe jamais de la vérité.
Le Gérant, DEHAULT.
lfn|>rimerie de Sullicue, iik" des Jeûneurs, n. i^.
TOME 1^'. — IV 22.
i^r FEVRIi^R 1832.
LE i^EMEUR
JOURNAL ilELTGIEUX,
Polkîque, PliilosophJque et Littéraire
PAiîAÎSSANT TOUS LIS MKUCREDIS.
-% .:
Le champ , c'est le monde.
.Uatth. Xni. 38.
On .s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel. n° ii, el e!ie/. lous Its Libraires et Directeurs de poste. — Pri\: i5 fr. poA l'année,
fr. pour G mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'élranfter, on ajoutera 2 fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour (rois mois. —
s lettres, paquets et C^tuis d'argent, doivent être affranchis.
IIISTOmE.
; craistlamsme et son histoire , dans leurs kappobts avec
l'Époque actuelle ( 1 ).
■Uoe des idées les plus essentielles et les plus grandes de
ipoque à laquelle nous sommes, qui peut-être ue Êiil en-
re que se dessiner Icfjèremeiit dans beaucoup d'esprits ,
ais qui deviendra toujours plus la pensée fondamentale
! ceux qui méditent et qui croient , c'est que dans la nou-
"lie période qui s'ouvre devant nous, il ne devra plus tant
avoir, si je puis ainsi parler , une histoire personnelle, des
;uples , mais une grande histoire de l'iuiniauité. Notre
)oque est le point oii les nombreux fils, venus de part et
autre , se réunissent, et d'où ils ressort "lit eu un seul cor-
;au. Et qu'est-ce que cette période nouvelle, si ce n'est l'ac-
implissement des destinées du Christianisme? Tandis qne
lelques philosophes aperçoivent f.iiblement, depuis hier,
lelque chose de cette vaste centratisatiou des races hu-
aines , le Christianisme, ouvrant les annales d'jii peuple
li a crucifié son divin et éternel fondateur, y montre ai-i
onde l'annonce de ce grand fait de l'humanité , adressée
;ux mille ans avant l'ère actuelle au chaldéen Abraham ,
iiand il lui fut dit : « Tout£s les familles de la tebre se-
)nt bénies en toi ; (2)» el proclamée avec plus de clarté en-
tre , deux cents ans plus lard, par un vieillard mourant, à
:s fils assemblés autour de sa couche, lorsque jetant un re-
»rd prophétique sur leur avenir, et leur annonçant cet En-
syé qui doit sortir du milieu d'eux, il ajoute : « C'est à lui
n'appartient l'assemblée des i'evples; (3) » parole de pai.v,
ne ce personnage mystérieux, lorsqu'il paraît ici-bas, répiUo
ses disciples avec ces expressions plus éclatantes, s'il cstpos-
ble : « Il y aura un seul troupeau et uu seul berger. (4)» Les
(1) Nous extrayons ctt intcres-sant morceau de la première jeçon d'un
lars public sur l'histoire de la réforaation en Allemagne , que fait en ce
.iment, à Genève, M. Mrrle-d'.\ui>ignë. Cctt' leçon vient d'clre publii'e
us le t'trc suivant : Discows sur t c'iuilc île l'Idstoir^ du Christianisme
son uLilité pour V époque actuelle. Br. in-8°. Genève, i832. A Paris,
Kl Rister, me de l'Oratoire , n. 6.
(j) GiH. XII, 3. ^3} Gen. XLiX, 0. {\) Jcjm X. 16.
religions de l'antiquité rendaient impossible cette vaste as-
semblée des nations. Semblables aux langues de Babel, elles
étaieut autant de murs , qui séparaient les peuples les un»
des autres. Celaient des dieux nationaux qu'adoraient les
tribus de la terre. Ces dieux n'allaicn' qu'au peuple qui le«
avait faits. Ils n'avaient plus de points de contact, plus de
f yn-^^t-Oîie. , as.ec une autre D.ition. Le mensonge a mille
faces étranges qui ne se ressemblent pas ; la vérité seule est
une , et peut seule unir les races de la terre. L'idée d'un
loyaume universel de vérité et do sainteté resta étran-
gère à l'ancien monde , et si quelques sages en eurent un
vague et obscur pressentiment, ce ne fut pour eux qu'un
idcal, sans qu'il leur fût possible de présumer même ce
qui pourrait en faire une réalité. Christ paraît cl accomplit
aussitôt ce que les religions et les sages du monde n'avaient
pas même pu prévoir. Il fonde un royaume spirituel, auquel
tous les peuples sont appelés. Il renverse, selon l'expression
énergique de son Apôtre, les « clôtures», les « parois mi-
toyennes, » qui séparaient les peuples , et « il réunit les uns
et les autres j pour former un corps, un seul homme noii-
t'ea!(, devant Dieu (i).» Le Christianisme n'est plus, comme
les anciennes religions, une doctrine appropriée à aa cer-
tain degré de développement des nations; c'est une vérité
descendue du ciel .^ur la terre, qui peut agir à la fiiis sur les
hommes de toute culture et de tout climat. Il apporte à la
nature humaine , quels que soient ses aspérités ou les façon-
neinens divers que les lettres et la philosophie lui aient fait
subir, le principe d'une vie nouvelle et vraiment divine. £t
c'est cette vie qui doit être à la fois le grand moyen de
développement pour tous les peuples cl le centre de leur
unité. A peine a-t-il paru, que le vrai cosmopcAisme com-
rai'nce à exister dans l'univers. Des citoyens de Li JuJée, du
Pont, de la Grèce, de l'Egypte , de Rome , jusqu'à cette
heure ennemis les uns des auties, s'embr.isseut comme dvs
frères. Le Christianisme est cet arbre dont parle l'Étritwe
el dont « les feuilles guérissent tons lis peuples (2). » Il agit
à la fois sur les états les plus opposés de la société humaine.
Il régénère, il vivifie le inonde pourri d^sCés.irs, elbientlt
(1) Fph. II. (-j) Ai.or. XXII.
i^ô
LÉ SËMEtR.
après il aJoiicit cl civilise les peuples barbares du Noul. Et
à l'heure où je parle, il produit les mêmes effets sur le ci-
tadin de Londres , de Beilin, de Pans , et sur le sauva{;c da
Groenland , de la Cafrerie et de Sandwich. Le filet est jeté
sur toute la terre j elle jour arrivera où une n»ain divine y
tiendra captives toutes les races des pcupbs. Hommes du
siècle I qui avez aperçu que nous sortons de la période des
peuples, et entrons dans celle de l'humanité , n'allez pas
vous fabriquer une enseif^ne chétive , pour réunir les na-
tions. Christ est cet étendard dont parle un prophète (i),
et autour duquel doivent se grouper les peuples !
Mais si plusieurs des hommes de nos jours saluent, à cette
heure, l'aurore d'une réorganisation nouvelle, d'autres, au
contraire, n'y voient qu'une époque de dissolution. Et ces
deux opinions, opposées en apparence , sont dans un parfait
accord ; cai' pour qu'il y ait réoi'ganisation , il faut qu'il v ait
dissolution. Il a été prouvé maintenant que les deux grandes
forces de l'homme ne pouvaient résoudre le problème de
l'humanité. La hiérarchie l'avait entrepris : elle n'a pu l'ac-
complir, et la main de fer de Rome a été brisée. La philoso-
phie hum une s'est jetée à sa place et a dit : Je le ferai. Mais
la confusion dos peuples a augmenté d'ûue manière épou-
vantable. Reste la puissance de Dieu, ou le Christianisme,
qui déjà , pendant que les puissances humaines essayaient
leurs efforts, a posé partout les bases de l'édifice nouveau.
Il le fera. — « De nos jours, vous écriez-vous, les hommes
marchent au hasard ! Toutes les doctrines de salut pour les
peuples sont incertaines... » — Il est vrai : tout semble au-
jourd'hui se dissoudre. Mais, ô hommes, écoutez votre
maître, un maître âgé de dix-huit siècles, qui a assisté plus
d'uf)c fois à la dtcidence et à l'élévation des peuples , à la
décomposition el à la recomposition du monde, qui a été le
grand principe organique des nations. Ecoutez ce qu'il a
été , pour savoir ce qu'il sera , et ce qu'il a fait , pour savoir
ce qu'il doit faire. Le Christianisme est autre que les reli-
gions des hommes ! Dans celles-ci , c'est l'homme cjui Jonne
de la force à la religion ; dans le Christianisme , c'est la reli-
ffion qui donne de la force à l'homime. C'est quand la républi-
que compte ses jours de gloire, que les dieux de Rome brillent
«lu plus grand éclat. Mais que la corruption atteigne la vie
domestique, que l'ambition particulière et la vénalité at-
taquent la viç politique, la religion vermoulue dans ses
bases s'abaisse , et disparaît avec elles. Jupiter tombe , et est
enseveli sous les ruines de son Capitole. Le Christianisme,
au contraire , indépendant de l'homme , demeure ferme lors
des chutes des nations (ses annales le témoignent), et re-
nouvelle le monde par sa puissance. Quand toutes lés for-
mes sociales de l'humanité sont détruites, comme à l'époque
de l'invasion des Barbarqs , la religion de Jésus-Christ leste
debout sur leurs ruines, et sa main lépand au milieu du
<ha(S la semence d'où doit cioîlrc une humanité nouvelle.
iVe daignez pas le triste état où le monde se trouve à cette
heure. L'histoire, et en particulier celle que nous devons
rous raconter, vous montrera, que c'est lorsque la corrup-
tion a le plus étendu dans le monde ses ravages , que la force
divine du christianisme, qui n'a pas ses racines dans les en-
J.radl!îs-de rinimanité, s'élève avec le plus de pouvoir.
L'Esprit de Dieu se meut sur le chaos , 2t il en fera sortir
une nouvelle terre.
Mif.s il y a plus , l'histoire du Clirislianismc vous ap-
prendra quelle est la voie qu'il suit pour accomplir sa tâche.
Elle vous montrera son action, non pas tant dans une in-
Hjience continue, mais dans une saccessiou de luttes et de
combats. L'essence du Christianisme, c'est le combat avec le
monde. Aussi l'Eglise véiitable de Cîirisl at-elle paru , dès
lecoBimencemciit, comme « mililante » au milieu des peu-
Ci ) Esiiu', IX'.
pies. Déjà deux ennemis se sont présentés successivement à
elle, et ont été vaincus, bien qu'ils parussent devoir facile-
ment l'écraser. D'abord elle a eu à combattre au-delion
l'idolâtrie et les vices du paganisme. Le paganisme est tom
bé. Mais à peiné cette victoire était-elle remportée , que le
mal seprécipita dans lé sein de l'Eglise. Pendant que le^
hommes donnaient, selon la prédiction du divin et éternel
fondateur du Christianisme, l'ennemi vint qui « sema de
l'ivraie parmi le blé. (i) » Le mal ne cessa de s'accroître,
L'Eglise avait été fondée pour chérc'ner le ciel , et l'on n'^
cherchait plus que la terre. Alors l'Eglise véritable secoui
la poussière des morts. Revêtue, comme en un instant, de'
armes spirituellbs que Dieu a fliites pour elle , elle comnien
ça une guerre d'autant plus terrible qu'elle était intestine
Rome, vigoureusement attaquée, chancela, et la couronne
tomba de sa tête : c'est le combat que nous avons à vou:
laconter. Il reste au Christianisme à remporter une dernière
victoire. Un ennemi, qui n'est ni du dehors ni du dedans
commelefurentles deux premiers, ou plutôt qui est en mémi
temps l'un et l'autre, se présente pour soutenir le derniei
assaut; c'est l'esprit incrédule et antichrétieii du siècle
Plus puissant, plus terrible encore que les deux premier
adversaires, i! jette sur le Christianisme ce regard de dédain
que les dieux du Capitole laissèrent tomber un jour sur li
citoyen de Tarse, qui paraissait chargé de chaînes à leur
pieds, et que, quinze siècles plus tard, Léon et la cour poni
pcuse de JMédicis, firent pénétrer, en souriant, dans la cel
Iule obscure d'un moine augustin. Disons mieux : l'espri
aulichrétien du monde, qui élève maintenant si haut se
bannières, ne soupçonne pas même encore l'ennemi qu
doit le renverser et le vaincre. Et cependant il sera vaincu
et le géant redoutable du siècle , qui déshonore le Dieu de
batailles rangées d'Israël , frappé au front, tombera, le vi
sage contre terre, sous la pierre de l'ennemi qu'il a nié
prisé.
Dcmandera-t-on par quelles armes cette victoire sar.
remportée? Ici l'histoire du Christianisme vous lépondi
encore. Elle vous montrera que le Christianisme a déj
opéré deux fois la régénération, au moins partielle, di
monde , par les doctrines qui lui sont entièrement propres
Pi étendre que le sys'ème religieux qui doit amener 1
grande solution après laquelle tous soupirent, est composi
de ces quelques idées générales de religion, qui se retrnu
vent dans le judaïsme rabbiuique, le mahoinétisme et I;
phdosophie même païenne, est une étrange erreur; car i
est évident que ces idées n'ont amené aucune régénération
au milieu des p.;uples qui les ont connues. C'est dans ce qui
le Christianisme a de particulier qu'est sa force. Il fait seii
tir à l'homme le contraste étonnant qui se trouve entri
toute sa vie et la loi de la sainteté. Il fait naître en lui le
désir d'être délivré d'un état si misérable. Il lui révèle Ici
œuvres magnifiques qu'a accompliespour l'en sortir, la mi
séricorde d'un Dieu — la mort de la croix. Il public uiit
amnistie entière au milieu du monde, par les ordres du Roi
du monde. Or, nous maintenons deux choses. La premiè-
re , que cette nouvelle d'une grâce pleine , d'une parfaite
amnistie proclamée sur la terre , cette province reVielle do
l'empire du Roi des rois , est seule capable de toucher, de
changer les cœure des hommes, et de les plier, par l'amour,
à l'obéissance du Souverain qui les réclame. Dites vous-
mêmes , politiques du siècle I qe.c conseilleriez vous à un roi
pour rétablir la paix et l'obéissance au milieu d'un peuple
rebelle? Des catéjjories, des stipulations, des échafau Is? ou
une amnistie généreuse Cl sans réserve, propre à gagner
tous les cœurs ? — Et nous mainlenoni une seconde cli >3e :
c'est que la soumission du cœur à Dieu , la puissance iulé"
(i) ^iallll. XIII, a5.
LE SEMEITR.
171
ieure du Clirisli.iiiisine , est la seule , à cette heure , qui
misse {jucrirlus peuples malades. Tous les liens sont roiu-
)us. L'esprit frondeur et réfroïsme débordent de toutes
)aits. Il n'v a <]iie deux moyens pour rétablir l'oidre et la
)aix au uiil lu des masses qui se soulèvent et s'agitent : les
ncsurcs extOiieures et violentes de la com[)ression , ou la
>uissancc iiit«Ti.;ui-c et persuasive du christianisme. Que dis.
e? il n'en reste qu'un. Le premier, les peuples ont montré
on impuissance. Trois jours ont suffi. Le Christianisme, en
Ictiuisant l'epoïsmo , et eu pla(;ant dans tous l'amour de
lieu et l'amour dos hommes, résoudra seul le problème
ictucl, et seul établira parmi les natious, avec la liberté,
ordre et la paix. Ces deux vérités , que la nature des choses
lous enseifi;ne , l'histoire nous les confirmera. Elle nous ré-
vélera , quant à la piemière , b puissance inouïe des doc-
rines chrétiennes. Elle nous prouvera que ces doctrines
jcuvent accomplir uiie véritable /;«/mg'c-'Hei/e de l'humanité.
Et quant à la seconde vérité, l'histoire contemporaine ellc-
néwe nous instruira. Demaiidez-lui quelles sont les nations
)ù se trouvent le plus réunis l'ordre et la liberté , la liberté
;t l'ordre? Et elle vous répondra , en vous indiquant les
>euplcs au milieu desquels l'Evangile est le plue- hauto-
uent proclamé , le plus universellement cru («). Mais sur-
tout l'histoire vous montrera que c'est par une puissance
^ui n'est pas a d'homme , » qu'ont été opérées les régéné-
rations partielles , symboles et avant-coureurs de la régéné-
l'ation universelle que le Christianisme annonce. Dites que
:ette puissance est Dieu, ou l'Esprit de Dieu, ou même la
Providence : peu importe le nom , mais le fait est certain :
il est venu quelque chose d'eu haut. IJétat du monde est
Lcl à cette heure , que quiconque ne croit pas à cette puis-
>ancc en dehors du monde , doit en désespérer. Mais pour
nous, messieurs , rien ne nous effraie. «Que l'on me donne,
JLsait Archimèdc , un poiut hors du monde et je l'enlèverai
lie ses pôles! » Le Christianisme est ce point hors du monde,
qui le déplacera un jour tout entier, et le fora tourner sur un
iixo nouveau de justice et de pais. Il y aura une grande
action de l'Esprit de Dieu sur les peuples. Ce sont là les plus
;tntiques promesses. La guerre de Troie venait de finir, et
Home u'était pas encore fondée , lorsqu'au milieu de la na-
tion , à laquelle Dieu avait confié les germes de la religion
pour toutes les nations de la terre, retentirent ces mois
prophétiques: « L'Esprit sera versé d'en haut, et la paix
sera l'effet de la justice, (a) »
Demaudez-vous à connaître les obstacles que doit ren-
contrer ce renouvellement de l'humanité, afin de pouvoir
les écarter avec sagesse ? — L'histoire du christianisme vous
les montrera. Ils ont été les mêmes dans tous les temps. Une
sagesse , dirai-je? ou une folie toute terrestre et charnelle,
qui se moque des choses divines, et qui voudrait rapetisser
Dieu et son règne jusqu'aux étroites dimensions de son com-
pas ; un despotisme sacerdotal qui prétend exploiter seul les
choses du ciel , qui ne veut entendre parler ni d'examen ni
de recherche de la Parole divine, et qui matérialise la reli-
gioa ; un fanatisme qui s'oppose de toutes ses forces à la
connaissance de la vérité, qui, ennemi de la liberté, vou-
drait fermer la bouche à ceux qui la profèrent , qui travaille
à soulever l'opinion contre le Christianisme et les chrétiens,
quel que soit du reste le nom que ce fanatisme porte , et
qu'il s'appelle juif , païen, dominicain , ou faussement phi-
losophique et libéral : tels sont les principaux obstacles que
l'histoire du Christianisme vous signale.
Demandez-vous, avec le siècle, des progrès, du moiH'c-
mentf L'histoire vous moulrera que le Christianisme est la
( 1 j.Vuyei sur ce sojet notre Appel aux liatnmes de l'avenir, dans le n' 3
lin Semeur, que l'auteur a bien touIu citer.
(a) Esaie, XXXH.
religion des /irog/v'.? , et que c'est par des progrès continuels
qu'il appelle l'homme h. la liberté et à la gloire des enfuis
de Dieu., Seulement remarquons bien qu'il est deux sphèi'es,
dans lesquelles les progrès peuvent s'opérer : ou dans la
religion destinée à renouveler l'homme, ou dins l'homme
appelé à être renouvelé. L'homme du siècle place les pro-
grès dans la religion. La religion les place dans l'homme. Le
Christianisme , émane' tout entier de Dieu, est immuable
comme son auteur. Ce qui doit faire des progrès continuels,
ô homme I c'est toi-même, c'est cette vaste société chré-
tienne qu'éclaire la vérité. Le soleil ne se perfectionne
pas, mais il perfectionne l'arbuste qui, vivifié par lui,
devient un arbre majestupux.il eu est de même du Christia-
nisme et de l'homme. L'Evangile place le but vers lequel
la société chrétienne doit tendre , au-delà du voile qui sé-
pare les deux mondes : il l'appelle ainsi à des progivs bien
plus immenses que ne le font les systèmes humains , et lui
donne une tâche qui ne peut être accomplie que dans l'é-
ternité.
Parlerez -vous de lumières? Dli"cz-vous que nous sommes
parvenus à un siècle où il y a trop de lumièi c , pour que le
Christianisme triomphe? L'histoire du Christianisme vous
montrera qu'il ne craint pas cette lumière, quoique sou-
vent , hékis 1 elle ne soit pas la véritable. Je ne vous parlerai
pas de l'époque actuelle , où il relève la tête avec plus d'é-
nergie que jamais : elle doit être hors do la question. Je ne
vous parlerai pas de la Réformalion , précédée d'un demi-
siècle par les grands événemens qui signalèrent la renais-
sance des lettres. Nous allons bientôt nous eu occuper. Mais
voyez ce que l'histoire du Christianisme vous raconte dès
ses premières pages. Le siècle d'Auguste, dans lequel Jésus
naquit, est l'un des plus brillaus de l'espèce humaine. C'est
le grand jour que le Christianisme choisit pour paraître. Un
sYslèmc religieux, qui avait duré aussi long-temps que la n.i-
tiou , s'écroulait sous les attaques de la raison du siècle : et
c'est à ce moment que le Christianisme se présente , pour
être sondé et attaqué de même. Railleries des hommes d'es-
prit, mouvemens do l'éloquence, guerre plus lente de la
philosophie et du savoir , il provoque tout ; il supporte le
choc , — et rien ne l'ébranlé. Bien loin de là , il avance , il
amène les pensées captives sous l'obéissance du Dieu qu'il
annonce et, triomphateur céleste sur le théâtre de la gloire
humaine, il range souvent autour de son char ceux qui
ont été d'abord ses plus redoutables ennemis. Le Christia-
nisme est la véritable lumière : il est le soleil qui s'élèvn
au-dessus de toutes les lueurs d'ici-bas. « Je suis la lumière
du monde , » dit Jésus-Christ.
» Enfin, le siècle parlora-t-il de V avenir? Ne voudra-t-on
donner d'attention à une doctrine, qu'autant qu'elle a de
Va'.-enir? — L'avenir, Messieurs, il est au chiistianisme.
Ce n'est pas d'aujourd'hui ni de hier qu'il le réclame, comme
les prophètes éphémères de nos jours. 11 y a quatre mille
ans qu'il l'a dit. Le dix-seplième siècle a été celui du passé.
Le dis-huitième, celui du présent. Le dix-neuvième estce-
lui de l'avenir : il est donc celui du Christianisme. Les hom-
mes éclairés et sincères ne peuvent pas rester plus long-
temps étrangers aux antiques paroles de l'avenir , déposées
dans le Livre des peuples. Suivant dans l'histoire l'accom-'
plissement des oracles de Dieu , ils arriveront jusqu'à ceux
qui annoncent que a toute la terre sera remplie de la con-
naissance de l'Eternel; •' que «son séjour ne sera que
gloire I (i)» Depuis que les hommes, qui étaient la bouche
de Dieu, ont dit ces paroles, tout a marché, et tout marche
Diaintenant vers leur accomplissement glorieux. Le Chris-
tianisme est en marche, et il ne reculera pas. Sa tâche esta
peine ébauchée , mais ill'aclièvera. Il accomplira sur la terre
(i) Esaie X!-.
172
LE SEMEUR.
une grande révoliit'oii qui en cli:ingcra l'existence. Les
temps ne sont peut être pas loin , où ses destinées vont se
hâter. Une nouvelle histoire commence. Christ ouvre au
monde les p )rtcs d'un avenir nouveau. L'on entendra un
jour « de gran.!c5 voix,» comme parle un prophète, <\u\
diront : « La royaumes du monde sont soumis à notre Sei-
gneur et à sou Clirist (i). »
SOCIÉTÉS DE TEMPERAIVCE.
Si l'on recherchait l'origine des divers usages de la vie so-
ciale, on arriverait sans doute à des résultats inattendus
sur leschangemeus qui so sont opérés dans les habitudes et
dans les mœurs à la suite de telle ou telle découverte , et
l'on aurait lieu d'être surpris de l'immense portée morale
qu'ont eue et qu'ont peut-être encore dos circonstances, in-
signifiantes en apparence, auxquelles il ftiut cependant, si
on les examine de près, attribuer une influence plus puis-
saute sur le sort des individus, des familles et des nations
que celle exerrée par des cvénemcns politiques célèbres et
par de violentes secousses sociales.
Qui se serait doute , par exemple , lorsqu'un alchimiste
mahometan, tout entier à la recherche d'un dissolvant uni-
versel, au moyen duquel il pût opérer la transmutation des
métaux, découvrit l'aholiol, des résultats que cette décou-
verte aurut sur la moralité et la prospérité des peuples?
Elle uc sorlil pas, en effet, du domaine de la philosophie
hermétique jusque vers la fin du treizième siècle , où l'ou
commença, en Italie et en Espagne, à vendre de l'esprit-de-
vin, imprégné de certaines herbes, comme un lemède puis-
sant dans diverses maladies. Un peu plus tard , les Génois ti-
rèrent une liqueur spirilueuse du grain et, la faisant passer
pour un spécifique puissant, ils la vendirent, par petites bou-
teilles, à un prix élevé, sous le nom d'aqua vitœ ou à' eau-
de-vie. On ne la considéra jusqu'au seizième siècle que
comme un médicament, et on ne la vendait que chez les
apothicaires. Vers cette époque, on eut l'idée d'en fournir
aux ouvriers qui travaillaient dans les mines de la Hongrie,
comme nu préservatif contie les effets du fVoid et de l'hu-
mid.té. L'usage s'en introduisit presque en même temps en
Irlande : parmi les ordonnance:; de Henri viii , s'en tiouvc
une qui ne permet pas à plus d'un fabricant de liqueur spiri-
tueusc des'etablir dmsles villes de son royaume. Sous leiè-
fue de Marie , sa fille , un acte du parlement, de i55G, qui
la qualifie de « boisson dont il n'est pas bon de boire et de
faire usa^e journellement» défendit même entièrement d'en
distiiler.Nous voyons cependant, quelques années après, en
i58i les soldats anglais , qui soutenaient la cause de la Hol-
lande dans les Pays-Bas, en boire comme cordial, et c'est de
cette époque que date sa f ibricalion vn grand , tant sur le
coulincni qu'en Angleterre. — Dans ce dernier pays, l'us.ige
de la bière prévalut cependant parmi le peuple jusqu'au rè-
gnedeGuiUaumeiii ctdc Mariej'c gouveniementayantalors
encouragé la distillation par diverses mesures, la coiisoniiiia-
lion des iqucurs spiritueuscs devint excessive. Smollet ra-
- coule que les detaïUans de genièvre , qu'il nomme nue mix-
\tion empoisonnée, invitaient les passans, par des éciiteai'x
placés sur le devant d.T leurs boutiques à s'enivrer pour la
'oagalelle d'un penny, ;ijoiitaiit que pour deux pennies ils
pouvaient se rendre tout à fait soûls, et qu'on fournirait
gratis de la pa Ile à ceux q(!i si'raicnt dans cet état, pour
y, reposer jusqu'à ce qu'ils fussent rétablis. Legouvcinement
fut effrayé de ces résultats; il essaya de mettre de nouveau
des entraves à la distillation j mais il n'y réussit que Irnte-
(i) Apor. X!
ment et ce n'est qu'en i'j5i que la consommation de la'
bière , qui avait diminué dans la même proportion que celle
du genièvre avait augmenté, s'éleva de rechef au niveau don^
elle était descendue. La bière redevint la boisson favorite
des ouvriers anglais ; mais les restrictions pour la vente du
genièvre ayant été abolies en iSa^ , l'usage de cette liqueur
laenace de reprendre le dessus; la consommation en a aug-
menté en deux ans de douze millions de gallons (i); elle
est aujourd'hui de quarante millions de gallons.
Ce n'est fju'après la révolution qui amena l'indépendance
des colonies anglaises de l'Amérique, que l'usage des liqueurs
fortes commença à se proitager dans ce pays. Le gouverne-
ment ayant accordé aux soldats , pendant la durée de la
guerre de l'émancipation, une ration il'eau-de-v ie par jour,
ils rapportèrent dans leurs foveis l'habitude d'en boire, et la
communiquèrent à leurs familles et à leurs voisins ; elle ne
tarda pas à devenir l'une des plus impérieuses nécessités de
la vie dans toute l'étendue des Etats-Unis, et l'on dut bientôt
considérer l'ivrognerie comme un vice national dans l'Améri-
que du Nord. Les choses en viineiit au point qu'avant i8a8,
soixante-douze millions de gallons de liqueurs spiritneuses
suffisaient à peine, dans une seule année , à une population'
de douze millions d'âmes! Cette quantité paraîtra encore
plus effrayante , si l'on se rappelle qu'il résulte des dénom-
bremeiis faits en 1810 et en 1820. que les femmes et les cii-
faus âgés de moins de 16 ans formaient, à ces deux époques,
les trois quarts de la population totale. On pourrait croire
cette évaluation exagérée ; elle est cependant le résultat
d'un travail fait avec beaucoup de soin pir M. Cranch, pre-
mier juge du district de Colombie, qui cite beaucoup de
faits pr.rticuliers à l'appui des résultats généraux auxquels'
il est arrivé. I! nous apprend, par eseinple, qu'à Washing-
ton, ville dont la population est de moins de 19,000 âmes,
il y a 224 personnes patentées pour ia vente des liqueuis
spiritueuscs; la consommation v est annuellement de 6 î|'2
gallons par individu. Des recherches semblables faites on
trente trois villes des Etats-Unis , ont donné le même ré-
sultat, cjuant à la consommation.
M. Craucli p.ouve encore que les E!at-;-Unis perdent
annuellement g4,4'i5,ooo dollars par suite de l'intempé-
rance qui y règne. Voici comment il établit son calcul :
72,000.000 gpllons de liqui'urs spiritneuses , DjUars.
à6G ^ cents 48,000,000
Il y a aux Etats-Unis 373,000 ivrognes , qui
ne gagnent pas les deux tiers de ce qu'ils gagne-
raient s'ils étaient sobres; perte de cent jours
de travail pour chacun d'eux, à oc. par jour, lâ, 000, 000'
Il est prouvé que sur 10 ivrognes il en meurt
I par an, par suite d'intempérance, et qJc la vie
moyenne est raccourcie de 10 ans pour les per-
sonnes de cette classe II est probable que s'iU
avaient été sobres, ils auraient gagné, luu dans
l'autre, outre leurs frais d'entretien, .'io doll.irs
par an ; perte du travail , pendant dix ans , de
St.Soo hotnmes, à 5o dollars par an. . . . i8,-')o,oJo
Les frais de procédure criminelle sont an-
nuellement, aux Etats-Unis, de 8,007,000 dol-
lar ; les trois quarts des crimes qui s'y coui met-
tent étant le résultat de l'intompérauce , les
trois quarts de cette somme doivent être portés
en compte; soit . 6,52^,000
Les secours accordes aux familles réduites à
II pauvreté par suite de rintempérance du chef
Report.
88,2; 5,000
(1) La contenance il'iin £;.illon «'gale à peu p'é» celle de froi^ l.lr«f «t
dtini.
LE SEMEUR.
17a
Reporté. . . . 88,275,000
on de quelques-uns des mcDibi'cs, peuvent être
évalués à 5,700,000
Le nombre des dotciius d.ms les prisons des
Etats-Unis est de 12,000; les trois qiwrts d"entre
eux ont été condanm 'S pour des fautes com-
mises dans un état d'ivresse; les (jains de 9,000
détenus , évalués à 5o dollars par an , auraient
été de 4jo,ooo
Perle totale pour les Etals-Unis.
I>. 94vi'i5,<'00
L'évaluation faite en i8i5des maisous et des'pioprîet?^
de la république américaine s'élevait à 1,771,312,903 dol-'
ïars; si l'on admet que leur valeur s'est accrue depuis lors
dans la même proportion que la population , elic est aujour-
d'hui de 2,5u),oog,'i22 dollars. La perte, que le yice)de l'i-
vrognerie ferait éprouver aux. Etats-Unis, dans l'espace de
trente ans, s'il continuait à être, pendant tout ce temps,
aussi dominant qu'd l'était avant 1828, dépasserait donc de
313,740,778 dollars la valeur actuelle de toutes les maisons
et propriétés de cette immense contrée I En pren.int pour
point de départ l'état de choses actuel, et en supposant que
l'accioissement probable de la population ne so:t pas siîivi
d'nne égale progression dans les effets de l'intempéiance ,
rtn peut évaluer comme suit quelques-uns de ses icsultats,
dans le même espace de temps : un luilliou de délits , cinq
mille meurtres , un million cent vingt-cinq mille morts pré-
maturées. L'usage des liqueurs fortes produit souvent une
disposition à la fulie, iiou-seulemeut dans ceux qui ont l'ha-
bitude de cette boisson, mais encore dans leurs enfans et
leurs petits-cnfans ; il cause toujours un affaiblissement des
tbrces physiques, de la vue et de rintelligoncc. Ces effets
continueraient aussi à se faire sentir.
11 n'y a que cinq ou six ans que les chrétiens d'Améiiqtie
furent frappés des terribles conséquences de ce v ice, qui
menaçait de saper les fondemens de la prospérité nationale,
et dont les résultats, d'après les déclarations de la Parole de
Dieu, s'étendent au-delà de la vie présente; ils se sont li-
vrés dès-lors à d énergiques efforts pour «irêter ses pro
grès. Excités par la considération que î'^angélisat'On des
Etats-Unis rencontrait , autant que leJP prospérité tempo-
relle, d'immenses obstacles dans^l^brutissement produit
par l'ivrognerie, ils ont résolu d^ ne rien négliger pour ar-
rêter ce fléau. Le préjugé que, prises avec modération , les
hqueu;s spiritacuscs sont utiles, peut-être même nécessai-
res, dans un climat tel que celui de l'Amérique, s'était fort
répandu, et, comme beaucouj) de personnes, sobres d'ail-
leurs, s'y conformaient, elles fournissaient involontaire-
ment aux intompérans un prétexte, au moyen duquel ils ex-
cusaient leur conduite. Les chrétiens établirent donc en
principe que contribuer à la prolongation d'un état de cho-
ses qui a des résultats tels que ceux que nous avons indiqués
est un crime, et que celui-là y contribue, qui ne renonce
pas entièrement à l'usage des liqueurs spiritueuscs. En
1826, se forma à Boston la Société Américaine de Ter/i
pr'rance , dont on ne peut devenir membre qu'en signant
l'cDg.-'gement de s'abstenir entièrement de ces liqueurs, ex-
cepté dans les cas de maladie où elles auraient été prcscri-
t -5 p r i:n médecin , membre lui-même d'une Société de
i'ejupérance. Cette société, formée par des hommes recom-
mandablrs par leur caractère et leur position sociale , a
«grandi avec une rapidité dont aucune autre institution ne
présente d'exemple ; ses succès sont d'autant plus remarqua-
bles qu'elle n'avait à faire valoir que des considérations re-
ligieuses et morales , et qu'elle se proposait de combattre
l'une des passions les plus grossières, et qui devait, ce sem-
V\«, offiir le moins cic prisé h des motifs de re gi'iirc. On
vit ccjicndant bientôt tous les hommes qui avaient à cœur
le bonheur de leur patrie se grouper autour d'elle et la se-
conder de tout leur pouvoir. Les hommes de lois des prin-
cipales villes publièrent des statistiques des délits et des
crimes, dans lesquelles ils fusaient ressortir les fautes com-
mises dans un état d'ivresse; plusieurs académies de méde-
cine se prononcèrent pour la cause de la tempérance ; celle
du Now-IIampshire déclara même que ses membres s'inter-
diraient à l'avenir l'usage des liqueurs ; une résolution sem-
blable fut prise par les avocats do trots comtés ; deux jour-
naux, le National Philanthropisl cl h' Journal of Humanily '
furent publiés dans le but de propager les principrs de la
Société; divers écrits populaires, ayant la même tendance,
furent répandus à des centaines de millieis d'exemplaire,
dans torft m* pays. Un prix fut fondé pour la solution de
cette (juestioii«: a Est-il permis .à un chrétien de faire usage
» de liqueurs spiritueuscs , ou d'en vendre ? » Quarante-
liiémoires furent envoyés au concours; le prix fut remporté
par M. Stuart , professeur de littérature à Andover, qui ,
comme tous les concurrcns , à l'exception d'un seul , avait
résolu la question négativement. En adoptant ce 1 ésultat ,
la Société de Tempérance s'engageait à faire un appel à la
piété et au patriotisme des distillateurs et des marchands <Ài
liqueurs, et de leur demander de sacrifier leurs intérêts pé-
cuniaires aux intérêts temporels et éternels de leurs conci-
toyens. Elle l'a fait, < t eu cela, commo dans tout \i reste
de ses travaux, elle a obtenu iafiaiment plus q.i'i! n'était
humainement possible d'espérer.
Voici quelques-uns des résultats dont elle peut se réjouir,
après cinq ans de prières et d'efforts. Il y a aujourd'hui dans
dix-neuf Etats de l'Union des sociétés générales , dont les
travaux s'étendent à tout l'Etat; les Etats du îjaine, d'Ala-
biiuid , de la Louisiane, de l'Illinois et du Missoun. sont la.i
seuls où des sociétés générales n'ont pas encore été formées;
il y a eu outre en Amérique plus de 3, 000 Sociétés locales ,
dont les membres sont au nombre de plus de Soo.ooo; pLs
de 3,000 de ces membres étaient dei ivrognes de profession.
L'influence de ces sociétés n'est pas limitée aux personnes
qui ont souscrit l'cug-igement qui leur sort de lien ; elle s'c-
lend à une foule d'autres qui, psr fausse' honte, craignent
de se réunir à des associations jç c^ genre, et qui cependant
ont prislarésolutioïKdirsjecoiipjrnierau principe que celles-
ci Iravaiilentà fcsire prévaloir. Le secrétaiie du dép'Si teinent
de la guerre a supprimé les rations de liqueur qu'on uccor-.
dait abusivement aux troupes; il n'a maintr-nu que celles
qu'on leur accorde les jours de service extraor Jmaii ,;, parce
qu'elles sont réglées par une loi. Le secrétaire du dépirle-
ment de la marine a autorisé les capitaines dei ■■ :;i>-.e-u:x u-;
guerre à accorder un supplément de paie à? %i\cents par
[ ration de liqueur aux hommes de l'équipage qui y renonce-
raient de leur plein gré; ou est disposé à croire que ies idées
de tempérance font des piogiès parmi les rn^iins, quand
on sait que sur 48(3 hommes à bord de la fiégate h Brandy ^
wine , 326 ont renoncé à la ration, pour recevoir la paie
supplémentaire. La même amélioration se remaraiie dàns'
la marine marchande : en m.oins de dix-huit mois, cent cin-
quante navires, qui n'étaient pas .approvisionnés de liijuetus,
sont sortis du prirt de Boston ; et il v a maintenant sur nier
pkis de quatre cents navires qui n'ont pas uueseule, barrique
d'eau-de-vie à bord. Ou a senti le besoin d'agir aussi sur ius
jeunes gens et de les mettreengirde contre le vice du l'ivro-
gnerie; on va former en conséquence dos sociétés de icnipi^-
rance dans les 9,oG3 écoles de distriLt de l'Etal do N;;'.v-Yod
qui sonifréquentéespar environ Soc, 000 élèves. Cetcses^jliJ ,
sera sans doute imité dans les auirrs Etats. Plus de ^joow'
marchands de liqueurs ont renoncé à ce commerce; piçs d-i
100 aubergistes refusent de fournir de !a liqueur aux Vttyj-
[,surs, et plus de 1,000 di^,ti!l.it'";uis ont fermé leurs él;H(i-.J«-
nu.
LE SEMEUR.
semens j quelques-uns y out été forcés par la diminution de
la consommation ; d'autres l'ont fait par conviction et no
consentiraient jiour rien au monde à les rouvrir. Le prési»
dent des États-Unis a déclaré publiquement que , dans une
vaste étendue de pays qu'il a dernièrement traversée, la
«onsommation de liqueurs fortes a diminué de moitié.
Quelques faits particuliers sont plus fiappans encore que
ces faits généraux. Une société de tempérance s'est formée
daris une ville du Maine, dont la })opalatiou est de looo
âmes ; on consommait annuellement 10,000 gallons de
liqueur, et il y avait dix-sept détaillaus patentés dans cette
petite ville; aujourd'hui il n'y en a plus un seul et la cou-
sommation est réduite à aoo gallons; on y comptait cin-
quante-trois ivrognes; il n'y en a plus que vingt-neuf, les
vingt-quatre antres s'étant complètement corrigés. A Lyme,
dans le New-Hampsliire , où l'on vendait annuellement
fi, 000 galloiiS, on n'en vend plus que (joo dans le même
espace de temps. Dans une ville de l'Etat de Vermont ,
les personnes qui ont renoncé à l'usage des liqueurs spiri-
tueuses out économisé 8,000 dollars dans une seale année. Il
serait facile de multiplier ces exemples.
L'influence de la Société s'est aussi fait sentir dans les
pays étrangers : des sociétés de tempérance se sont for-
mées en Llande, en Ecosse, en Angleterre, eu Suède et
dans plusieurs îles de la Mer du Sud. A Oahu , l'une des
îles Sandwich , il v eu a une composée de plus de mille
membres.
Nous le demandons, à quelle cause faut-il attribuer de
tels lésultats? Auiait-il suffi de proclamer l'immoralité de;
l'usage général pour exciter tous ces Américains à renoncer
à une habitude qui avait jeté de profondes racines dans les
mœurs, pour les faire consentir, non pas seulement à une
réforme partielle, mais à une abstinence complète; pour
leur persuader de s'élever au-dessus du préjugé et d'af-
fronter le ridicule ; pour les engager à travailler au change-
ment de vie de ceux de leurs concitoyens qui étaient tom-
bés le plus bas dans le vice? Non, il aurait peu servi de
parler seulement à la raison, de produire des calculs , de
dresser des listes statistiques ; il a fallu un autre lt;vier,et ce
levier, c'est l'Evangile. C'est en en appelant à ses déclara-
tions , c'est en s'occupant à convertir l'homme tout entier,
et non pas en se bornant au conseil de renoncer à un vice
isolé , qu'on a commencé une réforme morale dont les
effets s'étendent de jour en jour , et dont il est impossible
d'apprécier les conséquences pour l'Amérique, lorsqu'elle
auia atteint ses dernières limites.
RELIGIOIV DE L'IîVDOSTAIV.
PREMIER ARTICLE.
Le caractère d'immobilité qu'on a généralement attribué
aux tuteurs et aux institutions des Indous est très-sujet à
contestation. Et d'abord , rien ne serait plus faux que de se
représenter les cioyances de ces peuples comme un seul
système de théologie. Quoi qu'on en ait dit , ces croyances
ont leur histoire, tout aussi pleine de variations et de luttes
«Je tous genres, que celles dos Européens, avec cette diffé-
rence toutefois que, dans l'Inde, les essais de réforme qui
ftircnt tentés n'eurent pas pour objet, comme au sein du
Cliristianisme , de rappeler la religion à sa pureté pii-
Mjitivc,mais de l'accommoder aux mœurs du temps. En
effet , les brahmanistcs orthodoxes , qui s'appuient sur les
Vé(las,ne donnent plu? ceux des préceptes de ces livres qui
«ontrastent avec les habitudes actuelles comme des pié-
»cptes obligatoires de nos jours , alléguant qu'ils out été
«feslinés à l'àgu plus parlait qui a précédé le nôtre. Cette
«XCII3C des réformateurs brahraanisies est très digne d'atten-
tion. Non seulement ulle piocède d'une tradition qui con-
firme le témoignage historique de la Bible sur la chute de
l'homme , mais elle contient encore l'aveu de l'impuissance
oii il se trouve depuis lors de pratiquer une loi qu'il regarde
comme bonne.
Parmi les révolutions qu'a subies la religion de l'Inde, les
plus remarquables sont les deux grandes hétérodoxies du
Bouddhisme et du Djaïuisme. Nous avons trouvé chez hs
sectateurs de ces deux systèmes religieux , aussi bien que
chez ceux qu'on continue a désigner sous le nom de Brahma-
lli^t(•s orthodoxes , des traits si propres à jeter du jour , soit
sur la manière presque toujours uniforme , dont l'homme
abandonne à ses [)ropres inspirations , dégrade et pervertit
les vérités révélées 1 t le culte de la Divinité , soit sur l'ori-
gine vraisemblable de quelques doctrines et de quelques
institutions dont le Christianisme fut infecté de bonne heure,
que nous croyons bien faiie d'esquisser ici tjuelques-uns de
ces traits. Non&profiterons pour cela des précieuses instruc-
tions que nous offre un travail récemment publié par
M. Docliiuger , sur la vie contemplative , ascétique et
monastique chez les Induits et chez les peuples Boud-
dhistes (1).
Comaiençons par ce qui concerne les croyances brahma-
niques.
Les sectateurs de ce système reconnaissent comme sa-
crés plusieurs livres, qui diffèrent non seulement de titres^
mais de doctrine, dn moins à beaucoup d'égards. Les plus
anciens et les plu^ révérés sont les quatre f'édas qui passent
pour l'œuvie de Brahma lui-même. Selon les orthodoxes,
leur autorité est absolue, et s'il nous est difficile d'accorder
celte opinion avec l'abandon que font aujomd'hui les théo-
logiens qui la professent de quelques principes de ces mêmes
livres, nous n'avons, pour la comprendre, qu'à jeter les
veux sur les rationalistes de nos jours, qui savent aussi croire
à l'autorité divine de la Bible , tout en mettant de côté les
doctrines que leurs préjugés ou leur raisnn y t.ouvent
de trop.
Après les Védas viennent ]e Dhannasastra ou code des
devoirs, attribué à Meuou , qui jouit aussi d'une grande
autorité, et qui s'appuie partout sur les Védas ; puis quel-
ques poèmes dont on ne conuait que des fragmens , le
llaniayana, le Mihabarata et lesPouranas qui datent d'une
époque plus récente.
Il y a deux théologies dans le brahmanisme , celle du
vulgaire, qui est la théologie pratique , et celle des sages ou
la théologie mystique. Cette distinction se retrouve dans tous
les livres religieux de l'orthodoxie , rnêiiiE dans les Védas.
La religion vulgaire enseigne le polythéisme, présente les
œuvres comme le vrai moven de salut, et promet , après
cette vie de jouissances proportionnées aux mérites de ces
œuvres, mais des jouissances d'une durée limitée, après
laquelle il faut subir la renaissance. La religion mystique
enseigne le panthéisme, attache peu de prix aux œuvres eu
elles-mêmes, et présente comme seul moyen de salut la
contemplation de l'Etre Suprême , contemplation qui pro-
cure la science de Dieu, et par elle l'absorption entière ea
lui; cette absorption exempte de la renaissance.
Cette distinction n'est pas purement arbitraire , et n'a
pas été imaginée uniquement , ainsi qu'on pourrait être
tenté de le croire, au premier abord , par l'orgueilleuse
ambition des castes savantes. Elle a sa source dans la nature
même de l'homme ; c'est la double conséquence de sou
besoin de pais et de son orgueil; et cette conséquence se
retrouve, bien que sous des dehors variés, partout où
l'Evangile n'a pas rétabli les véritables rapports de l'âme
humaine avec son Dieu. Portons nos regards en nous et
autour de nous. Ne voyons -nous pas la religion des œuvres
mortes chez la multitude de ceux que leurs affaires terres-
tres ou le caractère de leur intelligence portent plutôt vers
l'activité extérieure que vers la méditation? Ne voyons-
nous pas qu'ils attachent à ces œuvres toute leur gloire,
toutes leuis espérances, qu'ils cherchent à asseoir sur elles .
exclusivement la paix que leur conscience leur demande?
Celte religion des œuvres considérées en elles-mêmes est
celle des masses, et c'est pour cela qu'au temps d'jgoo-
(i) Iq-8°. Strasbourg, i83i.Ch /.tïvrault.
LE SEMEUR.
175
r.uire, une église aiubitiouse a pu trouver dans cette
tendance fuiissoe de nos besoins lelijjieux une base pour la
puissance qu'elle s'ai rofje.iit sur la multitude. Elle put
soumettre pour un temps celte multitude, en lui jetant des
formules de prières à reptjter, en lui imposant des cérémo-
nies, en lui taisant même de tous nos devoirs une monnaie
pour paver le ciel, en lui créant ainsi de prétendus méri-
tes , aux(piels le cœur était étranger, mais qui servaieul à
tlatter l'orgueil et à endorutir la conscience. D'un autre
côtelés sages, nous voulons dire les pliilosoplics , se sont
fait un autre genre de religion, celle de l'étude , de la
contemplation. La plupait s y sont absorbés tout entiers;
ils y ont oublié leur conscience et cultivé leur orgueil , et
perdus ou dans les uuages de la métaphysique , ou daus
ceux d'uu mysticisme quelconque, ils ont aussi regardé
avec dédain la foule et son activité matérielle j ajoutant
d'ailleurs que sa religion devait lui étie laissée , comme le
seul moveu de bonheur qui fut à sa portée, et comme une
barrière contre le désordre.
Il est au reste bien remarquable que toutes les fois que
l'esprit humain a voulu poi;>^er au dernier tei me ses «pé-
culations sur la nature et sur son Auteur, il ait été poussé
dans l'abîme du panthéisme; je dit abîme ; car à ce terme
où tout esteuDieu et où tout est Dieu, pour me servir des
evpressions mômes d'une école moderne de panthéisme
pratique , l'on voit aussitôt disparaître toute distinctiou du
bien et du mal, toute responsabilité morale, et ce n'est
plus que par des subtilités et desinconsécjuences qu'où peut
se rattacher so.-raèmc aux éternels priLicipes de la con-
science du genre humain. Les savans et profonds panthéistes
de l'Allemagne moderne, notamment de l'école de Ilcgel ,
t'euic qui chez nous ont suivi leurs traces, ceux qui , avec
beaucoup moins de savoir , mais par pure envie d'occuper
une place qu'ils croient vacante, prétendent satisfiiire avec
leur capacité et leurs inspirations de matérialistes aux be-
soins d' une soûété qui souffre avant tout de sou matérialisme,
tous ces hommes en sont , helas I malgré les lumières qui
les distingueut des Brahmanes , sur la même ligne qu'eux,
quant à la vérité, à la paix et au bonheur. JMais ce n'est
pas seulement par ces traits généraux que nous pouvons
lapprocher les deux religions qu'enseignent les livres sacrés
des Brahmanes, des deux fausses routes que prennent, au
juilieu de nous , tous ceux qui ne suivent pas Kdèlcnient la
ligue que trace l'Evangile. En descendant dans les détails,
nous retrouvons des analogies remarquables enlie les pra-
tiques religieuses de l'Lidostan et celles qui se sont intro-
duites successivement dans l'Eglise , eu opposition avec les
doctrines du vrai Christianisme; nous en trouvons aussi
entre ceux des sectateurs de Brahma, qui pensent par la con-
templation s'élever au-dessus de la foule des croyaus , et les
ascètes que l'orgueil spirituel porta de tous temps à s'isoler
delà société pour atteindre aussi, par la contemplation,
une existence talon eux plus purç que celle des autres
(".hrétiens.
Les actes de dévotion ne sont pas les mêmes pour les
quatre castes du peuple indou. Celle des Brahmanes est
privilégiée et tient les trois autres sous tutelle. Considérée
■comme un chaînon intermédiaire entre les dieux et les
hommes , c'est par cette caste que le peuple communique
avec la divinité. Quant à ce dernier, ses actes de dévotion
sont d'obéir aux Brahmanes et de se servir d'eux pour tout
ce qui concerne la religion, de leiu" faire des aumônes , de
les respecter, de les défendre,,de hua- remettre le soin
d'attirer sur lui la bénédiction divine.
Lss âmes des morts ont besoin pour être heureuses que
leurs descendaiis leur rendent des honneurs funèbres.
Une grande efficacité est attribuée à la lectuic des livres
sacrés , a la récitation des Védas et suitout des formules
de prières qui y sont contenues. « Un Brahmane qui sait
par cœur le Rigvéda n'encourra aucune punition, eut-il
rnêiue tué les habit;ins des trois mondes , et se fut-il nourri
d'alimeiis quelconques. En récitant trois fois avec dévotion
les chapitres du liig, du Yudschur ou du Sama avec les
Upanischadas , il sera délivré de tous péchés » (Code de
Meaou.)
Les prières, les invocations, tous les mots sacramentels
et les œuvres en général, ont dans cette ciovaiice religieuse
une efficacité indépendante de l'état intellectuel de celui
qui les prononce ou qui s'en acquitte.
J^a doclrinj des œuvres Surrérogatoiresse retrouve aussi
chez les Lidous. Ils croient que toutes les (cuvres que
I homme accomplit, sans y être forcé, lui acquièrent un sur-
croît démérite, à l'aideduqucl il peut effiicer des péchés. Le
Code de Menou indique à la dévotion des crovans quelques-
unes de ces œuvres. C'est, par exemple, de réciter un cer-
tain nombre de fois des passages des Védus, de faire des au-
mônes aux pauvres et surtout aux Brahmanes, de donner
même sa fortune à l'un de ceux-ci, de lui faire une pen-
sion viagère, de lui bâtir une maison. Les pèlerinages jouis-
sent aussi d'une grande réputation comme œuvres de ce genre.
II en est de même de la vie solitaire dans les forêts, accom-
pagnée des privations et des dangers qu'elle présente. Les
mortifications qui doivent servir d'œuvre surrérogatoire
portent le nom de tapas. — !Xoas bornerons là nos citations
fiour aujourd'hui. Le défaut d'espice nous y oblige. Dans
un prochain article nous aurons d'autres exemples à ajouter,
surtout eu nous occupant des sectes hétérodoxes.
REPONSE A UNE OBJECTION.
Un abonné du Semeur écrit à l'un de nous qu'il s'étonne
de la prééminence que nous donnons à la religion sur tous
les autres élémens de la vie , et demande si ce n'est pas
plutôt il la philosophie qu'appartient' ce premier rang. Ce
n'est point une objection voltairienne que nous fait ici
notre abonré; il n'accuse pas la religion d'erreur; mais,
dominé par une idée que M. Cousin a beaucoup répandue
dans notre public, savoir que la religion ne possède que le
sentiment obscur et instinctif des vérités que la philosopiiie
connaît et développe par la réflexion, il juge que c'est à
cette dernière que revient la fonction supérieure que nous
réclamons pour la vérité révélée.
Comme il est fort probable que d'autres lecteurs de notre
journal partagent à cet égard les opinions de l'école éclec-
tique, et nous auront adressé tout bas les mêmes remar-
ques , nous avons pensé que l'ami qui nous fait l'objection
citée plus haut ne trouvera pas mauvais que nous lui ré-
pondions par une voie qui portera nos explications à ce
sujet à tous ceux par qui elles pourraient être réclamées.
Ces explicalioas sont fort simples et réclament peu de
mots.
Pour accepter, en connaissance de cause, ua dogme, soit
philosophique, soit religieux, comme l'arbitre suprême de
notre vie, il faut que ses titres à notre confiance soient tels
que nous lui livrions notre existence tout entière, avec l'inti-
me et profonde persuasion qu'il saura en éclairer et en ré-
gler toutes les circonstances sans exception , et que nous
trouverons toujours paix et bonheur sous sa conduite.
Quels sont ces titres, et qui les possède, de la religion ou
de la philosophie? Ces titres sont d'abord de ne laisser sans
solution aucune des questions qui se rapportent à notre
destinée , en d'autres termes , de nous dire positivement
pour quelle cause nous sommes dans ce monde, vers quel
but nous devons marcher ; pourquoi notre cœur n'est jamais
satisfait, et comment nou^; poumons le satisfaire ; puis, après
nous avoir éclairés sur ces diverses questions, nous devons
trouver, d'une manière ou de l'autre , la force, le pouvoii-
d'agir en conséquence des directions que nous aurons
reçues. La philosophie répond-elle à ces deux conditions,
sans lesquelles notre confiance ne saurait lui être acquise?
Quel philosophe osera dire queoui ? Qui peut se faire il-
lusion à cet égard ? Quoi de plus vague, de plus sujet à varia-
tions que ce que la science parvient a conclure de ses raison-
ncmens sur la cause première, sur la nature, sur l'homme?
Quoi déplus vacillaiitqiie la lumière qu'elle projette sur les
grandes questions de l'origine et de 1 existence du m d ,sur
l'immoit.dité de l'àine. Quand est ce enfin que la philosn-
phieapu dire a l'homme, avec le ton d'une autorité incon-
testable :« Créé p;.r un Dieu, cause absolue et première de
toutes choses, voici le caractère réel de ce Dieu dans ccqn'il
t'importe d'en savoir; voici le but de ton existence; voici
le chemin que tu dois suivre; je te donnera: la force de le
176
LE SEMEUR.
parcourir. » Et comment l.i sagesse Imuii aine pounait-ellc
p.irlei' avec cette assurance? N'est-elle pas toujours obligée
d'appeler celui mcuic dont elle prétend définir et régler
toute l'exisleiice . à constater la vérité de chacun de ses
dires ? Cette souveraine ne commencc-t-clle pas toujours par
se soumettre à l'intelligence qu'elle veut gouverner? Il
n'en t-st pas de même de la religion , nous voulons dire du
ChristiaiiisMie. iVIessjger céleste et véritable souverain, il
vient, sans se soucier d'être app ouvé de notre laison^ nous
dire quel est notre Créateur, ce qu'il voulut en nous pia
çant sur la terre j il met devaiit nos veux , non des raisoii-
uemens avec leurs conclusions, mais des laits. Puis , après
avoir mis an évidence la vie el l' immortalité ^ar l'Evangile
de Jésus-Christ, il accomplit la se> onde condition que nous
exigions tout :i l'heure de la philosophie ; il ajoute a la lu-
mière la force. Oui , et nous ne saunons trop le répéter à
qui n'en a pas encore fait rexpérieuce , le Christianisme
(îonne à celui qui l'accepte de cœur plus que la vérité, plus
qu'une sagesse infaillible; il lui procure le secouis de l'Es-
prit même de Dieu , qui opère en nous le vouloir et l'exé-
cuiion.lja philosophie, eu nousp irlantdc progrès et de per-
fectionnement, nous lais^era toujours au même point de
progrès et de perfectionnement moral , avec un peu d'or-
gueil de plus. Que dis-je? Elle nous empêchcia d'entrer
dans la voie du vraiprogrès, car elle nous trompe sur notre
point de départ et suila route à tenir, en nous dissimulant,
sous le mol imperfection, la dégradation de la nature hu-
maine. L'Evangile, au contraire, commom c par dirchirer
le voile que l'orgueil jette sur notre point de départ ; il nous
montre le vrai but, le viai chemin, le vrai piogics, puis,
nous disant comme Jésusau paralytique : a liève toi et m.ar-
che, » il fait mariher , en effet, celui qui cioità ses paroles.
Ainsi l'Evangile seul réunit les deux conditions (jue nous
(icmandioMsà la doctrine qui mérite le gouvernement su-
prême de la vie humame: solution certaine de la grande
question de la destinée de l'homme, et puissance de le faire
arriver au but qu'elle lui propose.
MELA^GES.
Co^VENTIOPr ENTRE LA EbANCE ET l' ANGLETERRE POUR LA
SUITRESSION DE LA TRAITE DES NEGRES. INouS avOllS plus
d'une fois déploré les maux de la traile , qui se poursuivait
avec une incroyable audace, malgré les lois destinées à la
réprimer; giàce au principe que le pavillon couvre la mar-
chandise , les négriers échappaient aux croiseurs français à
l'abri du drapeau britannique, et aux navires anglais en ar-
borant les couleurs de la Eraiice. Il n'y avait qu'un moyen
de déconcerter la traite , c'était le droit de visite accordé ,
dans les latitudes où elle se fait , aux vaisseaux de guerre sur
les navu'Ci de commerce. La Erauce et l'Anglctei re vien-
ueut de s'accorder ce droit réciproque, en l'entouiaut de
garaulies destinées à en piévenir les abus : il ne pourra être
exercé que par des bàtimens de guerre dont les commau-
daus auront au moins le grade de capitaine ou de liente-
«laiit; le nombre de ces bâtimens sera déterminé chaque
année ; les gouveiuemens conviendront d'un s'gual parti-
culier qui sera réservé aux croiseurs munis d'une autorisa-
tion spéciale , et les vaisseaux capturés seront livrés sans
délai à la juridiction de la nation a laquelle ils aiipartiennent.
Nous nous réjouissons de ce traite, ou l'humanité a fait
taire l'orguepl iialionul; mais nous continuerons à rc, lamcr
de tout notre pouvoir l'abolition de l'esclavage, que des
lois barbares soutieuneul encore, quoiqu'il soit ne de la
traite que des lois plus humaines condamnent et pour-
suivent.
Testament de M, Etienne GiKArj). — M. Etienne Gi-
rafy est mort le 37 décembre dernier, à Thiladelphie ,
âgé de 85 ans. Ke à Pci igucux , en Eraïuc , de païens
pauvres, il s'embarqua, comme mousse, à boid d'un bâ-
timent de Bordeaux, qui le laissa à New-York ; sou in-
telligence pour le commerce ne larda pas à se développer,
et il est devenu le négociant le plus riche du monde. Il a
laissé, en mourant, dix-iicnf millions de dollais, environ
ceiit millions de francs. Il a légué deux millions de dollars,
(11,000,000 fi .) pour l'élection d'un grand collège pour l'é-
tat de Pensylvauie; 3oo,ooo dollars pour la construction
d'un chemin de fer entre Danville et Potlsville ; 5oo. 000
dollais pour des travaux dans les bassins du j 01 1 de Phila-
delphie; une somme égale à la ville de New -York, etc., etc.
Les IcfjS aux membies de sa famille et à ses amis sont peu
considérables; ils ne sont pas déplus de 10,000 dollars,
excepte deux, dont l'un est de 20,000 dollars , el l'autre de
5o,oo<i dollars.
A."^[^-ONCES.
Abcbives du Christia\ sme au XIX* siècle, recueil pe'rio.h-
que, fondé en 181 ri paraissant les \" de chaque mois ,
par livraisons de (roi:: feuilles in-S". On s'aboiin.; ihez
Puisler , rue de l'OriLoiie, n" G. Prix de l'abonnement
annuel : 6 francs.
Ce journal puirsuit dp;)iiis quatorze ans son utile car-
rière. Eondé à une cpoqu • où les dsciples de l'Evangile,
alors peu nombreux ei; France, n'avaient pas enc;>re fait
entendre leur voix avec la liberté et la force qui leur con-
viennent, il a lepiemi'i' servi d'organe à ceux qui sentaient
le besoin d'appeler au Christianisme les hommes étrang^irs
.à ses promesses. Les rédai leurs des Archives sont proles-
taiis; ils se sont donc ad'essés plus particulièieinent aux
membres de leur égbse, dont l'existence , garantie par la
Chaile , était cependiut encore peu assurée; travaillant
h la fuis à affermir leur position extérieure et à améliorer
leur état religieux , ils ont, avec le secouis de Dieu, s.:-
condé et , à qiielques ég 'r'.s , provoqué le luouvemeiit re-
maïquible qui se poursuit aujourd'hui dans l'Eglise protes-
tante de France. Leur recueil a servi et sert encLirc de lieu
entre les chrétiens protestans; les nouvelles qu'il donne
sur les progrès du Christianisme dans toutes les parties du
monde, et l'analyse qu'il présente de la plupart des ou-
vrages religieux qui se publient en France, et môme des
livres les plus remarquables qui s'impriment à l'étranger,
11- rendent indispensable a tous ceux qui veulent suivre les
progrès et étudier les caractères Je la foi réformée. Les i-é-
dacleurs ont augmenté de n\pitié le volume de leur jourual
sans en augmenter le prix. Ils ont aussi agrandi le plau
qu'ils avaient d'abord adopté. On chercherait en vain ail-
leurs les faits nombreux qu'ils publient ; ou voit qu'ils met-
tent à profit pour les rassembler les journaux religieux de
l'Allemagne, de la Suisse, de l'Angleterre et de l'Amérique,
et qu'ils sout secondés par beaucoup de correspondans
pour les nouvelles qui regardeut la France, Nous recom-
mandons à nos lecteurs ce journal dont le prix annuel n'est
que de 6 fr.
Le Chant de paix , par l'Auteur des Chant» deSiow. Br.
in-8' de 47 pages. A Paris, chez Risler, rue de l'Oratoire,
u" 6. Prix : i fr.
Ce petit poëme est l'appel d'un chrétien à son aacicn
compagnon d'études, dont il a cessé de recevoir des nou-
velles depuis qu'il s'est rangé sims la bannière du pur Evan-
gile. Une chaleur toute ehrétieniie circule dans ces vers,
qui ont d'ailleurs l'attrait d'une poésie, non pittoresque, et
fortement imagée, mais pleine de sève et souvent d'un co-
loris assez vif.
Nouveau-Chkistianisme. — Lettres d'Eug. Rodrigues sur la
religion et la politique. V Education du genre humain ,
de Lessing, t>aduito pour la première fois par E. Ro-
diigues. un volume in-S*. Au bureau du Globe, rue
Moiisigiiy , n. 6.
Ceux de nos lecteurs qui seraient tentés de conjiaîtrc
l'ouvrage de Saint Simon, où se trouve sa dernière pensée
sur l'avenir, celui dans lequel ses disciples disent prendre
les matériaux de l'édifice lourd, massif, et cependant sans
solidité qu'ils élèvent, au nom de ce philosophe, sur les rui-
nes luiitginaires du Christianisme , trouveront dans ce vo-
lume de quoi salislaire, à cet ég,u'd, leur curiosité.
E'.uutum. — Dans notre dernier numéro, p. 168, l'^'eo-
loiiuo, ligne 34, au lieu àc. sorte WicisoiJ.
Le Gérant, DEHAULT.
TOME 1 ^
^" 23.
8 FEVRIER 1832.
LE SEMEUR,
•s
■A
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire
PARAISSAIT TOUS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Matt!i. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n° ii,et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Pri,\:i5 fr. pour l'année.
1 £r. peur 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera 2 fr. pour l'année , 1 £r. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mBis. .—
«s lettres, p.nquets et c..»ois d'argent, doivent être affranchis.
• !
REVUE POLITIQUE.
LOMPTt-REHDU Lt LA JUSTICE CBIMID£LL£ POU» l83a.
On a déjà examiné daus cette feuille l'erreur de ceux qu"
ttribueut à l'iiisliuction primaire une grande influence mo-
ale. Beaucoup de gens se persuadent qu'il suffild'apprcndre
u peuple à lire , à écrire et à compter , pour le rendre
aeilleur. Cette opinion a été soutenue mên^c dans les Cham
ires et dans les séances de la Société royale des prisons ; il
emble que ce soit un point convenu , une vérité incontes-
able , un fait d'expérience qui n'a plus besoin de preuves,
jt lorsqu'on se plaint de l'immoralité des classes popu-
aires , il y a une réponse toujours prête et que l'on donne
ivec une assurance presque risible : Instruisez le peuple,
;nvoyez les enfans à l'école , enseignez-leur la lecture , l'é-
;nture, le calcul, et l'immoralité disparaîtra. On dirait qu'il
e trouve, sous ces premiers élémcns de l'instruction, je ne
ais quelle puissance occulte et miraculeuse qui produit in-
"ailliblement des hommes nouveaux.
Cette opinion ne supporte pas un examen sérieux. Il est
:lair que l'art tout matériel de lire et d'écrire ne crée point,
pso facto , des sentimcns de justice et de moralité. Il n'est
îas moins évident que, si l'on emploie cet art à lire de mau-
vais livres , il devient un instrument de dépravation bien
jIus qu'un moyen de perfectionnement. 11 est positif enfin
jue le ii0H)bre des mauvais livres en circulation est beau-
;oup plus considérable que celui des livres utiles. Quant à
a puissance de faire des miracles , en produisant des effets
liamétialcment opposés aux causes , nous ne l'attribuons
pas du tout à l'instruction primaire : notre foi aux idées du
iiècle ne va point jusque là.
Mais voici des faits qui donnent wae. nouvelle force à nos
réflexions. Le Compte rendu de la justice criminelle pour
i83o nous montre, comme ceux des autres années , que les
provinces les moins éclairées de la France fournissent rela-
tivement le moins d'accusés. La proportion des accusés avec
la population est, pour tout le royaume, de i sur 4)576 ha-
bitans. Treiito dcpailemens ont dépassé ce terme moyen ; ce
sont, à 1 exception de lu Corse, les départcmens les plus
éclaifcîs de la France, tels que ceux du Bas-Rhin , du Haut-
Rhin, du Rhône , de la Seine , et , en général , les dépaite-
mens f itués le long des grands fleuves les plus fréc^uenlcs et
des piiucipales voies de communications. Ce sont , au con-
traire, les départcmens de l'intérieur , ceux qui , d'après les
calculs de M. Charles Dupin, envoient le moins d'cnfansaux
écoles, et qui sont 1rs plus isolés de la civilisation , tels que
ceux de la Creuse, de la Loire, où l'on commet, toutes choses
égales , le moins de crimes contre les personnes et contre
les propriétés. Le département ai. la Creuse uc compte
qu'un accusé sur 12,647 individus ; celui de la Loire, un
sur n,385j celui de la Meurthe, un sur io,Go6. Une autre
observation qui résulte des tableaux de la justice criminelle,
c'est que l'on trouve relativement un plus grand nombre de
crimes contre les personnes dans la classe de ceux qui , d'a-
près leur état ou leur fortune, devraient avoir rc<^u l'instrac-
tion la plus complète.
Ou pourrait conclure de là que les moyens actuels de ci-
vilisation, les grandes routes, les canaux, les manufactures,
les vastes centres de population exercent une influence dé-
favorable à la moralité des classes populaires, et que les
écoles n'opposent qu'une digue impuissante à celte dépra-
vation progressive; de sorte que nos perfcctionnemcns si
vantés ue seraient, en dernière analyse, que dos agens plus
actifs de démoralisation.
Les amis de l'humanité , ceux qui ont des sentimcns de
patriotisme , non dans leurs paroles , mais daus le cœur ,
doivent y réfléchir. Us reconnaîtront bientôt que la France
a besoin d'un tout autre levier moral que l'instruction pri-
maire ; et ce levier, ils le trouveront dans l'Evangile. L'ex-
périence prouve que la foi chrétienne (et qu'on le remarque
bien, nous ne disons pas les formes chrétiennes, mais la foi)
est le seul moyen d'opposer une puissante bai lièrcaux vices
de la civilisation , et de créer des hommes véritablement
nouveaux.
DES EIGUEUnS CONTKE LA PRESSE.
Ou ne tue pas les idées à coups de canon , disait un
hoiume d'esprit. On ce les tue pas davantage à coups de
procès et d:; réquisitoires. La pensée humaine, vraie o«
178
LE SEMEtR.
avec 1(
fausse, bonne ou mauvaise, n'imporlc , ne se laisse pas
étrangler entre deux guichets. Elle s'échappe des catacoiu-
bes, sort des cachots de l'inquisition , et brise les Venoax
des Bastilles politiques. Elle devient mêiue d'autant plus
puissante qu'elle est 1)1 u> comprimée, et il y a telle opinion
qui n'a dû sa force et ses piogrès qu'aux obstacles qu'elle a
été obligée de vaincre. Conmieiit donc comprendre les
moyens de rigueur que le pouvoir ne cesse d'employer con-
tre la presse quotidienne? Comment s'expliquer cette mal-
lieureuse obstination .'i transformer en espèces de crimes des
idées politiques qui, si elles sont mauvaises , auraient été
suffisamment condamnées par le bon sens de la majorité des
lecteui-s , et si elles ne le sont pas , se reproduiront malgré
les condamnations judiciaires? Comment surfont justifier
ces procédés acerbes, ces moyens préventifs diiigés contre
des écrivains que l'opinion publique , quoi qu'on fasse , ne
confondra jamais avec des criminels pris en flagrant délit?
Certes nous sommes loin d'approuver les écarts de la
presse. Nous déplorons plus (jue personne le dévergondage
avec lequel on att.ique tout ce qu'il y a de plus digue de
ect, le trône , l'ordre public . et jusqu'aux vérités de la
ipii et aux saintes maximes de la morale. Nous gémis-
so^^es extravagances qui compromettent la liberté de la
presse, et qui la calomnient aux yeux des honnêtes gens.
Mais, en supposant même que ce fut sur les paroles les plus
coupables que se portât toujours la sévérité du pouvoii', eu
supposant que sa susceptibilité politique et morale fut tou-
jours celle de la conscience, nous croyons que le meilleur
moyen de mettre un terme à ces écarts , serait de les livier
à eux-mêmes; prétendre les arrêter par des rigueurs juri-
diques est un f.uix calcul dont on a eu tout lécemmciit de
nouvelles preu\es. L'erreur n'a jamais péri que par le sui-
cide. Nous croyouî en particulier qu'il n'y a pas de ^OlC
plus sùie pour donner ;i certains journalistes une importance
et ung popularité qu'ils ne méritent pas, que dç les empri-
sonner avant le jugement, comme on forait de vagabonds
sans aveu. On aurait jnstementapprécié tel folliculaire qui
devient un personnage intéressant, loFsqu'on le voit en
butte à des rigueurs cjui ne sont pas nécessaires au maintien
de l'ordre. Le cœur humain est ainsi fait; il prend parti
pour le faible maltraité , celui-ci cùt-il d'ailleurs mille
fois tort.
La plupart des journaux ont déjà présenté des réflexions
du même genre. Nous ne pouvions pas nou plus garder le
silence, nous disciples de Christ, nous qui avons foi dans
la puissance de la vérité , et qui craignons que les erreurs,
en religion et en politique, n'acquièrent de la lorce par cela
même qu'elles sont poursuivies. Nous voudrions qu'on ne
liât pas les mains même aux folies du siccle; cai avec des
mains libies , ces tobcs ne vivraient pas loug-teinps.
De la LlBEETt IIELICIÇUSE,
Cette liberté gagne du terrain, même dans le canton de
Vaud, qui avait acquis une triste célébrité par son intolé-
rance religieuse. Quelques-uns de nos lecteurs connaissent
la loi du 10 mai i8'24 , loi vandale et digne d'un pavs d'in-
quisition, qui prononçait la peine de la prison ou du ban-
nissement conti'e les dissidens qui se réuniiaient pour célé-
brer un service religieux. La révolution qui s'est faite dei-
nièrement dans ce pays n'a pas amené jusqu'ici l'abrogation
de la loi dont nous parlons, par^c que le peuple ignorant et
trompé voyait encore des ennemis politiques dans la per-
sonne de ces chrétiens inoffensifs, qui n'ont d'autre tort
que celui de croire sincèrement à toutes les doctrines fonda-
mentales de l'Evangile, et de travailler à la propagation de
leur foi. Mais les préjugés s'affaiblissent de plus en plus
dans les classes populaires du canton de Vaud ; la vérité
gr.-.ndit, et les idées de tolérance pénètrent dans l'espiit des
plus obstinés. Ou en a vu un exemple remarquable dans la
séance du Gi'and-Conseil du 10 janvier , an sujet d'une péti-
tion contre la loi du 20 mai. Aucun orateur n'a osé défendre
celte loi ; aucun n'a eu le courage de soutenir une cauic
qui était pourtant , il y a quelques années , un nnycn sur
de popul.iiilé ; ceux-là même qui l'avaient demand»'e et
j nslifiée ont eu honte de leur œuvre et ont abandonné
sans défense ce monument d'intolérance. La pétition a été prise
en considération à une grande majorité, et il y a tout lieu
de croire qu'il ne se passera pas une année , avant que la
législation du canton de Vaud soit lavée de la loi du ao
mai.
Pendant que la liberté religieuse fait de tels progrès chez
an peuple voisin, nous voyons encore dans notre pays
l'article 291 du Code pénal suspendu comme un glaive sur
les assemblées où l'on s'occupe de sujets de religion. On n'a
pas craintde l'invoquer contre les réunions des Saint-Simo-
niens; c'est un anachronisme. Espérons que la pudeur na-
tionale , à défaut d'une mesure législative qui avait été an-
noncée, fera justice de cet article attentatoire à la libellé
des cultes Quant aux Saint-Simoniens, nous regrettons foit
que leurs prédications aient été suspendues, car elles nous
donnaient chaque semaine la preuve vivante qu'il n'y a de
vérité , de moralité , de dignité même que dans lûs principes
du Christianisme.
LEGl5LATIO\.
Du SYSTÈME DE COLONISATION SLIVl PAR LA FbANCE. AlcEI'.V
l'ar M, A. C. DE LachariÈre. Br. iii-8" de 87 pages. Paris,
iSSa. Chez Delaunay et Levavasseur , au Palais - lioyal.
Prix : 2 fr.
M. de Lacliarière examine , diins cette brochure , quelles
causes ont toujours empêché "a Fiance d'obtenir du succès
dans la fondation de ses colonies. Il les trouve , en partie ,
dans le caractère même de notre nation, qui ne possède pas
cet esprit de suite et cette persévérance, sans lesquels il est
impossible de fonder des choses giandes et durables : «non
» seulement, dit-il, 'e nio;udi-e obstacle suffit pour la rebuter,
» mais le succès même ne peut souvent empêcher le dégoiU
)) denaitr>>, et l'abandon d'en être le résultat. «Il indique coni-
me uae autie cause les vices de notre gouveinoment, ;inqui 1
il reproche de n'avoir point d ité les colonies d'inslltlltl()ll^
locales et spéciales, de n'avoir point appelé les habilaiis à
participer à la discussion de leurs intéiéls^ à la confection
de leurs lois ; mais d'avoir, au contraire, suivi, à leur égard,
le principe de la centralisation dans sa plus grande rigueur.
Les choses so;it poussées au point que, s'il s'agit, par exem-
ple , de rétablir , à la Mlrtimque ou à la Guadeloupe , un
pont emporté p.ir une crue d eau ou de faire tout autre
construction d'une nécessité urgente , il faut que le devis,
fait sur les lieux par les ingénieurs des ponts el 1 haussées ,
soit envoyé an ministère de la maiine pour y être appiouvc;
ce n'est que lorsqu'il est de letoui' , si toutefois il ne s'est
pas égaré , après avoir couru les chances de deux naviga-
tions et avoir parcouru quatre ou cinq mille lieues , qu'il
peut être mis à exécution. Voilà un fait digne de servir de
pendant à l'histoire de ce chêne mort qui n'a pu êtt ecoupé,;
dans une des 38, i35 communes de France , qu'après que
l'autorisation en eut été sollicitée en suivant les nombreux
chaînons de la hiérarchie administrative, et qu'elle eut été
accordée par une ordonnance royale , insérée dans un des
derniers numéros du Bulletin des Lois. Un second inconvé-
nient de la centralisation , c'est que la commission qui éla-
bore en Fi"ance des projets pour les colonies, ne connaissant
pas suffisamment les besoins locaux, elle doit sans cesse faire
et défaire , et que ces tàtounemens continuels ne peuveiit
manquer d'affaiblir le respect pour les lois. M. de Lucha-
rière cite un curieux exemple de l'ignorance des localités
LE SE>IE€R.
179
qii'." supposent certains actes de l'autorito. Le j;im\ unic-
iiiont, avant voulu s'occupi^r, il y a quelques aiiiii'L>,dc I a-
iiiciioralion de l'agriculture aux. colonies , fit publier un
f;r(>s im'uioire, tout l'cmpli de conseils iiupiatlialiles : ou y
leconimandait, par exemple, aux liabitans do se livrer à la
culture de la pomme de terre pour la nourriture des ate-
liers , tandis que ce tubercule ne réussit pus dans les pays
chauds, et que les colonies possèdent en abondance diverses
|)lantos qui peuvent rendre le même service , entre autres
le manioc, celle de toutes les plantes connues qui, dans une
portion de lerre donnée , peut nourrir le'plus graïul nom-
bre d'iiomnies. On conseillait ensuite l'introduction d'un
poisson d'eau douce, appelé goromis. Telle était sa Iccou-
dité , assurait-on, qu'introduit dans les rivières, il rempla-
cerait la morue qu'on n'aurait plus besoin de tirer du de-
hors. Or , il faut savoir que les rivières de ces lies ne sont
que des torrens , et que la Guadeloupe seule consomme
''i,r)(j(j,ooo kdog. de morue par an.
En voilà assez pour montrer que les plaintes de M. de La-
«harièie sont fondées, et que lescc)lons ont dro:tde deman-
der le changementd'un système, quidonne lieu à d'intei mi-
nables lenteurs et à de déplorables méprises; il est naturel
qu'ils rc'clamentdans le régime des colonii s des modifications
qui leur accordent une part dans leurs propres affaires. Au
reste, nous sommes assez portés à croire que ce n'est pas en
vue des intérêts de ce giuye que iM. de Lachailère sollicite
surtout l'établissement de législatin-es locales, auxquelles
soit attribué le droit de voter les lois de régime iutéi ieui-.
Il nous explique lui-même où il en veut venir, en nous ap-
prenant qu'il entend par là toutes celles qui statuent sur des
objets spéciaux aux colonies, tels que l'esclavage, l'état
lies personnes non libres et tout ce qui concerne cette classe,
les formalités de V affranchissement, cic, et en proposant
en même temps de maintenir fort élevé le cetis pour l'élec-
tion et l'éligibilité , tandis que les hommes de couleur ne
peuvent jouir réellement des droits politiques, que si l'on
fait des électeurs à loo fr. et des éligib'es a 3oo fi-. La ma
jorité, dan^ ce cas, serait encore du côté des blancs; mais
du moins les dioits politiques, ac^'oidés aux hommes de
<'ouleur, ne seraient pas complètement illusoires. Même
alors cepcnd.mt, nous ne voudrions pas voir confiés à des
législatures locales les intérêts que RI. de Lacliarière l'egardc
comme devant être tout particulièrement de leur ressort.
Dans les questions relatives à l'esclavage et à l'aftianchisse-
ment, les blancs et les hommes de couleur libres seraient
toujours à la fois juges et partie; on ne peut les considéier
comme les tuteurs des esclaves; cette qualité est inconcilia-
ble avec celle de maître. Tant que l'esclavage existera aux
colonies, il est de toute nécessité que celles-ci soient, à cer-
tains égards dans un état d'interdiction politique; on ne peut
pas plus les abandonner à elles mêmes qu'on ne peut accor-
der radministratlon de ses biens àmi homme dans les idées
duquel s'est introduit le désordre; car lorsqu'un homme en
est venu à admettre que d'autres hommes sont sa. propriété ,
sa marchandise, ses meubles, il doit nécessairement s'être
opéré chez lui un bouleversement moral et iniellectuel, qui
le rend incapable d'exercer une équitable influence sur des
êtres que son intérêt et son orgueil le porteront toujours
;« retenir sous sa dépendance.
Comment douter de ce bouleversement d'idées chez les
colons en général , lorsque nous en trouvons des preuves
évidentes dans la brochure de M. de Lacharière , au-
quel il faut cependant reconnaître de hautes capacités, et
dont les écrits annoncent , aussi souvent qu'ils ne traitent
pas des questions coloniales, un penseur profond et un ha-
bile écrivain? Malgré ces qualités , n'en appelle-t-il pas à
notre sympathie , à nos idées de justice et d'humanité, pour
nous persuader de protester avec lui contie la conduite des
ïutorités anglaises , lesquelles refusent de livrer les esclaves
français qui ont eu le bonheur de s'enfuir de la Martinique
rru de la Guadeloupe , et d'arriver , à travers mille périls ,
(Uni quelque mauvais canot, à Antigues , à Sainte-Lucie ou
irla Dominique ? Ne se plaint-il pas amèrement de ce que
ces autorités -ont accordé quelques secoursà ces malheureux,
e.t,. alléguant, entre autres raisons, que si la désertion con-
tinuait à être encouragée, elle contrarierait le vœu de la re-
èigion et de la nature elle-même, en détruisant la propor-
tion entre le nombrc.dcs homincs et celui des femmes, ne va-
t-il pnsjiiS(]u'ù s'écrier que la Chambi e devrait à celle occasion
fiire entendre sa \o\x , que ce serait un noble usage de son
droit d'initiative? Nous n'exagérons pas, M. de Lacharière a
osé écrire des ligues telles que celles-ci : « L'esclavage étant
» admis dans les îles françaises et anglaises, elles esclaves
« y étantconsidéréscomme une |)ropriété. refusera un fran-
)i çais de lui remettre son esclave, c'est refuser de lui reniet-
» tre sa propriété , ce qui est contra rc à tous les principes
» du droit des gens... » Eh î quoi , rhumanité de la lut^on
la porto à ouvrir le* bras aux étrangers comdamnés pour dé-
lits politiques qui cherchent un asde sur son sol ; elle de-
mande à grands cris que la France entière soii une vdlc de
refuge pour la liberté et le malheur; et c'est ce moment
que vous choisissez pour demander qu'un peuple vo-sin ne
permette pis au pauvre nègre, qui s'est soutrait, peut être
tout sanglant, au fouet d'un maitrecruoi , d'amarrer sa bar-
que sur les côtes de ses îles? Vous vouh z que, vagabond et fu-
gitif comme Ca'iii , mais plus malheureux que lui, puisque la
couleur de sa peau l'accuse , au lieu de le préserver comme
la marque que l'Eternel mit sur Ca'in , il ne puisse rencon-
trer aucun homme qui ne suit son ennemi ! Lorsque M. de
Lacharière i.ttaque le traité par lequel la Franco et l'Angle-
terre s'accordent réciproquement le droit d(?. visite des vais-
seaux des deux nations soupçonnés de rinfàme trafic des
noirs, il demande : « Est-ce que les consciences sont soli-
« daires ? » Nous lui demanderons à notre tour, en l'enten-
danl proposer que l'Angleterre se constitue gendarme des
colons français : a Doit-il v avoir complicité entre les na-
» lions ? »
M. de Lacharière, pour soutenir sa proposition de lé-
gislatures locales, cite l'exemple des Anglais, qui en ont
établies au Canada , à la Nouvelle Ecosse , à la Jamaïque , à
Antigues , à la Barbade. Il aurait dû aj 'uter que le gouver-
nement britannique n'a pas abandonné à ces législatures le
sort des esclaves, mais que celle question fonlamentale
continue à être du ressort du Parlement; c'est au Parle-
ment el non aux léglslatuies coloniales que sont adressées,
chaque année , les nombreuses pétitions qui demandent l'a-
bolllion de l'esclavage; c'est à sa barre que triomphera
bientôt cette sainte cause, tandis qu'il serait impossible
qu'elle eut jamais aux colonies la moindre chance de suc-
cès. A en croire M. de Lacharière, la législature de la Jamaï-
que seconde admirablement et prévient même les vues
d'amélioration du gouvernement, et s'il existe quelque
mésintelligence en tre elle et lui, il faut l'attribuer uniquement
à une cause accidentelle qu'il expose comme suit : « Maln-
» tenant , dit-11 , il faut savoir qu'il existe en Angleterre
» plusieurs sectes assez fanatiques. Une de ces sectes a voulu
» exploiter les missions. Le gouvernement pense qu'elle
» est utile à la colonie, veut qu'on lui accorde toute pro-
» teçtion , et qu'on lui livre les nègres. La législature veut
» s'en tenir aux pasteurs ordinaires, et croit que ces sec-
» taires troublent la raison des noirs, leur inspirent la ter-
1) reur ^ l'hypocrisie , une obéissance sans bornes à leurs
» volontés, et veulent en un mot prendre la place des
» maîtres , et faire servir le ciel à leurs intérêts. Elle re-
s pousse une triste parodie du Christianisme, plus propre
B a produire le mal que le bien. »
Qui ne croirait , d'après ce récit, qu'il s'agit ici de quel-
ques fanatiques ou de; quelques inlrigans <[ui, par des dé-
marches inconsidérées, ont mérité la défiance des colons;
loin de-là cependant : les missionnaires qui se vouent à
l'instruction des esclaves de la Jamaïque appartiennent à
l'Eglise des Frères Moravesetà la Société ^Vesleyenne : les
établissemens des premiers remontent à l'année 1754, et
ceux, des seconds à l'année 1789.
Malgré le.s difficultés qu'ils ont toujours éprouvées de la
part des planteurs et les dangers qu'ils ont souvent courus,
ils ont persévéré dans leur pénible tâche. En 1827, et c'est
saiii doute à cela que INL de Lacharière fait allusion , la lé-
gislature de la Jamaïque voulut mettre des restrictions à la
liberté que les missionnaires avaient eue jusque là d'in-
struire les esclaves. Le projet de loi fut rejeté par le gou-
vernement, et M. Husklsson exposa au lieutenant-gouver-
neur , d;ms une lettre du aa septembre de la même année ,
les motifs du rejet. Cette lettre d'un homme dont la mé-
180
LE SEMEUR.
moii-e est si honorable justifie complctoment les mission-
naires des reproches dont M. de Lacharière s'est rendu
l'organe; nous croyons doue bien f.iire d'en citer un frag-
ment : «Ces clauses, écrit l'ancien ministre des colonies,
» me paraissent avoir été dictées, je dois le dire, par un
» esprit d'intolérance envers les missions religieuses qui
» ont existe pendant long-temps à la Jamaïque, sans êtie
» pénées ni persécutées. Sans avoir aucune prédilection
n personnelle pour les doctrines des Wesleyens , des Mo-
rt raves ou des autres dissidens protcstans , j'ai toujours
» entendu dire aux personnes bien instruites de l'état «les
i> colonies, capables d'en jugerct aussi impartiales que moi
« sur ce sujet, que les missionnaires, surtout dans les lo-
» calités où l'Église n'a pas d'établissement régulier , ont
« contribué essentiellement à l'instruction religieuse et
» moj-ale des esclaves, leur enseignant, comme fusant
1) partie de cette instruction, à être contens de leur sort ,
» paisibles etobéissans à leurs maîtres. Ou partage, je crois,
» généralement dans ce pays cette opinion favorable sur
» l'utilité de leurs travaux", et je suis certain qu'aucun
)) sentiment n'y seiait plus général que celui de l'indigna-
n tioii, si l'on' essayait de punir et de dégrader ces con-
n sciencicux prédicateurs du Christianisme , quelle que soit
>) leur dénomination , sans autre raison que des actes tels
» que ceux que les clauses en question défendent et éri-
» gcnt eu délits. J'en ai , j'en suis sûr, dit assez pour vous
» convaincre que le gouvernement ne sanctionnera jamais
« de telles lois. »
Qu'on compare ce témoignage de l'un des hommes poli-
tiques les plus distinguos de notre temps avec les paroles de
mépris de M. de Lacharière, et qu'on juge! A-u surplus , le
délégué de la Guadeloupe paraît n'avoir pas attendu lui-
même un grand effet de ce qu'il rapporte des missionnaires
de la Jamaïque. Pour mettre ses lecteurs à même, déjuger
quelle conduite il est possible qu'ils tiennent , il raconte
quelle est celle des missionnaires d'Otahiti. « Si l'on
» compare, dit-il, l'état de cette petite société, lorsqu'elle
» fut découverte par Wallis , et ensuite visitée par Cook,
» avec celui dans lequel elle se trouva maintenant, la
» différence e.st affligeante. Les amusemens innocens aux-
1) quels les Otahiticns étaient accoutumés ont été proscrits
)> par les missionnaires et remplacés par l'indolence gU'a-
» p-.thie. Cette i-implicité de caractère qui faisait excuser
» leurs fautes , s'est changée en ruse et en liypociisic.J^'i-
') vrogiierio, la misère , les maladies ont diminué la popn-
» latioii d'une manière effrayante. Ce qui en reste n'occupe
)> plus que le plat pays, et se trouve soumis aux sept éta-
)> blissemi'ns des missionnaires qui se sont emparés du peu
T de commerce qu'ils faisaient , tiennent les boutiques et
» ont établi un monopole sur tous les bestiaux de l'île. La
» populat o 1 qui , en 1797, s'élevait à i6,o5o habitaiis, est
î) maintenant réduite a 5,ooo. Telle est, depuis l'arrivée
» des missionnaires, la situation d'une île si favorisée de la
I) nature, que la description qu'en firent les premiers navi-
1) pateurs qui la visitèrent , semblait plutôt convenir à la
» fable qu'à la réalité. Les missionnaires, du reste , impo-
» sent à leurs insulaires un grand nombre de pratiques
» religieuses , et se vantent de leur avoir enseigné une
1) nouvelle religion. »
/ Il semble impossible d'accumuler plus de faussetés en
aussi peu de lignes. Reprenons l'une après l'autre ces di-
verses accusations.
Nous savions bien que l'esclavage, par l'excès du travail
imposé aux nègres et par les mauvais traitemcns qu'on leur
fait subir, est une effrayante cause de mortalité; avant mê-
me que M. de Lacharière nous eut raconté que souvent
sur son habitation, sur latjucUe il a cent-dix esclaves, tout
Je monde est malade, à cause de l'excès du travail, nous
avions appris de M. de Humbold que les colonies anglaises
des Antilles, qui, selon les registres des douanes, sans par-
ler des nègres morts dans la traversée, ont reçu en loG
ans ( de 1G80 à 1786) 2,i3o,ooo nègres des côtes d'Afrique,
outre ceux introduits par fraude, n'ont plus aujourd'hui
que 700,000 nègres et mulâtres, liljres et esclaves, ce qui
piéiciite un affreux décroissement de la population; mais
d appartenait à iVL de Lacharière de nous montrer que les
iju-ssions chrétiennes ont des résultats semblables. Qu'il sa-
che, car nous ne voulons attribuer son assertion qu'à des
renseignemens inexacts, que les causes de mortalité à Otahiti
sont connues et que les missions, loin de les avoir produites
ou développées , les ont au contraire combattues et fait dis-
paraître; ce sont les guerres entre les tribus, devenues, de-
puis l'introduction des armes à feu , encore plus fréquentes
qu'elles ne l'étaient avant , la licence des mceurs, l'horiible
usage de l'infanticide qui était poussé à un tel point qu'une
femme, mère de neuf cnfans, ena tué huit, et qu'une autre
femme en a tué dix-sept, les sacrifices humains, l'usage des
liqueurs spirilueoses, et deux maladies contagieuses portées
dans l'île, l'une, en 1790, par l'équipage du Vancouver, et
l'autre, en 1807, par le baleinier anglais, la Britannia. Ces
deux maladies ont exercé de terribles ravages; la dernière
a attaque presque tous les habitans. Sans l'arrivée des mis-
sionnaires la plupart de ces causes auraient continué à agir
et le peuple d'Otahiti se serait entièrement éteint. Le Chris-
tianisme, en les faisant disparaître, a sauvé la nation. Les
premières conversions des indigènes ont eu lieu en i8i3;
l'idolâtrie fut abolie dans l'île en i8i5, et déjà en i8ao,
l'accroissement de la population se faisait sentir. De 5, 000
âmes, nombre indiqué par M. <le liacharièrc, d'après les
capitaines Beechey et Kotzebue, elle s'est déjà élevée à
10,000; elle a donc doublé en douze ans, sous la douce in-
fluence de l'Evangile.
L'infanticide et les sacrifices humains donnent quelque
idée de ce que devaient être autrefois les mœurs des Otahi-
ticns; M. de Lacharière aurait dû nous dire quels sont les
amuscraen; innocens qui leur font contraste, et que les
missionnaires ont proscrits. Il affirme qu'ils ont été rempla-
cés par l'indolence et l'apathie , et il est constant cependant
que les professions de charpentier, de serrurier, de tour-
neur, de maçon, de fileur et de tisserand sont aujourd'hui
exercées par les naturels; qu'on recueille dans l'île du sel par
l'évaporalion , qu'on y cultive le coton , le tabac , la canne a
sucre, et que les appareils nécessaires pour la fabrication
du sucre y ayant été envoyés eu 1818, par la Société des
Missions de Londres, on en fait d'excellent. Plus de trente
navires touchent chaque année à Otahiti pour y renouveler
leurs approvisionncmeus, tandis queïurubully étant arri-
vé en i8o3, ne put se procurer qu'un seul cochon. Les
naturels ne possédaient alors que de mauvaises pirogues ,
tandis qu'aujourd'liui la reine est propriétaire d'un vais-
seau-marchand anglais, et que plusieurs chefs ont fait con-
struire, sous la direction d'ouvriers européens , sept navires
de quarante à soixante-dix tonneaux, qui «ervent au com-
merce, toujours plus florissant , qui se fait avec les autres
îles de la Mer Pacifique.
Il est faux que les missionnaires a eat établi un moriopole
sur tous les bestiaux de l'île. Avant 1818, il n'y avait aucun
animal de cette espèce à Otahiti; les missionnaires en
importèrent, cette année-là, un certain nombre, et on y a
aujourd'hui plus de trois cents têtes de bétiil; la plupart
des chefs en possèdent.
Qu'il nous soit permis d'opposer encore , avant de finir,
aux calomnies si légèrement accueillies par M. de Lâcha
rière, l'important témoignage d'un célèbre marin , M. Du-
periey, qui a visité Otahiti vers le même temps que M. Je
capitaine Kotzebue : «L'île de Tahiti» ,ccr;vit-l, pendant
son séjour, au ministre de la marine (i) « est aujourd'hui
» bien différente de ce qu'elle était du temps de Cook. Les
1) missionnaires de la Société de Londres ont totalement
» changé les moeurs et les coutumes de ses habitans. L'ido-
» latrie n'existe plus parmi eux, et ils professent généra-
» lement la religion chrétienne. Les femmes ne viennent
» plus à boid des bdtimens; elles sont même d'une léservc
» extrême , lorsqu'on les rencontre à terre. Les mariages
» se font comme en Europe, et le roi lui-même s'est assu-
» jetti à n'avoir qu'une épouse. Les femmes sont admises à
» la table de leurs maris. La Société infâme des Arréoy (2)
» n'existe plus; les guerres sanglantes que ces peuples se li-
» vraicnt et les sacrifices humains n'ont plus lieu depuis
» i8i6(3). Tous les naturels savent lire et écrire; ils ont
(i) Celte lellre a éléinsérée daus le Monitpurdii 1°' avril 1824-
l'i) Proslilution aboniinalile décrite par Cook dans son f^ojage autour'
du monde, de i-G8à 1771.
(3) N'jus avons déjà dit que c'est en i8i5 que l'idoUlric fut abolis.
LE SEMEUR.
181
» entre les mains dos livres de religion , traduits dans leur
» langue et imprimés , soit à Taliiti , à Uijt'ta ou a Eiméo.
I) De hclles églises ont clé construites, et tout le peuple s'y
» rend deux fois par semaine avec une grande dévotion ,
» pour entendre le prédicateur. L'on voit souvent plusieurs
» indigènes prendre note des passages les plus intéressans
» du discours... » M. Duperrey raconte aussi ([uc , pendant
son séjour, eût lieu l'assemblée annuelle de la population
entièi'c pour la discussion des articles d'un Code de lois.
« Telle est, depuis l'arrivée des missionnaires , » dirons-
nous à notre tour, en nous' servant des exp.-essions de M. de
Lacliarière, « la situation de cette île. » Nos lecteurs auront
sans doute autant de pciue que nous à comprendre <oui-
ment il est possible de dénaturer à ce point les faits, et de
lépandre ainsi à pleines mains la calomnie et le mensonge ;
nous n'accusons pas, nous le répétons, M. de Lacliarière,
mais nous le plaignons d'avoir été si mal informé. Nous
aimons à croire qu'il est homme d'Iiomieur, et, si sa bro-
chure, comme on nous l'assure, a été distribuée à tous les
membres de la Chambre des Députés , il sei'a de son devoir,
après qu'il aura été forcé de reconnaître qu'il s'est trompé ,
de rectifier les faits qu'il a avancés , dans un nouvel
écrit , auquel il importera de donner la même publicité , et
d'effacer ainsi les odieuses imputations qu'il a dirigées
contre le caractère d'hommes irréprochables, qui méritent
l'admiration , et non pas le mépris. Nous consacrerons un
prochain article à l'histoire de la révolution morale d'Ota-
hiti ; il y trouvera des matériaux nombreux pour la rétrac-
talion que nous lui demandons de f;«ii-e.
li nous reste à dire un mot du titie de la brochure de
M. de Lacharière. Ce litre nous avait fait supposer que
l'auteur s'occupait surtout de la colonisation d'Alger ; mais
celte question n'y est traitée qu'en passant. Elle n'est qu'un
prétexte, et doit seulement servir de passeport à ce que
M. de Lacharière avait à cœur de dire sur les affaires de da
Martinique et delà Guadeloupe.
L'EXISTENCE DU MAL.
PIŒM1EH ARTICLE.
L'exi'^lencc du mal moral dans le monde a été reconnue
dans tous les temps par tout ce qu'il y a eu d'hommes
observateurs et sérieux. Ijong-lcmps avant Jésus-Ciirist ,
les sages de la Grèce et de Rome avaient parlé de la cor-
iTjplion de la nature humaine en termes formels , et l'on
trouve sur ce point dans leurs ouvrages des confessions
qui scandaliseraient beaucoup de personnes , si, au lieu de
les rencontrer dans les écrits d'un Cicéron , d'un Âristote
ou d'unSocrate, elles les lisaient dans la Bible. Le pre-
miei', par exemple , a dit que l'homme « était entraîné
» par un penchant irrésistible à faire ce que la loi lui
» défend , et que la race humaine tout entière était cor-
» rompue. » Un autro a confesse que personne ne naissait
sans défaut, et que celui-là le était plus vertueux , qui avait
le moins de vices, et le prince des philosophes a soutenu
que les enfacs eux-mêmes n'élaîent pas naturellement
bons.
Au reste, ce fait qui n'a point échappé à l'attention des
payens , quoique prives du flambeau de la révélation ,
frappe encore aujourd'hui , et des hommes qui croiraient
faire injure à l'humanité, en la considérant comme déchue
d'an état prinailif d'innocence , se surprennent quelquefois
à faire d'étranges aveux sous ce rapport. Ou n'entend
partout que des plaintes sur la corruption du siècle. Cha-
cun sait fort bien dire , dans l'occasion , qu'il n'v a rien
de plus rare parmi les hommes que la bonne foi et la
sincérité , et que l'intérêt, l'égoïsmc et l'ambition l'ègnent
presque sans pai'tage. En effet, si l'homme naît bon ,
pourquoi ces difficultés que l'on rencontre lorsqu'on veut
former des relations , contracter des amitiés , pourquoi ces
recommandations que l'on doimo , ces j^récaulions que
l'on prend , pourquoi tant de soupçons et d(! défiances?
Si l'homme naît bon , pourquoi ces systèmes d'éducation
qvi' se succèdent les uns aux autres avec tant de rapidité ,
et dont les plus récens accusent d'impuissance cl renver-
sent ceux qui ont eu la vogue avant eux ; pourquoi ces
tristes découvertes dans le caractère , dès l'âge le plus
tendre ; pourquoi ces travers de la jeunesse , pourquoi
ces craintes des parens, lorsqu'ils voient Icui-s cnfans sur
le point d'entrer dans le monde ; pourquoi lunt de tristes
exemples de la faiblesse humaine et do la puissance des
passions? Si l'homme est naturellement bon, pourquoi
toutes ces tentatives d'améliorer sa condition morale qui ,
Quoique faites par des hommes de principes souvent très-
aifférens , et qui mettent en œuvre des moyens très variés,
témoignent cependant toutes , que l'humanité n'es«%)as ce
qu'elle doit être?
Mais l'homme est si orgueilleux qu'il lui en coûte d'ap-
peler le mal , mal , et de lui donner le nom de péché que
la révélaliou divine lui a appliqué. Il cherche à se faire
illusion sur sa viaie nature , et à s'étourdir sur ses consé-
quences réelles. Il n'envisage le mal que comme une
faiblesse inhérente à la nature humaine; il l'appelle imper-
fection, limitation; il ne veut y voir que le résultat né-
cessaire d'un manque de forces que le Créateur a refusées à
1 homme, et il no peut consentir à y reconnaître une dé-
viation de l'ordre, une Violation de la loi, un état de
chute, de culpabilité, le péché proprement dit. Et c'est
parce que cette vue du mal , cette connaissance réelle
du péché lui manque, qu'il a cherché, dans tous les temps,
a se l'expliquer d'une manière qui ne mit pas en souffrance
son orgueil et qui lui épargnât la dure nécessité de s'humi-
lier et de se repentir devant Dieu.
Pourquoi l'homme est-il ce que nous le voyons aujour-
d'hui? se sont demandé les philosophes anciens. Pourquoi
cet empire qu'exercent sur lui les passions et celte prépon-
dérance de la chair sur l'esprit ? A celte question ils ont
répondu : C'est qu'il n'est pas un esprit pur, mais un com-
posé d'esprit et de matière. Le corps ou la matière s'oppose
au plein développement de ses facultés , l'empêche de voir
les c'aoses sous leur vrai point de vue, obscurcit sa raison.
fausse sou jugement , c'est seulement lorsque , dégagée de
la prison du corps qui la tient enfermée, l'âme pourra s'é-
lancer dftns les régions de la vérité, qu'elle deviendra
pure comme la lumière dont elle sera entourée. Il ne faut
pas avoir beaucoup réfléchi pour voir que cette hypo-
thèse n'explique rien et qu'au lieu de lever la difficulté ,
elle la complique. Car si le péché a sa source dans la naturC;
il est évident que Dieu en est l'auteur , puisque Dieu est le
créateur du corps comme il est le créateur de l'esprit; la
conséquence est inévitable. Nous ne sommes plus alors res-
ponsables ni coupables; lorsque nous faisons le mal, nous
agissons conformément à la iiatuie que Dieu nous a donnée ;
nous ne sommes autre chose que ce qu'il nous a fiil être.
Voyez les épouvantables conséquences de celte doctrine
pour la morale : une fois qu'on nie la responsabilité de
l'homme, on nio tout. Ce système d'ailleurs est loin de ren-
dre raison des faits. S'il est des vices qui para sscnt avoir
leur siège dans l'organisation physique, tels, par exemple ,
que la colère , à laquelle sont plus particulièrement sujets
les têmpéramens sanguins, la sensualité pour laquelle ont
plus de penchant les individus chez lesquels il y a suia-
bondance d'humeurs , il est d'autres passioi:s , Icllc
que l'égoïsmc, l'orgueil, la jalousie, que l'on no peut
point mettre sur le compte du tempérament et qui doivent
être imputées à l'âme comme naissant eu elle et se dévelop
pant en elle. D'ailleurs , quelle singulière idée , que d'é-
tablir ainsi eu nous une sorte d'antagonisme natn.rel.'
L'homme ne forme-t-il pas un tout, une seule ot même
individualité et lui esl-il permis, dans tel ou tel cas donné, de
renier l'une des parties de lui-même pour se détliarger de
la responsabilité des actes qu'il a commis ? Et remarque;,
que, dans l'opinion que nous comballons , on est olligé d--
convenir, à la vue dés faits, que c'est lo corps, c'est-à-dire lu
partie la plus faible el la moins excellente , qui a obtenu
l'empire sur l'âme , la partie de nous mêmes , incompara-
blement la plus forte et la plus excellente. Qui no reconnaî
trait ici un désordre, une dépravation morale et non pa-.-
snilcinetil un résultat naturel de l'œuv re du Ciéatour?'
.Si l'on en croit une autre classe de moralistes; c'est <i
' h mauvaise éducation que les hommes donncutet rcçoiv-c
Jlfii^
182
LE SEMEUR.
.H non pas dans la m itière , que gît la cause de leur- corrup-
tion, î/iiomine naît bon , a-t-on répété dans le siècle dCi-
tiier, sur lautoiiti' il'ini écrivain célèbre , et si l'on pouviiit
])arvcnir à lui donner une éducation parfaite, il dcmeurc-
i ait toute sa vie tel C[n'il était en sortant des mains du Ciéa-
leur. Mais avouez d'abord , qu'd est pins qu'étonnant que ,
depuis six mille ans bicnlôl , qu'on s'occupe d'éducation
dans le monde, on n'ait point encore réussi à couso.rver à
l'Iiorame celte pureté oiif;ifielle qu'il n'a point perdue,
au dire de l'auteur d'Emde et de son école. Car que le plus
jpand nombre des instituteurs et des pères et mères se
fussent trompés dans la méthode «m'ils ont employée pour
l'orrner le creur et l'espi it de leurs élèves et de leurs eufaus,
tcla sera. t encore concevable; mais que tous, saiis exception
«■t maljTré les expériences de Icuis devanciers, aient échoue
dans cette entreprise ,' et qu'à travers tant de gcnérat.ons ,
après tant d'efforts , l'histoire ne nous offre pas un ^seul
excinplc , à l'exception de la vie de Jésus-Chnsl , d'un ;
vertu pure et sans tache, voilà qui est incompréheusiblo ,
si l'on admet que nous naissons naturellement bons, et
qu'il s'agit moins dans l'éducation qu'on nous donne de
nous corriger des défaits que nous apportons avec nous au
monde que de nous conservei- notre innocence héréditaire.
Il faut être juste cependant et se garder d'exagération ;
nous convenons qu'une bonne éducation a pour effet oi-
ilinaire d'en affaiblir la force et d'en empêcher l'explosion
au-dehors; mais le mal existe avant toute éducation, et
])our s'en conv:iincre il n'est besoin que d'observer attenti-
vement l'enfant qui n'a pas encore subi l'influence d'un
système d'éducation (piclcon |ue , et qui n'a point pu réflé-
chir sur la bonté ou sur les vices de la méthode employée a
son égard; or nous disons que cet enhint révélera aux
veux de l'observateur même le plus superficiel , des dis-
positions à la colère, à la dissimulation , au mensonge , non
pour avoirapcrçu cesdéfiuls dans ses pareiis et parce qu'un
esprit d'imitation le porte à les copier , mais parce qu'il est
entraîné au mal par un penchant qui lui est naturel. Dais
tous les cas , l'éducation considérée dans la question de
l'existence du mal n'est en dernière analyse qu'un effet et
non pas une cause ; car l'on sera toujours en droit de de-
mander aux partisans de ce système, d'où vient que tous les
hommes ont donné ou ont reçu une mauvaise éducation ,
et ils seront forcés de convenir que cela même est une
preuve incontestable de la misère cle4'homme.
On est autorisé à faire la môme réponse à ceux qui diseot
que nous nous corrompons par les mauvais exemples que
nous avons sous les yeux; car si l'homme est bon, pourquoi
donnet-il un exemple qu'il est dangereux d'imiter, ou
pourquoi se laisse t il gagner par la pernicieuse iiiHuence
du mal qu'il voit dans les aulresPOn dira sans doute: c'est
parceque doué d'un malheureux esprit d'imitation et en-
traîné par la séduction du spectacle de la société au milieu
de laquelle il vit , il n'a plus la force maintenant de résister
au torrent et de reconquérir son innocence. Eh bien ! c'est
précisément cette propension à s'abandonner à des impres-
sions mauvaises, que nous appelons penchant au mal, et nous
soutenons que la vue du vice ou de la mondanité, aurait peu
de prise sur nous , si notre cœur était pur. Mais je suppose
qu'on vous accordât que l'homme ne se détéiioie plus au-
jourd'hui que par le commerce de ses semblables, que ga-
gneriez-vous à cette concession? En remontant de chaînons
en chaînons, de nos contemporains à leurs pères et de ceux-ci
à leurs devanciers, ne faut-il pas arriver enfin à un premier
homme qui a donné le mauvais exemple, et ce premier
homme était et ne pouvait être que corrompu.
Ces opinions touchant l'origine du mal étaient trop peu
satisfaisantes ; aussi a-l-on eu recours dans noire siècle à une
autre explication. On a dit : L'homme est un être borné,
et un être borné est nécessairement impaifait ; or, de l'im-
perfection dans sa faculté de connaître, dans sa faculté de
vouloir , dans sa faculté d'aimer , résulte l'erreur et de l'er-
reur le mal. Ce raisonnement a quelque chose de spécieux;
mais en y réfléchissant un peu, on reconnaît qu'il n'est pas aussi
solide qu'il le paraît d'abord. Que l'homme soit un être impar-
fait, c'est ce que nous accordons sans peine; mais que, parce
qu'il est imparfait, il soit nécessairement sujet à faiie le mal,
t'est ce que nous nions ; il y a tout un abîme entre ces deux
idées , imperfection et corruption. Tout être qui n'est pas
Dieu est imparfait ; mais tout être qui n'est pas Dieu , n'est
pas mauv;iis pir cela seulement qu'il n'est pas Dieu. Dans
l'inipcrfeclion des êtres finis, il y a une perfection relative,
et cette pi'i f'eclion consiste pour eux à demeurer dans l'or-
die et à remplir la destination pour laquelle ils ont été
créés. Ainsi , par exemple, les anges qui, r.onsidirés par
rapporta l'Jure infini qui les a appelés à l'existence, sont
imparfaits, imparfaits en connaissance, imparfaits en amour
et imparfaits en justice , sont cependant sans péché, parce
qu'ils aiment leur Créateur de toute la puissance d'amour
qu'il leur a donnée , et qu'ils accomplissent de la volonté
divine tout ce que Dieu leur en a donné à accomplir ;
d'après ce principe, on j)ourraiL concevoir l'homme, qui est
moins paitait que l'ange sous une foule de rapports, aimant
Dieu moins que lui et possédant un degré de. perfection
moins élevé que le sien , et pourtant l'aimant de toute sa
puissance d'affection , comme il le lui demande , et ne se
rendant pjint coupable d'infidélité envers son suprême
législateur. Car être imparfait, c'est posséder des qualités
moins émineiitesqu'une autre créature placée plus haut que
nous dans l'échelle des êtres, tandis qu'être pécheur, c'est
violer les rapports qui existent entre le ( aéateur et la créa-
ture , c'est sortir de la voie des commandemens de Dieu.
Je vais chercher à rendre celte vérité plus sensible encore
par des exemples. Vous voyez devant vous beaucoup de
bien à faire; vous voudriez étendre votre charité à des mil-
lions d'individus; luiiis vojsvous trouvez arrêté dans l'exé-
rutioii de vos pieux projets, parce que vous manquez, soil
des forces physiques , soit des moyens matériels , soit môme
des capacités nécessaires pour cela ; c'est chez vous imper-
fection , 1 imitation , impuissante. Vous êtes spectateur des
désordres d'un homme plongé dans le vice , vous êtes per-
suadé que par sa conduite il se rend malheureux et criminel,
Cl vous vous sentez un ardent désir de le retirer de l'abîme
où il s'enfonce toujours plus profondément ; mais vous
n'avez pas prise sur son âme ; mais il n'est pas dans votre
pouvoir de vous rendre maître de sa volonté-; encore ici ,
c'est chez vous imperfection, limitation, impuissance. D'un
autre côté , vous sacrifiez le devoir , Je devo r impéiieux ,
obligatoire, à un intérêt quelconque; vous écoutez vos
passions plutôt que la voix de Dieu ; vous haïssez quand it
faudrait aimer ; vous vous laissez aller à un sentiment rc-
prchensible, à nu mouvement coupable ; ce n'ist plus alors
imperfection seulement; c'est violation de la loi divine ,
c'est désordre, c'est mal , c'est péché.
Faites bien attention à ce que D.eu demande de nous ;
ce n'est pas un degré de sainteté que nous refuse la nature
((ne ii.ous tenons de lui ; ce n'est ni l'amour dos anges, ni
la justice des archanges; ce qu'il exige de nous par si
loi, c'est ce qui est souverainement juste et raisonnable;
c'est ce c[ue nous-mêmes , si nous possédions encore notre
innocence primitive, nou;, trouverions tout naturel , très-
facile et infiniment doux. 11 nous commande de l'aimer ,
lui , notre créateur et notre suprême bienfaiteur , de tout
noire cœur, de toute notre dîne et de toute notre pensée , et
notre prochain comme nous mêmes. V.I maintenant , si
nous ne jiouvons pas même cela, si cet amour est étranger
à notre cœur , si nous ne nous sentons aucune disposition
iiaturcîlle pour ce culte spirituel qui p'ut seul être agréable
.à D.eu, SI , pour obéir, nous sommes obligés de faire des
efforts sur nous-mêmes et de lutler continuellement
contre la puissance de nos passions, c'est la preuve que
le principe charnel a pris le dessus sur le principe spiri-
tuel , que le moi a remplacé l'amour , que l'intérêt est-
plus fort que le devoir , que l'affection pour les créatures
et les choses visibles domine à l'exclusion de l'amour sans
bornes qui est dû au Créateur; or, c'est précisément ce
penchant au mal, ce principe de corruption, qu'aucun
liomme sérieux et de bonne foi ne saurait méconnaître,
qu'il s'agit d'expliquer.
N'est-il pas évident que les différens systèmes que nous
venons de passer en revue ne donnent pas de solution sa-
tisfaisante de celte difficulté? Or si vous rejelez la révéla-
tion, ne voyant en vous cpie désordre et hors de vous que
contradiction, il vous faut, pour être conséquent avec
vous môme ^ ou vous jeter dans le scepticisme et nier Dieu ,
LE SEMEUR.
185
la providence , la conscience, rinimoitalité, ou bien ,cc qui
est à peu près la nu'ini^ chose, croire ;i la plus palpable des
absurdités , savoir, (|iie l'Hlic souverainement bon , est l'au-
teur du mal, que l'impur est procé éde l'Etre infiniment
pur, cl que le Dieu qui aime l'ordre, paice qu'il aime la
sainteté et la justice, a créé le désordre. Voilà, disciples de
la raison, la dernière couséquencc à laquelle vous êtes , de
toute nei essitc , forcés d'arriver.
Après a' -vv ainsi établi (pie les explications que la phi-
losophie e'.-aie de donner de \'t \istcnce du mal sont insou-
tenables , 11 >ii-! montrerons , dMs un second article , ce que
^a Bible nou? enseijjnc sur ce fait.
RELIGIOIV DE L'mDOSTAI\.
DEUXIEME ARTICLE.
Aux œuvres surrérogatoircs dont nous avons cité quelques
exemples dans notre premier article. , nous devons ajouter
un grand nombre de mortilicatioiis les unes plus exliaordi-
naires que les autres, et dont plusieurs se terminent même
par le suicide.
« Que l'anachorète , dit le Code de Manon (i) , se roule
sur la terre , ou qu'il se tienne sur la pointe des pieds du-
rant toute la journée; que dans les chaleurs de l'été, il
s'entoure de cmcj feux; <pie d.ins la saison des pluies, il
s'expose sans abri aux nuages ; que dnus la saison froide , il
porte des vétcmens humides , et qu'il augmente graduelle-
inentccs pénitences, qu'il s'iiillige dj^s mortifications de plus
en plus terribles, et cju'il dessèche ainsi son enveloppe cor-
porelle. »
Le Ram lyana et le Mahabhaiata abondent en exemples de
ce terrible t^pas. M. Bochiiiger , dont nous couliuuous à
suivre le travail, eu cite plusieurs. Visvaniitra, le grand
pénitent, tient les bras étendus sans support , restant im-
mobile à la même place; il s'entoure de cinq feux jour et
uuit pendant l'ardeur de l'été. Dans la saison pluvieuse , il
concbe eu plein air; pendant la saison froide, il se lient
• laus l'eau.
On sait que de nos jours on voit encore des mortifications
d'un genre tout aussi pénible et non moins singulier que
celle-ci. On voit des péniteus faire vœu de rester dans telle
ou telle position pendant un temps considéiable.Le suicide
par ce moyeu ou par tout autre pratique propre à épuiser
les forces, mais surtout la mort par le feu, élaient eu usage
iteii honneur dans les anciens temps. ()ui ne sait également
combien de malheureux se font écraser sous le char colossal
de Jaggeriiaut.
Ces mortifications n'ont pas seulement pour but de solder
le compte des péchés, mais on espère encore par elles forcer
les dieux à accorder des grâce» extraordinaires , soit dans
>;ette vie, soit dans la vie à venir. Or, il n'est pas sans intérêt
de savoir que ces dieux sont eu ef.'et si peu disposés à accor-
der leurs grâces, qu'ils n'épargnent méinc rien pour empê-
cher les péniteus de s'acquérir des mérites surrérogatoires
à leurs yeux; ils emploient à les en delourner toutes sortes
de séductions. C'est une véritable rivalité entre ces divini-
tés de basse mythologie et les mortels qui portent leurs vœax
jusqa'à conquérir leurs privilèges.
« Dans l'ensemble du système religieux que nous venons
d'exposer, dit M. Bochinger , l'unique motif présente ii
l'homme pour l'accomplissenieut de ses devoirs c'est l'inté-
rêt, c'est la crainte d'un châtiment d'un côté et l'espoir des
récompenses de l'autre. Le péché et la vertu ne sont estimes
que d'après l'œuvre extérieure; on n'a aucun égard à la
plus ou moins grande pureté de riiueution : il eu est de
même de l'expiation des péchés; la religion devient une es-,
pèce de calcul; la somme des mérites est déduite de la som-
me des fautes, et le i estant de celles-ci est expié dans les
lourmeiis de l'enfer. S'il y a excédent de méi ites, l'âme passe
au paradis d'India et , après que le temps des récompenses
et des cl.âtiinens expire, l'homme ren; îl sous des conditions
(i) C'est par erreur qiit ce nom a ('ti: écrit Menou djns notre lierDier
numéro;
plus ou mains avantageuses , selon les dispositions que sou
âme avait précédemment conlraitées. Le but auquel tend
tout le système est évidemmenl de maintenir le culte exté-
rieur et les iiistitutionsciviles etpolitiques qui s'y rattachent.
S'il n'y a rien là qui se ressente de la vie coiitcmp! itive , on
voit pourtant dans les œuvres d'expiation, et surtout dans
les mortifications, des traces de la vie iiscétique et soli-
taire, dont les principes fondamentaux se trouvent dans les
doctrines mysti([ues du système du Vedanta. »
C'est cette théologie savante qui va m untenant nous oc-
cuper. Nous y reconnaîtrons la corruption du monothéisme
primitif qui fut le dogme des premiers âges de l'espèce hu-
maine avant que l'orgueil d'une raison , f[iii ne sait ni se
renfermer dans son domaine, ni s'éclairer à la lumière de la
raison souveraine , eut porté atteinte à la sublime simplicité
delà religion patriarcliale.
D'après le Vedanta, corps de doctrine fondé sur lés Upa-
niscliadas , il u'existe réellement qu'un seul Etre qui a la
cause de son existence en lui-même de tonte éternité. Il e^st
appelé Swayambhu, ou aussi Bialima (i). Gel être est là
cause créatrice et niatcrielle de ce monde ; créateur et créa-
tion, moteur et matière mise en mouvement, tout émane
de lui , tout est lui, tout rentre en lui : ainsi que Its plantes
surgissent de la terre pour y retourner, de môme aussi l'u-
nivers émane de l'ebscuce divine, subsiste en elle et y re-
tourne.
Si les créatures s'attribuent une existence individuelle
hors de la divin té, c'est l'efrét d'une illusion ou d'une puis-
sance magique par laquelle Dieu lui-même captive leurs sens.
Dieu est la cause immédiate de tous les cliangemens sans
qu'il eu soit jamais af/ecté. L'univers n'est qu'un jeu im-
mense qui se passe dans l'esprit suprême par des raisons in-
compréhensibles. Co dieu-univers, a la fois esprit et matièie,
que le siint-simonisme vient de transporter en France à
peu près tel qu'il l'a trouvé dans l'Inde, ce dieu rappelle par
son caractère tout ce que l'esprit humain égaré hors de son
champ d'investigation peut concevoir et réunir d'idées fan-
tastiques etcontradictoires. Ceux qui l'imaginèrent lui firent
une existence tour i tourai tive et contemplative; ils suppo-
sèrent qu'il passait alternativement par des périodes de con-
ccntraiion en lui même et par des périodes d'expansion,
dans lesquelles il st- manifestait par les merveilles de la créa-
tion. Ces périodes furent appelées les jours et les nuits de-
Brahma. Un jour de cet être est égal à plus de quatre mil-
liards de nos années. Pour lendre compte de l'alliance de
l'invariabilité et de l'inaltei abilité à la variabilité dans le
caractère de leur dieu, les Vedaiitins distinguèrent en lui une
nature suj)érieure et une nature inférieure. Beaucoup de
snbtibtés métaphysiques viennent conipliquar cette théo-
logie, et répondre aux difficultés que soulève en foule la ré-
union de l'esprit et de la matière en Dieu. C'est ainsi que
la nature et l'esprit sont séparés l'uu de l'autre; de sorte que
l'on en vient à distinguer, après n'en avoir fait qu'un seul
être, le inonde des choses visibles et les forces qui le régis-
sent, de l'esprit, principe immatériel, doué de la faculté
d'observer, de contempler la nature, de jouir de ses phéno-
mènes et doses rc\olnlions, mais sans avoir dinHuence sur
elle. La force de création appartient à la nature elle-même,
qui est un immense organisme, composé, non-seulement
de la matière, mais encore des forces et des lois qui doivent
viv^ifier et régler ce grand corps ; elle a jusqu'à sou intelli-
gence propre et a la conscience d'elle-même, sou moi.
On voit que les Védantins ont su réunir dans leur con-
ception de Dieu , de cpioi répondre à toutes les sectes
philosophiques : aux Epicuriens, par leurs idées sur la
nature et par le rôle impassible qu'ils attribuent à 1 esprit;
aux platoniciens , par leur spiritualisme panthéistique; aux
dualistes, par leur distinction des deux natures de Dieu; en
cesensdouc, ils sont bien autrement complets que les pan-
théistes de l'occident. Les Chrétiens seuls ont peine à re-
trouver, au milieu de ce cahos scientifique , quelques traits
défigurés du Dieu d'Abraham. Mais ces traits presqu'effa-
ces leur sont encore précieux coumaede nouveaux témoigna-
ges de la vérité de leur histoire sainte.
(i) Cs nom est alors neuli'«, el se illsliiigue por là Ju nom ma culln du
dieu iuféri>-ur Brahma.
iSti
LE SE M Et) R.
MIM^ J 11 — a-jinM
C'est aux Védanli.is que les Grecs cuipiuntèrcnt l'idée
que l'homme est en petit ce que l'univers entier ou l'Être
suprême est en gràwd. D'après cette doctrine, il faut aussi
distinguer eu nous' une nature supérieure et une uatuie
inférieure. La première cstràrae, aUna: elle n'est pas dis-
tincte de l'àme universelle, car il n'y a qu'une seule âme
pour tous les êtres. L'âme de l'hoirime a donc tous les
attributs de la nature supérieure de Dieu : éternité, incor-
ruptibilité , science et puissance infinie; mais par suite de
rUlusion produite par Dieu ntéme, elle n'a pas lacon-
sciencedesa divinité, se trouvant enfermée dans une enve-
loppe matérielle qui constitue la nature inférieure de
l'homme et qui devient la cause de tous les péchés et de
toutes les souffrances. Le principe divin de l'àme se trouve
enveloppé et contenu par les principes plus ou moins {Jros-
siers qui composent la nature. Il y a d'abord le corps pro-
prement dit, ou l'enveloppe extérieure, composée, comme
le reste de la création , des cinq élémens admis par le Ve-
danta , la terre, l'eau , le feu , l'air et l'éther. Ce corps est
luupi de cuiq sens dont chacun répond à l'un de ces élé-
mens. Sous cette première enveloppe s'en trouve une
seconde, subtile, infiniment petite et imperceptible aux sens,
intermédiaire entre l'àme et le corps grossier ; il est le siège
du manas, du bouddhi et de l'ahankara, c'est-à-dire, des
facultés intellectuelles; il accompagne l'âme dans toutes
ses transmigrations , et ne la t£uitte que lors de la délivrance
complète, lorsqu'elle est absorbée dans l'âme universelle.
C'est, revêtue de ce corps subtil, que l'àme reçoit, après la
mort, le prix de ses œuvres, soit dans le paradis d'Indra,
soit dans la sombre demeure de Yania , et le temps des pu-
nitions ou des récompenses étant expiré , ce corps , passant
par une nouvelle naissance, s'allie avec un corps plus gros-
sier , dont la natuie dépend des inclinations et des dispo-
sitions précédemment contractées par l'âme.
Parmi les rapprochemens ausf[uels peut donner lieu l'his-
toire des croyances qui composent le brahmanisme, il eu
est un à faire entre ce système religieux et le pharisaïsme.
Ceux d'entre les juifs qui s'étaient revêtus de ce faux man-
teau de sainteté, croyaient, comme les sectateurs de Brahma,
que les infirmités coiporclles étaient la punition dos péchés
commis dans une existence aiitérieme par celui qui en était
atteint. C'est évidemment celte idée superstitieuse intro-
duite en Judée qui porta les disciples de Jésus-Christ à lui
demander, au sujet d'un avcuglc-né , si c'était pour les pè-
ches de ses parcns ou pour les siens propres , que cet liom-
mc était né privé de la vue ; et Ton ne saurait bien com-
prend rela réponse du Sauveu i, qu'en se rappelant la croyance
particulière qui dic-lait la ciucstion de ses disciples. Autre-
ment comment concevoir que celui dont la mission essen-
tielle c.ln\l A' oler le peclic du monde , et d'un m3ijdeoù il
règne sur toute la race humanie sans exception, comment
concevoir qu'il put dire: uNi celli-ci napëché, ni sonpère,
ni sn mère ? » Il est évident qu'il ne voulait que nir;r une
culpabilité antérieure à l'infirmité , et par conséquent à la
naissance de l'aveugle (Jean, IX).
La nature , d'après cette doctrine , est douée de trois quali-
tés ou instincts qui se retrouvent dans l'homme, ct^ sont la
cause de ses actions. Ce sont ces instincts qui, poussant cet
être à s'attacher au monde extérieur et aux impressions des
sens, le jettent dans l'illusion qui lui fait croire que les créa-
tures ont une existence l'éelle hors de l'Etre suprême ou du
graii'l tout. Après cela, qui penserait encore .(^'il reste
quelque liberté morale pour cette âme qu'emprisonnent
aiusi doux enveloppes fournies par la nature , et qui d'ail-
leurs n'a pas une existence distincte de l'âme universelle ?
Eh bien ! le sentiment de cette liberté et de la responsabi-
hlc quien résulte est tellement indestructible en nous, que
les \ édantins ont été obligés de lui faire une place dans leur
théologie ii côté de tous les dogmes qui la contredisent. Ils
admellciit le mal , et le définissent « la soumission volon-
taire de l'âme à l'empire de la nature inférieure.» Celle dé-
finition est très-défectueuse , sans doute, et donnerait une
idée fori peu exacte et fort peu complète du mal moral j
îuais à tout prendre elle vaut encore mieux que celle des
philosojihes du xix° siècle qui , donnant un démenti formel
a la conscience, disent que le mal n'est que l'imperfection,
qu'une simple indication de pi ogres à accomplir.
Le Védanta, d'accord en ce|a avec le Christianisme , re-
présente les maux physiques comme des conséquences du
péché; seulement il y aurait beaucoup à reclifier dans la
manière dont cette croyance générale qu'a laissée dans l'Inde
la révélation patriarchale, a été comprise et développée
par les théologiens de l'école qui nous occupe. La cause du
péché étant pour eux, non dans l'âme elle-même, mais
dans les qualités que l'homme tient de sa nature inférieure,
le seul moyen d'échapper au mal était dès lors d'échapper à
sa nature physique, et d'absorber SQn,.^_jue dans la contem-
plation de l'âme universelle. Aussi le-suprême bonheur fut-
il mis à ce prix , et la vie religieuse par excellence devint la
vie ascétique ou contemplative. Par elle les Védantins pen-
sent arriver à une délivrance entière et définitive de leur
âme, qui va se réunir pour toujours à Dieu , et qui n'a plus
à subir de transmigrations.
Se plaçant au-dessus de la fouie par leurs ambitieuses pré-
tentions, les disciples du Védenta laissent avec dédain àcell-
ci sa religion de pratiques, de vœux , de sacrifices . de mor-
tifications, quine procure qu'un bonheur en sous-ordre et
passager. « Savoir qu'on est le Créateur et que tout est le
Créateur, disent les Upanishidas , voLlà la substance du
Véda. Quand on a ce degré , plus de lectures , plus d'œu-
vres ; c'est l'écorce , la paille, l'enveloppe ; il ne tant plus y
songer quand on a la substance et le grain , le Créateur. »
Ce dédain pour le culte du vulgaire ne se trouve-t-il que
dans l'Inde? N'entendoas-nous pas de nos jours les p'é-
tendus sages du siècle, tout entiers a la contemplation de leurs
propres idées et à la confiance vraie ou fausse qu'elles leur
inspirent, affirmer qu'il faut laisser le culte au peuple , et
que le philosophe a d'autres besoins , d'autres relations
avec la Divinité. Eu regard de certaines pratiques reli-
gieuses, on pourrait consentir au dédain de ces philosophes
pour le culte du vulgaire ; mais est-ce à dire que ce qui est
méprisable pour eux, soit bon pour celui-ci? Ce genre d'a-
ristocratie, qui a sa racine dans la misère du cœur humain ,
bien loin de provenir d'une vraie supériorité, est au contraire
un signe d'infériorité religieuse. Commune aux ascètes de
rindoitan, aux sophistes de la Grèce et de Rome , et aux
sectateurs modernes du culte de la raison humaine , cette
manière de penser prouve que l'humanité ne doit pas attea-
drc plus des spéculations philosophiques que des pratiques
de la superstition. Les masses se trouvent entre des hommes
qui se soiitfait, pour leur propre usage, des idées iuintelh-
giblcs à qui ne peut eu faire une longue étude, et des céré-
monies qui ne leur en imposent plus. A qui auront elles
recours pour satisfaire les besoins de leurs âmes immor-
telles à mesure qu'ils se réveilleront? A l'Evangile, qui
enseigne lasagesse aux simples, et que ni Newton ni Pascal
ne trouvèrent cependant inférieur à leur haute inteUi-
gence.
AÎ^!VO\CES.
RÉUNION GÉnÉBALE DE LA FAMILLE. SéaQCOS dcS ItJ Cl 31
novembre ; broch, in-8°.
Discussions morales, politiques et religieuses , qui ont
amené la séparation qui s'est effectuée , en novembre
i83i , au sein de la Société Saint-Simonienne. V partie.
Mariage. — Divorce. Br. in-S". R.ue des Saints-Pères ,
u" 26.
L'auteur de ce dernier écrit est M. Bazard. Il y met au
grand jour les causes qui l'ont contraint de se séparer de son
collègue Enfantin. Ces causes sont surtout la doctrine de
ce dernier sur le mariage et le divorce, doctrines effrayan-
tes , scandaleuses, dont la morale publique suffira à faire
justice, et que nous rougirions d'exposer ici dans toute leur
^udité. Nous aimons mieux pour cela renvoyer le lecteur
aux deux brochures dont nous donnons ici les titres. Si l'au-
torité , au lieu de déployer des mesures de rigueur contre
leSaint-Simonisme, s'était bornée à répandre à profusion
ces deux pièces imprimées, elle aurait anéanti tout anssiôt,
au lieu de l'accroître, l'intérêt du public pour une doctrine
qu'il est loin de connaître.
Le Gérant. DEHAULT.
jfupriHienc du .Selligue , tue des Jcuneui'i , n. 14.
TOME 1*
1S° 24,
15 FEVRIER 18S2.
LE SEMEUR
9
JOURNAL RELIGIEUX
Politique, Philosopîiiqiie et Littéraire.,
PARAISSAIVT TOUS LES MERCREDIS.
Le cliamp , c'est le monde.
Mateh. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n° n, et chez toos les Libraires et Directeurs de poste. — Prix: i5 Cr. pour l'année.
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année , 1 fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres, paquets et c..,ois d'argent, doivent être affranchis.
■1^=»— ————— —^———^i— —————— —— — — — ^— — ^— «<— «■
VOY.\GES.
ToYÀGE DE MM. XoMLi:» ET GvTZLAFF DANS LE ROYAUME
DE SlAM.
La vaste contrée qu'on désigne qufllqncfois soiiç le uom
de Presquile au-delà, du Gange , que d'initres géographes
ont nommée Inde extérieure , et à laquelle Malte-lirun a
donné le nom nouveau A' Indo-Chine , n'est guère connue
que par ses côtes. L'intérieur a donné lieu à beaucoup de
conjectures qui, pour la plupart, ne sont pas encore éclair-
cies, tellement que les uns admettent l'existence de certains
grands fleuves et de certaines chaînes de montagnes , que
d'autres lejettent, et qu'on est encore dans le doute sur des
lovaumes entiers, qui, d'après des autorités contradictoires,
figurent sur quelques cartet et ne se trouvent pas sur d'au-
tres. Les missionnaires chrétiens qui ont pénétré, depuis
quelques années, dans ces régions, ont ajouté à nos connais-
sances sur cette partie de l'Asie, et c'est a leurs travaux que
nous devrons sans doute de long-temps encore les seules
communications qui nous seront fiiites sur sa topographie
et sur les mœurs ^e ses habitans. Deux d'entre eux ,
MM. Tortilin etGutzlaff, viennent défaire un séjour do
près d'un an dans le royaume de Siam, sur lequel nous n'a-
vions jusqu'ici que des notions fort vagues; il ne sera pas
sans intérêt de présenter quelques détails sur leur voyage ,
dont les lésuluts promettent d'être très-importans pour les
progrès da Christiaiiifme.
On sait qu'une «talion missionnaire a été fondée, en 18 19,
dans lu petite île de Singapore , qui est située au sud de la
presqu'île de Malacù, et qui appartient aux Anglais. Un col-
lège missionnaire y a été ouvert en l'èi'i; M. Thomsen y
enseigne le Malais , et M. Milton le Siamois. On y a aussi
établi une imprimerie qui rend de grands services pour la
propagation de l'Ecriture-Saints dans les langues de l'O-
rient. C'est de cette île que partirent MM. Tomlin et
Gutziaff , après s'être préparés au voyage qu'ils projetaient
par les études qui pouvaient le leur rendre plus facile.
Tous deux ont une cotiraissance approfondie du Cliinois;
M. Gutziaff est médecin. Leur principal but était de distri-
buer \a Bible en langue chinoise aux Chinois fixés en grand
nombre dans le royaume de Siam. En effet , la Chine elle-
mém-î étant inaccessible aux Européens, et les missionnaires
ne i- >uvant en conséquence y porter l'EcritureSainte , ils
n'on' d'autre ressource pour l'y introduire que d'en distri-
biit» âes cicuiplaires aux habitans de ce pays qui se sont
établis dans les contrées voisines , et qui , s'ils retournent
dans leur patrie , comme cela est probable d'un certain
nombre au moins, les y imporierout avec eux. Si cette sup-
position ne se réalisait pas , les missionnaires auraient du
moins réussi à faire connaître les Livres Saints aux Chinois
expatriés à qui ils les remettent, et ce résultat serait suffisant
pour les encourager à persévérer dans leurs efforts.
MM. Tomlin et Gutziaff s'embarquèrent à bord d'une
jonque chinoise et firent en seize jours la traversée de Sin-
gapore à Paiknam, port situé stir la rive droite du fleuve
Maiiiam. Ils furent témoins , pendant le voyage, des céré-
monies idolâtres des gens de l'équipage. La jonque était
sous l'invocation de Ma-cha-po , la déesse favorite des ma-
rins. On prétend qu'a\-ant d'être admise au rang des dieux,
elle avait été une simple mortelle, qui se distingua par son
roulage. La légende rapporte qu'avant vu eu songe son
frète exposé sur mer au danger de périr, elle courut vers
le rivage, l'aperçut en effet qui luttait avec les flots, se jeta
à la nage et le sauva : delà son apothéose. On la représente
sous les traits d'une femme de haute taille; son visage est
très coloré ; elle est assise dans un fauteuil ; deux guerriers,
dont l'air est farouche , se tiennent à ses côtés , dans une at -
tiliide menaçante. Lorsque les matelots voulaient obtenir
de la déesse un vent favorable, ou la prier de calmer la mer
agitée, ils lui offraient des présens. Un jeune garçon qui
cumulait avec les fonctions de mousse, celles de barbier et
de piètre, après s'être à plusieurs reprises prosterné profon-
dément vers le vent, plaçait, d'abord sur l; port, puis de-
vant l'image de la décss2, du thé, des confitures, du riz,
des prunes et du sucre candi; il brûlait aussi des morceaux
de papier en son honneui'. Le Tae Kong, ou lieutenant de
vaisseau, sonnait pendant ce temps l.i cloche poiir réveiiler
les dieux qu'on supposait assoupis. Quand les oriatclots vou-
jaicnt remercier les idoles d'avoir exaucé les requêtes qu'il»
486
LE SEMEim.
Jciii' avaient prccctlemmcnt adressées, ils doublaient IcuiS
offrandes j lorsqu'ils reconnurent le voisinage de la terre ,
ils jetèrent à la mer d'érïormes paquets de papiers peints,
dorés et découpés avec soin, et qui auraient suffi pour f.iire
la cliarçc d'un homme. Leur dévotion n'était toutefois pas
Lien profonde j car, tandis que les uns s'acquittaient des
cérémonies du culte avec une gravité affectée, les autres en
> iaient ou jouaient aux cartes d'un air insouciant.
En vain MM. Tomlin et Gutzlaff voulurent ils détoinncr
leurs compagnons de voyage de ces folies j en vain les rai-
lent-ils en état de comparer le culte du vrai Dieu avec le
culte des idoles, en leur permettant d'assistei-, matin et soir,
à leurs exercices religieux; en vain leur parlèrent-ils de ce
grand Dieu, qui veut sauver les hommes et qui, à cet effet,
a envoyé son Fils Jésus-Christ dans le monde ; ils ne réussi-
rent à produiic sur eux que de faibles impressions.
Lors<ju'on eut jtié l'atjcre, un officier de police, suivi de
quelques subalternes, vint à bord de la jonque. Chaque
matelot dut payer trois dollars ; tous les chinois sont sujets
à cette capitation , lorsqu'ils passent la frontière de Siam ;
ceux qui résident dans le pays doivent payer cet impôt tous
les trois ans. L'officier chargé de recevoir la taxe attache
vin cordon autour du poignet de ceux qui l'ont acquittée; ils
sont tenus de le porter pendant tout le temps de leur séjour,
et il leur sert de quittance. M. Gutzlaff se rendit auprès du
gouvei'neur pour lui expliquer le but du vovage qu'il avait
entrepris avec son ami; il reçut de lui les passeports dont
ils avaient besoin.
Nos voyageurs remontèrent le fleuve et arrivèrent en
deux jours à Bankok, capitale du royaume, lis étaient re-
commandés à un marchand anglais, nommé Hunter, qui
les conduisit chez le capitaine du jjoit , et le pi la de les pré-
senter au Phra RIang ou ministre des affaires étrangères.
M. G-utzLiff étant médecin , son titre était tout trouvé ;
mais le capitaine ne sut trop en quelle qualité il devait in-
troduire IM. Tomlin; il sedécida enfin à le présenlcrConime
le prêtre de 51. Iluntcr. Le Phra - Klang est un homme
d'un caractère jovial ; il fit un grand nombre de cpicstioiis
aux deux voyageurs, s'étonna beaucoup de ce qu'ils sa-
vaient le chinois et, ayant appris de M. Gutzlaff qu'il était
né en Allemagne, témoigna toute sa surprise de n'avoir
jamais entendu parler de ce pays-là , dont le capitaine du
port lui-même, malgré toute sa science géographique, ne
pût lui dire la situation. Il aurait beaucoup désiré entendre
les missionnaires prier , et il poussa ses instances à cet égard
jusqu'à leur dire qu'il lui paraissait fort convenable qu'ib
priassent, après être heureusement arrivés au terme de Itur
vovage; ils cuicnl beaucoup de peine à lui faire comprendre
qu'ils ne priaient pas en public , et qu'ils avaient déjà re-
mercié Dieu de les avoir protégés pendant la traversée.
Le Pl'.ra-Rlang avait permis aux missionnaires de demeu-
rer à Bankok; ils louèrent une maison dans cette ville et ne
tardèrent pas à être visités par uii grand nombre d'h^bi-
tans qui , sachant que M. Gutzlaff était médL'< in , désiraient
être guéris par lui de diverses maladies, ou qui, ayant
appris que les deux voyageurs distribuaient des livres chi-
nois sur uufc nouvelle religion , venaient les prier de les
fiiirc participera leurs dons. Ces paisibles travaux furent
bientôt interrompus pal les bruits calomnieux qu'on répan-
dit sur leur compte. On prétendit qu'ils étaient des espions
envoyés daus le jjays par le gouvernement anglais, qu'ils
avaient la mission de convertir les Chino:s à la religion
chrétienne, et que, lorsqu'ils y auraient réifssi , les Anglais
viendraient et se ligueraient avec les Chinois pour enlever
lo loyaume aux Siamois. lie roi ayant été instruit de ce
prétendu complot , ordonna que quelques-uns des livres
des étrangers fussent traduits par des savans de «es états ,
afin qu'il en put connaître le contenu. Il fit , qiiclquc temps
après, déclarer publiquement qu'on n'y avait rien trouvé
d'hostile pour le pays ni de contraire aux lois; qu'a la vé-
rité il y était beaucoup question du Dieu des étrangers, e(
qu'on n'y célébrait pas les louanges des dieux dupavs;
mais que ce défaut n'était pas un motif d'accusation. Vu
peu plus tard, un nouvel orage éclata contre eux; li
gouvernement voulut s'emparer de tous les livi'<'s qu'ils
avaient distribués; on menaça d'un châtiment sévère ceux
qui en accepteraient de leurs mains, et on leur déclara h
eux-mêmes , qu'ils devaient quitter le pays ; mais avant ré-
digé en anglais et in chinois une pétition dans laquelle ih
demandaient à être confrontés avec leurs accusateurs , el
insistaient pour qu'on leur donnât, dans le cas où l'on per-
sisterait à vouloir les renvoyer du royaume , une déclaration
des motifs de leur renvoi , qu'ils pussent présenter à leui
gouvernement, le Phra-Klang leur déclara qu'il était sa-
tisfait de leurs explications et qu'ils ne seraient plus mo-
lestés. Dès lors les deux missionnaires purent se vouer tout
entiers à leurs travaux.
Ils reconnurent que les Chinois qui résident à Pankok .
et qu'ils croyaient n'être qu'au nombre de 20,000, sont er
e.Ffet bien plus nombreux , tellement que cette ville , doni
ils forment plus des trois quarts de la population , doit plu-
tôt être considérée comme une ville chinoise que commi
nue ville siamoise. C'est ce qui résulte du dénombremeni
suivant , fait en 1828 par ordre du gouvernement ••
Chinois payant la ta\e. ....... 3 10, 00c
Desccndans des Chinois 5o,oot
Cochinchinois i.oor
Camhodjans 2,5o!
Siamois . 8,oof
Pégouans 5,00(
Laos , domiciliés depuis peu 7,001
Laos, domiciliés depuis long-temps, . . . 9,oo(
Birmans 2,oo(
'i'avoyans 3,oot
Malais • - 3,oo(
Catholiques (Portugais, etc. ) 801
Population totale 4'")-^'>'
On ne peut voir sans surprise l'étonnante supériorité de
la population chinoise, qui résulte de ce dénombrement;
mais il faut bien en admettre l'exactitude, puisqu'il seiail
impossible de comprendre par quel motif les Siamois se
représenteraient comme inférieurs eu nombre , s'ils ne
Tétaient pas réellement. Les Chinois ont aussi des ctablisse-
mens considérables dans l'intérieur du pays et le long dos
côtes. Un missionnaire qui se fixerait à Bankok pourrait
facilement les visiter. Les relations de commeree avec la
Chine, la Cochinchine, l'empire d'Aoam et les îles de
l'Archipel Indien sont fréquentes, et permettraient de f.uii-
parvenir des Bibles dans ces diverses contrées , si une sta-
tion était formée dans- le royaume de Siam. Les habitaiis
paraissent assez disposés à examiner les idées nouvelles , si
l'on en juge par l'empressement avec lequel ils venaient
demander des livres à MM. Tomlin et Gutzlaff, qui leur
distribuèrent en peu de mois tous ceux qu'ils avaient ap-
portés, quoiqu'ils en eussent trente-deux caisses. Des Chi-
nois firent plusieurs journées de pherain , dans le seul but
d'obtenir le don d'une Bible. Les malades se rendaient aus-
si en grand nombre auprc-s de M. Gutzlaff, qui fut en gé-
néral fort heureux dans ses cures. Il avait quelquefois
jusqu'à quarante patiens à soigner dans un seul jour. h'Eslii-
Sa_y ou la Faculté de médecine chinoise se plaignit de ce
qu'il enlevait leurs pratiques aux médecins de la ville.
Parmi ceux qui réclamaient ses soins se trouvaient beau-
oup de fumeurs d'opium, qui désiraient être délivrés dtl*
p:issinii qui |os dominait. M. Cnitzlnff réussit à leur inspirer
(lu (ii'fjoùt pour l'opiaru en lour faisant prendie un cmc-
li(]MO (.oinposé de tarlii! et de laudanum.
•• Ci's divciscs occupations n(! liienl pas perdre dg vue a
MM. Tonilin et Gul/.laff l'un des priiuipaux objets <pi'ds
s'étaient proposes ci) entreprenant ce voyage , la traduction
du Nouveau-Tcstamciit en langue siamoise. ; ils n'espi raient
j)as pouvoir donner à ce tr.ivail toute la perfection qu il
f'.xice; leur intention était seulcniCt\t de l'ébauclicr, de
sorte qu'il put rcccNoir successivcnient les améliorations
dont une connaissance plus approfondie de la langue leur
aurait fa;t comprendre la nécessité , et servir ainsi de base a
une traduction plus pai faite. Un Chinois et un Birman Icsai-
dirent dans ce travail. Ils eurent de la peine à o!)tenir d'eux,
de la simplicité dans les expressions , et ne parvinrciit qu'a
force d'instances à les f lire renoncerau style lleuri qu'ils aflei -
tionnaient. Leur traduction a été achevée pendant leur
séjour, et la Société Biblique de Londres a annoncé qu'elle
eu faciliterait volontiers l'impression , lorsqu'elle aurait clé
revue avec soin. jM. Tomliu s'est occupé en outre de la
composition d'un vocabulaire siamois-anglais.
Après avoir ainsi fait counailrc le but du voyage de
MtM. Toiiiliu et Gutzlaff, et en avoir montré les résultats ,
il ne sera peut-être pas sa:is intérêt de recueillir quelques
détails sur les niœiiri du peuple qu'ils ont visité.
1) Nous avons assisté peudanl quelques instans, raconte
M. Tomliu , à une fétc donnée par un de nos voisins chi-
nois , qui va faire construire une jonque. La quille et quel-.
ques planches étaient déjà préparées et on avait choisi ce
jour comme favorable pour les clouer. Un repas devait être
offert aux ouvriers , et l'on avait placé sur deux tables ,
couvertes d'une étoffe richement brodée, des confitures et
d'autres friandises pour les dieux. L'étrave et la poupe
étaient ornées de guii landes et de drapeaux de diverses
couleurs. Comme j'essayais de faire sentir au propriétaire
la folie (pi'il y a à faire de telles offiandes aux idoles, au
lieu de témoigner sa reconnaissance au Dieu véritable , il
éleva la main vers le ciel , et m.e dit qu'il adorait Sin-tien
(le Dieu du ciel), nous invitant, pour nous en convaincre,
a considérer déplus près son oblation. Nous nous appro-
châmes des tables , et ne fûmes pas pou surpris de voir
qu'elles portaient dos insi riptions en lettres d'or, qui célé-
braient les louanges de Sin-tien , et exprimaient la recon-
naissance qui lui est due. C'est ainsi qu'ils mêlent le culte
eu seul vi'ai Dieu avec l'idolâtrie. Cet homme était venu
nous voir quelquefois, et ayant acquis , comme beaucoup
d'autres, quelques notions vagues de lu vérité, il désire
témoigner au moins un respect extérieur au Dieu souve-
rain. On attendit jusqu'à une heure, pirce que ce moment
passait pour le plus favorable pour clouer les planches; dès
qu'on y fut arrivé, les coups de marteau se firent entendre.
Si on avait choisi tout autre heure pour la cérémonie, !e
swt de la jonque aurait été fort hasardé j et si l'on avait
choisi l'heure fataled'onze heures , elle aurait iinmanqua.
blemcnt été bientôt exposée à quelque grand danger. Les
«uvriers furent fort surpris d'apprendre que les Chrétiens
n'ont pas des jours heureux et des jours malheureux; le soir,
quatre d'entre eux vinrent nous demander des livres, ce
qui nous réjouit beaucoup, après les folies dont nous avions
été témoins.
« Nous nous proposions, continue M. Tomliu, d'assister
l'après midi à l'exercice de la cavalerie et des éléphans; mais
nous fûmes désapointés à cet égard; car on n'en fit sortir
qu'une demi douzainedepetite taille, montés par des Siamois
a moitié nus,sans aucun équipement militaire. Cemécompte
hit largement compensé par Je plaisir que nous eûmes de
voir quelques superbes éléphans qui prenaient leur repas
dans les écuries. L'un des plus grands est d'un blanc sale^il
peut avoir de dix à onze pieds de haut , et parait avoir un
caractère fort doux. Quelques-uns des éléphans noirs sont
presque sauvages; ils témoignèrent le déplaisir (juë leur
causait noire visite. Je fus très-frappé de la taille gigan-
tesque et de la force de ces aniuiaux; tous ceux (juc j'ai vus
en Angleterre paraîtraient auprès de ceux-ci , comme un
veau auprès d'un bœuf.
. » Nous entrâmes ensuite dans une magnifi'jne pagode
remplie d'idoles doiées. L'édifice principal forme nu grand
carré, au milieu dinpicl s'élève le tcin[)le ou la pagode
pro2)rement dite; celle-ci est élancée et d'un bon style. D'au-
tres constructions de forme pyiamidale s'élèvent tout au-
tour, en sorte que l'ensemble des bàtimens occupe un
espace d'environ deux cents verges carrées. Des galeries sont
construites antiiur du carré principal , et on y voit une
nuiUitude de dieux et do déesses, qui se ressemblent si par-
faitement qu'on les prendrait tous pour des jumeaux et des
jumelles : tant grands que petits , jeunes et vieux, nià'cs et
femelles, il y en avait bien de cinqcent àmillc.Tous étaient
dorés et la plupart pauvrement vêtus de robes d'une étoffu
jaune comme celle dont sont faits les habits des prêtres.
Une idole colossale, d'environ ircute pieds de haut, était
placée dans un local particulier.
)) Dans un édifice, qui servait de vestibule du cùté du
nord, nousviinesuneidoledcBouddiia assis, comme Jupiter
Olympien, sur un rocher élevé. Plusieurs dieux et demi d:eux
d'un ordre inférieur, parmi lesquels ou avait représenté un
éléphant , étaient places à ses pieds , dans l'attitude de la
prière. Le rocher artificiel imitait assez bien la nature, et a
une certaine dislance les figures en relief pouvaient, pen-
d.'inl quelques instans, faire illusion. Li pigodc entière a
quelque chose d'imposant; et cependant tout ce clinquant
fa;tpar la main des hommes oc paraissait plus rien, quand
on considérait les éléphans , l'œuvre étonnante de Dieu!»
Visitant un jour une autre pagode, nos voyageurs y ren-
contrèrent un jeune prêtre qui voulut plaider auprès d'eux
la cause de ses idoles; mais ils le réduisirent au silence en le
forçant de convenir qu'elles ont des yeux et ne voient pas ,
des' oreilles et n'entendent pas, une bouche et ne parlent
pas. Comme on leur montra les livres sacrés qu'on conservait
daiis la pagode, ils y écrivirent eu chinois, pour laisser au
milieu de ces épaisses ténèbres un témoignage rendu à la
vérité : « Le Dieu du ciel a envoyé son Fils Jésus-Christ
» pour racheter le monde. »
Les Siamois ne savent pas fixer eux-mêmes le commence-
ment de l'année; ils se règlent sur l'almanach qu'on leur
envoie de Chine. Il arrive dans une boîte élégante , qui ne
peut être ouverte que par le chef des talapoius ou prêtres,
en présence du roi et do la cour. Le grand-prêtre présente
à cette occasion au roi un hycroglyphc dont il est l'auteur
et (jui annonce le sort dupays pendant l'année iuivante : on
l'expose ensuite publiquement. Le liyéroglyphe qui lutei-
posé pendant le séjour de JMM.Tonalin et Gutzlaff représente
un homme , dont les yeux sont bandés , assis sur un paon,
tenant un trident à la main droite et un morceau de viande
dans la bouche. On assure que cet emblème annonce un
événement important, dont l'influence, bonne ou mauvaise,
se fera sentir dans toutes les classes du peuple. Le même
jour, les ministres d'état renouvellent leur serment de fidé-
lité, en buvant de l'eau d'un vase, dans lequel le roi plonge
son épée.
Le roi de Laos, avec lequel le roi de Siam était en guerre,
fut fait prisonnier pendant le séjour de nos voyageurs à Ban-
kok. Il fut exposé publicfuement avec tous les membres de
sa famille dans une cage de fer. Ses deux femmes et ses neuf
fils ou petits-fils, dont deux étaient de très-jeunes enfans ,
étaient enfermés avec lui. Ils avaient des chaînes autour du
cou et aux pieds. Le Phra-Rlang et d'autres grands person-
188
LE SEMEUR.
iiafjes de la cour avaient été chargés d'inventer les souf-
frances et le genre de supplice qu'on leur ferait subir. On
avait placé près de la cage une chaudière d'huile qu'on de-
vait répandre bouillante sur le corps du roi, après qu'd au-
rait été décliiré à coups de couteau ; du côté opposé était
un gibet auquel on devait le suspendre après sa mort. Ou
avait planté une longue rangée de gibets pour les deux fem-
mes et les enfans du roi. Pendant plusieurs jours on célébra
des réjouissances en l'honneur de sa capture. Un théâtre fut
dressé sur la même place où la cage dans laquelle il était en-
fermé était exposée , et les spectateurs pouvaient, en se re-
tournant, voir la scène déchirante , à l'occasion de laquelle
la fête avait heu. Le malheureux roi mourut de chagrin
avant le jour fixé pour le supplice. Il échappa ainsi à l'af-
freux sort que lui destinaient ses ennemis , qui ne purent
exercer leur rage que contre son cadavre qu'ils décapitèrent
et exposèrent sur un gibet pour être dévoré par les oiseaux
de proie et les bètes sauvages. I-c châtiment des membres
de sa famille fut commué en une prison perpétuelle.
M. Tomlin n'a fait qu'un séjour de neuf mois en Siam; le
dérangement de sa santé l'a forcé, au bout de ce temps, à
]^etournerà Singapore. M.Gutzlafi^y est demeuré plus long-
temps ; mais il a suivi, un peu plus tard, son compagnon de
voyage ; les dernières nouvelles qu'on a reçues dé lui sont
de Malaca ; il se préparait à se rendre de nouveau en Siam,
d'où il voulait passer en Cochinchine , et essayer même de
pénétrer en Chine, pour y répandre les Saintes Ecritures.
Les faits dont il a été témoin pendant son premier voyage
montrent suffisamment que dans ces contrées, comme par-
tout on l'idolâtrie règne encore, elle retient l'esprit de
l'homme dans un état d'imbécilité qui lui fait accueillir
comme des véiités, toutes les niaiseries de la superstition, et
qu'elle ajoute à l'égoisn-îe naturel de son cœur et développe
en lui l'esprit de cruauté et de vengeance, qu'il est habitué
.■(attribuer à ses dieux. Combien n'impoite-t-il donc pas
d'enseigner aux Siamois à a quitter leurs vaines idoles et à
» se convertir au Dieu vivant tpii a fait le ciel , la terre et
)) la mer et toutes les choses qui y sont; » et de leur an-
noncer l'amour dont il a aimé le monde , et qui lui a fait
donner son Fils pour le salut de ceux qui croient en lui !
L'EXISTEI^CE DU MAL.
DEUXIEME ET DEBNIEK ARTICLE.
Tandis que nulle théorie humaine n'eft capable de jeté
la lumière dans votre âme angoissée par des doutes sur cett_
importante question, la Bible seule, la Bible que vous nié
prisez peut-être, renlérmc le mot de l'énigme que vou
cherchez. La doctrine de l'Evanftile sur le sujet du mal '
comme sur toutes les autres grandes questions qui intéres-
sent le salut de l'homme, est la seule qui s'accorde avec les
faits et qui sauve l'honneur du gouvernement de Dieu , en
justifiant sa providence. La Bible , en effet , nous enseigne
avec une autorité solennelle , qui est di jà une sorte de
preuve de la vérité de ses etiseigiieraens, que l'homme n'est
plus tel maintenant qu'il était en sortant des mains de son
Créateur ; qu'il a été créé innocent et pur , mais qu'il e>t
tombé en s'eloignant de Dieu et en abusant de sa hbei té, et
qu'en tombant, d a entraîné la ruine de tous ses descendans.
JDieu créa l'homme à sou image elril le créa à l'image de
Dieu. Par un seul homme le péché est entré dans le monde,
ci par le péché la mort , et la mort a régné sur tous , parce
que tous ont péché.
Cela vouséloiine, ctcependanlvous avez tous lesjours sous
les veux des preuves de ce fait que certifie l'Ecriture. Vous
avez vu plus d'une fois des enfans hériter des maladies de
leurs parens , et ces maladies se fixer et se perpétuer , dans
carlaines familles, de génération en génération; il y a plus,
vous avez peut-être même vu des enfans retracer au moral-
le caractère de ceux qni leur ont donné le jour , comme les
traits- de leur visage vous rappelaient les traits et l'expres-
sion du visage de ces derniers I Ces observations sont par-
faitement d'accord avec les notions d'une saine philosophie;
et de même que nous avons dit qu'il répugnait d'admettre
que l'Etre souverainement bon et parfaitement pur eût
créé le mal et donné naissance à la corruption, de même il
est impossible que d'une source impure puisse procéder
quelque chose qui soit pur, l'effet étant toujours en lapport
avec sa cause. L'humanité ayant été corrompue dans sa souche
première, a dû l'être dans toutes ses branches et ses ramifi-
cationSjCt le premier homme pécheui', et sujet à la mort en
punition de son péché, n'a pu avoir qu'une postérité péche-
resse et mortelle comme lui. Oui , les maladies de l'âme se
transmettent comme celles du corps (humiliante vérité ! qui
peut servir à faire comprendre la grandeur et l'éti ndue
de la malédiction que Dieu a fait tomber sur le péché I ),
et, pécheurs nous-même», le triste héritage que nous léguons
à nos enfans est celui du péché 1
Qu'on ne dise pas que nous ne saurions être coupables
d'un état de rébellion dans lequel nous ne sommes tombés ,
que parce que notre premier père y est tombé avant nous;
car ce n'est pas là la question. Le mal existe, c'est un fait
qu'on ne saurait nier; or ce fait a des conséquences pour ce
monde et pour le monde à venir : pour ce monde, la mort
corporelle, et pour le monde à venir, la mort spirituelle ou
la séparation de notre âme de Dieu; et tant que nous n'avons
pas embrassé le seul et unique moyen qu'il y ait d'échapper
à ces terribles conséquences . il faut que nous les subissions.
Quand nous voyons un homme souffrir d'une maladie lon-
gue et cruelle que son père a eue avant lui et dont il e.Nt
mort , il ne nous vient pas dans l'esprit d'accuser la Provi-
dence d'injustice ; pourquoi donc, dans le cas dont il s'agit,
intenterions-nous cette accusation contre Dieu , puisqu'il
gouvernelc monde des esprits d'après le même principe que
le monde de la matière, abandonnant l'homme aux con-
sé([uences naturelles et nécessaires de l'état spirituel et mo-
ral dans lequel se trouve son âme? Or, cette âme, que nous
présente-elle? c'est de l'éloignement pour Dieu, c'est un at-
tachement excessif aux choses de la terre, c'est une opposi-
tion marquée contre la volonté divine, c'est delà répu-
gnance ou tout au moins de l'indifférence pour la sainteté
parfaite, c'est l'absence, en un mot, de toutes ces dispo-
sitions de confiance , d'amour , de soumission , d'obéis-
sance, sans lesquelles on ne saurait concevoir de souve-
raine félicité, môme quand Dieu pourrait et voudrait vous
admettre en sa sainte présence. Or, si dès ce monde nous ne
passons pas, par la foi, la repentance et la régénération,
de cet état de mort à un état de vie , si dès ce monde , le
principe de la maladie mortelle qui consume lolre âme
n'est pas efficacement combattu et détruit, comment poui-
rions-nous êtreheureux dans l'éternité, comment pourrions-
nous ne pas y être malheureux?
D'ailleurs, est-il bien sûr que cette corruption doive être
rapportée exclusivement à notre premier père , et que nous
en portions, malgré nous, le fardeau ? Consultons l'Ecriture:
Co'iime par un seul homme le péché est entré dans le mon/le,
et par le péché la mort, de même aussi la mort est passée sur
tous les hommes . parce <jie tous ont péche'. ( Rom. v, i a.)
Le texte sacré ne dit donc pas que la mort a passé sur tous
les hommes , parce que le premier homme a péché , mais
parce (jue tous ont péché.
Ainsi la faute d'un seul est devenucla faute de tous, et tous
sont coupables non parce que leur père a péché, mais
jtaice qu'ils ontpéché eux-mêmes. L'expérience le piouve :
que votre conscience juge et prononce ici. Si vous n'étiez
corrompus que par le fait de là corruption de vos parens,
vous pécheriez avec regret, avec douleur, malgré vous, en
luttant et en ne cédant au mal qu'à la dernière extrémité.
Mais est -il vrai qu'il en soit ainsi? Qu'on me cite un homme,
un seul homme qui , du moment qu'il a eu la conscience de
son état, ait appelé un libérateur, se soit haï lui-même et
ait soupiré après la sainteté, etalors je dir.ii que l'homme est
esclave malgré lui , et qu'il déteste ses chaines. Mais jusques
là je peissterai à soutenir, avec l'Ecriture, qu'il est cou-
pable. Je n'en veux d'autre preuve que la manière dont.
LE SEMEUR.
189
nous accueillons tous , avant que la grâce ait touché nos
cœurs et les ait humiliés , la prédication de la ropentance
et d'un Rédempteur. Qii'éprouvons-nous, quand on nous
annonce, sur l'autorité de la Parole de Dieu, qu'étant de-
venus les ennemis de Dieu, par l'éloignemcnt de notre cœur
pour lui et par nos transgressions , il nous faut nous con
vertir? N'avons-nous pas tous une excuse toute prèle à
alléguer pour nous dispenser de nous icndrc à la voix du
Dieu qui nous appelle? Ne disons-nous pas, les uns, qu'il
ne faut rien exagérer; les autres j que Dieu n'exige pas de
nous l'impossible j ceux-ci , qu'il nous a mis dans ce monde
pour jouir et non pour nous attrister, ceux-là; qu'il est bon
etqu'il ne nous punira pas pour des faiblesses pardonnables
et qui tiennent à notre nature; tantôt, que nous n'avons
fîut de mal à personne , et que la miséricorde de Dieu est
grande; tantôt, que si Dieu voulait punir les pécheurs, il
faudrait qu'il anéantit ce monde qui n'est rempli que de
pécheurs? Or, que prouvent tous ces prétextes que nous
sommes si ingénieux à inventer, sinon que nous aimons le
monde et nous-mêmes plus que Dieu, que nous ne souf-
frons pas d'être en état de révolte contre lui , que, bien loin
d'en souffrir, nous cherchons à justifier notre rébellion , à
en diminuer le crime, et à la parer de mille couleurs, que
nous sommes pécheui-s, le sachant bien, et que nous ne vou-
lons pas naturellement et avant que Dieu nous en ait inspiré
le désir par sa grâce, revenir à lui , nous réconcilier avec sa
justice et changer de cœur et de vie? Voilà ce dont tout
homme sincère doit convenir ; et si c'est là notre état , je le
demande , nous est-il permis de mettre en question notre
culpabilité ?
Eh bien , c'est nous , tels que la Parole de l'éternelle
vérité nous dépeint, morts dans nos fautes et dans nos
pe'che's , privés de la vie divine , ennemis de Dieu en pen-
se'es et en mauvaises œuvres , condamnés et perdus , c'est
nous que, dans son amour infini , Dieu a aimés , et au salut
desquels il a pourvu , et pourvu d'une manière effi-
cace. C'est ici le triomphe de la Providence et la justifica-
tion éclatante du gouvernement divin. Dieu permet l'in-
troduction du péché dans le monde , parce qu'd ne pouvait
pas ne pas créer l'homme libre; mais il en tire sa gloire et
l'éternelle rédemption des âmes. Sans le sacrifice du Fils
de Dieu , ce monde est un cahos et la Providence une
énigme. Mais la victime immolée sur Golgolha arrête le
bras armé de la justice immuable , et devient le refuge et
l'espérance des pécheurs. Dieu nous rend en Christ tout
ce que nous avons perdu en Adam et infiniment davantage,
et les maux introduits dans le monde par le péché sont ,
pour tous ceux qui croient en Christ, effacés jusque dans
leurs dernières tiaces, par le sang du Rédempteur. Les
ravages causes par la dc'sohéissance de l'homme sont grands
et terribles; mais les fruits de l'obéissance de Cinlsl et les
mérites de sa rédemption sont Incalculables dans leurs con-
séquences. L'abîme creusé par la chute de l'homme est pro-
fond, mais l'amour qui est venu nous en arracher est un
océan sans fbnd et sans bornes , parce qu'il est infini
comme Dieu. En Adam , nous avons été privés de la fa-
veur de Dieu; mais en Christ, l'amour du Père nous est
rendu ; en Adam , nous sommes tombés sous la malédic-
tion ; mais en Christ , nous obtenons la justification ; en
Adam, nous avons perdu l'image de Dieu; en Cinist, nous
la recouvrons, et plus glorieuse que dans l'état d'Innocence;
en Adam, nous sommes devenus enclaves; en Christ, nous
gommes affranchis; en Adam, nous avons été assujettis à
la mort ; en Christ , r.ous trouvons la résurrection et la
vie ; en Adani, nous avons été chassés d'un paradis tenes-
U'e ; en Christ, nous héritons le paradis céleste , l'étei-nelle
vie , l'élernelle félicité. Et tous ces dons offerts dès ce
monde à des coupables et à des rebelles sont gratuits, abso-
lument giatuits; le plus criminel, dès qu'il se repent et
I qu'il croit, y a part; tous sont invités , nul n'est excepté ;
! fincréJiihté seule et la propre justice s'excluent elles-mé-
j me';. Qui peut se plaindre encore? Qu'y avait-il à faire
que DiCu n'ait fait? Après avoir donné son Unique ^ lui
I reste t-il encore quelque chose à donner , et c[uand on ré-
fléchit que par Jésus-Christ des êtres qui ét.iieni pn dus
sont sauvés , des âmes qui étaient abîmées dans la honte
soBt sanctifiées et glorifiées, et des pécheurs qui au-
raient maudit Dieu le bénissent de siècle en siècle, et
seront des monumens éternels de sa puissance et de son
amour, n'est-ce pas le cas de s'écrier avec un apôtre ; Liioù.
le péché avait abonde' , la grâce a surabonde' par dessus.
Le salaire du pc'che , c'est la mort ; mais le don de Dieu !
c'est la vie e'ternelle par Je'sus-Christ. O profondeur des
richesses de la sagesse et de la connaissance de Dieu.
Grâce à Dieu , qui nous a donne' la victoire par notre Sei-
gneur Jésus-Chi ist !
L'homme donc qui périt est sans excuse; car s'il péi 11 ,
ce n'est pas qu'il n'ait point eu de Sauveur , mais c'est
qu 11 n'a pas voulu du Sauveur que Dieu lui offrait. Per-
sonne n'a le droit de dire maintenant: Je suis tiop faible;
comment puis-je faiie la volonté de DieuPcai- la Bible l'é-
pond : oui , tu es faible, mais Christ est puissant , pour ac-
complir sa force dans ton infirndté : pourquoi ne \ iens-tn
pas à lui ? Personne ne peut s'excuser sur le nombre et la
grandeur de ses péchés; car la Bible répond : Oui; tu l'es
attiré la condamnation par tes Iniquités; mais Christ a lové
cette condamnation, en se chargeant à ta place de la malé-
diction que tu as encourue: pouiqnoi necrols-tu pas en lui?
Personne ne saurait alléguer la puissance des liens qui le
retiennent au monde, et le nombre des tentations qui l'as-
siègent: car la Bible répond : Pouiqnoi ne l'attaches-tu pas
a Cinist, qui a vaincu le monde et qu'\ en triomphe en
tous ceux qui lui ont donné leur cœur? Hors de lui, il n'v
a que vide , trouble, esclavage, mort ; mais en lui , il y a
paix, vie , liberté , espérjiice.
Croyez donc en Jésus, ô vous tous qui ne vous eus point -
encore réfugiés vers lui , du sein de ce monde où lèguent
lepéchéet la mort, et qui demeure pour vous un Libvnuthe
et une énigme indéchiffrable aussi long-temps que vous
n'avez pas cru à l'amour du Dieu de rÉvangllc. Ne sentez-
vous pas le besoin de croire et d'asseoir le fondement vie
votre salut sur le rocher des siècles? Dites-le : depuis que
vous aimez le monde et que vous le servez , le monde vous
a-t-il rendus si heureux? avez-vous réellement été consolés
dans vos peines? connaissez vous des espéiances solides?
êles-vousenpaix pour votre salul? èles-vous assurés de votre
éternité? Oh non, cela est impossible. Il n'y a de paix
réelle , d'espérance solide , de vie véiltable que dans la foi
du Sauveur, que dans l'assuiance du pardon que proclame
l'Evangile, que dans la paix de Dieu que donne le Saint-
Esprit, que dans l'amour de Dieu que la grâce allume dans
le cœur, que dans cette vie nouvelle d'espérance et de
sainteté que possèdent les Chrétiens; là est le banh.nir, Li
seulement et nulle part ailleurs. Cherchez le à celle source,
auies altérées de veillé et qui soupirez après le repos;
cherchez-le et vous le trouverez ; car celui qiri demande
reçoit, celui qui cherche trouve , et Von ouvre h celui qui
heurte. C'est la la promesse infitillible du Dieu qui ne peut
mentir, et les chrétiens de tous les siècles attestenl que ce
n est pas en vain qu'on en demande raccompllssenicn.t.
HISTOIRE.
Histoire A^CIE^•^■E et moderne de l'Eglise bes Frères df
Bohême et de Moravie, par A. Bost. 2 vol. in-8°. Chef
Risler, libraire, rue de l'Oratoire, n° 6. Pris : lo f.-.
I^es chrétiens dont M. Bost retrace l'histoire , sont les
desccndans d'un peuple qui se lattache . de même que le-.
Vaudois du Piémont, à l'Eglise primitive, aans avo;r j.iniai»
fléchi sous le joug de Rome. De l'illvric et de la Djlmiiie,
oii l'Eranglle fut annoncé du temps des Apôlres, il pénétra
chez les Slaves, qui comprenaient les habitans de la Moravie
et de la Bohême. Des persécutions de tous genres ne tndè-
renl pas à atteindre ces aidens confesseurs du ChiiSt. Nous
ne suivrons pa< la série de toutes ces persécutions, mais nous
citerons le célèbre martyr Jean Huss, parce que l'Unité des
Frères tire son origine des disciples de ce fidèle tenjorn
de la vérité en Bohème. Tout le monde connaît ranci p^xy
nonce par le Concile de Constance ; mais c'est tojjouis une
chose utile que de rappeler aux chrétiens la iuaar6re rf
LE SEMEUR.
n.„isu-e qai vint le visite. : « M. -.J -t '«-;^h-'-
„ aa^ veux du momie ; '«»'^<î'^^'="'' ^'^ ';, ff',W e a com-
„ jTloirc. A l'ouïe de um sentence ma ^l»' ' . '^ ^^ • ^ „.,..
„ prouve p.s actuellement la momd.e <^l; ' ^'^.i' , vo,e.,
../jour de sou exccufou , .1 ^f '' .^^^ S ircs-^-aible
„lamets mon vêtemcul de noces «Comme .tM ,^
Jnv ses jambes, et qu d av.a 4'- 'l^; >.«,;,, uomba;,t,
pna D;l>udeleFo.t.her, ahnqu '' « *''" '^ ^.>,, ^,,,,i f„t de-
L sujet de moquer,e a ^«,«;;" "e "^^^^^^^^^^ .le sou f^bive.
uianderaubounoaudcvouk.ul en et PI J^^^^ ^^
, r,.,stant même ou d ^ .^j^^^' „^i,^ ' r l-blesse., s'd
lever la tète, de peu. qu d "^ '"'^^ ' ^^ ,„vi-c vieil-
t„.da,t ; ma.s au moment de ^^-^^^ ^J,, po.te. le
la,d se tcna.t s. courbe que ^^ l^"'^"^^[^ «^a t rioMou-
coup. Le prédicateur, en voyauUela cna a n^ ^
„..e Jneu.-, vous ave. --"^^^^; J.jf "^i"" tête blanchie,
„seniez.lui rua.nteuaut ^^'^^X^WècUvemeut aussi haut
„et 1:. levez vers les c.eux.«in i [^^^^"^'^ . ..^nielsmon es-
q,Ml put, en o-écna,.t : ^^^^^^^l,, placée sur un
„ prit entre tes mauis.» :5a tcto lom ,
P"''*''- , .• .\,.,>nt PU Po!o<ïne, et lepe-
^ L> plupart des ^^^^^^^ ''S''^':^^J^" ^S^nl demiu-
tU nouilM-e de ceu^ qm ne = «'^Pf ^'J, fi^ e, ccuk qui s'y
,fr,.ent cacbés. Clva«es plus U <i «Ic^a 1 l o^^'^^ ^^^^.^,.„^.
éia.ent rendus se .efuyie e t ^J'J^ .^,,_ Nous u'ea-
•■''';rsesd;-tm^«''"^'^';'"''''^;!!::ër"s^Sa;^eor et , au | ^.ent leur ass;sua ^^P';;; ^j; ^:^udi oplmeeeclésiasUque,
'"^"'^ Tî c, fit soutenu par sa foi , et com-
„,.rquable dont Jean Ha > t ^o .^\ •„„ fit pour ob-
^enVrent iuut.les ^'^^^J^^,,^,, dép.te. dans sou ca-
tenir sa i-é-^"'^^''V""i ^ réteudVt être plus sage que tout le
G,ucd'^?«^^''^'"^";'T '- emMéè qui m'explique 1. verue
: os membres de :^-^" ; !.^,^. '^^je la recevra, volou Uers
: mieux qae je -> -^^^";' '^ Vs qi accompaguérenl 1 an-
„ de sa part. -' L^. ^"- ""^'^„^i,, ,, celles qu. p. eceder . t
,.„uce de la sentence .d> .^^^ l^^^, ,„ même temps qu elles
■exécution fout f''^'"' , , ' ,ral o.^ pour le marty.'. bufin
,e" nV.sse.a le cœur 'l ^^'^^^fj^anVuss, et le fi.è.-entavc
! bourreau, ^'«-^^''^ë forte planche plantée en ter.:e ; d
.l.s cordes moudlec, a . e K, l ^,^^^,,^^,,11. aasp.ed,
--^ ^T'^Tu'S^^^^^^^ '« ^^'-'ii^r t qù; r s
:„ix; amhc^.a lateu. ,iou-e et rouiUce , ce qui.u
Imtourdu cou "'V; :.^;^:^Smveur a été lié p .ur .uo. dune
,li,-e : « M^-i '^^\' .Ueet ben pK.s du.'c; pourquoi moi,
: Kmônr'tso. nom, eceu.^ ■--;:;,,, is p,,,, .
eaux com.«cnccre..t -"' '^"f^^oi, rfe menu bo.s, cl ama -
ous 'cs p.eds q.>eUiu« ^f i^ife et du ^vo, bois jusqu'à la
rent autour d^\'-^^,'^'=„^:, ^ 'y mît le feu, l^ comte pala -
i-autcur du cou. Avan . 1*; ' J ciieim l'eNhorle.-eut a .c-
1 ,.,„.h d d'empire de fippcu' r.„ ,„il,eii dubu-
r ''^r e di^t.iues, mais .uutdement
liMct-ei seb uu ..„„,, ma a
, r;u de Dh-u , aie pH't- " ^ pousse la Uammc , ._. , -- . , ,(^ tamuies. k. c=t <..— -i - - ^ ,
1 ,P voix iusqu à ce que le ^ ^"^ '^ ^ ^^^^^.^ ^^ ^ ^^^.^^^ ^^^^ md.v.das et auv ^^^^^ ,^^ nio lele» de
" , f n,ée contre son v.sage, la pa.olc ^^^ ,,.^^ ^, des «»« «YVxè.nple de la vie ch.ét.enne ;
:1t. 'r:;:^^, ^-e ^^^^^^^^^ ,,,,.e de Prague \ leurma.son, en,y clon^.a U^^^^^ ^^^^^^^.^,^ , ,,„,p,.,
. «-.c rlp maide 1 a""-^ ,. •. ,,ri Ip même
Aumo'.sdema
...;. ma,soa , en y ^^^^^^^^^^ domestique , compo-ô
,U devaient vedle. ''/f'}"'^^\\^,,,u de cautiques cl de la
de la.lecture de a B^c au d^ ^^ _^^^ .^^ ^^ ,^ ^„
""rmo;sdema,dcl'annéesmvamc^^..^^ ^^^^^^ devaient veiller ., ce quc^^ ^ - ^^^^^i l de ,.
^" Z.'vœuvredufidèle JeauH s eP ^^_^^,^^-,,,,, ^^ ,^ i^^,^,^ de '-^ B'bk au c ^^^^^^^ ^^ ^^ ^^^ ^_^
compac»»'^ , e et une jo.e ^^\^, '^ ^^ le peuple de b pr.è.-e , eut Ve^%'=S"''VX° .eut s' enuetenir avec leurs
^"'■' ' ; 1 Je- d'adm rer. La liante ..oble^sc et le p P P ^^^ ^^^ prédica^ns , .Is dc^a''=»» ^^^^^ cntendu-et
f.^rent oblige- d a'J . ^.g,,^ révoltes de ces c so ^^t^^_,^ serviteurs , de ce qu i^ ^^ 1^,
c
co
de
et
.,. ...... iês prédicafT^ns ds '^^^^^-,,, entend..et
■'hê^'^'de Moravie t-'-'^'j;;^ 'r^^^^nué-xul uéan.uo;ns | eiil^ns -^Vl^^^', ':^'"S^;US', les je"^ ' '"^^ ^^'''7 'r v
b.;::^t'.Sî:i::^î^^ ^'m,; qu. .u,.étaieut assignés pa,
Bohé..L et la Moravie mal|.cjamam ^,^^q^^.P^ ^^ ,
eux, t.ouveren "'^^^^'^f^^'^ions secrètes,
s'éd.fier ensemble ^^"^fi^^ifeme siècle, ces germes d
Au commencemenldu d X l^»'' ,^ ^,.,„i avec un
la connaissance «^'""S*^^"' « %^i,,dépe que les v.clo.i.
'force nouvel e, V^^ r^!^ ^^.L^ en ^^oô .^
de Charles Xll , ro .^^^^^i^ ;„ eerta.n no.«h.-e d'ég .se:
protcstans de la S.les.e d avo.. un ce ^ ^^^^^ ^.^^^^.
i^a'on appela -^S'-- ^^f ,£-' '„' f^ll ,oiut\.. obstacle su
la ,csl.e.nte en ' 7 ' V'^^'^^ ';f ,..5, e,. Moravie et en B
fisant au .^ve.l q^' .if,,"' ,Vec persévérance un lie.., <
héme. Les Frè.^^es ^^'^«'•«-l^^'^'^^^'f^rchrét.enne, f t l'un d'e..
' u -xvaieut ainsi ciai»' >- ..commencèrent, luaifjie
1 'in doctilnc du saUit 'aisaii p siècle, avant
S:.; s£; car aucommenc^uen du_. ^ ^^ 3^.
!^"o"pcusât à Ln^':- ^^d:.;;r::nt;E8l-sdesF.èrev-
i,.c nroteslans ut; i.,..-- , ,„.v cmpci'eu' " ^»^"'''" " '.
tor.neon.mputaceiefasau^ ^j ^ ^-^'^"^ ^"..mnlà
,i,ms bornerons a citu
^;;;. Les Frères ^^^^^^^^^^^^^^ ^t l'un d'e..
iU r"^--^SP'"ff"!.:i";SonF temps voyaîîé pour cet c
Christian David , qu. »^ "";'"' «^ J'il avait découve. t
jet , v.nt leur anno..ce. , e.^ dJrét^o^.dre a leurs vues. Cet
{,mideVEvangilc,cai»beder P ^^^_^ ^^ j^^^^^^^. ,_,„,
„„ jeune *'^,'Sîf «' .^ ,^'/ù„ pL^nr fidèle.
„„e terre, ou .1 avait P» « " 'P/^,.^,,, i„, de la Moravie .
De nombreuses em.g.at.o s eu. e ^^^ ^,,,étiens,.
le comte de Zmzcndorl d .ma asu ^^ ^^ ^^
uyaient la persécul.on au P^ >^^^ '^j, j^^r Maître.
dJnnant tous leurs b.ens P°" \. ff^.'^.hercher , dans V
Nous enfiaseons «^f ^^^'^„'^^,',,^, et h.lé.essans dél
vage de M. Bost ^f "^^^.'^^^^ pu donner ic. qu
S:;>trs^vn.; au preimer volume.
eux.
sOllS
5^a^rïï3?s"»»sn:.ï>».."--
GUERNSEY J
LE SEMEUR.
19j
RELIGIOI\S DE L'IIVDOSTAI^.
IROISILME H' D1:KMI:.1 AKÏICLE.
Le Bouddhisme.
T.fis principes ni#tiqiies des Védas , en faisant de hi vie
v()iitiMiipl:ilive et asc'éliquiî la condition du stipromo bonheur,
■illai'Mil tout droit par leurs conséquences nj;ourcuses à ren-
verser le syslènic des castes, qui tient une j)lace si essentielle
dans le Brahmanisme , et la paitie vulgaire on pratique de
ce système relijjicux courait également de fjiands risques
eu présence de ces mémi^s principes; aussi , tandis que les
Ihahmaues se plaçaient eu dehors et au-dessus du reste du
peuple par leurs privilèges, tandis qu'ds se constituaient en
race privdégije, beaucoup de dévots, voués :\ la contempla-
tion dans la solitude , priicnt en mépris cotte étroite et a!)-
solnc séparation héréditaire , et l'on vit sortir du sein de
cette classe d'ascètes une espèce de réformation qui dut
trouver faveur auprès des castes dont elU; brisait le joug ^
car elle venait offrir à tons les hommes le même but. les
mêmes conditions de bonheur; elle les appelait tous indis-
tinctement au partage des mêmes privilèges religieux.
Telle fut l'origine du Bouddhisme , la plus remarquable
des hétérodoxies issues de l'ancien système théolog'que des
Védas, et l'une des religions qui comptent aujourd'hui le
plus grand nombre de sectateurs. Le personnage qui pro-
clama le premier cette croyance nouvelle , est Bouddha
Sakia BIouiu, le sage anachorète Sama, qu'on se contente
de désigner aussi par la seule qualité de Bouddha ou de
saint. Quant à l'époque où parut ce personnage , elle est
très-diversement évaluée par les historiens, et varie d'un
pays à l'autre, ce qui peut tenir au peu d'accord qui existe
également entre les divers peuples bouddhistes sur le vr.a
fondateur de leur religion. Tout ce cjn'il nous importe de
savoir à cet égard, c'est que le îoud'Jliisme , d'après l'opi-
nion générale, ne remonte qu'j mille ans environ au -delà
de l'ère chrétienne.
« Sakia , dit M. Bochingcr , n'inventa pas nu système
lout-à-lait nouveau; il ne fit que prononcer d'une manière
l'orle et claire ce qu'une grande pai tie de ses contemporains
avaient obscurément scuti ; il se fit le représentant de l'op-
position contre le Brahmanisme, qui depuis long-temps s'é-
tait formée au sein même de celui-ci. Point de distinction
de castes sons le rappoit religieux, point de piètres hérédi-
taires et privilégiés , point de sacrifices sanglans , point de
salut suprême sans la vie ascétique ft contemplative, point
d'exclusiou d'âge, de ca^te, ni de sexe, par rapport à cette
dernière : voilà les principes pratiques du Bouddhisme pri-
mitif, qui le rendirent si redoutable à la race brahmanique;
mais nous devons entier dans plus de détails pour donner
une idée ex::cte des principes bouddhiques.
En parlant du bouddhisme, ou ne pourrait user de trop
de circonspection. Les sources mêmes de ce système sont
nombreuses et variées , et tii'ent leur origine de pays , de
siècles et d'auteurs différens; les divers fiagmens connus
sont souvent difficiles à accorder. Il faudrait couuaîlre à
fond toute l'histoire de l'Asie orientale, avoir accès en outre
à des sources encore cachées dans les monastères thibélains
et chinois pour se former une idée précise de cette tliéo
logie. Aussi ue peut-on guère qu'eu esquisser les traits
principaux.
L'idée fondamentale qui domine dans la philosophie
bouddhique, comme au reste dans celle des Indous en gé-
néral , c'est que l'existence véritable doit avoir nécessaire-
ment le cara,-tère de l'immuable et de l'absolu ; en sorte que
tout ce qui varie; ce qui est limité, n'est qu'une exi^tellcc
illusoire, une manifestation passagère de l'existence réelle.
Il est presque risible de voir les bouddhistes, apiès être ar-
rivés a l'idée de celle existence immuable, seule vraie, selon
fcux , par le retrancl.enient successif de tous les attributs qui
contiennent une limitation <{uelcoi:qiie , n'avoir plus devant
eux, pour jouir de celle manière d'exister, qu'un être sans
aucun atlr.but jiositif , et avouer par les noms mêmes qu'ils
lui donnent que le i(//i/t' (suuya) ou /'<;'.<^(7ce(ak.isa)esl tout
c:e qu'ils ont pu atteindre par leur métaphysique. Si les nié-
Ijphysiciciia liianquaicnt d'expériences semblables et si sur-
tout ils savaient profiter de celles-ci, nous pensons qu'ils trou •
vcraieiit ici de quoi se convaincre que jamais science ne lut
plus /i'((/.i«'/HeHï ainsi nommée que cette science. Mais pas-
sons outre , en admettant le vui<le, l'espace, comme repré-
sentant l'être absolu : Cet être dans son état de repos, de
stabilité parfaite, est l'existence iaiinalérieîle ; dès qu'il en-
tre en mauvemcnt, en aitioii, seiuanifeste le mo ide maté-
riel ave" tous les attributs du fini. Il v a nécessité absolue
pour l'être de passer de son existence abstraite et sans
mouvement à l'activité; la création n'est que la manifesta-
tion illusoire de cette activité qui fait place à sou tour
à l'état d'immobilité; ou plutôt la modification de l'êlio
d'oii résultent les mondes e! leurs millions de phénomènes
n'est qu'une pure illusion, îi est des écoles bouddhistes f[iii
ne bornent pas tous les atUiLuits de l'être à l'immobilitc' ,
d'une exisiencc absolue ma s qui y ajoutent, ou l'inlelli-
gcnce seule, ou l'intelligence tt la volonté; cette dernière
école lui donne le nom de Adinhoudiia, Seigneur, Dieu.
Si, laissant la défiuilion de l'existence ou de l'être absolu,
nous descendons à la manière dont les bouddhistes , en g'
néral , se représentent le mouvement par lequel se pro-
duisent ces existences inférieures qu'ils nomment illusoires,
nous voyons qu'adojtant l'idée des émanations , ils pensent
que l'Ktre Suprême produit d'abord de lui-même l'inlelli-
gencc ; de celle ci sortent ensuite cinq autres intcll-gcnces ,
appelées dhyanas ou bouddhas, et dont chacune engendre
à son tour une intelligence secondaire. De cette dernière
émanation sortent les trois forces actives représentées par
les dieux Braiima , Vichnou et Siva , qui finalement pro-
duisent le monde. Les émanations su[é,'ieuies ne sont
K'gies cji:e par la nécessité, aussi ces émanations forment-
elles un monde idéal ou sans couleurs, exempt des rcvoln-
tions dont les mondes inférieurs sont agités. Dans ceux-ci
s'inlio hiit, au c(nilraire, un élément de libellé, et l'on
voit une chute, une perversion j)rogressive. Cependant
chaque être conserve en soi le germe divin de rexistcuce
absolue, et se sent malheureux , tant qu'il est impliqué dans
le monde des illusions et du changement , dont la naissance,
la misère et la mort se disputent l'empire. Il doit tendre à se
relever et à revenir à sou état primitif; c'est ce qui arrive
1ers qu'après des transmigrations plus ou moins nombreu-
ses et successives, il obtient l'absorption dans l'existence
absolue, savoir dans le vide, selon les uns; dans l'intelli-
gence , selon d'autres ; dans le Seigneur, ou la volonté et
l'inlelligence suprême, selon la troisième école.
Tels sont, en abrégé, les principes fondamentaux du
bouddhisme; il est facile d'y reconnaître, à côté d'une mé-
taphysique qui accuse l'impuissance de l'esprit humain à s'é-
lever jusqu'à la conception de Dieu, des traces non équi-
voques de cette doctrine de la chute de l'homme qui se
trouve au fond de tous les anciens svstèmes religieux , coiume
dans les traditions populaires de toutes les nations de la
haute antiquité. jMais cette doctrine , aussi bien que celle du
péché en général, se trouve faussée par le système d'idéa-
lisme auquel on l'a accommodée; ici les raisounemenset les
subtilités ont tout défiguré, et le mal moral, tel que l'E-
criture, d'accord avec notre conscience, nous le révèle, ne
resscuible point au mal tout imaginaire, que conçoivent les
bouddhistes. Ou nepcut s empêcher de reconnaître, en par-
courant la série de leurs dogmes, des traces nomb:euses de
vérité; mais cette vérité pâlie et dénaturée est évidemment
venue d'autre part ; car jamais elle ne figure dans ce système
raisonné à titre de conclusion ; il faut nécessairement eft
chercher l'origine dans les révélations primitives que les
patriarches répandirent de bonne heure dans l'Orient;
l'erreur, au contraire, est dans les spéculations métaphy-
siques qu'on a faites sur ce premier fond. C'est r e dont le
lecteur trouvera la preuve, pour peu qu'il y réfléchisse mû-
rement , dans le peu de détails que lious allons encore ajou-
ter.
Les bouddhistes vocnt toute la cause du mal physique,
aussi bien que du mal moral, dans l'illiisiou qui nous fait
croire à la réalité des choses de ce monde. Qui irapciroii
ici la fdsificalion d'une des graniles vérûes du Christia-
nisme? Fa tes de cette iilus ou une illusion mor.ile, au lieu
d'une ill^ion intellectuellecnnime, rentend le bouddhisme.
Cl vous aurez ccartJ' de cette vérilc tout ce qui la gâtait et
192
LE SEMEUR.
la rendait moralement stérile j n'cst-il pas, eu effet , pai-
tailemenl vrai , selon le Christianisme et selon la conscience,
(jue nous sommes malheureux parce qu'au lieu d'attacher
nos affections au seul bien impérissable ,. nous les dounoiis
avant tout aux choses qui ne sont que pour un temps. Pour-
suivons. Les Bouddhistes nous disent qu'd nous faut , pour
atteindre le bonheur suprême , dégager notre intelligence
de cette illusion, eu nous apphi^uant, parla contcmplatiou,
à la science intuitive, par laquelle nous canuaîtroljs l'Être
absolu et seul véritable. Mettez encore ici l'homme moral
au heu de l'homme intellectuel, et vous aurez une maxime
vraie qui vous dira, d'accord avec la Bible et avec votre
conscience : Vous qu'absorbent tout entiers des intérêts
d'un jour, qui trompent votre soif de bonheur, sortez de
votre dangereuse illusion , et sachez que la condition de ce
bonheur est que vous aimiez le Seigneur votre Dieu dé tout
votre cœur, de toute votre âme et de toute votre pensée ,
et que vous le serviez, lui seul.
Il n'y a pas jusqu'à la notion primitive d'un médiateur
entre l'Etre suprême et les hommes qui ne se retrouve
chez les Bouddhistes. Ce sont lesbhodissattwasou émanations
du premier degré, celles qui furent les premiers principes de
la création du monde, qui se chargent de cette fonction . Elles
descendent, non seulement sur la terre, mais jusque dans
les sombres régions des enfers pour sauver les malheureu-
ses créatures, leur donnent l'exemple de la vertu, leur
enseignent les causes de leurs misères , les moyens de vain-
cre les désirs et les passions, le chemin du salut suprême.
Mais tous les moyens de salut qu'apportent les médiateurs
consistent dans leurs instructions et leurs exemples; ils ne
se chargent d'aucune expiation; car le mal moral n'est
pou ries Bouddhistes qu'un défaut de science et non la viola-
tion d'une loi sainte. Leur métaphysique a déiwturé cette
notion d'un Sauveur que toutes les nations orientales avaient
héritée des patriarches, auxquels la promesse en fut faite dès
le commencement. Aussi voient-ils dans tous leurs saints
des médiateurs. des sauveurs, dans le sens qu'ils attachent à
ce mot. Ils comptent nécessairement à leur tête Sakia le ré-
vélateur de leur religion; on le représente sous la figure d'un
homme plongé dans la contemplation ; et bien qu'il soit
considère comme rentré dans le sein de l'Etre absolu , il
reçoit cependant un culte particulier, aussi bien que tous
.les autres sages. Les grands lamas du Tliibet sont considé-
rés comme des apparitions des grands princes et des saints
personnages qui ont encore à subir des trausiiiigrations
avant d'atteindre l'absorption.
Le culte consiste en prières et en offrandes , qui ne doi-
\ eut jamais être sanglantes. Bien que le bouddhisme , aussi
bien que le brahmanisme, fasse de notre existence terrestre
une '>ure illusion , il admet néanmoins une morale , et une
morale même plus pure que celle de ce système religieux,
11 recommande la bienveillance, la véracité , la chasteté,
défend le meurtre , la haine , la calomnie ; en un mot , nous
y retrouvons, comme chez tous les peuples anciens et mo-
dernei, ;t côté de mille subtilités dictées par l'orgueilleuse
.jaisou des prétendus sages, les lois imprcscriptildes de la
conscience.
Nous devons nous arrêter ici , car cet article dépasse hs
bornes que cette feuille nous impose; mais , avant de finir,
nous recommanderons au lecteur I'oun r,.ge de 1\L Bo-
<;liinger comme une source tout-à fa.t à la portée des per-
sonnes qui ne peuvent consacrer beaucoup de temps à l'é-
lude intéressante des jcligiuns de l'Indostan.
MELANGES.
De la Pkoposition de M. Poptalis. — M. Poiiaiisa
développé, dans une des dernières séances de la Chaml.'ie
des députés, une proposition tendant à l'abrogation de la
\q\ du i8 novembre i8i4, qui ordonne l'observation des
fêtes et dimanches. Nous pensons, comme l'honorable dé-
puté, que la loi civile ne peut prescrire aucun acte religieux,
et, demandant de tout notre pouvoir une séparation com-
plète entre l'Eglise et l'Etat, nous ne comprenons pas com-
ment l'Etjt peut prononcer des peines de police cyrrcc-
tionnelle contre ceux qui ne. sanctifient pas les jours de re-
pos admis par l'Eglise. Picgardant la sanctification du di-
manche comme un acte de culte, et le dimanche lui-même
comme d'institution divine, nous en appelons à la Parole
Sainte et à la consciciiGe du chrétien , mais non à la loi du
18 novembre 1814, pour obtenir l'observation de la loi de
Dieu, qui n'est réellement accomplie que par ceux qui
ajoutent au repos extérieur cette sanctification que les codes
ne peuvent pas prescrire , parce qu'elle est toute du do-
maine du cœur.
D'un autre côté, silc repos religieux esthorsde la portée
des lois, hâtons-nous d'ajouter qu'elles peuvent et que même
elles doivent fixer des jours de repos civil, oii les fonc-
tionnaires publics soient dispensés de tout travail et où les
citoyens puissent s'abstenir des occupations de leur état,
sans eu éprouver de préjudice. Ainsi, par exemple, il
est nécessaire qu'à certains jours de l'année le négociant
puisse fermer sa caisse, sans qu'on soiten droit de l'accuser
d'avoir suspendu ses paiemens, et que les tribunaux puissent
vaquer, sans que les juges encourent le reproche de refuser
de rendre la justice. Ne considérant les jours de rej)OS que
sous le rapport civil et politique, nous soutenons que si l'on
veut les proportionner aux besoins physiques de l'homme,
on devra établir, après six jours de travail, un jour de repos
facultatif; et encore ici , admirons la sagesse de ce Dieu qui,
ayant créé l'homme , sait mieux que les législateurs humains
quelle est l'étendue de ses forces, et dont la division des
jours en nombre septennaire , aussi ancienne que le monde,
a favorisé le travail , l'ordre et le bonheur social , tan-
dis que les autres divisions, inventées par les hommes,
n'ont jamais réuni toutes les conditions nécessaires ni eu
les résultats qu'on en espérait. S'il s'agit ensuite de choisir,
entre les sept jours de la semaine , le jour du repos , nous
ne voyons pas quels motifs feraient donner la préférence à
l'un d'entre eux sur le dimanche, que les convenances di-
verses de l'immense majorité des citoyens indiquent aux
législateurs.
Plusieurs des orateurs qui ont pris part à la discussion ont
montré combien leurs sentimens religieux sont superficiels,
combien ils ressemblent à l'indifférence , et dénotent peu
d'examen des matières qui ont cependant les premiers droits
à l'atleutiou d'êtres moraux et immortels. De graves er-
reurs , mais des erreurs inévitables pour quiconque ne vit
pas de la vie du Christianisme , ont été professées avecla
plus grande assurance à l'appui d'une proposition qui ne
devait être débattue que sur le terrain de la liberté de con-
science. On a dit et répété plus d'une fois qu'un père de fa-
m.il!e ferait aussi bien de travailler le dimanche pour nour-
rir les siens que de prier; on a mcmc cité comme un passage
de l'Ewitnre je ne sais quelle sentence qui établit que celui
qui Irai,' aille p/ve. D'abord, c'est bien inutilement qu'on
chercherait une pareille maxime dans nos Livres saints; elle
ne s'y trouve ni par sa lettre ni par son sens; travailler et
prier sont deuxchoses totalement distinctes pour Icchrélien.
Ija prière est, comme ou l'a dit, la respiration de son âme;
par elle il puise à la source de la force spirituelle et de toute
bénédiction ; il prie à titre d'être immortel; il ne travaille
pour lui et pour les siens que pour satisfaire aux conditions
momentanées de sa carrière terrestre, comme un voyageur
satisfait aux besoins de la route. On sent dès-lors que le jour
où il lui est permis de laisser le fardeau de ces soins pour
nourrir et fortifier son âme p»r la prière doit être à ses yeux
d'un prix bien supérieur à une journée de travail pour l'ali-
ment r/ui périt. Peiise-t-on d'ailleurs que ces heures toutes
consacrées à la prière soient perdues même pour ses intérêts
temporels? Ah I bien au contraire ; car il y puise une force ,
un courage , une activité qui lui rendent plus'légère et plus
facile la tâche de son travail de la semaine. Ceci est un fait
à l'ajipui duquel les exemples ne manqueraient pas.
Enfin , si nous pensons que la loi ne saurait contraindre
personne à observer le dimanche, nous sommes convaincus,
d'un autre côté, que la prospérité et le bonheur que les na-
tions peuvent attendre de Dieu, sont mesurés sur l'usage
que la prosp<
endre de Dii
que les citoyens font de ce jour.
Le Gcrnni, DEHAULT.
linjjnuietie de .Sellicue . rue if- Joùneuri , n. if
TOME 1'
IS" 25.
22 FEVRIER 1832.
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire
PAUA1SSA\T TOtS LES MERCREDI».
Le cliamp , c'est le monde.
Mailh.XIII. 38.
■On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n" ii, et chez lo'is les Libraires et Directeurs de posle. — Prix: i5 fr. pour l'année.
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MM. les Souscripteurs au Sï.iiEVR, dotil l'abonnement
expire le ug février prochain , sont priés de le renou-
veler par lettres affranchies , s'ils ne veulent pas éprou-
ver de retard dclns Cenvoi du Journal,
LITTERATURE.
Le Manuscrit vest , par Gustave Deouineau. 2 vol. iu-8°.
Chez C. Gosseliii , rue Saiiil-Gcrmain-t^es-Pi'és , n" y.
Prii : l3 fr.
Ce qui distingue la société française aujourd'hui , c'est la
conscietjce qu'elle a de son état de décomposition si prompte.
Nous ne voulons parler ici que des sommités de l'échelle.
Les classes inférieures jouent sans doute leur rôle , sans
néanmoins s'en apercevoir. Mais quiconque a dans l'esprit
quelques vues sur les conditions de duiée des états sociaux,
quiconque a dans la poitrine quelijues battemens pour le
bonheur des peuples , quiconque enfin s'occupe avec quel-
que intérêt de sa patrie , est maintenant plus ou moins con-
vaincu que les masses en France, excepté le désir universel
d'être mieux , n'ont plus de désirs, de systèmes, de plans
d'organisation, détrompées qu'elles ont été dans toutes leurs
espérances, incapables qu'elles sont d'imaginer quelque
chose qu'elles n'aient pas essayé en vain. La triple philoso-
phie sceptique , indifférentiste et- matérialiste , qui datait
d'une époque déjà éloignée de nous, s'unit sous nos yeux
au matérialisme pohtique, au système de l'égoïsme, de l'in-
térêt propre et bien entendu. Les masses avaient encore
cons,ervé ce que Je monde appelle une foi politique, dernier,
roais faible lien de notre société j il vient de se briser : elles
sont maintenant indifférentes sur la religion, indifférentes
sur la politique, indifférentes sur leur sort propre, sur ton t ce
qui ne regirde pas les besoins journaliers directement et à
leur point de vue. Au milieu de ces ruines l'affreux induvi-
dualisme reste seul debout.
Cet état frappe tout homme tant soit jicu'penseiir , et de
là vient cet esprit de criticisme qui surgit de toutes parts;
les hommes sboudcnt qui recherchent et constatent le mal,
sinon ses causes et le moyen d'y remédier. Ici , ce sont
quc-ques douzaines déjeunes gens à la parole fiévreuse , à
l'éloquence épileptiquf,qui oui trouvé la panacée infaillible
dans l'abolition de la propriété, de l'héritage, dans la mora-
lisation de l'argent , et dans les incalculables produits mo-
raux d'une association à laquelle chacun de ses membres
n'apporte rien personnellemeul eu morale , oii l'hérésie
exerce ses ravages avant même que l'orthodoxie soit déci-
dée; là, ce sont des hommes qui croient ou feignent de
croire que les émeutes sont les causes du malaise , tandis
que c'est le malaise qui est, eu dernière analyse, la cause des
émeutes; plus loin , c'est l'émeute elle-même qui voit le
salut de la France, un jour dans la chute de quatre tètes, une
autre fflis dans le brisement de queUjucs mécaniques ou de
quelques croix, ou dans la plantation d'arbres de la liberté,
et qui soutient par des vociférations ses opinions diverses ,
jusqu'à ce qu'elles cèdent toutes aux argumens des baïon-
nettes. Enfin, chacun voit une plaie à guérir , et si la voix
qui proclame le remède ne trouve jamais d'écho, en retour
celle qui proclame le mal eu trouve partout.
Un homme de talent et de cœur, connu par des succès
méiités, M. Gustave Drouineau , avait déjà tenté des ef-
forts plus louables que vraiment éclairés, en signalant dans
Zi/-«e.s/ quelques vices fondamentaux de notre civilisation ,
eu égard à la direction des études et au choix des profes-
sions. Cette fois , il a fait un pas immense ; il a compris , en
partie, sinon complètement, que c'était dans l'homme et
non pas autour de lui , que devaient se trouver les moyens
de bonheur de l'homme, comme individu , et par suite des
hommes, comme nations. Cette vérité, que M. Drouineau a
saisie, nous le croyons, plu'ôt par le cœur que par l'esprit,
s'est transformée pour lui , à son insu, eu cette autie, que
l'homme ne peut être heureux sans croyance, et c'est cette
dernière que le Mamiscrit i'ert tc\^il à rendre évidente. Pou
arriver à so;i but et populariser davantage la pensée q
développe, il a choisi Ja forme du roman. « Une œi
didactique , dit-il dans
Face, Pi'il p!ui satisfait
loi
LE SEMEUR.
» amour-propre d'auteur, et 6ien moins rcmplimoii but; le
1) roman est un instrument commode, flexible, admirable à
)> populaiiser ses pensées. » Or, le but de M. Drouincau,
un mot va nous l'apprendre : « c'est d'attaquer le matéria-
» lisme du siècle. » Certes , l'icn n'est, plus louable , cl il
nous semble que tous les viais amis de l'iiumanité doivent
inscrire dans ses annales une mention honorable pour qui-
conque entreprend cette tâche.
Sans nous occuper de la partie dramatique du Manuscrit
vert, nous nous occuperons de ce qui est plus en lappoil
nvec notre spécialité , sa morale. Nous signalerons d'aiioi'd
comme très- remarquable la seule publication de ce livre.
En effet , au sortir d'une révolution faite eu grande partie
contre le jésuitisme, un homme, à la boutonnière duquel
se montie le signe d'une participation active à l'œuvre de
démolition , un homme de juillet, et de plus écrivain essen-
tiellement libéral, se lève au nom de la religion! Avant
d'cnti'cr dans la connaissance de ses opinions l'eligieuscs ,
remarquons ce fait , ce simple fait , qui en dit plus que beau-
coup de dissertations soi-disant philosophiques , et qui in-
dique clairement des besoins presque univeisellement sen-
tis, quoique encore peu manifestés. Ces besoins, M. Droni-
neau, qui les a compris , a voulu les faire connaître , et il
«eus semble qu'à cet égard il a léussi. Mais comment
peuvent-ils être satisfaits ? C'est là surtout la question ini-
poitante, et \ oici ce que M. Drouineau va nous répondre :
« IjCs intérêts dominent exclusivement aujourd'hui, mais
» ils se sentiront bientôt insuffisans et ils réclameront des
» garanties contre eux-mêmes , et ces garanties sont dans le
» Chiistianisme , mieux compris qu'il ne l'a été jusqu'à ce
i> jour. Nous marchons à une léaction morale et reli-
» gieuse L'époque, on ne peut la préciser, mais elle est
» inévitable. » — « L'immobile et roide austérité du catho-
» licisme repoussée , le tendre Christianisme sera mieux
» apprécié ; qu'on l'étudié : tout est là. On s'en est éloi-
») gné ; il faut v revenir et l'ajipliqucr aux besoins de l'c-
B poque. » — « M. de Chateaubriand était mieux iuspiié
» quand il disait : Le Ckrislianisme doit toujours dire du
n siècle qu il traverse ; vérité féconde , arme contre le ca-
î) tholicisme immobile et abâtardi. »
Tout îe livre de 31. Drouineau tend doue à prouver par
une intrigue et des situations romanesques, quoique vraies,
que le siècle a besoin de religion, et que la religion seule
possible , c'est le Christianisme mieux compris qu'il ne l'a
été jusqu'à ce jour, le Cliristiaiiisme]apidiquc' aux besoins
de l'époque. Disons , en passant^ que de telles vues plaident
avec beaucoup de force pour l'absolution de l'auteur d'avoir
fait un roman.
Mais , revenant de nouveau et cxcUisivcmcnt à la noble
tâche que se propoic l'auteur du 3ïanuscrii verl , nous
sommes frappés du vague qui règne dans la partie fonda-
trice de son travail j la partie critique nous semble, en
échange , très-bien remjilie j il signale souvent avec justesse
et toujours avec bonne foi les défauts de nos mœurs reli-
gicuses et morales , ou plutôt sans religion et sans mora-
lité. Mais quelle est la voie qu'il propose de suivre pour
remédier à cet état de choses ? Il propose le Christianisme
mieux compris qu'Une l'a clé jusqu'à ce jour. Nous allous
bien plus loin ,et nous disons clairement ; le Ciiiistianismc,
non pas mieux compris , mais eomp/is , tout simplement,
car nous sommes convaincus qu'il ne l'a jamais été p.ii- les
niasses. Nous soutenons que quiconque n'a jias éprouve dans
son cœur, et par suite dans ses actions extéiicurcs , l'in-
fluence régéncralrico de l'Evangile ne 2)eut ni le juger, ni
le connaître, ni le comprendre. Et comme il est évident
qu'en France , l'immense majorité est dans ce, cas, abstrac-
ton faite de la pratique ou du délaissement de certaines
cérémonies dont Dieu seul conu;ût la valeur morale, il
s'ensuit que la France ne connaît pas pins la sublimité, la
vitalité, l'excellence de l'Evangile, qu'un homme qui ne
considérerait que les murailles des bâtimens du Louvre uc
connaîtrait la beauté des tableaux qu'ils renferment. Ceci
soitditpour les calhohques, pour les protcstans et pour
les jansénistes , indifféremment. M. Drouineau est tombé
dans l'erreur générale j il cherche le christianisme partout.,
cxepté dans le Christianisme; ou , s'il le considère un in-
stant, c'est à travers ses propres erreurs, naturelles ou d'é-
ducation , ses préjugés, innés ou invétérés chez l'homme
par la force de l'habitude. Au lieu de prendre un à un
chaque principe de la Parole de Dieu , il se prend aux dé-
veloppemens que ces principes ont subis chez des hommes
intéressés, aveugles ou abusés j au lieu de rechercher si
chaque vérité dé la Bible contient le germe du bonheur des
individus et des progrès universels des peuples , il s'attaque
au catholicisme en disant : Tu as vieilli. Tu ne nous conviens
plus; et au protestantisme , en disant : Tu es stationnairc.
N'est-ce pas s'abuser que de rendre l'Evangile coupable des
fautes des papes ou des disciples de Luther ? .Si le papisme
vieillit, c'est qu'il s'est éloigné des sources delà vie; si la
réforme s'arrête , c'est qu'elle ne suit pas d'assez près l'E-
vangile, qui est toujours en avant de toute l'humanilc. On
ne peut trop le faire savoir, la classe éclairée ellc-mêmc,,_^,
parmi nous, v<^ut toujours voir le règne du Cliiisl dans les
majorités superbes , illustres , titrées , tandis qu'il a toujours
été dans les minoiités humbles , inconnues et cachéesj dans
les persécuteurs , tandis qu'il a toujours été dans les per-v
sécutés.
Que si M. Drouineau, mû, comme il l'est , par le sincère
désir d'être utile à ses semblables, eût été plus avide de la
vérité, d'abord pour lui-même, il l'eût trouvée et mani-
festée pure de tout alliage , nue et tirant toute sa puissance,
de sa nudité. Alors un but moins vague et plus feiijic que
le roc eût doublé- ses efforts; cette richesse d'imagination ,
cette suavité de poésie, cette énergie de style qu'il a dé-
ployées dans le Manuscrit vert , enfin toutes les ressources
d'un talent aussi jeune que naturel , il les eût employées
avec plus d'assurance, avec plus de zèle, non pas à ranimer
la foi éteinte de la superstition ou de l'habitude , mais îa foi
du cœur, la seule foi qui mérite ce nom, la seule que
n'abandonnent jamais le bien et le bonheur. Toutefois,
M. Drouineau a fait une bonne action ; son livre lui gagnera
l'estime de tous les hommes droits et probes. Mais qu'il ne
s'ai rète pas en chemin; qu'il ouvre la Bible, qu'il mette
son cœur en regard, qu'il oublie alors tout ce qu'il sait ,
et qu'il supplie l'Auteur de tout don parfait et de toute
glace excellente d'illuminer son intelligence des lueurs de
Celui qui est la lumière du monde. Il verra que la doctrine
de Jésus crucifié est toujours jeune, et qu'elle seule est la
base, le milieu et le sommet d'un édifice religieux, moral
et politique, cjue la main de Dieu élèvera cet taincmeut bien-
tôt, et auquel il voudra aussi apporter sa pierre I
h\ COLO.\ÏE DE LIBKRIA.
PIVEMIEIi ARTICLE.
Le premier transport de nègres enlevés de la côte d'A-
frique arriva en Virginie en lOai, lorsque ce pays formait
une colonie anglaise. Le gouvernement colonial essaya
presque aussitôt de mettre des entraves à rintrodnctiou des
esclaves; mais les lois jnoposécs 2'ar la législature ne purent
jamais obtenir la sanction qui leur était néccs'.nrc pour être
mises en vigueur; les conseillers de la couronne prétextèrent
toujours, pour refuser leur adhésion, qu'il :re pouvaient
ta ;, 'J ,.-.y. '113 ''
LE SEMEUR.
195
)iisentir à des mesures ejui feraient tort à la navlgiUon cl
i commerce de l' Angleterre.
A l'opoquc de rémanclpatioii des Etats-Unis, l'esclavage
^ait jeté de profondes racines dans l'économie po!iti(tuc
es États du Sud; les fondateurs de la liberté américaine
•urent qu'il était impossible de faire de l'abolition immé-
iatc de la tiaite, l'une des conditions du pacte fédéral ;
lais, voulant cependant préparer son abolition future, ils
x.èrent l'époque à laquelle la traite ne serait plus tolérée ;
lie a été dès-lors déclarée crime de piraterie, et ceux qui
n sont convaincus encourent la peine capitale.
Le moment viendra aussi où l'esclavage disparaîtra de
Améiique; la question de son abolition commence à être
gitée sérieusement d?ns les feuilles publiques de ce pays ,
t des pétitions ont été signées dernièrement dans plusieurs
!tats,pour que le gouvernement s'en occupe. Il est impos-
ible, en effet, dans une contrée où l'on est accoutumé à
onsidérer tous les faits sous le rapport du droit et de la
loralité , que l'opinion commence à reconnaUre qu'un état
!e chosi s quelconque est réprouvé par la justice et l'huma-
ité, sans que les hommes religieux, de la nation s'avancent
lour soutenir avec énergie les exigences de la conscience
lublique , dont ils ont eux-mêmes prépai'é le réveil. Jus-
u'ici la question de l'esclavage n'avait été traitée qu'avec
eaucoup de circonspection j on craignait, ce semble, les
onséqucnces que trop de précipitation pourrait avoir, et
oîi était effrayé des difficultés qu'on rencontrerait dans cer-
jins Etats , où un maître n'a pas le droit d'affranchir son
sclave , quelque disposé qu'il y soit d'ailleurs, à luoins
u'il ne l'envoie hors des limites de l'Etat , aussitôt après
u'il l'a déclaré libre ; mais on paraît se prononcer aujoui-
'hui avec moins de retenue; on semble reconnaître qu'il
lut provoquer quelque grande mesure de réforme.
Dès l'année i'77, un Comité de législation, nommé dans
Etat de Virginie, pour la révision du code de lois de cette
épublique , proposa de déclarer libres tous les enfans de
lareiis esclaves, qui naîtraientaprès l'adoption du bill. Sui-
ant le plan du Comité, ces enfans devaient, après être de-
Qeii!''^6, pendant le premier âge , au sein de leurs lamilles,
tre instruits aux frais de l'Etat , dans les professions pour
esquelies ils montreraient le plus de goùtj il était question ,
orsqueks jeunes hommes a'^'aient atteint l'âge de vingt-un
ns, et les jeunes filles celui de dix-huit, de les conduire
lans lepavs que l'on jugerait le plus propre à l'établissement
l'une colonie; on fournirait aux colons des armes, des outils,
les semences, des animaux domestiques et tout ce qui est né-
essairc pour créer un établissement durable ; puis on les
léclarerait indépendans et libres, en leur assurant la pro-
ection de la Virginie, pour tout le temps où ils ne pour-
aient se défendre seuls contre leurs ennemis. Ce projet
l'eut pas de suite immédiate, quoiqu'il n'ait jamais été
ormellement abandonné; on le reprit, au contraire, plu-
icurs fois, et même, en i8i6, l'Assemblée générale invita
e pouvoir exécutif à correspondre avec le président des
Etats-Unis, sur les moyens de fonder, sur les côtes d'A-
■rique ou sur le, territoire continental de l'Union, un re-
:uge pour les hommes de couleur libres qui désireraient s'y
retirer, et pour les nègres esclaves qui obtiendraient dans
la suite leur affranchissement. Les États du Maryland , du
fennesse cl de la Géorgie adoptèrent des résolutions sem-
Mables.
L'Union américaine a une population noire dq deux mil-
lions d'âmes, qui augmente dans la même proportion que
la population blanche, cl se double en trente ans. Les cinq
sixièmes des noirs sont esclaves; un sixième seulement est
libre. Le préjugé de couleur, qui établit une ligne de dé-
marcation entre les descendans de Cam et les descendans
de Sem et de Japhcl . existe en Amérique comme partout
où ces races habitent ensemble, quoiqu'il s'y manifeste
moins souvent par des actes de violence, et que les Chré-
tiens de ce pays exercent sur les rapports entre les blancs
elles noirs une influence très salutaire. Il n'y a pas cepen-
dant de mélange entre les deux races , et rieu ne permet
J'espércr qu'une fusion complète puisse jamais s'opérer
entre elles. De cet état d'infériorité que l'opinion fait peser
sur les noirs résultent pour eux dos difficultés nombreuses ,
qui sont à leur tour une cause de pauvreté , et qui contri-
buent souvent à favoriser la paresse, à entretenir l'igno-
rance et à développer le vice. Il est cependant prouve que
quand, toutes choses d'ailleurs égales, l'esclavage et le pré-
jugé de couleur n'exercent pas leur double influence démo-
ralisante, les noirs sont aussi susceptibles que les blancs
de se développer socialement et de profiter des conditions
favorables à la moralité , dans lesquelles la Providence les
a placés.
M. le docteur Findlay, de Neiv-Jersey et M. Elias Cald-
well, de Washington , eurent les premiers l'idée de former
une Société décolonisation, qui ouvrit aux nègres de l'Amé-
rique une terre hospitalière où, entièrement séparés des
blancs, et réunis exclusivement entre eux, ils pussent fon-
der une république noire et montrer au monde qu'après
trois siècles de servitude et de malheur , l'Africain sait rele-
ver la télé, lorsqu'on ne le force pas, par de nouvelles hu-
miliations, à tenir le front courbé. Cette société s'est orga-
nisée vers la fin de i8i(3; nous allons donner quelques
idées de ses travaux,
Elle envoya en Angleterre deux agens qui, après avoir
recueilli dans ce pays beaucoup de renseignemens auprès
des personnes qui s'y occupent de la colonie de Sierra-
Léone partirent pour Free-ïown , sa capitale, où ils arri-
vèrent au mois de février i8i8. Us avaient l'intention
d'acheter des terres sur la même côte , pour y fonder l'élti-
blissement projeté , et ils se firent accompagner par deux
colons qui coi;sentirent à leur servir d'interprètes auprès
des chefs qu'ils voulaient visiter. Us inclinaient surtout
pour une île, située à une centaine de milles au sud de
Sierra-Léonc, qui appartenait au roi Sherbro , et ils se
rendirent su ses terres pour traiter de l'achat. Sherbio les
attendait; il était assis squs un arbre, entouré des membres
de son conseil , et assisté de Kong-Cotibei', son premier
ministre. Les agens, après avoir étalé les présens qu'ils
destinaient au chef, lui dirent qu'ils souhaitaient acquérir
des terres pour les descendans d'Africains , qui habitaient
une contrée éloignée, et qui voulaient venir s'établir paisi-
blement dans ses états Rong-Couber fit, au nom de son
maître , une réponse assez favorable; mais ne voulant rien
conclure dans cette entrevue, il élev^ , selon les usages de
la diplomatie, quelques difficultés qui devaient retarder la
fin des négociationSi An bout d'une huitaine de jours, le
chef tint un grand /^«/rti'er, ou une assemblée nationale ,
dans laquelle il fut convenu que les nègres libres qui retour-
neraient en Afrique , obtiendraient sur ces côtes les terres
dont ils auraient besoin , s'ils apportaient des marchand ses
pour les payer.
Le Congrès des États-Unis ayant été officiellement informé
du résultat de ces premières démarches , autorisa le Prési-
dent a envover dans la colonie projetée les nègres qu'on
trouverait abord des navires négriers, qui seraient pris par
des vaisseaux de guerre américains, et à désigner un ou plu-
sieurs agens, qui devaient résider sur la côte d'Afrique, pour
recevoir les nègres à leur arrivée, et les mettre en état de
gagner leur vie. Le Président nomma en effet deux agens ,
MM. Samuel Bacon et Backsoii , et la Société de colonisation
avant confié à M. Crozer la direction supérieure de l'entre-
prise , ils partirent , le 20 février 1820, pour la côte d'A-
frique , sur un navire frété par la Compagnie, et qui avait
196
LE SEMEUR.
à bord quatre-vingt huit colons; mais cette expédition fut
mallieureuse. I-es indigènes refusèrent de tenir le marché
fait avec eux , et les colons , après avoir été exposés , pen-
dant plusieurs semaines , aux intempéries de la saison plu-
vieuse et avoir perdu vingt-deux d'entre eux et les trois
ageos qui les accompagnaient, se réfugièrent à Sierra-Léone,
pour y attendre des instructions et des secours.
Au mois de mars 1821 , MM. Andrus et Wiltbergcr,
agcns de la Société , et MM. Winn et E. Bacon , agcns du
gouvernement, arrivèrent à Frce-Town avec vingt-huil co-
lons. Deux d'entre eux explorèrent la côte pour choisir uu
lieu convenable à un établissement. Ils ti ouvèrent à environ
iroii cents milles de Sierra-Léone , sin' la Côte des Graines,
une étendue de pays élevé, nommé le Gr^nd-Bassa, qui leur
parut réunir les conditions si importantes de la salubrité et
de la fertilité. Le Grand-Bassa forme une langue étroite de
douze lieues de long , bordée à l'ouest par la mer et à l'est
p;ir le Montserado et le Junk , deux rivières qui , eu se rap-
prochant, laissent entre elles un isthme, le seul point de
communication de la presqu'île avec le continent. Le Cap
Montserado s'élève en promontoire au nord-ouest , et le
Juuk , ayant son embouchure au sud , y forme une frontière
naturelle. Une forêt haute et épaisse, embarrassée de brous-
sailles et de vignes , impraticable pour tout autre que le
sauvage, en couvrait presque tou^e la surface. Les Qucahs ,
petite tribu pacifique , les Gurrahs , peuple plus nombreux
et plus tui'bulcnt, et les Deys , tribu guerrière , habitent
dans le voisinage. Les Condoës , peuple redoutable, dont le
nom seul est la terreui- des tiibus maritimes, demeure plus
avant dans les terres. Un hameau de la côte appartient à un
peuple qui diffère de tons les autres par le langage et les
mœuis, et dont l'origine est très-distincte, aux Rrooaicn ,
qui sont bien connus des navigateurs comme les marins et
les pilotes du pays. Ils font partie d'une tribu nombreuse,
dont le pays, nommé Settra-Kros , est situé près du Cap
Palmas. La coutume oblige tous les hommes de cette tribu ,
. à l'exception des vieillards , des princes du sang et de quel-
ques autres , à se disperser le long de la côte, à bâtir des
villagcîs près des ladcs fréquentées par les navires négriers,
et à v demeurer plusieurs années, jusqu'à ce qu'ils aient
réussi à se procurer quelques articles d'Europe avec lesquels
ils retournent tout gloritux auprès de leurs compatriotes. Ils
sont le peuple le plus intelligent , le plus actif et le plus en-
treprenant de cette partie de l'Afrique , et ils ne le cèdent
presque à aucune autre nation sous le rapport de la force
cl de 1;. taille. Le village qu'ils ont bâti à l'embouchure du
Montserado, n'est guère habité que par une douzaine de
familles.
Tel était le pays dont les deux agcns américains dtsiraient
faii'e l'acquisition , et tels étaient les voisins que les colons
devaient y trouver , s'ils s'y établissaient. Les habitans pa-
raissaient favorablement disposés et des négociations furent
cnt;iméi!S ; elles n'eurent cependant aucune suite, parce
cjue les agcns insistaient pour que la cessation de la traite
sur la côte fut l'une des conditions du marché. Les indi-
gènes ne vouircnt jamais y consentir j ils préteiidiient que
Id traite étant le seul moyen qu'ils eussent pour se procurer
des articles d'Europe , ils ne pouvaient pas y renoncer, et
les agens retournèrent à Sierra-Léone, sans avoii' rien con-
clu. MM. Andnis et Winn moulurent dans cette colonie;
M. E. Bacon retourna aux Etats-Unis pour y rendre compte
de ia mission, et M. Wiltbeiger demeura seul avec les
colons.
En i8'2i, M. le docteur Ayi'es, nouvel agent de la Société
décolonisation, et M. le lieutenant Stocklon, commandant
du navire américain IWIligator , lurent chaigés de
renouci- le marché pour l'achat du Cap Montserado. Ils
a-ucntuae entrevue ave*; le loi Pierre , qui , apiès beau-
coup de difficultés , consentit à ce qu'on fit un Iwre, c'est-à-
dire un acte, par lequel il déclarait céder aux étrangers pour
environ trois cents dollars , une étendue de terrain suffi-
sante pour leurs besoins immédiats. On lui en fit lecture,
et il y apposa son chiffre.
Tout paraissant eu règle, M. le docteur Ayres partie
pour Sierra-Léone, afin de présider aux dispositions de
départ des colons ; mais quelle ne fut pas leur surprise et
leur chagrin, lorsqu'à leur airivée, le roi Pierre les pria
d'annuler le marché et de i-eprendre les mai'cliandises
qu'on lui avait données en à compte. Plssieurs chefs voisins,
irrités de n'avoir pas été consultés pour cette affaire, mena-
çaient de le tuer, s'il accueillait les étrangers dans le pays.
M. le docteur Ayres refusa positivement de résilier le con-
trat; il insista sur son bon droit et encouragea les colons à
mettre la main à l'œuvre pour se construire des maisons.
Peut-être auraient-ils pu continuer paisiblement leurs
travaux, si uu événement imprévu n'était venu réveiller
toutes les passions des sauvages. Quelques semaines après
l'arrivée des colons , un navire anglais, ayant à bord quel-
ques esclaves qu'il \enait d'enlever d'un vaisseau faisant la
traite , alla en dérive par la rupture de ses cables et fut jeté
sur la côte. Les indigènes voulurent essayer de s'en empa-
rer. Un négrier attendait sa cargaison dans une baie voisine,
et ils espéraient pouvoir la lui fournir par cette capture ,
sans autre embarras. Les colons volèrent à la défense des
anglais , et il s'ensuivit une bataille dans laquelle deux sau-
vages , un colon et un soldat anglais furent tués.
M. le docteur Ayres fit son possible pour calmer les na-
turels, qui tinrent un grand palaver, dans lequel ce qui ve-
nait de se passer fut examiné.
L'irritation de la tribu des Deys, en particulier, était
extrême; elle forma le projet de chasser les étrangers du
jjays. Les colons furent instruits de leurs plans pa*' Bà Caia,
vieillard nègre qui habitait une petite île située à l'embou-
chure du Montserado, avec plusieurs centaines de nègres,
qu'il tenait dans un état dé vasselage , dout on trouve des
tiaces assez fréquentes en Afrique. Ba Caia était favorisé de
l'amitié de Boatswain , nègre de sept pieds de haut, qui ,
après avoir servi, dans sa jeunesse, comme matelot, à bord
d'un vaisseau-marchand anglais, était retourné dans sa pa-
trie et était deveiui le^ chef d'une ti'ibu puissante, qui de^
meure à cinquante milles du c<'p, possède une ville de mille
maisons , et peut mettre sur pied huit mille gucriicrs.
Boatswain est redouté de tous ses voisins ; il est doué d'un
génie sauvage cjui a quelque chose de chevaleresque. A peine
averti par Bâ Caia du danger que courent les Américains,
il semct en route , et paraît, en un clin d'oeil sur les bords
du Montserado, accompagné de forces suffisantes pour in-
tervenir, les armes à la main, si les parties intéressées refu-
saient de se soumettre à ses arrêts.
Boatswain convoque les chefs et les principaux colons,
et engage ceux-ci à exposer leurs griefs. Les colons se plai-
gnent de la mauvaise foi des Deys, cjui rcfusciU de livrer
toutes les terres qu'ils leur ont vendues , et se sont permis
divers actes d'hostilité. Une discussion animée s'engage.
Boatswain dédaigne d'y prendre part; après avoir compris
par le débat de quoi il s'agit, il se lève et prononce son ju-
gement:» Donnez immédiatefticnl aux Américains, dit-il
» aux Deys, les teircs que vous leur avez vendues , et dout
» vous avez reçu le prix. Si quelqu'un n'est pas content de
» ma décision , qu'il parle I » Aucun des chefs n'ayant esé
faire la moindre objection , il se tourne vers les colons, et
leur dit : « Je vous promets ma protection. Si ces gens vous
» troublent de nouveau , faites-moi appeler, et s'ils me for-
» cent à revenir, pourlqs calmer, je le ferai en leur faisant
» sauter la tête de dessus les épaules , comme j'ai , à ma
1) dernière visite , fiit sauter celle de leur vieux roi George.»
LE SEMEUR.
197
On écliangca des présens en signe de paix et, le jS avril
1822 , les colons prirent solennellement possession du pay*.
M. le docteui- Ayrcs partit à cette époque pour l'Amérique,
afin d'instruire la Société des besoins de la Colonie , dont il
laissa la direction à M. Ashmun, qui venait d'arriver avec
un renfort de cinquante-cinq colons.
M. Ashnuin chercha à se concilier l'amitié des chefs; il
les visita, les encouragea à faire le commerce avec les co-
lons, et leur offrit de icccvoir un certain nombre de
leurs sujets pour leur enseigner les arts de la civilisation.
Le bon accord n'était toutefois qu'apparent; plusieurs des
clicfs, dont Boatswain avait déjoué les plans hostiles , les
reprenaient en secret. Les rois Pierre et Bristol prenaient
seuls dans le palaver la défense des colons : 0 Ce ne sont
» pas des étrangers et des ennemis, disaient-ils. Leur cou-
» leur ne prouve-t-elle pas qu'ils sont nos compatriotes et
» nos amis , et qu'ils ont le droit de demeurer parmi nous ?
» Nés loin de nos côtes, à cause des malheurs de leurs
» pères ,. ce qu'ils ont appris au dehors , ils le feront servir
» à l'avantage de la patrie commune. D'ailleurs ils sont plus
■> nombreux depuis qu'un nouveau navire leur a apporté
» des compagnons et , eu cas de guerre, ils auront le des-
» sus. « Maison lefusait d'écouter ces 'sages conseils; les
Deys frémissaient de rage, en les entendant; ils accusaient
le roi Pierre, dont la domination durait depuis plus de
trente ans, d'avoir trahi la nation en vendant le pays, et ils
se demandaient tout bas s'il ne convenait pas de lui infliger
le cliâtiment que méritent les traîtres. George et Gover-
nor se distinguaient surtout entre les plus ardens pour la
Ruerre. Leur avis prévaUit , et vers la fin du mois d'octo-
bre, ils rassemblèrent secrètement leurs forces.
Les colons ne paraissaient pas être en état de résister
long-temps. Les maladies et la rareté des vivres , qui avait
obligé de réduire les rations , les avaient épuisés pour la
plupart. Malade lui-même, M. Ashmun, instruit des des-
seins des sauvages, voulut essayer de parlementer. Il leur
fit dire que quoiqu'ils cherchassent à tenir leurs plans se-
crets , il en était parfaitement informé , et que s'ils se hasar-
daient à faire la guerre aux Américains , sans même tcntci'
de régler leurs différons à l'amiable , ils verraient à quoi on
s'-cxpose en attaquant des hommes blancs. C'est le nom
qu'on donne sur la côte aux hommes civilisés , quelles que
soient leur nation et leur coulcui'.
Les sauvages ne fiient pas de réponse. Les colons se pré-
parèrent en conséquence à se défendre de leur mieux.
Vingt-sept d'entre eux seulement étaient en état de porter
les armes; ils possédaient quarante fusils et quelques petits
canons. Les ennemis parurent, le 10 novembre, au nombre
de plus de huit cents hommes; ils eurent d'abord quelque
avantage, dont ils profitèrent pour piller quelques-unes des
maisons les plus écartées du village; ils massacrèrent les
femmes qui y étaient restées et enlevèrent sept petits cn-
fans. Mais quand la canonnade commença, !a contusion qui
se mit parmi eux fut extrême. La plupart des rois de la côte
possèdent, il est vrai , de petites pièces d'artillerie, que letu-
vendent les négriers qui les visitent ; mais il leur faut une
demi-heure pour les charger et , en voyant que les colons
liraient plusieuis -oups par mitmte , ils ne pouvaient s'ex-
pliquer ce fou soutenu qu'en l'attribuant à quelque sortilège.
Comme ils étaient si serrés les uns contre les auties qu'ils
formaient presque une masse compacte , chaque coup por-
tail la désolation au milieu d'eux. Ils poussèrent d'horri-
bles burlcmens, qui s'affaiblissaient à mesure qu'ils avançaient
dans leur fuite et qui se perdirent enfin dans l'épaisseur des
forêts. Les colons reconnurent que Dieu seul était l'auteur
de leur délivrance et ils consacrèrent un jour entier à s'hu
milier devant lui et à lui. offrir des actions de grâces et des
prières.
Les naturels, revenus de leur effroi, se préparèrent à une
nouvelle attaque. Ils vinrent avec des forces encore plus
considéi-ablcs,ddns la nuit du 3o novembre; miis ils furent,
encore cette fois , repoussés avec perte. Un vaisseau anglais,
le Prince Rcgent, passait près de la côte pendant le com-
bat; surpris du bruit inaccoutumé d'une canonnade sur ces
rives, il s'arrêta jusqu'au matin, pour en apprendre la cause.
Les officiers qu'il avait à bord consentirent à servir d'in-
termédiaires pour la paix qui, cette fois, fut durable.
Ces deux batailles avaient convaincu les sauvages que les
colons sont invincibles, et la bonne intelligence qui s'éta-
blit dès-lors , n'a jamais été troublée.
Dans l'assemblée annuelle de la Société de colonisation ,
tenue à Washington, le 20 février 1824 j l'"* colonie reçut
le nom de Libéria, parce que le dessein de ses fondateurs
était d'en faire un refuge pour les hommes de couleur libres
et pour les esclaves affranchis. La ville, qui devait en être
la capitale et qui commençait déjà à s'élever, fut nommée
Monro\'ia, en l'honneur du président Monroe , pendant
l'admmistration duquel les plans dé colonisation avaient
été formés.
Nous avons montré les difficultés contio lesquelles la co-
lonie a eu à lutter ; il nous reste à parler de son déveirtp-
pcment et de ses résultats.
COR RE SPOKDAÎVCE .
A M . le Rédacteur du Semeur.
Bordeaux , i(3 février i83j.
Monsieur,
Vous n'avez pas attendu à aujourd'hui pour flétrir dans
votre utile journal le barbare préjugé du duel. Dnns l'in-
térêt de la morale , je viens vous donner connaissance
d'un événement de ce genre qui a occupé tout Boideaux
ces jours derniers , et qui prouve jusqu'à quel point de cv-
nisme et de brutalité notie pauvre espèce peut aliei' , lors-
qu'elle ne prend pas pour guide les préceptes évangéliques.
ÊI. A... , l'un de nos jeunes gens à la mode, a suborné
la femme de IM. F..., néy;ociant espagnol et pèi e de cinq
cnfans. Î.I.F..., sûr de son malheur, a donné dans la rue
des sou.'ïlcts et des coups de canne à ÎM. A... ; là-dessus
rendez-vous et duel avec les circonstances racontées dans
une lettre aux journaux de cette ville, que je vous envoie
ci-joint:
Après avoir servi ile seconds Jjn.« ure aflaire qui s'est mailiturd'iseineiu
terminée par la inorl d'un des comballans, et des bruits assez élrjn-'cs s'é»
',ant répandus dans le public sur la conduite que nous .ivons tenue sur le
lieu du combat , nous croyons devoir tmprunler la voie de votre journal
pour donner à ce public les explications que notre lioimeur récljuif.
Nous n'entrerons pasdans le détail des causes qui ont mis à même M. A. ■
d'avoir une rencontre avec M. F... Ces cauves soDt trop connues, et b-ur
nature ne pouvait permettre à M. A... de ne pas accepter un cotnbat à
outrance.
Ce qu'il no is iinpoile seulement, c'est de donner l'expiicition des i:iot:fi
qui ont réglé notre conduite.
En premier lieu . nous dirons que ni i'un ni 1 autre n'avions été , hier a i
soir, choisis pour assister à cette rencontre ; et si nou( nous _v sommes Irou-
T»s. ce n'est que par suite des sollicitations que nous ont faites ce malin Ici
deux adversaires.
Arrivé-s sur le terrain. les conibalians nous ayant déclaré qu'ils vou'
laicnl se battre à mort, nous nous sommes occu()és d'abord de régler les
condit'ons du combat : il fut convenu que les deu\ adversaires seracnî.
obligés de marrhrr l'un sur l'autre jusqu'à la di;ianci V six pa, , q'i'jli
eussent tiré ou non.
La distance mesurée , des mouchoirs placés p.iur servir de limites . J.J
pistolets à piston furent remis par nous à ces deux Messieurs qui. au sii;iMJ
i donné, ont marché l'un sur l'autre.
M. F... syîint tiré lejremier, à une dista.nce Je dix pas, a manqué -i
198
LE SEMEUR.
a voulu s'arrêlerpour recevoir le roiii> de son adversaire , chose que nous
n'avons [lu permellre , les eoiiveiilions prc-éileiitcs exigeant que rhaque
combauaat se portai sur la limite fixée, qu'il eût ou qu'il n'eût pas tiré.
M. F... s'y étant porté, M. A... a voulu tirer; mais la capsule n'ayant
pas pris, les témoins en ont remis une autre, et M. A... ayant tiré, son aâ-
versaire est tombé.
Ici , les personnes qui n'ont que (ie faibles données sur les règles qui
régisscntles rencontres particulières, disent que, le pistolet ayant raté, le
coop devait ètte considéré comme étant parti. Celle manière de voir est
erronée; ces règles établissant qu'un coup df pisti>lel ne peut être consi-
déré comme avant élé tiré que lorsque la balle a été chassée , on ne peut
6tre admis à vouloir établir qu'un coup est parti , Inrsqu'ime amorce n'a
pas même été brûlée.
yu'est-il arrivé aujourd'liui ':■ Les combatlans avaient des pistolets a pis-
Ion ; la capsule n'a pas même été écrasée ; on ne peut donc dire que le
couf) a élé tiré. Dès lors iM. A... avait le droit de rearmer et de lirer de
nouveau.
Telles sont, Monsieur, les courtes explications que nous croyons devoir
donner sur les motifs qui ont guidé notre conduite, étant basés sur les rè-
gles du duel. Nous croyons qu'elles doivent suffir'' à tout homr^e d'hon-
neur. C'est sans crainte que nous les livrons au public. Du reste, ces expli-
calions sont celles que nous venons de donner à M. le procureur du Roi,
qui vient de nous fl(re appeler.
De Reicnac, Comte de Lamahthonie,
témoin de M. A. . témoin de M. F, .
La conduite des deux comb.ittans est barbare sans doute,
mais que dire de la manière dont les deux témoins racon-
tent l'alfaifc , de l'autorité avec laquelle ils définissent les
lois du duel, et du sang-froid avec lequel ils établissent qu'ils
ont commandé un assassinat ; il y a de quoi se désoler de
■voir la société réduite à ce point de relâchement et d'im-
moralité. Que faire I Appeler à grands cris le secours de
l'Evangile I
Grâces soient rendues aux disciples de Christ qui iJe
craignent pas de mettre la main à l'œuvre dans des cir-
constances aussi désespérées? Veuille l'Auteur de tout bien
seconder vos utiles et consciencieux efforts l
Agréez, etc.
Un de %'os Abonnés.
MELANGES.
Discussion sur le budget des Cultes — Pour !a pre-
mière fois, depu s la révolution de juillet, on a porté à la
tribune la question des cultes non sahriés par l'Etat. «Cette
» question déborde de toutes parts, » a dit à la Chambre M.
Dubois, de la Loire-Inférieure , le principal rédacteur de
l'ancien Globe." Elle se présentera sous mille formes di-
» verses, tantôt à l'occasion de la quotité, tantôt à l'occasion
» du mode de rétribution; elle sagiteia dans le cercle de
j> la Charte jusrju'à ce qu'ouftn l.i conviction publique ,
» l'exemple d'églises émancipées, vivant de la foi seule
» de leurs disciples , raie de votre budget ce que la consti-
» tution y aura maintenu en vain. C'est une question de ce
» siècle, vous n'y échapperez pas. » Nous pensons , comme
M. Dubois , que nous marchous a grand; pas vers le moment
où la Chambre n'aura plus à s'occuper d'un budget des cul-
tes, parce que l'État n'en paiera plus aucun. Les chrétiens
n'ont pas besoin que ceux qui ne croient pas contilbuent
aux frais de leur culte, et ils ne veulent pas vendre au
gouvernement pour un peu dor le droit de se mêler
de leurs intérêts religieux. Déjà , à Paris, sept ou huit cha-
pelles protestantes, non salariées par l'Etat , et plusieurs
dans les déparloinens, ouvertes depuis dix-huit mois, sont
une protestation de ceux qui les ont fondées contre l'inter-
vention du pouvoir civil dans les affaires du culte, et une
preuve qu'une religion quia des disciples peut ti'ouver toute
seule et sans se mettre sons la tutelle de l'Etat, les fonds
nécessa.res ii sa profession publique. Quant aux religions
qui n'ont pas de disciples , nous ne voyons pas pourquoi on
leur fourniiait les moyens d'en imposer au public et de ca ■
cher leur délaissement sous la magnificence dont elles s'en-
veloppent , aux frais de ceux qui les rejettent. M. Eschasse •
riaux a présenté à la Chambre un calcul duquel il résulte
que les Français paient le culte catholique dans la propor-
tion moyenne de i fr. 20 c. par tête de catholique, tandis
que la contribution pour le culte protestant n'est que de
40 cent, par tête de protestant. Tant que les cultes seront
salariés par l'État , le salaire ne devra être déterminé que
d'après des données statistiques ; ou devra distribuer égale-
ment entre tous le produit de l'impôt pour les cultes qui est
payé par tous. Il ne s'agit pas de savoir si une église a plus
qu'une autre besoin de pompe et d'une hiérarchie dont les
membres ne peuvent se passer de gros salaires , mais seule-
ment d'arriver pour toutes au même quotient, en divisant
les sommes qu'on leur accorde par le nombre des membres
qui déclarent en faire partie. Nous regrettons qu'on n'ait pas
fait un pas de plus vers ce résultat, d'un côté, eu retran-
chant du budget le traitement des chanoines , comme on a
réduit celui des archevêques et desévêques; de l'autre, en
accordant aux protestans les 20,000 fr. demandés par M,
Coulmann, pour élever deux temples dans une ou deux des
nombreuses communes où ils sont, encore aujourd'hui, ré-
duits à se réunir dans des granges ou en plein air , comme
leurs pères se rassemblaient au désert. Cette prodigalité pour
le clergé catholique, parce qu'on a peur de son influence ,
comme on n'a pas eu houte de le confesser tout haut, et
cette parcimonie pour le culte protestant, qui coûte moins
à l'Etat que le théâtre de l'Opéra, sont une preuve de plus
qu'il est désirable de rompre un contrat qui, en y regardant
de près, se convient ni a. l'État qui paie, ni aux cultes qui
sont payés. Que le Christianisme »e dégage des liens qu'on
lui impose; il ne peut accepter des faveurs qu'aux dépens
de sa liberté , et po jr lui , la liberté , c'est la vie.
De l'Althadet a cinq ckst mille exemplaires. — M. le
Ministre de l'Instruction publique vient, dans le but loua-
ble d'encourager l'instruction élémentaire , de faire impri-
mera cinq cent mille exemplaires un petit ouvrage intitulé :
Alphabet el premier livre de lecture à l'usage des écoles
primaires, qu'il fait distribuer gratuitement dans les dépar-
temcns cil rignorance est la plus générale, et oii la pau-
vreté met le plus d'obstacles aux progrès de l'enseignement.
Nous avons examiné avec soin ce petit livre, et nous avons
le regret de devoir dire qu'il ne répond sous aucun rapport
à sa destination. Ondirait que l'auteur était occupé à rédiger
un dictionnaire des mots peu usuels, vieillis ou relatifs aux
sciences , quand lui est venu l'ordre de faire un a'phabet, et
qu'il a voulu utiliser pour ce travail les matériaux qu'il avait
péniblement recueillis. Il est bien probable que la moitié des
mots dont il a fait choix pour apprendre à lire aux petits eii-
faus de nos villages ne seront pas prononcés d'ici a cent ans
dans les neuf dixièmes des communesdc France; il en est plus
du quart dont les maîtres d'école seraient fort embarrassés
de doinier l'explication à leurs élèves. L'enseignement de la
lecture présente par lui-même assez de difficultés pour
qu'on doive éviter aux enfans la fatigue d'esprit do retenir
des mois qui ne leur présentent aucun sens. Quel mal a
donc fait le mot Papa, en possession de temps immémorial
du privilège de donner aux enfans la notion du son de l'Aj
parce qu'il est le premier mot qu'ils prononcent dans pres-
que toutes les langues, pour que, dans le ,jremier exercice
du nouvel alphabet, on l'ait remplacé par le mot Cana^?
Ne pouvait-on donner d'autre exemple pour l'E que le mot
Oxigène, et pour l'Y que le mot MjrriaDietre? Je défie l'in-
stituteur le plus habile de donner à des enfans de sept ou
huit ans une idée bien claire du sens de ces mois , poussât-
LE SEMEUR.
199
il même le zèle jusqu'à leur dire que l'oxigèue est un
principe acidiant , et (juc le myi'i;imètrc est une mesure
itinéraire égale à 10,000 mètres, qui remplace une poste et
vaut à peu près 5, i3'i toises, c'cst-ù-dire environ deux lieues.
Les autrei exercices du syllabaire sont tout aussi chargés
d'inuldes difficultés; nous n'en citerons pour exemples que
les mots acide, carbone, suint, OEJipe, synthèse, syncope ,
ic>incuJiion,pJilogistii/ue, phoque, tchène, sciagraphic, vxa-
late f unau, rectangle , hobereau , etc.
L'auteur a été poursuivi par ses préoccupations scientifi-
ques jusque dans la rédaction des exercices pour la lecture
de phrases entières; les principaux chapitres sont sur les
astres, sur les chemins de fer, sur les télégraphes, sur la
météoris^tioD , sur le baromètre , sur la géographie : « La
i> France, dit-on aux petits cufausdenos villages, a viugt-
» sept cours royales, vingt sept académies, vingt divisions
» militaires, quatre-vingts archevêchés et évêcliés; » et l'on
a gi'and soin d'ajouter en note que «jusqu'à présent la
i> Corse éçt réunie à l'académie d'Aix. » Enfin, pour que
rieu ne manque à ce premier livre de lecture , approuvé
par le Conseil royal de l'instruction publique, on y a im-
primé tout au long la Charte de i83û, ce que M. deMonta-
livet a même eu soin de faire anuoncer dans le Monileur.
Malgré tout noire respect pour la Charte, l'idée ne nous se-
rait pas venue delà mettre en contact avec l'alphabet. Nous
avions pensé jusqu'ici qu'on ne pourrait surpasser M. Jaco-
ot, qui propose pour premier livre de lecture à mettre
entre les mains des enfans le premier livre de Télémaque ,
lequel commence ai nsi : «Calypso ne pouvait seconsoler d u dé -
» part d'Ulysse. Dans sa douleur , elle se trouvait malheu-
» rcuse d'elle immartelle. Sa grotte ne résonnait plus de son
a chaut. Les nymphes qui la servaient n'osaieul lui parler.
» Elle se promenai', souvent seule sur les gazons fleuris dont
» un printemps étenici bordait son île.... » Mais l'Uuiver-
sité a fait mieux que cela; c'est un vrai tour de force que
de proposer de remplacer ces phrases par celles-ci : « Les
» Français sont égaux devant la loi , quels que soient d'ail-
» leurs leurs litres et leurs rangs. Il contiibueut iudistinc-
» tement, dans la proportion de leur fortune, aux charges
» de l'Etat. Ils sont tous également admissibles aux emplois
» civils et militaires. »
Si nous ne nous trompons, 5Î. de Vatimesnil avait, pen-
dant qu'il était ministre de l'instruction publique, fondé
un 2>rix de 10,000 fr. pour le livre le plus propre à servir
de premier livre de lecture; ce concoui-s u'a, que nous sa-
chions, eu aucune suite. La publication qui nous occupe
montre cejiendant qu'il en eutété grand besoin. Quant aux
chrétiens, ils n'ont que faire d'attendre le résultat d'un
concours pour choisir le livre qu'ils melirout le jiremier
entre les mains de leurs eufahs. Ils savent que l'Evangile est
celui qu'ils comprendront le mieux , parce que personne ne
saurait leur parler aussi inlelligiblement que Dieu lui-même.
Qu'on nous permette encore une remarque avant de fjnir :
on croit assez généralement qu'un abrégé ou une histoire
de la Bible convient uiieux aux enfans que la Bible entière,
et l'on ne remarque pas qu'en voulant la mettre à leur por-
tée, on les prive de ces détails nombreux qui en font le
charme et qui sont comme autant de fils par lesquels le
Saint-Esprit retient dans la mémoire des enfans et des sim-
ples les faits et lei vérités qui s'en échapperaient immanqua-
blement , s'ils étaient présentés avec plus de concision. Nous
avons eu occasion de faire celte expéiience eu lisant une
portion considérable de la Genèse et du Nouveau-Testament
à uu eufant de trois à quatre ans. U était frappé et rece-
vait une impression vive de choses desquelles nous n'au-
rions attendu que peu ou point d'effet sur une si jeune
intelligence, et autant les faits historiques , racontés dans
la Bible, excitaient son intérêt, autant il saisissait peu ce.<
mêmes faits, quand on les lui lisait tels qu'on les affaiblit,
en voulant les mettre à la portée des cnfànS, dans une foule
de livres à leur usage.
Nous ne pouvons terminer ces réflexions, sans déplorer en-
core que la somme que M. le Ministre de l'Instruction publi-
que destinait à propager l'inslruction élémentaire , ait reçu
une si déplorable application. Il semble cependant que rien
n était plus facde que de faire examiner ce petit livre avec
soin avant dese décider aie répandre avec une telle prbfusiotï.'
Double suicide.— Deux jeunes gens, MM. Victor- JEs-
cousse et Lobras , âgés do dix-neuf ans et de vingt aus,
viennent de s'asphyxier^ la semaine dernière, poussés à cet
acte de désespoir par le dégoût d'une vie sceptique, dont
ils avaient senti de fait ou par l'imagination , toute l'amer-
tume torturante. M. Escousse avait déjà obtenu des succès
littéraires. Ou a trouvé sur sa table les vers suivans :
Adieu, Irop inféconde terre,
Fléaux humains, soleil glacé !
Comme un fantôme solitaire ,
Inaperçu, j'aurai [lasié.
•Vdieu, [lalmes immortelles,
Vrai songe d'ime ûme de feu!
L'air manquait , j'ai fermé les ailes :
Adieu !
Quelles réflexions pénibles ne viennent pas nous assiéger à la
vue des maux qui fondent incessamment sur tant d'âmes
qui vivent sans Dieu et sans espérance dans ce monde !
Combien ne sont pas à plaindre ceux qui ne savent opposer
aux malheurs que le plus grand des malheurs , une catas-
trophe par laquelle ils se précipitent violemment dans une
éternité qu'ils ue connaissent pas I II semble que notre siècle
soit plus particulièrement destiné à prouver cette vérité
éternelle que sans Dieu la vie est nianquée, faussée et né-
cessairement pleine de douleurs cuisantes. Certes, les signes
moraux de travail et de chargement ne furent jamais aussi
remarquables qu'ils le sont, et ces deux pauvres jeunes geii^
auraient bien des imitateurs aujourd'hui, sans une sorte d»-
peur de la mort physique et de crainte vague de ce qui la
suit. Oh ! puisse un tel exemple n'être par perdu pour ton»
ceux qni en sont témoins! Puisse le souvenir de ces deux
amis, prédication vivante de l'insuffisance des choses de la
terre , rappeler sans cesse que hors de l'atmosphère évan-
géliqiie , atmosphère de pureté, de justice et d'amour, il
n'y a pour l'âiue qu'un air méphytique et immoral.
ArVIVOlHJCES.^.
Manuel de l'Instituteub pbimaire, ou Principes généraux
de Pédagogie, etc. Paris, i83i. i vol. iu-8°. Chez F. G.
Levrault, rue de La Harpe, u" 81. Prix : 2 (r.
Cet ouvrage substantiel peut être de la plus g's'aîîde iiti-
lité aux instituteurs primaires, qui y trouveront un résumé
succinct des principes les plus importaiis de la pédagogie.
Ils ne manqueront pas d'en retirer un grand fruit, surtout
si l'esprit pur de l'Evangile vient féconder dans leur âme les
vues qu'ils devront à l'auteur de ce manuel.
Sous une forme concise et aplioristique, ce livre traite de
1 éducation, de rinstruclion, de l'organisation intérieure des
écoles , des devoirs spéciaux des instituteurs et des movens
de les remplir, des livres à l'usage des instituteurs et des
élèves, etc. La dernière partie renferme un précis historique
intéressant de l'éducation et de l'instruction primaire.
Nous en transcrivons le passage suivant , dont le contenu
eu dans un rapport plus direct avec le but de ce journal, et
qui fait connaître succii)cicniciit les services qu'à rendus à
200
LE SEMEUR.
l'éducation Auguste Heimanii Frankc , l'un des chrétiens
les plus éminens des temps modernes :
« El iieste-le-Pieus , duc de Saxe-Gotha , pensait que le
perfuctioiincment du {jenie humain dépend de l'instruction
bien entendue de toutes les classes de la société. Il fonda en
conséquence des écoles essentiellement pratiques , et c'est
d'une de ces écoles , de celle de Gotha , que sortit Auguste
Hennanu Franke (mort en 1727). Les œuvres de ce péda-
gogue, le plus remarquable de son époque, excitent autant
d'admiration que de reconnaissance. Animé de l'esprit du
pieux Spener , dont il était le disciple , il commença son
œuvre vers la fin du xvii° siècle , en catéchisant des enfans
pauvres. Il sentait vivement de quelles améliorations l'édu-
cation de la jeunesse et de ses instituteurs était susceptible.
U regardait comme perdus les momens qu'il ne consacrait
pas à ces puissans intérêts de la société. Sans fortune ^ il «e
recula pas devant les difficultés qui s'opposaient à ses pro-
jets, et, d'année en année, il vit naître par ses efforts de
nouveaux établissemens d'éducation , réunis à Halle sous
l'humble dénomination de Maison des Orphelins. Les insti-
tuteurs formés dans cette maison i-épandirent en Allemagne
l'esprit et la méthode dont ils étaient pénétrés. Partout on
fonda des établissemens d'instruction sur le modèle de ceux
de Halle, et il est impossible de méconnaître dans les insti-
tutions des JVioraves le génie de l'illustre Franke, sous^les
yeux duquel fut élevé leur fondateur , le comte de Zin-
rcndorf.
» L'école de Franke pensait que le but de toute éduca-
tion doit êtie de produire une foi entière en Dieu et au
Christianisme j que c'est là l'unique manière de glorifier le
Seigneur et de former de bons citoyens ; que l'instruction
produit plus de mal que de bien, ji elle ne s'appuie pas sur
la piélé. Elle admettait que les enfans sont indislinctemeut
enduis au mal , d'où elle concluait qu'il faut purifier leur
cœur , en les privant. d« tout ce qui peut nuire à la piété ,
particulièrement cfes ptaLsiis qui n'affermissent pas dans le
bien.
.1 Franke et ses disciples considéraient la piété comme
compatil;lc avec tous les états , avec toutes les situations de
la vie , avec la prudence et la politique. En conséquence ,
ils ne se prononçaient contre aucun état, contre aucune
condition sociale , et s'efforçaient de donner à leurs élèves
un extérieur agréable.
» Us savaient que la jeunesse a besoin de plaisns et de
récréations. Us les lui firent trouver dans des exercices du
corps, dans des travaux mécaniques utiles et amusans, dans
la contemplation des curiosités de l'art et de la nature.
» Quoique dans les établissemens de Franke on regardât
1.1 religion comme la base de toute éducation, on n'y négli-
geait pas les autres branches de l'eiiseignement ; mais si la
religion était pour tous , le reste des connaissances n'était
accordé qu'en raison de la vocation future des élèves : c'est
ainsi que dans Ics'écoles primaires on donnait des leçons de
lecture , d'écriture et de calcul; des précis d'histoire natu-
lelle , de physique , de géographie , d'histoire et de lé-
gislation.
1) Afin de faire fructifier ces principes , on représentait
aux élèves des écoles noi;malci qu'ijs devaient compte à
Dieu de leuis travaux futurs, et on les exerçait à la catéchi-
sation. On recommandait aux parens et aux instituteurs
une surveUlancc active sur la jeunesse ; on multipliait les
exercices de piélé, les chants rpligieux, les exhortations pa-
ternelles, les émotions du cœur.
» Quant aux élèves, ils étaient divisés en plusieurs classes,
pour chacune desquelles il y avait des salles spacieuses, mu-
nies du mobilier nécessaire et dirigées par des maîtres ha-
biles , qui n'étaient pas attachés à une classe particulière ,
mais qui traitaient chacun une matière spéciale et passaient
en consé(juence d'une classe à l'autre, conformément au plan
général des études. Les écoliers eux-mêmes participaient
aux leçons de différentes classes , suivant le degré et la na-
ture de leurs connaissances. Au reste , on faisait beaucoup
travailler les élèves; on les éclairait par l'intuition ou l'ob-
servation sensible; on les interrogeait souvent; on leur fai-
sait répéter leurs leçons, et ou s'assurait de leurs progrès par
des examens périodiques.
» Les principes d'éducation et la méthode d"'enseignè-
mcnt de Franke ont été supplantés par d'autres systèmes
de pédagogie. Franke n'en est pas moins le précurseur des
meilleurs pédagogues modernes. »
Quelques observations de M. de Sellok sur l'ouvrage
INTITULÉ : Nécessité du maintien de la peine de mort ,
tant pour les crimes politiques que pour les crimes privés .
i vol. in-i2, de 245 pages. Genève, iB3i. Chez Charles
Grnaz.
M. Urtis avant publié dernièrement un ouvrage sur la
nécessité du maintien de la peine de mort , M de Sellon ,
infatigable à plaider la cause de son abolition , a cntrepr:.»' la
réfutation de ce livre qui, par le talent de son auteur, pou-
vait retarder le moment où la peine capitale sera rayée de
nos codes, comme on en a déjà rayé la torture et d'autres
peines barbares ; elles datent , en effet , d'un temps où l'on
admettait le principe que les lois ont une mission de ven-
geance, tandis qu'on commence à reconnaître aujourd'hui
ce que les chrétiens soutiennent depuis long-temps , que ia
vengeance, défendue aux individus, ne saurait être du
droit de l'Etat, qui n'est qu'une association d'individus,
et que la Ic^i n'est appelée qu'à empêcher de mal faire.
M. de Sellon soutient avec raison que des êtres /ài7//6fci ,
quelles que soient leur supériorité et leurs lumières , ne
Aowanl jamais voter ni appliq 1er des Y>c'tncs irréparables.
Il insiste avec raison sur la responsabilité qu'assument des
hommes qui enlèvent à leurs semblables la possibilité de la
repentance , et les lancent au tribunal du Juge éternel et
dans un avenir sans fin , dans un étal de corruption morale
auquel ils ne savent pas s'il n'était pas de remède 1
Ces jours passés, a eu lieu, à Paris, l'exécution de deux
malheureux condamnés à mort pour tentative d'assassi-
nat. « Depuis long - temps leur pourvoi en cassation et
» en commutation de peine était rejeté, mais ils n'en
» savaient rien , et ils se promenaient fort tranquille-
» ment , liier au soir, dit d'un ton impassible , le Jour-
u nul des Débats , dum une des cours de Bicêtre, avec les
)) forçats qui attendent le prochain départ de la chaîne,
1) lorsqu'on les a appelés pour les enfermer dans un cabar
» non. Cette rigueur était un pronostic funeste du sort qui
» les attendait , et ils se sont exhalés en lamentations. Ce
» malin, on les a avertis qu'ils eussent à se préparera la
» mort. C'est à Bicétrc même qu'ont eu lieu les apprêts
» préliminaires du supplice; on les a fait monter sur la
» charrette, cl une escorte de gardes municipaux les a con-
» duits en-dedans de la barrière Saint Jacques , où l'écha-
» f.iuJ était dressé. L'exécution a eu lieu vers huit heures
1) du matin. )) Qui peut lire un tel récit sans frémir d'hor-
reur ! Quoi I on enlève ainsi de la terre, et l'on jette
dans l'éternité des meurtriers, dont la conscience est char-
gée d'un poids énorme, sans leur donner le temps de crier
gi-àce à ce Dieu qu'ils ont encore bien plus offensé que les
hommes ! Justice cruelle et immorale que celle qui
s'exerce ainsi ! ses actes en disent plus que n'en peuvent
apprendre des volumes sur la tâche barbarei que lui im-
posent les lois I
M. de Sellon réfute, chapitre après chapitre, l'ouvrage
de M. Urtis; il consacre ensuite quelques pages à des con-
sidérations sur la peine de mort pour les crimes politiques
en particulier , et y joint une foule de documens utiles à
consulter et de faits peu connus , parmi lesquels nous avons
remarqué des détails sur Tabolition de la peine de mort à
Otjihiti, dans une assemblée des chefs de la nation; nous
nous proposons de les utiliser pour un travail que nous pré-
parons sur celle île.
Le Gérant, DEHAULT.
Imprimerie de Sellicue , lu-.- de* Jeùaeui'i , n. i4-
TOME 1". — 1^0 26.
29 FEVRIER 1832.
LE SEMEUR,
"..OURNAL RHLIUIEUX,
Politique, Pliilosophifpe et Littéraire,
PARAÏSSAXT TOUS LES SIERCREDIS.
Le cijamp , c'est le monde.
Maiik. Xm. 38.
^ 'e... . po,„e,s et et^.s i^ , ^z. 'T^:::^^' ^ '^ ^^ '^-^ ' ' '^^ p»"^ « «.^3 . ^t t':." ;:jT;:r!:
MM. Us Souscripteurs au Sem£uk, dont ^abonnement
nrecejou,', sont jyrids do le renouveler pur lettres
rancides, s'Us ne veulent pas éprouver do retard ddns
'voi du Journal.
REVUE POLITIQUE.
I-'OBSERVATIOX DU D,MA«CnE , CONSIDEREE SOUS LE POmx
D£ VUE POLITIQUE.
ï queslion de dro.t n'est pas douteuse pour nous Les
.eus des,.ent plus que personne une entière l.bërté de
aence; ,1s ne veulent pas que la rel,gion s'appuie 'urJa
- a amende. Ma.s au-dessus de la question de droit ,1 v
.,^.nH.Uqueetsocia,e qui ..rite d'être s.;ii!
i France le jour du repos est regardé par beaucouD
nmes poht.qties comme une question iusipnifianj
ne un feu traditionnel qui „'a aucun r ' ^, , '
ues-uns de ces orateurs , que le d.ma Le XTt
o«rn,r des épigrammes a.^^ petits journaux et au'd
^i^pircr, comme une mode n.fe d'hfer sousl', ., ^
-.cature, sans que personne ait b::^;:^'^:;^::
e juiii i6i4 , et qu'on l'a remplacée m.- „„» l •
unonnelle au mes de novembre dTl.f^lC.t -;
.1 semble que le jour du repos doive être frappé de la dé-
':;:";■ •'"' ^'''r'" ""'^ P''*"'^'^^^ uhramontaL^ d 1 z
dan. le même d.scréd.t toutce qu'ils ontprétendu répir ^Ls
leur a".':r'""^ ^■•^''™^"' ^■'"•^■'— q- <^é^-ôûaTen
leur fat,. jMtronage et n'en eurent jamais besoin, que celles
a une reJ,gTon artificielle et toute politique. La can e de h
consec..a.on du dunanche est si pei héel celle des , t^
d et ,, que c est dans l'Amérique du nord et parm^ les l.om
désirs ■ î;;::::;,t':ï:^r'r°"^'^^'"^°" ^^^^"
pe..spassionsdujour: :;':,,: Ls:ti;i:—;::!5;
%ieux qui e.isi:?:;:;^.:?r ""^ ^^ ''^" '- ^'^"^-•^'^^ -
Un homme d'état . M. Necker , qui avait pour 1. „,o=ns
fies lumières aussi hintpe nt „„„ ■ • '- n-o.ns
Que la Dhi»^,t 1 1 , expérience au.si étendue
que la phipait des députés de la chambre actuelle -, rnr.
ch ?^ ret: r™'5 '^-'^-'^-l'-'^u^iond^d.man!
cùe coutie les attaques des philosophes de son lemos 11
p.ouve qu en supposant même que la richcssede S'f^i
d.m,nuee parla suspension du 2-avaii pendant un fo.;
sept 1 ccroissement de la richesse publique ou par icul.èri
e favor 1 r ■ '"'""' "ï"" '^""^^ institution protège
so ,é olr "'"■''' '/ P'^"P'^ ' " "••' ''■'-■'' '« ^'-- ci""- 'a
» u uî ■;" r'--'\' -^^ - P"--ce, a ré.lé les salaires ac-
. de D-iïie ^'''"."';'^^^ l'esoins indispensables d'un homme
> d°mi ' ufo?H^ ^ ?"■ '"'""'"'^ ' P""'-'-^"' -^°-"''<^ i '»
> e ^Ôï, ervo "" ^«P"^'"^ *-'• le prix de sa ma,n d'œuvre,
et con^erver en même temps son ancien état. » M. Necke •
202
LE SEMEUR.
termine ce chapitre par une réflexion ([ue doivent méditer
les hommes qui' parlent beaucoup de leur philanthropie et
de leur zèle pour le bien-être public; la voici : « U faut re-
» connaître que l'institution du dimanche est devenue un
. » acte précieux de bienfaisance envers cette classe nom-
« breuse des habitans de la terre , la pins digne d'intérêt et
» de protection ; envers cette classe Ix qai l'on demande tant
» et à qui l'on rend si peu; envers cette classe infortunée ,
» dont la jeunesse et l'âge mûr sont dévorés par les riches,
» et que l'on abandonne à elle-même quand le moment est
» venu où elle n'a plus de forces que pour prier et pour
s verser des larmes. »
L'écrivain que nous citons n'a considéré que le bien-être
physique et matériel du peuple; mais le dimanche n'inté-
resse pas moins son bien-être intellectuel et moral. Dans les
contrées cù ce jour est religieusement observé, et lorsqu'on
l'emploie d'une manière vraiment chrétienne, il ofhc le
meilleur et le plus puissant moyen d'éducation populaire.
A chaque renouvellement du septième jour , les ouvriers,
les artisans, tous les hommes de génie quittent leur atelier
pour le temple , et leurs travaux, matériels sont remplaces
par de hautes instructions religieuses, par des'enseigneuïens
moraux, par des idées d'un ordre supérieur. Ainsi l'intelli-
gence du peuple n'est pas étouffée par des soins purement
physiques , son âme n'est pas abrutie par le labeur de ses
mains , ses . facultés morales ne sont pas abandonnées sans 1
culture; l'esprit , en un mot , n'est pas détruit par la ma-
tière.
Il y a des positions et il arrive un âge où l'instructipn
puisée dans le temple, le jour du dimanche , est presque la
seule qui soit encore accessible. On ne va plus à l'école dans
l'âge mùr,et la plupart des travailleurs n'ont guère le temps
d'accorder chaque jour quelques heures à leur perfection-
nement intellectuel , d'autant plus que la fatigue physique
est un obstacle à l'exercice de la pensée. Mais au jour du
repos l'état de choses est iaverse pour le peuple; ij suspend
ses travaux matériels, et il peut se livrer avec toute son
éneirie au développement de son intelligence; .1 est même
excité a s'y livrer, du moins dans les pays ou !e d.mancnc
n'est pas devenu un jour d'amusemens frivoles, parce qu il
se fatiguerait de sou inaction , et qu'il a besoin d employer
à une œuvre qui l'intéresse le temps dont il a droit de dis-
poser. . 1 . .
On apprécierait difficilement à leur juste valeur toutes
les idées grandes et utiles qui se propagent dan; les masses,
chez un peuple qui respecte le dimanche , par le moyen de
ce jour. Combien de préjugés qu, ion. place à chs vu« plus
saines devant la parole de l'orateur chrétien'. Combien de
pensées généreuses germent dans les cœurs à sa voix pater-
nelle: Quelles lumières se répandent parmi ces ténèbres
qui se maintiennent avec tant d'obstination sur les classes
inférieures! Le dimanche est le seul soleil qui se lève pour
éclairer l'intelligence de la multitude ; si l'on parvenait a
l'éteindre, il ne resterait plus que la nuit, une nuit épaisse,
fatale , propice au crime, et que nulle autre institution ne
saurait dissiper. ,. , i a-
Ces remarques ne sont pas seulement applicables au dé-
veloppement intellectuel ; elles le sont plus encore au deve-
loppenient moral des classes populaires. On ne sait pas tout
ce qui couve de mauvais vouloir, de haine et d'envie dans
le cœur des hommes, pendant qu'ils sont courbés du matin
au soir sur un travail ingrat,pén,ble,qui ne rapporte qu un
salaire modique, souvent même insuffisant pour les besoins
de la famille , tandis que le propriétaire et le chef d'atebcr
joaissenl, dans une molle abondance, de tous les raffinemens
de notre civilisation. C'est alors que naissent et se dévelop-
pent tes pensées amères , ces projets de vengeance cette
aveugle fureur de destruction, qui éclatent quelqueiois par
des explosions terribles, et qui ébranlent l'ordre social jus-
que dans ses fondemens. On doit plaindre autant que re-
primer ces hommes égarés , qui se frappent eux-mêmes eu
croyant frapper leurs maîtres ; car Ils n'entendent plus la
voix de leur conscience dans ces longs jours de peine et de
fatigue où ils ne vivent que d'une vie matérielle. Et com-
ment leur cœur s'ouvrirait-ll à de nobles émotions , à l'u-
monr social, aux affections généreuses? où puiseraient-ils
des sentlmens élevés, lorsqu'ils so-aabaissés jusqu'au niveau
des machines et des forces m< es . lorsqu'ils sont dégradée
par le double abrutissement u giiorance et de la misère':
Voilà cependant jusqu'où descendraient les travailleurs qu
n'auraient pas un jour de repos; disons plus, voilà jusqu'oi
descendent ceux qui ne savent employer le dimanche qu'i
satisfaire des passions brutales. L'expérience ne le montr
que trop, surtout dans les villes de fabriques et d'industrie
Supposez , au contraire , que le dimanche chrétien soi
sanctifié comme 11 doit l'être, tout change de facerL'ouvrie
supporte plus patiemment le fardeau de son travail , parc
que les souvenirs du jour du repos qui vient de se termiiu
et l'espoir de celui qui va paraître le fortifient , élèvent se
âme et le réjouissent. Au retour du dimanche, il marcl
dans le sanctuaire l'égal de son maître ; à genoux devai
Dieu avec les riches et les grands du monde, il s-e relève .
tout l'asservissement de la semaine, il sent toute sa digni
d'homme, il vaut ce que valent tous ceux qui l'entourer
Et dès lors , trouvera-t-il dans son cœur la même jalousi
la même haine envieuse et cruelle contre les supériori
sociales? Anra-t-ll cette soif de nivellement , de boulev(
sèment et de destruction, qui existe chez l'ouvrier Immo
et abruti? Mais c'est peu encore que cette influence mdire
du jour du repos ; il améliore surtout les classes inférieur
en les appelant à entendre les vérités de l'Evangile, la p
i'«* cation ùe Jésus crucifié. Ces doctrines puissantes enseign
à l'homme du peuple la résignation , la patience , l'ordi
l'économie; elles lui apprennent à voir en toutes chose
main de Dieu, et à ne considérer son état actuel que com
une épreuve passagère ; elles lui donnent enfin une joie
dépendante des richesses matérielles , une paix qui le
tressaillir d'allégrer.sc au milleude ses privations , un b
heur qui l'élève bien au-dessus du maître pour Icque
travaille, quand ce maîtr-e ne partage pas sa foi chrétien
Partout où il se trouve des serviteurs de Christ , ces I
se représentent. Celui qui écrit ces lignes connaît de {
vi-es ouvrier-s , des artisans chargés de famille , qui vi\
contens et heureux, sans envie contre les riches, sans an
tume dans le cœur , et qui n'ont pourtant d'autre joie
celle de revoir le jour du Seigneur, pour le consacrer d'
manière spéciale à leurs intérêts éternels et à leur D
Mais cette joie leur suffit , et ils ne l'échangei-aient p
contre tous les trésors du globe. Peut-être devrait-on r
chir à cette profonde et salutaire influence des dognie
l'Evangile , à une époque où les classes moyennes rr'c
plus se livrer à urr sommeil paisible, parce qu'elles craig
chaque jour de voir éclater au-dessous d'elles la lem
des passioirs populaires.
Ces courtes réflexions n'épuisent pas notre sujet; :
espérons y revenir une autre fois avec plus d'étendue.
LA COLOME DE LIBERIA.
DEUXIÈME ET DERNIER ARTICLE.
Autant les colons de la Libérie eurent de peine à.
les fondemens de leur établissement, autant leurs pr<
furent rapides , loi-sqrre les pr-emières difficultés curen
paru. Le soin qu'ils prirent de seconcdier l'amitie de*
LE SEMEUR.
203
gènes, en mettant beaucoup de bonne foi et de droiture dans
tous leurs rapports avec eux, contribua peut-être pi us encore
que l'eflioi inspiré par le succès de leurs armes à leur assu-
rer la jiaisiblc jouissance des terres qu'ils avaient acquises.
A mesure que le nombre des colons augmentait par de nou-
veaux transports de l'Amérique , et qu'une plus vaste
étendue de p:iys leur devenait nécessaire , les agens conti-
nuaient leurs achats. Ils ne se sont pas emparés par vio-
lence d'un seul pouce de terre , en sorte que le droit de
propriété de la colonie est reconnu par tous les chefs de la
côte. Son territoire actuel a environ deux cent qu»tre-vingt
milles de lot!(; sur vingt à trente milles de large. Les colons
ont aussi rc iiappc à beaucoup d'embarras , en demeurant
toujours t ti angers aux querelles qui s'élèvent souvent entre
les tribu.:. Ils leur ontdcclaré qu'ils rempliraient volontiers
le rôle de conciliateurs, et qu'elles pouvaient s'adresser à eux
chaque fois qu'elles désireraient leur médiation pacifique;
mais que, voulant être les amis de toutes , ils ne pren-
draient jamais parti dans leurs disputes ni dans leurs
guerres.
La colonie de Libéria a une constitution , d'après laquelle
toute personne qui vient s'y fixer ou qui y est née, est libre
et jouit des mêmes droits et privilèges que les citoyens des
Etats-Unis. L'esclavage, comme on le comprend, n'y est
toléré sous aucune forme. La Société de colonisation s est
réservé le droit d'introduire dans le pays les réglemens
qu'elle jugera utiles ,jusqu^à ce que la colonie ayant pris un
grand accroissement , la Société rappelle ses agens et laisse
aux colons le soin de se gouverner eux-mêmes. Le régle-
jnent colonial et le code de lois qu'elle a adoptés en 1834 >
contiennent des dispositions fort sages, dont l'expérience à
démontré l'utilité. L'agent de la Société la représente au
sein de la coloaie , et exerce , en son nom , le pouvoir sou-
verain. Il choisit entre trois candidats, présentés par les co-
lons eux-mêmes, un vice-agent , qui l'assiste dans ses fonc-
tious , et qui le remplace , en cas d'absence ou de maladie.
I^a cour de justice se compose de l'agent et de deux juges de
paix , dont la nomination lui appartient. Les autres officiers
publics sont élus par les colons , mais leur choix a besoin
d'être confirmé par l'agent. Des commissions d'agriculture,
de travaux publics, de salubrité et de la milice s'occupent
«vec persévérance des améliorations à introduire , et se fa-
miliarisent ainsi avec les divers intérêts du pays. L'expul-
sion de la colonie est la peine la plus sévère que prononce
la loi j les Ijiens des baunis passent à leurs plus proches pa-
rens; s'ils n'en ont pas qui résident en Libérie, leurs biens
sont réversibles à la colonie. Dans tous les procès , les par-
ties peuvent, si elles le veulent, demander le jugement par
jury.
La population de la Libérie est déjà de plus de deux mille
noii's; sur ce nombre, près de deux cent sont des nègres
enlevés par les croiseurs américains de navires faisant la
traite , et déclarçs libres par la cour suprême. Les colons se
livrent surtout au comnK^rce ; ils servent d'intermédiaires
pour celui de celte partie de l'Afrique avec l'étranger. Le
riz , l'huile de palmier, l'ivoire , l'écaillé de tortue, les bois
de teintuie , l'or, les peaux , la cire et le café sont leurs
principaux articles d'exportation. M. Devany a exporté, en
un au, pour 25,000 dollars, et M. Waring pour 'jo,ooo
dollars de marchandises; ces deux négocians sont les plus
riches de Monrovia. M. Devany évalue sa fortune à plus de
so,ooo dollars ou environ 100,000 francs. Le gouvernement
«olonial ne permet pas aux blancs de résider en Libérie pour
i exercer des métiers ou y faire le commerce ; il craint , si
cette concurrence était autorisée, que des émigrés de di-
verses nations ne vinssent s'y établir en grand nombre , et
^u'il ne s'y formât bientôt une aristocratie blanche qui ren-
dit impossible d'atteindre le but principal de 1» fondation
de la colonie, la réhabilitation morale et sociale des hom-
mes de couleur. En i83o , quarante-six navires sont entrés
dans le port de Monrovia; un vaisseau fiançais, un vaisseau
américain et trois vaisseaux anglais s'y sont trouvés en même
temps à l'ancre. Les rapports entre la capitale, Calduell ,
Millsbury et les autres établissemens secondaires sont fort
animés. L'agent de la Société a fait construire , pour faci-
liter ces communications , un petit navire qui a rapporté
4,700 dollars dans un an, ce qui suffit piesque pour toutes
les dépenses du budget colonial. La marine marchande de
la colonie se compose déjà de six à huit petits bâtimcns
de transport et de deux grandes goélettes, du port de
trente à quarante tonneaux. On a construit plusieurs che-
mins , et l'on en fait un maintenant de Blillsbury à la ca-
pitale du chefBoatswain , qui a demandé avec instance qu'on
établit une factorerie dans ses états. Une compagnie s'est
formée pour rendre le Montserado navigable ; les travaux
qu'elle a entrepris sont fort avancés. Les progrès de l'agri-
culture ont été moins rapides que ceux du commerce,
parce que les colons étaient éblouis par les avantages que
celui-ci leur offrait; ils commencent à comprendre de quelle
importance sont les travaux agricoles pour la prospérité et
l'indépendance de leur nouvelle patrie, et ils se livrent de-
puis quelque temps davantage à des exploitations de ce
genre , que la f^M-tilité du sol encouragera sans doute.
L'éducation des enfans est loin d'être négligée. Des écoles
d'enseignement mutuel ont été ouvertes à Monrovia, à
Caldvvell et à Millsbury; elles ne sont pas seulement suivies
par tous les enfans de la colonie, mais encore par une cen-
taine d'enfans indigènes. Les écoles du dimanche sont aussi
très-fréquentées : une bibliothèque publique , composée
déjà de plus de douze cents volumes , dont près de la moitié
sont un don du collège de Darmouth, contribue à répandre
des connaissances utiles parmi la population , et depuis
quelque temps , un homme de couleur, M. Russwurra, qui
rédigeait autrefois un recueil périodique à New-York , pu-
blie à Monrovia un journal mensuel d'une feuille iu-4°,
intitulé Le Héraut de la Libérie , avec cette épigraphe :
« La liberté est un don du ciel. » Celte feuille a de deux à
trois cents abonnés; ell.; contient des articles très-bien écrits,
toutes les nouvelles qui intéressent la colonie, et de nom-
breuses annonces.
Les Baptistes, les Wesleyens et les Presbytériens ont des
églises en Libérie. M. Ashmun, celui des agens de la So-
ciété de colonisation dont l'administration a été la plus lon-
gue et la plus fructueuse, s'est plu à reconnaître que la
religion a été le principal instrument qui ait aplani les diffi-
cultés nombreuses qu'il a fallu surmonter. « C'est à l'in-
» fluence qu'elle a exercée sur une grande partie des co-
» Ions pour les diriger, les retenir et les exciter qu'il faut,
» dit-il, attribuer toute la force du gouvernement civil. Il
» ne se commet presque pas de crimes en Libérie; le respect
» des colons pour la sanctification du dimanche et la ma-
» nièrc dont ils observent les devoirs prescrits par le Christ-
1) ianisme, font l'étonnement des indigènes et l'admiration
» des étrangers. » Il était à craindre que l'arrivée fré-
quente de nouveaux colons ne nuisit à l'état moral de la
colonie; mais comme il se présente, depuis plusieurs années,
un beaucoup plus grand nombre de noirs qui désirent être
transportés en Afrique que les ressources de la Société de
colonisation ne lui permettent d'en envoyer dans ce pays ,
elle accorde la préférence à ceux qui se distinguent le plus
par lu moralité , et dont l'arrivée peut être utile et non fu-
neste à la colonie. Elle est secondée , depuis l'année der
nière, par la Société africaine d'éducation, récera^i*eTU\
formée à Washington , qui fait donner l'instructi^m^ êj^B^'t
menlaire aux hommes de couleur desti-^ :s pour la iM^ne., ^^
et qui leur fait apprendre divers métiers et l'art dd£%lfrr<fe-:ï|;
204
LE SEMEUR.
la terre. Ce temps de préparation est fort utile pour juger
de leurs dispositions et de leur caractère moral. On ne peut
se dissimuler, malgré l'iaflueiice excellente exercée sur les
colons par les ecclésiastiques qui résident parmi eux, aux
frais de diverses Sociétés religieuses , entre autres delà So-
ciété des Missions de Bàle, que l'on aurait lieu d'espérer plus
de fruits de prédicateurs de leur couleur, s'il était possible
d'eu envoyer en Libérie. M. George Ei'skine, homme de
couleur qui, après avoir été esclave, est devenu ministre de
l'Evangile, avait compris combien il serait plus facile à des
pasteurs noirs de gagner la confiance des colons, et il s'était
rendu parmi eus pour se consacrer tout entier à leurs inté-
rêts spirituels; mais il est mort peu de temps après son arri-
véeen Afrique. L'un des faits les plus intéressons qui permetj-
tent de juger de l'état moral des habitans, c'est l'établisse-
ment parmi eux de .Sociétés de Tempérance, d'aprèi- le modèle
de celles des Etats-Unis. Non-seulement les membres de ces
Sociétés s'engagent à ne pas boire de liqueurs spiritueuses,
mais ils s'interdisent encore d'en vendre aux indigènes, ce
qui suppose de leur part un véritable renoncement à des
avantages positifs, puisque l' eau-de-vie est l'un des objets
d'échange les plus recherchés par les sauvages.
On a prétendu que le climat de la Libérie est malsain; il
est en effet très-chaud, et les blancs habitués aux régions
tempérées ont de la peine à s'y faire; mais la santé robuste
des naturels , qui ne sont sujets à aucune mala lu' épidénii-
que , prouve qu'il réunit des conditions très-favorables à la
santé delà race nègre. Les noirs des Etats-Unis du sudde l'A-
mérique, qui sont venus se fixer en Libérie, ont très-peu souf-
fert du changement de climat.OndiraitquelaProvldence,en
rendant impossible, par des causes naturelles, aux Européens
et ,aux Américains, d'y former des établissemens, a voulu
ménager aux descendans des Africains enlevés de ces côtes
une patrie qui les accueillit , et de laquelle ils pussent ré-
pandre dans l'intérieur du pays le Christianisme et la civili-
sation ; bienfaits immenses par lesquels le Nouveau-Monde
espère acquitter la dette immense aussi qu'il a contractée
envers ces contrées.
Les colons ont adressé un appel aux hommes de couleur
des Etats-Unis; ils leur parlent du bonheur dont ils jouis-
sent dans le pays de leurs ancêtres , leur déclarent qu'ils
bénissent Dieu tous les jours de les avoir conduits sur ces
côtes et les invitent à les suivre. La population noire de
l'Union Américaine, prévenue d'abord contre l'émigra-
tioa , parce qu'elle ne se rendait pas nettement compte des
chances de succès, commence à comprendre qu'il ne sau-
rait y avoir pour les hommes de couleur de plus grand pri-
vilège que d'être enrôlés parmi les citoyens de Libéria et
de faire partie de cette nation de frères, qui possède tous
les avantages de la liberté et de l'égalité. En effet, si plus
de vingt mille individus quittent annuelleiuent la Grande-
Bretagne et l'Irlande , afin de chercher aux Etats-Unis les
moyens de gagner leur subsistance, combien ne doivent
pas être plus puissans les motifs d'émigration pour la Libé-
ria, des noirs de l'Amérique qui ont, outre tes mêmes
raisons secondaires, les raisons si importantes qui résultent
de leur position spéciale; on peut dire d'eux qu'en se ren-
dant en Afrique, ils ne s'expatrient pas, mais qu'ils
retouiuent au contraire dans leur patrie. Quel attiait que
de savoir qu'il n'y a pas un seul indigent dans la colonie,
et qu'u!i an de séjour suffit pour y acquérir quelque ai-
sance.
Les travaux de la Société de colonisation sont toujours
plus appréciés aux Etat<i-U;iis. Deux cent deux Sociétés
auxiliaires se sont formées pour la seconder. La Société
centrale de l'Etat de Pensylvanie ne s'est pas bornée à col-
lecter des fonds en sa faveur; elle a armé à ses frais deux
uavircs , la Libéria et le Monfgommcry , pour transporter
des esclaves affranchis dans la nouvelle colonie. Le passage
se paie à raison de vingt-cinq dollars par passager , âgé de
plus de douze ans et de douze dollars et demi par enfant de
deux à douze ans. Le passage des enlans qui n'ont pas en-
coiedeux ans est gratuit. Beaucoup de propriétaires des
EtatsduSud offrentàla Société de colonisation d'affranchir
leurs esclaves , si elle veut se charger de leur transport ; les
chrétiens en particuliei' montrent un empressement extra-
ordinaire à faire des sacrifices pour rendre la liberté à des
hommes dont la loi les force, malgré eux, à conserver la pro-
priété , à moins qu'ils ne les exportent du pays, au moment
même où il les affranchissent. On lit tous les jours dans les
journaux américains des avis de la Société de colonisation ,
par lesquels elle sollicite des fonds pour le transport d'es-
claves dont on lui offre l'émancipation , si elle veut se
charger des frais de passage. 11 n'est pas étonnant que les
citoyens des Etats-Unis répondent avec empressement à cet
appel , puisqu'il semble diffeile de faire avec 25 dollars
ou environ laS francs , un bien plus réel et plus durable
que celui qui résulte de l'envoi d'un nègre affranchi en
Libérie. L'assemblée générale de l'État de Maryland a adop
té , en 1827, un bill qui accorde à la Société une somme de
ï, 000 dollars par an, pour être employée par elle au trans-
port d'hommes de couleurs libres ayant résidé au moins un
an dans leslimitesdecetEtat(i). L'année dernière, vingt-un
Etats de l'Unionontinvité le Congrès américain à seconder
les efforts de la Société , et il est probable qu'avant peu ,
les rcprésentans de la nation lui voteront une subvention
considérable. C'est ainsi que se prépare , en Amérique , l'a-
bolition de l'esclavage ; tout promet des progrès rapides à
cette œuvre, à laquelle les amis de l'Evangile s'associent de
tout leur pouvoir , et que la conscience nationale ap-
prouve.
Hâtons-nous d'ajouter que la co/onisation est le seul moyen
répressif de la traite dont on puisse attendre la destruction
complète de ce fléau. En vain la traite est-elle proscrite
par les nations civilisées et déclarée piraterie par leurs lois •
en vain les puissances maritimes établissent-elles des croi-
sières sévères et même , abdiquant un vain amour-propre ,
s'accordent-elles le droit réciproque de visite de leurs
yaisseaux-marchands ; tant qu'il y aura un lieu où les né-
griers pourront trouver leur cargaison de chair humaine,
ils sauront tromper la vigilance et poursuivre leur affreux
négoce. Mais la colonisation leur oppose deux puissans ob-
stacles.
D'abord , par l'occupation des côtes , elle rend plus dif-
ficiles les communications des négriers avec l'intérieur du
p»ys. La traite se fait par l'intermédiaire d'agfcns qui rési-
dent sur la côte et qui réunissent, jusqu'au moment du
chargement, les esclaves qu'ils ont achetés des tribus qui
ont fait des prisonniers à la guerre , dans quelque petite île
rapprochée du rivage. Il n'y a que quelques années, que
plusieurs factoreries de ce genre existaient dans le voisinage
du Cap Montserado, où la traite se faisait avec activité.
Elles ont disparu; mais il y en a encore entre la Libérie et
Sierra-Léone : en i83o , neuf cents esclaves ont été embar-
qués , en trois semaines, à Galiinos , hameau situé entre les
deux colonies. A mesure que le nombre des colons augmen-
tera , ils étendront leurs établissemens , et l'on peut prévoir
le moment où ils fermeront aux négriers l'accès de tous les
points de la côte.
(i) Les journaux que nous venons «le recevoir des Etats-Unis annoncent
que le Comité non mi- dans l'Etal de Virginie pour s'oc<'uper des queslioo»
rdalives à la (iOpulnlion noire , proposi- à la législature de consacrer an-
nuellement une somme de 100,000 dollars au transport d'hommes de cou-
leur en Libéria. Quel progrès cette mesure n'annonce-t-cUe pas dans
l'opinion publique, el combien n'est-elle pas f;iite ponr seconder les Ira-
vaux de la Sodélé de colonisation !
LE SEMEUR.
205
L'influence que les colons exercent sur les naturels est le
second obsUaclc à la traite que nous voulons signaler. Tandis
que les autres peuples sauvages , auxquels les chrétiens dé-
sirent faire annoncer l'Evangile, ne sont visités que par un
petit nombre de missionnaires, ici c'est une nation entière
" qui vient accomplir une œuvre de mission sur le sol de l'A-
frique, et instruire les tribus de ces rives par l'exemple plus
encore que par le précepte. Sans doute tous les colons ne
sont pas en cUit de faire briller aux yeux des sauvages la lu-
mièi-e du Christianisme ni de faire entendre à leurs cœurs
la bonne nouvelle du salut, dont un certain nombre
seulement se réjouisscnlj mais tous du moins sont pour eux
comme une preuve vivante de quelques-uns des heureux
effets exercés sur des hommes semblables à eux par une
éducation chrétienne ; ils attribuent aujourd'hui à sa cause
véritable la supériorité qu'ils étaient forcés de reconnaître
aux blancs , et qu'ils expliquaient jusque-là par la couleur
de leur peau. Convaincus des avantages de la civilisation ,
les chefs de plusieurs tribus ont prié des colons de s'établir
dans leurs états, pour enseigner à leurs sujets l'agriculture
et divers métiers; ils envoient volontiers leurs enfans dans
les écoles de la colonie; celle-ci en a adopté une soixantaine
qui jouiront im jour de tous les privilèges des colons. Plu-
sieurs peuplades du voisinage ont proclamé le code de lois
de la Libéria, désirent être iustruites dans la religion chré-
tienne et demandent qu'on leur envoie des missionnaires.
L'une d'elles a une population de i2!i,obo âmes. Elles ne sont
plus étrangères aux idées d'immortalité et de responsabilité
morale et , ayant appris des colons que la traite est un crime
dont il leur sera demandé compte par le Dieu qui les ju-
gera après la mort , elles témoignent l'intention sérieuse
d'y renoncer. La traite n'est d'ailleurs plus le seul moî-eu
de gain des naturels , depuis qu'ils peuvent porter au mar-
ché de Monrovia beaucoup de produits du pavs. N'avons
nous pas raison d'attendre de grands résultats de cette
double influence?
M, Ashmun, qui a rempli, pendant six ans. les fonctions
d'agent colonial , est mort le 25 avril 1828; son successeur,
M. le docteui- Randall , ne lui a survécu que peu de mois.
L'administration de la colonie est aujourd'hui confiée à
M. le docteur Mechlin.— L'année dernière, deux colons,
MM. François Taylor et Frédéric James, ont entrepris dans
Fmtér.cur du pays un voyage de découverte , qui devait
durer de six à huit mois.
Ou n'apprendra pas sans intérêt que notre illustre com-
patriote, M. le général Lafayette, est l'un des vice-prési-
dens de la Société de colonisation des États-Unis, Cette
Société n'a pascru pouvoir honorer plus dignementle vieil-
lard que l'Amérique et la France comptent parmi les défen-
seurs de leur liberté, qu'en associant son nom h la pacifique
révolution, qui doit produire l'émancipation des enfans de
I Afrique.
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LA LOI MORALE.
En douant l'homme d'intelligence, de sensibilité et de
l.bre arbuie, le suprême régulateur et législateur de l'uni-
vers dut nous assigner une loi qui m,t nos idées , nos affec-
.onsetnotre volontéen harmonieavecsa volonlé/l'Ecriture
^exprime implicitement en disant que «Dieu créa l'homme
cglent le mouvemens de la matière dans l'ordre univcr-
ei, une loi de nécessité , mais une loi de libre alli;,nro
'n^o^Z'T *='"'''.^'""^ P"'i'' '^ paix qui résulte de l'app^ro-
Hionde la conscience, et le bonheur que procure a V^e *
créature intelligente et sensible, l'amour paternel et la
communion de son Auteur, de l'antre, une sentence de mal-
lieur prononcée contre l'infidélité.
La loi morale du t se résumer, dès le commencement, en uu
principe immuable comme la pensée du Créateur ■ elle dut
être parfaite et exprimer, dès sa promulgation, la condition
pleine et entière du bonheur de celui qu'elle devait répir
Aussi quelle n'est pas l'étonrderie de ces hommes qui
viennent aujourd'hui nous annoncer un progrès de celte
loi, et un progrès qui serait leur ouvrage! Comme s'il pou-
vait appartenir a qui que ce fut de modifier la voix de
notre conscience, et de changer les conditions du bonheur
de 1 humanité ! Mais ces mêmes hommes nous donnent un
grave enseignerilent : expression vivante d'une société en
soutlrance , sur laquelle pèse tout l'anathème de la loi
quelle a violée, ils veulent se déhvrer avec elle de ce ter-
rible anathème et, le rejetant sur celte loi, ih organisent le
désordre, et font l'apothéose de toutela fange qu'ils trouvent
sur leur chemin. Quel progrès !
Tandis que la nature destituée d'intelligence et de sensibi-
nie n a besoin que de l'impulsion qui lui est donnée pour
obéir a sa loi, l'être moral doit, pour observer la sienne, en
recevoir la revélaliou et en avoir conscience. Cette révéla-
tion, il l'a reçue; cette conscience, il la possède. Nous trou-
vons celle-là d'un bout à l'autre de la Bible. Ouvrons ce
Livre , et nous verrous cette même loi révélée au père du
genre humain, puisaux patriarchesaprès lui; nous la verrons
expressément formulée par Moïse, énergiquement rappelée
par les prophètes , et pleinement développée et pratiquée
par Celui qui vint renouveler l'alliance d'amour de l'homme
avec Dieu. Quant à la conscience de la loi qui doit nous
régir, ciiacuu en rend témoignage volontairement ou invo-
loutair; ment ; mais il ne faut pas perdre de vue que ce sen-
timent intime est moins encore un révélateur qu'un juge, qui
en appelle constamment à la connaissance que nous possé-
dons de nos devoirs , pour nous approuver ou nous con-
damner.
Le spectacle de l'humanité, soit qu'on la considère dans
son histoire, soit qu on la contemple dans son état actuel
qu on promené ses regards sur les nations ou qu'on les
concentre sur es individus, en commençant par soi-même
est un spectacle de désordres et de malheur. Li philoso-
phie moderne voudrait nous faire envisager ce triste tableau
comme une longue progression vers le bonheur; elle ne
découvre dans SIX mille ans de maux do toute espèce que
les conquêtes de la science , de l'industrie et de la civdis-
t.on,etellene craint pas d'affirmer que les crimes et les
larmes des générations passées et présentes sont les expé-
riences inévitables par lesquelles ri.umanité doit avancer
dans la voie du perfectionnement. Quant à nous, qu,
appelons le mal mal et le bien biex , uous avons home de
CCS doctrines pour la philosophie du xix' siècle, et repous-
sant ce monstrueux fatalisme qui nous fut apporté des
écoles de 1 Allemagne, et que la logique et la lucidité de
1 esprit h-ançais ont bieulôt dépouillé de tout voile et
ramené a sa plus simple expression, nous admirons !a lu-
mière quejelte l'Evangile sur l'hisioiie passée et coniempo-
rame de 1 humanité. Eclairés par cette lumière . nous
voyous que si l'homme est malheureux, c'est qu'il est uans-
gresseur de sa loi morale. La transgression de cette loi est
eu eWet, le mot de la grande énigme de tous les désoidn-s
et de tous les raanx qui se trouve;it en uous et autour de
nous. Cette venté est triviale tant elle est simple et re-
pcndanlpcudegensyontfoi; la plupart n'y voient ,|u-.,ne
declamalion d église; mais nous croyons que les év< uemons
qui se passent sous nos veMx, que le nanfrag» de la science
philosophique au milieu du chaos moral qui nous entoure
que le desenchantement qui snccède peu à peu i l'iflolàtrié
des lumières et de la civilisation, tendent à la rendie
vulgaire.
Nous ne reviendrons pas ici sur la question de l'origine
de notre infidélité à la loi murale, qurslion que nous avons
dcja traitée dauscejournal(i); nous nous bornoMsiconslaler
le tait de la dépendance absolue où se trouve notre bonheur
de notre parfute fidélité à cette loi , et par conséquent aussi
(1) V !yez nos ,l-ui aiic'C sai- rExislf.nce du Vfil,
206
LE SEMEUR.
l'évidente liaison qui existe eutre nos transgressions et nos
'"NoTcomciences nous disent en outre que la peine de
nofre infidciaé ne se bornera pas à ses conséquences ;mme-
dktes et leurs reproches nous annoncent assez qu ds ne
^^ïT^u^-mémes qi:e les avant-courea.. ^^^^^J^^
Brème oui décidera de notre sort defin.tit dans 1 eternac
Cfs homme ne se mit sérieusement en présence de
S^ratlm-s de la loi morale et ne rentra en l--eme Pou
consulter son juge i"tér.eur sans qu a la sou^ r^^^^^
iustîaer noire conduite. A coup sur, si le monde connais, .
«n eu mieux cette morale chrétienne, pour laquelle d a
r^sJ vé "ute l'admiration et tout le respect qu'd refuse a
L p U.e dopmatique de la révélation, s. seulement sa fa a
cet^e morale^élail plus sérieuse, plus s.ncere et pl-s P at -
aue d ne demanderait pas k la chane et a la presse de bo.-
b lique Tout le monde reconnaît encore un certain nomb.e
de préceptes morau.; tel est, par exemple, celui dencpa.-
%rèmT autres ce' que nous ne .oiulrwns pas qm nous
fô %,/• ma,s ce précepte lui-même et tous ceux qui sabs, -
•Vent encore i côté de lui n'ont guère de sanction que celle
ri'ôpuion: leurs applications les plus sadlantes sont
seulescoi pri es et respectées ; les autres seraient regardées
dans le >^o'^'de comme pure niaiserie. La véritable phdoso-
,e monde entre la morale «^^^ .^^ meifleurfs prc^^^ve: de
d'action, et jama s les gian p ij^ ^^^^ ^ .^^_
rÏro^l'Te'^u.^êr découvert que la morale du Chr.stia-
y," me ^m.auimement admirée, se.;ait en opposition avec
e doVmès 'Mais une expérience facile a faire pounail
^mai^ab\c qu'oui obtiendra de feUe comp-^^ ,
le Chri lianisme ne se prête pas a être scinde de la soi te
dorme et morale n'v forment qu'un tout , qu une seule
Se de vérités qui tient au ciel par une de ses extré-
mités et par l'autre à la terre. Nous ne connai rons tous
^o de '0^1 s, et nous ne les envisagerons sons leur veri-
Tui r, !ip vue aue lorsque nous partirons d une con-
ÏÏ X pos tive des^rditions que DiL veut établir entre
"u et nouA car de ces obligations procède evidemmen
«ne première série de devoirs, dont toutes les autres ne sont
flue des conséquences et des embranchemens.
^ Nou le répétons , la morale de l'Evangde , s. nous l étu-
dions se ieusemenl , nous juge avec sévérité , et c est la tout
cHue nous pouvons en e'spêrer aussi long-temps que non.
voulons nous arrêtera elle. Mais en nous jugeant ain elle
^ous rend un service plus grand que celui que nous lui de-
ma" d ons; elle nous dévoile notre véritable état devant
Dieu -e « t'-'^t'^^ découvertes que cette loi nous fait faire a
ions-mêmes sont nos premiers pas vers Celui qui a pm-
Lnce^e "»"* réconcilier avec la ustice immuable du Crea-
tor et de nous rendre à l'obéissance volontaire que nous
Sdevoas. C'est eu ce sens que l'apôtre Paul appelait laloi
« un précepteur qui nous conduit à Christ. » "V oila ce que
tout homme qui se place sous la puissance de la loi doit at-
tendre d'elle, aussi long-temps qu'il n'a que sa désobéissance
à mettre en regard. Mais le chrétien , celui qui a passe de la
repentanceàlafoi ,celui quia déposé le fardeau de ses trans-
gressions et de sa tristesse au pied de la Croix , ou la justice
et la miséricorde de son Juge se sont rencontrées pour dé-
chirer sa sentence , le chrétien retrouve dans la oi une
amie , une conseillère , qu'il aime à consulter et qu il désire
suivre fidèlement. Il trou.e le résumé de toutes ses expé-
riences dans ces paroles de David : « Avant que je tusse
affligé, j'allais à travers champ ; mais maintenant ] observe
ta Pirolc. Je me suis réjoui dans le chemin de les témoi-
gnages. ))(PS. CXIX. )
ACADÉMIE DES SCIENCES.
Séance du 1 1 Février.
L'académie des sciences a écouté avec le plus grand inté-
rêt un rapport de M. Girard sur un mémoire relatif a
l'utilité et aux inconvéuiens des machines, par M. le baron
de Moropue. Ce mémoire soulève une des questions ton-
damenlales de l'économie politique, et nous croyons en
conséquence devoir appeler sur lui l'attention de nos lec-
teur, par le résumé que nous allons leur en ollnr. iMous
nous bornerons au rôle d'analystes. .
Après avoir reconnu tous les avantages que les machines
procurent^ l'industrie, M. de Morogue montre que plus
d'un inconvénient est attaché à leur emploi. Et d aboid, il
fait remarquer, comme tant de voix 1 ont deja dit que
l'objet de toute machine étant de suppléer au travail ma-
nuel de l'homme, son emploi a pour conséquence immé-
diate de laisser sans ouvrage une grande partie des ouvrieu
nui trouvaient auparavant leurs moyens d existence dans
ce travail manuel; de lU beaucoup d'irritafvoii et toutes les
voies de fait auxquelles ces hommes se sont trop souvent
portés contre une innovation dans laquelle ils ne voient
nécessairement que la cause du dénuement auquel ils m
trouvent tout-à-coup réduits. M. de Morogue pense en
outre que l'état de l'ouvrier qui ne trouve plus le moven
de vivre de son travail est plus insupportable dans les villes
manufacturières que partout adleurs , a cause de la com-
paraison qu'il établit entre sa misère et la prospérité de
ceux que l'emploi des machines semble cnrulur. G est par
l'effet du chagrin et du désespoir qui naissent de cette
comparaison que l'auteur explique pourquoi , eu égard a la
population , le nombre des suicides est plus considérable on
A.ifleterre qu'en France , et pourquoi chez nous on en
compte un sur ia,ooo habitans dans les trente departemen»
les plus industrieux du royaume , tandis que dans les cin-
quante-quatre autres on ne compte qu'un suicide sur trente
mille habitans environ (i). , , • . i .
Il en est de même des autres crimes; ils deviennent plus
fréquens par l'accroissement du paupérisme , dont les pro-
pres sembleraient marcher de front avec ceux de 1 industrie,
i l'appui de cette opinion , M. de Morogue cite des faits
observés en Angleterre. En 1798, les exportations de ce
pays ne s'élevaient qu'à 49^ millions de francs ; le quart«r
de froment (environ trois hectolitres ) ne valait queOifr.;
la façon d'une pièce de toile de colon se payait encore i H tr^
la taxe des pauvres ne s'élevait pas i 175 milhons; il ny
avait que peu d'associations charitables, point tle révoltes
d'ouvriers, et le nombre des accusés de crimes ou de délit»
ne fut que de 6,576. , ,.,._,
Eu .827, les exportations de l'Angleterre s eleveren
à I milliard 3oo millions de francs; le quai ter de f'0'n«°'
valair, seulement 68 fr. 75 cent.; la main-d œuvre dune
... .. !. j A..n k ^ fn m cent.; la
la
pièce de toile de coton était descendue a S tr
laxcdes pauvres s'était accrue de 18 millions et se trouvait
(0 11 nous semble que c'est bien plus encore aux mauvaises ■«=<.««'
y à l'imprévoyance des classes ouvrières dans lei pays de manufactures. q«»
la cause dont il est quesUon ici , qu'il faut allr.buer celte énorme àMU-
' rence.
LE SEMEUR.
2©9
plus que doublée par les nombreuses associations de charité
auxquelles avait donné naissance l'accroissement de la mi-
sèi-e;„le quart de la population était inscrit sur les re-
gistre publics des iudigensj les l'évoltcs d\nivriers étaient
fréquentes , et le nombre des prévenus do trimes ou de
délits était, à cette même époque, de 18,000 par année
commune.
Il est vrai de dire que plusieurs causes qui ne se re-
trouvent pas en France ont beaucoup contribué à ac-
croître le paupérisme en Ani^leterie. Telles sont surtout les
lois qui ré{jissent la transnission des propriétés , et qui ont
eu pour effet de faire di-p:ir:;itre la petite et la moyenne
calturo. Sur iG millions d'il ibitans, l'Angleterre ne compte
que 589 mille propriétaires fonciers ; la propriété territo-
riale centralisée en ce petit nombre de mains par les sub-
stitutions et le droit d'aînesse, ne présente que de vastes
exploitations rurales, où les machines ont pris, comme
dans l'industrie manufacturière , la place des liommes. En
France, nous avons 4 millions 833 mille propriétaires sur
une population qui n'est que le double de celle de la
Grande-Bretagne; ce chiffre donne chez uous un proprié-
taire sur neuf liabitans , tandis qu'en Angleterre on n'en
compte qu'un sur vingt-huit.
Le nombre des pauvres, en France, n'équivalait , eu
iBaj . qu'au treizième de la population, tandis qu'il équi-
valait au quart en Angleterre; en même temps le nombre
des accusés de crimes n'était, en France, que de i sur 4,34o
habitans, tandis qu'au-delà de la Manche il était de i sur
857. Admettant comme un principe généralement reconnu
que la misère, plus que tout autre cause provoque les dé-
lits de toute nature (i), l'auteur admet aussi qu'ils sont
plus nombreux là où il y a plus d'industriels que de cul-
tivateurs.
M. de Morogue conclut de tous ces faits, que s'il con-
vient d'encourager l'emploi , et de provoquer le perfec-
tionnement des naachints de nos fabriques , il est encore
plus urgcntd'encourager l'agriculture contre la concurrence
étrangère. Il voudrait partout étendre la petite culture , à
cause du plus grand travail manuel qu'elle exige , ce qui
augmente , en même temps , le nombre des consom-
mateurs.
Pour réaliser cette vue, l'auteur propose d'établir dans
les landes et les bruyères qui occupent une partie de noire
territoire, 80,000 petites habitations, à chacune desquelles
serait annexé un hectare de terrain pour être cultivé par
le colon qui en deviendrait propriétaire. Il propose, en
outre, de former 20,000 habitations de jardiniers, avant
chacune, dans leur dépendance, un demi hectare de ter-
rain , et qu'on établirait dans les nombreuses communes où
les produits de l'horticulture sont insuffisans. Il évalue à
1,000 fr. chacun do ces établissemens , ce qui porterait
à 100 millions la somme nécessaire pour les mettre tous en
état de recevoir leurs habitans. Cette somme , qui semble
d'abord exorbitante, se liouve réduite de beaucoup , aux
yeux de M. de Morogue , quand il la compare aux sacrifices
qu'on proposait de faire , il n'y a pas encore bien long-
temps , pour reconstituer la grande propriété, mesure cjui
allaitdroit àagraver lemal. Mais cette somme serait surtout
un sacrifice bien peu onéreux pour la France s'il arrivait ,
comme le pense M. de Morogue, qu'elle put sortir de la
misère cinq cent mille familles pauvres , c'est-à-dire, en ne
supposant que cinq individus par famille, deux millions
cincj cent mille individus ; ce bien s'opérerait , selon
l'auteur du mémoire, si l'on parvenait à ramener seule-
ment cent mille familles aux travaux de l'agriculture. Cer-
tes , ce résultat nous semble assez encourageant par lui-
même pour qu'il n'ait pas besoin d'être appuvé du calcul
que fait M. de Morogue sur les économies qui résulteraient
pour la charité publique de la mesure qu'il propose. Il
pense que les aumônes que l'indigence prélève annuelle-
ment sur les classes aisées se trouveraient réduites, par là,
au cinquième , c'est-à-dire de près de 4o millions.
(i) SI ce principe est wai comme règle générale et quand on ne consi-
dère que les causes occasionnelles des crimes, il est ncaumoins, el chacun
le sentra, exprimé d'une manière trop absolue par l'auteur ; car on comple
beaucoup de délits el de crimes qui, par leur nature, n'ont aucun rapport
àe tiliatiou avec la pauvreté.
M. le rapporteur donne pleinement son approbation aux
vuesdeM. de Morogue, et les appuie d'un petit nombre de
considérations nonvelles. Il examine la question de savoir
s'il ne conviendrait pas mieux d'établir des colonies agri-
coles dans l'intérieur du pays , que de déporter une partie
des pauvres dans des contrées éloignées. Cette question a
été résolue affirmativement par plusieurs auteui-s. Mais ce
qui prouve mieux encore que toutes les opinions des éco-
nomistes à cet égard, c'est le succès des colonies de Fiede-
ricks-Oordet de Wortel, fondées en Hollande. Disons, en
passant , que, malgré le renvoi aux ministres d'une pétition
dans le même sens que le travail de M. de Morogue et
malgré le projet de colonisation formé par M. d'Haussez
pendant qu'il était préfet de la Gironde , nous crovons qu'il
en sera long-temps encore de ce plan comme d'une foule
d'autres, qui , après avoir été accueillis avec empressement,
demeurent enfouis dans les cartons. Les Français, prompts
à concevoir, manquent de réflexion pour mûrir, et de
persévérance pour réaliser.
LES DISCIPLES FrDELES DE L EVANGrLE DANS LES SrECLES DU
MOYEN-AGE (l).
Septième siècle. — Jean l'Aumônieb.
Les évoques et les prêtres grecs du vu* siècle étaient pour
la plupart des hommes complètement destitues de la lu-
mière tt de la vie de l'Esprit de Dieu. Les moines marchaient
fidèlement sur leurs traces : spéculer subtilement sur des
points abstraits de leur théologie, cabaler, troubler l'empire,
ou bien se macérer cruellement dans les monastères , voilà
de quor se composait leur piété. Pi-ès du couvent du mont
Sinaï s'élevait un petit cloître, appelé la Prison, dans lequel
s'enfermaient volontairement les moines cjui avaient eu le
malheur de commettre un cri me depuis leur en tréc dans la vie
monastique. Là , ces infortunés consumaient leurs longues
et tristes journées en oraisons et en pénitences, n'osant pas
même demander à Dieu, dans leurs pr-ières, de les affranchir
entièrement de la punition qu'ils avaient méritée. Le récit
des tourmens qu'ils s'imposaient fait trembler : c'est le spec-
tacle de quelques malheureux que la crainte de la mort
retenait esclaves toute la vie. C'était bien sur Sinaï qu'il
convenait de pratiquer de telles austérités.
Lorsqu'au commencement du septième siècle les Perse!
désolèrent la partie orientale de l'empire grec, ils se ren-
dirent maîtres de Jérusalem qu'ils saccagèrent. Les maux
inouïs qu'ils apportèrent à ces malheuremes contrées four-
nirent à un evèque célèbre l'occasion de faire éclater la
charité dont son cœur était animé. Je veux parler de Jean
évêque d'Alexandrie, que ses immenses libéralités ont fait
surnommer l'Aumônier. Les hommes de ce caractère
étaient alors bien rares en Orient. Dans les siècles suivans
ils le seront bien plus encore ; les discussions religieuses
absorberont tous les esprits , dessécheront tous les cœurs.
Les infortunés qui réussirent à s'échapper des mains des
Perses , se réfugièrent à Alexandrie, où Jean leur donnait
tous les jours ce qu'exigeait leur subsistance, sans regarder
à leur multitude. Il rachetait les captifs, recueillait les
blessés et les malades dans les hôpitaux, et les visitait deux
ou trois fois la semaine. « Dût le monde entier, disait il ,
accourir à Alexandrie, il n'épuiserait pas les trésors de
Dieu ! » La prière était sa ressource ordinaire et l'espérance
lie l'abandonnait point II étudiait contniuellemeru l'Ecri-
ture, et se-S conversations particulières n'offraient jamais de
paroles inutiles. Il savait réprimer les langues médisantes
et les esprits vindicatifs. Un jo'Jr, il se servit, avec succès,
de l'Oraison dominicale , pour obliger un des plus grands
seigneurs d'Alexandrie à se réconcilier avec un ennemi dé-
claré. Après l'avoir exhorté plusieurs fois à sacrifier son
ressentiment , le voyant toujours inflexible , il l'invite à se
rendre chez lui , le conduit ensuite dans sa chapelle , et cé-
lèbre , en sa présence , l'office divin , sans autre témoin que
(i) Nous extrayons cette notice el quelques autres qui lui feront suite
d'un ouvrage ^ur l'Hiitoirc de C£gUst'. de Jes:ts~Chrht , pendant les
siècles du moyeu- âge, doul on trouvera l'annonce ci-après.
208
LE SEMEUR.
celui qui dtisseivait. Tous les trois , selon la coutume de ces
temps-là , se mettent à réciter la prière du Seigneur; mais
lorsqu^'ils en sont venus à ces mots : Pardoiinc-nous nos
offcnses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont of-
fensés , l'évcque fait signe au desservant de se taire , et il se
tait lui-même, de sorte que le seigneur est seul à les pro-
noncer. Jean se tourne alors vers lui : « Pensez, je vous
» prie , lui dit-il , à ce que vous venez de dire à Dieu , lors-
« que iiour l'engager à vous pardonner vos offenses, vous
» avez protesté que vous pardonnez à ceux qui vous ont
» offensé. » Le seigneur, frappé de ces paroles , court aussi-
tôt se réconcilier avec son ennemi,
Jean l'Aumônier édifia l'Eglise jusqu'en 6i6, époque à
laquelle la crainte des Perses l'engagea à s'éloigner d'A-
lexandrie : la même auuée termina sa carrière.
MELAI\GES.
CoallTÉ POUn LE RACHAT DES Ne'gBESSES ESCLAVES DANS LES
coto^'lEs FRANÇAISES. — La Société de la Morale Chrétienne a
résolu de contribuer, par des rachats d'esclaves, aussi nom-
breux que le lui permettront ses ressources, à la cessation par-
tielle de l'esclavage , et c'est aux négresses qu'elle veut li-
miter provisoirement ses rachats, parce que le bienfait de
la liberté, accordé aux mères, pouri-a porter ses fruits de
généiation en génération . Elle a toutefois compris les obsta-
cles que l'exécution de ses plans rencontrerait dans l'état
de la législation , puisque l'autorité peut, quand il lui plait,
refuser a l'esclave affranchi la patente de liberté légale , et
que le maître n'est pas obligé de rendre la liberté à l'es-
clave , quelque prix que celui-ci lui offie pour son affian-
chissement. La Société de la Morale Ghrétienue vient, en
conséquence , d'adresser à la Chambre des Pairs et à la
Chambre des Députés une pétition par laquelle elle de-
iiiande une loi qui fixe les conditions légales de l'affran-
chissement. Elle s'adresse aussi à tous les Fi-annais, et leur
demande de la seconder, en adressant, de tous les points de
la France, à la Chambre des Députés de nombreuses péti-
tions , couvertes de nombreuses signatures, pour réclamer
les chaugemcns nécessaires à l'exécution de ses plans. Elle
leur propose le piojet de jjéiitioii suivant :
« Messieurs les DkvvTks,
1) Tî:struits que la Société de la Morale Chrétienne a
formé le projet d'ouvrir une souscription nationale pour le
rachat des négresses esclaves dans les colonies françaises, et
que cette œns're' , que nous approuvons et à laquelle nous
désirons nous associer , ne peut être réalisée que si divers
changemens sont introduits dans la législation coloniale,
nojs avons l'honneur de vous demander :
« 1° De provoquer une loi qui fixe légalement les condi-
tions de l'alfranchissement, et qui ne laisse pas aux autorités
f olonialcs la faculté d'accorder ou de refuser aux hommes
de couleur libres , connus sous le nom de patrones , la pa-
tente de liberté sans laquelle ils ne peuvent ni se marier ,
ni^acquérir des propriétés, ni tester en justice , ni jouir des
autres droits de citoyens ;
» 3° De provoquer la fixation d'un tarif légal , qui dé-
termine les prix, différens selon les circonstances d'âge, de
sexe ou de capacité, mais dont le maximum devra être prévu
par la loi , auxquels le maître ne pourra refuser d'accorder
la liberté à son esclave.
» Convaincus que ce; deux mesures, que la justice et
riiuinanité réclament hautement, sont conformes aussi a
l'intérêt bien entendu des colonies et de la mère-patrie ,
nous vous prions, Messieurs, de vouloir bien leur accoider
tout votre appui.
» Wous avons l'honneur d'être, etc. »
S'il était des personnes qui regardassent la fixation d'un
tarif légal comme lésant la propriété, nous leur citerions le
passage suivant de la pétition de la Société , où elle répond
a cette objection :
« Vous ne trouverez sans doute pa» que celte Hlesure
soit contraire à des droits acquis et à la liberté que doit avoir
tout liomme de conserver sa propriété ou d'en disposer
comme il l'entend, puisqu'on ne saurait aucunement com-
parer un tarif qui détermine les conditions auxquelles un
homme reprend la dignité d'homme , dont on l'a arbitrai-
rement dépouillé, à un tarif qui réglerait seulement des
intérêts matériels de fabrique ou de commerce. Un tarif
existe d'ailleurs déjà aux colonies, mais pour un seul cas. Et
ce cas , quel est-il ? c'est celui du supplice : on paie une in-
demnité de looo fr. au colon dont l'esclave est condamné à
mort. Eh .' quoi, ce qui est légal quand il s'agit d'appliquer
la peine capitale, ne le serait pas lorsqu'il est question de
procurer la liberté ! Le droit que l'Etat s'arroge pour la
défense de la société , il ne pourrait en user aussi pour le
bonheur des individus et pour l'honneur de l'humanité! »
Après que la Société de la Morale Chrétienne aura obtenu
CCS deux points, elle s'adressera à tous les Français ; elle leur
demandera de la seconder , en mettant à sa disposition les
sommes nécessaires pour poursuivre sur une vaste échelle
ses plans de lachat, et elle a la confiance qu'elle sera com-
prise et aidée par un grand nombre d'entre eux. Quelle
cause , en effet , serait plus digne d'intéresser des hommes
libres et des chrétiens !
Instruits du projet de la Société, nous avons voulu pré-
parer nos lecteurs à s'y associer, en insérant dans nos co-
lonnes une série d'articles propres à faire connaître l'état
et les besoins de la population noire de nos colonies. Wous
les conjurons, s'ils ont été touchés des maux que nous avons
signrilés, de ne pas demeurer indifférens à l'appel qui leur
est adressé, mais de s'entendre pour signer des pétitions
conformes au modèle proposé. Elles peuvent être adressées
au Président de la Société de la Morale Chrétienne, rue Ta-
ranne n" la , qui se chargera de les transmettre à la Cham-
bre des députés. Pourquoi ne verrions-nous pas en France
des milliers de noms s'unir pour réclamer des mesures
propres à hâter l'abolition de l'esclavage, puisqu'en An-
gleterre une seule des pétitions rédigées dans ce but a été
couverte de 72.000 signatures ? C'est surtout aux chrétiens
qu'il appartient d'être actifs en cette occasion, et de montrer
qu'ils savent faire un noble usage du droit de pétition.
Ai\RJO!VCE.
HisTOiBs ABREGEE DE l'eglise DE Jësus-Ghrist , princi-
palement pendant les siècles du moyen âge , rallache'e aux
grands traits de la prophétie. V vol. de 424 pages. Chez
Risler , rue de l'Oratoire, n'. 6. Prix : 5 fr. 5o c.
L'histoire de l'Eglise chrétienne n'est pas, comme l'ont
cru trop souvent ceux qui out essavé de l'éqrire , l'enregis-
trement on le tableau plus ou moins habilement colorié des
actes du clergé et des discussions théologiques , qui ont
agité plus qu'édifié la chrétienté, depuis le siècle des apô-
tres jusqu'à nos jours. Pour tracer cette histoire , il est
indispensable de joindre aux qualités ordinaires de tout
historien une vue claire des doctrines du Ciiristianisme; ce
n'est qu'à cette condition qu'il est possible de suivre, au
milieu des ténèbres et des superstitions du moyen âge, la
série des hommes qui, convertis de cœur aux doctrines
évangéhques, composent la véritable Eglise de Jésus-
Christ. L'auteur du volume que nous annonçons a fait
preuve qu'il possédait cette précieuse qualité unie à une foi
vivante. Peu de livres nous ont paru plus instructifs et plus
intéressans que le sien ; nous le recommandons à nos lec-
teurs comme un dp.s meilleurs guides qu'ils puissent consul-
ter pour l'étude d'une iiistoire que tant d'écrivains se sont
appliques à rendre confuse, en la surchargeant d'une foule
d'élémens qui lui sont étrangers.
Le Gérant, DEHAULT.
Imprimerie di; Sr.LucuE , rue des Jeûn.-ur>, n. i4-
TOME 1'
1\" 27,
7 MARS 1832.
SEMEtlR
JOllllNAL RELIGIEUX,
Politiqye, Pîîîlosopliîqiie et Littéraire,
PARAISSANT TOUS LIS MERCREDIS.
Le cli-imp , c'est le monde.
l\IaUh.Xni.i9.
On s'abon{n; à Paris, au bureau du joarnal , rue Martel, a° ii,et chez tous les Libraires et Direrliurs de posic. — Prix: i5 fr. pour l'année
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pnur 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera a fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois moij. —
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être afTr.incliis.
VOYAGES.
VoïAGE EN Russie. Lettres écrites en 182g, par Léon
Renouabd de Bu«siÈre. I vol. in-8° de 3i6 pages. Paris,
i83i.ChezF. G. Levrault, rue de la Harpe, n" 81.
M. Léon Renouard de Bussière s'est embarqué à LuLeck
pour Saint-Pétersbourg; il s'est rendu de celte ville à Mos-
cou, a fait une excursion à Nijne'i-Novgorod, et est retourné
à Saint-Pétersbourg , en traversant rapidement la Livonie.
Sou séjour en R.ussie u'a guère été de plus de deux mois ;
mais pendant ce temps il a beaucoup vu, beaucoup observé,
et le volume qu'il publie contient une foule de renseigne-
mens d'un haut intérêt. Nous ne séjournerons pas avec lui
à Saint-Pétersbourg, quoique cette ville magnifique, « qui
n'est, dit-il, sur le chemin de rien que de la Mer Glaciale,»
ne soit visitée que par peu de curieux; ni à Moscou, la ville
aus trois cents églises, qu'il nomme la Rome Tatare; il vaut
mieux , ce nous semble , recueillir les observations qu'il a
fautes sur la vie morale du peuple russe.
Les distinctions sociales, si fortement marquées en Russie,
impriment aux diverses classes des traits caractéristiques qui
n'appartiennent pas seulement à quelques individus , mais,
presque sans exception , aux castes entières , et qui sont le
résultat de leur position les unes à l'égard des autres. Ije
peuple russe ne j'enferme à peu près que des maîtres et des
serfs ; chez les uns, sont la misère, l'esclavage , la grossièreté
des mœurs et la plus complète ignorance; chez les antres ,
la richesse, le droit de propriété , les lumières , en un mot
la civilisation, ou du moins son apparence. Entre ces deux
classes, que des siècles semblent séparer, on en cherche vai-
nement une troisième intermédiaire qui fasse corps dans
l'Etat. A côté de quarante millions d'esclaves , on trouve
quelques cent mille artisans , jouissant d'une liberté incom-
plète, et des corporations de marchands fixées dans quelques
localités particulières , et si peu nombreuses qu'elles comp-
tent à peine cent vin(;t mille individus. En 1829, le nombre
de» établissemens industriels de tout genre , qui existaient
•a Russie, s'élevait, d'après des documens officiels, à 5,a44,
et celui des ouvriers qu'on y employait à 2a5,ooo. La no-
blesse russe se compose, d'après Schnitzier, d'environ cent
cinquante mille familles; mais sur ce nombre, il en est
beaucoup qui lie possèdent point de terres, en sorte que le
nonibie des propriétaires est bien moins élevé qu'il ne le
paraît au premier abord. L'état de la nation est donc l'état
de servage, et il n'y a de Russes , étrangers à la servitude,
qu'autant qu'il en faut pour que le reste du peuple puisse
avoir des maîtres.
Près de la moitié des serfs appartiennent à la couronne ,
et la capitation qu'ils paient forme une des principales
branches du revenu public; en 181 7, sur trente-six millions
de serfs qui existaient en Russie, le souverain en possédait
quinze millions. Le sort des serfs de la noblesse est luoitis
heureux que celui des serfs de la couronne; il est modifié à
l'infini d'après l'humeur, le caractère, la fortune de chaque
seigneur, et d'après le choix qu'il fait de ses agens subal-
tciiics. Les seigneurs déterminent arbitrairement la part
qu'ils s'adjugent dans le produit du travail des serfs, et ils
sont en droit de ne laisser h ccirx-ci que la portion qui leur
est strictement nécessaire pour ne point mourir de faimj.
aussi les serfs des petits propriétaires, de ceux principale-
ment dont la fortune est en mauvais état, sont-ils pressurés
de mille manières, tandis que les serfs des grands seigneurs
de l'empire, qui possèdent parfois jusqu'à cent ou cent cio«^
quante mille paysans mâles, seraient les plus heureux de la
Russie, s'ils n'étaient souvent à la merci des intendans et des
hommes d'affaires. Ceux-ci peuvent, aussi bien que les sei-
gneurs , faire donner la bastonnade à tout serf du domaine
seigneurial. Ce droit donne lieu aux abus les plus révoltans,
et l'empereur Alexandre n'y a remédié que faiblement en
faisant placer dans chaque village un employé du gouver-
nement, qui seul a le pouvoir d'appliquer la bastq
ordonnée par le seigneur ou par son intendant. Maltm» ceyifc ^
précaution , les actes de cruauté ne sont pas rares /eV-tiolre^^^;,^ ,<»
voyageur nous parle d'un général, qui a été coi*''*'"'"'' ^ •' '■-■"&
l'exil en Sibérie, pour avoir fait périr sous les ver
de ses paysans. . , ..,^,, ^ ^.
La nature de la redevance prélevée sur les paysanj-JjjI^— Jj^
pas toujours la même. Un grand nombre d'entre eox
,mné;à ■ -: - ,^';
deux'
210
LE SEMEUR.
paient simplement une capitation, qui peut être considéice
comme le fermage des teiTCS dont la jouissance leur est
abandonnée. La capitatiou est payée par les serfs niàlcs
seulement. Terme moyen, on l'évalue à vingt-cinq roubles
(vingt-six francs); mais l'empereur prélève en outre sur
chaque paysan seigneurial une capitation supplémentaire
de trois à cinq roubles. Pour estimer cette charge à sa juste
valeur, il faut se rappeler que le prix des matières premièics
eât excessivement bas en Russie, et que cette somme équi-
vaut pour un serf à une somme peut-être triple cl quadruple
en France et en Allemagne. M. Kenouard de Bussière cite ,
pour le prouver, le prix du pain de seigle qui est de deux à
trois centimes la livre. Dans certaines propriétés, les serfs
sont obligés , au lieu de capitation, de tiavailler à la corvée
pendant deux, trois ou quatre jours de la semaiue. Souvent
aussi les mêmes paysans paient la capitation et travaillent
de plus à la corvée. Il en est enfin qu'on emploie comme
manœuvres dans des fabriques et des mines.
Après avoir ainsi montré quelles sont les charges des
serfs, M. Rcnouard de Bussière fait remai-quer tout ce qu'il
y a de précaire dans leur condition. Un contrat de vente ,
une mort , un mariage , un caprice les fait passer dans d'au-
tres mains et peut devenir pour eux le signal de mille maux
et de mille souffrances. Comme les esclaves des Antilles, ils
sont des choses, des meubles, dont le seigneur dispose à son
gré et qu'il met à l'enchère, quand bon lui semble, avec le
sol qui les nourri!. Mais il y a plus encore, il les vend se
parement, il les débite en détail; quoiqu'un ukase impérial
ait interdit les ventes individuelles, qui se font sans l'aliéna-
tion des terres , des ventes de ce genre se concluent tous
les jours ouvertement et s'appliquent surtout à des hommes
à qui on a fait apprendre un métici-. Quelquefois aussi on
les met en jeu et l'existence de ces malheureux dépend
d'une partie d'impériale ou d'écarté. L'hospice des enfans
trouvés de Moscooi jouit du privilège de prêter sur hvpo-
thèque. Lorsque les seigneurs qui ont fait des emprunts
sont eu retard pour le paiement des intérêts et que le
terme de grâce est écoulé, les terres sont mises en vente
avec les serfs qui y tiennent. Alors on lit dans les joumiaux
russes des annonces d'une singulière teneur .- « Tel jour, à
telle heure, y est-il dit , on procédera , par devant l'autorité
compétente , à la vente par enchère et au plus offrant, de
tant à'cinies rudles, engagées par le gentilhomme un tel à
la maison impérialedes orphelins. » Est-il nécessaire d^insis-
tcrsurla funeste influence qu'un tel état social doit exercer
sur la moralité de la noblesse russe? Comment pourrait-elle
respecter encore la qualité d'homme en ceux dont le sort
ne dépend souvent que de la couleur d'une carte, et com-
ment l'amour du prochain pourrait-il exister là où le res-
pect pour la qualité d'homme a disparu?
Les émigrations forcées des serfs , de l'une à l'autre terre
d'un même seigneur, sont peut-être plus cruelles encore
que les ventes partielles, et cependant il n'existe pas de loi
pour les prohiber. Un propriétaire i^eut faire traîner au
milieu des forêts désertes du gouvernement do Ferme une
famille qui vivait dans les riches campagnes de l'Oukraine.
C'est par des mesures de ce geni-e que M. D... est parvenu
à peupler dans les Ourals une ville de vingt à trente mille
.âmes.
Les levées de troupes , nous dit M. Ptcnouard de Bus-
sière, deviennent également pour les serfs une source
abondante de souffrances et d'oppression ; le gouvernement
se borne à délerr, incr le nombre de soldats à fournir par
chaque possesseur de Icrics, et la désignation des hommes
est entièrement abandonnée aux seigneurs et à leurs subor-
donnés. Oi) leur laisse , à cet égard , une latitude immense :
ils peuvent les choisir depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à
celui de trente ou trente-deux ans, et rien ne les empêche
de céder, dans les choix qu'ils font, à des rcssentimens , à
des antipathies et au désir de venger quelque offense lé-
gère, en condamnant irrévocablement leur victime à un
esclavage militaire de vingt-cinq années. Le service conduit
les serfs à l'affranchissement, puisqu'ils cessent d'apparte-
nir aux seigiîcurs , aussitôt qu'ils sont appelés sous les dra-
peaux ; mais il absorbe les plus belles années de leur vie,
et les jette ensuite à peu près sans ressources au milieu de
la société. La longue durée du service militaire est dans
l'intérêt des seigneurs ; ou regarde cette obligation , beau-
coup moins Comme une charge de la classe pauvre , sur
laquelle cependant elle pèse exclusivement, que comme une
redevance de la noblesse dont les domaines se dépeuple-
raientjpar de fréquentes levées de troupes. L'esclavage qui
pèse de fait sur les soldats russes, malgré le titre d'hom-
mes libres qu'on leur accorde, s'étend de droit sur leurs
enfans. Ceux-ci deviennent , dès le moment de leur nais-
sance, la propriété de l'Etat. A l'âge de neuf ou dix ans ,
on les sépare de leurs parens , et c'est une grande faveur
pour un père infirme ou blessé d'obtenir dans 'ses vieux
jours qu'on lui rende un de ses fils. On estime à 'jo,ooo
le nombre des enfans de soldats ou de matelots que le gou-
vernement instruit et entretient à ses frais. Il est juste de
dire que l'instruction qu'ils reçoivent leur facilite l'entrée
de différentes carrières , bien supérieures à celles où ils se
seraient vus relégués par l'ignorance et la misère de la
classf! où ils sont nés. La plupart sont destinés à devenir
sous-officiers , avec la chance presque certaine d'obtenir le
grade d'officier avant l'âge de trente-cinq ans ; d'autres de-
viennentpilotes , mécaniciens, chefs d'ateliers, etc. «Fidèle
» au ^système introduit par Pierre V, dit M. Reiiouard de
» Bussière, la couronne fait usage de moyens violens , pour
» tirer une partie de ses sujets de leur ancien abrutisse-
» meut, et les faire participer à une civilisation nouvelle. »
Les détails qui précèdent s'appliquent surtout aux setj's-
cuto'a/cHri-. Il existe encore deux autres classes de serfs,
qui se recrutent dans celles des paysans. Ce sont les dvaro-
ve's o\i serfs- domestiques y cl ccMTi à qui les seigneurs ac-
cordent des passeports , au moyeu desquels ils circulent
librement dans l'intérieur de l'empire.
Les di'aroi't's sont des domestiques héréditaires qui ,
grâce à l'avantage qu'ils ont d'appi ocher la personne du
maître, se persuadent qu'ils appartiennent à une classe beau-
coup plus relevée que celle des simples paysans. Ou les
trouve daus toutes les maisons russes, tant à la ville qu'à la
campagne , eu troupes si nombreuses qu'on peut les com-
parer aux esclaves qui encombrent , chci les Orientaux, les
habitations des grands. Ils se marient entre eux, et les eu-
fans deviennent à leur tour dvaro\>és du seigneur de leur
père, à moins que le maître ne prenne le parti plus sage et
même plus économique, de leur faire apprendre quelque
métier. Le a'i'rt/'ot't' devient cocher, valet de chambre ou cui-
sinier, ou b;en ou l'enrégimente dans la chapelle cl dans
cette célèbre musique des cors , où chaque musicien ne fait
jamais qu'une seule et même note; il deviendra Xare, Y ut oa
le 50/ de sou maître, ou bien encore , s'il prend fantaisie à
ce dernier d'avoir un l'iéàtre et des ballets ^ on lui fera
chausser le cothurne ou battre des entrechats.
Les dvarovés ne reçoivent de gages que s'il plait à leurs
maîtres de leur en accorder. Ordinairement on se borne à
leur payer une somme de deux ou trois centimes par jour,
et à leur délivrer, pour leur nourriture , une certaine (Quan-
tité de farine ou de pain. Ils sont souvent traites avec beau-
coup de dureté. M. Renouard a rencontré les équipages de
plusieurs gentilshommes qui se rendaient de Pcte;sbourgà
Moscou, et les domestiques étaient placés deriière la voi-
ture , tantôt d.;l)out , tantôt assis sur une mauvaise planche ,
garnie d'un peu de paille ou d'une peau de nioutou. Avec
LE SEMEUR.
211
rct pntouingo asiatique, on est servi mal et salement , et
quelle que soit la parcimonie que l'on met à son euti eticn,il
est une chai-jje pesante pour les nobles. Fort peu ont le bon
esprit de s'en affrancliii', en accordant la liberté à leurs
domestiques. Il eu est dont la fortune est dans le dernier
délabrement, et qui conservent encore quarante ou cin-
quante dvarovés ; chez un grand nombre , c'est uu attache-
ment opiniâtre à d'anciens usages , une aversion déraisou-
uablc pour toute innovation.
Les serfs à passeport sont des journaliers , des artisans
nu des marchands, qui cherchent des moyens de subsistance
hors des terres de leurs maîtres. Ils forment, en quelque
sorte, exclusivement, la basse classe dans les deux capitales
et dans la plupart des villes de la Russie. Le passeport dont
ils doivent être munis n'est délivre que pour une année. Ce
terme écoulé , ils s'en procurent un autre , et paient à leur
seifjncnr une capitation dont le montant varie, suivant que
leur industrie est plus ou moins productive. Ou a vu de ces
esclaves devenir millionnaires , et finir par acheter leur
jffranchissement et celui de leurs enfans pour des sommes
immenses, trop heureux d'avoir su vaincre l'obstination de
leurs maîtres, qui refusent souvent d'eutrer dans des mar-
:liés semblables, par suite d'un sentiment d'orgueil ou d'un
jdieux calcul d'avarice. M. Ilenouard de Bussière raconte
qu'un riche maroiiand d'Odessa, serf du prince ***, s'était
ipproché de son maître , s'était prosterué devant lui , et
l'avait supplié d'acccjster la moitié de sa fortune pour prix
îesa liberté. Le prince, saisi de colère, lui avaitoidouné de
se retirer, et l'avait menacé de le faire descendre, pour le
reste de ses jours, à la condition de palefrenier, s'il avait
l'audace de renouveler sa prière.
M. Renouard de Bussière considère l'existence de cette
:lasse sédentaire de serfs comme un obstacle qui retardera
pendant long-temps encore l'affranchissement des classes
inférieures. Il est tel seigneur dont plus de la moitié des
revenus consiste en capitations payées par les serfs à passe-
oort , et qui'l serait ruiné, si ces gens, devenus libres,
jvaicut le droit de s'établir hors de ses terres sans lui payer
une redevance. Il n'en est pas de même des serfs - cultiva-
teurs; ceux-ci deviendraient fermiers et paieraient un prix
lie bail qui pourrait équivaloir à la cap:tation et aux cor-
vées auxquelles ils sont actuellement tenus. Maison com-
prend qu'il serait impossible d'affranchir les uns, plus igno-
raus et plus misérables , sans accorder également la liberté
lux autres, dont la civilisation est, sous tous les rapports,
glus avancée.
Si le servage ne paraît pas devoir disparaître de si tôt de
la Russie , il a du moins cessé d'exister eu Esthonie , en Li-
vonie et en Courtaude. Les paysans de ces contrées ont été
Jéclarés hommes libres. Leur affranchissement ayant été
résolu dans un congrès de gentilshommes, une commis-
iion , nommée par l'empereur Alexandre , s'occupa de fixer
les bases de cette liberté nouvelle. Son travail , achevé
dans l'espace de quelques mois, fut adopté par la noblesse ,
et bientôt après , il reçut force de loi. Dqà on remarque un
peu moins de bassesse et de servilité dans les relations des
paysans avec les seigneurs. Ils ont obtenu le droit d'acqué-
rir toute espèce d'immeubles, à l'exception des terres
nobles. Depuis le commencement de i83a, ceux de la Li-
vonie peuvent se fixer indistinctement dans toutes les par-
ties de cette province, et il leur est loisible de s'établir
dans les villes et d'y acheter le droit de bourgeoisie. Des
institutions stables et uniformes remplacent pour eux le
régime arbitraire auquel ils étaient soumis. Des communes
ont été organisées daijs les caippagnes, et tout paysan , en
âge de majorité, a été investi du droit de prendre part aux
débats des assemblées générales qui, dans chaque localité,
règlent la répartition des impôts, votent les dépenses com-
munales , et procèdent à l'élection des administrateurs et
des juges de la commune. Cependant le pouvoir illimité
des seigneurs a survécu en partie à l'abolition du servage :
il domine les institutions démocratiques concédées aux
paysans, et souvent il en paralyse les effets. Ainsi, par
exemple, toute décision prise par une assemblée commu-
nale n'est valable qu'apiès avoir reçu la sanction du pro-
priétaire.
La Livonie est l'une des provinces de la Russie où l'in-
struction primaire est la plus répandue, ce qui du reste est
fort peu dire. Le Code des paysans, promulgué en i8rg,
ordonne l'établissement d'une école dans chaque commune
de 1,000 ànies. Les enfans y apprennent à lire et à chanter.
Cette organisation produira sans doute de bons résultats ;
mais jusqu'ici une ignorance égale à celle des serfs de la
Russie s'est maintenue en général parmi les fermiers livo-
niens. M. Renouard de Bussière en cite une preuve assez
singulière, n Dernièrement, dit-il, j'aperçus un poteau des-
» tiné à interdire le passage d'une allée de parc. A défaut
» d'une inscription , qui serait restée inintelligible pour la
» plupart des passans , on avait imaginé une écriture hiéro-
» glyphique d'une espèce nouvelle. Une vue du chemin
» défendu était grossièrement peinte sur le poteau et ou y
» avait représenté une charrette, dontle conducteur, arrêté
» par des agcns de police , était renversé par terre, frappé
» à grands coups de bâton et baigné dans son sang. »
M. Renouard de Bussière a parcouru , depuis son départ
de St-Pétersbourg, plus de3,ooo werstcs dans l'intérieur de
la Russie et , dans cette longue excursion, il n'a vu , outre
Moscou, qu'une seule ville de 20,000 âmes et douze villes et
bourgades de 2 à 10,000 habitans. La difficulté des commu-
nications , la langueur du commerce et l'insuffisance d'une
industrieqai n'a pris racineque dans quelques localités seule-
ment, rend encore nécessaire pour le nord de la Russie, un
marclié où la population entière puisse venir se pourvoir
d'objets de toute espèce. La foire de MakaricAV, transférée au
commencement de ce siècle à Nijnéi-Novgorod , remonte
à l'année ; 06. C'est le marché le plus considérable qui se
tienne en Europe et peut-être dans le monde entier. Les
boutiques sont au nombre d'environ quatre mille et, en les
plaçant toutes à la suite les unes des autres, elles auraient
uu développement de plus de quatre lieues. La population
delà ville n'est que de 12 .à i5,ooo âmes, mais à l'époqae
de la foire, elle s'élève jusqu'à 200,000. Outre les Russes ,
qui y sont eu majorité , l'on y compte également l«s Asia-
tiques par milliers. Les Boukhares, les Tatars et les Sibé-
riens sont en première ligne. Après eux viennent les Per-
sans, les Arméniens , 1rs Kirguises , les Ralmouks , les
Baclikirs , les Turcs de l'Asie mineure , enfin quelques In-
diens, Tliibétains et Cachemiriens. Les Boukhares sont
entrés en 1829 en Russie avec deux caravaufis. La première
était forte de i,5oo chameaux ; la seconde en comp-
tait. 2,000. Obligées à de longs détours par la crainte de
rencontrer des peuplades ennemies , ces caravanes mettent
quelquefois au-delà d'une année pour arriver de la Grande-
Boukharie jusqu'à Nijneï-Novgorod. « Il est un grand
» nombre de Boukhares, dit M. Renouard de Bussière,
» auxquels on pourrait se fier sans crainte pour pénétrer
» dans l'Asie centrale , et ce serait même une manière d'at-
1) teindre avec sécurité ces régions lointaines , dont je
» conseillerais le choix à ceux que tenterait une pareille
» entreprise. » Nous avons cru devoir recueillir cette
remarque, parce qu'elle peut être utile aux missionnaires
que le désir d'annoncer l'Evangile de Jésus-Christ engage à
se rendre eu Asie.
Le tableau que nous venons de tjacer de l'état moral et so-
cial de la Ru5sie,en nous bornantpresque toujours à transcrire
littéralement les renseignemeus intéressans recueillis par
212
LE SEMEUR.
M Renouard de Bussière, aura fait comprendre à nos lec-
teurs quel chdu.p important cette immense contrée présen-
terait aui travaux des ministres de l'Evangile; mais .1 ré-
sulte malheureusement de son récit que les Popes ou cures
de l'Eglise grecque sont pour la plupart incapables d'exer-
cer une influence utile. Ils ne savent inspirer aux pauvres
serfs qu'un zèle infatigable à s'acquitter des pratiques ex-
térieures: ignoran s eux-mêmes, et souvent coupables d ni-
conduite', ils sont la plupart étrangers à cette vie chré-
tienne qui e>t le f. uit de lu foi véritable, et ds ne se doutent
pas de l'influence qu'exercerait sur la population qu; les en-
toure la doctrine du salut, qui , en famd.ansant les âmes
avec des idées d'éternité et en leur faisant comprendre leur
céleste vocation , étend sans cesse leur honzou moral et es
prépare aux progrès sociaux, qui sont impossibles pour les
peuples, sL les convictions et les m.curs ne se développent
dans la même proportion. La formation d'une Société bibli-
que en Russie promettait d'être un moyen puissant pour
propager dans ce pavs la connaissance delà vérité chrélienne
quele/prétres sont si peu capables d'y répandre. Les travaux
de celte Société ont, .1 est vrai, été interrompus par des
raisons que nous ne pouvons rappeler aujourd'hui ; mais la
distribution de la Bible se continue, quoique sur une moin-
dre échelle , et c'est d'elle que nous espérons surtout la re-
génération d'un peuple, au milieu duquel on trouve dejara
et là quelques germes de vraie piété.
APOLOGETIQUE.
Quelques mots en peponse a cette question : Est-ii, vrai
QUE LE CHUISTIANISME SOIT SORTI DE l' ECOLE DE PlATON ?
Une des idées qui ont trouvé te plus de fiivenr dans les
écoles philosophiques de nos jours, est celle qui représente
le Christianisme comme sorti de l'école platonicienne. Cette
opinion erro.inée , dont une étude un peu raisonncc et un
peu sérieuse de la Bible montre bientôt le peu de solidité ,
est accueillie avec une incroyable confiance et avec une le-
pèretésans égale par des hommes à la paiole grave , sen-
tencieuse, qui partent de Ih, tomme de la base la plus solide,
pour dogmatiser sur l'histoire religieuse de l'humanité , et
le plus souvent pour transporter à la philosophie, nous
voulons dire à la raison humaine , l'honneur des bienfaits
qui sont dus à l'Evangile. La thèse dont nous parlons fut
soutenue, il y a déjà bien dos années , par M. Combe Do u-
nous, dans un travail qu'il publia sous le titre d Essai his-
torique sur Platon. Feu M. Encontre, alors professeur de
mathématiques à Montauban , homme qui joignait à une
grande érudition une foi tout évangélique, prit aussitôt la
plume pour réfuter les assertions par trop hasardées de l'au-
teur sur l'origine des croyances chrétiennes et sur quelques
autres points qui se rattachaient à ces croyances. Celte ré-
futation ne reçut pas , lors de son apparition, toute la
publicité qu'elle méritait, parce qu'elle eut le ton de ne pas
paraître à Paris. On vient d'en mettre à notre disposition
une copie manuscrite, dans laquelle le travail primitif a
reçu quelques modifications. Nous nous empressons d'en
profiter et d'en extraire quelques passages sur la question
dont nous parlions toul-à-l'heure (i).
M. Encontre répond d'abord aux Platoniciens modernes,
qui prétendent que le Christianisme n'a pu trouver que
dans l'école de leur maître la doctrine de l'immortalité de
l'àmc :
Ils prennent, dit-il, une peine inutile ceux qui, sur
la foi de quelques Platoniciens , avancent, contre toute évi-
dence, que les livres de l'Ancien Testament gardent le plus
(i) La première édition de cet intéressant ouvrage se trouve mainlen;int
épuisée, et nous savons que l'intention de M. le docteur Encontre fils serait
d'en publier une seconde, s'il y était encouragé. Nous désirons qu'il puisse
réaliser ce projft.
profond silence sur l'immortalité de l'âme et sur la résur-
rection des corps, tandis que leurs auteurs s'expriment à ce
sujet de la manière la plus énergique. Le passage suivant,
par exemple, est tiré du livre de Job, oii les Platoniciens
nous défient de trouver le moindre mot qui se rapporte à
la vie à venir. Et novi Redeitiptoreni meuin inventetyi , et
postremos super terrant stahit , et postquam spoliwn conlri-
verint , hoc de carnd med i'idebo Deum, qucin ego -videbo
per me, et oculi tnei vidcbunt et non alius. « Je connais
» mon Rédempteur qui est vivant, et à la fin il s'arrêtera
» sur la terre, et après que cette dépouille aura été dé-
» truite, je verrai Dieu de ma chair, et mes yeux, mes
» propres yeux le verront. » ( Job, xix, 25, 26, 28. )
S'il existe au monde un passage formel sur la résurrection
des corps, c'est assurément celui que je viens de citer, et
que j'ai traduit de l'hébreu en latin verbumverbo, sans me
permettre de suppléer les mots sous-cnteiidus , comme ont
fait très mal à propos la plupart des traducteurs.
Je me contenterai de citer un autre passage non moins
clair, non moins positif sur le sort que doivent attendre les
gens de bien dans une autre vie: « Eternel, delivre-moi
» par ta main de ces gens de ces gens du monde, desquels
» le partage est dans cette vie et dont tu remplis le ventre
» de tes provisions : leurs enfans sont rassasiés et ils laissent
» leurs restes à leurs pelits-cnfans j mais moi, je verrai ta
» face en justice et je serai rassasié de ta ressemblance,
» quand je serai réveillé. » (Ps. xvii , i4, i5- )
Daniel, après avoir 'prédit que « le Christ sera retranché,
» mais non pas pour soi ( ix , 26 ), » parle d;; la grande
époque à laquelle « plusieurs de ceux qui dorment dans la
» poussière de la terre se réveilleront, les uns pour la vie
» éternelle, les autres pour l'opprobre et pour l'iiifliniie
» éternelle ( xii, a. ) »
On voit que Jésus-Christ et les Apôtres n'avaient pas be-
soin d'emprunter à Platon le dogme d'une vie à venir. Ils
ne l'ont point annoncé comme nouveau ; ils ont prétendu
seulement en donner une preuve nouvelle. S'ils avaient
employé avec nous les subtilités de la dialectique ; s'ils
avaient dit que l'àmc est une substance incorporelle , parce
que tout corps sollicite par deux forces suit nécessairement
la diagonale d'un parallelograme construit sur la direction
de ces deux forces , tandis que l'àme , pressée par deux
désirs , ne tend pas vers un terme moyen entre les deux
objets de ces désirs, et qu'on ne voit pas qu'un Lyonnais ,
que ses affaires appelleraient en même temps à Moulins et
à Berne , soit poussé par les lois de l'équilibre sar le grand
chemin de Chàlonsj s'ils avaient dit que l'âme est un être
simple , qu'on ne conçoit pas la décomposition d'un être
simple, cl que la mort n'clant autre chose qu'une décompo-
sition, l'âme, qui est un être simple, ne peut mourir; si
sni tout ils avaient dit avec Platon ( m Phœdon), que les
contraires n'admettent pas leurs contraires, quecequi fait la
vie c'est l'àme, et que par conséquent il implique contra-
diction que l'àme meure , puisque son essence est de vivre
et que le contraire de la vie est la mort ; si , dis-je , ils s'é-
taient bornés à des raisonnemens de cette force , ils n'au-
raient été que des philosophes ; mais ils ont été ou beau-
coup plus ou beaucoup moins que cela. Ils n'ont point dis-
cuté , point argumenté ; ils ont affirmé. «Ce que nous avons
» ouï , ce que nous avons vu de nos propres yeux , ce que
» nous avons contemplé et ce que nos propres mains ont
» louché de la Parole de vie (car la vie a élé manifestée, et
» nous l'avons vue etaussi nous le témoignons, et nous vous
» annonçons la vie éternelle, qui était avec le Père et qui
» nous a été manifestée), cela, dis-je, que nous avons vu
i> et oui , nous vous l'annonçons , afin cpie vous ayez coin-
» munion avec nous, et que notre communion soit avec
» Dieu IcPèreetavec son Fils Jésus-Christ(i Jean i, i-3.).»
Tel est le langage qu'ils ont tenu. Il n'est peut-être pas
bien correct , il est encore moins philosophique ; l'école de
Platon ne l'aurait certainement pas avoué, et je ne conçois
pas que l'on ait pu s'y méprendre. Ce langage appartient
nécessairement , non à un raisonneur égaré par sou propre
système, mais à un témoin fermement persuade de la vérité
de ce qu'il avance , ou à quelque dupe séduite par un im-
posteur. Les déistes ne voient en Jésus-Christ qu'un doc-
teur: nous y voyons, nous, le principal objet de la doctrine,
LE SEMEUR.
ii^
le lien néccssaiie entre Dieu et l'homme; l'auteur, l'exécu-
teur (l'un plan d'où dépciul le bonheur de toutes les créa-
turcs sensibles ; plan ininicnfc , conçu par la sa[;essc diviuc
et voulu par l'amoui' divin. Nous voyons on lui le gage cer-
tain de cette vie éternelle, dont nous u'auj'ious sans lui
qu'une espérance vague et accompagnée de doutes cruelsj
le moyen unique, mais sûr, qu'ont les soi-disant justes pour
se reconnaîtie pécheurs, et les pécheurs pour obtenir mi-
séricorde; le sacrificateur et la victime pai- qui nous avons
été récoiiciiiésavec Dieu. Voilà ce que Jésus-Christ lui-même
a enseigné touchant sa propre personne; voilà ce yui con-
stitue ESSENTIELLEMENT LA RELIGION CHRETIENNE; On ne peut
rien en retrancher sans la renverser entièrement. Si l'on
parvient à prouver que Jésus-Christ ne fut que le plus par-
fait d'eiitrc les sagi's, on aura prouvé qu'il fut le plus sacri-
lège des imposteurs. Quiconque lie voit en Jesus-Christ
qu'un homme l'accuse d'avoir menti, et quiconque dit
qu'il a menti dit nécessairement, avec les Juifs, qu'il a blas-
phémé.
Convenons-en, l'histoire de l'Evangile présente des dif-
ficultés insurmontables, lorsqu'on n'y veut rien voir que
d'humain. Tous les systèmes imaginés à ce sujet ont été
également malheureux. Dupuis, entre autres, imagina que
l'Evangile devait être considéré comme un cours d'astro-
nomie, que Jé5us-(>hrist était le soleil et les Apôtres les
signes du zodiaque ; car il y a douze signes et il y avait douze
apôtres , ce qui établit une parfaite identité. Jésus Christ est
d'ailleurs représenté dans tout le Nouveau - Testament
comme un agneau immolé , et le temps où l'Eglise célèbre
sa mort est à peu pi es le môme que celui où les Jui!s célè-
brent leur Pàque , solennité qui arrive aux environs de
l'équinoxe du printemps, loisque le soleil entrant dans le
signe du bélier, ce signe devient invisible et meurt en quel-
que sorte pour nous. Or, qui ne voit déjà, s'il ne ferme vo-
lontairement les yeux , que Jésus-Christ, qui est le soleil,
prend ici le rôle du bélier, qui cesse d'être un des apôtres ?
Ou a très-bien expliqué cette ingénieuse et consolante doc-
trine à l'aide d'un beau zodiaque gravé tout exprès , et cela
s'est appelé, dans le temps, une démonstration.
De nos jours, on propose une hvpothèse nouvelle et
non moins étrange. Les Apôtres ne sont plus des personna-
ges allégoriques, comme l'a voulu Dupuis, ni des idiots,
comme l'a prétendu Voltaire ; mais ce sont de grands poli-
tiques et de profonds philosophes. Matthieu le péager, Pierre
le pêcheur, Thomas le maçon , ayant mûrement réfléchi sur
le mauvais succès d'Antiochns l'ascalonite, qui n'avait été
qu'un sage, et de Simon le magicien qui n'était qu'un esca-
moteur, reconnurent qu'il fallait absolument réunir ces
deux genres de mérite, qu'il était inutile de tromper les
hommes sans les instruire, et qu'on ne réussirait à les in-
struire qu'en les trompant. Pénétrés de cette idée , et
comme les ritlies bibliothèques ne manquaient pas dans les
villages situés autour du lac de Thibériade , « ils mirent à
^ contribution tout ce que la philosophie des Pythagori-
» ciens, des Platoniciens et des Stoïciens contenait de plus
» sain, de plus pur, de plus religieux (i). » Ce fut là le
lot qu'ils assignèrent aux honnêtes gens ; les miracles furent
réservés pour la populace. Leur chef avait été puni du
dernier supplice; ils imaginèrent d'en faire un Dieu , ce qui
était tout simple et ne pouvait que donner une plus
grande autorité à leur doctrine. Ce complot bien conçu et
bien arrêté, convaincus d'ailleurs que leur jargon syro-
phénicien serait entendu depuis l'Euphrate jusqu'au Tibre,
ou plutôt depuis le Tage jusqu'à l'Indus, ils partirent avec
l'intention de réformer l'univers, n'avaiit d'autre arrière-
pensée , d'autre but final, pour ce qui concernait leur pro-
pre intérêt , que celui de se faire lapider, ou crucifier, ou
pendre. Ils prêchèrent dans toutes les contrées de l'Asie,
qui étaient connues à cette époque , et môme dans celles
où les Romains n'avaient jamais pénétré. Ils étendirent
leurs conquêtes spirituelles dans les Indes , en Afrique , par
toute la Grèce , par toute la Tlirace , par toute la Macé-
doine , à Rome et en Espagne.
Mais est-il bien possible que les Apôtres aient été des
'ourbes qui, sachant bien eux-mêmes ce qu'il fallait penser
(i) Ooo.Tons, Essai historique sur Platon.
de leur maître, aient voulu nous le donner comme l'ob-
jet de nos adorations et l'unique fondement de nos espé-
rances? Est-il possible qu'ils aient prêché la morale la plus
saine, la plus pure, la plus religieuse, et qu'ils se soient
tous accordés à soutenir le plus sacrilège et le plus impu-
dent des mensonges? S'explique-t on bien cette ferme espé-
rance qu'ils avaient d'une autre vie, et qu'ils ne fondaient
que sur les promesses du chef crucifié , ' offert à nos hom-
mages comme un Dieu , mais que leur propre conscience
plaçait au rang des imposteurs? Peut-on concilier leur zèle
à convertir tous les peuples du moude et l'atroce calomnie
dont ils chargeaient leur propre nation; la grandeur de
leur projet et la bassesse de leur origine; la simplicité, la
touchante candeur de leur style , et l'horrible duplicité de
leur caractère; la nullité de leurs moyens et la rapidité in-
croyable de leurs succès?
Il serait inutile d'insisler plus long-temps sur celte ma-
tière; mais arrêtons nous un instant à considérer la pro-
digieuse influence que notre volonté exerce sur notre
jugement, dans le temps même où notre conscience paraît
nous rendre témoignage que nous cherchons smcèrement
la vérité.
Platon fit un voyage en Egypte pour étudier les sciences
secrètes que possédaient les Egyptiens. La cosmogonie
était à cette époque une des sciences dont les philosophes
s'occupaient le plus. Platon ne pouvait manquer de voir
des Juifs dans un pavs où il y en avait en grand nombre,
et où ils étaient connus comme tels. Les Juifs étaient en
possession d'une cosmogonie qu'on peut regarder comme
la meilleure ou plutôt comme la seule bonne qui nous ait été
transmise par l'antiquité (i). On a remarqué dans les écrits
de Platon , particulièrement dans cens où il traite de la
cosmogonie , des idées majeures , des tours de phrases sin-
guliers, qui ont paru emprunté» de Moïse. Les Pères de
l'Eglise n'ont pas été les seuls à porter ce jugement. Numé-
iiius, philosophe pythagoricien, fit voir à ses contemporains,
pir l'examen critique des écrits de Platon, dont quelques-
uns ont péri depuis cette époque, que la cosmogonie de
Moïse se retrouve presque tout entière dans celle du philo-
sophe, qu'il appelle par cette raison le Moïse atticisant.
Ricu de tout cela ne diminue la certitude où sont quelques
docteurs platoniciens , que Platon n'a connu ni les Hébreux
ni leurs livres , et la raison décisive , la raison péremptoire
sur laquelle est fondée cette certitude, c'est qu'il ne les a
jamais cités.
Au contraire, douze pauvres ouvriers , nés dans le pays le
plus antiphilosophique de la terre, prétendent avoir reçu de
Dieu une mission, par laquelle ils sont chargés de tV>nner aux
hommes la bonne nouvelle du pardon de len''s pdchés, de
leur délivrance des liens de la mort, de leur •'^utiira et pro-
chaine admission dans les demeures célestes. Ilss'e::priment
toujours d'une manière conforme au minktèi"". qu'ils exer-
cent. Leur langage n'a rien qui sente l'école. Ils ne démon-
trent jamais comme docteurs ; ils affirment comm"; témoins,
et meurent tous dans les derniers supplices, poi'.r confirmer
la vérité de leur témoignage. Les plus grands ennemis du
nom chrétien n'avaient vu en eux que des insensés ou des
enthousiastes. Aujourd'hui l'on cri A'eutfe:. " des philosophes
platoniciens !
Peut-on pousser plus loin la prévenî'ca etl- prérjugé? Le
même esprit qui ne voit dans les Apjtreî qu 2 de; copistes
de Platon s'obstine à ne rien voir dans !a révi'at''>n au'ori
ne trouve ou chez ce philosopha ou diîz d'autres : de là
les plus étranges rapprochemens et l'abu" Je plus incon-
cevable de l'érudition et de la critique. Ainsi , l'on prétend
trouver dans saint Jean la même doctrine que dans Mé::an-
dre , parce que Ménandre a dit : y'fcfr? pHccnc^emenl est
noire Dieu. On cite Réraclite qui dit demèRie : Les mœurs
de chaque liomme sont son Dieu ; eî, Marc-Aurèle , qui af-
firme que le démon que Jupiter iicus r, donré est notre bon
sens, notre propre raison, a Ces passage;, dit l'auteur de
» l'Essai historique sur Platon, prouvect-ils clairement que
» saint Jean n'a fuit que parler lelangage des philosophes ,
(i) Voyez une dissertation publiée sur •'« su-9t par IJ. Enconlre , sou»
le lilre de Dissertation sw le frai système du monde, compara au r^ck
que Molle Jait de ta création.
214
LE SEMEUR.
\
« oui ou non (i)? » Nous demanderons à notre tour si, après
avoir lu , non une phrase obscure ou détachée, mais l'Evan-
gile entier de saint Jean, suivi des trois Epitres du même
auteur , on peut croire sérieusement que ce grand Apôtre
ne connaît d'autre Christ que la raison humanie, lui qui
répète sans cesse que « le sang de Jésus-Christ nous purifie
» de toïtpéchéj » que « si nous avons péché, nous avons
» un avocat auprès du Père , savoir Jésus-Christ le juste ; »
que « c'est lui qui est la victime de propitialion pour nos
« péchés, et non seulement pour les nôtres, mais aussi pour
» ceux de tout le monde ; » que « tout ef.prit qui confesse
« que Jésus-Christ est venu en chair est de Dieu , et que
« tout esprit qui ne confesse point que Jésus-Christ est venu
» en chair n'est point de Dieu. » (Jean iv, a,^ 3.) (i).
Et vodà ce qui distingue essentiellement l'Evangile de
toute conception humaine. Le DJyslère de Piété appartient
exclusivement à la sagesse divine et à l'amour infini de Dieu
pour la postérité d'Adam ; et bien loin qu'il y ait quel-
que analogie entre la doctrine des sages du siècle et celle
d'un « Dieu manifesté en chair, » nous voyons au contraire
que « la doctrine de la croix est folie pour le Grec, » (i. Co-
rinth. i. )et que, lorsque saint Paul annonça Jésus-Christ
au milieu de l'aréopage , les philosophes se moquèrent
de lui. En efr'et, le véritable Evangile répugne à notre
orgueilleuse raison. La sagesse éternelle qui connaît à fond
le cœur del'homme a déclaré, par l'organe du même Apôtre,
que « l'homme animal ne comprend pas les choses qui sont
de l'Esprit de Dieu , et qu'elles lui sont une folie. » Voilà ,
sans doute , pourquoi les philosophes ont fait tant d'efforts
pour réduire le Christianisme à n'être qu' un système de philo-
sophie ou de morale. Efforts inutiles, la doctrine chrétienne
demeure inébranlabJe , et l'humble disciple de l'Evangile
trouve même dans cette succession de systèmes erronés uae
nouvelle preuve que sa foi repose sur l'éternelle vérité.
LITTERATURE.
Revue Encyclopédique, recueil mensuel; au bureau, rue
des Saints-Pères, n. u6. Prix pour l'année : 46 francs.
Ce recueil , qui s'est acquis une réputation méritée par
les services qu'il a rendus à la science et à la littérature,
passa , il y a peu de mois , de la direction de son fondateur,
M. Jullic'u, sous celle d'un adepte du Saint-Simonisme ,
schismatique, il est vrai, mais demeuré fidèle aux doctr;ues
fondamentales de l'école. Qu'on nous permette une obser-
vation à ce sujet. Il y a derrière ces cessions de journaux ,
assez fré'iueutes de nos jours , un fait morjl d'une grande
importance: elles nous montrent clairement que les diverses
écoles qui partagent la société savante, philosophe ou let-
trée ùe notre époque, n'out pas foi à leurs doctrines, qu'elles
fondent et exploitent un journal, à peu près comme une
œuvre de pure industrie, et qu'il leur paraît assez indiffé-
rent pour les intérêts du public que ce soient elles ou des
écoles opposées qui profitent d' une-réputation établie et de
leur clientelle; aussi les voit-on abandonner leur poste au
plus offrant, et renoncer pour quelque argent à la direction
intellectuelle, politique ou morale qu'elles se croyaient ap-
pelées à donner aux esprits. Certes, il y aurait là matière à
un grave reproche, si nous ne savions que hors du chris-
tianisme nul ne possède aujourd'hui et ne peut posséder en
aucun temps , de conviction profonde et surtout durable.
N'avons-nous pas vu l'Acele qui , sous la restauration, s'é-
tait acquis le plus d'ascendant sur l'âme et sur l'intelligence
4e la jeune génération, par l'élévation et la générosité de
•es doctrines, non moins que par les beau» talens littéraires
(i) Les personniis qui reconnaissent saint Jean dans ces passages pré-
terulint que cet apùlre a désigné sou> les noms de Parole ou de Christ la
raison.
(2) Je conçois qu'après avoir comparé la doctrine de saint Jean à celle
des pliilosophes, ci rlaines personnes donnent la préférence à celle der-
|ll%i-e ; mais qu'on regarde ces deux doctrines comme n'en faisant qu'une ,
eela ne s'explique qu'en supposant qu'on n'a pas lu saint Jean. '
de plusieurs de ses membres, -se disperser à la vue des
places, aller se perdre dans les partis qui se partagent le
monde politique et abandonner le journal qui était l'organe
de son spiritualisme et de ses sentimens libéraux aux écri-
vains d'une école qui a trouvé le secret d'être à-la-fois ma-
térialiste et théocratique. Il était donc réservé aux Saint-
Simoniens de nous montrer, d'abord le peu de profondeur
et de puissance des convictions philosophiques qui don-
nèrent naissance au Globe, et plus tard la complète insou-
ciance des hommes de lettres, des savans et surtout des
pnblicistes qui publiaient dans la Revue Encyclopédique
des doctrines conçues et formulées , il est vrai , en-dehors
de toute idée religieuse, mais toujours du moins au point
de vue de cette liberté que repoussent les disciples deSaint-
Simoii.
Maintenant, devons nous nous attendre à ce que la nou-
velle mission des journaux dont nous pnilons durera beau-
coup plus que leurs rôles précédens? i>Jous prédisons hardi-
ment que non. Ce n'est pas que nous les regardions comme
livrables, dès aujourd'hui, à qui les voudrait acheter au
profit d'une doctrine nouvelle; à défaut de conviction et de
foi positive , ceux qui les possèdent puisent dans le besoin
d'échapper au désordre social, ou plutôt à se? fruits, une
certaine énergie de critique et quelques idées générales qui ,
élevant en eux à leui' plus haute puissance les mobiles
de l'orgueil etdu sensualisme, peuvent les garantir pour un
temps des séductions qui en font succomber tant d'autres.
Mais cette énergie aura son terme, et déjà il est facile de
remarquer sou affaiblissement dans les paroles des rédac-
teurs actuels de la /Jei'z/e Encyclopédique. Leurs doctrines
se ressentent du mouvement rétrograde qu'ils ont Fait, en
refusant de suivre leur ancien chef jusqu'aux extrêmes
limites du matérialisme. La confiance dans l'avenir saint-
simonien a déjà baissé chez les schismatiques ; ils reculent
cet avenir dans un lointain dont ils n'osent mesurer la dis-
tance, et toute leur hardiesse se retire dans la critique du
présent. Leur slyle se ressent de cette métamorphose ; il
parle plus aux sentimens individuels et se fait mieux com-
prendre. Encore quelques mois^ et les hommes qui avaient
naguère la velléité de régler les destinées prochaines de
l'huroauité abdiqueront tout autre titre que celui d'écono-
mistes , resserreront leurs prétentions de réform;; leurs dans
le cercle des questions industrielles et politiques , et ue con-
serveront de leur excursion aventureuse dans l'avenir,
que la vue générale qui les appela la première dans ce pays
inconnu; nous voulons dire cette vue de tous les esprits
observateurs de notre temps, qui leur montre, au milieu
du cahos actuel , l'auroie d'une grande légénéiation et
d'une nouvelle ère sociale. Qui opérera cette réorganisation
annoncée par un patriarche, il v a près de quarante siècles,
(Genèse ,SLix. 10.), si richement décrite dans les prophètes
de l'Ancien et du Nouveau-Testament, et que la philoso-
phie commence seulement à pressentir et voudrait s'at-
tribuer? Sera-ce la loi morale? sera-ce une nouvelle loi
politique? sera-ce enfin une nouvelle théorie sur l'homme
et sur l'univers? Mais quelle puissance ont ces choses sur la
volonté? comment amèneraient-elles le cœur de son égo'i'sme
natif à l'amour qui est le seul moyen de rétablir l'ordre et
l'harmonie dans la famille humaine? La morale ne fait que
nous montrer le mal et nous indiquer le bien; elle ne
change rien aux inclinations qui décident seules notre
choix; une constitution politique ne sera jamais qu'un cadre
à compartimens que briseront tôt ou tard les passions qu'on
prétendra contenir par ce seul moyen ; les théories philo-
sophiques, enfin , n'ont jamais que la valeur d'une opinion
d'homme , et ne servent qu'à exercer les esprits aux subti-
lités de la dialectique , et qu'à distraire l'ànie de sa vie mo-
rale. Au Dieu des Chrétiens , à Jésus-Christ seul appartient
l'avenir que nous annoncent les signes du leiups présent,
et que sa Parole annonçait, depuis tant de siècles, à l'hu-
manité. Levez les yeux , ô vous qui dites que c'en est fait
du règne de Jésus-Christ; ne cherchez plus son Eglise dans
le désert descathédiales du moyen-âge; vou y trouveriez,
à peine, au nidieu des rares adorateurs de la Vierge,
quelque membre égaré du véritable troupeau. Portez vos
regards sur les institutions chrétiennes qui fleurissent indé-
pendantes de tout pouvoir temporel et sous mille dénp-
LE SEMEUn.
215
luiriations , cil Amérique, eu Aii>i;letci ic , eu Allemagne,
en Suisse , au milieu de nous ; et de ces institutions , des-
cendez aux hommes qui les lepiésentcnt , puisa ceux (jui
les entretiennent ; observez le mouvement, la vie de cette
société toute nouvelle pour vous , qui , depuis dix ans , n'a
cessé de j;i'aiulii' dans une projjiession croissante, d'année en
année , de mois en mois , de jour en jour , et dites , après
cela , s'il vous parait encore que le Christianisme sOit aussi
mort que vous ne cessez de le répéter.
Ce conseil , nous pouvons le donner aux rédacteurs ac-
tuels de la Rc'\'iic Encyclopédique • car il est évident qu'ils
se méprennent tout-à-1'ait sur la doctrine et sur l'état actuel
de l'Eglise chrétienne. Ils n'ont pas plus étudié la première
à sa source qu'ils n'ont vu la seconde où elle se trouve.
C'est là tout ce que l'espace nous permet de leur dire au-
jourd'hui ; mais nous désirons vivement que cet averlisse-
nicnt les conduise à une étude moins superficielle de ces
graves matières; car il n'en est pas de ceci comme d'une
erreur politique ou philosophique; leur bonheur présent
et à venir dépend tout entier de ce^uc le Christianisme
sera pour eux.
Nous avons lu avec un vif intérêt dans le dernier cahier
du recueil que nous annonçons un morceau nititulé: Mé-
moires d'un Saiiit-Simonien. C'est l'histoire d'un jeune
homme qui , après avoir passé une année sous le charme
des illusions de l'école dont il porte encore le nom, a vuse
dissiper tout-à-coup ce rêve d'ardente imagination , et se
trouve maintenant rendu à ses aucieimes habitudes , avec
quelques souvenirs et cjuelques vagues espérances de plus.
C'est là ce qui attend tous ceux qui ont erré dans le même
chemin , qui se sont réfugiés sous la même tente. Le cœur
se serre en voyant des <âmes de feu , comme celle de ce jeune
homme ; (et le nombre en est grand aujourd'hui ) , se pren-
dre à de semblables illusions , et les regretter et en espérer
d'autres. Quand leur imagination épuisée se refusera à leur
en fournir, quelle sera leur ressource?
lES DISCIPLES FIDELES DE L EVANGILE DANS LES SIECLES DU
MOVEN-AGE.
Huitième siècle.
LE VENEKABLE BEDE.
Les annales religieuses du septième et du huitième siècles
nous présentent un nom cher a l'Eglise de Jésus-Christ. Li!
prêtre anglais Bède, surnommé le f éne'rable , malgré des
Cireurs et des superstitions , apjsartenant à son siècle bien
plus encore qu'à lui-même, peut être justement regardé
comme un vrai disciple du Sauveur. Sa vie fut toute consa-
crée au service do son Dieu. Il partageait sou temps entre la
prière, l'étude de la Sainte-Ecriture , rinstrutlion de ses
disciples, l'accomplissement de ses devoirs pastoraux et la
composition de quelques ouvrages religieux et littéraires.
Dans sa deriuéro maladie , il conserva toujours, sous le
poids des maux, une àuie paisible et sereine. Une bonne par-
tie de ses nuits se passait dans l'oraison et les actions de
grâces. La prière et la méditation de la Sainte-Ecriture
étaient encore la j^remière occupation du matin. « Dieu
» châtie tout enfant qu'il avoue » , disait il constamment
avec l'Apôtre. Sentant approcher sa fin, le disciple du
Seigneur dit à ceux qui entouraient son lit de mort : « Si
» telle est la volonté de mon Créateur , je me dépouillerai
» de !a chair pour aller vers Celui qui , lorsque je n'étais
» pas encore , me forma de rien. Mon àuie désire de voir
» Christ, mon roi, dans sa beauté. » 11 chanta : «Gloireau
» Père, au Fils et au Saint-Esprit! » puis il rendit paisible-
luent le dernier soupir.
Les lignes suisantes trahissent un lecteur assidu des récits
d'.\ugustin : « La foi qui opère par la charité est un don
1' de Dieu j pour croiro, pour aimer, pour faire le bien que
» nous connaissons, il faut (jne nous le recevions d'une ma-
» nière toute gratuite et sans aucun mérite précédent de
» notre part. La loi qui a été donnée par Moïse marque
» bien ce qu'il faut faire &t ce qu'il faut éviter; mais ce
» n'est que par la grâce de Jésus-Christ qu'on accomplit ce
» qu'elle demande. La loi pouvait bien montrer ce qu'il
1) fallait faire pour être juste; mais c'est la grâce de Jésus-
» Christ, répandue par l'Esprit de charité dans le cœur des
» fidèles, qui fait accomplir ce que la loi commande. »
Bède, parlant de la lutte intérieure contre le péché, di-
vise , sous ce rapport , les hommes en quatre classes. « Il y
» en a, dit-il, qui ne combattent point du tout, et qui sont
» entraînés par leurs convoitises; d'autres qui combattent,
I) mais avec désavantage , parce qu'ils combattent sans foi
» et par leurs seules forces; d'autres , comme saint Paul et
» tous les vrais chrétiens de ce monde , qui combattent et
» sont encore sur le champ de bataille, non vaincus ; d'au-
» très, enfin, qui, ayaat vaincu ^ sont arrivés au lieu du
» repos. »
Neuvième siècle. — Claude de Turin.
Claude , évêque de Turin , surnommé le premier réfor-
mateur, selon l'ordre des temps, était Espagnol de nais-
sance. Il fonctionna comme chapelain dans sa jeunesse , à
la cour de Louis le Débonnaire, fils de Charlemagne. Ses
connaissances dans les Ecritures et ses talens oratoires lui
concilièrent aisément l'estime et l'affection de ce prince ,
qui, frappé de l'ignorance des Italiens et voulant donner
au Piémont, soumis à son empire, un homme capable d'y
combattre l'idolâtrie, plaça Claude sur le siège épiscopal
de Turin (817). Le diocèse du nouvel évoque embrassait les
vallées du Piémont, la Provence et le Dauphiué. Claude
réalisa complètement les espérances que son prince avait
conçues. Devant la Parole, cpi'il annonçait avec puissance,
l'erreur et la superstition s'enfuireut. I\lais le fanatisme et
l'hypocrisie, saisissant l'arme ordinaire de la calomnie, en-
treprirent de soulever contre lui toutes les passions humai-
nes. L'évêque de Turin , laissant faire ses ennemis, pour-
suivit tranquillement son œuvre, so«s la paternelle sauve-
garde du Dieu qu'il servait.
Claude lisait avec plaisir les ouv rages d'Augustin. Surtout,
il se nourrissait abondamment de la Parole de vie. Il ensei-
gnait que l'Eglise n'a de chef que Jésus-Christ, que l'homme
ne peut rien faire sans le secours de la grâce , et qu'il est
sauvé par la foi seule au sang de notre bien-aimé Ré-
dempteur.
Il foudroyait les mérites des hommes, et remarquait que
si Jésus-Christ ne tirait aucune gloire de ses actions , se con-
tentant du plaisir de faire la volonté de son Père , à plus
forte raison les hommes ne devaient point rapporter à eux-
mêmes ce qu'ils faisaient de bien. Il disait nettement qu'on
était sauvé par la foi seule. Si ce n'est pas la foi ssule qui
sauve les Gentils, elle ne nous sauve point aussi; car per-
sonne n est justifié par les œuvres de la loi. Cependant il ne
voulait point une loi destituée de bonne* œuvres.
Claude rejetait les traditions humaines, la prière pour les
morts, et généialement toutes les superstitions de son âge;
surtout il combattait vaillamment le culte des imapes. Mais
avec tous les prédicateurs de la justice, il len.OiUra dans
l'exercice de son ministère de nombreuses et fortes oppo-
sitions. « Eu tenant ferme pour la défense de la vérité, di-
sait-il, je suis devenu l'opprobre de mes voisins; roux qui
nous voient se moquent de nous et nous montrcntau doigt.
Mais le Père des miséricordes, le Diuu de toute consolation,
nous a consoli s dans toutes nos afflictions, afin que nous
soyons en état de consoler ceux qu'abattent l'épreuve et la
douleur. Nous nous reposons sur la protection de Celui qui
nous a couverts de l'ai mure de la justice et de la foi , bou-
clier éprouvé de notre salut. »
Les ennemis de Claude s'offensaient surtout de l'ardeur
avec laquelle, jaloux de la gloire de son Maître, il attaquait
l'idolâtrie, alors en vogue dans tout l'Orient, et qui com-
mençait à se répandre dans l'Occident ; nous voulons dire le
culte des images. Dungal, moine do Saint-Denis, lui repro-
chait (828) de condamner ce que huit siècles avaient pra-
tiqué, comme si personne avant lui, disait-il, n'avait eu de
zèle pour la reli(;ion. Il le blâmait aussi de combattre la vé-
nération des reliques et les voyagC; entrepris pour obtenir
des guérisons miraculeuses , disant avec tant d'autics, que
le seul chagrin de voir l'argent sortir de son diocèse,
engageait Claude à crier si haut contre les pèlerinages , et
que certainement il aurait gardé ie silence , si les miracles
se fussent opérés dans ses églises : reproche qu'on trouvera
216
LE SEMEUR.
bien peu juste , remarque Basnage , « si l'on considère que
Claude avait le corps du Sauit-Maxime, auquel il aurait pu
faire faire des miracles. » . <^i j
L'abbé Tliéodémir , écrivain opposé a Claude, lui fit
entendre dans une lettre, que ses opinions et sa conduite
occasionnaient partout beaucoup de rumeur et de scan-
dale. La justification du fidèle évoque présentait les con-
sidérations suivantes : « Tu déclares dans ton écrit , que tu
as été troublé de ce que ma renommée s'est répandue , non
seulement dans toute l'Italie, mais encore en Espagne et
ailleurs , comme si j'établissais une nouvelle secte , contre
les règles de l'ancienne foi catholique, ce qui est absolu-
ment faux. Je n'établis point une nouvelle secte , moi qui
ne prêche que la vérité toute pure ; mais autant ([u'il a été
dans mon pouvoir, j'ai réprimé, combattu, détruit les
schismes , les superstitions et les hérésies , ce que je ne ces-
serai de faire , avec l'aide de Dieu.
Les écrivains romains, Génébrard, Rorcnco et d'autres,
nous apprennent, que «les vallées du Piémont conservèrent
les opinions de Claude pendant les neuvième et dixième
siècles , B et l'on verra bientôt ces mêmes o/)/«/o/iJ-, comme
ilplait a ses ennemis de les appeler, se propager dans le Mi-
lanais et les contrées voisines.
AIVNO^CES.
Cours normal des instituteurs primaires, ou Directions
relatives a l'éducation physique , morale et intellectuelle
dans les Ecoles primaires; par M. DegÉrando, membre
de l'Institut. Paris, i83i. Chez Jules Renouard , rue de
Tournon , n" 6 j et che^ F. G. Levrault , rue de la Harpe ,
n'Bi.PrixrS fr.
La commission instituée pour surveiller l'école normale
pour les instituteurs primaires, étiblie à P.tris , a senti le
besoin de donner à ceux qui la fréquentent des directions
sur l'éducation physique, intellectuelle et moialej et l'un
de ses membres , M. le baron Degérando, a consenti trois
fois à faire à l'école normale un cours spécial sur ce sujet.
Sur la demande qui lui en a été faite , il vient de publier
la suite des entretiens qui ont composé ce cours. Nous
n'avons pas été étonnés de voir combien il insiste sur la néces-
sité d'avoir une vocation bien décidée et toute spéciale
pour embrasser la carrière d'instituteur ; celui qui l'em-
brasse par calcul commet une déplorable mi-prise. Avant
de se déterminer à consacrer sa vie aux cafans , il faut se
demander si l'on aime les enfans et si l'on a les qualités
nécessaires pour leur servir de guide. Pour bien exprimer
ce qu'il attend du maître, M. Degérando lui donnerait
plus volontiers le titre d'éducateur que celui d'instituteur,
et afin d'expliquer encore mieux quelle haute idée il se fait
de sa vocation, il a soin d'ajouter : «L'éducation enst-igue la
vie. » Les enfans qui fréquentent les écoles primaires ne
trouvent que bien rarement l'éducation domestique sons le
toit paternel ; souvent, au contraire, ils n'y reçoivent que de
fâcheuses iiifliifuces et n'y ont sous les yeux que de funestes
exemples. Il faudrait donc que les heures qu'ils passent à
l'école leur fournissent , comme le dit M. Degérando ,
« leur subsistance morale pour la journée entière. » Pour
qu'il en soit ainsi , il faut que le maître lui-même « con-
» sidère la vie teriestj'c comme un novociat et comme mie
» épreuve. »
Plusieurs des chapitres de cet intéressant ouvrage, ôii
l'auteur entre dans une foule de détails, qui auraient échappé
à quiconque n'aurait pas , comme lui , consacré, depuis de
longues années, un intérêt particulier à l'enfanc», sont rela-
tifs à l'éducation morale et à l'éducation religieuse. Nous
regrettons de devoir dire que cette partie de son travail ne
nous a pas satisfaits. Nous ne croyons pas qu'il soit possible
d'influer sur un enfant d'une manière salutaire , si l'on ne
se fait pas de lui l'idée que nous en donne la Bible. M. De-
gérando définit l'homme « nu être essentiellement religieux
( page 264- ) » Il résulte de là qu'il pense qu'il porte eu lui
le germe de tout ce qui est bon, et qu'il ne s'agit que de
développer ce germe. Aussi est-ce à son jugement qu'il en
appel le pour produire et liâler ses progrès moraus: «Le juge-
» meut, dit-il , met l'esprit humain en possession de la plus
» précieuse des conquêtes : la vertu. ( page io8) «Tout
en confiant à l'instituteur l'éducation morale, en lui recom-
mandant môme d'y donner tous ses soins, il lui prescrit de
ne pas s'immiscer dans l^enseignemeut dogmatique, et il
pense même « qu'il faut éviter de prcscnltr de trop bonne
» heure aux enfans des idées dogmatiques qu'ils ne sont
» pas capables de concevoir, (page 363). » Les Chrétiens ,
ayant un autre point de di'part, airiventàun résultat diffé-
rent. Sai haut que « l'imagination du cœur des lumimes est
» mauvaise dès leur jeunesse (Genèse viii , ai), a ils
n'entreprennent pas de tirer de l'eau douce d'une source
amore; mais ils comprennent que 1 1 source elle-même a
besoin d'être renouvelée. C'est lorsque le cœur accueille
les vérités de la Bible , (la Parole de Dieu le déclare , et
l'expérience le confirme,) que ce changement, s'opère ; eu
cons-quence, ils s'appliquent à leur fair& connaître aussi
tôt que possible ces vérités, et on est.étonné de voir com-
ment les plus impoLtantes d'entre elles, celles qui servent
de base au Christianisme , sont accessibles aux plus jeunes
enfans, et peuvent préparer , et souvent opérer.de bonne
heure eu eux ce renouvellement do la volonté, ce chan-
gement total du cœur, sans lequel il n'est pas de vie morale.
Ces remarques étaient nécessaires ; tout en les faisant,
nous nous empressons de rendre justice au snin (jue prend
M. Degérando d'analyser, en quelque sorte, les lacultés de
l'enfant, et de montrer de quelle minière il est possible
d'influer sur elles par divers moyens accessoires. Une ob-
servation intéressante , dont nous avons été frappés dans
son livre , c'est celle relative à l'effet avantageux de la
prière qui , à l'ouverture de la classe, sert à recueillir, à
calmer les esprits agités par les jeux de la récréation. Il se-
rait à peu près impossible d'obtenir, par un autre moyen ,
en aussi peu de temps , les dispositions tranquilles que l'é-
tude exige. Sans doute, ce n'est là que l'un des nombreux
effets de la piière, et l'on pourra trouver qu'il est l'un des
moins impoitans; mais nous n'hésitons pas à y reconnaître
un fait psychologique , duquel il est permis de tirer des
inductions morales que d'autres expériences confirment.
Cardiphonia, ou Correspondance dei. Newton. Traduit
de l'anglais. 2 vol. iu-i2. Chez Risler, rue de l'Oratoire,
n. 6. Prix : 5 fr.
Nous recommandons à nos lecteurs ces deux volumes ;
les lettres qu'ils renferment ont tout le charme d'une cor-
respondance particulière , et l'on y trouve cependant une
maturité de pensée et une profondeur de vues que l'on
cherche rarement sous la forme épistolaire. L'auteur est
chrétien j il épanche sou âme dans ces lettres , et il est peu
de sujets d'expérience chrétienne qui n'v soient traités,
quelquefois en passant , d'autres fois avec toute l'étendue
que leur importance exige. On ne peut assez admirer la
simplicité avec laquelle Newton exprime tout ce qu'il sentj
on voit qu'il ne retient pas la moitié de sa pensée au fond de
son cœui', mais qu'il se donne tout entier tel qu'il est , et
qu'il prend ses lecteurs pour ses intimes confideiis. Ca mé-
rite n'est pas le moiudre de ce livre. On entend souvent
dire, et avec raison, que les Chrétiens ne se font pas assez
connaître, que les hommes du mojide ne voient d'eux que
la surface et que les motifs intérieurs qui les font agir leur
demeurent cachés. En voilà un du moins qui soulève le
voile qui recouvre son cœur ; il ne cache pas même ses fai-
blesses, mais en même temps qu'il les avoue, il montre à
quelle source il puise la force qui lui permet de se vaincre
lui-même. Ces révélations sur la vie morale valent mieux
que les tristes confessions de quelques coryphées de la phi*
losophic moderne , qui n'ont su mettre à nu que leurs souil-
lures et celles de leurs contemporains, sans savoir offrir,
comme Newton , un remède à la corruption du cœur, sans
même déplorer cette corruption, maison en tirant, au
contriiire, vanité, à la face d'un monde que, pendant un
demi -siècle, ils n'ont que trop su façonner à leurs doctri-
nes impies et à la dissolution de leurs mœurs.
Erratum. Dans notre dernier numéro, p. 208, première
colonne, ligne 53, au lieu de tester, lisez ester.
Le Gérant, DEHAULT.
impriaiens de Selligue , rue des Jeûneurs, n. i4-
TOME 1". -- ]\ 28.
l/i MARS i83'2.
JOURNAL RELIGIEUX
Poliiiqîie, P!iîlosoplii€[ac et Lîllëraire
PARAISSAIT TOUS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le momie.
AJauh. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal , me Martel . n" ii.et clie?. tous les Libraires et Direct.urs de posle. — Prix:i5 fr. pour l'année
8 fs. pour 6 mors, S fr. pr>ur 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 3 fr. pour l'année , i fr. pour G mois, et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affr.mchis.
SOMMAIRE.
Confessions d'un jeune homme Mes premières années. — Philosophie :
Dieu, pur Esprit. — Voyages: Passage de la Cordillière du Chili. —
Les Disciples fidèles de l'Evangile dans les siècles du moyen âge :
xi° siècle, les préten lus Manichéens d'Orléans et d'Arras; .\ii' siècle,
Bernard dt Clairvaux ; .\:;i* siècle , Louis is. — Mélanges : Traite des
Noirs; Mort de M. ChampoUion jeune. — Annonce,
SCEi\ES DU MOi\DE ACTLEL.
CONFESSIONS d'uN JEVNE HOMME.
I. Mes premières années.
Daus ce siècle de mctamorphoses et de bouleversemens,
ce n'est pas nue des clices les moins étonnantes quode voir
un jeune homme, naguère lancé dans tous les plaisirs de
son âfje, se convertir à l'Evangile de Jésus-Christ. Il y a des
gens qui croiraient à dix révolutions dans un jour plutôt
qu'à une véritable conversion. Si les journaux leur annon-
çaient demain que le loi catholique des Espagnns a été coiffé
du bonnet rouge par une émeute , ou que le successeur de
Hildebrand a signé une charte libérale, ou qu'un nouveau
capitaine Cook a découvert une sixième partie du monde ,
ils en seraient médiocrement étonnés ; car ils n'y verraient
que des événemens en rapport avec les opinions du siècle
et avec le cours de leurs pi opres pensées. Mais qu'un de
leurs jeunes camarades d'études , le compagnon de leurs
jeux, le complice de leurs orgies, se détache touti» coup de
leur bande légèie et moqueuse , qu'il devienne sérieux sur
les grands intérêts de l'éternité, qu'il parle gravement du
Christianisme , qu'il prononce avec respect le nom du Sau-
veur, et qu'il reprenne le chemin long-temps oublié d'un
temple chrétien, c'est là un fait surprenant , inconcevable,
inexplicable, inou'i! Encore si Charles X continuait son
règne bigot, on pouriait supposer que le néophvte ne passe
par le sanctuaire que pour mai cher plus vite et plus loin
dans le sentier Je l'ambition, et qu'il fait l'honnête métier
de solliciteur, eu ayantl'air depricrDieu. Oubien, s'il avait
un"! vieille tante dévoLo occupée à foimulcr son testament,
on trouverait tout naturel qu'il endossât l'habit et l'allure
d'un pénitent pour obtenir ses botines grâces. Notre siècle
coinpreudrall cela à merveille : avidité de places et d'argent,
c' "l le résumé de la civilisation, c'est la science universelle,
la pierre philosophale du jour. Mais sous un gouvernement
qui ne va plus à la messe, qui ose à peine prononcer le nom
de Dieu , et lorsqu'on u'a pis même un ai lière-cousin qui
soit margnillier ou membre d'une fabrique d'église, qu'est-
ce donc que oc convertir?
Pour répondre à cette question , je vais reprendre mon
récit d'un peu haut. Il y aura peut être plus d'une instruc-
tion importante à recueillir dans ces pages de mon journal.
Comme vous, lecteur, j'ai été long-temps étranger à l'Evan-
gile; j'ai vécu de votre vie , je me suis réjoui de vos joies,
tourmenté de vos inquiétudes ; j'ai même partagé vos dé-
dains contre le Christianisme , et mes lèvres ont souvent
répété vos sarcasmes amers. Maintenant je suis autre ; plai-
sirs et peines, joies et tourmeus, tout a changé de face pour
moi ; j'honore ce que je méprisais et je méprise ce que j'ho-
norais. Que s'cst-il donc passé? Je vais vous l'apprendre;
mais soyez averti , en forme de précaution oratoire , que si
vous cherchez dans ces confessions des scènes faut istiques ,
du drame, des tableaux romantiques, des péripéties inatten-
dues et un peu de scandale, vous n'en trouverez pas. Pre-
nez alors le premier roman venu , ou la tour de Babel de
notre époque, le Livre des Cent et Un. Quant à ce
jouru;d , il ne contiendra que les faits qui se rapportent
d'une manière plus ou moins directe au développement de
ma vie jeligieuse, et j'y intercalerai toutes les réflexions ,
courte» ou longues , qui me paraîtront bonnes à entendre.
Cela dit, je commence.
Mon père exerçait la profession d'avoué dans une petite
ville de l'Est. Il jouissait d'une réputation sans tache et loya-
lement acquise; aucun acte, dans ses relations publiques ou
privées, n'avait démenti son caractère d'honneur et de pro^
bité. Mais la philosophie, l'esprit du siècle , la révolutioi
surtout avaient eu la plus déplorable influence sur ses pri
Î18
LE SEMEUR.
cipes religieux. Il s'était fait une logique, une morale, un
état de vie, un présent, un avenir, tout un système, enfin,
dans lequjl la religion n'avait aucune place. Il ne la haïssait
pas, il s'abstenait d'y songer. Ni colère ni amour; indiffé-
rence absolue comme pour les habitans inconnus d'une pla-
nète. C'est là, il faut le dire, non un fait spécial, mais le fait
presque universel de notie époque; les hommes d'aujour-
d'hui se reposent à côté de la religion , sans l'aimer ni la
haïr, comme uu guerrier se couche et dort sur un champ
de bataille à côté d'un cadavre.
Je fus baptisé pourtant selon les rites de la communion
romaine. L'usage le veut, manière tenait à l'usage, et mon
père n'avait pas de volonté positive sur ce point. Les bonnes
femmes de la petite ville se seraient récriées s'il n'y avait
pas eu de baptême à ma naissance; on en aurait fait de
longs commérages ; des querelles auraient pu s'ensuivre ;
qui sait même si mon père n'aurait pas vu s'affaiblir envers
lui la confiance publique? ExccHens motifs, qui auraient
fait cesser toute opposition, s'il y en avait eu ! Puis, un bap-
tême dérange si peu ! puis, c'est une occasion de réunir sa
fainille et de faire acte de bon parent ! puis, il ne faut se
brouiller avec personne , pas même avec le curé! Bref, on
me porta à l'église , et je fus admis dans le sein de la com-
munion catholique, apostolique et romaine. C'est l'histoire
de neuf baptêmes sur dix. La coutume, l'opinion, la crainte
des commères, le désir de vivre en paix avec tout le monde
y font plus que le sentiment religieux. Il reste un certain
mouvement dans les corps après que la vie en est sortit; et,
pour le dire en passant, lorsque J(- ne sais plus cpiel orateur
a soutenu que la majorité des Fonçais est catholique , par
la raison que la majorité des enfans reçoit le baptême du
catholicisme, il a présenté un pauvre argument et un mau-
vais calcul : les amis de l'Evangile ne comptent pas du tout
de cette manière.
Dans les premières annéts de jnon enfance, niessouveûirs
ne me montrent aucune tr.xc d'instructiou religieuse. Il
est possible, il est même probable que ma mère me rccoin-
manda de prier D;eu , et qu'elle m'enseigna quelques for-
mules banales de prières; mais j'ignore complètement quels
furent les effets de cette sollicitude maleriielie. J'ai gardé
tonne souvenance de plusieurs événcmeus qui remontent
jusqu'à ma septième année. Je me rappelle la campagne de
1812, les récits que l'on faisaità la table de mon père sur la
grande armée ;.je n'ai pus oublié l'histoire de ma première
leçon de jjramiuaire lutine, et je raconterais mille espiègle-
ries qui datent de ce temps reculé. Mais de prières, aucun
souvenir; de sentimens religieux, aucune idée c{ui remonte
jusque-là. Plus j'interroge mon enfance, plus je remarque à
cet égard un vide complet. Dieu ne m'était rien ; je vivais
sans lui.
il faut avouer tout : les entretiens de famille ne s'occu-
paient jamais de Dieu ni de l'éternité. Toutes choses avaient
une place , excepté ces grandes choses. On y parlait de la
nouvelle du jour, des petites circonstances qui troublaient
le voisinage , de procès, de décès , de naissances, de médi-
sances : du Créateur, non; de l'âme, pas davantage; de
l'Evangile, pas le moins du monde. Or, je dois faire obser-
ver à ceux qui ne s'en doutent peut-être pas , qu'un enfant
s'instruit plus en écoutant parler qu'eu étudiant ses livres
et que les entretiens domestiques lui fournissent infiniment
plus d'idées que les leçons de l'école. La conversation de ses
parens et de leurs amis, voilà le raagasin dans lequel il puise
les trois quarts de ses lumières; et si les objets religieux en
sont bannis, l'enfant n'aura point de religion. Que les pères
y réfléchissent, pour peu qu'ils désirent voir la piété régner
dans leurs familles I
Mais si la rel gion me manquait, les défauts , les vices du
picmiirâgc ue me manquiàeiit point. C'est une ivraie qui
croît sans culture , qui germe naturellement dans le cœur ;
il n'est besoin que de la laisser grandir. Beaucoup d'orgueil,
l'instinct de l'égoïsme , une vanité qui s'en prenait aux
moindres choses, une tendance prononcée à l'emportement;
je me faisais centre et but de tout ce qui m'environnait;
j'étais uu petit personnage gonflé de son importance, et
j'estimais fort les bonnes qualités que je m'attribuais. L'his-
toire de mes premières années pourrait m'en fournir uom-
bre d'exemples, mais passons. Lecteur, interrogez votre
enfance, et vous connaîtrez la mienne,
A douze ans, j'allai au collège. Là, grâces à nos méthodes
pédagogiques , le principe de l'émulation développa mer-
veilleusement les germes d'orgueil qui étaient en moi. Pour
comble de snalheur, j'obtins quelques prix et je fus loué par
mon régent dans une assemblée solennelle. Admirable
moyen de rendre un petit être insupportable ! C'est ce qui
m'arriva; et dès l'âge de treize ans, lorsque je commençais
à peine à griffonner quelques vers sans rime ni césure, je fis
une satyre contre mes camarades. Voilà ma première œuvre
poétique , sauf un compliment ou deux de nouvelle année,
versification de commande qui ne prouve rien. Excitez donc
l'émulation des enfans avec vos procédés classiques; flattez-
les , donnez-leur un piédestal du haut duquel ils regardent
en pitié leurs camarades moins heureux , et applaudissez-
vous de votre ouvrage!
Cependantla religion ne m'étaitplus toul-à-fait étrangère.
A mesure que je grandissais , le goût de la lecture devenait
l'une de mes passions dominantes. Je dévorais les livres
bien plus que je ne les digérais; il me fallait absolument lire,
et beaucoup lire, sans choix, sans discernement et presque
sans attention. Pas de plaisir plus vif pour moi que de ra-
masser quelque bouquin contenant de vieilles aventures
rom.Tncsqiies , pour m'en rassasier à mon aise. Dans la bi-
bliothèque de mon père se trouvaient les écrits de Jean •
Jacques Rousseau, et entre autres les Confessions. C'est le
piemier livre, je crois, dans lequel je puisai quelques idées
religieuses ou irréligieuses, comme on voudra. Je l'avais
dérob(; subtilement, et je le lisais avec transport. Il me sou-
vient d'un passage où Jean-Jacques raconte (ju'il avait une
notion de Dieu à l'âge de sept ans. Cela me piqua d'honneur,
moi qui en avais douze, et je me mis à plniosopher très-
sérieusement. On peut juger de toutes les folies qui me pas-
sèrent par la tête , et combien mon orgueil d'enfant était
fl.itté de déraisonner sur la nature et les perfections du sou-
verain Etre : j'aurais certainement argumenté contre Pascal,
s'il s'était trouvé sur ma route , et l'idée ne me serait pas
venue cjue je n'étais qu'un petit fat complètement inepte
dans ces hautes matières.
Après les CoiiJ'essions ,>\m me rendirent un grand service,
comme on peut s'en apercevoir, je m'emparai avec la même
subtdité du Dictionnaire philosophique dij Voltaire. Là,
j'appris, pour la première fois , qu'il y avait dans le monde
un livre nommé la Bible, et j'en étudiai le contenu d'après
les citations et les interprétations voltairicnnes. Qu'on se
représente un pauvre enfant, d'une intelligence fort ordi-
naire, qui n'avait jamais entendu parler du Christianisme,
qui connaissait à peine le nom du Sauveur , et qui abordait
tout-à-coup ces régions inexplorées dans le Dictionnaire
pjiilosopliif/iie ! Q^a ou se ligure les ravages que dut faire dans
son esprit un livre, qui avait pour lui le double attrait d'une
lecture amusante et d'une amère critique! Je me laissai
aveugler, entraîner, subjuguer; j'adoptai toutes les idées ,
que dis-je ? toutes les haines de l'auteur : je devins fanatique
d'incrédulité.
Uu souvenir qui se rapporte, si ma mémoire ne me
trompe pas, à ma quatorzième année, en offre une preuve
dont je gémis encore aujourd'hui. Il y avait au nombre de
mes camarades de collège un jeune homme qui passait, dans
LE SEMELR.
210
l'argot dos ('■coliers , jjour être oncioùtc de higoltcric; c'est-
à-dire qu'il ne se moquait point de la religion et qu'il allait
régulièrement à la messe. Eli hien ! il n'y a pas de plaisan-
teries, de sarcasmes, de déiisions , d'injures même que je
u'aie employées pour dctournei' ce jeune homme de ses
j)ratiques lelijjieuses. Entre aiitres choses, je me souviens que
je compilai une petite brochure sous le titre de Monsieur
Michel. C'était un indigeste ramas, un misérable centon de
toutes les plus ignobles plaismteries du Dictionnaire phi/o-
sophif/iie coulic le Chiistianisme. Et quand cette œuvie fut
achevée, nous formâmes un complot entre cinq ou six, pour
l'etenir de force notre prétendu bigot dans une promenade,
afin de le contraindre à en écouter la lecture. Le pauvre
garçon se débattait, rougissait, se récriait, suppliait, il
n'importe; nous poiirsuiviraes, mes caniai'ades et moi, avec
une rigueur à l'espagnole , notre prosélytisme d'mipiété.
Nous parvînmes enfin , non pas cette fois , mais à force d'in-
stances , à le rendre incrédule et moqueur comme nous;
c'était une victoire !.. En méditant sur ce fait, à quelle autre
cause pourrais-je l'attribuer qu'à cette malice noturelle, à
cette méchanceté du cœur, humain, dont notre vie à tous
n'offre que trop d'exemples ? Je n'avais aucun avantage
quelconque à rendre mon camarade ennemi du Christia-
nisme ; ses croyances ne me faisaient aucun toit j il pouvait
suivre sa route, sans me gêner sur la mienne; et cependant
tout moven me fut bon pour l'arracher à ses idées religieu-
ses. Qu'est-ce que do l'homme? et quels abîmes d'iniquité
dans le fond de son cœur? Je n'ai plus revu , depuis douze
ans, ce compagnon d'enfance, et peut être a-t-il continué de
suivre le triste chemin où je l'avais entiaîné. Ohl s'il m'é-
tait permis , si Dieu m'accordait cette grâce de le retrouver
et de faire entendre à son âme la voix de l'Evangile, la
promesse du salut qui est en Jésus-Christ!
Dans ce tableau des années de mon enfance j'allais ou-
blier ma première communion. Ce fut en effet l'une des
choses les plus insigiiifianies qui se paisse imaginer. Ma
mère m'en parla ; je n'avais aucun motif plausible pour
m' opposer à son désir ; je n'osais pas lui révéler mes senti-
mens d'irréligion ; force me fut donc d'apprendre mon ca-
téchisme. Je considérais cette étude comme une corvée ,
comme une espèce d'impôt mis sur le temps et sur la cré-
dulité de la jeunesse. Le respectable prêtre qui nous ensei-
gnait ne s'épargnait aucun soin pour éveiller dans nos âmes
des mouvemens de foi et de piété ; c'était un père qui mon-
trait àsa famille le chemin du ciel. Mais... oserai-je l'avouer?
malheureux enfant , égaré , corrompu par de Uiauvaises
lectures, je mjttais en doute la sincérité de cet homme vé-
nérable ; je cherchais de l'hypocrisie sous ses exhortations
paternelles : j'épiais , j'inventais des apparences de mau-
vaise foi. Comme je ne croyais pas à l'Evangile, il me sem-
blait impossible qu'un homme de bon sens pût y croire , et
j'attribuais à tout le monde, excepte à quelques niais, une
incrédulité pareille à la mienne. Il est si facile, quand on n'a
point de foi , d'accuser d'hypocrisie les Chrétiens les plus
fidèles! Il est si agréable de les rabaissera sa taille! Puis^
c'est une maladie comme une autre que celle qui nous fait
voir partout notre image.
Revenons à ma première communion. J'étudiais de con-
currence la mythologie au collège et le Christianisme à
l'Eglisci Les descriptions des poètes me charmaient beau-
coup plus que les sections du catéchisme, et j'aurais subi,
sous les voûtes du Partheuon, un examen beaucoup plus sa-
tisfaisant sur les aventures de Jupiter, de Vénus et d'Her-
cule, qucje n'en pouvais subir sur les révélations chrétiennes,
dans la nef de ma paroisse. Pour la conviction , elle me
manquait des deux parts; mais la mythologie étaitamusante,
et d'ail'eurs il y avait des couronnes à obtenir à la fin de
l'année scolaire. C'est une idée heureuse en vérité que cette
éducation toute pavcnne chez un penplequisc nomn»e cliré-
tien . Le jour de la communion arriva. J'avais appris tout
ce qu'on devait apprendre ; j'avais figuré à l'heure voulue
sur les bancs; j'avais fait tout ce qu'il fallait fciire ; rien ne
manquait au matériel de mon instruction ; je fus donc ad-
mis. Quelle communion ! D'une prière adiessée ce joui--là
aubeigueur, il ne m'en souvient pas; mais je me lappellé
fort bien l'altercation que j'eus avec mon tailleur parce
qu il m'avait fait une veste trop longue. Cette maladresse
me choqua infiniment et j'en fus de mauvaise humeur toute
la journée. Ce fut même l'unique objet de la conversation
que je tins avec mes Camarades, une heure avant de recevoir
l'hostie consacrée. La cérémonie fut gi\i\-e et solennelle;
notre vénérable curé était fort ému ; nous pleurâmes aussi,
mais cette émotion fut passagère, du moins pour moi,
comme un rayon de soleil dans un jour d'hiver. Le soir de
celte fête , l'idée importune de l'excessive longueur de ma
veste mepréoccupait bien plus que les exhortations de notre
père spirituel.
Ainsi , j'entrai définitivement dans l'Eglise ratholique.
Oh! s'il V avait eu là un envoyé do Dieu, un prophète doué
du privilège de lire dans les consciences et de sonder les
secrets des cœurs , s'il avait dévoilé toutes mes pensées im-
pies et moqueuses , s'il avait mis à nu toutes les souillures de
cette âme qui venait faussement se donner à Jésus Christ !..
J'accusais les autres d'hypocrisie , et moi seul j'étais hypo-
crite. Je trouvais partout de la mauvaise foi, et la pensée ne
me vint pas de dire : C'est toi-même, toi qui trompes , toi
qui mens, toi qui prends un masque de religion! J'espère
que Dieu m'a pardonné cette communion indigne ; mais si
j'étais mort dans l'instant même où je l'ai reçue, quelle eût
été ma destinée au-delà du tombeau? Et comment ne pas
frémir en pensant que la plupart des enfans ne communient
guère plus dignement que moi? C'est un fait que chacun
peut aisément vérifier en interrogeant ses souvenirs. Ne
serait-il donc pas possible , pour le demander eu passant,
de modifier nos anciennes méthodes et d'avoir de plus so-
lides garanties de piété, avant d'admettre l'enfance à la
sainte table? Si ce changement est possible, il doit s'accom-
plir; car je ne connais pas de spectacle plus triste , quand
on regarde au fond des choses , que ces fournées de ca-
téchumènes qui communient pour faire comme tout le
monde !
Cette cérémonie achevée , je n'y pensai plus et on ne
m'en parla plus; mon père ne m'en avait pas dit un seul
mot, ni avant ni après. Je poursuivis mes études au collège,
et , comme le dit un poète : ^
Je fis ma rhétorique et n'appris que des mois;
Tous ces mois étaient grecs
Il résulta de cette instruction pédante que je devins
bouffi de science et de vanité. Je développais , j'arrangeais
des phrases, je compilais des figures, j'entassais des hvper-
boles et de.« métaphores, sans me douter que je n'avais pas
une idée juste sur moi-même et que j'étais un persoi.;iagc
fort ridicule. Je croyais savoir quelque chose et je ne savais
rien. Je prononçais emphatiquement des discours sur toutes
les matières, et je n'en comprenais aucune. J'apportais un
dédain superbe dans mes jugemens sur les sujets cle religion
et de morale , et je n'y oubliais qu'un point , c'est que j'i-
gnorais complètement ce dont je parlais. Eu un mot, j'étais
rliétoricicn, et ce qu'on appelle dans les collèges un élève
distingué, ce qui veut dire un jeune important, plas pré-
somptueux et plus gonflé de son mérite que tous les autres.
A cette époque de ma vie , je ne me rappelle jas qu'une
seule véritable émotion religieuse ait traversé mon cœur.
La mort me. semblait encore si loin ; elle ne se montrait à
moi qu'enveloppée de nuages. L'éternité n'était qu'un mot
220
LE Semeur.
sonore que jVmpSovais dans mes amplifications pouraiTon-
dir mes périodes. L'idée de Dieu me fournissait quelques
phrases qui me rendaient fort content de mou éloquence.
L'Evangile était lettre close et scellée pour mon enlende-
roeiit. Le Catholicisme, que je voyais uniquement dans ses
forme» extérieures et dans ses fêtes, me paraissait une ma-
sure du temps passé j j'en plaisautiis avec mes amis, et je
ne me faisais pas faute de quelques mensonges pour douner
à mes sarcasmes une tournure plus piquante. La prière ,
cette voix de la faihlesse qui implore la force , celte auguste
prérogative de l'être hunlain , cette respiration de l'ùme,
la prière m'était inconnue. J'allais ( ntendre la messe dans
les grandes solennités et j'écoulais volontiers la musique,
lorsqu'elle était bonne.
Voilà l'histoire de ma vie religieuse jusqu'à l'âge de seize
ans. Il est clair qu'un fidèle disciple de Mahomet était alors
plus rapproché que moi des vérités de l'Evangile , bien
qu'il fût appelé islamite et que j'eusse nom de catholique
et de chrétien.
PHILOSOPHIE.
DIEU, PUR ESPRIT.
Premier fragment d'une lettre manuscrite adressée
à un panthe'isie ( i).
Avant tout, je pose comme fondamentale, indispensaljlc,
essentiellement vraie en elle-même , l'idée de l'Etre , de la
substance incompréhensible, principe étcruel et toujours
vivant de toute existence créée.
Assurément votre raison l'admet comme la mienne,
comme toutes les raisons du monde. Je ne sache pas qu'il
puisse venir à l'esprit du plus forcené sceptique de nier
l'être eu soi, la racine de l'existence, la source même de la
vie.
Ceux qui nient la Divinité repoussent moins l'idée de
l'être que celle de ses perfections, de ses attributs moraux,
de ses rapports avec l'homme. Quant à l'être comme tel, à
la substance, à la cause première , ils ne sauraient s'en dé-
faire, môme par les tours de force les plus exlravagans de
la pensée. Il y a là quelque chose qui vit, qui palpite jusque
dans les entrailles de leur moi, qui les poursuit et les atteint
invinciblement , quelque forme qu'ils veuillent donner à
leur panthéisme.
Ce n'est donc pas sur ce point que nous pouvons différer.
Mais si l'idée métaphysique de l'être comme substance et
cause première nous est commune , en est-il de même de
l'idée divine, considérée sous le point de vue mora! et reli-
gieux? Je ne le pense pas.
C'est ici que commence l'opposition des systèmes j c'est
à ce point que surgit la difficulté de s'entendre. Arrivé à ce
point fital , « l'insensé a dit en sou cœur : il n'y a point de
Dieu (Psaume xiv); » l'idolâtre dit; «les astres, les clémcns,
les créatures sout des dieux ; » le panthéiste ajoute : « oui,
tout est dieu. » Puis vient l'Ecriture qui dit: « c'est l'E-
ternel qui est Dieu ; c'est lui qui donne à tous la vie, la res-
(i) Il n'est sans doute pas besoin, «urloul pour des chiéliens , de s'éle-
ver , pour combattre le paiithéisme , à la hauteur mitapliysique où s'est
placé l'auteur de cette lettre; il n'est pas brsoin de réunir, comme lui, à
la foi du petit enfant la science |iliilosopliique la plus avancée ; car la dé-
duction des conséqucncis morilles de ce genre d'athéisme suflit pour lui
donner le coup de mort au\ yeux du plus grand nombre. Cependant, comme
il est des esprits qu veulent absolument ([u'onUs suive sur le terrain mou-
vant des raisonneniens de l'école , nous avons saisi avec e'.npn ssement'
l'occasion que nous offre un de nos coU.iboratiurs pour convaincre ces es-
prits que, sur ce terrain aussi, leur défaite est ceitaine.
piration et toutes choses. Dieu est Esprit, et il faut que
ceux qui l'adorent, l'adorent eu esprit et eu vérité ».
Voilà le principe auquel je m'attiche, avec tous ceux qui
invoquent le nom de notre Seigni;ur Jésus-Christ , en tous
lieux.
L'expérience me prouve, la raison me dit, la nature
proclame, que tout fait, que tout pliénomène , que toute
manifestation finie et déterminée, spirituelle ou m itérieile ,
procède d'une force, d'une cause efficiente et substantielle,
et se trouve être la réalisation d'une idée quelconque,
d'une conception spirituelle, émanée en dernier ressort
d'un sujet esprit et intelligent.
L'atome imperceptible de matière brute ou organisée, le
grain de poussière, le cristal, la terre nourricière , le ro-
cher aride, le mont sourcilleux , le glacier qui fend la nue ,
la nue elle-même, le globe terrestre, avec tous ses accidens
d'organisation et de culture , les animaux et l'homme qui
l'habitent, chaque astre isolé, chaque système solaire, en un
mot, tout l'ensemble du monde dans l'espace, et de ses ré-
volutions dans le temps , voilà autant de faits, autant de
phénomènes, autant de réalisations, plus ou moins boruées
ou plus ou moins vastes, d'idées spirituelles, quisout toutes
subordonnées et liées par certains r.ipports à l'idée mère
émanée de Dieu.
Vous prétendez, vous , que Dieu , que l'idée-mère, avec
ses rameaux j que le tout qui la réalise, sont une seule et
même chose ; c'est à-peu-prèscom.rae si vous disiez , que le
virtuose, que l'idée qu'il enfante, que l'instrument qu'il in-
vente et que l'exécution de son idée, sont une seule et même
chose; que l'architecte, le sculpteur, le peintre, le poète,
l'orateur, sont pcrsouncllement identiques à la ciêatiOQ in-
tellectuelle sortie de leur verve d'artiste et à l'œuvre qui
fixe, sous une forme sensible, cette création , cette idée.
Ce système est insoutenable , et si l'on objecte la difficnlté
de concevoir le Dieu Esprit, tirant de sa substance incom-
préhensible, et les esprits divers qu'il a créés, et la matière
qui leur sert d'instrument pour manifester leur énergie res-
pective, je dirai que c'est là le grand mystère qu'il n'ap-
partient à personne de souder.
Concevez-vous mieux , peut-être, la fécondité de l'âme
humiine, qui , sous des influences tantôt aperçues et Umtôt
ignorées de vous, tire de son fonds une si grande abondance
de produits in'ellcctuels et moraux , par suite de son coa-
tact avec le double monde spirituel et matériel qui la cerne
de toutes parts ?
Chacune des nuances du développement historique de
cette âme humaine , ciiacune de ses peusces , de ses affec-
tions , de ses paroles , de ses actes , soit qu'où les considère
dans les individus, soit qu'on les envisage dans les groupes
sociaux, ou dans l'humanité tout entière, sont autant de
faits qui émanent mystérieusement et d'une manière inex-
plicable de l'être humain psychologique. Or, à travers tous
ces faits, comme à travers tout l'être humain dont ils pro-
viennent, s'exprime cncoie, sous mille formes diverses,
une idée plus haute , spirituelle, divine, sortant, en der-
nier ressort, de l'Etre divin, avec lequel ces faits ne sont
pas plus identiques que je ne le suis, moi, avec la lettre que
je vous écris.
Oui , par-dessus toutes les causes d'ici-bas plane la cause
première, dont celles-ci ne sont que les instrumcnsetJe lan-
gage ; par-dcriière tous les phénomènes delà nature et de
l'humanité, petits ou grands, universels , généraux ou in-
dividuels , est et subsiste en dernier ressort , le centre sub-
stantiel , énergique , intelligent et divin , avec tous les attri-
buts que lui donne le Christianisme. De lui , rayonne toute
idée, toute conception, toute vie, toute création, toute
existence individuelle ou collective , tout ordre et toute loi
luiimonique qui en organise et en ordonne les rapports. Le
LE SEMErR.
22 i
r.ilt iinmeusc de l'upiiviMs, (l.ii\s l'cxi.stencc, le mouvement
et le dcveloppiMiioiU (liqiu-l brille à iio-s veux une majes-
tueuse unité , en mém: tiMups qu'une vaiiclé infinie, ce fait
n'est pas Dieu lui-même, mais une grande Parole de ce
Dicu-Espiit, dont émane l'idée qui sert de base à cet
univers, avec ses innombrable., ramifications. Cliaque sphère
céleste , chaque astre , chaque phé.iomène spnituel ou ma-
tériel , quelqu'imperceplible ou manifeste qu'il soit à nos
yeux , est un élémeut di' ccUe grande Parole,
VOYAGES.
PASSAGE DE LA CORDILLlÈUE DU CulLI (l).
PREMIER ARTICLE.
J'ai parcouru , en 1828 et 1829, une partie de r.4.méri-
que du Sud , et j'ai conservé de mon voyage dans ces con-
trées si peu connues, et cependant si intéressantes, de
précieux souvenirs, qui me dédommagent amplement des
fatigues et des désagrémens qui l'ont accompagné. Les
fatigues insépaiables de vovagcs enii'eprisclans des pays peu
visités par les étrangers, semblent en effet bien insigni
fiantes , si on les compare aux avantages que le voyageur
en retire, quand l'appas du gain ou l'amour de la science
l'excitent à v pénétrer, ou à ceux qui peuvent en résul-
ter pour les liabitans, si, comme le missionnaire, c'est
l'amour de l'humanité et le désir d'annoncer la bonne
nouvcllo du salut à des nations encore plongées dans les
ténèbres , qui le portent à s'enfoncer dans leurs forêts et
dans leurs désert?. Pour moi , je n'avais, pour traverser les
Pampas (2) et les Andes (3) , d'autre motf que celui de la
curiosité. Le mauvais état de ma santé m'avait empêché de
donner suite au projet qui m'avait fait quitter l'Europe, et
je me trouvais, saus le vouloir, retenu dans un nouvel hé-
misphère. Des contrées peu connuess'ouvraient Jcvaut moi,
et je me sentais irrésistiblement entraîné vers l'Océan Paci-
fique par le vif désir de visiter les pays situés sur ses
i ôtes .
J'atteignis le pied des Andes, au milieu de mai , c'est-à-
dire, à l'entrée de l'iiiver de ces contrées. Je n'avais ren-
contré, en traversant près de trois cents lieues de Pampas ,
que deux sociétés de voyageurs, et les renseignemens
qu'ils m'avaient donnés sur l'état des Cordillières était
peu encouiageant; ils m'avaient dit , en effet, que la nei^e
étant tombée beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire, quel-
<[uc^ voyageurs avaient péri en essayant de les fran-
chir. Mes amis de Mendoza m'assuraient, de leur côté ,
que je n'avais d'autre alternative que de rester quelques
mois à l'est des Andes , jusqu'à ce que le passage fût
praticable, ou de retourner à Buénos-Ayres, en traversant
ime seconde fois les Pampas. Je ne pus me résoudre à
prendre ni l'un ni l'autre de ces partis , avant d'avoir
essayé de me rendre au Chili, et je me décidai à aller, en
tout cas, jusqu'à Uspallatj, avan't de renoncer à passer les
Cordillières.
Arrivé en deux jours à Uspallata, j'appris que des voya-
geurs venaient de traverser les montagnes; ilsavaient, il est
vrai , rencontré de grandes difficultés; mais leur exemple
suffit pour me décider lout-à-fait. Je trouvai à cet endroit
( 1 ) Nous deTons ce fragment ,1 I', bligeancede Sir Henry Veroey. Arrivé
à Rio-Janeiro avec Lord 'W". Benlinck , gouverneur-géncral de l'Inde,
qu'il accompagnait en qualité d'aide-de- cainp , il a dû renoncer, à cause
du dérangement de s.i santé, à le suivre plus loin. Après son rélablisyemeut,
il s'est rendu au Chili, où il a fait un séjour de cinq mois. C'est sur ce
voyage qu'il a bien voulu nous donner quelques détails, que nous accueil-
lons a-v, c empressement ddns nos colonnes.
(2) On nomme ain'-i des plaines sablonneuses qui s'étendtnl parallèle-
ment aux Andes; ces véritables steppes de l'Amérique, habiles par des In-
diens nomades, sont immenses et peu connus.
(3) On donne aussi ce nom à la chaîne des CordiHièrei.qui suit les eûtes
de 1 Otéjn Pacifique,
un raessagei-, nommé Véga , qui était chargé de porter les
lettres a Santiago , quand il y avait moyen de se frayer un
passage, et je m'arrangeai avec lui pour qu'il se. procui.'it,
pour une somme convenue , les vivies et les combustibles
nécessaires pour le voyage et le nombre de péons dont
j'avais besoin. On donne ce nom aux paysans, dans cette
partie de r.4.mériquc.
Avec (jurlle joie ne coiitemplai-je pas les Cordillières, en
pensant que j'allais essayer de les franchir.' Jusqu'alors je
ne les avais considérées qu'avec une cet tainc tristesse et
comme un obstacle insurmonti.ble à mon excursion au
Chili et au Pérou; mais maintenant elles avaient changé,
pour moi, d'aspect, et je ne pouvais assez admirer leur
imposau'e grandeur. J'ai vu la Jungfrau du sommet de la
Wengcr-Alp ,1e Mont-Blanc, des hauteurs du Brévcnt et
du Cul du Bonhomme, le Mont-Perdu etle Pic de Téuériffe,
de leurs bases; mais aucun de ces monts ne présente un
spectacle semblable à celui des Andes , vues de la vallée
d Uspallata. Les traits du tableau sont si immenses que
l'œil est incapable de mesurer ni la hauteur ni la distance
des cimes qu'il apperçoît , et que le voyageur sent vive-
ment qu'il est Uansporté dans des régions où la nature se
montre dans ses plus grandes dimensions.
Au milieu de la vallée se trouvent deux petites habita-
tions bâties, aux frais de quelque compagnie de mines,
pour les ouvriers qu'elle emploie. On dirait qu'elles sont
placées au sein de cette nature gigantesque comme pour
faire ressortir toute la petitesse de l'homme. La petae
colonie de mineurs est établie sur le bord d'un torrent,
dont les bords ont de quatre-vingt à cent pieds d'élévation.
En automne, il est assez étroit et n'a que peu de profon-
deur; mais à l'époque de la fonte des neiges, le lit qu'il
o-cnpe quelquefois est de plus d'un mille, et son cours est
alors marqué par ses dévastations.
Pendant que Véga et les péons qa'il avait engagés, au
nombre de diX-sept, étaient occupés à préparer les pro-
visions et à charger le charbon de tci-rc , je m'étais assis
sur le bord du torrent , à quelque distance des habitations.
« Voil.» donc, me disais-je, les lieux où passent leur vie
des êtres dont le sort est de travailler péniblement pour
enrichir b-s actionnaires de quelque compagnie anglaise ou
française. Des sociétés se forment à Londres ou à Paris ;
elles envoient un agent dans ces contrées , et celui-ci enrôle
une demi-douzaine de familles , qui consentent à se fixer
dans quelque désert semblable à celui-là, renonçant à tous
rapports avec leurs semblables , si l'on en excepte le petit
noiubrc de voyageurs qui , comme moi , ne font que pas-
ser rapidement , aux secours de la médecine pour leurs
corps et à toute nourriture spirituelle pour leurs
âmes. » Quand je fus de retour aux habitations , je ren-
conU-ai un homme qui me parût être le principal habitant
de la colonie. Véga lui avait dit que ma santé était déran-
gée, et le brave homme s'était mis à la recherche de ce
qu'il avait de mieux , pour me préserver du froid dans ces
montagnes et ajouter, selon son pouvoir, à mon bien-
être. Je lui demandai s'il savait lire; il me répondit que
non. Je lui demandai encore s'il sivaitqne c'est Dieu qui a
fait les montagnes et les torreas , et s'il avait jamais en-
tendu dire que le Fils de Dieu, Jésus Christ . était venu
sur la terre, et était mort pour sauver les pécheurs. Mais
il me parut très-ignorant sur tous ces sujets ; il ine montia
seulement , dans une chambre écartée , une image de la
Vierge en cire et ornée de rubaus , devant laquelle brûlait
une lampe. C'est là toute la religion des pauvres et aveu-
gles habitans de ce désert! Je priai le Seigneur, auquel
tout est possible, de leur envoyer son Evangile et de leur
accorder les avantages dont il m'a fait jouir, quoique je n'en
aie , je le crains , que bien jicu profité.
Je fus bientôt équipé pour le départ et , monté sur mi
mule, je traversai rapidement et gaiement une plaine
d'environ deux lieues et demie, qui sépare Uspallata de h
gorge de montagnes où nous devions entrer. La petite
caravane se composait de moi, d'un voyageur qui nous
avait joints , le Seùor V *'^* , de mon excellent domestique,
espagnol Francisco, du messager Véga , des dix-sept péons
et de trente-deux mules. Nous passâmes la première nuit
1 près d'énormes rochers nommés les Manantiales . J'étai-s
222
LE SEMEIR.
extrêmement fatigué, et je ne voulus pas attendre que le
souper fût prêt; ayant seulement pi'is une tasse de bouillon
d'ognon , pour me réchauffer, je me couchai sur mon
inaiclas , qu'on avait placé dans un coin abrité par les )o-
chers et , après avoir recommandé à Dieu mon corps et
mon âme, mou voyage et mes diverses entreprises, je
m'endormis, heureux de la certitude que ses soins paternels
s'étendraient sur moi , au milieu des Andes, aussi bien
qu'au foyer domestique.
Il était fort important pour nous de voyager avec rapi-
dité. Plusieurs temporales , on nomme ainsi de violeiis
orages , mêles de neige, pendant lesquels on ne peut ni
voir , ni avancer , ni à peine rcspiier , avaient déjà eu
lieu. ()uelques heures de retard pouvaient nous exposer à
être surpris par une de ces tempêtes des Cordillières. Je
désirais donc beaucoup que nous ne perdissions pas de
temps et, le lendemam malin, je fus prêt le premier.
Mais tous mes efi'orts pour hâter le départ furent mutiles;
les Américains du Sud ne se laissent pas presser, et ce fut
en vain que je lâchai d'avoir les mules chargées eu moins
de temps qu'a l'ordinaire.
Nous entrâmes au milieu des neiges près d'un endroit nom-
mé la Piiiitadelas Vacas. Nous avions longé la rive gauche
du torrent, qui avait beaucoup diminué de volume. A cinq
heures, nous arrivâmes à une Casucha, ou mauvaise maison
de refuge, appelée la Casa de los Piu/uios. Seîïor V*** et
moi étions d'avis d'y passer la nuit; mais le temps était su-
perbe , nos forces n'étaient point épuisées, et Véga nous
engagea à continuer notre course, en nous assurant que
nous trouverions, deux lieues plus loin, d'énormes rochers
appelés les Casitas de Bargas , à l'abri desquels nous pour-
rions nous anêter. Nous vîmes un chien à la porte de la
Casa de los Piiquios , et je demandai à Véga d'où il venait.
Il nous dit que c'était le chien d'un voyageur qui , ayant été
surpris par une temporale , s'était réfugié dans la Casa de
los Fiiquios etv était monde froid; le chien n'a pas voulu,
depuis lors , quitter le lieu où il a perdu son maître. Du-
rant le voyage à travers ces montagnes , nous avons en-
core rencontré d'autres animaux qui se sont égarés ou dont
les maîtres ont péri. Nous vîmes, une fois plusieurs mulets
que nous joignîmes à travers les neiges ; ils par.ussaient
mourir de faim; nous leur offrîmes du pain, mais ils ne
voulurent pas y toucher; nous les conduisîmes dans la troupe
de nos propres' mulets; mais lorsqu'on les lâchait, ils s'arié-
taieut loul court ou se détournaient du chemin. Nous vîmes
aussi des chiens qui paraissaient n'avoir plus la force de se traî-
ner; ils refusaient de boire et Uc manger ce que nous leur of-
frions ; la tête courbée vers la neige, ils nous quittaient bien-
tôt pour s'enfuir dans les montagnes. Véga m'assura que
la tristesse de ces animaux venait de ce qu'ils avaient perdu
leurs maîtres; s'il en est ainsi, c'est un touchant cxem^de
de fidélité.
Veis six heures, nous dûmes traverser le torrent. La neige
avait, sur ses bords, plusieurs pieds de pLofondciir, et
était fort molle , de sorte que nous eûmes beaucoup de dif-
ficulté à le passer ; les trois premiers péons qui y entrèient
furent emportés par sa violence. On en retira deux avec des
lassos. On nomme ainsi des courroies longues de trente
à quarante pieds, qui servent aux habitans à une fouie d'u-
sages, entre autres, à s'emparer des taureaux et des chevaux
sauvages. Lorsqu'un Indien poursuit un ennemi, il clierche
à le faire prisonnier, en lui jetant le lassos autour du cou.
Le troisième péon se réfugia sur une grande pierie qui s'é-
levait de quelques pieds au-dessus de l'eau, vers le milieu
du torrent. Il était hors de l'atteinte de l'eau et ses compa-
gnons auraient facilement pu le tirer au rivage. Sa mule,
après s'être quelque temps débattue contre le courant, avait
eu le bon esprit de se cramponner à une saillie de rocher,
d'où les eaux ne pouvaient pas aisément la détacher. Véga
fit traverser l'eau, un peu plus haut, au reste de la troupe.
Malgré mes vives instances, je ne pus obtenir de lui de
nous arrêter pour porter secours au malheureux péon ,
toujours perché sur son rocher, au milieu de l'eau. Véga
et ses compagnons s'y rtfusèrcnt opiniâtrement, disant que
la nuit approchait, qu'd saurait bien se tirer d'affaire tout
seul et au'il fallait nous hâter.
A. huà heures, nous atteignîmes les énormes rochers
nommés les Casiias de Bargas. Francisco avait étendu mon
matelas dans un endroit bien abrité, mais très-obscur; c'éUiit
une esjiècc de tiou. Pour éviter les rats et les serpens , je
préféiai camper en plein air. Mais bientôt s'éleva un vent
violent et glacial; lorsque, vers neuf heures et demie , je
découvris ma ti-te , sur laquelle j'avais étendu mon pon-
cho , espèce de manteau qui n'a d'ouverture que pour
la tête, je vis que tous les péons étaient couchés autour de
moi , dormant , et la plupart ronflant sous leurs ponchos.
Véga et Francisco étaient seuls réveillés. Vers le nord delà
petite portion du ciel que ne nous cachaient pas les monta-
gnes , j'aperçus un petit nuage qui s'avançait rapidement.
Véga le considérait et je icmarquai bientôt que ce n'était
pas sans anxiété. Le vent devenait de plus en plus fort. « Je
n'aime pas l'apparence du ciel, me dit-il; ce nuage et ce
vent nous annoncentde la neige.» — «Eh bien! que devons-
nous faire? lui demandai-je.» — « Rien, répondit-il, nous ne
pouvons songer à partir. Les mules sont à l'abri sous quel-
ques rochers , à une demi-lieue d'ici ; il fait trop noir pour
aller les chercher, et nous ne pourrions trouver notre che-
min, ni pour retourner à la Casa de los Piiquios , ni pour
avancer veis la prochaine maison de refuge. » Je vis en ef-
fet que nous n'avions pas autre chose à faire que déplacer nos
matelas et nos habits sous les rocheis et de nous confier en
Dieu. Pendant notre conversation, le nuage s'était étendu
sur presque tout le ciel : nous n'apercevions plus qu'une
seule étoile qui brillait au-dessus de nos têtes ; sa lumière fut
d'abord affaiblie par la vapeur, puis l'épais nuage nous la
cacha entièrement. Je sentais tout ce que notre situation
avait de fâcheux , et je fus forcé de convenir, vis-à-vis de
moi-même, que c'est, de la part d'un convalescent, une
folle imprudence que de s'exposer à des fatigues que,
même un homme l)ien portant , ne peut guère espérer
de supporler, s'il n'a pas la force d'un péon et l'habi-
tude que ces gens-là ont de ces courses difficiles. Je recou-
vris ma tête do mon poncho, et j'adressai tout bas , mais, je
l'espère, du fond de mon cœur, nue courte prière à ce Dieu
qui nous dit dans sa Parole, «tpi'il est notre secours dans
les détresses et fortaisé à trouver. (Psaume xi.vi, 2.)» Il sur-
vint, en cet instant, un violent coup de vent, qui fil tomber
sur mou poncho quelque chose que je crus être de la grêle;
mais en y poitant la main , je ie( oiinus que ce n'était que
du sable, mêle de quelques petits fragmens de rocher. Il
survint un second coup de vent, plus violcMit que le premier.
Je sortis de nouveau la main et , pour cette fois, je trouvai
de la neige et de la grêle. Notre malheur était certain : nous
étions* sui'pris par une temporale. Véga nous assura que c<;
ne serait [)as une des plus fortes. Nous nous l'etirâmes dans
les enfoncemens les plus profonds des rocheis, en dépit des
serpens cpii v habitent. Là j'essayai de dormir, en attendant
le jour, qui devait décider de notre sort.
Vers le matin , la neige continuait encore à tomber. Au-
dessus de nos têtes et autour de nous, elle tombait eu flo-
cons épais et rapides; mais à c[uelque distance , dans la val-
lée, elle semblait se ralentir dans sa chute et être plus clair-
semée. Il nous parût cependant impossible de songer à con-
tinuer notre route. Tous nos péons étaient d'avis d'essayer
de retourner sur nos pis, pour regagnerLTspallata aussi vite
que possible. Senor N *'* et mon domestique insistaient for-
tement pour qu'on prit ce parti. Véga hésitait seul, et aussi
long-temps cju'il paraissait croire encore à la possibilité de
poursuivre notre course, je ne pouvais en abandonner l'idée.
Nous remîmes jusqu'après le déjeuner de prendre une réso-
lution. l-.cs péons préparèrent lebagage elle charqui (hœu?
séché) pour le déjeune''.
Je n'étais plus qu'à une journée de marche des Cordil-
lièrcs , et ce n'était pas sans un vif chagrin que je me voyais
forcé d'abandonner cette entreprise, pour laquelle je m'é-
tais décide à traverser les Pampas. L'idée de retourner sur
mes pas et de faire une seconde fois ce même chemin si
pénible, au lieu de descendre dans les 'oelles plaines du
Chili , m'atlrislail beaucoup. J'étais sur le jioint de perdre
couragi-; mais je criai à Dieu, du milieu de mon angoisse, et
il daigna m'entendiel \ous n'avions pas eii' ore fini de dé-
jeuner que le ciel s'éclaircil; les mages se dissipèrent; la
neige cessa de tomber et, au bout d'une demi-heure, le plus
brillant soleil vint nous réjouir.
LE SEMEUR.
223
LES DISCIPLES FIDELES DE L EVANGILE DANS LES SIECLES DU
MOYEN-AGE.
Onzième siècle.
Les PRETENDUS Manichéens d'Orléans
ET d'Abhas.
Un {jian'd nombre de Pauliciens (i) fuyant la persécution
(les Grecs, avaient abandonné la Bulgarie et la Tliiace (2)
pour venir s'établir dans d'autres contrées. Ils se fixèrent
surtout en Italie , où vraisemblablement ils se mêlèrent et
se confondirent, à la longue, avec les Palarènes et les autres
chrétiens (|ui liabitaienl ce pays. Tous ces fidèles , ainsi réu-
nis par un seul intérêt celui de la cause de Jésus, formèrent
insensiblement , eu Italie d'abord , puis en d'autres pro-
vinces de l'Europe, un nombre considérable de sociétés
religieuses que les papes poursuivirent avec acbariicmeut.
Une de ces sociétés , établie en France dans la ville
d'Orléans, s'y vit exposée aux persécutions d'un cleigé ja-
louK et sanguinaire (loaa). a L'é\ êque de Beauvais, dit
l'abbé Racine, voulut instruire ces liérctiqucs des mystères
de la religion, qu'il-, rejetaient; mais ils répondirent: Vous
pouvez dire ces contes à ceux qui ont des pensées terrestres;
pour nous, qui. avons la loi de Dieu écrite par le Saint Es-
prit dans l'homme intérieur, et qui n'avons d'autres seiili-
mens que ceux que nous avons appris de Dieu même, c'est
eu vain que vous voulez nous instruire : faites de nous ce
qu'il vous plaira. Nous voyons déjà notre Roi qui règne
dans le Ciel, qui nous invite h des triomphes immortels
On leur déclara que , s'ils ne changeaient, ils seraient
brûlés par ordre du roi et du consentement du peuple.
Ils dirent qu'ils, ne craignaient rien , que le feu ne les brû-
lerait point... Alors les évêques déposèrent les clercs (les
ecclésiastiques), et ou les mena avec ceux qui les avaient
séduits, hors de la ville où l'on avait allumé un grand feu.
Ils y allèrent avec joie et témoignèrent ne désirer rien autre
chose. »
Ou les accusait de rejeter plusieurs des vérités fondamen-
tales de l'Evangile et de prostituer leurs corps aux plus in-
fâmes voluptés; mais l~s inculpations de leurs ennemis
fourmillent de contradictions choquâmes; car ils en fout
aussi des gens d'une piété remarquable, d'une morale saine,
d'une via pure, dans un siècle fort corrompu.
Les suppRces Us plus affreux ne purent assouvir la cruauté
de leurs ennemis, dont le zèle diabolique les poursuivit
jusque dans le repos de la tombe. Le corps du chanoine
Théodat, mort f[uelques années auparavant dans les pi iii-
cipes de celle société religieuse, fut exhumé, puis soumis à
une épreuve, puis reconnu véritablement hérétique ctcon-
séquemmcnt laissé sans sépulture sur un grand chemin !
Et cependant tout le crime de ces prétendus sectaires, tout
leur muuichi'isme se réduisait , sel-ju toute apparence, à re-
jeter les superslitions régnantes pour suivre, eu simplicité
de cœur, les irslruclions de la Parole , autant qu'ils les
pouvaient connaître. Parce qu'ils niaient la pre'sence réelle,
on les accusait gratuitement de rejeter l'Eucharistie ; et
parce qu'ils rejetaient l'éternelle damnation desenfauêmorls
sans baptême , on leur imputait le crime imaginaire de de'-
tester le sacrement. L'élite de la bourgeoisie et du' clergé
d'Orléans paitageaient leurs principes religieux.
Orléaii; u'élait pas la seule ville de Fiance qui possédât
de ces prétendus M.uiichéens. Du Piémont , que Claude
avait éclairé des lumières de l'Evangile, comme de leur
foyer principal, ils répandaientde tous côti's leurs doctrines.
Arras les vit aussi paraître dans ses murs. Ces chrétiens , les
mêmes apparcniuxnt que les Patarènes, qui nous occupe-
ront bientôt, établirent dans cette ville une société religieuse
que poursuivit plus tard un synode, tenu sous la présidence
do Gérard, évèque d' Arras et de Cambrai (lOiSj. Les
(1) Cbrc'liens CTangëliques de l'Orient, jui rejetaient l'adoration de la
croiji , le culte des Images , m rpiisaicnl les reliques et toutes lei supertli-
lions qui s'introilul5aient dans l'Eglise. Ils [irofessaient , du re^ic , une fui
."•impie et absolue au\ doetrinesdisSaintes-Ejiilurts. Leur Société remonte
à l'an 660.
(i) Il est difSeile de dire précisément à quelle époque les Pauliciens
commencèrent à se réluyier en Euiofie. Seulement on suit, par les nionu-
incns les plus aullunliques que, vers le iniliru du onzième siècle, plusi.urs
1 d'tntre eui étaient élabUsdans la Lombardie . l'Iusubrie et les contrées
! ïcisincs.
membres qui la composaient furent accusés d'adopter les
princi])es (l'uii docteur, lumimé Goiidolphe , qui résidait eu
Italie. Ils laisaient profession, nous disent leurs adversaires,
de suiv/c la doctrine des Ajtôtres , pour qui seuls ils
avaient (le la vénération. En conséquence, ils ne voulaient
ni autels, ni cloches , ni encens , ni messes , ni croix maté-
rielles , ni chàtimens volontaires; ils rejetaient la souverai-
iietéde l'Eglise, l'expiation des péchés des morts par au-
mônes ou yi-ji- pénitences vicariales (i), le purgatoire, l'ab-
solution des prêtres, le baptême des petits enfans, inca-
pables , disaient-ils, de comprendre ni de confesser la vérité;
ils combaltaieut enfin le culte des images, l'invocation des
saints, l'extrèmc-onctiou , la présence réelle. Mais le grave
reproche qu'où leur adressait, de tenir le mariage pour
illégitime , ne mérite absolument aucune créance. « C'est
ici notre doctrine, disaient ces fidèles, de renoncer au
monde, de brider les convoitises de la chair, de nous en-
tretenir du travail de nos mains , de ne faire violence à per-
sonne et d'aimer les frères, n
Confesseurs de la vérité évangélique , autant que nous
pouvons , à celte distance , démêler leur vrai caractère , les
prétendus Manichéens d'Airas, comme ceux d'Orléans,
réclament donc une part à notre intérêt fraternel. Leurs souf-
frances les recommandent à notre respect et à notre amour_
Douzième siècle. — Bernard de Clairvaux.
Bernard, le plus giand témoin de la communion ro-
maine au douzième siècle, oacjuit à Fontaine, en Bourgogne,
d'une familli; riche et distinguée (1091). liC point de vue
sous lequel il nous intéresse le plus , est celui de défenseur
des grandes vérités de l'Evangile.
A la m iiiière doul l'abbé de Clairvaux parle du joug de
Jésus, on reconnaît facilement une âme t[ui avait le bonheur
de lepoiter : « Le joug de Christ, dil-il, nous devient
aisé et son fardeau léger. Oui, bien léger; car qu'est-ce qui
peut l'être plus qu'une charge qui fait marcher celui qui la
porte, un (ardeau qui décharge l'âme? Dans toute la nature
je cherche quelcpie chose qui ressemble à cela , et j'eu dé-
couvre une ombre dans les ailes de l'oiseau, cpu sont portées
par la créature et qui cependant soutiennent sou vol à tra-
vers le fiiuiameutdes cieux. »
Tous ks fidèles sont unanimes avec Bernard, cpiand il
s'écrie: « Si moa iniquité est grande, ta grâce est beaucoup
plus grande. Lo:-sque mou âme est troublée par la vue de sa
corruption, je regarde à ta miséricorde et j'en suis restau-
ré... Qu'il se réjouisse celui qui se sent misérable et digne
d'une condamnation perpétuelle; car la grâce de Jésus ex-
cède la grandeur et le nombre de tous les crimes, — Ma
peine est trop grande , disait Ca'iu , pour que j'espère un
pardon. — Loin de nous celte penséel La grâce de Dieu
est plus grande que quelque iniquité que ce soit. Il est véri-
lablemeuL plein de pitié, miséricordieux, abondant en gratui-
té, prompt à pardonner. Etre bon , c'est sa nature ; user de
miséricorde , c'est sa perfection. Aussi n'est-il point appelé
le Père des vengeances , mais le Père des'miséncordes. «
« Si le bon grain jeté en terre rapporte quelque fruit, la
gloire en est due a. Celui qui a donné la semence au semeur,
la fi condité au terroir et l'accroissement à ce qui a été semé.
Quelle part avons-uous à tout cela? Je ne donnerai jamais
la gloire de Jésus Christ à perionm;. »
« Ne désirez point d'être loués en cette vie. Tout ce que
vous recevez d'applaudissemeiis que vous ne rapportez pas
à Dieu, c'est nu vol que vous lui faites. De quel droit la
gloire vous appartiendrait-elle , poussière corrompue? »
o Ce qu'on aime par-dessus tout, si ce u'csl Dieu, c'est
une idole qu'on met à sa place. »
« Un cœur cpii aime Dieu ne clieiche point d'autre prix
de son amour que Dieu même ; ou s'il cherche quelque
autre objet pour récompense , c'est cet objet qu'il aime et
uon pas Dieu. »
Treizième siècle. — Louis IX.
Plusieurs hisloricns ecclésiastiques metlent au rang des
disciples du Sauveur deux personnages célèbres du treizième
siècle, un roi et un pape : Louis IX et Célestin V.
Louis IX, communément appelé saint Louis , se livrait
II) Celles q'i'un homme s'impose dans l'idée de procurer à un autre
l'absolution de ses péchés.
nu
LE SEMEUR.
frcqucmmeiità des exercices de dcvolion. Il avait reçu de
Dieu le don précieux do bien gouvernei ses sujets, et la
{;i'â(;e plus friande encore de se Lieu fjouveincr lui-nicnic.
il rendait la justice avec un zèle , une douceur cl uue im-
partialité , qui .jusqu'à ce joui-, ont fait cliéiir sa mémoire.
San intcjjrité égalait sa justice. Plus d'une fois, des Etats
étrangers le choisirent pour arbitre de Icuis différends Les
dispositions leligicuses qui le caractérisaient ne se démen-
tirent en aucune circonstance de sa vie. Jusque dans les
camps, ou le retrouve sage, droit, compatissant, pieux. Dans
toutes les épreuves qu'il essuya , dans tous les dangers qui
le menacèrent , la prière parut être sa ressource , et le sein
de Dieu son asile. Un jour, battu de la tempête et cxpos.é à
périr avec tout son monde, on l'entendit s'écrier : « Beau
Sire, Seigneur Jésns-Clirist! sitiivez-moi et toute ma genl. »
Atteint de la peste devant Tunis , sur la plage africaine ,
et voyant s'ouvrir devant lui les portes de l'éternité , il fit
appeler Philippe, son fils aîné, cl lui donna, dans ces ter-
mes, ses paternels avis : «Evite la gucwrc avec les Chrétiens
et épargne ks sujets innocens de ton ennemi; ne tolère ni
les blasphèmes, ni les jeux de hasard, ni l'ivrognerie, ni
l'inipureté ; ne mets point de pesantes chaînes sur tes sujets.
Je prie uotre Seigneur Jésus-Christ de te fortifier dans son
service et d'augme iter sa grâce en toi; je lui demande que
nous puissions le voir, le louer et l'honorer ensemble pen-
dant l'éternité ! Souffre patiemment, persuadé que tu as
mérité un châtiment beaucoup plus grand pour tes péchés,
et alors la tribulation te sera gain. A.ime et recherche les
gens pieux; bannis les vicieux de ta compagnie. Prends
plaisir à entendre d'utiles discours ; où que tu te trouves ,
ne permets jamais en ta présence les conversations de la
médisance et de l'impureté! Ecoute patiemment le p;iuvie,
et partout où ton intérêt propre se trouverait engagé, tiens
le parti de ton adversaire contre toi-même, jusqu'à ce que la
vérité paraisse. »
Louis désii'a, dans ses derniers momcn«, qu'on no l'cntrc-
tînl plus des choses de la vie. Il denaanda à Dieu, les yeux
lemplis de larmes , la conversion des infidèles et des pé-
cheurs; et ses lèvres mourantes répétèrent ces paroles:
« Seigneur, j'entrerai dans ta maison , je t'adorerai dans
ton saint temple et je glorifierai ton nom; je remets mon
esprit c-ntrc te^ mains. » (1270.)
MELANGES.
Traite des moirs. — Ou lit dans le Moniteur que, par ar-
1 et de la co:ir d'assises de l'Ile-Bourbon , arrondissement
du Vent, rendu le 20 juillet i83i, en matière de traite des
noirs, les nommés Joseph-Mauricc-Léonard Zacola , capi-
taine du navire la Laureiicia , du port de aS tonneaux et
Jérôme Cadic , second du navire , ont été condamnés à cincj
années de bannissement, ii 4? JOO f''- d'amende pour la
valeur du navire cl à Goo fr. pour la valeur de la cargaison,
et déclarés incapables de servir à aucun titre sur les vais-
seaux et bàlimens de l'Etat et sur ceux du commerce fran-
çais. Les nommés André Berlin, Jean Maurice Plissonneau,
François Brosseau, Jean Lefebvre , Joseph Bebédic, mate-
lots à bord du dit navire, et Faustin Prudent-Perré , de St-
Denis, ont été condamnés à une année d'emprisonnement ;
le nommé Ilf nri Aristide, habitant, a été condamné à trois
mois d'emprisonnement. Le prix de la vente du navire la
Laureiicia a été déclaré acquis au trésor. Les sus-nommés
ont été condamnés en outre solidairement aux fraisdiiprocis.
Mort de M. Cuampollion jeune. — M. CharapoUion
jeune , membre de l'Institut , auquel nous devons des dé-
couvertes si importantes sur les écritures et la langue des
anciens Egyptiens , vient de succomber à la suite d'une
longue et douloureuse maladie. Il était à peine âgé de 4i
ans. Ses recherches assidues et ses immenses travaux ont
abrégé une existence si précieuse à la science par les féconds
résultats qu'elle lui ])romettait encore. On sait que les dé-
couvertes de M. Champoliion ont fourni des preuves nou-
velles à l'appui des faits rapportés par la Bible. C'est à ses
élèves qu'il appartient désormais de compli'ter ses recher-
ches, heureusement assez avancées pour qu'elles soient tom-
bées dans le domaine de la science, et que mettra dans tout
leur jour la publication de la Grammaire hiérogljphit/ue
que M. Cha:npollion laisse manuscrite et à laquelle il venait -
de mettre la dernière main. Mais , comme l'a si bien dit
M. Lenormant, « personne au monde ne peut se flatter de
» se faire Egyptien comme l'était Chaïupollion ; car pour
» cela il faudrait devenir Champoliion lui-même. Bien des
» développcmens , bien de ces vues divinatoires qui u'é-
» talent qu'à lui , sont , hélas ! ensevelies dans sa tombe. »
M. le baron Walckenacr, de l'Académie des Inscriptions
et Belles-lettres, a prononcé près de la fosse quelques pa-
roles sur 11 perte immense que vient de faiie le monde
savant. N)us en sentons nous-mêmes toute l'étendue ; mais
nous aurions voulu que ces regrets , partagés par tous ceux
qui s'intéicssent aux progrès des sciences, eussent été autre-
ment exprimés. Nous ne comprenons pas que l'on dise que
a si la nurl attaque la jeunesse dans sa force, si elle arrête
» le génie dans son premier essor, il semble qu'elle abuse
» de sa terrible puissance, et que, par un coup trop hardi,
» elle trouble l'ordre éternel de la Providence; » car nous
savons que c'est cette Providence elle-même qui donne à
la mort sou message , et que tous ses actes concourent aux
fins pleines de sagesse qu'elle s'est proposées. Nous ne com-
prenonspasnonplus quepourhonorer la science on prétende
« qu'instruire les homiu'S , c'est jiratiquer la vertu; n ni
que « rehausser la dignité de la naturehumaine, en reculant
» les bornes de nos connaissances, c'est rendre à Dieu le
)) culte qui nous rapproche le plus de sa divine essence. »
Dieu a accordé à notre esprit des facultés qu'il veut, sans au-
cun doute que nous développions, mais si nous ne le faisons
que pour nous procurer des jouis'sances ou de la gloire, si la
pensée de Celui qui nous a ainsi doués demeure étrangère
à nos travaux, et si peut-être même l'étude nous absorbe
si exclusivement qu'elle nous rende impossible de nous oc-
cuper de Dieu , de nous approcher de lui par la méditation
de sa Parole et par la prière, est-ce là le culte qu'il demande
de nous ? n'est-ce pas plutôt un obstacle au culte, et même
une sorte de culte- idolâtre? C'est au cœur cjuc Dieu re-
garde; il veut riioniuiage du coeur, l'amour du cœur, et il
dit à chaque homme : « Mon fils , donne-moi ton cœur ! »
On ne peut dire au bord d'une tombe que des paroles gla-
cées ou des paroles de désespoir, si on n'v dit pas des paroles
chrétiennes ; car la mort conserve son aiguillon pour tous
ceux à qui Dieu n'a pas donné la victoire par notre Seigneur
Jésus-Clirist. (I. Cor. xv.)
AI\\Oi\CE.
Observations sur les projets de lois coloniales ■ pre'senle's
à la Chambre des de'/jute's, parBisszTTE. Brochuie iii-S".
Puis i8j2, cho.4 A.ug. Mie, rue Joquelet, n. g.
L'auteur de cette brochure est l'un des mandataires des
hommes de couleur de la Martinique. Il passe en revue les
trois projets de loi présentés à la Chambre des députés;
celui sur l'état des peisonn 's , présenté, sous forme de
propositioti , par M. de Tracv, projet remanpiablc par
l'impartialité et la sagesse des dispositions qu'il renferme;
celui sur les droitscivils etpolitiqucs,eufaveur des hommes
de codeur, présenté par le ministre de la marine , qui est
l'œuvre des bureaux des colonies et qui négl ge les applica-
tions du principe qu'il pose ; enfin celui sur le régime légis-
latif des colonies. Nous ne pouvons suivre M. B s-ette dans
toutes SCS observations; mais il est de notre devoir de
signaler l'immorale disposition de l'article 23 d s dernier
projet , dans lequel le cens est basé sur le iioral)re d'esclaves
qu'on possède. Il établit que chaque tête de noir recensé,
de tout sexe, comptera, à la Martinique, pour un trentième
<lu cens électoral I M. Bissctte s'élève avec force contre un
projet qui assimile l'homme au bétail , qui fonde le plus
précieux des droits politiques sur la violation des lois di-
vines et humaines et sur les souffrances des misérables, et
qui serait un obstacle de plus aux affranchissemeiis , puiJ-
qu'auGun propriétaire d'esclaves ne consentira volontiers
à leur accorder la libellé, si cette concession le prive de
la faculté d'être électeur nu éligible.
Le Gérant, DEIIAULT.''^
impiiiutrif ie .Skllicge , lue des Jïùiieui-s , D. i4-
TO^iH 1'
- rv 29.
li HÏARS 18r>2.
JOliKNAL IIEIJGIKijX,
ii.vr
ï •
i:''ohHc|ye, Fû5io5opiËiqye ci l^iKcrairc,
p.\;iA!«s\\T TOi's i.!S iiîT;ricrvi:!>{s.
l,e rlnmp , c'est le monde.
Jl/aii/i. A'/II. 38.
On *;'i'bnniie à Paris, ou bureau du journal , rtie Maitel ,0"^ 1 1, et chez tit'is les iJhr.iiros tl Dirertiurs de poste. — Vr\\ : i5 fr. pour Tannée
! fr. |;nur 6 mois, 5 fr. pt^ur 3 mois. — Pour l'Jlrangei', on ajjulerj a Ir. [lour l'année, i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
tf letl.es, paqjcls cl enviiis d'argent, doivent èlre :.rrr.:n( liis.
SOMMAIRE.
'CÈXEi DU nOKDE ICTCEL. Coiif. ssions d'un jeunt Iiomnic. N" 11. àJo-
hscence; Départ pour l'Académie. — TniLosorBiE. la docliéance de
riiomme. — Voïxoes. Passage de la CorJillièie du Chiii (fin). —
Hisioirc. Pierre TaMo el "Cî Disciples. — "-^riLiiiGEs. I.es Knout, ur.s
russe?.
SCEi\ES DU .^IO?*DE ACTLEL.
tONFLSSlOlXS d'un JEUNE HOMM2,
If. Adolescence. — Départ pour l'Académie.
A sclz»". ans , je sorLis du colléf^c avec loi;t l'inrl'ocstc fatr.is
it> rotinaissanccs inutiles que l'on puise clans ces soi les d'c-
LiiLlisj'^ineiis. Je savais du gicc, du latin, qiielijue peu d'iiis-
l;>!rc cl de inaliicnialiques; je faisais de mauvais vers dans
b langue d'Hotacc, et de plus mauvais dans celle de Racine;
jï délayais passablcTnent une amplification de rhétorique,
M j'av ais une pnroic trandiante pour toutes les questions.
Pliais ce ba{i.i{;e, tout pauvre qu'il fût, me semblait i-lre )'é-
loffc compK le d'un grand homme , et je respirais , jusque
dans mes rêves, une atraosphèic de {jloire et d'avenir.
Ohl qui me donnerait de pouvoir peindre, dans toute
leur !"<)lic evagéralion, ces vues grandioses, ces vastes songes
qui rnoigueillissaicnt mon cœur d'adolescent? Les peuples
vinthnaierU devant mon génie; ils s'aiiètaient, suspetidiis
à ma voix , comme les vagues émues aux sons de la lyre
d'Orphée. Datîs 1rs orages d'une émeute populaire , j'étais
le Viriim qiiem du poète latin , cl je laissais à peine tomber
la lerribleÇ"oj-ejo...,que dcjà la multitude obéissante u'a-
vait plus de clameurs, et l'hai monte renaissait p;r enchan-
tement. Combien de fois , pendant des lieures entières, j'ai
TU la postérité attentive à recueillir mes moindres paiolcs,
tl des couronnes toujours veidoyantes sur mon mausolée,
«ouimc le laurier sur le tombeau de Virgile I Inexplicable
vanité! extravagantes rêveries! Si j'avais eu de solides prin-
cipes reljgicus , je ne me serais pas ég.iré sur ces liauteiirs
unagiii.iircs ; j'aurais connu ma petitesse , mon néant ; une
voix forte m'eût répété à chaque nouvelle effervescence:
« Quiconque s'élève sera abaissé. » Mais que veut-on qu'un
j;'ni:>v'vomiiie sans religion fasse d'un < œur vide? Il le rem-
plit d'orgueil. Sa tète qui fermente , ses idées qui bouillon-
nent comme 1.1 lave d'un volcan , le transportent au pays
des chimères ; il se fait centre de la création , et le monda
entier n'est qu'une cire molle entre ses main^-.
Si fjuolqii'un traitait de pur enfantillage ce di'lirc d'ima-
gination, j'en seiais fâilié pour lui. Rien ne m? paraît pluî
sérieux. C'est par de tels rêves cju'un jeune homme se dé-
pieiid des réalités de la vie, et qu'il devient iiu.Tpable de
parcourii' une carrière utile et labori>^use. î.c contraste qui
existe ei;tre ce qu'il n et ce qu'il veut ."îvoir , entre ce qu'il
est et ce qu'il croit être , ce contraste lui pèse comme un
lourd fardeau et le poursuit même comme uit remords. Il
en est écrasé, il souifie d'un mal réel par reffet des chi-
mères qu'il s'est créées. Les \ raies jouis5:>i)ce.s, les affections
du cœur, les joies domestiques n'ont plus do prise sur son
âme; elles lui deviennent ternes et insipide?. Ses occupations
ordinaires l'accablent d'un ennui ch)nt il ne s'explique pas
la cause; il travaille avec répugnance, avec dégoût; il se sent
déplacé où il est; il .ispirc incessamment à une autre posi-
tion ; il accuse la destinée , les hommes, Ics^ choses , et il ne
voit pas que le mal n'est point hors de lui . mais on lui-
niémc. .Son caractère s'aigrit ; il est fmtasquo , inégal , in-
quiet, tiacassier; il n'aime plus lien ; il néglijje «••s devoirs
les plus importaus; il se déprave sous l'empire de sa pré-
sompluense im.iginatlon ; il est à la fois m;dlieureux et digne
de l'être. Quand ce délire n'est pas réprimé par cpielquc
forte leçon, il s'exalte jusqu'au fanatisme. Alors l'adolcscenl
joue avec des pensées crim neiles ; ii boulevei sei'.iit tout soi:
pays pour échapper au malaise qui le dévore ; il formerai'
des conspirations incendiaires; il descendrait armé dans li
rue, que sais-je ? il soulèverait la plus hideuse Cîueute poU' /,-; '' ..-,:^^
parvenir au but que lui a montré son fol orgucl. Et si le. ji^.. - '^V y,, ,.î>
moveus d'agir an dehors lui manfpieut , il se rétourne sui \ ';
lui-même; tl se prend pour ')bjet de sou dédain , ck ses co- "-v^
Icrcs, et un déplor.ddc suicide vient rendre encore une foi %
226
LE SEMEUR.
témoignage que , sans principes religieux , l'existence Im-
maine est un drame lugubir, dont le crime fait le dénouc-
iTieiit. Tant il est vrai que lorsque le cœur de l'homme s'isole
du ciel, il ne veut plus même de la terre , et qu'en cessant
de croire au bonheur dans l'avenir, il se rend incapable de
goûter le bonheur dans cette vie!
Heureusement pour moi , l'effervescence de mes idées
trouva un aliment dans des faits positifs; je devins politico-
luane , et j'embrassai de toutes mes forces les passions du
libéralisme. C'était l'époque où la restauration dcséendait
par degrés jusqu'au ministère de M. de Villèlc. Nous avions
un grand seigneur honnête homme , le duc de Piichelicu ,
pour premier ministre. Aucun parti n'avait satisfaction ;
tous aspiraient à un état de choses plus fixe et plus nettement
dessiné. Les hommes du côté droit se fatiguaient d'attcndie;
ils se plaignaient hautement de cette maiche tortueuse , in-
décise, de ce système d'équilibi'e cl de bascule qui laissait
en dehors du gouvernement leurs chefs et leurs principes.
liCs libéraux voyaient les conquêtes delà révolution chaque
jour plus menacées; ils observaient toutes les intrigues de la
cour , toutes les mesures du ministère avec une sombre in-
quiétude; leur défiance épiait la moindre parole du trône,
et ils tenaient leurs armes prêtes pour la défense de la liberté.
La politique était alors l'unique sujet des entretiens; ol!e
régnait partout, dans les salons, dans la rue, dans les comp-
toirs du commerce, dans les diligences et dans les échoppes.
Les têtes s'enflammaient; les écrits politiques inondaient les
cabinets de lecture; la France , en un mot, ne paraissait
vivre que pour se passionner dans des luttes d'opinions.
J'en pris ma part avec toute l'inexpérience et la fougue
de mon âge , et je jouai très-sérieusement mon rôle dans
celte pièce que l'on a depuis qualifiée de comédie. Il y avait
dans le chef-lieu de mou département une feuille libérale,
dont les rédacteurs étaient des gens d'esprit sans moralité et
des constitutionnels sans principes: arrière-ban du llbéia-
lisme, enfans perdus du parti. Je leur envoyais mes élucu-
brations politiques en phrases sonores; ils en fiient des
feuilletons. Le succès m'encouragea, et il ne se passait plus
de semaine que le public départemental n'eût à lire les sot-
tises que j'écrivais. J'entrais alors dans ma dix-septième
année. Je ne payais pas un sou d'impôt , et je criais à tue-
tête contre l'énormité du budget. Je n'avais pas quatre idées
politiques, et je tranchais à tort et à travers toutes les hau-
tes questions d'économie sociale. Je me plaignais fort des
entraves mises à la liberté , bien que je fusse libre de faire
toutes les folies qu'il me plaisait. Du haut de ma petite
chambre, je m'érigeais en Montesquieu. Et ce qu'il y avait
de plus admirable, ce n'était pas rimpeitineiicc du publi-
ciste imberbe, mais la bonhomie d'un millier ou deux de
lecteurs, qui recevaient toutes mes déclamations comme
YIpsc dixil des écoliers d'Aristote. Ces suffrages m'eniviè-
rent; je vins à me considérer comme un écrivain très-né-
cessaire au pays , et il me semblait que le char de l'Etat
n'aurait pas marché sans moi. O Molière I où étais-tu!"
N'est-ce pas loi qui disais aux folliculaires de ton siècle :
11 semble à trois grerlins , dans Ipiir étroit cerveau ,
Que , (lour é'.re imprimés et reliés en veau.
Les voilà dans l'Etal d'imporlnns personnages.
On comprendra facilement que, pendant toute cette pé-
riode de politicomanie , les idées religieuses me devinrent
de plus en plus étrangères et indifférentes. Pour moi , le
présent tuait l'avenir , et il le fait encore i)our bien d'au-
tres. A force dose débattre dans ce bourbier des passions
politiques, on s'y enfonce jusqu'à ne plus apercevoir qu'un
miséi; ')lc petit horizon sans lumière et sans hauteur. Beau-
coup de gens s'imaginent que les discussions politiques
élèvent l'âme ; je puis leur dire par expérience qu'elles l'a-
brutissent : c'est une nouvelle glèbe qui asservit la pensée,
et qui la parque dans un certani nombre de questions au-
delà desquelles on ne voit plus que le néant. Je ne connais-
sais, ne respirais , ne rêvais qu'aff lires politiques; toute ma
vie intellei tuclle et morale s'y était absorbée. Je n'avais ni
goût ni loisir pour des matières plus hautes ; les besoins
pcrmanens de l'humanité m'intéressaient peu; les doctrines
religieuses, pas du tout.
Lois immuables qui réglssf'z l'univers I sublime et magni-
fique spectacle de la création ! nobles élans d'une âme qui
tressaille de joie et d'espérance à l'idée de son immortalité I
émotions généreuses d'un cœur qui s'élève à la source in-
finie de toute perfection, et qui aimeCdui dont la suprême
essence est l'amour! joies pures, douce paix, ravissemens,
ineffables prières de l'homnie qui s'unit à son Créateur !
vous étiez alors tout un monde inconnu pour moi. Votre
langage, votre harmonie, je ne l'entendais pas; le bonheur
que vous promettez et que vous donnez, j'étais incapable de
le comprendre. Trois ou quatre sujets politiques élevaient
autour de mon âinc les murailles d'un obscur cachot, dans
lequel je respirais un air lourd et malfaisant; comme les
prisonniers de la caverne de Platon , j'étais enchaîné sous
terre, et je croyais vivre !
Une circonstance particulière vint pourtant me ramener
sur le terrain de la religion, mais de quelle religion ! 11 ar-
riva des missionnaires dans notre petite ville. Prédicateurs
fougueux , infatigables , habiles à employer tous les genres
de fantasmagorie , ils euient bientôt réuni autour d'eux la
plupart des femmes et des jeunes filles de l'endroit. Les
jeunes hommes , de leur côté , se fâchèrent contre cet en-
gouement de bigotterie qui gênait leurs plaisirs y et ils se
mirent à déclamer énergiquement contre la mission. Ce fut
bientôt un bruit à ne plus s'entendre. Les ménages étaient
divisés, les familles se querellaient, le peuple s'ameutait, la
police verbalisait , cl les Piévéreiids Pères prêchaient tou-
jours. Chacun se rangeait sous un drapeau <lans cette vaste
mêlée, et l'agitation était plus grande que si l'on eût ren-
versé dans la capitale trois ou quatre dynasties les unes sur
les autres. Il y avait plus qu'une révolution, c'était un bou-
leversement social. Je ne fus pas des derniers, on peut le
croire, à remplir mon personnage dans cette tragi-comédie.
Je mis à contribution toute ma rhétorique de collège; j'é-
crivis dans la feuille départementale des articles deux fols
plus déclamatoires qu'à l'ordinaire, et j'allai dans les cafés
enflammer l'opinion publique. Notre indignation juvénile
ne s'arrêta pas à des injures; elle fit explosion par un grand
scandale dans l'église, et nous fûmes conduits en piisonsous
bonne escorte. Tel était le prosélytisme de la restauration
et le beau idéal des effets d'une l'eligion d'état. Notre dé-
mêlé avec la justice n'eut pas , au reste , des suites bien fâ-
cheuses ; le tribunal ne voulut voir que de l'étourderiedaiis
notre conduite, et il nous renvoya delà plainte.
Pendant les trois semaines que dura notre emprisonne-
ment provisoire, il fallait entendre avec quel orgueil je me
représentais comme un martyr de la philosophie. Toute la
cause des lumières du dix-ncuvièniesièclc me semblait con-
centrée dans cette affaire , et je me surprenais à désirer un
peu de persécution pour la rendre plus l'ctcntissante. Au
fond, mes complices et luoi, nous étions coupables, et notre
âge seul pouvait nous garantir d'un sévère châtiment. Nous
avions troublé l'ordre public , outragé les plus saintes con-
venances , violé les lois de notre pays; en criant cotjtrc le
scandale, nous en avions été nous-mêmes les auteurs. Mai?
sous l'empire des passions qui réghaient alors , et daus la
fougue irréfléchie de la jeunesse, nous étions à nos propres
yeux de nouveaux. Socrate , et les missionnaires nous parais-
saient autant d'Aiiitns qui voulaient nous étouffui oous la
LE SEMEUR.
227
calomnie. lia coupe de ciguë manqua seule j)OU!' com[)li''tcr
Il comparaison.
Après un intervalle de dix ans,loifque tout est clnnfjé en
France , et que j'ai subi moi-même une transformation ra-
dicale dans mes sentimens religieux , on ne m'accusera pas
de jugeravec passion la jiropagande catholique qui s'est faite
sous les deux règnes précédens. Le principe était bon peut-
être , mais les moyens ne le fui'eiit pas. Un vrai cIiriHicn
aurait pu concevoir un piojet semblable , mais il l'aurait*
exécuté tout difféiemmcnt. Les missionnaires commirent
la grande faute d'arborerune bannière politique ; ils par-
coururent la France en agitant la torche des opinions rivales,
au lieu d'allumer le flambeau de l'Evangile; ce u'ct.iit plus
dès lors une (ruvre religieuse, mais une affaire de parti. Ils
ameutèrent nécessairement contre eux tous les hommes qui
avaient des senlimens politiques opposés aux leurs, et le
Christianisme, qui n'était qu'un prétexte, fut malheureuse-
ment enveloppé dans la haine dont les missionnaires étaient
poursuivis , comme fauteurs et soutiens de l'ancien régime.
L'entreprise des missions suivit donc une voie contraire à
son but; elle augmenta le nombre des ennemis du Catholi-
cisme, bien loin de l'affaiblir, et c'est elle que l'on doit sur-
tout accuser des réactions anti-religieuses qui se sont plus
d'une fois manifestées depuis la révolution de juillet. D'ail-
leurs ces prédicateursambulans enseignaient et propageaient
tout autre chose que la religion chrétienne. Ils plantaient
des croix , ils vendaient des chapelets et des légendes , ils
relevaient des formes tombées en ruines, ils sollicitaient des
donations eu faveur du clergé , ils refaisaient , en un mot ,
du vieux fanatisme, de la superstition décrépite; mais de la
vraie religion, ils n'en parlaient point. Les vérités fondamen-
tales de l'Evangile , cette bonne nouvelle qui réconcilie
l'homme avec Dieu , cette promesse de pardon qui apaise
ta conscience angoissée, cet Esprit nouveau qui le sanctifie,
ces vastes espérances d'un heureux avenir, le Christianisme,
enfin, ne parcourait pas nos provinces avec les missionnaires;
il se cachait peut-être dans quelque pauvre cure de village
qui abritait un successeur ignoré de Fénélon.
Quoi qu'il en soit, les missionnaires me rendirent encore
plus ennemi <lu Catholicisme que je ne l'étais auparavant ;
c'est la seule influence qu'ils exercèrent sur mon esprit.
Trop peu éclairé pour savoir distinguer l'Evangile des for-
mes superstitieuses et des pratiques monacales sous lesquelles
on le défigurait , je ne vis plus dans la religion chrétienne
qu'un dangereux auxiliaire du despotisme. Je me pris à
l'attaquer comme un ennemi personnel , avec colère et
acharnement , et je ne négligeai aucun moyen d'exciter les
haines de la multitude contie le clergé catholique. Chaque
fois qu'un prêtre commettait une action coupable , fùt-il à
deux cents lieues de distance , dans un séminaire de Marseille
ou dans les laudes de la Gironde, je m'emparais avidement
de ce nouveau scandale, et je le présentais dans la feuille du
chef-lieu sous les couleurs les plus noires. Chose plaisante !
je me transformais, dans ces occasions, en austèi'e moraliste ;
on aurait cru entendre saint Augustin ou saint Bernard ton-
nant conlie les vicBS de leur siècle. En tout autre sujet que
celui-là , j'avais des principes assez larges , et mon casuisme
ne pouvait effaroucher personne; je tolérais, j'allais même
jusqu'à justifier cette dépravation de mœurs qui règne de
nos jours sous des noms séduisans. Mais lorscjue , parmi
trente à quarante mille prêtres, l'un d'eux se détournait du
droit chemin , casuisme et largeur de principes faisaient
place à la rigidité d'un janséniste. J'élevais alors un tribunal
suprême et sans appel contre quiconque portait soutane et
tonsure, et je montrais au clergé se? devoirs avec une intré-
pidité de présomption vraiment risible.
J'avais entre auti es défini d'une manière curieuse le'bon
et le mauvais prêtre. Le bon prêtre, c'était l'homme faible
ou indifférent, l'ecclésiastique incrédule ou prévaricateur ,
qui ne parlait jamais des dogmes icligieux, qui modifiait la
morale selon les circonstances, qui adoptait les passions du
libéralisme, qui chantait, s'enivrait avec ses ouailles, et leur
permettait de faire toutes les sottises qu'elles voudraient.
Le mauvais prêtre , au contraire ^ c'était à mes yeux celui
qui ne buvait pas avec ses paroissiens, qui ne faisait pas eu
chaire de la politique libérale , qui prêchait les doctrines
évangéliques dans toute leur sévère pureté, qui s'efforçait
de réveiller des sentimens chrétiens dans les ànies, qui blâ-
mait énergiquement les vices , et ne pactisait avec aucune
des habitudes immorales du monde. Il est facile de connaître,
d'après ces deux définitions , quel était le ton de ma polé-
mique contre le catholicisme. Ignorance et incrédulité ,
aveuglement et colère, voilà tout.
Ou commençait aussi, vers ce temps, à parler des jésuites.
Les disciples de Loyola m'ont toujours inspiré une profonde
aversion, et à présent je les repousse plus que jamais, parce
que je vois eu eux des gens qui trafiquent de religion , et
qui opposent les plus fortes barrières au réveil de la vraie
piété. Mais en appréciant de sang-froid tout le bruit qu'on
a fait, pendant quelques années, sur le relourde l'ordre des
jésuites , il est impossible de ne pas y trouver beaucoup
d'ineptie et de mauvaise foi. Comme tactique de l'opposi-
tion , je comprendrais les i)erpétuelles déclamations de la
presse périodique contre la compagnie d'Ignace Loyola ;
mais comme discussion sérieuse , je ne la conçois point.
Quelques douzaines de jésuites épars dans des établissemens
d'éducation ont été présentés au peuple français sous la figure
d'un immense Croquemitaine qui s'apprêtait à le dévorer,
et toute la civilisation s'en allait périr sous les coups de ce
géant indomptable, qui grandissait à vue d'œil dans les co-
lonnes des journaux. Lumières , mœurs, charte, tribune,
habitudes nationales , il n'y avait rien qui pût garantir la
France des griffes de ce démon. Un beau jour cependant ,
quelques vieillards franchirent la frontière , on mit la clé
sous la porte de trois ou quatre maisons , et toute la fantas-
magorie du jésuitisme s'éteignit comme un feu-follet. Ce
qui reste aujourd'hui de cet immense échafaudage, c'est que
les niais et les petits eiifaus donnent le nom de Jésuite à
quiconque professe des sentimens religieux. Pour moi , je
l'avouerai, je fus de bonne foi dans cette guerre. La corpo-
ratioD de JjOyola me paraissait un monstre effrayant ; je ne
ijarlais et ne rêvais que des jésuites ; je poursuivais ce fan-
tôme avec toute l'ardeur d'un chevalier de l'Arioste, et dans
ce combat à outrance j'avais presque perdu le manger et le
dormir.
Ainsi se passèrent trois années de ma vie , de dix-sept à
vingt ans. Je foisais de la polémique euvers et contre tous;
j'écrivais sur les droits des peuples , sur les constitutions ,
sur les cabinets de l'Europe, sur les abus du pouvoir, sur la
guerre et la paix, selon le mot d'ordre qui était donné par
les journaux de Paris. Je déblatérais contre le Catholicisme,
les prêtres, les processions, les missionnaires et les jésuites,
avec une verve infatigable, comme si les destinées du genre
humain avaient été suspendues à cette controverse ! J'étais,
enfin , ce que sont tant de jeunes hommes de notre siècle ,
journaliste ignare et déclamateur sans principes , tout en
écrivant avec la plus entière bonne foi.
De sentimens religieux , de piété, je n'en avais d'aucune
sorte. Certains philosophes ont dit que l'homme ne peut
pas vivre sans religion , et que , s'il rejette celle qu'on lui
donne, il s'en forme une autre pour la remplacer. Je vou-
drais de toute mon âme recevoir cette opinion , mais mon
expérience personnelle la dément. Il est positif , et j'avoue
ce fait avec honte et douleur, que je passai plusieurs années
sans avoir aucune religion, ni traditionnelle ni individuelle,
ni chrétienne ni autre. Je n'eu sentais pas même le besoin;
2Î8
LE SKAIFAR.
je ne vov.iis eu moi aucun vi.le J'esioril ni de cœur. Que h s
philosoplirs 5|)ir;iualistes cxp! q.ient ce phénomène comme
ils le pourront; je le leur livre avec uue parfaite sinccrilc.
Apcines'il me restait i cettetpoque l'idée vague, mdé. isc.
LpC
d'un Etre créateur et tout-puissant : notion purement in-
tellectuelle, spt'culation insignifiante, pensée morte. Je n'a-
dorais pas cet idéal de Dlvin.té; je ne lui adressais aucune
prière : je vivais sans culte. Cette absence .le toute vie reli-
{fleuse, cette espèce d'anéantissemer.t de ràaïc est elle pt^u
commune? Est-ce que je faisais exception ? Je l'ignore;
toujours me faut il reconnaître quelaieligion était poifî'
moi anime n'existant point. Plus je m'cffjrce de dccouvnr
quelques manifestations du sentiment relirjieux^ à cet it^c
de ma vie , plus ma conscience me répond que j'étais mort
dans mon incrédulité.
Ce n'est pas cependant que je fusse d< jà tombe dans les
rgarcmcns qui entraînent la jeunesse. L'heure des passions
vint plus tard, et je descends aussi avant que beaucoup
d'autres dans l'ubùac de l.i corruption. Mais alors , soit ti-
midité naturelle, soit crainte de l'opinio::, soit peut être ce
frein de la conscience qui ne se brise pas toujours ausMtùt
que la lumière de l'Evangile est éteinte, ma conduite n'était
point dépravée, et l'avais g:.rdé toutes les formes de l'hoii-
nêtcté extérieure : fragile édifice, maison bâtie sur le sab'e,
qui ne s'écroula que trop tôt quand le jour de la tentation
parut!
J'arrivai de celte manière jusqu'à m i vingtième année.
Mon temps était rempli par des occupations sans but , p-r
des travaux sans résultat. Je me laissais ballotter entre 1 1
paresse et le besoiu d'être quelque chose. Je lisais, j'étudiais,
mais sans avoir un plan fixe , une marche arrêtée. Enfin ,
un grand changement s'opéra dans aia situation. Mon père
trouva que le moment était venu de m'envoyer étudier le
droit daus une académie. J'en acceptai la proposition avee
plaisir; la vie d'étudiant me sou.-ialt , et j'y voyais d'ailleurs
un moyen d'échapper à l'ennui d.e ma petite ville Je partis
doLC pour l'Académie de Strasbourg ; c'état la plus rappro-
chée de la résidence de mon père, et notre fjmille y pos'sé-
dait quelques amis disposés à m'occuelllir. Dès lors un che-
min tout nouveau s'ouvrit devant moi.
PIÎILOÎ^OPIHF.
L\ DECHEANCE DE L HOMME.
( Deuxième fragment d'une lettre à un panlhc'isle. )
Il est philosophique d'admettre, avec l'humanité, qui le
déclare dans ses traditions , que l'homme primitif était avec
son Auteur et avec le principe divin révèle en lui et hors de
lui, dans une sympathie instinctive, profonde, entière et
sans nel mélange, comme le nouveau-iié avec celle qui
vient de lui donner le jour. Tout entier à l'idée divine qui
le pénétrait du dehors et qui l'inondait au dedans, il en
suivait l'impubion native dans son développement. Il voyait
Dieu par le cœur et l'intelligence; car il était pur de vo-
lonté et de désir, il aimait Dieu par dessus tout. C'était
là sa science et son art. Vodà quel était l'homme à l'image
ae /?/eH, l'homme en haï mouie avec le principe divin,
sans péché, tt par conséquent heureux.
Si sa vie individuelle et cf'Hectivc eut toujours suivi ,
dans la suite des âges, cette direction harmonique, cette
voie d'amour et d'oidre parfaits, il aurait marché de pro-
grès en progrès , de félicité en félicité, toujours en restant
dans son vrai lapport avec Dieu , avec ses semblables, avec
lui même, avec la nature. Mais il n'en fut point ainsi. Tou-
tes les traditions de l'antiquité et les fiits journaliers le
constatent , d'accord avec nos Saints Livres.
Doué do liberté, comme être perfectible et de race di-
vinej c'est à-diie, comme être plus éminciameni spirituel
que les cré.itiires qui l'environnent, il pouvait choisir cntte
l'accepta tiou de l'ordre de Die i et de ses lois, et le repoin-
semeiit de ce même ordre dans les limites de sa sphère d'ac-
tivité. Sympathie , d'une part, de l'autre, égoïsme; d'un
côté, haiiDonie volnnlairi^ , de l'autre antigonismo avec
Dieu : telle est l'alternative qui s'offrait à lui.
Qu'.a-t-il fait? Il a goûté de l'un et de l'autre. Il est tombé
dans l'égoisnie, dans l'amour exagéré du moi, au physique,
à rintel!e.:tuel et au moral ; il s'est faii le but de ses actes
intérieurs et extérieurs; il a dévié de l'ordr: parfait, parce
qu'avide d'individualisme, il est sorti de l'amour divin , de
la sympathie avec Dieu et avec l'eiiseniLlc de la cré. tion; il
s'est égaré, il a dévié de la vérité, du devoir; i! est tombé
dans le péché, parce qu'il a perverti ses véritables rap •
ports ; et 1 1 propension au péché, au désordre , à l'i'goïsme,
s'est fortifiée par la filiation, par le cont;ict , par la parole,
par la tradition et l'exemple. Voilà le péché originel , ct.ii ,
bien loin d'offrir- quelque chose d'absurde, est au centraiie
un fait tout t xpérimental.
Avec le désordre, l'égoïsme, le péché et ses luttes sans
ceise renaissantes contre Dieu et contre ses lois, -ont arri-
vés l'agitation, les tiiaillemcns, i'isolemeiit, les souffrances
et toutes les misères qui signalent la vie humaine, depuis la
naissance j.isqu'à îa moi t. Et ces misères , conséquences
inévitables de l'antipatlie d^" l'homme contre Dieu et contre
l'oidre harmonique émané de lui , pèsent comme une con-
damn; tioii sur l'âme humaine et doivent la suivre de toute
nécessité dans sss évolutions mystérieuses après cette vie, si
cette âme ne rentre pas dans l'harmonie , dans l'ordre, dans
la sympathie ayec Dieu et avec ses lo's par un acte d'inionr
permanent et Ibre.
On no peut trop le répéter, c'est un fai*. essentiel , c'est
une vérité d'expérience, base de toute religion, de toute
morale, de, tout progrès humain, tant individuel que so
cia',q'ie l'homme dans sou état ôctuel, ne vit point encore
avec Dieu, non [dus qu'avec ses semblables, dans cette com-
munion que réclame l'ordre unive.-sel; que l'égoisme , sous
raille formes diverses, l'en sépare d'cprit, de cœur «t d'in-
tention; que tous les jours il le prouve par ses œuvres, sn;t
intérieures , soit extérieures ; que de bonne heure il en fut
ainsi , et que la doctrine de la ( hute primitive de l'homme,
de sa déviation originelle, telle fjue la prosentent les sym-
boles et les traditions sacrées, se trouve à chaque instaut
vérifiée et démontrée en chacun de nous , avec tous les
caractères psyco'ogiqacs que lui assigne cette tradition. L'ad-
mission fi-amlie et entière de ce fait mo' al, accompagnée de
l'humilité et de la repcntance qu'il doit produire en t o is ,
est la (ondition sine qiid non , pour arriver à ce que datis le
langage religieux on appelle si justement le salut.
VOYAGES.
PASSAGE DE LA COHDILLIEnE DU CHILI.
DEUXIÈME ET DERNIER ARTICLE.
iNoiis nous ie:nîmes en marche pleins de courage; c'étiit
le cinquième jour d'>puls notr'e départ de Mendoza. Je quit-
tai les Casilas de Bargas avec un sentiment de joie et de
gratitude, en pensant aux difficultés dont nous avions élt'î
menaces et à la bonté avec laquelle Dieu les avait dissipées.
Nous fûmes obligés de prendre de grandis précautions
pour continuer notre route; la neige, qui était tombée la
nuit précédente, ne nous permettait pas d'avancer, sans nous
être auparavant assurés de la solidité de sa surface. Véga
choisit deux des péons les plus enti eprcnans et les plus ex-
périmentés qu'd plaçai l'avant-garde; puis venaient une ju-
ment, que les mulets suivent toujours volontiers, et les mu-
lets non-chargés , avec un muletier de dislance .t. distance.
Après eux suivaient trois autres mulets chargés d'or et d'ar-
gent; puis Véga lui-même , qui était ce que Jacejues Balnia
aurait été à Cliamouny, le chef de nos guidi-s. Je me tenais
ordinairement derrière lui. iVîon domesti(pie,Senor V***,
les mules qui port tient le b:igage et leurs coinlucteur?, fer-
maient la marche.
Li' SK^îKin.
229
Notie ank'iir devait ètro biiMitùl r.iloiilio ; nous avions ;i
peine quillo dcpnis une drini lioi.ic les C/i.u'las de lUiri^ax ,
(|natid Ici poons qni diii{;fa;ent iiotic njaiilic airivùiciit
pics d'un ravin par lequel se précipite l'ini des nombreux,
torrcns qui desteiident <les montagnes, entre les cimes de
VTnpimgato et du Climbre , et qui était entièrement remidi
d'une neij;c molle et fiaîclieniejit tomhéc. Depuis noire dé-
part des Caiitifi de Biirgas , nous n'avions pu faire wi pas
sans enfoncer d'environ trois pieds dans la neige. Le diemin
était c( pendant passable, grâce aux vigoureux clforts des
péoris qui nous précédaient, et nous n'avions encore ren-
contré aucun obstacle pareil à celui-ci. Le premier pi'-on
eiifont;a en cet endroit jusqu'au cou, et il se passa quelque
temps avant que lui et ses compagnons réussissent a atter-
mir la neige et à former ainsi une espèce de pont sur lequel
les mulets p\i^senl passer. Nous ignorions quelle prof )ndeu;-
Il neige po ivait avoir, et nous ne nous en embarrassions
gu( re, pourvu (ju'ellc put nous porter; car, quand elle s'est
affaissée ou a été coniprimée jusqu'à une ceitaine profon-
deur, elle prend de la consistance et devient solide. Les
péons réussirent h traverser ce mauvais p.">s ; ils le fiient plu-
sieurs fois, afin d'afferm'r d'autant mieux le chemin. Mais
comment décider les mulets à les suivre!' L'instinit de ces
animaux leur fait deviner le danger, etsouvent ilsen avertis-
sent leurs cavaliers, que leur expérience ne sei tpns aussi bien.
Les péons conduisirent l'un des plus forts et des plus har-
dis jusqu'au bord du ravin. Après avoir plusieurs fois flairé
la neige, il fil un mouvement en arrière. Un des péons le
tira par la bride, un autre le poussa par derrière en le bat-
tant avec son lassos. Il fourra de nouveau le nez dans la
uaigc; mais plus il la flairait, moins il était disposé à s'aven-
turer plus loin : il savait aussi bien que l'aurait su le plus
hab le ingénieur, qu'il était sur le bord d'un précipi' e. Le
pauvre animal se tournait , tantôt d'un côté, t ".n'ôl de l'au-
tre; mais h chaque eft'oi t qu'il f lisait pour se soustraire à ce
qu'on exigeait de lui , il recevait un coup de lassos vigou-
leusemeut appliqué; les péons redoublaient leurs cris et le
lii'aient de toutes leurs forces en avant. Ils le poussèrent
enfin, tout tremblant, sur le pont : il enfonçait jusqu'au
ventre, même dans les endroits déjà battus. Voyant qu'il
n'y avait plus à reculer, il rassembla toutes ses farces et tout
sou courage, fit un effort et santa quatre ou cinc[ fois de
suite en avant, puis s'arrêta épuisé. Les péons lui accordèrent
quelques iiii::ates de repos, au bout desquelles quelques coups
de /«i.fo^bien assénés l'avertirent qu'il devait recommencer
ses efforts. Il fit encore trois ou quatre sauts; puis il se trouva
sur une neige plus ferme, de l'autre côté du ravin, qui pou-
vait avoir de vingt à vingt-cinq pieds de large. Les autres
mulets non-chargcs le traversèrent aussi. La difficulté du
passage diminuiit beaucoup; car chaque mulet l'améliorait
pour celui qui venait après lui. Les mulets chargés d'argent
curent bien plus de peine à traverser. L'uu d'eux quitta le
chemin que 'es péons r.vaient pratiqué : le poids qu'il por-
tait le fit tomber, les quatre fers eu l'air, et il aurait péri
immanquablement, si on ne l'avait remis sur pied au moyen
des lassos.
Il y avait deux heures que j'étais sur le bord de cp Malo
Paso , grelotant de froid. Je dis à Véga que je voulais de-
vancer les mulets. Il me i'é[)ondit que c'était impossible, et
qu'on ne pouvait, sans danger, easaver de se dépasser les
uns les autres. Quand la TiCige est molle et profonde, le mu-
let-conducteur ne peut remplir sa charge que pendant vingt
minutes ou une demi-heure ; au bout de ce temps , il est
épuisé par les effoi ts incroyables qu'il est obligé de faire
pour avancer. Alors, comme ou nepcutle conduire derrière
la troupe , on le pousse hors du chemin ; les autres mulets
le devancent , et il reste dans la file jusqu'à ce que son tour
revienne d'être le premier.
Au Puente ciel Inca, nous traversâmes le torrent de \Ien-
doza sur un pont naturel de toute beauté, qui s'élève à une
grande hauteur au-dessus de l'eau. Près de ce pont se trou-
vent plusieurs sources thaudes qui fertilisent, au milieu de
ce vaste désert de neige, un petit jardin émaillé de fleurs.
J'ôtai mon voile et mes lunettes veitcs pour jouir un instant
de ce coupd'œil si doux pour mes yeux fatigués de la ré-
verbération de la neige. Après avoir tra\ersé le torrent,
nous vîmes avec admiration un grand nombre de stalactites
d'un beau rose, nui [lendaient jusqu'à vingt pieds du pont.
Les d,(fi uiltés de notre marche semblaient devoir aup--
nieiitcr à cause du peu de solidité ilc li neige. Véga nous
proposa de descendre dans le lit du torrent et d'essayer di;
le •eniontcr. Il y avait moins de trous et il était moins en-
combré de rochers et uc pierres que vers le bas de la Cor-
ildlère. Nous acceptâmes sa proposition, et nous nous en
trouvâmes merveilleusement bien. Nous poui suivîmes len-
tement, mais sûrement, notre marche, et deux heures après
qir.î le polei! eut quitté notre étroite vallée, nous arrivâmes
à la Casa del Parainillo, qui est l'avant deniiei' asile sur h-
versant oriental des Andes. Les Casiiclias ou maisons de
refuge ont été construites, il y a soixante ans, par l'espa-
gnol O'iliggins, alors cap tiiine-général du Chili. Elles sont
toujours pi icées sur des quartiers de rochers élevés , sur
lesqu( Is la neige ne peut s'amanecler, et aussi près quv! pos-
sible du chemin des mulets. Elles ont environ dou/e pieds
cariés, si on les mesure à l'intérieur ; le toit est voiUé pour
qu'il soit plus solide, et les murs sont fort épais; il y avait
autrefois des portes et des fenêtres , mais elles ont été' brû-
lées par Je pauvres voyageurs qui y mouiaient de froid.
Nous nettoyâmes un peu notre logis, et nous cssaTâmcs de
rious préserver, de notre mieux , du froid déjà très' intense,
en attachant des ponchos et des peaux de vaches devant
toutes les ouvertures. Le ciel était rouge et magnifique; la
lune se levait brillante ; tout promettait nu temps superbe,
es je bénis D:cu de ce beau temps, sans lequel notre expé-
dition aurait été extrêmement périlleuse. Je u'oublierai
jamais les pensées qui m'occupèrent ce soir-là. Au froid
près, je joui'^sais de ma situation, et je sentais vivement tout
l'intérêt que présentait mou entreprise. Je me trouvais
dans le lœur mémo des Andes, à onze ou douze mille pieds
au-dessus de la mer, et n'ayant plus que cette seule nuit à
parser de ce côté des Cordillières, Entouré des œuvres les
plus magnifique* du Dieu qui a créé et qui gouverne l'u-
nivers , je me sentais comme porte dans ses mains. J'ai
éprouve, à quelque degré, une conviction semblable de
l'impaissaiicc complète de l'homme et de la confiance en-
tière qu'il peut mettre en Dieu, sur le Riglii et sur le Col du
Bonhomme , quand l'oragj grondait autour de moi , et ,
plus encore peut-être, au milieu d'une tempête sur mer,
pendant laquelle le vaisseau , les voiles piiées, était le jouet
des élémcns. Je le demande à tout homme qui , dans de pa-
reils momcns, a essayé de tourner sou âme vers le Dieu de
l'orage et de la tempête , n'y a-t il pas une giande douceur
ilai's ce qu'on ressent , en élevant alors son cœur vers lui.
Poui- moi , je conserve précieusement le souvenir de ces
émotions. IVÎou imagination se représentait aussi les scènes
riantes que je rencontrerais en descendant des neiges des
Cordillières dans les plaines du Chili; (hacune de mes pen-
sées contribuait ainsi à rendre mes espérances et mon impi-
tieuce plus vives. Un seul souvenir venait, de temps en
temps, jeter son ombre sur ce tableau. Ciux qui ont été sé-
parés par des milliers de lieues des objets do leur affection,
et qui se rappellent ce qu'il y a de pénible dans l'absence ,
doivent comprendre ce que j'éprouva's en songeant que ,
dans quelques heures , une barrière telle que ceile des Cor-
ddlières s'élèverait entre les miens et mci.
Le matin du sixième jour , nous nous mimes en route d.j
meilleure heure qu'à l'oidinaiie. Les péons et les mule-
tiers semblaient animés d'un zèle inaccoutumé. Nous tou-
chions au moment critique du passage, et tout dépendait
du temps et du degré de vitesse qu'il nous serait possible
de donner à notre marche duivint les vingt-qnaiie heures
suivantes. Nous avions envoyé la veille au soir une demi-
j douzaine de péons en avant pour nous ouvrir le ihomiii.
Ils avaient travaillé péniblement au clair de la lune , pen-
dant près de trois heures , et étaient revenus nous donner
de mauvaises nouveljes sur l'état de la neige. Ils nous
dirent que nocs pourrions peut être, à force de peine,
parvenir à passer, mais que quant aux mulets , ce serait
impossible. Cl; récit, au lieu de nous décourager, ne fit
qu'augmenter notre ardeur. J'étais loin , il est vrai, de iiit;
douter des difficultés qui nous attendaient.
J'étais déjà monté sur mon mulet, un peu avant sept
heures, lorsque je vis arriver quelques-uns de nos muie-
tlcrs qui portaient Uii pauvre péoii qui ne pouvait marcliw.
230
LE SEMEUR.
quelle ne fut pas mon affliction, quaiidje reconnus que c'é-
tait le pauvre homme que Véga avait abandonné deux
jours auparavant, au milieu du torrent! Ses deux pieds
étaient {jelcs ; leur enflure était excessivej ils ne présentaient
plus qu'une masse informe de chair bleuâtre, de la grosseur
d'une cuisse. Je m'étais souvent informé de ce malheureux;
Véra m'avait toujours répondu qu'il était sain et sauf et
qu'il avait sans doute repris le chemin d'Uspallata. J'eus
beau reprocher aux péons leur barbarie; ils paraissaient
tout-à-fait indifférons au sort de leur malheureux camarade.
L'un d'eux eut la cruauté de lui montrer l'endroit où les
jambes seraient sans doute coupées; un autre lui dit qu'd
en mourrait certainement, parce que la gangrène allait se
mettre à ses pieds; un troisième lui parla d'une vieille
femme d'Aconcagua qui pourrait peut-être le guérir; mais
aucun d'eux ne semblait regretter qu'on l'eût abandonné
dans le torrent. J'avais encore une bouteille d'eau de cerise
que je donnai au patient ; il en but la moitié et parut se ra-
nimer un peu. Il semblait s'affliger presque aussi^ peu^e son
malheur que ses compagnons. Tandis que tous l'avaient dé-
laissé , sou chien était tlemeuré avec lui. Nous avions laissé
cette pauvre bète se désolant sur le rivage de la fâcheuse
situation de son maître. Le fidèle animal avait'dormi dans
son sein pendant les deux longues nuits qu'il avait passées
dans la neige; il avaitpartagé la petite provision àacharqui
dont le péon était heureusement muni , et si celui-ci eût
péri , sou chien aurait subi le même sort. Après être sorti
du torrent, le péon était remouié sur sa mule qu'il était
parvenu aussi à en retirer et, après mille périls, il venait
enfin de réussir à nous rejoindre. Nous le plaçâmes sur
notre plus fort mulet et nous partîmes.
Le voyage fut assez facile pendant la première heure ;
nous suivions en effet le sentier qui avait été pratiqué pen-
dant la nuit. Nous laissâmes à deux cents pas de nous la
Casa de las Citevas , qui est la dernière maison de refuge
que l'on rencontre de'ce côté des Cordillières. Nous vîmes
tout auprès une petite croix de bois , fixée sur la pointe
d'un rocher qui s'élevait au-dessus de la neige. Je demandai
à Véga si quelqu'un avait été assassiné en cet endroit. Il me
répondit que, traversant l'hiver dernier les montagnes
avec trois péons, ils avaient été surpris par une temporalc,a.
peu de distance de cette Casiicha ; qu'ils avaient essayé d'y
arriver; que lui-même et deux des péons y avaient réussi ,
mais que le troisième était tombé dans la neige, et que
n'ayant pu s'en retirer, il était mort. Véga fut obligé de
passer dix jours dans cette maison de refuge, mourapt
presque de froid et de faim.
Nous traversâmes un plateau assez étendu ; puis nous
nous trouvâmes au pied de la cime la plus élevée ; nous
avions devant nous notre dernière montée. L'aspect eu
était vraiment efi'rayant. La forme de ce col des Andes me
' rappela celle du Splugheu , vu du côté du nord. La hau-
teur perpendiculaire de la sommité que nous devions fran-
chir était, d'après les notes que j'avais prises avant d'entre-
prendre ce voyage, de i,5oo pieds. Cette montée fut extra-
ordinairement pénible , tant a cause de sa roideur que de la
puma ou de la difficulté de respirer qu'on éprouve dans ces
légions élevées. Le soleil était dans toute sa force et la
chaleur de ses rayons fondait la neige à la surface du ro-
clier (lue nous devions gravir. La neige et des fragraens de
roc schisteux roulaient en plusieurs endroits en avalanches.
Tel était l'aspect de la montagne. Véga nous accorda dix
minutes pour boire du vin de Meudoza mêlé à de la neige
fondue , et manger un morceau de langue de Guanaco;
puis nous nous mîmes à gravir ce périlleux passajje. Plu-
sieurs de nous souffraient beaucoup de la puma ; \ Cga lui-
même en était tellement oppressé qu'il était obligé de s'ar-
rêter à chaque instant. Francisco prétendait, il est vrai,
que c'était une ruse pour que je lui donnasse de mon eau
de cerise.
, J'étais fort curieux de voir un condor, le superbe aigle
des Andes. J'en avais aperçu quelques uns , mais seulement
à une grande distance. Tout-à-coup un des péons s'écria :
(c Voilà des condors ! » Je levai les yeux et je vis en effet
toute une troupe de ces énormes oiseaux. Les uns étaient
arrêtés sur un rocher au-dessus de nos têtes et grattaient la
neige; d'autres volaient en cercle comme font les aigles de
Killarney et des lies du Cumberland. Plusieurs arrachaient
et dévoraient ce que nous crûmes être le cadavre d'un mu-
let ou d'un chien. En arrivant, une demi-heure après , à
l'endroit mêmeoiinouslesavions vus, nous reconnûmes que
c'était le corps d'un homme mort dans la dernière tempo-
rale. Deux autres infortunés étaient ensevelis dans la neige
à côté de lui, et les condors avaient essayé de les découvrir
pour en faire leur pâture. Je me détournai avec horreur de
ce spectacle affreux et, du fond de mon C(Eur, je rendis
grâce à mon Dieu, dont les soins m'avaient piésfMvé d'un
sort semblable, et je le suppliai de continuer à me proléger.
Les péons et les mulets faisaient les plus grands efforts
pour arriver au sommet du col. La montée était si rapide
et si dangereuse , que deux fois il fut nécessaire de déchar-
ger les mulets et déporter séparément chaque pièce du ba-
gage. Les péons prirent ce parti , parce qu'ils avaient man
que de porlre un mulet et mon porte-manteau, dont il était
chargé. Il s'agissait de traverser un endroit que lia neige et
les pierres roulantes rendaient extrêmement difficile. Le
pauvre animal fût entraîné; mais le péon qui le conduisait,
voyant le danger qu'il courait, lui jeta son lassos, et le re-
tint par la tête; un autre lassos attrapa une de ses jambes:
un de nos péons descendit vers le mulet, en se tenant à ces
lassos ; il lui en passa un troisième autour du corps , et on
parvint ainsi à le sauver. L'adresse avec laquelle les péons
font usage de ces courroies est incroyable; si une béte de
somme a à passer un endroit dangereux, ils veillent sur ses
mouvemens, agitant leurs lassos au-dessus de sa tête, prêts à
la saisir, si elle tombe; il est bien rare qu'ils n'y réussissent pas.
Après beaucoup de fatigues, nousarrivâmesenfin au som-
met du col. Je portai mes regards impatiens vers l'ouest,
espérant découvrir l'Océan pacifique; maisma vue était bor-
née de toutes parts par d'arides rochers couverts de neige.
J'étais descendu de mulet, et je me préparais à ouvrir le
panier aux provisions , comptant rester au moins une heure
sur ce point le plus élevé du globe, où il est probable que
j'atteigne jamais, quand Véga me montra un petit nuage qui
s'élevait au nord, a Nous ne pouvons nous arrêter un seul
quart d'heure , dit-il ; ce nuage nous apporte du mauvais
temps. » La vallée que nous avions devant nous différait
complètement de celle que nous avions traversée avant dar-
river au sommet. Elle était plus entrecoupée de précipices,
et je m'imagine qu'en été elle doit offrii' un spectacle plein
de grandeur et de beauté, tandis que la vaIKic d'Uspallata
ne doit être remarquable que par son excessive aridité. Les
péons m'assurèrent qu'ils n'avaient jamais vu ces montagnes
tellement couvertes de neige; ils semblaient ne pas se re-
conn ître. « Quel chemin, leur demandai-jî, prendrons-
nous pour descendre ? passerons nous sous ce rocher-ci ou
sous celui-là? 1) Quoique faisant cette roule tous les quinze
jours ou tous les mois , ils n'en savaientrieu , tellement la
neige avait rempli le> ravins et fait disparaître les formes
naturelles des rochers. Cette circonstance imprévue rendit
notre descente extrêmement périlleuse. Si la neige avait
été dure et solide, il eût été assez indifférent de prendre un
chemin ou un autre; mais il est très-dangereux de passer
sur des crevasses cl sur des précipices de cinquante à cent
pieds de profondeur, quand il sont cachés par une neige
molle et nouvellement tombée. Les deux plus forts et plus
hardis de nos péons se mirent en tête de la troupe, sondant
la neige et l'examinant avec une sagacité qui égalait presque
celle des mulets. Huit ou dix de nous suivaient, marchant
à la distance de quelques pas les uns des autres, et se tenant
à des /a^i0.s-,afiii que, s'il arrivait à l'un de toiliber dans une
crevasse, les autres eussent quelque chance de le retirer.
En descendant ainsi, nous perdîmes un mulet ; ayant
posé le pied sur de la neige peu solide , il enfonça et tomba
à une grande profondeur. Un péon , auquel on attacha un
lassos autour du corps, descendit vers le pauvre animal ,
qu'il trouva déjà mort. Il coupa la selle, sur laquelle était
attaché mon matelas et on le retira avec son bagage.
Nos niiilets ne nous étaient d'aucun usage; nous étions
obligés de nous en remettre entièrement aux péons et, pen-
dant plusieurs heures , nous luttâmes avec ardeur contre
des difficultés inouïes. La journée se passa dans ces eflort:-
inutiles, et la lune s'était déjà levée que nous étions encort
au milieu des neiges jusqu'à la poitrine; ne pouvant plus n
LE SEMEUR.
231
avancer ni lelourncià la Cusathl Cuinbre,i]\\c. nous n'avions
pas perdue de vue. La maison de lefiige la [)lus rapprocliée
avaitéLé dctrnile dans une desdernières tcnij>orii/cs, et nous
étions encore éloi(;tK'S de l'eiidioit où elle avait été située.
Vé{ji , l'raucesco , une doiizaiiio de péons et moi discui-
tions la chose. Les péons mêmes si insouciaiis , si indiflé-
rens d'ordinaire, ])araissaient alarmés. Je sentais tout ce que
notre situation avait d'affreux; mais il était inutile de le mon-
trer. J'essayai de me réchauffer et d'économiser mes foi ces
pour faire une dernière tentative ou, s'il le lùllait absolu-
ment, passer la nuit d\ns la neifje. Les deux péons d'avaiit-
gardc nous avaient devancés d'un demi-mille. Tout-à-
coup nous entendîmes leurs cris , et. nous les vhnes qui
nous montraient la vallée. Nous regardâmes avec vivacité ,
et notre joie fut extrême en distuiguant des hommes tpn
venaient a notre rencontre. Ils étaient à un mille et demi de
dislance, et plusieurs centaines de pieds plus bas que nous.
Nous pouvions à peine les apercevoir. Toute notre petite
troupe se sentit ranimée, et nous rccommenç.Ames notre
marche, en poussanldes cris de joie, auxquels, peu de temps
après, les gens d'eu-bas répondirent. Il n'y avait plus de
doute! Les hommes qui montaient faisaient partie des
conducteurs d'un tropa (troupeau de mulets); ils étaient
envoyés en avant pour frayer le chemin du reste de la cara-
vane, qui devait suivre le lendemain. Leur satisfaction , eu
nous voyant, fut presque égale à la nôtre. Nous leur
avions préparé la route, sans nous en douter. Ils nous dirent
que, sans notre lencontic , ils étaient sur le point de s'en
retourner et d'attendre à Aconcagua que l'hiver eût durci
la neige. Que d'actions de grâces n'avions-uous pas i\ rendre
à Dieu qui nous envoyait ce secours dans celte heure de
détresse !
Nous les eûmes bientôt lejoints; je n'oublierai jamais la
scèue bruyante de joie et de félicitations qui eût lieu. Fiau-
cesco et moi passâmes outre, étant trop fatigués pour y pren-
dre part. M' abandonnant à mon excellent mulet , je descen-
dis les précipices les plus épouvantables et j'uriivai à la
Casucha, à dix heures et demie. J'étais déjà , à moitié des-
cendu de mulet et je me préparais à y entrer, lorsque Véga
me dit qu'elle était remplie de monde et que nous devions
allci' jusqu'à la suivante. J'étais tellement accablé de froid
et de fatigue, que je fus presqu'insensiblc à celle mauvaise
nouvelle; mais je me rappelle que mou pauvre mulet
eut bien de la peine à se remettre en route. Je me fis atta-
cher à la selle, de crainte de tomber. Je u'ai que jieu de
souvenir des quatre heures qui suivirent; on me dit eu-
suite que nous avions descendu les précipices les plus
effroyables des Cordillières. Je sortis un peu de ma stiijjeur
en entendant le son délicieux du roc que le pied du mulet
avait frap)>é : j'ouvris les veux et je vis, de loin en loin,
le rocher nu : nous étions donc sortis des neiges! S. deux
heures cl demie du matin , Véga me descendit de mou pau-
vvc mulet et notre sixième journée fut terminée.
Nous pouvions nous regarder comme au terme de nos
fatigues; il nous restait il est vrai, encore près de cent lieues à
faire avant d'arriver à Santiago, la capitale du Chili; mais
nous étions hors des neiges ; \i. pavs s'embellissait toujours
plus et nous ne pouvions nous lasser d'en admirer l'aspect
i-svissant; au sentiment délicieux de la sécurité se mêlait en
moi celui de la gratitude envers le Dieu qui nous avait
gardés et conduits , comme par la main , à travers les dan-
gers que nous avions courus. Toutes les merveilles de la
nature semblaient rassemblées dans les lieux que nous tra-
versions; les bruyantes cascades, les forêts majestueuses,
les riantes vallées, rien ne manquait; tout était beau et
enchanteur comme à Lauterbrunn et au Haslithal. Mais
l'homme n'estpaslàpour recueillir les richesdons de la nature
On ne voit point de chalets d .«perses sur ces montagnes ; il
n'y a pas de pâtres qui rassemblent leurs troupeaux au sou
du chalumeau ; on ne rencontre jamais de paysan, chargé
de ses seaux de bois , gravissant la montagne pour aller
traire ses vaches. Les seulsanimauxqu'on aperçoive do temps
en temps sont le guanaco ou chamois des Cordillières, et le
vautour , qni se repaît des corps des chevaux et des mulets
que la fatigue a fait périr , et dont les restes dégoùlans s'ol-
fraient à chaque instant à nos regaiils et faisaient trembler
jusqu'à nos mulets, qui s'écartaient, pleins d'effroi, du chemin.
Ce précieux animal , donné à l'homme pour l'aider à
passer les montagnes, est obligé de s'exténuer au service
de sou maître , et ne reçoit quelquefois aucune nourriture
durant tout le passage. Son maître lui doit souvent la vie,
et quelle est sa récompense quand il succombe à la fatigue ?
Ou lui ôte la selle et la bride, et on rabandonne sur le'
chemin , où les condors et les vautours viennent se disputer
sa proie et lui arracher les ycax, avant même qu'il soit mort.
Après ipiatre autres jours de marche , nous arrivâmes à
Santiago. En (piiltanl les montagnes nous apprîmes qu'une
effroyable temporale avait eu lieu, et que la neige s'était
tellement accrue qu'il aurait fallu six jours de plus pour
effectuer le passage, si on avait voulu l'entreprendre. J'em-
menai à Santiago le pauvre péou qui avait eu les pieds gelés.
Il fut soigné par uu homme charitable et un excellent mé-
decin, M. le docteur Cox, qui est fixé, depuis plusieurs an-
nées, dans celle ville. Le péou y passa six semaines , puis il
retourna à Aconcagua, sans n'avoir jamais témoigné la
moindre reconnaissance. J'ai oublié de dire que parmi les
péons que nous rencontrâmes au milieu des neiges se trou-
vait le frère de ce malheureux. Il ne fit que peu attention
à lui et ne voulut pas revenir sur ses pas pour en prendre
soin , parce qu'il aurait dû pour cela renoncer aux quelques
dollars que sa course devait lui rapporter. L'homme, dans
l'état presque sauvage, n'a pas toujours, comme ou voit,
cette bienveillance et cette compassion pour ses semblables
que quelques auteui's veulent bien lui attribuer.
LES DISCIPLES FIDELES DE l'evANGILE DANS LES SIECLES DU
MOYEN-AGE.
Douzième siècle. — Piebre Valdo et ses disciples.
L'histoire particulière de Pierre Valdo, sa vie tout«
exemplaire, sou zèle pour la cause de la vérité , ses noble»
sacrifices, ses succès extraordinaires, ainsi que les cruelles
persécutions qui en furent la conséquence, tout cela lui
mérite certainement une place distinguée dans les annales
de l'Eglise du Seigneur.
Pierre Valdo était un riche marchand de Lyon ; ce fut
vers l'an i 160 qu'il se fit connaître par son zèle religieux.
Il jouissait dans cette ville d'une grande considération, pour
la noblesse de son caractère autant que pour sa fortune.
C'était alors que la cour de Rome commençait d'exiger
de toutes les Eglises qu'elles reçussent la doctrine de' la
présence réelle. Contraint parsa conscience, Valdo renonça
à la messe romaine pour revenir au culte apostolique. Ce-
pendant, lorsqu'il commença de repousser les nouvelles doc-
trines que les papes de son temps cherchaienlà faire préva-
loir, relativement à rcucharislic, Valdo nesongeaitpoint en-
core à se séparer de la communion papale cl, quoique sé-
rieux , il n'avait probablement pas encore reçu d'impression
religieuse bien fortement prononcée.
Cehii qui lient en sa main les cœurs rie Ions les hommes
et qui les incline comme des ruisseaux d'eau, avait destiné
ce fidèle à devenir un jour un instrument distingué dans son
royaume. Uu événement extraordinaire, ménagé parsa
Providence, fut le moyen dont il se servit pour réveiller
l'attention de son enfant sur la seule chose nécessaire. Un
soir, après souper, comme Valdo demeurait à causer avec
quelques-uns de ses amis, tout à-coup l'un d'eux tombe
mort sur le plancher, à la grande consternation des autres.
Une telle Icçviu sur l'incertitude de la vie, frappa Valdo •
les pensées les plus sérieuses remplirent dès-lors son âme- sa
conscience s'était réveillée ; il avait cherché lui-même, dans
la Sainte-Ecriture, des instructions etdesconsolations. C'est
là qu'il avait appris à connaître Dieu dans sa justice et dans
son amour ; il y avait trouvé la perle de grand prix. La foi
au témoignage que Dieu rend de son fils, avait répandu
la joie dans son âme , et, dès ce moment, il avait résolu de
consacrer tout son être à Dieu , son Sauveur. La foi opère
par la charité at, quand elle est vivante, elle remplit l'âme
des sentimens les plus généreux. Valdo brûlait de partager
avec d'autres le bonheur dont il était pénétré. Plein de ce
seul désir, il abandonne son commerce , il d sLribue sa ior-
tunc aux pauvres et , à mesure qu'il les volt arriver à lui ,
pour recevoir ses aumônes , il s'attache toujours plus à di-
232
LE Sî^^H.ill.
rigor Icui' atlenlioa vers les chose, q'ii appsilieiinsal à leur |
éternelle paix.
Un de ses pieiuieis soins , trabord apits sa conversion ,
fui iJe nicltie entre les mains du peupii; , la Parole de vie.
Pour cet tffel , il traduisit lui-nicnie , ou fit traduire en
français les quatre Evang les, dont il s'altat liait à faire com-
prendre lits saliitaii es doLtiiries. Il fut à lui seul, au doa-
ziomc siècle , la Société Biùlti/ue de Lyon.
Matliias Ulyricus, illustre mafçistrat àc Ma^deboiirg, dit
en pailantde Pierre Valdo : « Le bruit de sa cliirite pour
les pauvres s'étaiit répandu , et soîi drtir^ d'cuseifj;iior,
comme leur désir d'apprendre, croissant de jour en jour,
il se vit bientôt entoure d'un.: foiil.-' dg {;-iis , auxquels il ex-
pliquait les E-ritures. Il était savant lui-même, ainsi que
j'ai pu le comprendre d'après d'anciens i)arcliem;iiS; il ne
fut point obli»;é de se sarvir d'autrui pour ses traductions ,
comme ses ennemis l'ont voulu préteiidre »
A mesure qu'il acquérait une conn lissance plus coinplèle
de l'Ecriture, Valdo s'aperçut qu'un fpaud nombre de
doctrines et di cérémonies introduites dans la n-lijion na-
tionale étaient en o|)po5ilioii d recte avec Je téuioijpiagc de
Dieu. Alors, enflammé de zèle pour la ;;io;iedu Scigaeur
et d'amour pour les âmes , il élève une voix forte et coura-
j^ousc contre toute espèce d'abus cl de superstitions et, non
content d'attaquer l'erreur, il établit la vérité dans si sim-
plicité iirimilivc, iusistaut avec foice su rl'iafluence pratiqua
fni'elle doit exercer sur notre cœur et sur toute notre vie.
El pour dcmoulrer mieux l'imni^^nse distau e qu'.i voyait
entre le Cliristianismc de la Bible cl celui de Rom-, il en
appela à la vie des premiers disciples de Jésus ClirisL. Sou
exemple donnait à ses leçons une force prodijpeuse.
On fil rapport à-i ces clioses au pape Alexandre 111 , et
Valdo fut analhémalisé avec tous ses adliércns. 1/arcbe-
vcqoe reçut odre de procéder contre eux avec la deinière
rigueur. Valdo, contraint île (juiller la villj ou le Seigneur
l'avait si riclivMUent béni , lut suivi d,^ la majeure partie de
son troupeau. R. tiré dans le Duiphiné, il contiui.a d'y
oréclier avec un grand succès, et lj vi;rilé qu'il aunonçaily
jeta de profondes racines. Ses nombreux disciples furent
appelés Léonistes , c'est-à-dire Lyonnais. On les nomniiit
aussi Pauvres de Lyon, Vandois ou Albfjeois , etc. Tous
n'étaient probablement au fond, comme on l'a déjà dit,
qu'une seule et même classe de Chrétiens sous des dénomi-
iialioiis différentes.
Chassé bientôt des lieux qu'il avait choisis pour retraite,
ce serviteur de Christ, suivi de plusieurs de ses frères, alla
se rcfu(;ier dans la Picardie, où de nouveaux succès devaient
récompenser ses fidèles efi'orls. Il n'y fit cependant pas un
lopjj séjour. Turcé de quitter celte contrée, il se dirigea
veis rAlIcmagne, y porlant avec lui la bonne nouvelle du
salut. S'il en fuit croire l'dliistrs de Thou, Valdo finit p u-
s'etabir en Bohême , où il termina son hon;)rable carrière ,
l'an 1179, après un ministère de près de vingt ans.
Valdo était évideinment nu homme q hî leSe gneur avait
enrichi des dons les plus distingués , et l'un de ces person-
nages extiaordin lires qu'il suscite de temps en temps pour
le bien de son Eglise; mais il n'a pas eu de biographe qui
fût en étal de rendre justice à s s dons cl à son caraclèie.
Cependant la Parole qu'il avait prêchee vie descendit pas
avec lui dans le tombeau. Ses frères en la foi , persécutés
(onime lui , la portèrent dans presque toutes les contrées
de l'Europe; la bénédiction du Roi des voiS fut partout
avec eux : la P.irolc du Seigneur croissait et se jépaiid ni
dans les régions les plus lointaines. Un grand nombre de
personnes qui avaient été converties par le ministère de
l'illustre serviteur de Dieu , se réfugièrent dans les valiées
du Piémont. Partout où ils portèrent leurs pas, ils portè-
rent aussi la Sainte Ecriture ; et bientôt la lumière de
l'Evangile eût illuminé l'Alsace, les bords du Rhin, plu-
sieurs contrées de l'Alleinagne, la Picardie, la Gascogne,
la Guveniie et le midi de la FrancCt On peut suivre leuis
traces aux cris des persécutions et à la lueur des bûchers.
MÉLAIVGES.
I.ES KNonTEER.s «nasES. — M. I.éoii Ben luard de Bussièrc, qui vient
lit- put) ici' un iiilérrisaiit volume de letlros sur la Russie , donne d'alïreux
J, l.iils sur le s ippliie flu kajut. niiqn 1 onycon lamne henncou|i 'le crimi-
n._l>. C ■ cliHtiniei.t ei K-s aatro iKi.ie-. corpiireili s ne sont fa-, iii(li;,'és aa^
geiiîiljhomines : 1- kiinul ne in-iii Irll jjm.ii., Icir* é(>niles ; on ne icur 'a-.e
|ias la iii'.ilié d^; la t.'te ; u.i f r liiiilaiit n'ini|iiiMie |ioinl au mili -a dt leur
vis igi- une Iraee éleiiif II;- de d -sli iiineiir. Ces peines :ilr ices sml r -servéei
pour le peuple. Qiand M. Iti'ri,i;:,irJ d ■ Bu.s.èr, vi-iia l'O troi^ , l'un -'l'ei
prj.nn';de Mo coa, il Iroav.i i'iiilirai.-iii Pimplie il- iniilheiiivus qui . es-
lenu.-s par leur su p'.ice, St'inhlaienl lutter c.inlie la m.irt. Il" s'y Udnv.-ru
un lionime conJniimé ui.\ Irav.mx de> mines pour avoir c aiiu is u:i assassi-
nai . Oa iivail conim ncé pur lui appiipjcr ço:\anlc-qMinze cou, .s Ai linoul.
Le'; eiiirar^'ien av.i e.^ lieelaié qu'il ne p.isserail pd- la journée.
M. Ueiioii rd de Ujisièie vi>il,i aus-î, uie aulre priiun, où l'on renferme,
a leur p^sS'g.-, les ci iin iiels eavoyés en S bjrle par k ^ lriiui:iau.\ des [iro-
vinre» Ai.- rOaest. et aux piels on p..-r:npt cl- pren Ire quelque re^'OS avant
qu'ils eonlinuent leur viya^^e. Oa a p'aeé deux per-onniiges rcd'iutos , les
Unonl^urs de iMosco 1, à la lète de cel elahliss.'menl.
'( Nju.soprj vâm;'. lin s/nlini. ni d'horn ur , dit M. Rcn'-anrd de Bli«-
sière, en noui Irouva'i; à co'.é A'i c •.- miaislr^s dune jusliee l)arba'e , et
plus e.icaie lors^inls se mirenl à nous d 'velorper av.-i- co npia's'iiirc le
mé.Mnism ! de leiirart. llMHalerenUicv.ini nou leurs /'tàei, l-urs Avjouïj
el les pointes de fer avec lesquelles ils marquent 1rs conlninnés. Je vous
en cpargn • la deseiipuo". Ou'rt vous -illise de -av lir qu'un eoiqi de plètc,
appliqua devant nous sur u:i m ir d.^ l.riquis, en fiisail saul r des érlals, et
qu'un seul mup de kiioul traç 1 de^ sillon> d'u'ie demi-lip'ne ilr profondeur
d.ins une po.ilre de bois dur. 0,i frissonne en songeinl que c'est sur des
hjinmes que ces exp 'riencrs sont journeiltm nt répétées. L'un des bour-
reaiu nous disiil , ..vee cet air Je satis'aelion que prend un arlisle quand
d parle des prodiges de son art , qu'en cinq coups de kno it il se faisait
foit d'ardieVii un lio'uaT. U n'csl pas sans exemple qu'un y ait réussi du
prem.er.
)• Li; plét'' , dont l'application est une p inc iminsinraman'c que elle
du knoul, esl aussi d'un effetUDins teiriale. ()o aposi de petites lanières
lermi'iées par unuceid, elle n.' pénètre point dins la-iliair.'onnne la lon-
;;ue couroie du knout , qui ré mit à la pi i5 i ft'r.iya-ite eljs'.lciié toute la
d i.'eti du fer.
)i L s criminels eonJunn'S à reeovo r publiqu ment la plèîe sont en-
vo\é, en Sib'rie : m 1 s on ne les mirqu? point a.i visage el . d. pis leur e\il
on ne leur i npose 1 as Ij dur lrav.iil des n/nies J'endao; un cerlnin nombre
d'anné s , lis sont enplo)és à deâtravauv [lublies ; [luis ils deviennent riv-
ions , e' so'il tenus l'exercer un laélier ou Je c diiver des terres dans uitC
localité qu'on leur ass gn<".
» Ce i\ qui. pou- d- l'.gers d.!ditf , soal eonJ.unné- à recevoir li plètc
dans une p'isuii, ne soal point UM'isférés eu Sibérie, et retournent de s .it»
dans leurs foyer-, sans qae la piine corporelle quils ont subie leur laisse
u.ie tai'U'i infama.-.tp.
» Quant au knout, il est lo ijiurs 1^ triste pré ude de l'evil en Sibéiie.
Le kiioa' e-l nie pein,- atro.'e el .légra lan c , on ■ peine absurde, puis j l'il
i si lois'ble au bourreau de \a rendre plus ou miiins cruelle, un- peine illé-
gale même , en ce qu'elle peut élu Irr , à fo ce 'le violence , les lois ({iii
(iroliibenl en R issie la peine d • mort, u D p 1 s le règne d'Elisa'vt th Pe-
irownn, cette p ine n'y est, en eflel, a iplicahle q le p.our les crimes d'état ;
m t s ''U Toyaiii quels su|tplices la remplacent, -m ne reeonnniL que trop
que celte mjs'o-e doit son or'gine et soa indot-en, h- aucoujv moins - des
S:'n ii'iensde hil nitropie ipi'au déir de peuplier les sj'itu les de la S béri€.
Quelle boni -• pjur le gouvernement russe de ne pas corriger U'ic législation
empr. iiite d'une tille feroiitél
Effouis roca l'aiiolitiox oe i.'escuvace. — Quoiqu'on ail boau-
coir.i I lus fa'l en Angleterre qu'en France pour pipuariser la cause de
i'.dvalilion de l'esclavage . et qu'on y ait réussi jusqu'à un cert.iin point , il
paraii e. pe .i..nt qu'au-iblà de la Mnn be com'ue ebe/, nous , on ne «_•
friit pas Encore généudeinvnl Je justes idées île tons les m.iux qui en ré-
suit nt. Au 'jouimen ement Je itOi, plnsieuis amis de l'éniam ipation des
nègies 'lan; les col )n. es anglaises . Sentirent r|U'il était d' 1er devoir de
I riToqui-r dins dTférenles villes des assemblées i-ubliques, dans lesqnellet
d» pussi'ht a' tirer raltentiou sur ce sujet. Le succès de ces efforts a engagi
la Société de Lon'Jres pou l'abolition de l'esclavage à evécuter sur une
pins v.is'e échrlle le plancnju par quelqu s-cns de ses membres. Elle «
divisé lAngleterre en districts, el a chargé siv personces, bien an fait de»
q'iesjituis ( olon'ales , de les p.irroui'ir, pnur y [irojiag r ses cimvictiors sur
la n^ccisilé de bâter d. loir.es iran'ères la ci-ssation complète de l'esi Id-
vage . qu' l'Ile regarde comm:' un crime que Dieu conlamne. MM. Bald-
win, .Si.iart, Diwdney, Gcorg-î Tbompsjn, Tliorp et Edouaid Clark -on ,
qui ont acccfité cl lie honorable mission , on' tenu des réunions publiqats
dans cent soi\a;i'e-eli.q villes on bourgs, el presque pariont ils ont rrfi-
cont é une v,ve ssm.iatbie. Une s. inscription a été ouverte pour rémtméftr
les ageiis de la Société, payer IriiiS f.ais de voyage, louer dans les vilk'S
où ils .se rendent dcf s illes pour les assemblées pnliliqnes, etc. Nous avons
remaïqné sur bi lis'e de souscription un il'jn de 5oo lie. st., un autre
de '23. ) liv. st. ' t plusieurs dons de 100 l;v. st. Puissent ers 1 fforis nais
faire comprendre q ;e nous avons aussi en Fr.ince un devoir si ri'-uic à rem-
plir, I u'sqiie l'-S nè^'r s de nos coloniis sont encore esclaves ! Les pétilioiin
que le C'iin'té récemmrnt formé à l'aris p lur le racb.it des négresses nont
solllc'te d'adresser à l.i Cbanibre des dépités nous fournisscni une p[#. .
cieuse occasion de m.mifester nos seniiinen- en faveur île cette cau'e : pe
négligeonspas d'en pnifitpr, et f.iisons même tout (e qui di'pend de nous
pour y rat'acb-r ceux qui n'y ont prut-être été indifférens que parce qu'il»
ne l'ont pas snliisanimcnt couiuie.
' Le Ge-ant. DEMAULT.
iripntiiiric èii .Scllioue , lue des JeÙDeurs , n. i4-
TO.MK 1". ~ K" 30,
28 M A il S 1832.
*
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Liltërairc,
TARAÎSSAAT TOIS Ll S MEF.Cr.Flii
^.,
I.e clnmp , r'csl !c monde.
A/au/i. XIll. 38.
On s'abDn it à l':iris, au bureau du jo.irajl, me Martel , n" ii.et chez lous les I.ibr.ures et Directeurs de pos!e. — Prix: i.j fr. paur l'anné
8 t. pour 6 mois. 5 fr. jiour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera a ft.'pour l'année , i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquels et eoTois d'argent . doivent élre alTrani liis.
SOMMAIRE.
5«Èi(Es DU MONDE iCTOEL. Confc'ssions d'un jeune homme. N" III. Séjour
à l'Académie. — Puilosophie. Du Christianisme, dans ses ra|. ports
sTec le sentiment. — Voyages. Souvenirs d'un séjour au Chili. —
ntsToiKE. Les A'audois et les Albigeois. — M^lakces. Du rapport de
M. de Tascher sur une pétition relative n 1 Esclavage. — Du Mariage
de; Pièlres. — Bal au proQt des orjhelins.
SCE.\ES 13U i\30\DE AGTLEL.
CONFESSIONS D UN JttNE nOMMS.
m. Séjour à l'Académie.
Qu'cst-ic qu'un étuf'iaiit? .Siiict complexe et niiiltlformej
q-!i se décompose en trois lypos principaux. Il y a l'étiidiaiit
qui u'étud e pas , i'ëluJiaiit qui étudie, et l'étudatit métis
ou juste-iuilieu. Le premier est cuf jiU de bonne maison ; il
a un père gentilhomme on financier ; il prend des iiisciip-
lioiis de dioil pour se doiiiier une toiiiie , et il assiste aux
«ours des p!ofosseuis,quand il ne voit rien de mieux ii^f-iire,
10 qui lui arrive rarement. L'étudiant qui étudie ne reçoit
qu'une pension tiis modique de sa famille ; il a uu caractère
tuuidc , laOnienii peu faioudie ; il est assidu aux leçons ,
paisible, isolé sur son banc, ne causant avec persoinie, n'avaut
qu'un ou deux amis et point de camarades; les professeurs
i'esliment , et hs élèves haussent les épaules en le voyant
passer. Enfin, l'étudiant métis participe de l'un et de l'autrej
il i quelque peu de superflu pour ses plaisirs; il travaille
quand il s'ennuie de s'amuser; il mène de front, les specli-
clos et les cours; il est grave quand il a vidé sa bourse, et
• I frcquei.te alors l'ctudiaiil qui étudie; au commencement
"'un nouveau trimestre, il retourne vers l'étudiant qui n'é-
tudie pas : c'est le système de bascule sur uneautie échelle;
l'étudiant métis est le entre de la faculté. Je me plaçai tout
njlnieilGiucnt dans ce juste milien. Travailleur médiocre,
po'nt tracassier, employant mes loisii's à mille objets insigni-
fiant, assidu, mais n'ocontanl guère les professeurs, toujours
prêt à discuter sérieusement avec les élèves laborieux ou ù
dire des riens avec les autres, ie tiiiîna s mes études sans les
porter, et mes iiisci iptious s accumulaient plus vite que met
coiioaissances.
".avais presque entièrement abandonné la politique ;
^î. de Villèle et les trois cents, monotones échos des opi-
nions lie la droite, m'ennuyaient de leurs perpétuelles re-
dites. La littérature vint les remplacer dans mes heures de
(Jéscsuvrcment. A i ôté des Pandectes j'avais sur ma table
un volume de Walter Scott, et h^^Mcditations poétiques àa
Lamaitine me délassaient des ai ticie^ du Code civil. J'épai-
pilliis ainsi mes lectures et mes affecti";:; , insouciant du
lendemain , ne me hàti'il pa; ue vivre , et me laissant aller
au cours des évéïicmei.s , comme une nacelle vide ballottée
sui les flots.
Jours de naïve confiance et de mnlle incurie, j'ai peine ù
vous quitter I Ce n'était point le bonheur sans doute, puis-
que je ne conniiissais pas la vraie source de la paix et des
joie* de l'âme; imiis c'étail, du moins, l'absence du malheur.
Je voyais encore le monde, sous un aspect riant; je croyais
à la bonté , à la sincérité du cœur humain; j'avais foi dans
les étreintes de l'iiaiitié; je dormais bercé par de vagues il-
lusio.is. Jours de ma jeunesse, vous êtes partis I Je ne vous
redemande pas , je ne vouilrais plus revenir sur vos traces
eff icées ; mais a^iint d'aborder au rivage , combien de fois
j'ai été eutraîué par la tempête sur de sombrrs écueils I
Vers le milieu de nu's années d'études, je fus atteint tout-
à-coup d'une gi'iivc maladie. Pendant toute une semaine, je
me vis aux portes du toiubeau ; tous les secours de la science
pannssuient inutiles; la mort, uue mort lente et douloureuse
s'ap)pi'o< hait pas à piis de ma couche. Et tandis que je me
débilitais contre la souffiance, lorsque j'aurais eu besoin
d'elle consolé, affermi , soutenu , je me trouvai seul ; oui ,
seul I... p.'is une main pour serrer la mienne; pas une f);i-
role d'iimi pour me rendre l'espérance I Ils m'oubliaient ,
reiix doit j'aurais attendu les marques les plus vives d'af-
fection; ils me laissaient mourir sans interrompre leurs
li ji'ux. -Viitour de moi, des visages impassibles, des soins mer-
235
LE SEMEUR.
ccnaircs, je ne sais quelle froide pitié qui me glaçait le cœur.
Au moindre bruit , je tressaillais , j'écoutais avidement , je
croyais entendre les pas d'un ami. Vain espoir! je restai
seul.
Cet oubli me navra , cttc solitude m'anf;oisga plus que
l'aspect de la mort. Quand je vivrais des millieis d'années,
_^iand je verrais s'écrouler des empires , des peuples dispa-
raître , des soleils s'éteindre , je ne pourrais efface» de ma
mémoire ces huit jours d'abandçn et de morne isolement.
Mes plus doux rêves s'évanouirent , mes pensées devinrent
sombres, anières; l'égoïsme m'apparut , pour la première
fois, dans toute sa hideuse nudité, et je désirais presque de
mourir pour échapper à ce monde qui s'offrait maintenant
à moi sous de si ternes couleurs. Amitié , lien des cœurs ,
promesses, épanchemens, intimité I mots vides! m!écriais-
je, mensonges, hypocrisie! Et je me repliais sur moi-même,
et mes gémisseniens venaient seuls me répondre. La foi re-
ligieuse m'aurait consolé; elle m'aurait tenu lieu de tontes
les amitiés humaines, en me donnant un Ami qui s'empiessc
d'accourir auprès de celui qui pleure; mais je n'avais point
de foi leligieusc. Elle m'était si étrangère, que je ne pensais
pas mê^ic à l'éternité, pendant que je chancelais sur le bord
de la tombe. Tout ce qui me restait de force et de réflexions
se concentrait dans l'amertume de ma solitude; je ne vivais
plus que pour me désenchanter de la vie. La Providence
ne voulait-elle pas m'apprendre par là que l'homme qui
met toute sa confiance dans les choses de la terre s'appuie
sur un roseau fragile, qui se brisera dans ses mains au jour
de l'affliction? Cette iflée m'est souvent revenue depuis lors,
mais à cette époque je ne l'auiais pas même comprise; il
faut être déjà religieux pour apprécier le malheur de ne
l'être point.
Après un long combat entre la maladie et ma jeunesse ,
je recouvrai la santé; mais mes illusions ne devaient pas
revenir. Fleur passagère brisée par l'orage , ma confiince
ingénue dans les promesses de l'amitié s'était flétrie pour
jamais. J'allai même au-delà du but, comme il arrive ordi-
nairement dans ces réactions violentes qui ne pcrmetteiU
de s'arrêter que lorsqu'on est parvenu d'un extrême à l'au-
tre. Je me mis à mépriser les hommes ; je ne vis plus le
monde qu'à traversâmes tristes préventions et mon amère
défiance. Partout l'égoïsme se dressait devant moi , comme
un spectre colossal , comme le roi du genre humain et le
dieu du siècle. Je cherchais dans les plus nobles actes de
générosité, dans les plus sublimes dévonemens , des inten-
tions perfides; je ne croyais plus à la vertu. Solitaire, fa-
rouche , je me retirais dans les lieux les plus écartés, et là
je demandais aux pierres, aux arbres, à la poussière même,
des sympathies , des affections que les cœurs d'Iumime ne
m'offraient plus. Malheureux délire ! abattement plus cruel
que les tortures des chevalets! Je sentais le besoin d'aimer,
de m'unir , de m'attaciicr à quelque chose de vivant et de
réri ; j'étais étouffé par inic surabondance de scntimens qui
'ne trouvaient pas d'issue; je me disais avec désespoir : IS'y
a-t-il donc pas un être, un seul que je puisse aimer de toutes
les forces de mon âme? Oh ; si une voix amie m'avait appris
alors que Celui qui nous a lant aimés veut être l'ol^jet de
notre premier amour; si elle m'avait annoncé cette bonne
nouvelle, cet Evangile qui se résume en un seul mot: aime!
je l'aurais accueilli avec transport; j'y aurais puisé une eau
vive pour mon cœur altéré. Mais celte voix amie ne retentit
pas jusqu'à moi; le Christianisme m'était complètement
inconnu; je demeurai isolé, le cœur vide , le front courbé
vers la terre et comme écrasé sous des nuages de plomb.
Un livre qui me tomba entre les mains et que je lus avec
avidité servit encore à me plonger plus avant dans l'abîme
de la défiance et du scepticisme. Ce livre, c'ctiit Byron. Il
me montra l'espèce humaine comme je la voyais ; il m'apprit
à mépriser tout, jusqu'à moi-même; il décolora le peu d'il-
lusions qui avaient survécu à mes cruelles expériences ; il
déchira les derniers voiles qui me cachaient encore toute
cette pourriture qu'on appelle civilisation et progrès des
lumières. O Byron ! génie puissant , esprit infernal ! Dans
cet instant même où j'adore ce qac tu n'adorais pas , oit
j aime ce que tu ne sus pas aimer, je me tais encore devant
toi comme devant un mauvais ange que Dieu a laissé parler
au monde pour lui montrer le mal dans toute son horreur.
Quelle sanglante ironie! quel rire amer! Ta parole frappe
comme un glaive, et la fange que tu jettes sur le siècle brille
comme une lave enflammée. Je fus tci-rassé par ta puissance;
je ne jieiisai plus que par toi. Vertu, vice, bien, mal, gran-
deur, ignominie, toutme parutégalementmisérable etdigne
de pitié; le monde moral n'était plus pour moi qu'un inex-
plicable chaos, un monstrueux niélange qui se remuait sans
ordre, sans but , sous la main d'une aveugle fatalité. Ainsi
s'absorbait mon âme dans ce mépris de toutes choses , dans
cette amertume poignante, et je n'avais plus de flamme in-
térieure que pour haïr , pour écraser les hommes de mes
dédains, pareil à un guerrier expirant qui n'a plus de forces
que pour insulter et frapper sou ennemi.
Il est donc vrai , si je puis en juger par mes propres sou-
venirs, qu'une fois en dehors des principes du Christianisme,
l'homme n'a que deux routes également fausses devant lu-'.
Ou bien, il se bercera d'illusions mensongères, il croira la
nature humaine meilleure qu'elle n'est, et il sera constam-
ment exposé à voir s'écrouler ce fragile édifice au moindre
souffle de l'orage. On bien, il tombera dans une défiance
universelle, il ne croira plus à rien , il enveloppera tout ce
qui l'environne dans une malédiction satanique, et la vie
lui deviendra une longue dérision. Je traversai successive-
nient ces deux chemins. Le premier disparut comme un
mirage du désert, quand j'appris à observer de plus près
les réalités du monde; je fus alors désenchanté, et sans re-
tour. J'entrai dans l'autre cliemiu sans guide , ne sachant
plus oii porter mes pas, et j'y marchai à la lueur de sinistres
éclairs, qui n'éblouissent un moment les yeux du voyageur
que pour le laisser ensuite dans une obscurité plus pro-
fonde.
Cet état de misanthropie et de sombre douleur dura plu-
sieurs mois. Il fallait en sortir pourtant; mes forces physi-
ques dépérissaient, et mes forces morales ne pouvaient plus
porter un si pesant fardeau. Plus d'une fois l'idée du sui-
cide vint traverser mon cœur comme une flèche aiguë ; je
l'en arrachais avec effort, et ma blessure n'en devenait que
plus profonde. Quelquefois aussi je songeais à suivre une
carrière différente; pour une âmo brisée, tout changemeut
paraît un i)ien, et n'importe oii l'on aille, i! semble que l'on
sera mieux que là où l'on est. Je rêvais surtout le tumulte
des camps, le bruit des armes , uniquement peut-être par
contraste avec les études paisibles auxquelles j'étais appelé.
Souvent encore je me demandais si je n'eusse pas été piss
heureux avec un genre de vie tout matériel ('t brutal , et
j'enviais le sort du sauvage errant dans les forêts du Nou-
veau-Monde, qui chasse, mange et dort, sAus réfléchir et
sans s'inquiéter s'il aune âme. Quand j'étais plus calme,
j'ouvrais un traité de philosophie ou de morale , pour es-
sayer d'y découvrir quelque remède à mes angoisses : vaine
recherche , qui ne faisait que fortifier les incertitudes dont
j'étais accablé ! Au milieu de toutes ces oscillations d'une
tête en délire, je n'oubliai qu'une seule chose , la seule qui
aurait pu cicatriser mes plaies , l'Evangile. Mallieiireuses
impressions du premier âge, funeste incrédulité, qui ne me
laissait apercevoir quo des formes sans vie, que des pratiques
impuissantes et stériles pà où j'eusse trouvé la paix , la joie
et le repos de mon cœur !
Enfin , pour m'étourd r et en désespoir de cause , je
LE SEMEUR.
235
précipitai ilans les (-garemens d'une honteuse passion, ricin
de la conscience, opinion, pudeur , je foulai tout aux pieds
pour nie livrer à l'ivresse des sens. Je sortis de ma solitude ,
je renouai des liens d'intimité, avec cette différence pour-
tant que je ne voyais plus des amis d;;iis mes camarades ,
mais des compagnons de vice , mais des instrumens dont
j'.ivais besoin pour guider mes pas dans cette route nou-
velle. Je m'é);aiai toujours j'ius avant; ma dépravation,
d'abord liinidc , faible et se cachant sous des dehors spé-
cieux , s'njji-audit rapidement , elle jeta par degrés de pro-
fondes racines, elle devint impérieuse et tyrannique : je fus
esclave
Mais je supprime le récit de mes fautes. Que pourrais-je
■dire qu'on ne sache déjà par l'histoir-; de tant d'autres
jeunes gens qui se sont dépravés et corrompus comme moi?
Et que servirait-il de préseuter ici le tableau d'une con-
duite immorale qui se reproduit chaque jour sous nos yeux,'
pour peu que nous regardions autour de nous? Ce qui im-
porte en ce moment, c'est d'auaivscr mon étafffitéiieur ,
ma situation d'ànie et d'esprit, pendant que je m'abandon-
nais au torrent des passions.
Il y a d'abord un fait que mes souvenirs me rappellent
d'une manière nette et positive , mais cpie je-iie puis lu'ex-
pliquer : je veux dire l'absence de remords dans cette pé-
riode d'égaremeus. îMa conscience ne me reprochait rien j
je n'entendais aucune accusation au-dedans de moi , et je
pouvais méditer à lo sir sur les leçons de mes professeurs
entre l'action immorale de la veille et celle du lendemain.
Les mêmes choses qui me feraient frémir aujourd'hui , et
que je ne commettrais pas au prix de tout mon sang, je m'y
livrais sans trouble , et j'aurais été surpris peut-être de les
entendre blâmer. Sommeil de la conscience , manque de
réflexions, ou pouvoir absolu de la passion qui m'entraî-
nait, j'ignore quelle cause avait étouffé celte vois intérieure
que je n'avais point appris pourtant à fausser par d'Iivpo-
crites sopliismes. J\ e faudrait-:! pas en conclure que l'homme
fait le mal par sa nature même, par instinct, et qu'il suit sa
pente originelle, lorsqu'il se détourne de la volonté de Dieu?
Du reste , je n'explique ni ne décide ; je raconte mu vie.
Un autre fait, c'est que mes senlimens de tristesse et de
misauthropic ne cédaient pas aux moyens que j'employais
pour les guérir. Après un enivrement passager, je retom-
bais sur moi-même, et mes idées se représentaient d'autant
plus pesantes et sombres , que j'avais été étourdi par une
plus vive exaltation. Mes jours se divisaient ainsi en deux
parties tout-à-faii opposées , l'une où je ne songeais qu'à me
rassasier de grossières jouissances , l'autre où je ne savais
plus jouir d'aucune cho.'C. Ils ne s'écoulaient pas comme le
ruisseau qui roule une onde toujours calme et paisible ;
c'était une mer soulevée par la tempête, et qui tantôt se
dressait en jucntagnes escarpées , tantôt s'eiur'ouvrait eu
immenses abîmes : singulier mélange de passions brutales
et de dégoûts intellectuels I Lutte profonde et acharnée en-
tre la matière et l'esprit ! Mais quand la matière triomphait,
je goûtais du moins une espère de bonheur, au lieu que l'es-
prit me rendait malheureux et indifférent à tout plaisir.
C'est peut-être après avoir eu des expériences pareilles aux
miennes que Jean-Jacques a dit que l'homme qui réfléchit
est un animal déprave. Le philosophe de Genève oubliait ,
et moi de même à cette époque de ma vie, que le désordre
est dans l'homme aussi long-temps que la matière et l'esprit
«ont égaux entre eux, et qu'il f.iut, pour ramoner l'ordre,
non subordonner l'esprit à la matière , mais la matière à
l'esprit. J'étais ballotté, souffrant, misérable, parce que j'a-
vais en moi deux puissaupcs rivales et indcpc.ndantes l'une
de l'autre. L'anarchie dans l'homme ressemble à l'anarchie
d'un peuple : il peut y avoir encore des éclairs de joie et de
bonheur, mais il n'y a point de repos.
En relisant ce (lue j'ai écrit dans ce temps d'agitations ,
j'y trouve des traces profondes d'une vive souffrance mo-
rale. L'idée de la mort est celle qui se reproduisait le plus
souvent sous ma plume; je me jouais avec la perspective,
du tombeau; mon imagination s'égarait dans les abîmes du
néant. Plusieurs morceaux de poésie jjortent l'empreihte
de cette angoissé de l'âme qui m'écrasait. Je chantais alors
le poète mourant , son idéal éteint , ses rêves trompés et
perdus; je me plaignais de la destinée qui m'entraînait
comme une victime aux autels du malheur; je sollicitais ,
comme une grâce dernière , de pouvoir encore m'enivrer
quelques jours à la coupe des plaisirs , avant de fermer les
yeux. Dans toutes ces plaintes et ces gémissemens , je len-
contic à peine çà et là une vague et froide pensée de reli-
gion. Ce n'était qu'un lieu commun , une figure poétique,
uu sentiment de convention, qui m'effleurait le c(i;ur sans
pouvoir V péné^-cr. Juste salaire de mon orgueil et de mes
égareinensl J'avais abandonné Dieu, le Dieu de l'Evangile,
et il m'abandonnait à l'impuissance de mes rêves de bonheur.
J'avais voulu vivre sans lui , et je ne voy.iis plus sur ma
route que des illusions fléli'ies, des fantômes funèbres , des
images de mort , la nuit de la tombe , le néant. Misérable
créature que l'homme, quand il se retire loin de Dieu pour
suivre son piopre chemin ! Comme un fleuve détourné de
sa source, il se dessèche, il tarit, et il ne trouve plus au fond
de son âme c^u'un impur limon.
Un dernier fait moral qui m'étonne plus que tous les
autres, c'est que je sentais renaître mon enthousiasme pour
la vertu, à mesure que je m'éloignais d'elle pour me plonger
dans le vice. Je tressaillais , mes yeux se mouillaient de
piéurs au récit d'une action grande et généreuse; je rede-
venais capable d'admirer les âmes pures, je reprenais de la
foi dans l'héroïsme, l'amour , le dévouement. Etait-ce une
"protestation de ma conscience ? une réaction produite par
le contraste qui existait entre mes fautes et les principes
immuables du juste et du bien ? Etait-ce l'effet de cette loi
générale, qui nous enseigne le prix de ce que nous ayons
perdu, comme un malade estime la santé par cela même
qu'il a cessé d'en jouir, ou comme les mauvais anges durent
regretter les joies innocentes du ciel après qu'ils en furent
exilés? Etait-ce , enfin , un appel de Dieu qui prenait pitié'
de mes misères , et qui commençait à faire luire dans mes
ténèbres le soleil de sa justice? Encore une fois , je ne me
charge pas d'expliquer ces phénomènes intérieurs; je les
constate : qu'un autre plus habile découvre dans ce laby-
rinthe le fil conducteur.
Pendant que je me traînais ainsi de passion en passion ,■
le temps de mes études finissait. J'avais peu travaillé ; mais
avec une mémoire facile, uue élocutiou abondante et beau-
coup de sang-froid , on est toujours assuré de sortir victo-
rieux d'un examen. Les examens sont, comme les lois
d'Athènes, selon l'expression d'un philosoplie, une toile
d'araignée qui arrête les étudians timides , et que les forts
entraînent après eux. Mes professeurs me complimentèrent;
je ne méritais pas leurs éloges; ma science n'était qu'une
surface polie sans solidité ni profondeur; je me glorifiai
cependant de ces témoignages flatteurs, comme si j'en cusjc
été digne : le cœur humain est si effronté pour se mentir
à soi-même! Enfin , je quittai l'Académie pour retourner
dans ma ville natale , avec quelques idées de plus et beau-
coup de candeur de moins.
PHILOSOPHIE.
LECHBISTIANISME DANS Sr.S RAPPORTS AVEC LE
On entend beoucoup répéter aujourd'hui
mes qui ne voient dans ce monde que les pi o
236
LE sï:sielr.
lisation, de la science et de rindiislric, que leClii ;sU:iii;3Uie
ne répond plus, de nos jours, au\ besoins du senliinent el de
b raison. Voici quelques réflexions destinées à re,pondie à
celte in.ilheureuse objection, pour ce qui concerne iesenti-
juciU. Nous les extrayons de la même lettre ('lui nous a déjà
fourni les fragmeiis plelosopliiqucs insérés dans nos deuN.
derniers numéros.
« Si le Christianisme ne réi)ond poiiit, comme vous le p^ é-
tcndcz, aux besoins du senliineut, c'est a.ix besoins du s"n-
timenl vicié par ré(;oÏ5inc de la volonté. Anisi, par exemple,
cette relijî'Oti, poclamnUla supériorité de l'esprit sur la
matière, doit lepousser toute âme sensuelle , tonte âme do-
minée par les affections de la chair et devenoe l'esclave du
corps. Elle doit être antipathique à l'homme qui se rep âl
de sentiiuens malveillans, d'affections haineuses et vindica-
tives, de passions cupides et intéressées, de chimères mon-
daines, d'espérances purement terrestres, d'ambition, d'or-
jTucd ou de vaine gloire. Au fond de tous ces sentimeus, de
toutes ces passions, léside, en effet, le moi dévorant, avec
ses appétits plus ou moins déguisés; et pour quiconque se
caresse , s'adore , n'aime que son moi et ne cherche qu'à le
rassasier, le Christianisme est, sans contredit, une lolie :
qu'il soit anatlicine !
«Voilà l'espèce de sentiment dont vous avez parlé, sans le
Bavoir. C'est ce besoin désordonné du ]>ioi égoïste , du moi
se faisant le cenlre de tout et refusant d'aiiner librement
l'ordre moral universel , l'Auteur de cet ordre , les êtres
iutelligens cl sensibles qui s'y tiouvent subordonnes ainsi
que lui; c'est, dis-je, ce besoin effréné de sa nature, quoi-
que masqué et dissimulé p.r riiypocris'.e de tout homme
pécheur, que ne pou-ra jamais tlatier ni satisfaire le rrai
Chiistianisme ; c'est lui, permettez-moi de vous le dire, qui
vous inspire, lorsque vous éprouve:, une antip.ith e si pro-
fonde pour celle religion qui lui fait la guerre; c'est lui ,
cufin, qui nous ronge, tous tant que nous sommes, qui nous
souill'-; et lious travaille en secret, toutes les fois que, soit
avec réflexion, soit sans no.is en rendre comple , nous re-
poussons la lumière évangbque , o'.: nous éprouvons pour
elle du dégoût , de l'iudilfércnce ou de la tiédeur.
» Quant aux phases du sentiment qui se caracléiiscnt par
une tendance déshitéressée, par l'abiiégation du moi égoïste,
par l'amour de l'ordre divin révélé à l'âme sous les formes
du vrai , du saint , du juste et du beau moral , par l'amour
de l'Etre parlait dont cet ordre émane , par l'amour de nos
semblables, enfin, dont la vocation, comice la nclre, est d'y
concourir avec dévouement, il est hors de doute que ie
Christianisme en est ialimeul le plus réel. Loin d'être en
désaccord avec ce genre d'affections, dont on eiiLend parler
plus spécialement quand il est question du senliment , il eu
tiournl le feu sicié, il les épure et les captive par une sym-
pathie irrésistible.
» Serait-ce du sentiment considéré sous ce poir.l de vue
que vous auriez prétendu dire que le Christian. sme ne peut
plus le satisfaire ? Je ue puis le croire , je u'oije même Je
supposer.
» Quoi! les besoins du cœur les plus purs, les plus nobles,
les plus déb-cats , ne pourra. eut plus trouver de nourriture
dans une religion qui !ie cesse de parler au cœur?
» La pauvre petite àmc de noî chers cnf.ins, par exemple,
ne pourrait plus s'ouvrir à la doctrine du royaume des cicux,
à l'amour de Dieu et des hommes! Elle ne pourrait plusse
réchauffer au Hambeau de Celui qui leur témoigna tint
d'amour! Ce Jésus, leur plus beau modèle, qui étaii soumis
à ses pareus : qiii, à l'âge de douze ans, s'occupait déjà, dans
le temple , des a'faires ite son père céleste; qui , indigué
qu'on les repoussât, recevait sur son sein les petits enfans
et les bénissait ; qui offrait à ses disciples la simplicité , la
candeur du premier âge, comme un modèle à suivie, com-
me une coudiliou de salut; cet être si doux lui-même , si
plein de cindeur dans sa gravité, si aimant, si pur, si afl'ec-
tueux, n'aurait plus désormais aucun empire sur leur cœur!
Je connais pourtant de petits êtres qui savent à peine bul-
butier le nom du bon Dieu cl de Jésus , et qui déjà puisent
Id sagesse dans le culte simple en esprit et en véiilé, que re-
commande le Sauveur. J'ai vu mille fois leurs petits ca-
jjiices, leurs petites colères, tous les mouvemens désordon-
ués auxquels les pousse leur pauvre nature, disparaître sous
r.utluence de ces noms révérés , prononcés devant eux el
par eu<i d'uncra inière respectueuse. J'ai vu leur âme calmée
par un souhait religieux de sagesse et de bénédiction , leur
regird briller doucement, leur visage s'épanouir et rayon-
ner d'un bonheur paisible, en rendant gi àcc au Dieu-Esprit,
qu'ils comjucnneiit et qu'ils goûtent mieux que tous les sa-
vans de la terre.
» Et sans piller même des petits enfans , auxquels cer-
taines personnes veulent bien encore laisser le hochet de la
religion , j'ai vu , j'ai senti le cœur d'un père , d'une mère,
se remplir d'un amour plus pur, d'une tendresse plus rée'le
et plus meffible pour ces objets de leur afccLlon, toutes les
fois qui; l'esprit de prière , l'esprit de l'Evangile , l'esprit
sanctiiiant de Christ venait animer leur dîna recueillie; j'ai
vu leur union , base de la famille et de la société , rendue
par ce même esprit plus pure, plus intime et plus heureuse;
j'ai vu la piété filiale avec tout c;e cjui brille eu elle de res-
pect, d'égards, de délicatesse et d'amour, iuspirée et rendue
plus vraie par l'élément régénérateur du Christianisme; j'ai
vu l'amitié devenir, sous les mêmes influences, plus intime,
plus franche et d'un dévouement plus profond ; j'ai vu ,
enfin , développés , épurés , rendus plus intenses et plus
énerg qiies p.ir l'cspril évaiigélitpie s.ins mélange , la pitié,
la compassion , l'obligeance , l'hospitalité , le patriotisme ,
l'iiuniauité, tous ces âentimens qui sont, comme l'amitié et
les af.cct ons de famille, des nuances du grand amour qu'on
nomme charité chrétienne.
» I! y a plus : tous ces uobles, tous ces touchans mouve-
mens du cœur, approuvés et recommai;dés dans nos Livres
S.iiiits, je les trouve réalis.'s dans mon divin Maître. Il allait
de lieu en lieu en faisant du b.en ; ses entrailles étaient
émues à l'aspect des souffrances physiques et morales des
hoininc-s; il nourrissait de pain ceux que la faim avait exté-
nués; il alimentait les âmes altérées de justice; il conso^
lait les affligésj il guérissait les malades; il pleura devant
la tombe de Lazare , et légiia, p.ir un sublime élan d'amitié,
pir une inspiration attendrissante de piété filiale, sa mère
bian-aimée au disciple bien-aiiné; il voulut rassembler et
réchauffer Israël , comme la poule rassemble ses poussin»
sous ses ailes; enfin , il versa des larmes sur Jérusalem, sur
sa chère patiie, et scella son putiïolisme d'un nouveau
geiii e , son amour de l'humanile, du sang le plus piir qui
ait coulé sur la terre
» Mais que parlé-je d'amitié, de piété filiale, de com-
passion , de patriotisme ? IN'y a-t-il pas des sentimens élevés ,
plus difficiles à nourrir? Parmi les hommes qui sont natu-
rellement doués d'une grande sensibilité , en est-il qui puis-
sent obéir par eux-mêmes à l'Evangile, lorsqu'il nous dit
de ne point rendre les outrages cl les menaces , d'aimer nos
ennemis, de bénir ceux qui nous maudissent, de prier en
faveur de ceux qui nous persécutent? Et cependant, qui
contestera la sublime excellence de ces préceptes? Quel est
le cœur qui ne se senlira saisi d'adin ration a l'ouïe de ces
paroles: «Mon père, paidonne-leur ; ils ne savent ce qu'ils
» font! » Qui osera contredire la voix céleste, qui répèle-à
tiavers les âges : « Mes petits enfans, aimez-vous les uus
» les autres, comme je vous ai aimés? C'est à cela qu'on
» vous reconnaîtra pour mes véritables disciples . si vous
» vous aimez les uns les autres. »
s Ah! disciple d'une a sagesse faussement ainsi noi»
mée, » ne dites plus que le Christianisme est usé, que sa
vertu faiblit et s'efface, qu'il ne fût bon que pour uu
temps, qu'il ne peut plus rien pour le bonheur temporel
des hommes. Ne fit-il que vous imposer le devoir, que
vous offrir le modèle de toute» les affections sociales qui
ennoblissent et charment la vio terrestre, il serait plus en-
core pour l'iiumanité que toutes vos froides théories d'ar-
gent , d'honneur et de lichesscs !
» Et certes, à qui veut se donner à lui , il inspire toat£i
ces affections, il prodigue tous les secours nécessaires à l'a
raortissement des passions abjectes , des affections haineuse»
de l'égoïsme sans cœur et sans àme ; il communique la vertu
de concourir efficacement à l'Association uuiversolle , dont
vous parlez tant; et cette associalion des membres de la
j'i grande famille , impossible sans des sympathies d'amour
véritable, il l'a provoquée avec plus de force, il y tend dans
l'avenir d'une manière mille fols plus sûre que ceux qui
LE SEWEi R.
237
i*j)orciit i'arg^iiiiscr, sans le sccoais de lit cliarilé spii'i-
luelle, de la viecliiviii'iinc.
» Ce n'est pas tout; il verse lui liavimc de consolation
vin- toutes les donloniN luiniaines, et fait tourner ces dou-
leurs au piof, I è-. nvoi-a! di; c< u.v. (|ui les suufiiciit : d ap|)roiid
ainsi à jouir et à rendre {jràoes au sein de l alHu lion, de la
maladie, à espéivr à l'Iieure de la détresse et de la mort;
et tous ces niiraeles , il les opère en inspirant la ri s:j;nal.iou
liLale qui se soumet, avec confiance et avec auionr, ii la vo-
l'intéd'un père, an lieu de celte résij^nation sèche et roide,
ilése.'poir luasqwi, quoique tranquille^ des âmes fortes,
mais sans piété. »
SOUVENIRS d'un SKJÛUn AU cu;l! (i).
PJtEiUIEB ARTICLE.
Saati.igo est situé sur la rive luéridion.flo de la i-ivière
Mapiiclio et à qualieou cinq lieues du p.ed ùcb Cordillièrcs.
Les rues se coupent toutes à angles droits et courent piral-
lèleme^it aux quatre côtes de la place, sui Liquelle on l'e-
luai que le Cahildo ou palais du gouvernement, et la catlié-
ùrale. Un ruisseau que le Mapuijho allmeutc de ses eaux ,
traverse les i ues qui courout du nord au sud , et uu égoùt,
con-truit derrière l"s maisons, cn!p;M le les immondices de la
ville. L'aLondancc d'eau ajoute b< aucoup à la saiubr.lé de
la capiuiledu Chili.
Les maisons sont basses el n'ont pour la plupart qu'un
éta(je. Elles sont bâties en pierres ou en adub::s. terre mouil-
lée , sérli Je au soleil et blan<.hie. Chaque iiiaisou a deux ou
iJois (.ours d'i nviron quarante ou cinquante pieds carrés.
Autour de la première cour sOi:t les inagas.ns, les bureaux
et quelipicfois la chambre de travail du maître. Le salon
piiiicip.l cl la chambre à coucher d'honneur se trouvent
d'ordiuairc entre la piemière et la seconde cour. Celle-ci
est souvent remplie d'oranger-, qui répandent leur parfum
dans ies chambres qui l'entourent. Enfin vient la troisième
cour. Sur laquelle donnent la cuisine et d'autres dépendan-
ces. L'éjjoùt dont j'ai patlé sépire souvent cette troisième
cour de la troisième cour des musons de la rue voisine. Les
fenèties des maisons des gens aisés sont garnies de vitres ,
Hiiis celles de moindre apparence n'eu ont pas. j'étais des-
cendu à la Fonda fraiice sa , le meilleur hôtel de Santiago ;
il u'v avait de vitres aux feuèires que dans deux chambres
qui donnent sur la rue. Le temps était si beau à moa airi-
véCfque je ne regrettai pas de n'en pas avoir d.ius mon ap-
partement; elles auraient empêché la délicieuse odeui' des
orangers de venir jusqu'.i moi.
J'avais une lettre d'introduction d'un négociai,! de
Bueuos-Ayres^oursoucoriespondant de Santiago, M. Pnce,
l'un des négociansauj^lais 'es plus respectables de cette ville.
Peu après, je fis la connaiss.^uue du vice-président de la ré-
publique, le général PiiUo(2),idu généial t'reire, comman-
daut-g-néral de l'ai'mée , de lamiial Blanco , du général
Saula-Crnz , qui vivait à Santiago dans un honorable exil ,
COiniH'^ ministre du Pérou, et de M. Laforét consul français.
Mais de toutes les relations que j'ai formées dans ce pays ,
il n'en est aucune à laquelle j'attache plus de piix qu'à
celle de don Pedro Palarzuclios , l'auditor di guerra, jeune
homme d'un talent thstingué , d'un caractère plein d'éner-
gie et d'un p.itiiotisme ardent et désintéressé.
Peu de jours après mon arrivée à Santiago , l'amiial
Blanco me proposa de me mener, en compagnie de quel
ques ChilJeLis, à une chacra ou maison de campagne appar-
tenantau seùor Corréa. Il m'envoya un cheval et je m'ache
minai, de boa matin, vers sa maison appelée le Coin'entillo
(i) St Ilenii Vtrncy, à qui nous devons déjà l'intéressanl récit du pas-
sage des Cordillières, inséré dans nos deux derniers numéros, a bien voulu
lO. sentir encore à nous communiqué r les détails suiians sur son -éjour au
Chili. Ce pays tsi si rarcrnfnt visité , que nous nous fél. citons df pouvoir
oITrir à nos lecteurs cî tablenu animé dis mœurs de ses habilans.
(a) 11 n'v a pas de président, mais seulement ua vice-présidont au Ch li .
et sitii.'e ibins le faubourg méridional de la ville. Les pei-
sonnes invilccss'v réuniient au nombre de douze ou quinze.
JjC but de celle promenade était de montrer au général
Santa-Ci uz la campagne des Corréas cl uu canal qui avait
été commencé au pied des Andes, vers le sud-eu de San-
tiago, jiour l'irrigation de la plaine du Maypo. Je me félici-
te beaucoup d'avoir été invite à me joindre à cette partie ;
car, durant un séjour de (juatre mois à Santiago, je n'ai pas
eu l'occasion devo.i" une réunion de ce genre aussi intéres-
sante. La bienveillance de l'amiral Blanco poi^r 1rs étrangers
est bien connue. Ses manières sont des plus distinguées. 11
a rempli autrefois la place de vice-président du Chili , et il
'est encore le second ou le troisième en dignité. Le général
Sanl.i-Ci uz était l'ami particulier et le partisan dévoné de
Bolivar, et il e'est trouvé à la tète de la République Bo-
livienne.
Tous les cavaliers étaient équipés dans le style guasso (j)
le jilus cb'giint. Ils portaient les plus beaux chapeaux de
paille, éUiienl revêtus, suus le poncho, de couilcs jaquettes
etaviiieut au».jambcs une sorte de guêtres, appelées bottes
des Coid. Ibères. Ou se sert de ponchos de laine en hiver;
ds sont en coton pour l'été et , cosniue le temps était ma-
gnifique, nous en avions presque tous de cette dernière es-
pèce, rayés de blanc, de rouge et de bleu. Le poncho e,3t le
manteau le plus commode qu'on puisse imaginer; il pré-
serve de l'humidité , du froid et de la poussicic. C'est uu*
A'êlcmcnt peu embai rassant, qu'on peut étendre sur la selle
ou allacher autour de lace iiture, quand on ne veut pas s'en
servir Les botles des Cordiilures sont fiiles en une étoffe
de laine Irès-foi le et montent jusqu'au-dessus du genou;
elles soiil allachées au-dessous du genou par une jarretière ,
et assujetties au piedaumoyen d'un éperon d'argent, dontla
roue a plus de trois pouces de large. Ces bottes , ces longs
éperons et de loiiids él. iers de bois donnent au cavalier
celte espèce d'aplomb que les postillons frauç;us reçoivent
de Icuis énormes bottes. Me^ compagnons montaienide su-
perbes chevaus. du Chili , dont le rccado ou la selle exige
une desciiptlou un peu détaillée. Deux ou trois moi ceaux de
cuirsont placés, les uns sur les antres,sur ledos du cheval; on
Içs recouvre d'ufe selle en bois, et ou met sur cette selle un
certain nombi'e Ac pillones ou de fourrures d'un animd qui
provient dos races croisées du bi lier et de la clièvre. Plus
ils sont longs et épais, plus on en fait de cas, et je remarquai
que deux des jeunes Corréas en avaient jusqu'à neuf ou dix
sur leurs selles, qui par là étaieut rendues si larges qu'ils
pouvaient à peine s'y maintenir; ou étend sur ces peaux ac-
cumulées uu morceau de cuir qu'on appelle le. iohre-pillone:
le tout est assujetti par une large conrioie. Le mors lend
le cavalier maître du cheval le plus difficile. Il attrape
avec son lasio celui qui n'aura pas été monté depuis de*
semaines ou des mois, et si luéme il a quelque peine à par-
venir sur la selle , une lois qu'il v est bien établi, rien ne
l'en fera bouger ; cette srlle est à la fois pour lui un siège
sûr, quand il est à c .eval, et un excellent matelas pour la
uuit.
Tout notre monde étant monté à cheval , nous allàmei
au pas jusqu'à la fin du pjvé. Mais une fois hors des fau-
bourgs , nous nous avançâmes au galop à travers la plaine.
La plaine du Maypo tiie son nom de la livièie qui l'arrose.
Antant que je me le rappelle , elle peut avoir dix lieues de
long, du uoid au sud, et environ huit lieues de large. Quoi-
que si voisine de la capitale, elle u'cst pas cultivée, à cause du
manqucd'irrig:tlion. Jefus frappé, tout en galopant, delà vue
que présentait, de tous côtes, cette plains étounante. Nous
ctions entourés de montagnes. A l'est s'élevait la cliaîue majes-
tueuse des Andes; au midi, une rangée de gracieuses collines,
qui séparent Sant'ago des pioviiices mcridioaales du Chili.
A l'ouest , les belles montagnes appelées la Cuesla de Prado
suivent une direction parallèle à celle des Andes et, au
nord, les hauleuis de Chacabuco complellent l'amplii-
théâtrc de moutignes. La plaine présente une parfaite
ég.ilité de terrain ; c'est peut être pour cela que l'on se fait
tellement illusion en considérant les objets qui s'y trouvent :
on les voit si distinctement à une grande distance qu'un bà-
(i) On nomme aiusi au Ciiiii \ei paysans à cheval par opposilioa .aut
1 péoDS Qu paysans à pied.
238
LE SEMEUR.
timcnt ou des arbres , que je me figurais être a une demi-
lieue, étaient en réalité éloignés d'une lieue, ou d'une lieue et
demie. Les p-ens qui la traversaient semblaient connaître sa
vaste étendue; car ils se pressaient tous d'avancer.
La chacra dusenor Corréa est située au pied des Andes,
et élevée de qnatre-vingt à cent pieds au-dessus delà plaine ,
ce qui est suffisant pour que l'œil puisse embrasser toute sou
étendue et se reposer sur les riantes collines de Porlezuelo
de Mavpo, au sud, et sur la Ci/esta de Prado, à l'ouest. Le
maître de la maison nous accueillit avec beaucoup d'obli-
peance. Dans le courant de la journée, nous remontâmes à
cheval pour aller visiter le canal de Maypo, et ftous ren-
trâmes pour nous asseoir à la tabh; la plus amplement servie
que j'aie jamais vue. Un repas du lord-maire à Londres
n'est rien en comparaison. Il est d'usage au Clidi de mon-
trer son hospitalité en surchargeant sa table d'une profusion
de mets. Le diner se cnmposajt de trois services, dont un
seul aurait suffi pour rassasier deux ou trois fois autant de
monde que nous étions.
Après le dincr, une partie de la société descendit au vil-
lage, où les guassos s'exerçjieiit à la course à cheval. C'est
un des plaisirs favoris des Chiliens. Il leur donne l'occasion
de se montrer , eux et leurs chevaux, de la manière la plus
avantageuse. Quand il doity avoir une course, leguasso monte
son cheval favori, prend sa plus belle selle et sa meilleure
bride, et se rend au lieu fixé. J'ai vu souvent, dans les en-
virons de Santiago, mille à douze cents guassos réunis pour
ce divertissement, et tous avaient une tournure remarqua-
ble. Ils dressent leurs chevaux à partir au grand galop; ils
se précipitent ainsi au milieu de la foule et font preuve
d'une adresse merveilleuse en évitant de pousser personne.
S'il arrive, dans ces occasions , que quelqu'un soit atteint, il
est plus que probable que c'est un étranger qui n'est pas
assez adroit pour se retirer à temps du chemin. Les guassos
lancent souvent leurs chevaux au grand galop contre un
mur et, quand ils n'en sont plus qu'à quelques pas , ils sa
retournent rapidement et reviennent au galop , sans que
la vitesse du cheval ait en rien diminué. Un tour d'adresse
qu'ils font souvent, c'est de jeter à terre un demi-dollar
que le guasso ramasse , sans ralentir la course de son che-
val. Il se 'jette de côlé hors de la selle, et reprend son équi-
libre avec une incroyable dextérité. C'est dans ces divers
exercices que consiste le grand amusement de ces courses;
car la course elle-même est peu de chose. Une demi-
douzaine de jeunes garçons, vêtus d'une simple chemise et
une paire d'éperons aux pieds, montent à cheval sans selles
et doivent parcourir un espace de quatre à cinq cents pas.
La grande difficulté, c'est le départ. On enseigne aux che-
vaux, quand on les dresse, à partir au grand galop. Dans
le voisinage du lieu de la course , sont des tentes , sous les-
quelles on'danse , et des boutiques, où l'on vend du vin et
une liqueur appelée chiclia.
Toute notre société coucha dans la même chambre à la
chacra du senor Corréa cl, le lendemain, nous letournàme-;
à Santiago Durant mon séjour dans cette ville, je fis plusieurs
excur5io";s dans les environs. Il en est une surtout qui m'in-
téressa beaucoup ; c'est une pnmicpude à \' iluco , pio^)riété
de la famille Larrain. J'y arrivai à l'époque de (e qu'on
appelle le Rodco de las Facas ; c'est le temps où l'on ra-
mène des montagnes et des plaines les génisses et les tau-
reaux, pour leur couper les cornes et les marquer de la
marque du propriétaire. L'espace de quatre ou cinq acres
où devait se faire cette opération , était entouré d'une demi-
dùuzaine de corâls ou enclos de près d'un demi-acre , bi.-n
fermés par des palissades et des pieux. C'est dans ces enclos
que l'on enferme les animaux arrivés de la campagne. Des
péons, armés de bâtons ferrés , entrèrent au milieu d'eux ,
pour les chasser dans la grande enceinte. Comme je désirais
beaucoup voir des exemples de l'adresse que savent dé-
ployer les r;uasso*, tant en montant achevai qu'en jetant
le lasso, je priai l'intendant, qui dirige la cérémonie et
pour lequel j'avais une lettre , de faire amener quelques-
uns des jeunes taureaux les plus furieux. Sur ma demande ,
deux pcons entrèrent à cheval dans les corals et en firent
bientôt sortir un taureau formidable, écnmant de rage d'y
avoir été retenu prisonnier pendant une heure ou deux. Il
sortit au galop et semblait chercher quelque objeieur lequel
il pût décharger sa colère. Apercevant un péon à cheval , il
se jette de son côté ; le péon s'éloigne ii la hâte ; son cheval
se retournait poui' regarder le fier animal et semblait pren-
dre autant d'intérêt à cette af aire que le cavalier lui-même.
Dans ce moment, un /««o jetéd'un autre côté, s'attache aux
cornes du taureau et dirige son attention ailleurs. Il se re-
tourne pour attaquer »on nouvel ennemi , qui part au galop,
poursuivi par le taureau, au([uel il est, en quelque sorte,
attaché par le lasso, que termine un nœud coulant, qui s'est
fortement serré. La position de cet homme et de sa monture
serait devenue extrêmement dangereuse ^ si un accident
était survenu, si , par exemple , le cheval était tombé ou si
les autres pcons n'avaient pas réussi dans leurs attaques.
JMais ces accidens n'arrivetit jamais. Le taureau est suivi
par un péoa a. cheval, qui agi'.e son lasso eu cercle; il le
jiîtte enfin , et le taureau se sent retenu d'un second côté
par la tète , les cornes ou les jambes. Alors les deux péons
vont en sens contraire et le taureau se trouver suspendu en-
tre eux. Il ne peut qu'avancer ou reculer, et mugir dans sa
rage impuissante. Les mouvemens sont encore empêchés ,
si l'animal est très-irrité , par uu troisième lasso. Si le but
de ce combat est la mort du taureau , c'est dans ce moment
qu'un péon s'approche et lui coupe les jarrets , cruauté
choquante, api es laquelle l'animal ne fait plus que se dé-
battre dans l'agonie, jusqu'à ce cpi'un couteau qu'on lui
plonge dans le cœur mette fin à ses tourmens. Il ne s'agis-
sait, cette fois, que de les marquer avec un fer chaud. L'ani-
mal fut entraîné vers le feu, presque sans résistance, grâce
aux lassos vigoureux qui le retenaient 11 était épuisé par le
violent exercice qu'il venait de prendre et il dût se soumet-
tre à être marqué et à avoir les cornes coj^ipées. L'opération
étant finie , l'animal fut, pendant quelques minutes, inca-
pable de se mouvoir. Il se leva enfin, couvert de sang, et
alla rejoindre les taureaux qui avaient été marqués avant
lui. Ou {n'assura qu'on en peut marquer mille dans un
jour. Le Rodco de las F acas en <iu\c quelquefois plusieurs.
Pendant mon séjour au Ciiili, j'étudiai avec intérêt les
mœurs des habitaiis , leurs opinions, qui diffèrent, à beau-
coup d'égards, de celles qu'on a en Europe, et les institutions
du pays, qui sont encore dans l'enfince. Les anglais et les au-
tres étrangers , qui ont jusqu'à présent visité le (^hili, sont
des négocians , des officiers qui ont pris service dans l'armée
et dans la marine, des agens des compagnies formées pour
l'exploitation des mines, et quelques capitaines de vaisseau
qui ont stationné sur la côte occidentale de l'Amérique du
.Sud. J'étais le premier Européen qui y eut pénétré sans
v être conduit par l'un ou l'autre de ces Inils. Après un
sejoui- de quelques semaines , j'appris que mon arrivée était
le sujet de grandes discus>ions. On se demandait quelles
•pouvaient être les raisons de mon voyage. Les opinions
flottaient entre deux motifs qui paraissaient les plus pro-
bables; l'un, que j'étais envoyé par le gouvernement anglais
pour recueidir des renscignemens sur l'état du Chili; l'au-
tre, que je n'avais point d'autre but que celui d'écru^e le
lécit de mou vovage. Le désir que je témoignais de con-
naître à fond toutes les institutions et de voir tout ce qui
peut intéresser un étranger, confirmaient chacun dans son
avis.
Six semaines après mon ai'rivée, je fus témoin d'un mo-
vimiento politico , d'une révolution , ou plutôt d'un essai
d(^ révolution. Je pris d'autant plus d'intérêt à toute cette,
affaire, que don Pedro Palaizuchos , avec lequel je m'étais
particulièrement lié, fut appelé à s'en occuper beaucoun ,
comme aaditor di Guerra. Un jeune homme nommé Ur-
riol a s était mis à la tète de ce mouven.ient. Il avait eu quel-
ques désagréraens avec le gouvernement , et il profita du
mécontentement maiîifesté par plusieurs régimens canton-
nes dans le midi et occupés d'une manière fatigante et dan-
gereuse à guerroyer contre les Indiens Araucaus , sans re-
cevoir ni la paie qui leur était due , ni vêtemcns , m rations.
Urriola se mit à la tète des soldats méconleus , et marcha
vers la capitale avec environ deux cents fantassins, cent
cinquante hommes de cavalerie régulière et cent cinquante
miliciens à cheval. Cette dernière arme est vraiment for-
midable dans un pays où chaque homme est excellent ca-
valier et sait faire usage du //7J-J0 contre son ennemi aussi
bien que pour attraper les animaux des forêts. Les troupes
LE SEMEUR.
239
du gouvernement s'avancèrent à la rencontre d'Urriola,
sous les ordres du général Boigono; mais le général prit le
clicmin de la jilainc, et Urriola tiavers;Llcs défilés des mon-
tagne?. Ils se croisèrent ainsi, et il ne resta aucune force mi-
litaire entre les insurgés et la capitale. J^e général Pinto ,
vice-président de la république , a la tâte d'une soixantaine
de cuirassiers, qui formaient sa garde du corps, et de deux,
cents miliciens a pied , sortit à la rencontre des méconlens.
Il s'ensuivit uli C(nnl)at, dans lequel qnaiantc on cinquante
miliciens furent tués, et après lequel Urriola entra dans la
capitale avec des forces qui s'étaient considérablement ac-
crues. Pendant trois jours, la soldatesque fut entièrement
maîtresse de la ville. On craignait beaucoup qu'elle ne fit
cause commune avec la populace pour piller. Santiago dût
son salut , non à la vigueur que déploya le gouvernement,
mais à la timidité et a l'indécision du parti mécontent. On
ne prit aucune mesure énergique pour chasser la troupe,
comparativement si petite, de ceux qui s'étaient emparés de
la vdle, ni pour assurer la sécurité des habitans. — Ou au-
rait dit que l'apathie et l'indifférence la plus extraordinaire
s'ctaientomparés , dans ce moment où il était si urgent de
montrer de la vigueur et de la décision, des hommes aux-
quels les intérêts publics étaient confiés.
Urriola devint l'nistrument d'une faction politique, qui
comptait parmi ses chefs plusieurs membres distingués du
congrès, tels que Pradel , Infante et d'autres. A leur insti-
gation, il déclara qu'il u'cntierait pas en négociation avec le
gouvernement existant, et qu'à moins que ses membres ne
se retirassent et ne remissent leurs fonctions entre les mains
de ses anris, il ne ferait rien pour contenir ses soldats. Ses
menaces ne reçurent pas d'exécution. Le cinquième jour,
le général Borgono et les troupes du gouvernement s'ap-
prochèrent de la viUe.On proclama une amnistie générale
et l'ordre sembla rétabli ; mais une seconde révolte éclata
peu après et, quand je quittai le Chili , mou ami Palarzuchos
était occupé du procès qui s'ensuivit. Ces événemens, le
danger qu'avait couru la capitale, l'attentat d'Urriola et de
ses compagnons ne parurent pas avoir augmenté la vigi-
lance du gouvernement, ni excité beaucoup l'attention des
habitans les plus éclairés de Santiago. Le gouvernement est
insouciant et sans énergie j mais, même s'il possédait quel-
que force, elle ne servirait de rien, si l'opinion publique
ne s'élevait pas à son niveau.
Une fatale apathie et l'amour des aises et du repos sem-
blent engourdir ce peuple. Si un commis vole à son maître
que'qucs centaines de dollars et que la chose, quoique no-
toire, n'ait pu être prouvée en justice, tellement qu'il soit
acquitté, il sera à peine moins bien vu .ui société; on le
plaindra plus qu'on ne le blâmera. L'opinion publique , si
des sentimens si relâchés peuvent mériter ce nom, in-
cline toujours à l'indulgence; aussi la plupart des crimes
dcmenrent-ils impunis. Le jour de mon arrivée, je vis, en
sortant de chez moi , près de l'hôtel du gouvernement, trois
corps morts qu'on y avait portés pour les faire reconnaître.
On m'a assuré que le nombre des personnes qui périssent
assassinées à Santiago, s'élève annuellement à cinq cents.
On informe rarement contre les meurtriers. Quelques jours
après , le consul de France m'inviti à dincr. « Je dois
vous prévenir, pour votre consolation, me dit-il , que
si vous êtes assassiné, en traversant le pont qui conduit chez
moi , vos meurtriers ne seront jamais connus; il est môme
probable qu'on ne fera aucune démarche sérieuse pour les
découvrir. Je vous recommande donc, puisque la police
ne prendra aucun soin de vous, de vous tenir vous-même
sur vos gardes, n
Qu'on ne s'imagine pas que mon intention soit de repré-
senter les Chiliens comme une nation cruelle. Loin de là ,
je dirais plutôt qu'ils sont remarquablement doux et bien-
vcillans; mais ils font si peu de cas de leur propre vie , qu'ils
ne respectent guère celle des autres. Presque tous les meur-
tres se commettent dans l'état d'ivresse. Chaque homme
porte un long couteau à la ceinture. C'est un instrument
d'un usage continuel. Le Chilien s'en sert pour couper sa
viande et son pain , pour tuer un mouton . pour raccommo-
der sa selle ou son lasso. Quand il hii ariive de manger et
de boire avec un ami , et que tous deux sont déjà à peu près
ivres, s'il survient une dispute , les couteaux s'en mêlent;
d'abord on ne les tire qu'en jouant ; mais bientôt peut-
être, l'un des deux enfoncei-a le sien dans le sein de son ca-
marade. Ou cache le cadavre, on l'enterre à la hâte, et
1 affaire n'a pas de suite. Qriand je sortais le soir , je ne pou-
vais empêcher mon fidèle doniesti([ue Francesco de me sui-
vre ; loisqueje passais la (loi te de l'hôtel , je le voyais enve-
loppé d'un long manteau, ipii m'attendait; car il préten-
dait que je serais assassiné , s'il ne m'accompagnait pas.
LES DISCIPLES FIDELES DE L'iivANr.lLE DANS LES SIECLES DU
M0VE>'-AC.i; ( l).
Les Valdois et les Aldigeois.
A l'occident du Piémont, entre le Briançonnais et la
province de Pignerol , entre le marquisat de Suse et celui
de Saluées, s'étendent les tiois vallées que les Vaudois ont
rendues si célèbres. Elles sont presque partout d'un abord
très-dilficile. La ceinture de montagnes qui les entoure
ofire une multitude de retraites assurées, dont un petit
nombre d'hommes pourraient facilement défendre l'accès à
une armée formidaide. Témoin le Pré-du-Tour, qui ser-
vit do dernier refuge aux Vaudois, poursuivis, en i50o ,
par les armées combinée; du pape, de l'Espagne et du
duc de Savoie. C'est un creux environné de montagnes
presque inaccessibles, où l'on ne peut arriver que par un
cheniin pratiqué dans le roc, au bord du torrent de l'An-
grogne. Dans le plus fort de la perséculirtn , les anciens pas-
teurs des Vaudois, \e^ Barbes , y ont toujours prêché libre-
ment et y ont conservé .le collège où ils instruisaient les
candidats au minis'tère.
Tel est le pays que le Seigneur a donné pour asile aux
Vaudois, pendant une si longue suite de siècles et , pour
nous servir de l'exprc-sion d'un de leurs historiens, sir Sa-
muel Morlaud, tel est a le cabinet qu'il semblait avoir
préparé pour y renfermer un joyau de grand prix. »
Les Vaudois sont ainsi nommes des vallées qu'ils habitent
et qu'ils appellent vaux dans leur langage. Il est difficile de
rien décider sur leur origine. Tout ce qu'on avance là-dessus
n'estque conjecture. Quelques auteurs les font reinonterius-
qu'au temps de Paul. Us supposent que cet apôtre, en se ren-
dant de Rome en Espagne, selon le projet qu'il en avait formé,
passa par le Piémont, qui se trouvait sur sa route, et que, le
premier, il publia dans ces contrées les richesses incomp'ré-
hensibles du Seigneur. D'autres pensent que la connaissance
es
omi-
de li^vangile fut apportée dans ces vallées par ceux di
Chrétiens d'Italie que les persécutions de Néron, de Dora
tien et des autres empereurs païens de Rome, obligèrent à
chercher cjuelque part un asile , et qui purent trouver une
sure retraite dans les montagnes qui séparent l'Italie des
Gaules. D'autres enfin, dont l'opinion n'exclut nullement
la précédente, conjecturent que, pendant les siècles d'auar-
chie et de superstition qui suivirent l'invasion des barbares,
le vrai Christianisme, banni des cités et des cours, et détes-
tant les h ibit.-tions monacales, séjour de l'indolence et du
vice , se réfugia dans les vallées solitaires du Piémont, où
il trouva un peuple pacifique , simple dans sa foi , pur dans
ses mœurs, au sein duquel il fixa sa demeure.
Au neuvième siècle, Claude, évêque de Turin, fit reten-
tir dans les vallées le doux son de l'Evangile. L'histoire des
Vaudois, depuis sa mort jusqu'à l'apparition de Pierre
Vaido, n'ofhe guère plus de certitude que dans les temps
qui précédèrent. Ce que l'on sait de plus sûr à leur ég.ird ,
c est que , du neuvième au treizième siècle , les vallées du
P.emunt étaient remplies de fidèles, qui servaient Dien en
esprit et en vérité.
Le nom de Vaudois , qui ne servit d'abord qu'à distin-
guer ce petit peuple de ses voisins, fut employé dans la
suite pour désigner tous ceux qui partagèrent ses opinions
religieuses. On donna le nom d'Albigeois aux Vaudois qui se
hxerentdans le midi de la France; ce nom leur venait proba-
(0 Nous r.ippelons à nos levtcu.-s que es fivigmens IWstorlqnes. dont
nous publions aiijotini'hm le dernier, sont empruntes à l'intérp^nnt ou-
TTiige qm Tunt de pnrailie sous le litre d'Uistoire abrégée Jf l'Eglise de
Jéstis-Chnt. un volume in-8" de 15^4 pnges; chez Risler, rue de l'Ora-
toire, n" 6.
•240
LE SEMFXR.
blf-ment de la ville et du territoire J'Alhy, où ces fidèles se |
trouvaient en liès-{;i-and nombre. '
L'année de la fuite de Pieiic Valdo et de la dispersion
de ses frères dans le midi de la France, ou pan d'années
après, un synode s'était réuni à Tours. Ce fut dans celte as-
>eniblée que tous les évéques et les prêtres du pays de Tou-
louse reçurent l'oidre sévère <t d'empêcher, sous p^ined'ex-
coraniunication, qui que ce fût de leur donner asile, de leur
fournir le moindre secours, ou d'avoiravec eux le moindre
rapport par vente ou par achat. » Le pape I,ucius III lan-
çait aussi ses anathènies contre ces pauvres chrétiens évan-
géliques. Sous l'administration pacifique et impartiale des
comtes de Guicune, les Albigeois jouirent lonjj-Lemps d'une
entière liberté de conscience; ils la ]jossédèreul jusqu'au
moment où le pape établit pour les détruite une croisade
et l'inquisition. La croisade dirigée contre eux. dura plus
de vingt ans. On compte que dans tout le cours de ces per-
«écutions il périt un million d'Albigeois.
Au conimeiiccnicnt du treizième siède (i2i3), l'Allema-
gne et l'Alsace étaient pleines de Vaudois. Frédéric II te-
nait alors les rênes de l'empire germanique. Avant ses con-
testations avec les papes, ce monarque frappa souveut di^s
sujets veiliicnx et paisibles que son sceptre aurait dû pro-
téger. A celte époque, il entra si complètement dans les vues
tle la cour lom liiie qu'il publia contre les Giircticiis évangé
liques quatre édits de sang, que lot souvci aius pontifes con-
firmèrent .qu'ils insérèrent même dans leurs bulles, et dont
l'esprit féroce s'infiltra peu à peu dans la législation de la
plupart des nations européennes.
il éliit à peine un coin de l'Europe où l'on ne retrouvât
des Vaudois. L'Angleterreavait aussi les siens, et les Frères
Mineurs y fuient envoyés dans le but exprès d^' b sditruire.
Les guerres qu'on fit aux Albigeois conlribuèieiit beaucoup
h propager l'JEvangile dans ce dernier pays. Cela se com-
prend saus peine : l'Angleterre et la Guyenne avaient entre
elles des rapports intimes; nous l'avons vu, la Guyeuue
appartenait alors aux Anglais, ei Ravmond de Toulouse, le
grand protecteur des Albigeois, était le beau-trèrc du roi
d'Angleterre. Aussi, les sujets de ce monarque aidèreutils
fréquemn.eut ceux de Raymond à repousser les pèlerins.
L'Italie elle-même était remplie de ceux qui gardaient
les comnz:;;id''iiicns de Dieu et le témoignage de Jésus.
Les Vaudois italiens avaient, en 1229, dans la seule Val-
camonica, dix écoles entretenues p ir des contributions
recueillies dans toutes leurs sociéiés, j^our être ensuite en-
voyées dans la Lombardie. Outre les Eglises qu'ils possé-
daient dans cette dernière province, ils en avaient a Mi-
lan, dans la Romagne, le Vicentin , à Florence et dans le
val deSpolète(i35o). En 1280, ils s'étaient considérable-
ment accrus dans la Sicile. Jlais, dans tous ces lieux, les édits
cruels de Frédéric II , comme l'épée de Damo Jès , étaient
eontinuclleuîent suspendus se.r leurs têtes.
Cependant les rigueurs de la persécution ne ralentirent
point la saillie ardeur qui les animai;; au mibeu d'alllictions
que chaque jour voyait reparaître, toujours agités, toujours
battus de la tempête, ils poursuivaient fidèlement le travail
de leur foi et l'œuvre de leur amour. La catholicité tout
entière était pour eux comme nn vaste champ que l'Eter-
nel leur avait donne pour l'ensemencer. Ils y répandirent
abondamment la Parole sainte. Ils élenciirent même
lenis travaux évangcliques bien au-delà des limites de la
domination papale; ils les poussèrent jusqu'il Coii^tanlino-
ple et jusque dans l'F.sclu'vonie , li Sarmilie, la Bulgarie.
Plusieurs évêrpies catholiques de la Croatie et de la Dalinatie
avaient embrassé leur doctrine. Leurs congrégUions, nom-
breuses dans ces contrées, durent leur principal accroissement
aux travaux de Birthéleniy de Caicassonne. Il fuit que cet
Iiomme ait fait à l'Eglise romaine une brèche bien prolonde,
puisqu'il u'est injures dont les papistes ne l'aient chargé.
MELA1\GES.
Du nAi-Por.T nr. si. ue tasciier sur VKt. pi'titiom reutive a l'escla-
vage. — L.1 Chaaihre tlis Piiirs t enlm !u , dans sa ■.naiice du 10 mars, le
IHpporl lie SI. le coinlc (le Td-rlier, sur i'iii' |iclilion dr, l.i Soriéié de la
Moic'e Clin'lieiine , p.ir lac] 't-il.; elle demande^ à la Chainlire de provoquer
une loi qui fi^e les condili-ais ^:»1 '■«Ifranth'SSem'-nt , enlève à l'arbitraire
des autorités coloniales le sorl des patronés , et dél. rmine un maMimnm ,
auquel le mailre ne p mn-a r. fuser d'ac.-oider la libe !e à son esclave. La
louimis-ion des pélili.in* a rendu justice à ces vreiix « les plus naturels sur
uoelle malièie ,» dit-elle ; ui.iis elle pi nse, en luèine lem]js. qu'ils, ne peu-
vent être ré ■tisi'j qu'avec une extièin-.' liic-iiisp, ction , aliu de ne rim
précipUer. de n;' rien cuinproinellie. La Chinibre a , sur s.i juoposi'iou ,
orlonn? le ren'oid' la peut on umnistre di- l.i marine et son d^pôl au
bureau des rensi igne'n ns II n'est pas pro'n.ible que le rap]iorl sur la pt-li-
tion sembl.ible , adr. s.sée à la Cliam re iies IK'putés, puisse avoir lieu
avant U fin de la sej-ion ; mais , dan» ce eas , la Sjcitté de la Moi aie
Clirétienne la renouvi lUia à I ouverture de la session prochaine. Il importe
donc que lespcr-nnnes qui s'occipertl de faire signer d.s pi-tilions dans le
ni^uie sens , d'.qirès le modèle qu» n.) is avo is puhl.é . ne *<■ relàcbent pas
dans l.urs eflorts. C n'esi que par la persévéraiiee la plus soutenue qn on
peut e>[>"ier le siuvès de celle cause , a laq iclle la Clwmbre des Paiis se
rallie pur la décision qu'elle a ;.rise. Le iiuaibi e des patentes de liberlé
accor lées en iS3i e-t de a. 370; m.i^ tous le p^itr. nés,.sa:is rveeplioii, eji
eussent - ils obtenu, il n'en serait pas moins vrai qu'il faudrait encore
Mclamer une loi qui détermine lé^'alenien' à quelles conditions ou j a
droit ; car il importe au ant de prév nir les refis arbitraires futurs qne
dairadiLT les pi roués actuels à la position in.ermédiaire dans laquelle
ou en retient un si gr.md nombre.
Do MiBiAGE DES Prêtres. — V. Diimonleil s'est pourvu en cassation
con're l'.iriêt rendu, le \!\ janvirr d-- rt.ier. par la Cour royale de Paris, sur
la question du maria^îe d s prêtres. M" Nacli'-t, avocat aux conseils , au-
teur d'un ouvra;îe intitulé : De- Li Kib^ttc rt^ligieuse en I^runce, qui a (*té
couronné, en i83o, par la Société de la Morale chrétienne , t st char^'é de
souteiii'.>son pourvoi. Cet habile léj;iste a établi . d'Une manière qui nous
I>arait sans réplique , dans le live qu,- nous venons de rappeler , qu'il ré-
sulte du principe de la séparation du Sj'ii ituel et du temporel , que le ci-
toyen , en recevant de l'E^dise !e car.ictcre sacerdotal , n.- gran lit ni ne
di.ninue , qu'il re^t» le inènie devant la loi ■■ivile , avec tous ses ilroits et
tous ses devoirs. L'Egli.se, s^ms dcmte, peut fa're aux prètris une loi du ci-
libat. comne elle peut exiger deux qu'ils s'abstiennent de toute [irofession
industrielle , de toute fonction qu'elle ju^'e m'ompatible avec celle qu'elle
leur confie ; mais ce serait dénaturer la loi clvi e et la détourner de .son
but vérilable , que de la faire servir à Ve\' cutiou d'un ordre de l'E^jlise :
ce ser-it romp e la b.irr-ère qui sépare celle- ri de la cité, que de lui prê-
ter aide pour s'altai her ainsi à un citoyen, s'en emparer, le suivre à travers
loutc-s les jtosiiions soci.'les. et ne le ri ndie qu'au l'imbeau. Que 1 1 loi re-
ligieuse int;-rdisB,à s-s inliT|irèies de se m irirr , libre à (die ■ qu'elle les
banuisses'ilst nfreignenlcelte liberté, qu elle les aiialhématise, c'est encore
son dioil ; ma-- qû-Uc ne demande pas main firte au gouvernement poli-
tique : Cl lui-ci ne doit pas phis lui ace irder que lui demander seiours.
Après avoir posé ce principe avec u le parfaite nelteti-. M* Nacliet evamuie
la qu-si"'oi, sous le rapjiort des mœurs et sous celui du dro t po itif. 11 éta-
bli' qu'il n'i^ixiste aucune ilis[)osilicn de la liti civile qui oblige iiS prêtres
au célibit : que les canons de l'Eglise , ap diriués plusieurs lois par l'an-
cienne jiirisprud lire, forment s uls ob taclc à leur mariage, tt que , si 01)
v (ulait les aj pliquer auj urd'hui, l'article 5 de la Cbni le serait violé. La
Cour ri'\ale a décidé que M. Dumontcil est lié jiar les canons , quoiqu'il
déclar.' (pi'il a ce.^sé J'ètre prêtre: que décidera't-elle. s'il d'clarait qu'il
ces-e d'être eatliobque .' Vouloir régir la conscience de l'homme, prétemlre
nietîrr ilrs limites à son indépendance religieus.* , c'tst se jeter dans des
dinicallcs iiicxlricables. Si, contre toute attente, la Cour de cassation n'an-
nulait pasle jugrtîvnl de la Cour royale de Paris, il vaudrait cert s la peine
qu'une loi spéciale sut celte matière fût présentée aux Chambres.
Bu. AU pTiofiT nr,s orpheliss. — Aux époques de fausse et supcr.sli-
lieu^e vWvo ion, la bienf.iisanc^ , celte vertu que l^- Christianisme a révé-
lée à riiuuianile , n'e.'l , le plus souvent , qu'une monn lie dont on frélend
acheter la paix de sa consc ence. Aux époques où ce fantôme de religion a
fait place à l'inciéduaté , lorsqu? , eut: aînée par un mouvement de réac-
•|iim , la société a rejeté pêle-mêle ce qu'il y avait de vérité, comme ce
qu'il valait d'erreur, dans ses anciennes croya ces, quand les hommes
sont rares qui prennent quelque souci de leur éternté, d'autres leviers
deviennent indispensables po ir .-.mener la m-norilé à consacrer un peu de
son superllu au soulagement d'une majorité qui manque de tout. El comme
les jonissanC". s matérielles ont alors les prcmcr. s affections des heuri'ux du
siècle , et que tous les s.Krdii es se font sur l'a tel de la nouvelle divinité,
c'est de cet autel qu'il fjul que le pauvre vive, au moins en grande partie.
De là ces bals, cescoecerls. ces spectacles, au profit des pauvres, que
n ms vo3ons se mu'tifdier avec l'acrroiss ment de la misère du peuple . de
lelie sorte qu'on dirait que pie» le peuple .souife , et plus on se croit ap-
pelé à s'amuser. Des journaux, d'ailb u;s fort graves, le. lient bien ap-
peler cela faire de bounrs ne ions en s'amns nt : ils dir.iient mieux s ils
avouaient qne c'c'l acheter, des trois quarts de nos semblables, la ptr-
mi sion de rire pendant qu'ils pleurent. Quel contrasle cn're l'cspril du
jour el l'e'pril de cet Evangile qui nous dit de pleurer Tvec ceux i,ui
pb ureut ! Qui lie satyre dis sentimens d'un siècle qui se prise si ba; l !
Tout hiibitués que nous soinmjs à voir cette étrange manière de fiirë
de bonnes actions, no s n'avons 111 nous défendre, cepen lanl , d'une
cenn'ne surprise «11 apprenant qu'un Comité, qui fut instilui' au nom de ia
mur; le chrétienne , et pour une CEUvre excellente , le Comité des orphe-
lins venait de méionn.iitre, uneseconde l'ois, lespnncip s de cetlemor.de.
,iu point de donner un bal pour remplir sa caisse. Si ce fait est une Ji sîi
critique de 1 1 moralité de notre époque , il e-t aussi , ce nous .semble . m»
signe (le falldtsse , et nous n'oserions prédi.e beaucoup d'avenir à une ;is-
soiiatio" qui par.dl si peu comprendre tout le sérieux d» sa iJche qjc -U:
mettre la dan-e au nomlire de ses ressnun es,
~~~ Le G cran I, DEM A CI. T. '
imprimerie ée Srj.LiccE , rue des Jetjneurs , n. i4-
TOME 1". — IX" 31,
4 AVRIL 1832.
LU? €L
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Phîlosopliique el Littéraire,
PARAISSANT TOUS U S MEKCllEDIS.
Le rli:ini|) , c'f'.l le mondi
Mutili. Mil. 38.
)n s'jbonie à Pdris, au bureau du journal, rue Martel, n° ii.et chez lous les Liiir.iuei el Directiurs de posIc.^Prix: i5 fr. pour l'année;
r. Mur a mois, 5 Ir. p"ur 3 mois. — l'our l'étranger, on ajoutera a fr. pour l'année, i Cr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
> lettres , paquels et envois d'argent , doivent être alTr.intliis.
SOMMAIRE.
Choléra-Morbos kv m;liee de nods. — Philosophie religieuse :
L'œuvre de Dieu pour l'homme.— Votages : Souvenirs d'un séjour au
Chili (un). — Les Cbrétiens dans les calamités pubtiqu- s. — Mœurs des
Oiabitien'. — Mélamces : Nécessité des ambulances pour le traitement
du choléra.— D'un mandement de M. l'archevêque d^ Paris. — Service
de.* postes eu Russie. — Akko.vces : Publications rebtives au choléra.
LE CflOLERA-MORBUS
AU MILIEU DE NOUS.
L'an dernier, l'approche du fléau asiatique préoccupait
)us les esprits et agitait tous les cœurs. Quelque éloigné
u'il fût encore de nos frontières, l'attention se déloarii;iit
lênie de ce qui l'absorbe habituellement, des intérêts Ju
>ur et des débats politiques, pour se porter sur le choléra ;
;s moindres progrès étaient signalés, et c'était avec une
éritable anxiété qu'on le voyait marcher vers notre occi-
eiit, comme un autre Attila.
Celte inquiétude, dirai-je cette frayeur, dont chacun était
lisi , ne produisit qu'un des efiets qu'elle devait opérer.
Elle porta à étudier le mal, ses conditions, si non d'exis-
cnce, au moins de développement; on se mit par là eu
nesure de lui opposer quelques moyens préservatifs, et l'ou
rut avoir tout fait , quand on eut ainsi enlevé à l'ennemi
quelques chances dcsuccès. Ainsi , l'on ne vit du choléia
(ue lui même avec ses dangers ; l'intelligence des plus £>ru-
Iciis n'-alia ni plus haut ni plus loin , et l'égo'isme des plus
■ffrayés . c'est-à-dire des heureux du jour, satisfait d'avoir
découvert que le fléau frappait surtout le pauvre peuple ,
n'en demanda pas davantage pour se rassurer et pour se
replonger plus avant que jamais dans les plaisirs et dans les
jouissances dtsprivd.'^giés de la civilisation. Quelques règles
d'hygiène et la plus misérable des consolations, tels furent
donc les seuls euseigncroens que l'approche de l'épidémie
donna airx classes aisées de la société; ce fut là tout ce qu'on
sut faire poarse préparer à ses coups. Jamais le matérialisme
pratique qui régit ce siècle, ne fut plus manifesté. Je me
trompe, jamais il ne st» montra plus à découvert que depuis
que le mal est au milieu de nous. Oh I qu'il y a de stupidité
dans ceClc ij-réligion, dont les symptômes semblent grandir
avec la mortalité dé ces jours de deuil ; qu'il y a , je dirai
d'impuissance, dans la force d'esprit de nos consolateurs
quotidiens ! que leur philanlropie se montre aveugle et
mesquine! Le jour même où Paris apprenait que le choléra
était venu s'abattre depuis trois jours sur son immens^^ po-
pulation , comme un vautour sur une proie de choix ce
peuple couvrait les boulevards et. en présence de la mort
sans émotion des scènes douloureuses qui se passaient ail-
leurs, avait le stupide courage de s'amuser des dégoûtantes
folies de la mi-caréme. Le lendemain , un journal au ton
sérieux et qui parle le langage d'un nombreux public, le
Journal du Commerce, citait les plaisirs de la veille comme
une preuve du peu de gravité de l'épidémie. Une autre
feuille quotidienne parlait hier de l'opéra comme d'un
moyen d'échapper aux tristes préoccupations qui assièpent
les esprits. La plupart des autres journaux n'ont eu que
des paroles semblables à adresser à leurs lecteurs; tous ont
senti, à la vérité, l'urgente nécessité de rassurer le public;
mais aucun ti'a parlé du seul véritable moyen de bannir la
crainte et de rétablir la confiance. Quelques raisonnemens
de statistique et des raisonnemens qui ne regardent en gé •
néral que la classe la moins nombreuse, sont tout ce qu'ils
saveut trouver pour modérer les alarmes de la ])opulatioD.
Ah! quand est-ce que les hommes qui dirigent l'opinion pu-
blique sauront que pour trouver des consolations réelles à
nos maux , il faut détacher les yeux de cette tetre sur la-
quelle ils restent fixés, et les élever au-dessus des causes
secondes. Il est fort utile, sans doute, d'étudier le plan de
Paris, de signaler les désavantages de certains quartiers , et
nous nous réjouissonsd'avance des améliorations hygiéniques
qui résulteront , surtout pour la classe pauvre , des travaux
auxquels on s'est livré à cet égard ; nous nous réjouissons
de l'impulsion que reçoit en ce moment la bienftisanre ;
mais nous conjurons nos concitoyens de ne pas s'arrêter là ;
242
LE SEMEUR.
nous les pressons de nous accompagner ]»lus loin et de regar-
der plus liaut. Nous voulons moins que personne exagé-
rer le mal ; mais il est assez grand pour nous paraître la plus
grave et la plus énergique des piijrjications que Dieu ail
adressées depuis long-temps à la NrJr'v'e moderne; elle n'a
pap voulu la comprendre de loin; maintenant qu'elle l'en-
tend dans ses murs, s'y montrerait-elle encore insensible?
C'est aujourd'hui plus que jamais le moment de se rap-
peler ces paroles d'un apôtre : « Rachetons le temps, car les
«jours sont mauvais. «En voyant la mort multiplier ses
victimes , qui peut se dire que son heure n'est pas aussi ve-
nue? Et si l'observation nous dit qu'en général il y a moins
de péril pour les personnes qui ont le bonheur de pouvoir
se coufoinicr aux règles de l'hvgiène , elle nous dil aussi
que ce n'est pas là cependant, à beaucoup près, une i-aisou
de ne lien o'aindre. L'un des premiers malades qui aient
succombé à Paris(i) était, nous le savons de source certaine,
un homme robuste, dans la force de l'âge , sobre et ne
nianqupnt de rien; depuis lors, la maladie a saisi plus d'une
personne dans les mêmes conditions. Chercher sa sécurité
dans la statistique de l'épidémie n'est donc pas un moyen
de la trouver. La chercher dans les distractions que pro-
mettent les plaisirs et les afftiires est tout-à-fait indigne
d'un être intelligent, et surtout d'un être immortel. Le
jour viendra d'ailleurs où nous devrons , malgré nous, re-
garder la mort en face. N'attendons pas si tard : nos yeux
appesantis ne nous permettraient pas de nous reconnaître
dans ce moment solennel. « C'est maintenant le temps fa-
vorable. » Que chacun se dise sérieusement qu'il est en
présence éi l'iternité; arrière de nous toute illusion et tout
mensonge; laissons parler notre conscience à la vue des
tombeaux qui s'ouvrent , et nous comprendrons le choléra;
écoutons l'Evangile, bonne nouvelle apportée au repenti)",
et nous le comprendrons mieux encore ; car alors nyas ver-
rons en lui plus que la jusùce de Dieu : il nous apparaîtra
comme un appel de son amour : « Réveille-toi , toi qui
dors, et te lelève d'entre les morts, et Christ t'éclairera! »
Oui, l'Evangile de Jésus - Christ, qu'on en croie l'expé-
rience de toutes les générations chrétiennes , l'Evangile de
Jésus-Clîiist a non-seulement le mot de toutes les énigmes
contre lesquelles échoue la sagesse humaine ; il a aussi le re-
mède à tous les maux dont cette sagesse ne peut nous déli-
vrer ; il est vainqueur même de la mort. Le chrétien , nous
voulons dii'e celui qui , après s'être humilié et s'être recon-
nu cond:^mné par la justice éteinelle , a accepté avec con-
fiance la nouvelle de son pardon gratuit et de sa justification
par la médiation du Fils de Dieu, le chrétien seul n'a rien à
redouter; seul il a droit d'envisager la mort avec calme; lui
seul aussi connaît cette paix, dont l'Ecriture dit « qu'elle
surpasse toute intelligence. »
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
l'oeuvre de dieu pour l'homme.
Lorsque le Sauveur parlait des bons fruits que l'on cueille
sur un bon arbre, il voulait sans doute désigner l'expérience
intérieure du chrétien aussi bien que ce qui parait de lui
au dehors. En effet, si, dans l'homme naturel , la racine de
ses actions extérieures , c'est son propre cœur , d'où la sève
dangereuse et moitelle se répand et circule , la racine du
chrétien n'est pas eu lui-même. Il n'est qu'une branche que
Dieu a coupée sur l'arbre sauvage et qu'il a greffde sur
Jésuh. Chris», ([ui est le vrai cep et hors duquel nous ne pou-
vons rien produire , pas même une bonne pensée. La vie
(i) Le cuisinier du maréchal Lobau.
qu'il a en lui , après cette opération , ce n'est plus sa vie ,
c'est une vie nouvelle qui lui a été communiquée de Dieu.
Tout en lui, depuis l'émotion de l'dme jusqu'à l'attention
de l'esprit , depuis l'affection jusqu'à l'action , vient d'un
principe étranger à sa nature. C'est un beau spe( t icle que
celui de ses plus intimes pensées et de toutes les impressions
de sa vie cachée procédant du principe divin que Dieu a
mis en lui ; et si on l'interroge, on l'entendra répondre que,
comme la plus petite plante porte l'empreinte de la toute-
puisfance du Créateur , de même chaque bon mouvement
de son âme porte celle de la miséricorde du Dieu-Sauveur.
Les hommes ne veulent d'ordinaire reconnaître l'exis-
tence du péché que là où ils voient des actes de violence
ou de malice. Ils gardent ce mot pour les grandes occa-
sions, où celui de crime conviendrait mieux , et ils se don-
nent beaucoup de peine pour établir, quant à la moralité,
un grand nombre de divisions et de subdivisions; on peut
dire , en effet , que les codes des lois contiennent infiniment
moins d'articles qu'il n'y a de nuances d'hommes parmi les
hommes. La Parole de Dieu , tout en reconnaissant qu'il en
est ainsi, établit, à côté de cette classification, qui est si
fort du goût des hommes, une autre classification, soit
d'êtres , soit de choses , qui ne se compose invariablement
que d'un objet et de son conti'aire, sans nuances, sans dé-
gradation insensible, qui puisse les joindre l'un à l'autre.
S'il s'agit de choses , toutes les choses visibles et passagèfcs
sont dans une de ces catégories; toutes les choses invisibles
et éternelles sont dans l'autre. S'il s'agit de l'homme ,
comme » tous ont péché et sont entièrement privés de la
gloire de Dieu» , sa nature déchue estd'un côte, et la nature
de Dieu lui est mise en opposition absolue, de l'autre.
Le salut étant cependant promis aux hommes de la part
de Dieu , qui leur assure qu'il effacera leurs iniquités et les
ôtera de devant ses yeux, et qui leur fait l'oflre si pressante
de sa miséricorde, on pourrait croire que Dieu mitigé ses
jugemens absolus, qu'il fait dévier ces lignes inflexibles,
qu'il cède quelque chose à l' homme , pourvu que , de son
côté, l'homme lui cède quelque chose; mais en aucune fa-
çon. Dans cette admirable combinaison de son amour, par
laquelle il a envoyé son Fils au monde, afin que tous ceux
qui croiraient en lui fussent sauvés , il ne se trouve aucune
apparence d'accommodement entre le bien et le mal, au-
cune paix entre la nature déchue de l'homme et la nature
sainte de Dieu , aucune alliance entre les choses passagères
et les choses éternelles. En accomplissant lui seul et entiè-
rement l'œuvre immense et douloureuse du salut et de la
régénération de l'homme, Jésus-Christ a , au contraire,
donné la mesure de la distance à laquelle le péché se trou-
vait de Dieu. Il n'a pas rapproché cette distance ; il donne
à l'homme le moyen de la franchir. En lui pardonnant et
en lui faisant part de sa justice , il ne lo laisse pas dans le
domaine de la nature , ce qui serait allier la lumière aux
ténèbres, et la vie à la mort; il ne lui fait pas faire un
progrès (car le progrès des ténèbres, ce n'est pas la lu-
mière et le progrès de la mort, ce n'est pas la vie ). Dieu
retire l'homme des voies de la nature , et le transporte ,
comme à travers l'immensité, dans le royaume de son Fils
bien-aimé. Il ne fait rien moins qu'une seconde création de
l'homme à l'image de Dieu; et il n'appelle l'homme à rien
moins qu'à mourir au péché, et à ressusciter avec Christ,
pour qu'il puisse être allié avec Dieu.
Ainsi , dans la rédemption , nous ne voyons pas Dieu
s'accommoder à l'homme ni l'homme se façonner insensi-
blement selon Dieu; mais nous voyons Dieu tirer des riches-
ses de sa miséricorde un moyen d'arracher l'homme à sa
perle , lui faire accepter ce moyen, et le soustraire ainsi à
la condamnation , sous laquelle demeurent tous ceux qui
ne veulent pas du moyen de salut qui leur est offert.
LE SEMErtt.
245
ncment refusa de faire œlte dépense, de sorte que les clioscs
en restèrent là, et qu'on ne fit rien pour enipéclu'r lu ri-
vière de continuer de iniiier les fondeniens de la digue de
Santiago, précieux, liérilage laissé au CInli par les Es-
pagnols.
Le» clievanx sont à si vil pi ix au Cliili , que personne ne
songe à s'en passer , et que l'on ne va que lareiuent à pied
dans ce pavs. Si l'on a besoin d'œufs ou de raisins , et qu on
envoie un garron en guenilles ii un quart de lieue de la
vil'e, pour en faire l'emplette, il s'élancera achevai et
pai tira au galop pour remplir sa commission. Les plus pau-
vres gens possèdent au moins un clieval. J'ai vu souvent
des mendians entrer à cheval dans la coar de l'hôtel où je
demeurais, et demandei l'aumône >le dessus leurs montu-
res , en présentant leur chapeau à la fenêtre où ils nous
voyaient. Non-seulement les chevaux sont très-nombreux,
mais ils sont aussi habitués à un travail beaucoup plus
pénible que ceux d'Europe. Il v en a, par exemple, qui
portent leurs maîtres en un jour, de Santiago a Valpa-
raiso , quoique la dislance entre ces deux villes soit de
trente-deux lieues. A leur arrivée, on les laisse dans une
cour sans abri , où ils passent la nuit sans recevoir d'autre
nourriture que de la pailie hacliée et de l'eau; on ne croit
pas trop exiger d'eux en les faisant retourner dès le lende-
main à Santiago. Ma passion pour les chevaux trouvait cha-
que jour de quoi se satisfaire. J'allai une fuis visiter l'écurie
d'un Chilien , grand amateur de ces animaux. J'admirais
surtout un de ses chevaux et., après avoir vu tous les au-
tres^ je retournai vers le premier. « Le cheval est à vous,
■monsieur, il est à votre service, » me dit son maître, fort
obligeamment. On m'avait déjà offert de la même manière
plusieurs des meilleurs tableaux d'une assez belle collection;
mais j'ai appris que ces offres sont une forme de politesse
qu'il ne fiuit pas plus prendi e à la lettre que le « Je suis
votre très-humble serviteur , » pur lequel uouf terminons
nos billets.
L'administration des postes est , dans presque tous les
pays, le département où règne le plusde ponctuaiitéj mais
à Santiago la ponctualité est chose dont on se sourie fort
peu. Je m'amusais quelquefois beaucoup à voir partir le
counier poui Mendoza , qui est la voie de communication
entre le Chili, Buénos-Avres et l'Europe. Il semblait que
la seule affaire de radministraliou fut de lui remettre les
dépèches et de lui souhaiter un bon vovage. Le courrier,
après avoir reçu ses paquets, les attache sur les selles des
chevaux de deux ou liois péons qui doivent l'accompa-
gner. La loi défend à tout le monde , excepté au courrier ,
de galopper dans la ville. Celui-ci use amplement de sou
privilège, et la traverse au galop, suivi de ses compa-
gnons, sonnant du cor et attirant, par le bruit qu'il fut,
les bonnes gens sur leurs portes. Le voilà parti , et on se
figure que cette grande hâte va bien vite faire parvenir à
Londres ou à Paris les lettres importantes dont il est char-
gé. Il n'en est rien ; l'honnèle homme a reçu quelques dol-
lars pour attendre deux ou trois jours , qu'un paquet, dont
on veut le charger, soit prêt. C'est peut-être quelque
négociant qui a besoin de ce délai pour faire une com-
munication impoi tante à son correspondant. Le courrier,
après avoir galoppé le long de deux ou trois rue; ^ s'arrête
donc dans un cabaret, où il-^.:^rra quarante-huit I eures;
U reçoit 1-- uc'peclies du marchand vers la fin du second
jour, et se dispose à quitter secrètement la ville; mais voilà
qu'un autre négociant a eu vent de ce retard; peut-être que
le courrier lui-même le lui aura fait savoir et, moyennant
une certaine somme, il promet de s'arrêter un jour à Co-
lina ou à Chacabuco, el deux à Aconcagua , de sorte que le
second négociant sera encore à temps d'envoyer, troisjciurs
plus tard , un messager, qui le rattrapera avant qu'il entre
dans les Andes.
Jd demanoai une fois à M. Price quel était le jour de
courrier pour les Cordillières et Bueuos-Ayres , « Demain , »
me dit-il. — « Je dois donc préparer immédiatement mes
liUtres.» — «Oh Inon,merépoudit-il, un de mes confrères a
l'intention de retenir le courrier, et je lui enverrai moi-
même , dans six jours , un messager à Aconcagua; il suffit
que vos letUes soient prêtes pour cette époque. »
On a à Santiago une manière horrible et dégoûtante de '
detruiie les chiens. Une fois par mois, tous ceux que l'on
reiiconiie dans les rues sont mis à mort. Ceux des liabi-
laiis (pil désirent conserver leurs chiens ont soin de les
garder chez eux ce jour-là; mais plus d'un pauvre animal
est mis a la porte pour être' pourchassé et tué. Lorsque je
vis pour la première l'os la troupe sauvage des péons se
précipiter et courir le long des rues, quelques-uns d'entre
eux couverts de sang , j'en eus horreur. Devant les péons
s'enfuyaient de pauvres chiens, hurlant, aboyant et éperdus
de h-aycur. Ils cherchaient en vain à entrer dans quelque
cour ou dans quelque allée ; toute issue leur était fermée.
Une autre troupe de péons vient à leur rencontre du bout
op;)osé de la rue. Le combat s'engage alors , et l'oeuvre de
destruction commence. Elle demande beaucoup d'adresse
et n'est pas sans péril. Quand on a jeté le lasso à un chien ,
il se retourne contre ceb.ii qui le lui a lancé ; mais on lui en
jette un second du côté opposé , et la pauvre bête se trouve
suspendue au milieu de la rue: un troisième péon s'appro-
che et lui brise la lête d'un coup de gourdin. Chaque troupe
de péons est suivie dun char, dans lequel on jette les chiens
morts. Les cris de ces pauvres animaux sont affreux. Les
habitans courent un véritable danger, s'ils rencontrent sur
leur chemin quelques uns de ces chiens , à moitié enragés.
Cette manière de les détruire, à laquelle les péons trouvent
un grand plaisir, entretient chez eux, je le crains, des sen-
timens de cruauté.
L'exploitation des mines d'argent et l'importation des
marchandises anglaises, sont jusqu'à présont les principales
sources de prospérité du Chili. L'argent est exporté sous la
forme d'un pain de sucre. Le district des mines est situé au
nord du Chili et longe le désert d'Atacaraa. C'est un pays
aride, où les ravins des montagnes ont seuls quelque ferti-
lité. Le chef-lieu de ce district est Côquimbo. J'v passai
quelques jours et je visitai les mines avec M. Edwards,
anglais établi au Chili depuis plusieurs années. Les veines
d'argent sont très-riches. On m'en donna un morceau qui
avait de sept à huit pouces carrés, et qui valait , me dit-on,
trois cents dollars. La plus grande difficulté que rencontrent
les mineurs est celle de puiser l'eau. Ils n'ont aucune ma-
chine pour cette opération. I^es appareils nécessaires ne
pourraieot être transportés par le chemin à travers les
montagnes , qui conduit du bord de la mer aux mines, et
même s'il y avait possibilité de les y faire arriver, le man
que du charbon et du bois nécessaire pour produire la
vapeur empêcheriiit d'en faire usage. Au surplus, à l'esprit
de spéculation qui s'était porté, en iSaS et en 1834, d'une
manière vraiment extiavagante sur l'exploitation des mines,
a succédé une apathie également funeste. Il est hors de
doute , ce me semble, que les riches mines d'argent de Cô-
quimbo pourraient être exploitées avec beaucoup de succès
sous la direction d'un liomme habile , bien au fait du pays
et des mœurs de ses habitans, si, pour quelque temps du
moins, il consentait à ne pas se servir d'ouvriers européens ,
mais se contentait d'emprunter à l'Europe ses capitaux et
l'énergie de caractère qui manque aux ChiliêUà. M. Ed-
wards me dit qu'il était sûr que fa moit;é du produit était
a présent détournée par le; c;;ivj.;eis.
^^ p?.:'Î.D méridionale du Chili , est la plus belle et la plus
fertile; je regrette de n'avoir pas pu parcourir cette
contrée, qui doit être intéressante sous tant de rapports.
On ma assuré que les environs de la Conception présentent
l'aspect d'un magnifique parc anglais, et que les arbres v
prennent un accroissement prodigieux. Les habitans dé
cette partie du Chili sont d'une race plus belle que ceux
du voisinage de Santiago; les animaux y sont plus vigou-
reux et la fertilité du sol l'emporte sur celle de tout autre
pays. La seule charrue dont on fasse usage est un instru-
ment en bois avec lequel on ratisse la terre. La semence
que l'on y dépose produit ordinairement de soixante-dix à
quatre-vingt pour un. Les habitans n'ayant eu que peu de
rapports avec les étrangers ont ronservé'beaucoup plus des
singularités du caractère national que ceux de Valparaiso
ou de Santiago. Ils ont la conscieuce de leurs avantages et
ont plus d'une fois montré de la disposition à résister aux
prétentions de supériorité de la capitale. Ce qui m'aurait
surtout attiré dans le Sud du Chili, c'eut été le désir de voir
les Indiens Araucansj ce sont les possesseurs primitifs de ce
246
LE SEMEIR.
pays et ses premiers habitants ; on les regarde comme les
plus guenicrs et les plus entreprenans des ladiciis. Les
Incas du Pérou qui, avant l'arrivée des Espagnols , s'é-
taient soumis une grande partie du Cliili , n'avaient jamais
pu assujettir les Araucans. Après que les Espagnols en eurent
fait la conquête sous Aimagro , celte tribu conserva encore
son indépendance ; et quoique les patriotes aient réussi à
chasser leurs maîtres, ils n'ont pu expulser les Araucans
de la riche contrée qui s'étend entre le Biobio et Valdivia.
Le nombre de ces vaillaus Indiens a beaucoup dimi
iiué. On croit qu'il n'en reste que cinquante mille ; ils sont
constamment en guerre avec le gouvernement Chilien et
offrent un point de raliement aux méconteus.
J'ai déjà exprimé mou opinion sur l'importance qu'il y
aurait à donner aux jeunes Chiliens une éducat o;i libérale,
et à les mettre à même de recueillir des i ices sapéneures a
celles qu'ils peuvent puiser dans leur patrie. Les Chiliens
sont jaloux des étrangers qui prennent du service chez
eux, et il est assez naturel qu'ils le soient, quoiqu'on ne
puisse nier qu'ils aient de grandes obligations a plusieurs de
ceux qui ont fait du Chili leur patrie adbptive. Dopais mon
retour en Europe , uu de ces hommes , digne d'une haute
estime, a cessé de vivre. Je veux parler du colonel ïupper,
qui a été fait prisonnier à la tête de son régiment it qui ,
après avoir été tenu, pendant une heure, dans l'inccrtilude
sur son sort, fut cruellement mis à mort par les ennemis.
Le colonel ïupper était un homme d'une grande bravoure
et d'un esprit éclairé; ses formes étaient athlétiques, et
l'expression de sa physionomie pleine de franthise. 11 se se-
rait distingué partout où il aurait été employé et dans quel-
que situation qu'il eût été placé. N'est-il pas déplorable que
Je tels hommes en spient réduits à se cousacrer à une cause
étrangère?
J'espère que le temps n'est pas éloigné où l'on saura ap-
précier au Chili le patriotisme et l'énergie, dont le colonel
Tupper a donné l'exemple. D'autres hommes émineus, tels
que le général Benaveute et don Pedro Palarzuchos ont fait
preuve aussi d'un caractère désintéressé et généreux; mais
ils ont besoin d'être soutenus par l'opinion publique , et
cette opinion elle-même ne peut se former que si de solides
principes religieux et politiques jettent de profondes racines
dans lecaiactèie national, et si la tolérance laisse uu libre
accès à la Parole de Dieu.
LES CHUETIETVS
DANS LES CALAMITES PUBLIQUES.
Ji.\i% premiers siècles de l'Église , dans les temps de mal-
heurs publics les payeos voyant les chrétiens souffrir aussi
bien qu'eux dans leurs corps, leur demandaient quel avan-
tage particulier leur rapportait le culte de leur Dieu ? Cette
question fournissait aux disciples de Christ une belle occa-
sion de publier les immenses privilèges de leur foi , et toute
la supériorité de leurs consolations sur les conso'atious du
inonde. Voici , à ce sujet, quelques paroles que Cyprieu
adressait à Demetrianus:
«Comment pouvez- vous croire que nous souffrons comme
vous des maux que nous partageons avec vous , quand vous
voyez que nous les supportons différemment de vous ? Chez
vous, c'est une impatience qui se plaint et qui gémit sans
cesse : chez nous, c'est une résignation pieuse et constante,
qui nous maintient calmes et recounaissans envers Dieu ; qui,
sans compter sur le bonheur et les joies d'ici-bas , attend eu
toute douceur et humilité l'heure de l'accomplissement des
promesses divines, et soutient avec fermeté le choc de la
mer orageuse du monde. Nous qui avons dépose notre na-
ture primitive et terrestre, qui avons été créés et régénérés
en un nouvel esprit, qui ne vivons plus au monde, mais h
Dieu , nous ne pensons obtenir que, lorsque nous serons
auprès de Dieu , la jouissance de ses dons et les effets de ses
promesses. Cependant nous ne laissons pas de prier Dieu
avec ardeur, de vous rendre victorieux de vos ennemis ,
«l'envoyer sur vos terres des pluies fertiles, d'éloigner ou 1
d'adoucir les maux qui vous menacent, de maintenir la
paix et de vous faire prospérer. »
L'homme dont la sensibilité n'a pas été purifiée et sanc-
tifiée par une vie divine, et qui vit ici bas sans espérance
solide, est sujet, d'ordinaire , à la mort des siens ou des per-
sonnes qui lui sont chères, à se livrer à toute l'impéluosité
du seutiment naturel , comme on le voit surtout chez les
peuplessauvages; ou bien, étouffant les premiers sentimens
de la nature, il tombe dans l'extrême, plus funeste , d'une
froide insensibilité , soit qu'il s'y trouve porté par sou or-
ganisation naturelle, ou qu'il y parvienne à l'aide de faux
raisonnemens. Le Christianisme nous remet ici dans la bonne
voie, et il ne dit point à l'homme : l'amour ou l'amitié
n'est, comme tout ce qui se rattache à la personnalité indi-
viduelle, qu'une apparence terrestre qui s'évanouit bien-
tôt , que la lueur passagère des rayons qui viennent se
briser dans le temps , pour se réunir ensuite et se plonger
dans leur source primitive; il ne demande point à l'hcmime
de renoncer, avec un froid dévouemeiu , à la contu. nation
de sou existence individuelle, pour se perdre dans l'abstrac-
tion vague et sans vie d'un grand tout , dont l'id.'e est in-
capable d'échauffer la cœur d'un seul homme, et q.ii n'est
autre chose qu'une idole que se crée la raison humaine,
lorsqu'elle veut sortir de ses limites , et raisonner eu l'air.
D'un autre côté , le Christianisme ne nous dit pas non plus :
sacrifiez à un Saturne qui dévore ses propres enfaiis ; mais
il nous dit : sacrifiez à un père célcite et plein d'amour,
qui rend au centuple, dans une vie supérieure, ce que le
cœur lui a donné; il nous invite à perdre pour gaj;uer en-
suite .pour ressusciter de la moi t par le secours d'un Sauveur
vaincpieur delà mort môme , et pour revivre, mais d'une
vie l'.ouielle et glorieuse. Les âmes, nous dit celte reli-
gion céleste, les âmes qui se sont rencontrées ici -bas,
et qui , réfléchissant dans leur enveloppe mortelle , comme
en un miroir, une image de leur vie intérieure, oiit.ppris
à se connaîti'e et à s'aimer mutuellement, se comp euJront
et s'aimeront bien plus intimement , lorsqu'elles auroiitcon-
nu l'Etre à qui rien n'est caché, lorsqu'elles se rever-
ront revêtues de gloire dans un monde gloi ifié , où Dieu
essuiera toute larme de leurs yeux , où il n'y aura plus ni
mort, ni ténèbres , et où elles n'auront plus besoin , pour
se voir, de la lueur du soleil ou d'une lumière factic". parce
que le Seigneur Dieu sera leur lumière. Quand l'imper-
fection sera dissipée par la perfection , quand la foi sera
changée en vue, l'amour rapproché de la source de tout
amour, de Dieu même qui est amour, ne fera que croître
et se purifiiu-. « Nos liens communs , dit TerUillieu , de-
viendront d'iutanl plus étroits, que nous sommes destinés
à une vie meilleure, à ressusciter pour vivre d'une com-
munion spiiiluelle. Non seulement nous nous reconnaî-
trons nous-mêmes , mais nous reconnaîtrons aussi les au-
tres. Comment pourrions-nous d'ailleurs chauler un hymne
éternel de reconnaissance au Seigneur, s'il ne nous restait,
ni sentiment, ni souvenir de ce dont nous lui sommes re-
devables; SI, dans Cit état de gloire mènie, la couse ence de
nos misères passées était complètement détruite ? Ainsi ,
lorsque nous serons auprès de Dieu , nous serons aussi près
les uns des autres, puisqu'on Dieu nous ne serons tous
qu'un »
Comme le Christianisme estle seul moyen qui puisse effi-
cacement préserver l'homme des séductions de la prospé-
rité temporelle, en lui rappelant sans cesse qu'il n'a point
ici-bas de demeure permanente, et en lui api>ieiianl à sou-
pirer après une meilleure patrie, il est également, dans ces
lemps de désorganisation générale, où la forme change en
quelque sorte , où ce qui subsistait depuis des sièi les s'é-
croule et atteste à l'homme, si habile a se le dissimuler, la
vanité et le néant des choîcs d'ici-bas, il est également,
dis-je, le seul moyen qui puisse l'élever au-dessus de ces
bouleversemens par l'espérance d'une vie immu.ible, d'un
séjour élernel de paix et par la pensée qu'une occasion lui
est offerte de prouver, au milieu des peines, son .ittache-
ment au Sauveur. Tels étaient les temps où vivait Augus-
tin. L'empire romain approchait de plus en plus de la
dissolution, et la destruction, gagnant de pioche en proche,
atteignait enfin les provinces florissantes du nord de l'Afri-
que. Pour consoler son Eglise, Augustin ne l'abusait pas
LE SEMEUR.
243
Du grand acte de l'amour divin résiille le partage en den\
classes des hommes, qui autrement n'eussent jamais foinié
qu'une seule classe. Dieu a toujours distingué depuis la
première promesse et il distinguera toujours jusqu'au [der-
nier acconij)lisscment , deux, sortes d'iionimes , mais deux
sculemcut , les croyans et les incrédules, ceux qui acceptent
et ceux qui rejettent le salut qui vient de lui.
A laquelle de ces deux classes appartenons-nous? la ques-
tion est solennelle ; dans les temps actuels, elle l'est peut
être plus que jamais pour nous.
VOYAGES.
SOUVENIRS D UN SEJOUB AU CHILI.
DEUXIEME ET DERNIER ARTICLE.
Le voyageur qui, pendant qu'il clicrche à décrire les pays
qu'il a parcourus, est dans l'impossibilité de consulter les
notes qu'il a prises en les visitant, ne peut faire mention que
des faits, des coutumes et des institutions qui ont laissé la plus
forte impression dans sou esprit. Peut-étie le lecteur évi-
tcia-t-il par là beaucoup de détails dépourvus d'un intérêt
péuéral , que les circonstances du moment ont pu rendre
remarquables pour le voyageur ; mais il est à craindie aussi
que la privation de ses notes empêche quelquefois celui-ci
de rappeler ce qui ne devrait pas être omis, ou de s'exprimer
avec toute la précision convenable. Comme c'est là mon
cas, je sens que j'ai besom de l'indulgence de ceux qui liront
ces feuilles.
Je me promenais , un soir , sur la place de Santiago , au
moment où les cloches sonnaient pour vêpres. La foule en-
combrait la place ; c'était un jour de marché. Je m'amusais
à considérer les singuliers costumes des paysans, et je pen-
sais au contraste frappant que présentait la scène animée de
l&plaza avec les gigantesques moniagnes qui s'élevaient au-
dessus de nous. Sur la place, chacun était occupé à vendre
<Tu à acheter, a entamer ou à finir quelques affaires; et par-
dessus les maisons d'un seul étage qui l'entourent le pic
volcanique de l'Inpungato élève sou sommet audacieux.
L'œuvre de Dieu plane au-dessus de la jeune république et
semble lui montrer le ciel comme pour l'inviter à invoquer
sa protection. La cloche de vêpres cessa de sonner. Quel ne
fut pas mon ctouneiuent de me trouver presque aussitôt le
seul homme debout au milieu de cette foule! Je courbai
immédiatement la tête , saisi d'un sentiment involontaire
de respect. Toute la population s'était subitement arrêtée
au milieu de ses occupations terrestres et, pendant quelques
minutes, elle ne s'occupait que de Dieu ou plutôt que de la
cérémonie par laquelle elle croyait lui rendre hommage.
Tous les paysans, hommes, femmes et enfans, étaient à ge-
noux. Les plub proprement vêtus avaient eu soin d'étendre
leurs mouchoir.spar terie, avant de se prosterner. Quelques
mères cherchan'ui à faire taire leurs enfans, qui semblaient,
en effet, prendre part, sans trop de peine, au silence mo-
mentané qui régnait autour d'eux. Une compagnie de sol-
dats, qui traversait la place, s'arrêta aussitôt, et les hommes
s'agenouillèrent. Les ciiairettes s'arrêtèrent. Les Civaliais
descendirent de cheval et se mirent aussi à genoux II y
avait en apparence un entier oubli de toute affaire terrestre
parmi cette foule qui, un instant auparavant, présentait un
spectacle si animé. Au bout de trois ou quatre minutes , les
inoins dévots s'étaient déjà relevés; quelques momeus après,
tout le monde cta^t de nouveau debout , et le mouvement
et la vie avai. nt recoiiimeacé sur la place. Les charrettes
continuèrent leur route; les soldats se remirent en marche,
et les occupations suspendues uu instant par Voracion re-
prirent leur train. Cette scène me parut si intéressante,
que je terminai souvent mes promenades de l'après-midi
par un tour sur l.i plaza, au moment de vêpres.
C'est eu de telles cérémonies que consiste principalement
la religion des Chiliens. Les classes élevées ne »'y assujettis-
sent que bien peu; c'est à peine si l'oa voit uu homme
comme il fuit dans les églises; les femmes âgées y sont seules
assidues. Lue d:ime chilienne âgée de soixante ans se con-
fessera tous les mois , tandis que s;, fille , de vingt ou trente
ans, se croira une très-bonne citholiquc si elle le fait nue
fois par an. Les classes élevées sont fort tolérantes par excès
d'indifférenre ; il n'en est pas ainsi , à beaucoup près , d,'S
paysans, qui sciaient, je n'en doute pas, fort disposés à dé-
molir tout édifice que l'on voudrait consacrer à un autre
culte : c'est ce que plusieurs peisonncs distinguées par leur
éducation et leur position sociale m'ont affirmé. Ce fana-
tisme est ilépliuable.
On peut duo avec vérité des Chiliens que leurs vertus ,
comme peuple , leur sont propres , et que leurs vices pro-
viennent du mauvais gouvernement des Espagnols, dont le
but a toujours été de retenir la nation dans l'ignorance. Ils
encourageaient la jeunesse à se plonger dans les plaisirs,
pour ^éloigner entièrement des affaires. Aucun emploi pu-
blic ne pouvait , sous leur domination , être rempli par un
Chilien.' (joui l'éducation n'aurait pas été faite en Lspagne;
encore ^Taient-ils pi CJ-que toujours écartés,au profit de leurs
maîtres. Lorsque Ks Chiliens, qui avaient été élevés en Eu-
rope,revwi. iciit Jans leur pays natal, ils étaient, pour l'or-
dinaire, imbus des préjugés de la mère-patrie et disposés à
pcrpéiuer son système. W" de Staël a dit que chaque nation
mérite son soit Les peuples de l'Amérique du Sud ont
montré qu'ils en méritaient un meilleur que d'être assujettis
à l'Espagne, et j'ai la confiance que le jour n'est pas élo gué
où ils sauiout jouir d'un gouvernement sage et d'une rai-
sonnable liberté. Les Chiliens sont-ils déjà maintenant en
état d'apprécier ces avantages? Je crains bien qu'il ne faille
répondre négativement à cette question ; car ils manquent
de stabilité , d'eneigie et de principes. Ils ne me paraissent
pi opres encore, ou du moins ils ne l'étaient, il y a trois ans,
qu'à un gouvernement militaire, qui sache faire respecter
les lois, en punissant avec sévérité ceux qui les violent ;
mais je ne doute pas que le caractère national ne puisse fa-
cileuieiit se reformer. Les païens devraient envoyer leurs
fils, pendant quelques années, dans les pays où l'on respecte
les principes de la religion et de la itiorale, aux Etats-Lnis,
en Angleterre, en Suisse. Quelques jeunes Chiliens qui re-
\ iei.draieiit dans leur patrie avec des principi'S arrêtés et
de justes idées de législation, lui rendraient de plus grands
services que n'en pourraient rendre autant jie généraux
habiles.
Le manque complet d'éducation retarde nécessairement,
.TU Chili, lesprogrès de la religion. 11 n'y avait pas, eu i8i8,
à Santiago, un seul libraire; je dois ajouter, il est vrai, que
les boutiques de cette ville sont, en général, des espèces de
bazars , où toutes sortes de marchandises sont étalées , et
qu'un bijoutier ou un tailleur a quelquefois, outre les autres
articles de son commerce, deceut à cent cinquante volumes
à vendre.
Telle est la faiblesse des juges au Chili , à ce que m'a as-
suré une personne que je considère comme la meilleure
autorité sur ce sujet , que la crainte de la confession empê-
che plus de crimes, dans les classes rnférieures, que quelque
autre motif que ce so;t. Je parlais un jour avec la même
personne de l'imparfaite administration de la justice, et je
lui exprimais mon étonnement de ce que tiiiit ùu crimes
demeurent impunis. Elle convint qu'il était de l'intérêt ds
la sottiété que la justice eût son cours, suai» die ajouta que
i'op'nion publique est si insouciante à cet cg ird, que l'on ne
pardonnerait jamais au juge qui oserait appliquer la loi.
On ne peut s'attendre à ce que, dans un pays où l'on a
des idées de devoir si relâchées, le service des différentes
branches de l'administration se fasse avec régularité. La
justice s'achète très-chèrement au Chili. Un négociant, dont
les marchandises ont été injustement saisies et sont rete-
nues à la douane, ne peut réussir à les recouvrer que s'il tait
des sacrifices considérables de temps et d'argent. Le crédit
des Chiliens est en général très-faible; mais celui du gou-
vernement l'est plus encore que celui des particuliers. Le
ministre des finances désirait emprunter pour les besoins
du gouvernement, 100,000 dollars d'un négociant anglais,
doil il était bien connu. « Je ne les prêterais pas à l'État,
lui npundit celui-ci, quand même vous m'offririez telle
propriété ou telle branche de revenu, en garantie du paie-
Vl^
LE SEMEUR.
ment des intérêts et du remboursement du capital; mais
quoique je n'aie aucune confiance dans le crédit du gouver-
nement j'en ai une parfaite en vous ; je vous prêterai . sur
votre bilict, la somme que vous me demandez , et vous
pourrez ensuite la prêter au gouvernement, si vous le trou-
vez bon. » , . . , .
Les classes élevées se soustraient peu a peu , ai-jc clil , a
la domination de la religion calhollquc. Le congrès a refusé
de recevoir le nonce envoyé par le Saint Siège, et il aur.ut
secoué toute obéissance envers le pape , si celui-ci n'eùl pas
accédé à quelques demandes très-libérales des Chiliens.
Quel dcmimage que cette nation , qui a su conquérir sa b-
bertc politique, soit entièrement privée de guides é\.in-
géliqnes, qui puissent la conduire à la glorieuse liberté des
enfans de Dieu! Mais le premier pas est fait vers l'émam i
pation spirituelle du Chili. Us liéraulls de l'Evangile y ont
pénétré. Dans les cabanes des Pampasoù je me suis ai lété et
dans les hôtelleries du Chili, j'ai quelquefois trouvé une Bble
ou un Nouveau-Testament, que quelque agent de la Société
Biblique britannique et étrangère y avait laissé , et qui était
smivent placé à coté d'un livre de messe sur la table bien
ornée , au-dessus de laquelle une image de la Vierge et un
crucifix sont suspendus. Les premiers grains desemerneont
donc été jetés sur cette terre et , avec la bénédiclion de
Dieu, le blé peut s'élever et étouffer l'ivraie.
J'étais fort curieux de voir l'intérieur d'un couvent, et .
prâce à l'obligeance du général Pmto , vice-président de la
république et chef du gouverneniènt, j'obtins la permission
d'en visiter un. Je m'y rendis avec le lieutenant-colonel
ïupper , aide-de-camp du vice-président. Ma visite aux
religieuses capin mes m'offiil un intéièt tout partii n!iei|.
Leur ordre est l'un des plus sévères; leur noarriliire e'st
prossière , et leur lit ne se compose que de trois plinihes
qui, après leur mort, leur servent de cercueil. On nous fit
entrer dans une salle qui, poui- tout ameublement, n'avait
que trois ou quatre chaises, placées contre la muraille. On
nous pria de nous asseoir et, au bout de dix minute? , les
nonnes entrèrent. Elles étaient au nombre de vingt à trente.
Elles s'agenouillèrent en face de nous, sans ôter leurs voiles,
et se mirent presque' aussitôt à parler du monde avec le co-
lonel Tnpper, qui se trouvait connaiti a les fannlles de plu-
sieurs d'entre elles. Elles paraissaient très-cuneuses d'ap-
prendre des nouvelles de Santiago. L'administration du
couvent leur est confiée et se divise en plusieurs dcpai te-
niens. Les unes s'occupent de la cnisine, d'autres du jardin,
d'autres encore de l'entretien da la maison. Elles nous ar-
surèrent tontes qu'elles tlaitnl parfaitement heureuses et
qu'elles ne désiraient p.-îs changer do sort. Le colonel ïup-
per leur dit qu'un décret récent du congrès défendait de
ramener de force dans les couvens les religieuses qui auraient
profité de la permission d'en sortir; il leur apprit aussi
qu'au Pérou plusieurs communautés avaient été forcées de
quitter leurs monastères. <: Ah! pobrecita^l pobrecitas!
» s'écrièrent-elles; nous sommes trop heureuses d'être à
1) l'abri des dangers et des chagrins du raoïide ! » Je leu':
dcuiandai si elles ne croyaient pas avoir été placées dans !e
monde pour y remplir les- devoirs de filles et de sœurs , et
comment elles pouvaient se justifier de les négliger. Elles
me 11 pondirent que , quant à elles , Dieu leur tenait lieu
de "ère, de frère et de sœur. Je désirais beaucoup pouvoir
ni'assuiersi elies é t;!ieni vraiiiicut aussi hcure'.;;es et SuMi
s,atisf.iiles de leur sort qu'elles le prétendaient. M. le doc-
teur Cox, qui a éle attaché, pendant plusieurs années, à ce
couvent comme médecin , croit qu'elles le sont en etret ;
mais, dans la plupart des couvens, il y a des exemples d'une
oudeiïx religieu es qui ont p<jrdu la raison, ce qu'on ne peut
attribuer qu'à de profonds et ciuels chagrins. Le déciet
plein d'humanité du congrès, qui les autorise à quitter leurs
couvens , si bon leur semble , rend cette institution bien
moins fâcheuse.
Plusieurs tremblemens de terre se firent sentir pendant
mon séjour au Chili. Auctni ne lut très-violent , et je n'en-
tendis parler d'aucun malheur qui en ait été la suite. C'est
à Santiago que je sentis la première secousse. Il était près de
minuit et je venais de me coui:her , lorsque j'entendis un
bruit que je pris d'abord pour le roulement d'une charr tte
sur le mauvais pavé de la rue ; ma s un instant après , j'eus
le sentiment que quelque chose d'étrange venait de se pas-
ser , sans que je pusse me rendre compte de ce que c'était;
Il y eut quelques secondes de silence, interrompu seulement
par l'aboiement plaintif des chiens , le chant du coq et le
bruit de portes et de fenêtres qui s'ouvraient dans le voisi-
nage. Au bout d'une minute, je sentis nue seconde secousse,
et je ne doutai plus que ce ne fût un tremblement de terie.
J'entendis le plâtre des murs de ma chambre craquer en
plusieurs endroits , et j'en vis tomber de petits fragmens.
fje hurlement des animaux augmentait , et les cloches de
([uelques églises conimencèreiu it tinter. Cela continua pen-
dant quelques minutes, juscpi'à ce que le temps où une troi-
sième secousse ponv.tit survenir fut passé. Le jour suivant,
on ne parlait que du tremblement de terre. Plusieurs per-
sonnes étaient malades pour avoir fui sans vêtemens dans
les cours.
La première secousse d'un tremblement de terre ne
donne aucune inc[uiélude; à la seconde , tous les habitans
de Santiago, qui sont déjà couchés, se dressent subitement
sur leur séant, prêts à s'enfuir ; et, s'il en survient une troi-
sième , aucune personne prudente ne rcstei'a a proximité
d'un mur ou d'un toit qui pourrait s'écrouler sur elle. Tout
le monde cherche un refuge dans la grande cour , sur la-
fpielle donnent les chambres à coucher , et là on est en sû-
reté. Il y a cela de particulier dans le si ntiment de danger
qu'excite ce phénomène, que la crainte va toujours en aug-
mentant. On peut être bien aise de sentir la première se-
cousse , si l'on est curieux de savoir ce qu'est un tremble-
ment de terre ; mais une personne qui en aura senti une
forte n'en désirera jamais nne seconde.
Pendant les premiers temps de mon séjour au Chili , la
beauté du climat était pour moi la principale source de
jouissances. Je ne connaissais aucune famdle chilienne assez
intimement pour trouver de l'intérêt à leurs réunions ou
tortidias; et sur les vingt-quatre heures de la journée, je
passais en plein air toutes celles que je ne donnais pas au
sommeil. Je déjeunais , je dinais, je lisais dans la cour plan-
tée d'orangers, sur laquelle ouvrait ma chambre àcouclier.
Je faisais de longues promenades sur une haute colline voi-
sine de la ville, et sur une t ijanar ou digue, élevée par les
Esp.-ignols pour piéservei' Santiago des inondations Je la
rivière Mapucho. Je venais d'échapper à la chaleur acca-
blante de Rio Janeiro , aux uniformes plaines des Pampas ,
aux neiges et aux glaces des Andes , et je jouissais de l'airsi
pur, si transparent du Chdi et de la beauté de son bel au-
tomne. Mon cœur était plein de reconnaissance en pen-
sant aux dangers dont j'avais été délivré , et je n'avais
besoin d'aucune auti e jouissance que de celles que la nature
m'of.rail si abondamment.
Quelques semaines après mon arrivée, l'automne com-
mença à faire place à l'hiver et nous eûmes de fortes pluies.
Lorsque la saison fut plus avancée, la rivière s'étant consi-
dérablement enflée , Santiago fut en alarme. Il avait plu
sans dsJontinuer]iendant trois jours et trois nuits. Lad gue
dont j'ai déjà parlé empèclia heureusement la vdle d'être
inoncée. On fit courir le bruit que la digue était rompue.
Je n'oublierai jamais l'agitation que cette nouvelle causa
dans Santiago , et ce n'était pas sans raison ; car si la rivière
s'était vraiment frayé un passage, en rompant la digue, le
tiers de la ville aurait été inondé. Les gardes de nuit firent
une roiidc pour ciigagcr les Lïb t.iiîs à ;!lu:;i:::er Icuis fe-
r;fltr»?, atin que, les rues ctaut eciairees , H rut plus facile Ab,
porter secours là où il en serait besoin. Min hôtel n'était
pas situé dans un des quartiers les plus exposés. Je descen-
dis vers le bas de la ville, où je ti ouvai les pauvres h ibitans
occupés à transporter leurs effets , en invoquant la Vierge.
Le matin arriva . et ou n'avait encore rien fait que de cou-
per c[ueiques beaux arbres qui croissaient près de la digue
et que l'on jeta dans la rivière, pour opposer un nouvel ob-
stacle à l'inondation. Le beau temps revint et la rivière
rentra dans son l.t ordinaire. On consulta un très-habile
ingénieur hollandais , qui se trouvait à Santiago; il fit un
plan des ré[xirations que la digue exigeait, pour qu'elle put
à l'avenir préserver la ville d'un semblable désastre. Les
travaux qu'il conseillait ne devaient coûter qu'environ
I200 dollars; mais quelque minime que fut cette somme ,
relativement au but qu'il s'agissait d'atteindre, le gouvei-
LE SEMEUR.
247
par de vaines espérances, que l'événement aurait bientôt
contredites; mais il l'cx-lioitait à aspirera un ordre de
choses sur lequel les vicissitudes de ce monde n'eussent au-
cune prise. «N'espérez pas, leur dit-il, des temps plus doux,
et plus tran((uilles, vous vous tromperiez, mes frères; ne
vous promettez pas ce que l'Evanf^ilc ne vous a pas promis.
Vous savez ce que nous dit rEvaiifjilc : que dans les der-
niers temps la désolation viendra à son comble, mais que
celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. Qu'aucun de
vous donc , ne se promette ce que l'Evangile n'a pas pro-
mis; que pcisoiine ne dise : nous reverrons de miiilleurs
temps, et alors je ferai ceci, j'achèterai cela. Il vous est bon
d'écouler celui qui ne trompe pas , qui n'a tiompé, per-
sonne, qui ne vous a pas promis des joies ici-bas, mais des
joies en lui; surtout n'espérez que lorsque vous régnerez
étei'nellemeiit avec lui, dc-pcur qu'en voulant régner ici-
bas, vous ne trouviez de bonheur dans cette vie, ni dans
l'autre (i) »
Il ne sera pas intérêt de rapprocher de ces exemples em-
pruntés aux premiers âges du Christianisme, un court frag-
ment d'une publication récente de notre collaborateur M.
Viiiet, qui se rapporte au même sujet, et qui pouri'a faire
apprécier l'unité de l'esprit qui anime les Chrétiens de tou-
tes les époques :
«Fléaux que la main de Dieu a multipliés en nos jours ,
o toi surtout invisible ennemi, dont le vol silencieux, lent,
mais infatigable , a déjà laissé derrière lui une hémisphère ,
et qui, rasant de près la terre épouvantée , de chaque coup
de ton aile enlèves dus milliers dévies et moissonnes à plei-
nes mains l'avenir , tumultes de la nature et delà société ,
angoisse de la vie et de la mort , Dieu qui vous envoie est
plus fort que vous. Dans les cœurs qui l'aiment , il oppose
à vos atteintes, les plus glorieuses et les plus douces es-
pérances. Les plus faibles des hommes se rannnent à la voix
de leur Père et puisent dans son sein le courage, que la
nature semble leur avoir refusé; ceux qui paraissent timi-
des étonnent les forts. C'est que les ténèbres d'un avenir
prochain se sont perdues pour eux dans les éclatantes clartés
d'un avenir éternel , dont ils ont déjà pris possession par
la certitude de leur espérance. C'est que le Seigneur qu'ils
invoquent a dressé leurs mains aux combats et leurs doigts
à la bataille. C'est qu'au plus fort de leur lutte doulou-
reuse, un divin ami, qui se tieutà leurs côtés, les anime par
ses regards , les exhorte par ses paroles. O miracles perma-
nens ! prodiges sans cesse renouvelés de l'amour céleste !
niultipliez-vou en ces temps d'épreuves; soutenez partout
la nature défaillante ; sauvez-nous de la faiblesse ; sauvez-
nous de cette fermeté orgueilleuse qui est une autre fai-
blesse ; rendez-nous tout à la fois humbles et forts ; appui
des cœurs tremblans , étonnez les cœurs intrépides; mani-
festez Dieu à un monde incrédule; prêchez le Sauveui';
proclamez aven tant d'éclat la puissance de la religion ,
que tout genou se ploie et que toute langue confesse que
Jésus est le Seigneur, à la gloire de Dieu son Père ! »
MOEURS DES OTAHITIEIVS.
PREMIER .ARTICLE (2).
Découverte de l'Océan Pacifique. — Premiers voyages à Olahiii. —
Différens noms donnéi à celte ile. — Mœurs des babilans. — Infériorité
des femmes. — Le lalouage.
La SécDuverte de l'Océan Pacifique est due à Vasco
Nunez de Balboa. Cet Espagnol, qui étaitallé rétablir dans
le Nouveau-Monde sa fortune délabrée , devint, à la tète
d'une troupe de soldats, qui l'avaient proclamé leur général,
(i) Mémoires pour servira l'iiistoire du Christianisme , par Augus'e
Néander.
(a) Nous nous proposons de publier bientôt une notice sur Pomare ,
pendant le rè^ne diujuel le Chrislianisme a été introduit à Otaiiiti ; pour
mettre no» Itclcurs à même de juger de l'étendue du changt-nieiil qu'il y a
opéré , nous devons d'abord consacrer quelques articles à [direconnaiue
Ici mœurs de ses babilaus; pendant qu'ils étaient païins.
la terreur de l'isihme de Darien. Dans une de ses courses ,
deux de ses soldats se disputèrent si vivement pour le par-
tage d'une petite quantité d'or , qu'ils furent sur le point
d'en venir aux mains. « Pourquoi vous quereller pour si
» peu de cliose? » leur dit un jeune cacique, qui était pré-
sent ; « si c'est l'amour de ce métal qui vous fait troubler
1) nos contrées , je vous conduirai volontiers dans un pays
» où il abonde. » Balboa accepta avec cnq^iessement sa
proposition : à la tête de cent quatre-vingt-dix Espagnols
et de mille Indiens, il partit , le i" septembre i5i3 , pour
la découverte de cette riche contrée. Après une marche
pénible de vingt-cinq jours , il parvint au sommet d'une
haute montagne, d'où l'Océan Pacifique , avec son horizon
sans borneSj s'offrit à ses regards. A la vue de cet admirable
spectacle, qu'aucun Européen n'avait jusqu'alors contem-
plé, Balboa, transporté, s'agenouilla et remercia Dieu de
lui avoir réservé une si importante découverte. Puis , s'a-
vançant tout armé vers le nouvel Océan et y entrant jusqu'à
la ceinture, en présence des Castillans et des Indiens , qui
bordaient le rivage : « Je prends possession, s'écria-t-il , de
» cette mer nouvelle , au nom de la couronne de Castille ,
» et mon épée saura lui en conserver le domaine! «Quatre
ans plus tard, Balboa fut condamné à mort, à cause de l'in-
subordination dont il s'était rendu coupable, lors de son ar-
rivée au Darien ; il eut la tête tranchée, malgré les instantes
pjières de toute la colonieet de ses juges eux-mêmes : c'est
ainsi que l'Espagne paya l'agrandissement de ses domaines,
qu'elle devait à cet homme entreprenant.
Sept ans plus tard, Magellan, ayant été chargé par le roi
d'Espagne de reconnaître la situation exacte des îles Mo-
luqucs, longea la côte orientale de l'Amérique méridionale,
et découvrit le détroit qui porte son nom; il y entra et fut
le premier qui fit voguer les vaisseaux de l'Europe sur la
Mer du Sud, qu'il nomma l'Océan Pacifique, à cause de la
tranquillité de ses eaux. Il est probable que ni lui, ui Balboa,
ne se firent l'idée de son immense étendue , du nombre
prodigieux de ses îles et des tribus diverses qui les habitent.
Après avoir achevé le premier voyage autour du monde ,
le navire la J^ictoire, que montait Magellan, revint en Eu-
rope ; mais ce ne fut pas sous la conduite de ce grand navi-
gateur , Magellan ayant été tué dans une querelle avec les
indigènes de l'une des îles Philipj^ines , qu'il avait décou-
vertes.
Beaucoup de marins célèbres l'ont suivi sur l'Océan Paci-
fique et, quoique la plupart nous aient fait connaître de
nouvelles îles , il est probable qu'il en est encore un grand
nombre qui ne sont pas connues.
L'île d'Otahiti fut probablement visitée, pour la première
fois, au commencement du dix-septième siècle, par Quiros,
qui la désigne sous le nom de la Sagilaria ; mais elle n'est
bien connue que depuis le voyage de Wallis , qui y arriva
le 19 juin 1767. Les naturels voulurent empêcher le débar-
quement; mais , malgré la résistance qu'Us opposèrent d'a-
bord aux Anglais, qui prirent possession de l'île au nom du
roi d'Angleterre, ils consentirent ensuite à établir des rap-
ports d'amitié avec eux.
Les mœurs corrompues des femmes valurent à l'île le
surnom de Noitvclle-Cythère , qu'elle n'a que trop long-
temps mérité. Wallis donna à Otahiti le nomd'/^/e du roi
George III. Cook , y étant arrivé en 1769, voulut lui ren-
dre son nom primitif; mais, par une erreur dans laquelle il
était facile à un étranger de tomber, il la désigna sous celui
d'Otahiti, tandis que son nom véritable est Tahiti , comme
l'a fort bien montré Bougainville. Le nom que Cook lui a
donné ayant cependant prévalu , nous le conserverons dans
ces articles.
Pour bien comprendre le changement qui s'est opéré à
Otahiti, il est nécessaire d'étudier d'abord les mœurs de ses
habitans avant la révolution religieuse et morale qui y a eu
lieu.
Le caractère des Otahitien; présente, antérieurement à
cette époque, les plus singuliers contrastes. II? manifestaient
quelquefois du patriotisme et une sorte d'esprit public ;
d'un autre côté , leurs usages étaient contraires à la vie de
famille. Jamais on ne voyait un père et une mère, entourés
de joyeux enfans, se réunir pour prendre ensemble leur re-
pas. L-'vme des règles du culte des dieux Oro ctTaue exigeait^
2^8
LE SEMEUR.
non seulumciit que U femme ne imnf>;càL pis ilcs^ niêmcs,^
rtieu que le man , mais encore qu'elle ne piéparàt pas sa
uourriuiic au même foyei ; celte intenJictiou n'etail pas
unecoiiditiou du m uin;;e; elle était imposée à tout un sexe,
depuis la naissance jusqu'à la mort. Dans quflqu.'s liixoi.-
siauces que put se tiouvee une mère, une épouse, une sœur
ou une fille, qu'elle fût malade ou afil [jée, sous aucun pié-
lextc , elle n'eu étui exempte. Les hommes , ceux surtout
qui étaient quelqurfois appelés à fonctionner dans le tem-
ple étaient considérés comme ra ou sacrés , t.mdis que les
femmes étaient re|;ardées comme woa ou d'une classi^ infé-
rieure. Il était permis aux hommes de manger de la viande
de cochon , du poulet , une foule de poissons , des nois de
coco et les autres choNes qu'on avait coutume d'olfiir aux
idoles; mais il éta t défendu aux femmes, S)us peine de
mort, d'en f.iire usage, i.e même châtiment aurait été infligé
a celles qui auraient osé se servir des paniers où l'on con-
servait les provisions pour les hommes, ou qui auraient pris
leurs repas dans l'intérieur des maisons, oii ils avaient l'ha-
bitude de manger. Condamnées à une infériorité dégradante,
elles devaient prendre, dans des cabanes écartées, consliuites
dans ce but, la chétive nourriture qu'on leur accordait.
C'est peut-être ici le cas de parler du tatouage, qui a
ijrcsque disparu depuis l'introduction du Chi istianisme. Ou
y(jit rarement deux Otahitiens tatoués de la même manière.
Ils portent sur la peau toutes sortes de figures, qui varient
suivant leurs goùis, et qui sont dessinées avec beaucoup
d'art et de régularité. C'est rarement le visage qui est ainsi
orné- la poitiiiie, le dos, les cuisses, les bras et les mains
le sont plus ordinairement. On pouvait autrefois juger du
ranp d'un Otahitieii par le nombre et le fleure de ces des-
.sins.'lls étacut exécutés par des artistes de profession , qui
vovapeaieui dans les différons districts pour chercher de
l'occunation . et qui faisaient largement paver ceux qui les
emplo'vaieut. C'est ordinairement à l'âge de douze on treize
ans que le tatouage avait lieu ; il ne suffisait pas d'une seule
séance pour terminer l'opération ; mais on en réglait le
nombre d'après le plus ou le moins de courage que le pa-
tient mettait à supporter les douleurs et rintl.iminatiou ,
fiui l'accompagnaient. Quand le dessin est bien fut, il res-
semble à nue bioderie délicate; quoique les parties du corps
sur lesquelles il est exécuté , ne soient pus moins sus-
ceptibles que les autres de recevoir des tumeurs et des
blessures; il est remarquable que, lorsqu'elles sont gué-
ries, les figures reparaissent sur la nouvelle peau qui se
forme.
lui et pour son clergé l'autorisalion iie porter des secours religieux dans les
iiôpilaiix , et qu'il vienl de mettre son château de C nifliinsà la d sposition
de laulorito pour en f.iire une ambulanre. Il nous en doux de signaler ce.i
faits à nos lecteurs, parceque nous avons senti soil dans les paroles , soit
dans les actes de l'archevêque , la bonne odeur d'une charité qui nous a
\ivcment réjouis.
Service des pojtes es Russie. — Le service des postes entre les deux
capitales de la Russie n'est point conDé , comme en France , à des entre-
preneurs. A chaque station , c'est le village entier qui est obligé d'y pour-
voir, et qui forme, à cet effet , une espèce de corporation doiée de priïi-
l 'g' s particuliers. Les habitans de ces villages, auparavant simples serfs
de lacouionne, ont été affranchis d'impôts et du service militaire, à
charge de s'acquitter de celui de la poste. Ils sont tenus de fournir
lies chevaux à toute personne munie d'un jiodroj'na du gouvernement ,
moyennant une rétribution qui se monte à la somme modique de huit
ropecks par werste et par cheval, ou environ douze sous par poste
française. Tous les paysans prennent pari 'a la distribution de cette taxe
dis voyageurs, proportionnellement au nombre lie chev.iux qu'ils fournis-
sent à la communauté ; car chacun est obligé d'entretenir un cheval au
moins. Il est inscrit sur une liste de .service . dont l'ordre ne peut être
interverti, et celui qui vient à manquer de chevjux , lors lu'il est désigné
pour en fournir, doit s'en procurer à tout priv et sur-le-champ. Le mal-
heureux est alors rançonné par ses confrères , qui ne manquant pas de pro-
fiter de sa position embarrassante , sauf à souffrir eux-mêmes , quelque
jour, de cette inhumanité qu'ils ont admise en principe. Sw d'autres rou-
tes , ce ne sont pas , comme sur celle de Saint-Pétersbourg à Moscou, les
villages enlier.s qui licnnent la posle ; des eaiployés du gouvernement sont
obligés de fournir aux voyageurs les chevaux que l'admini.stration leur
confie. Us touchent un modique traitement et se dédommagent de son in-
suffisance , eu trompant les voyageurs. La réponse qu'ils donnent le plus
.souvent , quand on leur demande des chevaux , esl que leur écurie se
trouve vide , mais qu'ils s'empresseront de fournir des chevaux de paysans ,
pour un prix habituellement exorbitant.
Télégraphes de jour et de bcit. — Une Société commerciale vient
de se former à Paris pour établir des télégraphes de jour et de nuit , entre
la capitale et les principales villes des déparlemens. au moyen desquels
non-seulement le gouvernement, mais au:.si les particuliers puissent faire
parvenir avec rapidité les nouvelles qui les intéressent.
De quelle importance ne serait pas Cette invention, dans les circon-
stances actuelles , où tant de personnes ont besoin de donner, sans re-
tard, de leurs nouvelles à des parens ou à des amis. Quels progrès n'a pas
fait le langage des signaux Jepuis le temps où Dupuis , si tristement cé-
lèbre sous d'autres rapports , établissait le premier télégraphe entre sa
maison de campagne et celle d'un ami , télégraphe qu'il fut obligé Je dé-
truire, de peur d'exciter la méfiance des partis politiques, à l'époque de la
réuolutiun.
MELANGES.
NÉCESSITÉ DES AMr.ULANCES PODR I.E TRAITEMENT DD CHOLERA-
On disait , il y a quelques jours que l'administratinn avait du r. noncer à
établir des ambulances pour rece'OTleS malheureux qu'atteint l'épidémie,
et l'on donmil , pour raison , qu'il et plus .ivantageuxde transporter les
malades d.ins les hôpitaux du q lartiei qn ils habitent, parce qu'on leur
évite ainsi un Irajtl trop long , et par la >uite , la perte d un temps pré-
cieux. Celle rais m nous parait trop pauvre pour croire (juc ce soit la
véritable , < l nous ne comprcn ins pas que la nécessité des ambulances ait
été si peu sentie qu'on soit resté , jusqu'à re jour , sans en établir ; il n'y
avait qu'une impossibilité absolue qui put en dispenser, et nous ne voyons
pas celte impossibilité. Envoyer les cholériques dans les bôpitanx ordinaires
a le double effet d'en chasser les autres malades qui s'enfu ent effrayés ,
et dont lélal ne peut qu» s'empirer chez eux , et par lii même favorser les
ravages de l'épidémie, qui trouve c rlainemeut plus de prise chez les per-
.sonnes valétudinaires, que chez les autres. D sliner à la malalie régnante
des salles pailiculicres , dans chaque hôpital , ne suffisait même pas ; c'eût
éié cependant la |irem ère chose à faire . puisqu'on n'avait pas préparé
d'ambulances, et qu'on s'est laissé suqirendre par l'épidémie; nous ne con-
cevons pas qu'on ait négligé un pareil soin, dont le moindre effet, était
de rassurer les malades ordinaires. A Berlin , des hôpitaux parliculieis ont
été destinés au choléra. Paris et le budget de la France étaient bien en
mesure de suivre ce salutaire exemple. Nous soumettons ces réfiexions à
l'autorité compétente.
— M. l'archevêque d -Paris vient de publier un mandement par lequel il
ordonne des prières publiqi» s et dispense ses fidèles du régime maigre
pendant presque tout le reste du carême , allmiiu l'insalubrilé de ce ré-
gime. Nous lisoDS en outre dans les journaux jue ce prélat a réclamé pour
A:VI\0!\iCES.
Le Cnoi.iJRA-MoRBCs. Avec cetteépi„'raphe ^onSne, tiem-toc en repos,
regardant à Dieu; car mon attente est en lui. (Psaume LXII , 6.) B .
ii-iade i6 pages. Paiis, chez J. J. Risler.rue de lOratoire , n. 6.
Prix: 5c.
CnoLÉRA-MoRBUS. Instruction à la portée de tout le monde. Une feuille
iii-p'auo. iui|iriiiiée en tableau. Chez h même. Prix: loc.
Nous r, commandons à nos lecteurs ces deux publications. La preaiière
contient des conseils hygiéniques , el est suivie du récit des ravages du
choléra-morbiis dans une famillr établie à Saint Pélersbourg. Puissent
t'iiiles les faindles que re;te maladie désole en ce moment parmi nous, .se
soumettre à ce que Dieu veut avec une égale résignation et une égale con-
viciion que sa volonté, quelle qu'elle soit, est toujours excellmie et par-
fai e!
L instruction publiée sous forme de tableau, indique i° les précautions
à prendre pour éviter le choléra ; 2° les signes ou caractères de c *lte mala-
die ; 3° le traitement à employer en atten lant le médecin. Elle contient
, ausji un ai)pel pressant à s'adresser sans ret ird au grand médecin , au mé-
decin de l'àme , que bienlôl , peut-être , nous ne serons plus à l^inps d'ap-
peler, et se termine par d s passages de la Bible propres à êtres lus aux
malades. Veillons et prions!
Nouvelle Ecritcre de Sténographie , parL.F. Fatet. Brochure infl",
accompagnée de l'alphabel slenograpliique. Prix : 3 fr.
Il n'est guère [lossible, dans une simple annonce, de faire connaître un
système d'écriture abrégée. Nous renvoyons doiic les personnes qui dési-
rent acquérir des notions sur la méthode nouvelle de M. Fayet, à la bro-
chure qu'il vient de jiublier , et dont l'exécution typographique est Irès-
soignée.
Le Gérant, DEIIAUl.T.
Imprunerie de Seli-icce , rue des Jeûneurs, n. 14.
TOME l^
I^f" 32,
11 AVRIL 183r.
LE SEMEUR
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Pliilosopliîque el Littéraire,
PARAISSA^T TOUS LFS MERCREDIS.
Le champ , c'est le moniJ».
Maiih. XIII. 38.
via s'abonne à Paris, au burciu du joiitua%, nie Martel, n" \i,et chei tous les Libraires el Dirertrurs Je posîe. — Prix: i5 fr. pour l'ano^;
S fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'<^tranï;er , on ajoutera 2 fr. pour l'aBnèe , i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
t<3 lettres , paquets et envois d'argent , doivent cire affranchis.
■ I MU - lU nirlfihpi,!,
SOMMAIRE.
P*oosfes no ■rnoLÉRi-MOREtrs. — Pstcolooii; : De la femme tl de ses
4«sliBées mtjrales. ■ — Votages : Les Pampas de l'Amérique du Sud. —
Pboosophie religieuse : Du péché et de ses conséquences. — Voedus
CES OtAHiTiEKs: La Société des Arreoys. — MéiiSGES : Dael légs-
(«rarnt auti^risé.
PROGRES DU CHOLERA-MORBUS.
Le fléau continue ses ravages. Les plus iusouciatis sont
forcés de reconnaître que c'est une chose grave , sérieuse ,
désolante, qîie de voir tant de créatures moissonnées avant
le temps. Nous pouvons déjà dire , comme David : « Il en
tombe mille à notre côté I» Peut-être faudra-t-il bientôt
ajouter, comme lui : o Et dix mille à notre droite î »
Des pauvres la maladie est montée aux richesj on dirait
qae Dieu a voulu faire justice de la folle et honteuse sécu-
rité que ceux-ci trouvaient dans la pensée que les pauvres
seuls pouvaient être atteints, en frappant quelques-unes des
plus hautes sommités sociales, et en montrant ainsi à la
France entière que nul ne saurait être à l'abri de ses coups.
Nous avons presque entendu dire autour de nous, en par-
lant du choléra : « Il ii'osei'ait pas nous toucher! ;> Et le
voilà qui crie , comme un envoyé de Dieu : « Toute chair
», est comme l'herbe , et toute la gloire de l'homme comme
» la fleur de l'herbe ; l'herbe sèche et sa fleur tombe .' »
Nous avons le cœur serré, en songeant h toutes les an-
goisses, à toutes les douleurs, à toutes les séparations , à
toutes les larmes qu'on verse en ce moment dans cette
grande ville. Oh! que ne ressentirait pas celui qui pourrait
entrer dans toutes les maisons de deuil , enregistrer, non-
seulement le nombre des morts , mais aussi les conséquences
de ces morts !
Pourquoi faut-il qu'au milieu de cette complication de
maux , la pensée de l'Éternel , la paix de l'Eternel, les con-
solations jmiBenses qu'il donne , ne se trouvent pas dans la
plupart des lieux de douleur! Comment envis.iger la souf.
france sans Dieu, la moi t sans Dieu, l'éternité sans Dieu?
Que les chrétiens, qui sont dans l'arche, qui ont la paix et
qui savent que Dieu est leur Père , pleurent sur ceux qui
lultciit et qui périssent au milieu des flots! Surtout, qu'ils
prient pour eux! car c'estraaintenant ou jamais le temps Je
prier. Nous savons ce que c'est que d'être sauvé;, mais SOO-
gcons aussi à ce que c'est que périr, afin de persévérer dan^
les supplications.
Qu'il n'y ait pas d'cgoïsme dans notre tristesse ! qu'elle
ne repose pas seulement sur ce que nous sommes, comme
tant d'autres, exposés au fléau; mais que notre charité soit
grande comme le monde, dont il fait le tour, et active
comme Jésus , qui allait de lieu en lieu , en faisant du bien î
PSYCOLOGIE.
DE LA TETHME ET DE SES DESTINEES MORALES.
Cliaque nation et chaque époque ont une physionomie
qui les distingue; la femme est un trait saillant de cette
physionomie , qui la rend plus expressive el qui retrace
fidèlement la vie domestique et la vie sociale des différens
peuples. D'un autre côté , la femme a une existence à part
dans l'ordre moral, et cette existence lui est assignée par les
facultés qui lui sont propres, aussi bien que par celles qui
sont le partage de l'autre moitié du genre humain. Il n'est
donc pas étonnant que les historiens aient encadré la figure
de la femme dans leurs récits , pendant que les moralistes
lui accordaient une place dans leurs analyses; que les uns
s'en soient servis pour donner un coloris plus brillant aux
siècles qui changent et à l'humanité qui est toujours la
même, et que les autres en aient souvent fait l'objet spécial
de leurs recherches et de leurs observations. Mais qu'estil
résulté de tout cela ? On a généralisé de petits détails qu'on
avait remarqués dans quelques individus; ou a recueilli ^
et là un mot hasardé, une ironie ou une louange , et ou
s'est ainsi représenté, au lieu de la vraie femme, une femme
imaginaire, une femme de convention, qu'on juge toujours
de même, parce qu'on se la figure toujours la même.
Cette manière puérile de considérer les femmes a néces-
sairement influé sur leur position dans le monde et sur leur
250
LE SEMEUR.
caractère. L'éducation qu'on leur donne n'a souvent d'au-
ti'e but que de les façonner d'après cette image fausse et
rapetissée qu'on s'en est laite. Piesque toujours on met de-
vant les veux de la jeune fille un modèle qui l'aliat , non
parce qu'il lui est trop supéiieur pour qu'elle puisse songer
à lui resseniblei', mais parce que son action est d'écraser ses
plus nobles facultés et de lui ôler foi à ses plus encoura-
geantes espéiances. Mais si , d'une part , cette action est
destructive, de l'autre , elle toritribue éminemment an dé-
veloppement de certaines branches du ca actèi'e de li
femme. Outre cet égarement de l'âme, commun aux deux,
sexes, il est eu elles un fonds de légèreté et de versatilité,
sur lequel croissent facilement quelques fleurs, mais qui est
surtout propre à produire toutes ces petites passions sans
sensibilité, et ce continuel mouvement sans sérieux ni act -
vite, que l'on remarque en elles. On cultive ces dispositioii>;
ou les favorise par tout ce que le monde fournit de vanité,
et l'on étoufiè dans la femme tout ce qui aurait pu la ren-
dre attentive au vrai but de la vie. Aussitôt qu'une étincelle
brille dans son cœur ou que sa pensée fait nn pas , on hn
prononce le mot : illusion ! ce mot que l'on emploie à ter-
nir la vérité, tandis qu'il ne devrait servir qu'à démasquer
le mensonge. Au lieu de ding,-r et d'appliquer ses faculti s,
on les anéantit j au lieu d'employer les matériaux neufs qui
sont en elle à construire un édifice solide , ou en bâtit dos
ruines.
Et que reste-t-il dans le cœur et dans la pensée, après
qu'on y a flétri toutes ces prétendues illusions ? Peu de cho-
se et de si mauvaises choses, que pour donner de l'agrément
à ces pauvres âmes mutilées, on n'a d'autre ressource que
de les envelopper de sang-froid , de calcul, de manières
empruntées, en un mot, de tout ce qui sert de voile aux
défauts et de frein aux qualités; puis , on les lance à travers
le monde , prêtes sans doute à lutter avec le monde, mais
aussi parfaitement semblables à lui. Et cependant, quelque
profondes que soient en elles les traces de la nature déchue.
Il y avait en elles quelque chose qu'il a fallu gêner etbriser
pour amener cette ressemblance parfaite, une organisation
intérieure qui, vague et obscure, se faisait sentir, sans se
faire comprendre, et qui semblait demander qu'on lui per-
mît d'établir des rapports avec le monde invisible. Nous eu
appelons .à toutes les femmes , qui ont assez le pouvoir de
se dédoubler, pour se rendre compte de ce qu'elles éprou-
vaient autiefo s , et nous leur demandons si le troc qu'elles
ont fait de leurs sentirnens les plus intimes contre de vaines
formes de convention , ne leur a pas coûté; si elles n'ont
pas regardé comme une sorte de suicide ce renoncement à
toute personnalité qu'on leur a dit être si nécessaire, et s'il
ne leur a pas fallu beaucoup de tristes efforts pour y arri-
ver ? Et quelle transformation que celle qui en est le ré-
sultat !
Nous sommes tous appelés à un changement du cœur. La
Parole de Dieu le déclare, et ceux mêmes qui rejettent les
déclarations de cette Parole, doivent admettre la nécessité
d'un tel changement , s'ils se rappellent combien de fois
leur conscience tes a avertis de changer leur vie; ou du
moins une partie de leur vie. Mais le changement qui n'est
produit que par des circonstances extérieures, ou qui n'est
le résultat que d'efforts humains, est presque toujours, di-
sons mieux , est toujours en sens inverse de celui que l'É-
vangile demande. Les hommes ne savent que refroidir
l'âme , qu'éteindre l'âme, que faire ramper l'âme. L'Évan-
gile, en la renouvelant, la régénère, la spiritualise et l'é-
lève.
Les femmes, surtout, sont sujettes à ces révolutions inté-
rieures, dont il ne paraît rien au dehors et dont il reste
cependant des traces si profondes. Le monde leur présente
deux routes. Si elles prennent l'une, elles ne conservent
d^elles-mêmes que ce qui peut servir à l'embellissement
d'une vie tout extérieure ; elles jettent au fond de l'abîme,
que toute créature a en elle, les pensées qui tendent en haut
et les pressentimens de l'éternité; ellesne goùtentunesorte
de paix qu'en s'interdisant de regarder au delà de ce qu'elles
comprennent. Si elles suivent l'autre route, elles conservent
leurs pensées et leurs pressentimens : il y a quelque chose
de sérieux et de méditatif dans leur esprit; on dirait que
lîur âme flotte entre le ciel et la terre, entre le visible et
l'invisible, sans pouvoir se mettre en harmonie avec l'un
ni avec l'autre. La terre est trop bas, le ciel est trop haut,
et une incroyable souffrance s'attache à leurs rechutes comme
à leurs élans. C'est une triste pensée que celle de ces destinées
qui ne peuvent s'accomplir et de ces ficultésqui ne peuvent
se concilier. La raison hiim,iine a beau entreprendre d'expli-
quer ce qu'elle ne peut mer; elle en est réduite à reconnaître
qu'il y a là un grand mystère , inie lacune immense dans les
notions les plus nécessaires à rinlelligencc de notre sort.
Quelques-uns s'arrêtent épouvantés ; ils craignent d'appro-
fondir et diraient volontiers avec le poète :
n Malheur à qui sondd les abiines de l'âme ! »
Si telles sont les seules routes que le monde ouvre de-
vant ceux qui entreprennent de s'occuper de leur âme , ou
peut dire que le pays qu'ils traversent n'est pour eux qu'un
désert inconnu , sans chemin frayé , comme celui dont parle
Esaïe. Mais quittons, il en est temps, l'hémisphère delà na-
ture, le seul que nous ayons encore parcouru , et péné-
trons dans l'hémisphère de la grâce. Nous sortons du do-
maine des idées humaines; nous dépassons les limites du
inonde comme celles de l'âme ; nous abordons à ce bel et
vaste univers , renfermé de toute éternité dans la pensée
de Jéhovah, et qu'il a révélé aux hommes, en même temps
qu'il leur a communiqué son Esp'it pour le discerner.
Nous sommes loin de vouloir confondre les efforts vio-
lons de l'esprit humain , assujetti à ses limites naturelles,
avec le don de voir et de sentir ce qui est au-delà de ces li-
mites, et nous distinguons entièrement l'esprit de l'homme
de l'Esprit de Dieu. Eu indiquant aux hommes les misères
et les obscurités* de leur existence morale, nous^ ne leur
disons pas qu'ds peuvent trouver guérison et clarté au sein
de cette situation. Personne ne chercheiait le remède dans
la plaie , la chaleur dans le froid , un objet quelconque dans
son contraire; on le chercherait en dehors, à l'opposite.
Nous faisons de même à l'égai-d de l'âme : c'est hors d'elle
que nous cherchons sa guérison. L'esprit de l'homme, c'est
la plaie; l'Esprit de Dieu, c'est le remède, a Le désert et le
)> lieu aride se réjouiront , et la solitude sera dans î'allé-
» grosse et fleurira comme une rose, » dit le Seigneur à
Esaïc. ( Esa'fe , xxxv , i. ) « Les lieux qui étaient secs,
» deviendront des étangs , et la terre altérée deviendra
» des sources d'eaux. » (Esaïe, xxxv, -j.) « J'ai été re-
» cherché par ceux qui ne s'inform lient pas de moi , et j'ai
» été trouvé par ceux qui ne me cherchaient point. J'ai
» dit à la nation, qui ne s'appelait point de mon nom : Me
» voici, me voici I » (Esaïe, lxv, i.)
Nous voudrions multiplier ces citations et chercher dans
les autres prophètes, dans les psaumes et dans tous les
livres écrits sous l'inspiration divine, toutes les promesses
du don de Dieu , qui doit renouveler la face de la terre ;
nous voudrions en remplir toutes les pages de cette feuille,
afin de lui donner le poids nécessaire pour aller loin. Qu'elle
est solennelle et pénétrante cette parole , qui s'adresse à
nous d en haut, cette parole qui nous dit des choses qu'au-
cune bouche humaine n'aurait su nous révéler, qui nous
montre des biens là où nous ne voyions qu'angoisse d'esprit
et que vaines recherches , et qui nous offre ces biens , non
comme le prix de pénibles efforts, mais comme le don d'une
bonté infinie I Qu'elle est belle cette création nouvelle que
Dieu nous découvre, en accordant une nouvelle naissance
à notre âme I Qu'il est puissant, qu'il est digne d'amour
Celui qui, après avoir dit : « Que la lumière soit ! » pour
éclairer la terre, le redit encore pour éclairer nos cœurs!
Ce que nous venons de dire d'une manière générale s'ap-
plique tout naturellement aux destinées intéressantes qui
nous occupent. Quel changement dans les destinées de la
femme, si son âme reflétait la lumière des révélations de
Dleul Comme elle saurait éviter les deux écueils que nous
avons signalés I Comme ses facultés, qui se perdent, trouve-
raient un noble emploi!
La femme chrétienne est aussi différente de la femme du
monde, éteinte et dissipée , que de la femme de génie, eni-
vrée et accablée de sou esprit. Elle est sainte jusque daus
le fond de son cœur. Elle est sérieuse jusque dans le fonil
de ses pensées. Elle est pénétrée, non j)is de l'idée, mais du
fait que la figure de ce monde passe. Elle détourne les yeux>
LE SEMEUR.
251
des objets de la vanité et rejjarde aux choses éternelles, qui
sont en Dieu et qu'il a mises dans son ànie. Api'ès avoir été
conforme au piTscnt siècle , clic s'en est retirée; Dieu l'a
créée de nouveau à son image; elle porte l'empreinte de
sou divin caractère ; sa volonté csld'ai coid avec la volonté
toute-puissante qui réfjit le monde, ainsi que les circons-
tances de sa propre vie. Elle avait connu autrefois le trouble
qui acconipajjne tons les sentimens'teriestres , et elle avait
vu que tontes sortes de maux sont sous le soleil; elle avait
mainjé du pain de di'tresse et bu de l'eau d'angoisse; elle
avait cherché à remplir sou cceur, à rencontrer un vent
favorable pour dé|>lover ses ailes , à mettre d'accord les
contradictions de la vie, et elle ne l'avai' pu. Mais mainte-
nant, elle éprouve un inexprimable soulagement I
Ce que l'on entend parla vie active, c'est-à-dire, l'exer-
cice violent des facultés et des passions, n'est guère dans le
monde que le partage des hommes. Dans le Christianisme,
la vie active consiste à faire valoir le talent qu'on a reçu , et
elle est tout aussi bien le partage des femmes. La femme
chrétienne se sent chargée d'une tâche importante, celle
de rendre honorable la doctrine de son Sauveur , et d'a-
vancer dans la sanctification. Au dehors et au dedans, il y
a des obstacles et des combats. Sa destinée s'agrandit de-
vant elle et [ireud un aspect imposant ; mais c'est une des-
tinée claire; c'e?t un chemin frayé; elle est assurée de le
parcourir jusqu'à la fin. Elle vit selon l'Espiit^ et & les
» fiuits de rEs[)rit sont la charité, la paix , la patience,
» la douceur, la bonté, la fidélité, la bénignité, la tem-
» pérance. »
Nous serions entraînés bien loin, si nous voulions suivre
la femme chrétienne dans les diverses situations où elle
peut se trouver. Elles se ressentent toutes du changement
de son cœur. Sa jeunesse est aussi respectable que son âge
avancé ; et sa vieillesse est animée des mêmes sentimeus
que sa jeunesse. « Sa parure n'est point celle du dehors,
» la frisure des cheveux, des ornemcns d'or ou des habits
» somptueux; mais son ornelnent est celui de l'homme
» caché et du cœur; savoir, la pureté incorruptible d'un
» esprit doux et paisible, qui est d'un grand prix devant
• Dieu. » C'est à elle qu'il faut appliquer cette parole des
Proverbes : « La grâce trompe, et la beauté s'évanouit;
» mais la femme qui craint l'Eternel , est celle qui sera
» louée. »
VOYAGES.
LES PAMPAS DE l' AMÉRIQUE DU SUD (l).
Aucune rive ne présente peut - être un aspect moins
agréable que celle que longe le voyageur en remontant le
Rio de la Plata.Dix jours après notre départ de Rio-Janeii'o
par le paquebot anglais , nous apei çùnie* les basses teires
de Jia/û?o«a(7o. Bientôt après nous arrivâmes à Monte-Video,
où je passai une heure; puis nous traversâmes la Plata, près
de la Puitta de los Jndios. Entre cet endroit et la Piinta
Memoria, nous fûmes surpris par le pampero; c'est un vent
d'une extrême violence , qui souffle du sud-ouest et qui ,
balavant, sans rencontrer d'obstacles, les vastes plaines des
Pampas , arrive sur les côtes dans toute sa furie, et chasse
souvent en mer les vaisseaux, qui ont employé plusieurs
jours à remonter la rivière. L,e pampero produit quelque-
fois un autre effet désastreux; il pousse l'eau hors de la
rivière, et des vaisseaux qui y étaient à l'ancre, ayaut, avant
que le vent soufflât , quatre brasses ou quatre brasses et
demied'eau, se trouvent, au bout de quelques heures, n'eu
avoir plus que trois. C'est précisément ce qui nous arriva.
Nous remon lions la rivièie avec peu d'eau, et en employant
sans cesse la sonde pour en reconnaître la profondeur, quaud
le pampero survint vers le soir. Nous repliâmes les voiles
et jetâmes deux ancres de l'avant; vers minuit , nous tou-
(i) Ce fragmeni nurail (là précéder ceux sur le passnge des Cordillières
et sur le Chili ; si nous avions osé espérer d'aborii de si nombreuses coni-
munications de l'amitié de l'auteur , nous aurions donné à celle-ci la place
qui lui appartitnl ; mais nous aimons encore mieux publier un peu tardi-
ïemeiit ce morceau que d'en priver nos lecteurs. Quelques détails sur l'es-
clavage au Brésil termineront celte série d'articles.
châmesct, pendant une demi-heure , cela nous arriva pres-
que à chaque v.igue. Nous laissâmes couler l'eau de quelques
tonneaux et jetâmes deux carmns , ce qui allégea le navire
et nous permit de sortir des sables. Le vent ayant baissé
vers le malin, nous eûmes moins de peine à remonter le
fleuve, et nous passâmes la flotte brésilienne qui bloquait
Buénos-Ayres.
Cette ville est située à l'extrémité du ])ays plat des Pam-
pas; elle est élevée de quatre-vingt ou cent pieds au-dessus
de la rivière. Ce plateau présente l'aspect d'une vaste masse
de couches alluvieiines , dans laquelle les torrens de pluie
ont creusé d'innombrables ravins, au fond desquels croissent
quelques arbres , ou, pour mieux dire , quelques buissons.
A l'exception de ces ravins, les vastes plaines qui avoisinent
Buénos-Ayres îie présentent aucun mouvement de terrain.
La forteresse, quelques églises et les belvéders.qui s'élèvent
de vingt à trente pieds rai-dessus des toits plats des mai-
sons, attirèrent mon attention. La manière de d(b irquei' est
toute particulièie. A certaines époques de la marée , les
chaloupes ne peuvent approcher de terre; on peut dire que
c'est alors la terre qui va à leur rencontre : car des chars
portés sur de très-hautes roues sont conduits jusqu'aux cha-
loupes et reçoivent les passagers et leurs bagages. C'est dans
un de ces chars que je débarquai, et c'est de cette manière
que je fis mon entrée à Buénos-Ayres. Dès lesptemiers pas
que je fis dans cette ville, j'aperçus une foule de choses cu-
rieuses et intéressantes. Je fus frappé de la bonne mine des
gens du peuple, comparée à celle des habi tans de Rio-Janeiro.
Les hommes et les femmes me parurent en général beaux
et bien faits. Je trouvai aussi que les maisons étaient bien
plus propres, et que les rues présentaient l'apparence d'uue
civilisation plus avancée que celle que je venais de quitter.
Je me sentais dans un nouveau monde, au milieu des Gau- -
chos (i) et des Indiens des Pampas.
Quoique j'aie beaucoup voyagé cii Europe et que par
conséquent je sois assez accoutumé à voir des objets nou-
veaux , je ne pus m'empècher de m'arrêter plusieurs fois ,
durant mon court trajet du port à l'hôtel de M'"^ Faunch,
pour considérer, tantôt un gaucho équipé de pied en cap
et monté sur un excellent cheval , tantôt un cacique indien
( il y en avait alors plusieurs à Buénos-Ayres pour conclure
un traité avec le gouvernement); ou bleu une file des énor-
mes chariots qui traversent les Pampas pour aller à Cor-
dova ou à 31endoza.
J'eus le bonheur d'entendre prêcher l'Evangile à Buénos-
Ayres par un pieux ecclésiastique , M. Armstrong. On a
consacré au culte protestant un bâtiment haut et étroit. J'y
trouvai réuni un auditoire respectable, composé d'Anglais.
Ma santé était ébranlée par un long voyage et mon esprit
abattu par le ch.igrin que j'avais éprouvé eu me séparant
de mes chers amis, lord et lady William Bontinck,et par la
privation prolongée de toute société religieuse; et j'éprou-
vai un sentiment indicible pendant la durée du service di-
vin. Une école a aussi été établie à Buénos-Ayres, en grande
partie par les soins de M. Parish Robcrtson, qui m'invita à
aller visiter avec lui un établissement d'un grand Intérêt ,
à une demi-journée de Buénos-Ayres. Les deux frères Ro-
bertson ont entrepris par spéculation d'introduire dans ce
pays , pour l'exploitation des fermes , le mode adopté en
Ecosse. Ils ont engagé un certain nombre de familles écos-
saises à s'expatrier et ont obtenu, à bas prix, la jouissance
d'une étendue considérable de terrain, pendant uu nombre
d'années déteiminé. Beaucoup d'argent a été dépensé pour
construire des maisons d'habitation et des magasins ; on a
tracé des rues et projeté une place, sur laquelle une église
et une halle devaient s'élever. Plusieurs maisons étaient
déjà achevées. Les plaines environnantes étaient divisées
par des haies et des fossés et, peu à peu, les travaux de l'a-
griculture tt le mouvement qu'ils occasionnent donnaient
un air d'aisance à la colonie de Monte- Grande. Depuis mon
retour en Europe , j'ai appris que les Indiens ont détruit
cet établissement naissant , dévasté les champs et les fermes,
et massacré beaucoup d'habitans.
Je restai environ trois semaines à Buénos-Ayres. Ma san-
(i) On nomme gauchos . en deçà des Andes, les paysans à cheval, qui,
au-d. là des Cordillières, sont désignés sous le nom de guassos.
A'
252
LE SEMEUR.
té s'y étant beaucoup fortifiée, je formai le projet <le
Tiousser plus loin mes excursions dans un pays si intércss.inl,
au milieu duquel je me trouvais jeté comme par hasard,
s'il nous c^t jamais jK-rmis de nommer amsi quelque rircou-
slauce denotie vieque ce soil. Ma première idée fu de
visiter le Paraguay, croyant que ce voyage ne m'ol;M..îit.
]>as de grandes diificulles, puisqu'on pouvait s'y rendu par
eau. Maison me parla du Chili comme du jardin de 1 Amé-
rique du Sud. Tout le monde me vantait la salubrité <!.■ sou
c-limat et la bienveillance de ses habitausj et je me décidai à
di lifter mes pas ver* Santiago.
Quant au Paraguay, que j'avais été si curieux de visiter,
M. Woodbine Parish , consul général anglais à Bii< nos-
Ayres, qui, plus que tout autre, connaît l'Amérique du Sud,
m'assura que si j'y allais, du vivant du docteur Francia , les
l^lanccs de mon retour seraient bien faible». Il me présenta
à quelques anglais que Francia avait retenus pendant quatre
B11S, ei dont M. Parish venait seulement de réussir à oble-
jiir Vélaigisscment. J'appris d'eux et de quelques autres
;i>ersonues'bien instruites que le système de gouvernement
de ce despote est la concentration du pouvoir le plus absolu
eh lui seul , et la défense d'aucune communication avec les
étrangers. Il semble dire aux autres nations : « Nous sfîinmes
fort heureux au Paraguay, et nous n'avr.us nul beso'.ii de
vous ; tes rapports commerciaux et politiques avec vous ne
«crvenl qu'à exciter deis guerres et des maliieurs sans fia,
laissez-nous tian(pii!les cl nous ne vous molesterons point. »
On m'a assuré que Francia exerçait le plus cruel despo-
tisme et qu'il ne maintenait sou gouvernement qu'en entre-
tenant des espions auprès de toutes les personnes qu'd em-
iploie. Il n'est que trop vrai que les relations de peuple à
jjeupVe ont souvent fomenté des guerres; mais les principes
chinois de Francia ne pourront prévaloir qu'aussi long-
temps que les liabitaus du Paraguivy consentirent à sufiuoi--
tcr leur abject esclavage cl qu'ils demeure.-oiit içuorans
CX)mme ilslesout. On me dit que j'obtiendrai' sans beaucoup
Je peine la permission d'entrer dans le pays, que Francia
eue ferait venir auprès de lui , s'assurerait par lui-même en
,guoijp pourrais lui être utile, et que s'il m en trouvait
capable, il me donnerait des ordres l'ort précis sur ( s que
j'auiais à faire; qu'aussi long-temps que i'obéi.-ais, je rece-
vrais un iraitemeu' suffisant pour me nourrir et i.îe vêtir,
auais que si je désobéissais ou si je tentais de ni' évader, je
serais infailliblement mis à mort.
Les h .bilans du Paraguay sont pourtant en général assez
iieurcux , et ils savent jouir de leur délicieux climat ce de
]a fertilité du sol, qui produi- presqu^. 8po:it::!iémeQt les
fruits les plus abondans. On dit que les femmes y sont d'une
beauté merveilleuse. Malgré toutcelr., le Parr.gniv n'est que
peu connu à Buénos-A.yres,et je crois qae les riiHîc histoires
qui y circalent sur ce pays ne sont pas toutes bien prouvées.
Je n'eu cilcrai donc qu'une seule, wns m'ave'iturcr à ré-
pondre de sa vérité autrement qu'en disant que je la tiens
d'un très-respectable négociant anglais, qui demeure depuis
loni^-temps à EucnosAyres. Il m'assura que Francia avait
des'igciis dans diFfércntes parties du mo:ide; à Londres , à
Paris, à Madrid , partout ou il y a quelque probabilité
qu'on s'occupe de luil Son agent à BuénoAyres se peimit
One fois de parler de son maître d'une manière peu respec-
tueuse, en causant avec quelques personnes sur la plazn. Sa
mission terminée, il retourna à l'Assoniption , capitale du
Paraguay ; introduit auprès de Francia, il lui renc'il compte
de ses afliiires. Quand il eut fini , le despote !i<; d;t : .■ K'a-
vez-voiis plus r.cn à me communiquer? — Non,ExcellcucO.
— N'ctiez-vous pas à Ikiénos-Ayrcs teî jour ? — Oui, —
Vous lappelez-vous d'avoir causé avec telleet telle personne
»ur la pliiza et de vous être servi de telles et telles expres-
sions, en parlant de moi et de mou gouvernement? — Je
me le rapiH'lle et je supplie votre Excellence de me par-
donner. » Mais la clémence n'entrait pas dans le système de
Francia. L'agent fut conduit dans la cour du palais ; ou fit
venir des soldats et il fut immédiatement fii-illé.
Je me décidai a f.aiu hir les Pampas et à tenter d'airiver
à Mendoza avant que les neiges eussent rendu le passage
des Coidillières impossible. Le voyage se fait, soit à cheval,
soit dans une voiture du pays. Je ne me sentais pas assez
remis pour adopter le premier de ces moyens de ti'anspoil,
cl j'achetai du général Lavalle une galera, dans laquelle il
venait justement de faire le voyage de Mendoza à Buénos-
Ayres. Les galères sont des espèces de petits omnihus ; le»
sièges sont placés de chaque côté, l'uu eu face de l'autre:
les roues eu sont extrêmement hautes, et cela est nécessaire
pour porter la voilure à travers les profonds marais des
Pampas. Six à huit personnes peuvent s'y asseoir commo-
dément, et le devant de la voilure est fait pour recevoir les
bagages. Mon but principal en choisissant cette manière de
voyager était de m'assurer nu lit hors des auberges infectes
delà route. Je prisa mon service le capataz ou chef des
péons, qui avait accompagné le général Lavalle. Moiina,
c'est son nom, engagea quatre autres péons. Le trajet jus-
qu'à Mendoza est d'environ trois cent cinquante lieues. Mes
provisions consistaient en noix de coco, quelques pâtés de
perdrix, des biscuits de mer, du pain et de l'eau; j'avais eu
outre une quantité suffisante de sucre et de cigares pour les
pauvres que nous rencontrerions sur les Pampas. Le con-
sul-général anglais avait eu la bonté de me donner des
Ictlies pour le gouverneur de Saiut-Louis de la Puuta et
peur celui de Mendoza.
Tous mes arrangemens étant faits , je partis. La galère
était traînée par cinq chevaux, montés par les péons. Ils
étaient attelés à la voiture au moyen de lassos attachés à
un fort anneau en fer, qui tient à la selle. Les trois chevaux
de de-, ant sont attelés à la distance d'environ quinze ou seie©
pieds des chevaux de derrière. Aussitôt que nous fûmes
hors des rues mal pive'es de Buénos-Ayres, les péons mirent
leurs chevaux au galop, en poussant de grands cris. Ils don»
naient de l'éperon et du fouet , en se hâtant et riant aux
éclats. J'aurais pu me croii'e à une course de chevaux, dont
mes cin([ jockeys se disputaient le prix. Au bout de quelques
minutes, nous avions perdu Buénos-Ayres de vue. Les trace»
de rou ;s devenaient de plus en plus rares ; on n'apercevait
pk-.s d'autres créatures que quelquefois, dans le lointain,
un trouDcau de bestiaux ou un péon au galop. J'avais quitté
les bubitations des hommes. Je me trouvais sur les vastes
Panïpas. li me semble que le voyageur peut seiUi^r avec
quelqiie tristesse la solitude d'une telle situation , sans rien
pjrdre pour cela de l'^iiergie et du courage qui lui sont né-
cessaires. Je n'examinerai pas maintenant si un homme à
qui Dieu ^ accordé la santé et des bénédictions nombreuses,
est excusable d'exposer légèrement ces dons de la bonne
Providence... Je serais peut-être forcé, en le faisant , de me
blâmei' moi-môme de la conduite que j'ai tenue dans une.
foule d'o:casions qui se présentent à mon souvenir et me
rappellent en même temps un gr md nombre de preuves de
cette bonté paternelle, qui a si souvent préservé ma vie au
milieu des d iiigers, et qui m'a, non moins s luveiit, offei't le»
moyens d'avancer dans la voie du salut, selon les richesses
de sa grâce. « Que rendraJ-je à l'Eternel !^ Tous ses bien-
faits sont sur moi ! »
Pendant les onze jours que dura mon voyage à travers
les Pampas , je ne rencontrai que deux so-iéles de voya-
geurs. Nous ne vîmes d'ailleurs aucune créature humaine,
excepté aux maisons de poste. IjCs vast'»s plaines que l'on
traverse, sans que rien délasse , pendant tant de jours , de-
leur uiiifoiniilé , produisent une sensation de fatigue ex-
trême, et l'œil désire ardemment rencontrer un objet sur
lequel il puisse se reposer. On ne voit pas un seul arbre sur
toute l'étendue des Pampas. Nous arrivions quelquefois à
un endroit couvert de broussailles h lUtes de sept à huit
pieds, qu'' les luibitans appellent montes. Ces broussailles
indiquent ordinairement le voisinage d'une rivière; maifr
ces rivières elles-mêmes n'mtci rompent que b eu peu la
monotonie du pays. Leurs bords sont plat-.; leur courant est
tranquille. On ne les désigne p is autienieul que sous le
nom de rivière première, rivière seconde , rivic e troisiè-
me, etc., selon la distance où elles se trouvent de la vil'e de
Cordova. Les maisons de poste sont en général élo goécs de
sept à huit lienes l'une de l'autre; lorsqu'elles l'étaient da-
vantage, nous amenions avec nous une troupe de chevaux'
non attelés jiour changer en route. Nous partîmes une fois
d'une station avec cinquante-deux chevaux que l'on chassait
devant nous, et qui firent, comme ceux qui nous condui-
saient, toute la route au galop. Le tr.ijet était cette fois de
dx huit lieues, et nous deviens changer deshe^aux trois ou
LE SEMECR.
253
quatre fois. Les puons qui les accompaguaient rameuaieut
ceux que nous quittions.
La maison do [loslo est un lieu vraiment curieux. Le toit
du bàtiuient, qui est toujours fort bas, s'élève au dessus de
la plaine et atliie de loin les regards du voyageur. L'éta-
blissement consiste en une ou deux. Iinttes ou jjranges , de
forme circulaire , qui sont entourées d'un mur de terre,
de six à huit pieds de liant, ou d'une haie à' algarrvha espi-
nosa, broussaille touffue et haute qui, grâce aux épines dont
elle est armée, présente un obstacle presque insurmontable
à ceux qui voudraient la franchir. A quelques pas de cette
haie est uu fossé large et profond , sur lequel il n'y a qu'un
seul pont, défendu souvent par un pieriicr. 11 n'e.n pas rare
d'en voir un second braqué à l'un des angles du mur de
terre dont j'ai pai lé. Telle est la demeure du maître de
poste et de sa famille, et tels sont ses moyens de défense
contre les Indiens, ses implacables ennemis. Quelques pe-
tites huttes sont quelquefois élevées aux environs de la
maison de poste. Leurs pauvres habitaiis se réfugient dans
la petite forteiesse à l'approche des Indiens et , pendant
qu'ils s'y défendent , ils voient leurs habitations pillées et
incendiées. Les Indiens arrivent toujours par bandes de
deux ou trois cents, et choisissent oïdinaireraenl la nuit
pour leurs expéditions. Dans !a demeure àz chaque gau'cho
se trouvent plu^ieur* chiens de garde, qui donnent l'alarme,
lorsque l'euuemi e>l encore forlloiu. L'instinct da ces pré-
cieux animaux ou quelque sens d'une finesse Citrcne que
nous ne connaissons point, leur fait rocomiaîti'e les pas
lointains des chevaux, et ils se mettent à aboyer d'une ma-
iiiére lugubre. Durant !a nuit, »u milieu des Pampas, loin
de tout secours et avec la pausée que quelques Jieurcj de
galop auièneront un ennemi terrible, cet aboiement a quel-
que chose d'extrêmement attîistant. Je mis trois ou quatre
jours à traverser la partie du pays la plus expcscc aux
l'av iges des Indiens et, pendant ce temps, je fus deux fois
réveillé par l'aboiement des clneus. La seconde fois, c'était
près de Saladillo. Je dormais dans ma galère, lieshuf'emens
me réveillèrent. Un instant après , Francisco, qui s'était
iustallé sous la voiture, vint me presser de nous réfui^ier
dans la petite forteresse. Au bout de quelques -uinules,
chacun ét.iit à sou poste, avec ses pistolets ou son épée; une
vingtaine de personnes étaient occupées à préparer des
lances , des mousqects et de la poudre. Le pont fut enlevé ,
et nous attendions l'eiincmi de pied ferme. Mais au bout
d'un quart d'heu. e, les chiens cessèrent d'aboyer el nous
pensâmes que l'alarme leur avait été donnée par quelque
U'oupcau de chevaux sauvages et non pas par les indiens.
Ces barbares sont armés de lassos, de couteaux, de longues
piques et de boLis. Celte dernière arme se compcse de trois
balles attachées à de fortes courroies. Le cavalier la lance,
au grand galop; son but n'est pas de frapper avec ces balles
l'objet qu'd veut atteindie, mais d'entortiller les courroies
autour des jambes de l'homme ou de l'animal qu'il pour-
suit, poui' le faire tomber à terre. Les chevaux sauvages et
les autruches sont pris de cette manière. Les Indiens et les
gauchos jettent leui' bolas aux chevaux de leurs ennemis ,
qu ind ils en sont trop éloignés pour se servir du lasso. Les
Indiens font de grands ravages; les uns brûlent les petites
huttes qui entourent la forteresse, tandis que les autres at-
taquent celle-ci à différentes reprises; mais si le foisé csL
profond et a huit ou neuf pieds de large et que les gauchos
reçoivent leuis ennemis avec un feu bien nourri , ceux-ci
se retirent au bout de quelques minutes. La terreur que les
Indiens inspirent aux gauchos n'est égalée que par les lios-
tilit^^s constantes des Indiens contre eux. Ils considèrent tout
lummc blanc comme un envahisseur de leur pavs , qu'il,
doivent chasser à tout prix. Depuis que j'ai quitté l'Améri-
que du Sud, toute communication a été interrompue pen-
dant plusieuis mois par l'irruption de nombreuses hordes
d'Indiens, qur ont brûlé Saint-Louis de la Pnnta et une
p.irtie de Mendoza, et détiu-.t les maisons de poste.
Les murs de la hutte du gaucho sont fiits de boue. D n'v
a pas de fenêtres. Une peau de vache desséchée est tendue
■diîvant la porlrtUneautre peau clouée sur quatre pieux lieii^
heu de table. Quelques os soûl enfoncés dans la muraille on
guso de clous et de porte-manteau, et les peaux qu'on
■ .eud par-dessus formeul de très-bons rayons. Les crânes
des chevaux sont des sièges assez commodes et la chaij-
sdchée do ces animaux .ilimente le feu. Les pauvres habitans
des Pampas sont uiendians de profession; ils ne deman-
dent pas d'argent : qu'en feraient-ils, puisqu'il n'y a pas d«
boutiques dans leurs déserts? Mais ils désirent des cigares cl
du sucre, et j'en avais pour eux une ample provision. Dans
quelques-unes des maisons de poste les mieux tenues, j'ai
trouvé une table de bois ou une commode, recouverte d'un
lingo blanc, sur laquelle on avait placé un crucifix et une
iniifjo de la Vierge. Deux ou trois fois, j'y vis aussi une
Brliif. Mais je crains bien que les pauvres gauchos ne con-
nais;.'ut guère Diieux les vérités du salut renfermées dans
la Pui oie de Dieu que les Indiens qui les entourent.
Aussitôt que nous arrivions à un relai, et ([ue le maître de
po>te s'était assuré du nombre de chevaux dont nous avions
besoin , un péon galoppait vers l'endroit où ils passaient et,
au liout de quelques minutes, il avait disparu dans la plaine.
Après vingt minutes d'attente, le bruit lointain du galop
nous i'iinouçait son retour. Nous regardions du côté d'où
venait le bruit, et bientôt nous voyions paraître les tètes des
chevaux cu-dessus de la plaine , et le péon qui les chassait
devant lui, en tournoyant le lasso en l'air, criant et s'agitant.
11 y a près de chaque relais, un cordl o\x enclos, cntoui"é
d'une- haie (ïalgarroba espinosa ou d'une palissade. Le
péoa y fait entrer les chevaux; les autres péons eiUrent
aussi ei. se placent au milieu du coiâl. Pendant que les che-
vaux galoppent autour d'eux , chaque péon jolie son lasso
autour' de la tête d-i cheval qu'il a choisi. Il s'en appro-
che doucement, lui met le mors, le selle et, s'élançant sur
It'i , il en est maître aussitôt. Un autre péon qu'on nomme le
potulicn, nousaccompagi'.ail toujours pour ramener les che-
vaux à la poste. Le costume de ces gens est assez singulier.
Leurs boites sont faites de la peau des jan»bes de deriière
d'un poulain, qu'ils ércrclient aussitôt que l'animal est tué.
Le jarret forme le talon de la bette; uu éperon aigu y est
assujetti, el iîs n'ont »îas d'autre chaussure jusqu'à ce que
celie qu'ils portent soit ustj; alors ils tuent un poulaia
pour se faire une aut;C paire de bottes. Le reste de leur
équipemeiil ne consiste souvent qu'en un chapeau de paille
ci une chemise; ils n'ont quelquefois pas de selle.
ïin traversant les Pampas, je me disais que l'iiomnie est
là ua véritable intrus. J'ai vu d'autres déserts; j'ai pénétré
aans de prof<jndes vallées des Alpes, où le pâtre ne conduit
jamais son bélïil, et où ca as voit pas d'autres animaux que
le chamois et Iq lammer-geyer. Ces magnifiques solitudes
n'oiU jamais produit sur moi U même impression que les
Pampas. Les aniciaux qui parcourent ces vastes plaines
sembic-Tt «voir le sertimcnt que là du moins ils sont les rois
de la création. De nombreux troupeaux de bêtes à cornes
et de chevaux accouraient autour de la gèlera, allaient et
revenaient, en faisant le tour, lançant leurs têtes en l'air et
agitant hu:s queue; cl lenrs crinières. Ils semblaient indi-
gnés de ce que noa-e caravane avait osé violer leur ter-
ritoire. Des centaines de vautours, occupés à dévorer des
corps de bêtes mortes ne se dérangeaient nullement , même
lorsque la voiture pacsait tout près d'eux, et le hibou per-
ché a l'entrée des terrieri du ///icacXp trépignait, comme si
le bruit de noire passage l'avait mis en colère. Je me trouvai
ti-ès-heureux lorsqu'à la .In du onzième jour, j'aperçu*
quelques peupliers, puis quelques foisés destinés a sépare*'
des propriété- et qui indiquaieit le voisinage de la civilisa-
lion. J'élaii excédé de l'immensité du désert cl je jouis vive-
ment de me trouver de nouveau au milieu des homme*.
J'avais pourtant avec moi deux compagnons délicieux , le*
poèmes de Cowper et le dernier ouvrage de M"'= Hannali
More sur la prière. Tous deux me donnèrent beaucoup de
consolation el me firent passer plus d'une heure agréable,
tandis que je me trouvais éloigné de mes amis et de toute
communication chrétienne.
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
DU PECEE ET DE SES C0^SÉQUENCES.
Nous ignorons, et nous ignorerons toujours ici-l>as, com-
bien de pécheurs oui trouvé leur salut d lus le sacrifice de
Jésus-Cliriit. Le monde des esprits est voilé à nos regards j
25/1
LE SFMEUR.
les écrivains sncrés ne nous révùlunt rien sur ce sujet} mais une
chose qui est parfaitement certaine, c'est que lamisericoicie
de Dieu ne s'est jamais manifestée envers les hommes autre-
ment que par la médiation de son Fils, et qu'il y a dans celte
médiation, mais en elle seule, une espérance de salut.
Rien n'est plus précieux qu'une connaissance nette et
distincte de cette vérité, de toutes la plus importante. Pour
y parvenir, il n'est besoin ni de rcchciches savantes, ni de
pénibles effoits. Est-il un seul homme qui puisse se rendre
le témoigna,fje de n'avoir jamais transgressé volontairement
la loi morale ? S'il s'en trouve un qui pense n'avoir rien à
se reproclici', ce n'est pas à lui cjue je m'adresse j c'est à ceux
auxquels leur conscience ne permet pas de s'aveugler à ce
point : je leur demande de faire un retour sur leur vie pis-
sée pour y chercher celle de leurs fautes qui , en raison de
sa gravité, doit se présenter la premièie ii leur souvenir,
lorsqu'ds s'interrogent sincèrement ; si je parle de la faute
la plus grave, ce n'est pas que la plus légère ne puisse me
conduire tout aussi directement à la conclusion à laquelle
je veux ariiver ; mais je fais ce choix, parce qu'il faut pré-
senter à l'esprit humain des faits qui, en raison de l'impor-
tance qu'il y attache, fixent son attention et facilitent ses
jugemens : en cela , je dois m'accommodcr à la faiblesse do
notre nature. Notre mémoire ayant donc évoqué de l'abîme
du passé cette faute grave, cette violation manifeste et spé-
ciale des lois morales , cet acte fatal émané de nous et que
rien ne saurait effacer de la page de notre histoire où nous
le trouvons enregistré , ce fait certain auquel les remoids
les plus cuisans ne peuvent rien changer, cpi'ils ne sauraient
pallier en aucune manière, nous devons le considérer, à
quelque époque de notre vie qu'il appartienne, comme fai-
sant maintenant partie intégrante de nous-mêmes, comme
nous étant à jamais identifié, tellement qu'il s'attacherait
encore à nous, quand nous franchirions les hmites du monde
visible. Il n'est, en effet, aucune puissance , aucun décret,
ni des hommes ni de Dieu, qui puissent faire séparation en-
tre un hommi! et la faute qu'il a commise j cette faute est
devenue sa propriété inaliénable.
Donnons une sérieuse attention à ce péché , devenu , en
quelque sorte , le compagnon de notre existence. Que fe-
rons-nous pour lui ôter sa gravité? Alléguerons-nous que la
tentation à laquelle nous avons succombé n'était pas une
tentation ordinaire? que des circonstances indépendantes de
notre volonté se sont réunies pour nous pousser et presque
pour nous forcer à pécher? que notre vertu a été piise
au dépourvu ? Dirons - nous que le mal qui est résulté de
notre faute n'a pas été à beaucoup près aussi grand
qu'il aurait pu l'être ; que personne n'eu a souffert autant
que nous ; que nous avons réparé nos torts , qu'ils sont ou-
bliés ; que le monde même nous a entièrement pardonné;
qu'il ne reste de trace île notre faute que dans notre mé-
moire et dans notre conscience ; qu'elle est comme si elle
n'avait jamais été! Non , nous ne saurions nous faire illusion
.'I ce point. On voit c[uelquefois un homme, dont la raison
est altérée, se croire sans cesse poursuivi par un fantôme ;
pour lui échapper, on le voit fuir la solitude, errer de lieu
eu lieu, se plonger tians la dissipation; il parvient parfois à
se persuader qu'il s'est soustrait aux attaques de son enne-
mi ; mais, hélas I vainc espérance ! tout à coujJ le fantôme
lui apparait de nouveau, comme pour se rire de ses vaines
tentatives. Eh! bien, une faute que la conscience ne peut se
dissimuler est un ennemi plus Cruel et plus redoutable
que le spectre imaginaire qui poursuit ce malheureux.
Que la raison soit rendue à l'insensé, le voila tout aussi-
tôt délivré Ju fantôme qui l'obsédait; son repos lui est rendu.
Mais il en est tout autrement pour le coupable :plus sa raison
est saine, plus son esprit a d'énergie, plus aussi est angois-
sant le souvenir de sa faute; moins il lui laisse de relâche.
Supposons qu'au lieu de céder à la tentation, nous lui
eussions résisté; supposons que nous eussions triomphé de
nos passions et ([ue nous eussions obéi à la voix de notre
conscience : dirons-nous qu'il n'y a pas de différence entre
céder au mal et lui résister , entre succomber dans la
lutte et terrasser son adversaire ? Il eut été glorieux de rem-
porter la victoire, comment ne serait-il pas honteux et, qui
plus est coupable, d'essuyer une défaite?
Ne serait-il pas possible, dira-t-on peut-être, que les
notions ordinaires des hommes et les déclarations de la
Bible , relativement au gouvernement moral du monde , à
la différence du bien et du mal et à un jugement final, fus-
sent des chimères et do pures rêveries? Assurément, si
nous découvrions qu'il en est ainsi , nous serions délivrés
de toute crainte. Notre péché , j'en conviens , n'en demeu-
rerait pas moins un fait accompli sans retour; mais il ne
saurait nous inquiéter, puisqu'il ne devrait pas nous en être
demandé compte. Hél.is ! nous aurons beau faire, nous ne
parviendrons jamais à nous persuader que cette supposi-
tion soit fondée. Alors même que les arguinens positifs et
invincibles , qui établissent la vérité de !a religion chré-
tienne, pourraient être anéantis, un instinct qu'il est
impossible de jamais étouffer entièrement, nous dirait que
le gouvernement moi al du mond<>, est une réalité. Dans
une foule de circonstances, la nécessité d'une justice rétri-
butive nous frappe comme malgré nous. Il nous est impos-
sible de lire une page d'histoire, de prêter l'oreille aux
nouvelle^ du jour, do porter nos regards sur ce qui se
passe autour de nous, sans être sans cesse forcés de nous
dire à nous mêmes: le mal ne peut pas demeurer à jamais
impuni II nous arrive même quelquefois d'appeler de nos
vœux le moment oùjiistice sera rendue; car tout sentiment
de vengeance à part, nous ue pouvons supporter l'idée
que le triomphe de l'oppresseur sur l'opprimé n'aura pas
de fin. Que si jamais les sopliismes d'une fausse philosophie
nous ont abusés au point de nous persuader qu'il n'y a pas
de différence entre le vice et la vertu , ces sophismes s'éva-
nouissent comme tant d'autres quand nous sommes entourés
des réalités de la vie; nous en sentons la fausseté, ils
sont réduits à néant, lorsque quelque circonstance imprévue
vient faire un appel direct à nos sentimens de justice et
d'humanité: alors l'illusion se dissipe, la vérité et la na-
ture se montrent et font entendre leur voix avec tant de
force que nous ne pouvons la niéconnaitrc.
Mais si les mauvaises actions doivent être jugées et pu-
nies ; s'il doit V avoir sur elles un jugement prononcé dans
la vie a venir, ce jugement doit être aussi de toute nécessite
parfaitement imparti d, et pour cela il faut qu'il soit univer-
sel, c'est-à dire que tous les êtres responsables, sans exception,
soient cités à la barre du tribunal suprême. Prétendrait-on
peut-être que le juge doit fermer les yeux sur les fautes lé-
gères et ne les ouvrir que sur celles que nous regardons
seules romme graves? Impossible; car alors l'homme qui a
commis des crimes, s'adressant à ceux dont les fautes n'au-
raient ])as été prises en considération, pourrait affirmer, et
non sans raison , que si tout était exactement pesé à la ba-
lance des circonstances, que si l'on tenait compte de la force
des tentations, de la violence des passions, etc., il serait au
fond moins coupable que beaucoup d'hommes qui, en ap-
parence, ont moins péché que lui. Peut-être dira-t-on au'il
est indigne du Très-Haut de prendre connaissance, dans son
royaume de gloire, des offenses commises par des êtres aussi
misérables, aussi faibles que nous. On peut répondre à cette
objection par l'exemple de ce qui se passe dans l'ordre so-
cial. Pieprésentons-nous l'emitire le plus grand qui aitexisté,
et à sa tète un prince souverainement puissant et environné
de toute la gloire et de tout le prcst ge imaginables. Re-
présentons-nous ensuite, au sein de cet empire, le plus
obscur des hommes qui y végètent. Prend-il envie à cet
homme d'attirer sur lui l'attention du souverain , rien ne
lui sera plus facile : qu'il attente h la dignité du gouverne-
ment, qu'il enfreigne une seule de ses lois, et son vœu sera
rempli ; cette infraction lui donnera l'importance que rien
autre n'eût pu lui acquérir. A peine son crime est-il con-
sommé que les plus grands personnages do l'Etat s'occupent
déjà de lui ;_ ce ne sera pas en vain qu'il aura méprisé l'au-
torité royale; il faudra que la loi lui soit appliquée , qu'un
jugement soilprononcé, afin que ni l'autorité du souverain,
ni celle de la loi ne soient compromises. Plus un gouver-
nement est ferme et éc[uitablej plus il est fidèle â cette ma-
nière d'agir; à tel point que le plus bel éloge que nous
puissions faire d'un gouvernement est de dire qu'il rend
la justice à tous, grands et petits.
Que la conscience se réveille seulement, et vous verrez le
pécheur, au moment de sortir do ce monde, prononcer lui-
même sur le sort qui l'attend.
LE SEMELR.
255
Après avoir montré que tout pécheur doit comparaîtic
devant le tribunal du (^ouveriienient divin, et que tout pé-
ché doit y être jn(;c' d'après la ligueur de li loi morale,
nous demanderons roinnient le coupable doit être traité par
son Jujje siipiéiiie? Pn-naiit encore ici pour exemple ce (pii
se passe dans l'ordre social, nous venons qu'un tribunal,
auquel tontes les causes arrivent en dernier ressort, ne sau-
rait absoudre un criminel que par faiblesse et par crainte,
OU par corruption ; et les formes de la justice ne seraient
alors qu'une vaine parade , dont chacun pourrait se jouer à
sou gré. Nous ne prétendons pas pour cela que sous un
gouvernement feinie et équitable le prince ne puisse , s'il le
juge bon , taire grâce à un coupable ; mais pardonner à un
criminel, après qu'il a conte>se son crime cl reconnu la
justice de la sentence prononcée contre lui, ce n'est pas mé-
connaître la justice ni anéantir l'autorité de la loi, ù moins
toutefois que le droit de faire grâce ne fût si cons-
tamment et si invariablement exercé qu'on tût fondé à
penser que le gouvernement n'a plus la volonté de punir,
ou qu'il est dans l'impuissance de le faire. Dès-lors -la
confession du crime et le pardon qui le suivrait ue seraieu
plus qu'un jeu.
Ensuite, pour que le pardon ne nuise en rien au respect
qu'on doit à la loi et au crédit du gouvernement, il faut
qu'd ne soit accoidé qu'en vertu d'une loi supérieure à
celle qui a été violée. Un souverain qui paidoiuie sans mo-
tif commet uue fiule et viole lui-même la loi. Nous ne
pouvons donc supposer, sans faire injure au gouvernemeut
de Dieu, qu'il pardonne aveuglement, sans distinction, sans
règles et sans conditions fixes , déterminées, applicables à
tous les pécheurs.
Mais que penser du chàLinient dénoncé aux coupables ?
Perdrons-nous notre temps à combattre les argumens qui
prouvent que ces châtimcns doivent être terribles ? Consa-
crerons-nous les jours, quedis-je? les iustansqui nous restent,
àfaire raisonnemens sur raisonuemens, pour nous persuader
à nous-mêmes qu'il n'est pas absolument sûr que ce qu'on
dit sur la grandeur des peines à venir soit exact ? Accueil-
lerons-nous, quant à la clémence divine, des idées chiméri-
ques , que la vue des maux de la vie présente doit suffire à
dissiper? IN'ous ne faisons pas difficulté d'admettre ce que la
révélation chrétienne nous dit et ce que notre raison et
notre conscience nous font déjà pressentir à cet égard. Au
lieu d'affaiblir notre âme , en prêtant l'oreille à de dange-
reuses illusions, nées sous l'inspiration du péché, recevons
humblementcette grande vérité, que «c'est une chose terri-
ble de tomber entre les mains du Dieu vivant I »
Mais crovons, en même temps, qu'il y a pardon par-devant
Dieu, pour ceux qui se repentent, maisp.ndon par une seule
voie et à une condition indispensable, la foi en Christ, « qui
a porté nos pèches en son corps sur le bois , » et qui nous a
procuré la miséricorde, après avoir satisfait à toutes les rigou-
reuses exigences delà loi et de lajustice. Oui, «l'Evangile de
Jésus-Christ est la puissance de Dieu pour le salut de tous
ceux qui croient. » Le péché nous avait mis en procès avec
notre Créateur et notre Législateur : Jésus est venu pour
s'interposer entre la justice du juge et le crime du pécheur;
il a pris pour lui toute la sévérité et nous a laissé toute la
miséricorde du Juge suprême.
MOEURS DES OTAHITIEIVS.
DEUXIEME ARTICLE,
Les Arreoys de l'Océan PaciCque. — Traditions relatives à leur origine.
— L'infanticide, règle fond-imenlale de leur ordre. — Leurs voyages.
— ■ Leurs jeux publics. — Exaciions qu'ils exercent. — Distinctions de
rangs parmi eux. — Cérémonies funèbres.
La société des Arreoys est une institution particulière
aux îles de l'Océan Pacifique, et peut-être même aux groupes
d'îles les jilus méridionaux. Il serait impossible de révéler
plusieurs de ses règles et de ses usages, sans blesser la dé-
cence ; mais il ne sera pas inutile d'en faire connaître quel-
ques-uns. IjBS Arreoys ne paraissent pas avoir existé aux îles
Marquises , ni aux îles Sandwich; mais les missionnaires
jésuites ont trouvé aux îles Carolincs et aux îles des Larrons
une institution à peu près semblable , celle des Uritoy, dont
le nom, en en retrancliant la consonne x, ressemble beau-
coup à celui de la confraternité des îles de la Société.
11 est impossible de déterminer à quelle époque celle-ci
remonte; s'il fmt en croire les traditions de ces peuples, il
y a en i\^i Arreuys depuis presque aussi loiig-teiniis q«'il y a
des hoinmes. Us prétendent que Taaroa , le dieu suprême,
créa, jiar rintermediaire d'Hiiia, Orotetefa et Urutetefa.
Ils n'étaient pus ses fils; car le mot orwri que les indigènes
emploK'iit , répond à celui de crçcr. On les nomma les frè-
res d'Oro.
Vvo , (ils de Taaroa, désira épouser une des filles de
Taata , le premier homme; il envoya deux de ses frères,
Tufarapiiiiunu et ïufarapairai , lui chercher parmi elles
une compagne. Ils parcoururent toutes les îles,' mais n'en
trouvèrent aucune , avant d'arriver à Borabora , où ils ren-
contrèrent Vairaumati , au pied de la montagne de Moua-
tahuliuura. En l'apercevant, ils se dirent l'un à l'autre:-
« C'est ICI l'épouse qui convient pour notre frère ! » De re- ,
tour au ciel , ils firent part à Orodu succès de leur vovap-e,
et le dieu , étend. uit l'arc-eu ciel de la région qu'il habile
à la vallée qui se trouve au pied de la montagne, v des-
cendit par cette route nouvelle. Il épousa Vairaumati , et
en eut un fils , iioiuiné Hoa-tabu-i-terai , qui devint un chef
puissant.
Oro faisant de fréquentes absences du ciel , Orotetefa et
Urutetefa, ses hères, se mirent un jour à sa recherche, et,
descendant le long de l'arc-en-ciel , à l'endroit ou il l'avait
lais^é , ils arrivèrent dans l'île de Borabora , et aperçurent
leur hère et son épouse dans leur demeure terrestre. N'o-
sant se présenter devant eux sans présens , l'un d'eux fut
aussitôt transformé en cochon et en un panache à'wu ou de
plumes rouges. Le frère qui n'avait pas subi de métamor-
phose offrit ces dons aux époux, qui en furent extrêmement
satisfaits. Le cochon et le panache leur demeurèrent , mais
le tière du dieu reprit néanmoins sa forme primitive.
Oro voulut récompenser ses frères de l'attention qu'ils
lui avaient témoignée ; il le fit en en faisant des dieux et eu
les déclarant Arreoys. a Ei Areoi, leur dit-il, orua i te ao,
» /lei, ia iioaa ta orua tuhaa;» c'est-à-dire « Soyez Arreoys
» dans ce monde, et ayez part au gouvernement et aux au»-
» très privilèges. » Eu mémoire de la ridicule lable du co-
chon et des plumes rouges, dans toutes les cérémonies pu-
bliques, les y/zreoj'i- avaient coutume de porter un jeune
porc dans le temple, de l'étrangler et de le placer sur l'autel,
où ils déposaient aussi un panache rouge.
Les deux frères, qui devinrent les dieux et les rois des
Arreoys, n'ayant pas pris d'épouses, n'eurent pas de des-
cendans : sans imposer le célibat à leurs adorateurs, ils leur
défendirent d'élever les enfaus qu'ils auraient. L'infanticide
est eu conséquence l'une des principales lois de la société
que ceux-ci formèrent. Les premieis membres en furent
choisis d'après l'ordre d'Oro , par Urutetefa et Orotetefa
eux-mêmes: c'étaient Huatua, d'Otahiti, Tauraotua ,d'Ei-
méo; Tcmoiatea, de l'île de sir Charljs Sanders; Tetoa et
Atae, de Huahiue; Taramanini et Airipa, de Raiatea; Mu-
ta' aa, de Tahaa ; Bunaruu , de Borabora; et Maroie , de
Manrua. Ces noms ontconliiuié à être portés par les prin-
cipaux Arreoys dans les différentes îles ,jusqu'à l'époque où
leurs habitans ayant renoncé à l'idolâtrie, celte institution
disparut avec le" culte des idoles. Les dieux, frères d'Oro ,
déléguèrent leur autorité à ces premiers sectateurs pour
admettre dans leur ordre tous ceux qui voudraient se join-
dre à eux, en s'engagcaiit à tuer leurs enfans.
Les Arreoys devinrent peu à peu des bandes de comé-
diens ambulans, qui passaient leur vie ;i voyager d'île en île
et de district en district, représentant des' pantomimes et
menant partout une vie débauchée. Il fallait de grands
préparatifs avant que la niarei'a ou la troupe se mit en
route. On immolait et on offrait à Oro une multitude dé
porcs, et on plaçait sur son autel un grand nombre de fruits.
Plusieurs semaines se passaient à ces cérémonies. Puis , on
élevait sur les canots deux maraes ou temples provisoires,
pour le culte d'Orotetefa et de son frère. Cook rapporte
qn il assista au départ de Huahiue de soixante-dix canots
chargés lï Arreoys; on peut par là juger de leur grand nom-
256
LE SEMEUR,
Lie. Aniv('sdans l'île, où ils voiilaienise rendre, ils allaient
offrir im riiarol^i ou présent au roi ou au clief , et un aulic
présent an temple des dieux; puis ils faisaient leurs prépa-
ratifs pour leurs dauces et leurs jeux. Lear corps était noirti
avec du charbon, et leur visage peint en écarlate avec du
mal!. Quelquefois ils portaient une ceinture de fcuilU-s
jaunes c^t rouges du baninglonïa; mais en géncj-al leur ap-
parence était beaucoup plus repoussante que lorsqu'ils por-
taient ces sortes d'orneniens.
On donnait le nom à'iipaiipa à plusieurs de leurs diver-
tlssemens. Quelquefois ils s'asseyaient à terre eu cercle, et
récitaient d'une manière cadencée une légende en l'honneur
de leurs dieux ou de quelque Arreoy célèbre. Le chef de la
troupe, placé au centre , prononçait une sorte de 'prolo-
gue ; puis to^'S ses camarades commençaient leur chant, d'a-
bord d'un ton lent et presque à voix basse, mais en pressant
toujours plus la mesure et en élevant la voix jusqu'à ce qu'il
dépéuéràt en cris et devint , à cause de sa rapidité, presque
inintelligible. Ils l'accompagnaient de gestes animés , et ne
carrelaient que lorsqu'ils y étaient forcés par l'excès de la
fatigue. D'autres fois, ils jouaient des sortes de comédies,
dans lesquelles ou se moquait des prêtres et ou faisait de
plaisantes allusions aux événcmens publics. Souvent ils dan-
saient toute la nuitaa sou de la flûte et du tambour. Après
avoir terminé leurs jeux , ils se rendaient dans un autre dis-
trict. Outre les deux frères, qui étaioit les dieux protec-
teurs des Arreoys , quelques autres divinités, auïquellescn
attribuait les vices les plus abominables, présidaient aux
i/paiipas et aux horreurs qui secommettaient durant ces fètfs.
Lorsque les y^r/coj^ arrivaient dans un district, les chefs
les traitaient somptueusement aux frais du pauvre peuple.
Afin de mieux les accueillir, ils faisaient ravager les terres
des cultivateurs du voisinage, et celles-ci présentaient sou-
vent l'image de la désolation, après une visite de ces hôtes
incommodes. On leur offrait, en outre , de cinq.iante à soi-
xante porcs et des pièces d'étoffe du pays. Ils ne gardaient
pour eux que ce dont ils pouvaient avoir beJoin pendant
leur séjour dans l'île , et envoyaient le resta de ces provi-
■sions à leurs compagnons demeurés dons les îles voisines ,
on ils s'abandonnaient à une honteuse oisiveté. Nous avons
déjà fait comprendre que les plus dégoûtantes débauches 9
étaient mêlées à leurs jeux. Sans entrer, à cet égard , dans II
des détails auxquels se refuserait notre plume, nous dirons
cu'ils cherchaient en quelque sorte à se surpasser dans ces
abominations. Quelquefois leurs excès allaient si loin que ,
malgré leur effronterie ordinaire, ils cherchaient à les cacher.
Ils savaient profiter de l'influence qu'ils possédaient pour
exercer les plus indignes exactions. C'est ainsi que si l'un
d'eux s'avisait d'entrer dans la chaumière d'un pauvre
homme, et qu'il y vît quelques objets de son goût, il savait
se les procurer fort adroitement. Il se mettait, par exemple,
à jouer avec le petit garçon de la maison ; puis, par toutes
sortes de cérémonies, il prétendait le faire roi ; enfin , il lui
disait d'un ton moitié séi ieux et moitié plaisant : « Me voici
dans la maison du roi ; j'ai besoin de nourriture, donnez-
moi ce cochon ; j'ai besoin de vôtcmens, donnez-moi cette
pièce d'étoffe. » Le père avait rarement le courage de refu-
ser ; s'il l'osait, \'Arteoy\c menaçait du bannissement ou
de la mort , et ces menaces étaient ordinairement exécutées.
Les Arreoys se divisaient en sept classes , qui se distin-
guaient les unes des autres par la partie de leur corps qui
était tatouée et parles dessins dont ils étaient ornés. La classe
la plus élevée se nommait Avae-Parai, ou la jambe peinte,
parce que ceux qui en étaient membres avaient toute la
jambe noircie. La dernière clas5e, ou la classe des /'o.v, com-
prenait les novices qui étaient chargés des rôles les plus fa-
tigans dans les danses et les pantomimes. Il y avait en outre
un certain nombre d'individus des deux sexes, affiliés à cette
société dissipée , qui étaient chargés des soins serviles. Le
nom de Fanaunau qu'ils portaient indiquait qu'ils n'étaient
pas , comme les membres réguliers , obligés de détruire
leur progéniture. Quoique les Arreoys menassent une vie
extrêmement licencieuse, ils étaient mariés, et leurs femmes
étaient membres de leur société. Ils étaient très-jaloux de
leurs épouses, et l'on punissait quelquefois de mort celui qui
n'aurait pas respecté la femmede son compagnon. Les chefs
faisaient grand cas de celte institution et, quoique les mem-
bres de la première classe fussent souvent des monstres
d'iniquité, ils les regardaient comme des êtri s supérieurs à
l'homme.
On s'imaginait que ceux qui devenaient ^rreqy^ y étaient
excités par les dieux. Lorsque quelqu'un désirait devenir
membre de cette nssociaiion, il e rei.diit à une représen-
tation et feignait d'être dans un état d'exaltation ; toul-t-
coup il perçait la foule et s'élançait au milieu de la troupe
des danseurs, les imitant de sou mieux. Après avoir été
astreint long-temps aux fonctions de domestique d'un Ar-
reoy d'une des classes supérieures , on le présentait à la so-
ciété extraordinairement convoquée. Oa lui indi(piait le
nom qu'il porterait à l'avenir, et on lui intimait l'oidi-ede
tuer ses enfans. Quelques cérémonies ridicules terminaient
son admission dans la septième classe, de laquelle il était
très-difficile de passer dans les classes plus élevées.
Lors de la mort d'un Arreoy, il y avait, pendant deux ou
trois jours, otohoa ou deuil général. Les parens et les tmis
du défunt entouraient pendant ce temps son corps. Les Ar-
reoys le portaient ensuite au grand temple, où l'on déposait
les restes des rois. Le prêtre d'Oro prononçait une longue
prière et, par diverses cérémonies , il retirait au corps les
privilèges qui lui avaient été commun qués, lors de sa récep-
tion dans la société. Ainsi dépouillé tfe sa supériorité ima-
ginaire, le corps était enterré comme celui d'un homme
ordinaire dans l'enceinte réservée aux chefs.
Les ressourcesdcs Arreoys étant fort étendues, ils étaient
toujours à môme de recourir au prêtre de Roinatane , que
l'on supposait muni des clés du RohniuNoanoa , le paradis
otahitien. Ce prêtre succédait à celui d'Oro' dans la cértî-
monic des funérailles. îl adressait ses prières à Urutaetae, .
dont l'office était de conduira au séjour du bonheur ceux
en faveur desquels le prêtre de Romatane avait intercédé.
Le P.ohutu-Noanoaélait un paradis du genre de celui de Ma-
homet. Ou le disait situé dans l'île de Raiatea , près de la
montagne de Temehani-Unauna , mais dans les régions
élevées, ce qui le rendait invisible aUK yeux des mortels.
On y jouissait de tous les plaisirs, auxquels les ^rreiyj avaient
été accoutumés sur la terre; ce n'est qu'à eux et aux chefs
que ce séjour était réservé ; car les frais pour y être admis
étaient si énormes qu'il ne pouvait guère venir dans la pen-
sée des autres habitans d'en procurer l'entrée à leurs parens.
D'adieurs on croyait que la distinction établie sur la terré
entre les chefs et le peuple subsisterait dans la vie future,
et que toute personne d'oo rang inférieur y serait exclue de
la société de ses supérieurs.
Tels sont les principaux renseignemens que nous avons
pu recueillir sur cette honteuse association. Les traditions
relatives à son origine que nous avons rapportées et qui sont
peu connues , ont été racontées à M. Barff par Auna , au-
jimrd'hui instituteur chi-étien dans ces îles et par Mabine,
roi de Iluahine.
MÉLAÎ\GES.
DtTEi. LÉCAtEMEiTT ACTomsÉ. — Noiis ne saurions trop déplorer l«
rapiile accroissement des duels en France, depuis quelques mois; nous avons
déjà signalé plusieurs de ceux qui offraient les circonstances les plus alBi-
geanies : celui qui vient d'avoir lieu à Grenoble en présente malheureuse-
ment de nature à exciter les plus 'jénibles réflexions.
« A la suite d'une querelle entre un (ifûcier du 'i^>' et un particulier de
cette ville , un rendez-vous fut donné ; mais ies duels étant défendus , soUs
pfine de destitution, l'oflicier se rend dans l'intervalle cher le général
Delorl et obtient de lui l'aulorisation de se battre. Les précautions eiira-
orilinaires prises par le général , donnaient à cette affaire le caraclèr» et
raspe( t d'un chainn clos du moyen-âge. Un détachement de dragons
contenait lesspectatturs. Les deux champions, entourés de leurs nombreux
parrains, appartenant aux divers corps de la garnison de la ville , s'a-
vancent au milieu de l'arène ; le glaive brille dans leurs mains ; un silence
profond règne autour d'eux. Bientôt le Jugement Je Z)/eu est rendu ;
l'ofDcier tombe atteint d'un coup de sabre au côté. Des acclamatioBt
accueillent cette victoire, et l'on se relire. »
Que dire de cette autori'ation accordée par le général Dcloit à l'on de>
officiers de son régiment? Jusqu'à présent on s'était borné à fermer tes
yeux sur ces sortes d'affaires; mais vodà qu'on les sanctionne, qu'on les
légalise , en quelque sorte ! Si l'autonsntion donnée par le général fst
immorale, elle est aussi impolitique; car c'est à l'occasion d'une querelle
d'opinion que le duel a eu lieu.
Le Gérant, DEHAULÎ'.
WWi^MP^ ■ ■ n I II III ■■- I -l ■ I ■! 1 I ■■
Imprimrrte tJt Sbliïigus , rue des Jeûneurs, n. 14.
TOME 1". — IM" 33.
18 AVRIL 183^»,.
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Pliilosoplîîqiic et Littéraire,
PARAISS.WT TOLS LES MERCREDIS.
Le ch^mp , c'est le monde.
Matlh. XIII. 3S.
a s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel , n° ii,et cliei tous les Libraires et Directeurs de poste. — Pris:i5 fr. pour l'année;
. peur 6 mois, S fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera a fr. pour l'année, i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
lettres, paquets et envois d'argent, doivent être affrancbis.
SOMMAIRE.
Visite au cimetière nr Père - Lachaise. — ScèsES dp morde
;tuel : Confessions d'un jeune bomme. I\° IV. Retour à la maison
iterneile. — Philosophie nELic:EfsE : Du Christianisme de M. de
bateauhri.iiHl, dans ses ITluths hiUoriques. — L'Esclavage ad Biésil.
- MÉLASCES : Abolilim graduelle de la loterie. — .'\[]iarei! à pétitions.
- Ajournement des Assemblées générales. — Placard.
Li\E VISITE
AU CIMETIÈRE DU pÈrE-LACHAISE.
foulant visiter une pauvre femme, à laquelle la cruelle
laJie qui ravage notre ville vient d'enlever son mari, et
est l'cstcc veuve avec quatre enfans en bas âf;c , je ni'a-
miiiais vers su demeure, dans le faubourg Saint-Antoine,
n- ossaver de la consoler dans son malheur et l'engager à
rner ses regirds vers Celui qui a dit : « Invoque-moi au
our de la détresse , je t'en délivrerai et tu me glori-
ieras I » lorsqu'au moment de traverser , pour m'y
idrc, la rue qui monte au cimetière du Pèrc-Lachaise,
encontrai un convoi funèbre, qat me barrait le chemin.
Depuis plusieurs jours , j'avais entendu beaucoup de
:uls coutradicloires sur le nombre des victimes du fléau,
e ne pouvais me dissimuler que iiion creur s'était comme
iltné il ces récits continuels de maux, que je n'avais pas
d'assez près pour être touché, autant que je l'aurais dû,
' eur étendue et de leur profondeur. Le désir de m'assu-
I par moi-même de l'exactitude des rapports qu'on m'a-
"■. faits et de me pénétrer davantage de la grandeur du
!i Liment que Dieu inflige en ce moment à notre cité , me
lint suivre presque involontairement le corbillard qui
)|iaii. Il n'y avait pas de voilures de deuil , mais une
t/;ue file de parens, d'amis, de voisins , qui s'avançaient
'i|acieusemeiit à pied ; toutes les figures étaient sérieuses
î'îraves; elles avaient toutes rexpressiou du respect^ mais
je ne vis sur aucune cel'e d'une vive douleur; peut-être
n'en et lit elle que plus déchirante au fond du cœur.
Je in'arrélai uu instant à l'entrée du cimetière pour lire
ces belles paroles de Jésus-Christ : « Je suis la résurrection
» et la vie; celui qui croit en moi vivra, quand même il
» serait mort (Jean xi, 25), » écrites en latin sur la colonne
à la droite de la parle. Ou lit , également en latin, sur la
colonne à gauche, les mots : a Espérance pleine d'iinmor-
» taillé. » Oui , glorieuse espérance', me dls-je , espérance
pleine d'une immortalité bienheureuse pour les âmes qui
ont connu Jésus-Christ, qui ont cru en lui et qui l'ont ac-
cepté pour leur Sauveur ! Mais combien en est-il parmi
ceux qui dorment ici qui aient fait de la résurrection future
la base de leur espoir? Combien n'en est-il pas peut-être au
contraire qui aient cherché une affreuse consolation, à leurs
derniers momens , dans la pensée de l'anéantissement de
l'âme avec celle du corps, ou qui aient regardé avec une stu-
pide indifférence vers cette éternité qui s'ouvrait devant
eux ! Je cherchais aussi à me rendre compte de cette singu-
lière manie qu'on a chez nous de choisir une langue incon-
nue du grand nombre pour les inscriptions qu'on grave sur
nos moiiumetis publics. Pour celle-ci, du moins, on aurait
dû faire une exception et l'écrire eu caractères intelligibles à
tous I
Mes réflexions furent interrompues par la subite agitation
de ceux qui m'entouraient. Je fus moi-même vivement ému,
en vovant ce qui avait causé ce saisissement général. Deux
énormes tombereaux tendus de noir s'avançaient pesam-
ment; ils entrèrent dans le cimetière et s'arrêtèrent dans
l'allée qui conduit vers la fosse commune. On enleva les
tentures, et nous vîmes avec effroi que les tombereaux
contenaient, l'un quinze bières, et l'autre neuf, qui pa-
raissaient avoir été faites très à la hâte; car plusieurs , au
lieu d'être fermées par des clous , ne l'étaient qu'au moyen
de cordes, et les planches de la plupart des cercueils étaient
en outre si nral jointes , qu'on apercevait le linceul qui en-
veloppait le corps. Un frissonnement involontaire me saisit,
eu voyant descendre une aune ces bières nombreuses,
et en pensant qu'hier encore ceux qu'elles renferment
avaient en eux une âme vivante I Ces paroles du psaume
25S
LE SEMEUR.
XLix : ( lisseront mis au sépulcre comme des brebis ; la
« mort se repaîtra d'eux, » se piéseiilèiciit à moi avec une
grande force. Je me mêlai à la foule pour exajiiiucr l'nn-
pressiou produite sur les assistans par ce triçte spectacle ; il
y avait du sérieux, de l'effroi , de la lerreui- mêniej mais
pas un regard ne me parut se tourner vers le ciel ; je n'en-
tendis aucune parole qui annonçât de la piété dans les c œiii s.
Et cependant, Seigneur, tu cliàties ce peuple, «afin qu'il
» sache et qu'il voie que c'est une chose mauvaise et amèro
» d'avoir abandonné l'Eternel sou Dieu » ( Jéréniie ,
Je m'approchai d'un fossoyeur qui se reposait sur une
pierre de ses pénibles travaux , qui devaient se prolonger
fort avant dans la nuit. « Est-il vrai , mon ami , lui dcmau-
» dai-je,que la mortalité diminue? » — «Vous le voyez ,
» monsieur ; il n'y paraît guère. » — « At-on enterré au-
» jourd'hiii autant de personnes que les jours prccédeiis?o
— « A peu près. » — a Conjbien en a-t-on enterré hier? »
— «Il m'est défendu de ic dire. »— L'autorité d reconnu ,
elle-même, que les listes de décès qu'elle a publiées jusqu'ici
sont incomplètes j je crains bien qu'on ne soit obligé de.
faii'e,à cet égard, d'effrayaiiles révélations. Je me Ijoinerai
à dire qu'en rapprochant les uns des autres les renseignc-
mens que j'ai recueillis, il me paraît démontré que le nom-
bre des enterreraens, dans le seul cimetière du Pèrr-La-
chaise,aété, la semaine dernière, de deux-cent-cinquaiite à
trois-cent-cinquante par jourj et cependant ce n'est pas celui
ou les grands hôpitaux de Paiis envoient leurs morts !
Je suivis l'une des bières qu'on portait à la fosse com-
mune ; il fallut vérifier quel corps elle renfermait j on le
décljira à haute voix, et lesparens du mort accompagnèrent
tristement le cercueil, tandis que d'autres demeurèrent piès
des tombereaux, attendant que l'on enlevât ceux auxquels
ils voulaient rendre les derniers devoirs. Les tombereaux
avaient pris leur charge dans des rues voisines les unes des
autres, peut-être même dans une seule rue; ils s'étaient
arrêtés devant toutes les maisons ou il y avait eu des morts;
tous les amis, en deuil, ou poitant un crêpe au cliapeau ou
au bras, qui les accompagnaient, appartenaient à un même
quartier : que ne me révéla pas cette pensée sur les nom-
breuses douleurs qu'il doit y avoir en ce uiomeul daus cette
grande ville !
Une rangée de bières venait d'être déposée daas la fosse
commune ; on voyait encore les bouts mal recouverts de
terre de sept à huit cercueils; une seconde rangée était
commencée, et elle fut complétée pendant les quelques
minutes que je m'ariétai en ce lieu. Je ne pus retenir mon
émotion , en voyant le soin avec lequel les pauvres païens
demandaient aux fossoyeurs de marquer par une croix de
bois ou un simple jalon , auquel ils suspendaient une cou-
ronne , la place qu'occupait tout ce qui restait ici-bas d'nu
père, d'une épouse ou d'un enfant. Dans quelques heuies
peut-être, on entassera d'autres bières sur ces bières; elles
recoiivriroiit les couionnes, et sélèveront plus h^.ut que les
jalons et que les croix ! Mais quelque tristes que soient tes
scènes de destruction , le chrétien est assuré de l'accomplis-
sement de celte parole de l'Ecriture: « La mort est en-
« gloutie pour toujours! » Dès à préseut il peut dire :
« O mort , où est ton aiguillon ? « O sépulcre , où est ta
« victoire ? ( i. Corinthiens , xv , 55. )
Comme je retournais sur mes pas , absorbé dans ces pen-
sées , j'entendis une salve de mousquctcrie , et, un moment
après, je vis descendre par le chemin opposé à celui que
je suivais, une compagnie d'artilleurs de la garde nationale ;
jIs venaient de dire un dernier adicti à un frère d'armes.
J'en avais assez vu pendant le quart-d'lieure quej'avais passé
dans le cimetière , et je voulais en sortir; mais je lae trou-
Yai arrêté par lui riche corbillard à quatre chevaux , suivi
de nombreuses voitures da deuil , et remarquable par tou
le luxe lugubre qu'on peut déployer sur le chemin de 1;
tombe: je lus fra[)[ié d^riiidifiereuce totale et de la légère
té moqueuse qu'e.xprimaiept les physionomies des pleureur
salariés qui faisaient partie du coitégc. Quel contraste entri
ce convoi et celui qui vciiait immédiat<'.uient après ! Qualr
hommes portaient une bière sur un simple brancard; ils mar
chaieut pr-niblemciit et paraissaient fatigués , comme s'il
venaient de loin; une douzaine de personnes suivaient, 1
tête baissée, dans un morne recueillement, poitant d
temps en temps leur mouchoir à la figure. J'aurais voul
questionner ceux qui formaient ce groupe intéressant; j
n'avais pas encore vu une douleur semblable à la leur.
Je m'étais m s à causer avec un pauvre ouvrier du fau
bourg du Temple, qui, ne trouvant pas à travailler, s'étai
rendu au cimetière et gagnait quelque argent en aidant
porter les bières; il me dit que pendant qu'il enterrait le
morts, son fils se mourait peul-ôlrc. Le jeune homme était
depuis trois jours, atteint du choléra, et le pauvre père
malgré son angoisse , avait dû le quitter à cinq heures d
matin, afin de }>ouvoir porter le soir un morceau de pain
sa famille. Comme il vovait que je lui témoignais de l'inté
rêt, il me pria d'aller voir sou fils, et je le lui promis. Je m
mis en route aussitôt; mais je n'avais pas encore dépassé le
limites du cimetière que je l'encontrai un nouveau deuil : a
fiacre s'était arrêté ; j'en vis sortir un jeune homme vêtu d
noir, puis un autre homme qui portait sous le bras le ccr
cueil d'un très-jeune enfant.
Je n'ai p is rcmirqué de prêtres à ces divers convois ; j
u'ai entendu prononcer des paroles de consolation ou d'à
vertissement sur aucune de ces tombes ; je comprends qu
la sagesse humaine se faise et que l'on fasse trêve à ce
éloges tristement pompeux dont on salue trop souvent le
morts; mais que de choses l'Evangile n'aurait-il pas à dire
sur le bord d'une fosse, à des hommes dont aucun ne peu
compter avec assurance sur quelques heures de vie 1
SCErVES DU MO.\DE ACTUEL.
COHFESSIONS d'uN JEUNE HOMMJ.
IV. Retour dans la maison paternelle.
Lorsque j'aperçus de loin les deux clochers de ma vill
natale, je me mis à réfléchir très sérieusement. Assez d'er
leurs et d'extravagances, disais-je en moi-même ; un licenci
en droit qui approche de sa vingt-quatrième année doi
avoir de l'aplomb et des moeurs , surtout dans une petit'
sous-préfecture , où cliaqu", chose porte encore sou vra
nom. Ici , l'immoralité ne s'appelle point de la galanterie
le libertinage ne jouit pas du privilège de ridiculiser I
vertu, et l'adultère ne rehausse le mérite de personne. Ile;
temps d'ailleurs de me créer un état et un avenir; moupèi
se fait vieux; il ne me laissera pas autre chose qu'uu noi
honorable, et des folies de jeune homme sont, en provinc(
un fort mauvais moyen de grossir la clientelle d'un avocai
Il faut donc prendre un parti décisif, ajoutais-jc avec ur
assurance qui me paraît à présent le comble du délire. Loin
bien loin de moi toutes les passions, tous les égaremens qu
m'ont séduit! Je mènerai uue vie morale et édifiante; j
serai en bonne odeur jusque dans la sacristie de ma paroisse
on me citera comme un modèle dans les entretiens cli
douairières du quartier ; les plaideurs et les dossiers aboud
ront dans mou étude. Puis un beau jour je conduirai à l'ai
tel nuptial une jeune fiancée, dont les lichesses n'auront p
terni la naïve innocence. Puis... Hélas! je refaisais la fal
de la laitière, et mes rêves allaient bientôt s'évanouir comi
les siens !
LE SEMECR.
259
Je ne douUij (jucfo en ce momi'iit (Ki succès de mes bon-
nes intcntiotïs; car je n'avais l'Uulié ia iiiiUii-e hmiiainc que
dans les livres des |>liil<>snplii"s. Pour piui que je l'eusse ob-
servée dans mon propre Cd'ur , j'aura:s su (pie la moralité
qui se fonde sur ou calcul do prolits et pei-tcs u'ofire aucune
{jarantic de durée; je me serais dit que l'honinic ne subit
pas une transformation complètt pour avoir f lit vingt lieues
en dilifjencc et pour aller d'mie {jrande ville dans nue sous-
préfectuie ; j'aurais été persuadé surtout <(ue les])assious ne
se laissent p is long-temps yairottcr par les liens fr;ijjiles des
convenances du monde, et qu'il j^iut un pouvoir tout autre
que celui des considérr.tions soci.clcs pour les briser. Mais, à
cette époque, je ne connaissais qu une plidosopliie phrasière
et bavarde, et je pensais iugénutimeut que de liellcs maxi-
mes sont suff^an tes pour produit; de bonnes actions. Je
m'acheminai donc vers la demeure paternelle, le front haut,
le cœur joyeux, comme il l'est toujours quand on vient de
se faire un plan de vie safje (!t bien réglé. Tout me souriait
dans l'avenir, et je ne pouvais manquer d'être le plus hon-
nête bouigeois de province qui se soit vu de temps immé-
morial.
Vous est-il arrivé de rentier sons le toit de vos pères ,
après une absence de quelques années, pendant lesquelles
vous aviez subi les tempêtes et les ravages des passions ? Dès
qu'on a franchi le seuil , on se croit revenu , comme par
magie, à la saison riante et paisible de son enfance. Les lon-
gues douleurs s'oublient, les regrets amers s'effacent, et le
cœur bat plus doucement au milieu de tant d'objets qui nous
rappellent les joits naïves du premier âge. Il n'y a pas une
chambre qui n'ait son histoire, pas une pierre qui n'éveille
un doux souvenir. Il semble que les pensées immorales, que
les affections déréglées et les vices de l'absence n'osent pas
nous suivre dans celte maison où nous allons recevoir les
embrasscmens d'une mère. On respire un air plus pur; c'est
un autre horizon, une existence nouvelle. Ou redevient en-
fant lorsqu'on a pris sa place auprès de ce foyer domestique,
vieux, témoin de nos iiinoceus plaisiis ; on retrouve les es-
pérances , les- illusions de ses premières années, et l'on se
ressouvient à peine dé sa jennossc agitée et corrompue, eu
s'assevant aux mêmes lieux oii l'on a bégayé les premiers
mots de la piété fil. aie! Heureux prestige du toit paternel!
je m'enivrai de mes souvenirs d'enfance , et les égaremeiis
qui avaient souillé ma vie se retiraient dans un lointain
obscur, comme un songe pénible que le réveil fait évanouir.
Ce charme dura pour moi plusieurs semaines , ei je me
confirmai toujours davantage dans l'idée de parcourir une
carrière honorable et laborieuse. C'est aussi dan5 cette courte
période, si je me rappelle bien, que j'eus, pour la première
fois, le sctitimciit d'une relation intime entre Dieu et nous.
Jusque-là je n'avais vu en Dieu qu'un être de raison , une
^nécessité logique; je l'admettais comme on e^t obligé d'ad-
mettre un syllogisme qui ne pèche ni dans ses prémices ni
dans ses cousé(|uence3 ; du reste, je ne savais que f lire pour
mon propre compte de cette Divinité spéculative; je ia re-
léguais, comme Epicure, dans une sorte de tombeau dont
elle ne pouvait soi tir. Alors, cependant, je commençai, no::
pas àcompreudre, mais .'i sentir que Dieu est un Etre vivant,
et qu'il manifeste sa présence aux yeux de l'àmc. Je n'avais
pas puisé ce fait dans les livres; je le trouvai dans mon ex-
périence. Pourquoi Dieu choisit-il cette époque plutôt
qu'une autre pour m'accorder cette demirévélition ? Je ne
puis faire à cela qu'une seule réponse : c'est que je désirais
d'accomplir la loi morale dont les préceptes sont gravés
dans la conscience humaine, et qu'il va un rapport naturel
entre ce désir et une vue plus évidente , pins sensible de
l'Etre souverainement parfait. L'athéisme étiit chez moi ,
ctp?ut-êtrc l'est-il chez beaucoup d'aut.es,moins uneencur
Uo l'esprit qu'un cr'.mo de la voionté.
Il me souviendra toute ma vie de quelques veillées de ce
temps-là. Je travaillais fort tard dans la nuit pour me pré-
parer, par la pratique des afi'aires, à la profession d'avocat;
et comme le binit du soir cesse de bonne heure dans les pe-
tites villes, je me trouvais bientôt seul au milieu d'un calme
profond. C'était dai« les plus longs jours de l'été. Je pouvais
apercevoir de ma chambre un vaste horizon, qui s'étendait
au loin sur de fraîches et riantes vallées. A l'heure de mi-
nuit, lorsque je quittais mon travail , la tête fatiguée , mais
le cœur coulent et libre do toute inquiétude, j'allais m' as-
seoir au bord de la fenêtre po\ir jouir d'une méditation
rêveuse, avant de me livrer au sommeil. Les clameurs et
I2 tumulte des passions humaines ne se faisaient plus enten-
dre; un silence universel régnait autour de moi; tout me
paraissait endormi dans le monde, excepté mon cœur, mes
pensées et mes espérances. A quelques pas de la maison de
mon père, le Rhin poursuivait son cours majestueux et pai-
sible; on eût dit qu'il craignait d'interrompre le calme so-
lennel de la nature. Au-delà de ses rives brillait quelque
lueur vague et mobile, dont on ne pouvait savoir si c'était
une lampe nocturne ou une vapeur étincelante au sein des
ombres de la nuit. Dans le firmament scintill lient d'innom-
brables étoiles, dont la douce lumière venait mollement se
réfléchir sur le seuil du toit paternel. C'est alors , 6 mon
Dieu! que j'éprouvai les premières sensations de ta toute
ptésence! Je te contemplais avec ravissement, et j'étendais
les bras comme pour me jeter dans les tiens. Jusqu'à ce mo-
ment , j'avais vécu sans toi sur la terre , et j'avais souvent
redit ton nom sacré , comme si j'eusse prononcé le nom
d'un homme , sans qu'il fit vibrer aucune sainte émotion
dans mon cœur. Mais là, pendant ces heures si vite écoulées,
devant cette nature si grande et qui racontait d'une voix si
forte la magnificence de ta gloire, j'ai commencé à te sentir
près de moi , et j'ai appris à murmurer quelques mots de
prière à ta louange, ô Dieu créateur et conservateur !
Eu essayant aujourd'hui d'analyser ces émotions passa-
gères , j'y trouve sans doute un | rogrès , si je compare cet
état de l'ame avec la froide incrédulité de mes années de
politique et d'études; mais combien j'étais encore éloigné
de la vraie foi religieuse , que l'Evangile nous enseigne et
(pie nous donne l'Esprit divin! j'embrassais le fantôme d'ua
déisme qui ne vivait que de ma vie et ne s'échauffait quç
de ma flamme : vie éphihnère , flamme qui se hâtait de
mourir! Je voyais Dieu dans l'ai/, dans les astres, dans les
Ilots, dans les campagnes verdoyantes ; mais je ne le trouvais
pas dans ma conscience sous l'image d'un Père miséricor-
dieux et fidèle. Je tressaillais d'admiration à la vue de ses
ouvrapes, mais je ne l'aimais pas; j'éprouvais en sa présence
une sorte d'enivrement, mais peu de joie, et mes sensations,
bien que vives, agitaient mon ciBur, sans^ponvoir lechanger.
C'était la religiosité de Platon et des théosophes allemands,
celte piété vaporeuse et tendre , même un peu mystique ,
fille de l'imagination, née dans une heure de rêverie, et qui
s'effiice devant les affaires positives du mo.ide , comme les
lueurs qu; s'exhalent de la terre s'obscurcissent an lever dci
soleil. Un poète qu'on appelle religieux , mais qui ne l'est
pas dans le sens chrétien, Lamartine, a revêtu des couleurs
d'uue pocsit^ enchantée les seuiimens que j'éprouvais alors,
quand îl a dit :
« C'est loi que je cfécouvre au fond de la nature ,
C'est loi que j(! bénis dans loule créature.
Pour m'a( procher de toi j'ai fui dans ces déserts.
• L>, quand l'a ibe, agitant son voile dans le.s airs,
Enlr'ouvi-s l'Iiorizon qu'un jour naissant colore.
Et sème sur 1rs monts les perles de l'aoroie.
Pour moi c'est ton regard qui, du divin séjour,
S'cntr'ouvre sur le monde et lui répand le jour ;
260
LE SEMEUR.
Quand l'astre à son midi, suspendant sa carrière,
M'innndc de chaleur, de vie et de lumière,
Dans ses pulssans rayons, qui raniment mes sens.
Seigneur, c'est la vertu, ton soume que je sens;
El quand la nuit, guidant son cortège d'étoiles.
Sur le monde endormi jette ses sombres voiles.
Seul, au sein du désert avec l'obscurité.
Méditant de la nuit la douce majesté,
Enveloppé de calme el d'ombre et de silencr.
Mon âme de plus près adore la présence... »
Mais qu'est-ce que toutes ces images poétiques pour trans-
former rhoiuine , pour le consoler dans ses angoisses , et
pour le remplir de joyeuses espérances au seuil du tom-
beau? — Non, « Père saint, le monde ne t'a pointconiiu.»
Nul ne connaît le Père , si ce n'est le Fils , et celui auquel le
Fils l'a daigné révéler. —Ivresse fugitive, stérile déisme,
religion décevante et mensongère! qu'avez-vous fait pour
moi? Quelles vertus , quels dons ai-je reçus de tous? com
ment m'avez-vous garanti de me. passions?Euil-il en votre
puissance de me retenir sur le bord de l'ubline et de m'em-
ppcher d'y tomber? Pourquoi donc, s'il y a quelque force
en vous, m'avez-vous abandonné à moi-même? Allez,
rêveries impuissantes, raines émotions! Cliimcres d'une
piété qui embrassait toute la nature , hormis le vrai Dieu et
soi-même, allez ! Mou imagination vous regrette peut-être,
mais ma conscience ne Teut plus de tous.
Que l'on me pardonne ces longs détails ! je voudrais les
prolonger encore, je n'ose les quitter, je m'y attache comme
le malheureux prêt à rouler dans un pré<:ipice se retient
aux branches d'un arbrisseau... J'étais si heureux pendant
ces premières semaines de mon séjour dans la maison pater-
nelle ! Je me créais de si riantes images de bonheur et do
fortune! et pourtant !... Quel aveu dois-je fa-re? n'ai-je
pas promis de dire tout ce qui ce rapporte au développe-
ment de ma vie religieuse? 11 le faut. — Lecteur, avant de me
mépriser, repasse tes propres souvenirs ; si tu ei sans péché ,
jctte-moi la première pierre ; sinon , apprends h te cou-
uaître et plains moi.
Depuis mon retour je fréquentais la m:.'.ian d'un Vi2ux
serviteur de noti'e famille , homme honnête et lahorieuï. ,
qui était parvenu à se procurer ui.e place dans l'aJmitiis-
tratioii, et qui vivait dans v.\ état voisin de l'indigence.
J'allais volontiers auprès de ce yicillard , parce qu'il avait
beaucoup vu dans sa vie, et que je trouvais dans ses entre-
tiens une source d'instructious pratique» auxquelles les li-
vres ne m'avaient pas initié, il m'accueillait aussi ave.c
plaisir, soit qu'il ilt charmé d'avoir uu auditeur béaévolc
et attentif pour écouter ses longues narration», toit qu'il
voulut me témoigner par son aLectueux emprcucn-.ent la
reconnaissance qu'il conservait pour mon père, .''étais en-
core à ses yeux le fils de la riiaison, et il aimait à me rap-
peler qu'il m'avait maintes fois porté dan» ses bra», et qu'il
avait guidé les premiers pas de mou eufance. Digue vieil-
lard , lorsque tu ouvrais avec tant d'amitié la porte de ta
demeure au fils de ton anciea maître, tu te confi^iis eu lui ,
à ses principes d'honneur et de loyauté j aucune crainte in-
jurieuse ne s'était élevée dans ton espritj tu n'aurais pas
même osé soupçonner que ce jeune homme ^ que tu axais vu
sourire dans son berceau , pourrait se rendre indigne de ton
estime, et violer les droits de la sainte hospitalité. 11 ne le
soupçonnait pas non plus , lui , aveuglé qu'il était parla
bonne opinion de sa vertu ! Il se croyait fort, il s'imaginait
que nulle tentation ne serait capable de l'atteindre; il bra-
vait témérairement les occasions de cliîite ; il regardait
quelques sages projets , formé.> un matin à la légère, comme
inébranlables et éternels. Le malheureux ! il se serait in-
digné jusqu'à l'cBiportemcut, si quelqu'un liii avait moati'é
le péril de fiéquenler assidûment une maison dans laquelle
se trouvait une jeune fille, innocente et pure , gracieuse et
confiante comme on l'est à son âge ! Il ne craignait rien , tan-
dis qu'il devait tout craindre, surtout son propre cœur, son
cœur passionné, son cœur esclave d'une ardente imagination,
et depuis long temps corrompu par de viles souillyu'es. Dé-
plorable orgueil , funeste présomption , assurance de soi-
même qui tiampe , qlii égare , et qui n'endort un moment
que pour rendre le réveil plus terrible! Fallait -il cette
épreuve , gi-and Dieu ! pour que j'apprisse à connaître enfin
la dépravation de ma nature et le néant de toute bonne
résolution qui n'est pas appuvée sur toi?
Quelques mois se passèient pendant lesquels je continuai
de suivre la ligne de droiture et d'honnêteté que je m'étais
proposée. A mesu;e que le temps s'écoulait, les sotrvenirs
du passé prenaient une teinte plus pâle et plus affaiblie
dans ma mémoire; je me rajjpelais rarement les fautes que
j'avais commises , et l'histoire de ma vie d'étudiant, époque
immorale et flétrissante, était pour moi comme un bruit
lointain qui venait expirer à mes pieds. J'airivai bientôt à
me plonger dans une sécurité fatale. Nulle vigilance , ni sur
n>es pensées, ui sur nies paroles; aucun choix dans mes
lectures, et par je ne sais quelle fanfaronnade de force mo-
rale, je cherchais les mauvaises compagnies, au lieu de lés
fuir. Une catastrophe était inévitable avec de jiarcils moyens
de Tertu; elle ne tarda pas à me frapper.
Pauvre enfant, triste victime d'un lâche suborneur !.. Je
ne raconterai pas les détails d'un crime que doit couvrir uti
voileépais. Assezd'amertumcs, ô Julie, ontabreuvé tes jours,
assez de laimes ont coulé de les yeux; et le tombeau dans
lequel tu es descendue avant r%e, flétrie et brisée par le re-
mords, est un asile sacré dontje na troublerai pas lerepos. Ce
crime, j'ai essayé trop tard ds le réparer; Dieu a voulu nous
faire boire à tous deux jusqu'à la lie la coupe du malheur.
Que son nom soit béni ! Les leçons cruelles de Tiiifortune
nous ont réveillés l'un et l'autre; et maintenant, paisible
et heiireuse dans le séjour ou il n'y a plus de souf.'rances ,
tu dai; nés, ô chère enfant, me seurire et me pardonner !..
Mais ii';<.nticipous point sur le récit de tant d'amères a£.
flitticn;.
Le jour où je succombai, il me sembla qa'un l)andéau
était tombé dz mes yeux, et qu'une longue chaîne d'illu-
sions s'était déchirée. Ma conscience co^imença enfin à se
réveiller. Jusqu'alors j'aVais fait le mal sans entendre sa
voix r.ccusalrice; la plus hontcu e immoralité n'avait pas
abrégé une heure de mou sommeil. Si plus tard j'avais pris
la résolution de vivre sagement, c'était un calcul el rien au-
delà ; je n'y vovais qu'une nécessité de position , nullement
un de. oir de conscience. La vertu entrait comme un raoven
dans ma carrière d'avocat, et voilà tout. Mais après cette
faute énorme, un sentiment nouveau se manifesta eu moi-.:
le remords! J'éurouvai les atteintes de son aiguillon , et je
devins pour moi-même un objet de mépris.
Gci.ô situation d'âme était douloureuse; et cependant,
lorsque j'y réfléchis de sang-froid, je ne puis y méconnaître
un véritable progrès , une bénédiction de Dieu, qui voulait
m'appcler à lui. De tous les états dans lesquels passe la
créature humaine, le plus funeste, le plus effroyable, «c
n'est point le remords, l'angoisse de la conscience , mais Fa
paix dans le mal. Etre calme en s'abandonnaut à des vices
odieux, demeurer tr.mquille au fond d'un abînio d'iniquités,
avoir le sourire sur les Lè%res, des pensées riantes, des jours
sans orages, des nuits sans insomnies, pendant que l'on foule
aux pieds les plus saintes lois de lu morale, c'est, je le dis
par expérience, le comble du malheur; c'est l'accomplisse-
ment de l'inscription de l'enfer du Dante : Lasciale ogni
speranza... Mais il est permis d'espérer encore lorsque la
cousciciice fuit cuteudre sa voix , lorsqu'elle pousse des cri»
LE SEMETR.
iCA
a'indignalion et qu'elle, frappe le coupable d'une flèche ai-
guë. Dans les paroxismes de la fièvre, on peut attendre la
guiM'isoii du malade; mais d'un cadavre , que faire, sinon
l'enscvi'Iir dans une fosse pour dérober aux vivans le hideux
spectacle de sa pourriture?
Eh bien! c'est au jour do ce déplorable égarement que
j'entendis les premières accusations de ma conscience. Se-
rait-il vrai que l'homme apprend à se connaître de pèche
cil péclié, et que, par une dispensatloii miséiicordicuse du
Seigneur, ses rhùles même deviennent pour lui un moyen
de relèvement? ïrouvciaiton dans notre propre vie la léa-
lisation de cette fable des poètes antiques , qui racontaient
que le fils de la terre puisait des forces nouvelles chaque fois
qu'il était renversé sur le sein de sa mère? Je n'affirme rien
et je craiiulrais beaucoup, dans un pareil sujet , les fuisses
interprétations; mais il est certain qiic l'excès du mal pro-
duisit en moi nue crise salutaire, qui réveilla ma conscience
du sommeil léthargique oii elle était plongée.
Une importante découverte qui date de cette époque,
c''cst que j'aperçus combien notre nature est faible et inca-
pable par elle-même de suivre ta route du bien. Jusque là
je n'avais pas combattu et je pouvais me dire que si j'avais
pris la peine de lutter, j'aurais été facilemeut victorieux de
mes penchans immoraux. Je ressemblais à un homme dont
le courage n'a pas encore été mis à l'épreuve et qui se per-
suade, dans son orgueil, qu'il affrontera tous les dangeissans
p41ir; mais vienne une affaire sérieuse et qu'il ix;cule d'é-
pouvante, il s;aira se défier de lui-même et de «a prétendue
biavoure. Qu'il est cruel de s'apercevoir pour la pi'emière
fois que tous les raisonnemens de l'esprit, toute» les néces-
sités de position, tous les projets d'avenir, toutes les vues
de bonheur viennent échouer el ee briser contre une seule
passion I II semble qu'une puis;ince ennemie, qu'une niain
de fer vous écrase et l'on craint de tourner les yeux sur soi,
parce que l'on est forcé de se I aïr. Je me demandais avec
douleur comment j'avais pu descendre, m'avilir jusqu'à ce
point; je me représentais les SL'ges réflexions que j'avais
faites, les devoirs que je m'étais proposé de remplir, et je
ne pouvais comprendre le fatal égarement qui m'avait en-
traîué. La pensée de mon avenir compromis, de ma répu-
tation perdue, de ma famille indignée contre moi, tojt ce
que j'avais de plus précinux et de plus cher au monde n'a-
vait donc pu me retenir? et par nn déplorabls aveugle-
ment, j'avais creusé de mes propres i:iaius l'abîme dans
lequel je devais tomber !
Ohl oui, je reconnus dès cejour quelle est notre faiblesse
qaturelle, notre incapacité , notre impuissance d'accomplir
les intentions les plus sages, et il me fut impossible de me
dissimuler que si je voulais mener une conduite pure et
vei-tueusp, j'avais besoin d'une force quelconque qui ne se
trouvait pas eu moi , mais hors de moi. Cependant toutes
ces idées étaient encore bien vagues, bieu confuses dans ma
tête, et ce n'est qu'après un grand nombre d'épreuves et de
bé«éfjii^ons d'en haut qua je parvins à las éelaircir.
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
B|; ^^UTIAKISME DE M. DE CnATEAUBRIAND , DANi SES ÉXUDSS
HI3T0BIQUBS.
Ce n'est ni sous le rapport historique, ni sous le rapport
littéraire, que je mepro^)osed'eiivisa};cr ce bel ouvrage d'un
auteur, dont le talent a toujours si bien servi la pensée, et
doutle nom seul rappelle la rare alliance d'un esprit sérieux
«(.élevé, d'une riche imagination etd'un caractère honorable.
M. de Cliaîe.iubiiand indique lui-même, dans scs£tiiiie.s,\e
point de vue particulier sous lequel je désire les consid/rer.
Ge point de vue semble le préoccuper fortement; le seiUi-
iBcut qu'il excite eu lui lui sert de fU et de torclie à travers
robscurc et fougueuse mêlée des cvcnemens , a la chute de
l'cinpire romain ; il s'attache à le développer et à le faii-e
ressortir ; il doirîine dans tout l'ouvrage : c'est le sciitiuiciit
religieux. Le Christianisme à son berceau , puis graudissant,
cru'ant nu peuple à part, persécuté, s'introduisanli'cVifiu pai'-
mi les puissances de la terre et victorieux du paganisme,
jL-'Noda le grand fait auquel M. de Chateaubriand a consacré
la plus grande partie de ^u livre, et qu'il y fait sans cesse
lutcrveiiir. C'est sous ce rapport seulement que j'ai l'intci»-
tiou d'eu dire quelques mots.
Pour un auteur d'un talent aussi rcniaiquablG et aa^û
pur que M. de Cliateauluiand , il ne pouvait y avoir d«
siijetdcméditation plu> altravaiit que celiri de l'iiistoire, vi-
vifiée el colorée par le Chrisliaiiisine; mais pour pénétre»
dans le cœur d'un pareil sujet, la foi du chrétien, ou
peut lutrdiment l'aflirmcr , était plus nécessaire encore
que les inspirations du génie. Le brilUiMt auteur obtient
des effets grandioses et variés par l'emploi continuel qu'il
fait du Christianisme dans l'histoire ; c'est ainsi que, daiw
un autre ouvrage, il avait obtenu des effets semblables, en
appliquant le Christianisme aux arts et aux différentes facufc-
tes de l'esprit humain. C'est une couleur qu'il broie sur sa
palette ; il en compose des teintes fortes ou gracieuses et il
s en sert , tantôt pour ombier , tantôt pour éclairer sa faci^
et saillante pensée ; mettant sans cesse en regard Dieu et
1 homme, le ciel et la terre, le pauvre et obscur berceau
de Jésus-Christ et la pompe et la puissance de ce qu'il
nomme son Eglise, ces objets, les plus opposés en effet qu'il
y ail au monde, lui fc/urniss.eKt des contrastes frappans,
de riches antithèses ; "lâOH-miagination si vive s'exerce 11
l'aise dans un champ si Vaste ; elle se plait à trouver de la
gloire dans ce qui est humble , de la force dans ce qui esl
faibl?; elle se représente l'ignominieuse croix du Sauveui",
plantée sur un trône, transformée en sceptre entre les
mains d'un homme, et dominant, là où elle avait été
méprisée. Celte imagination est séduite par l'enveloppe
devanitf'S éclatantes et de grandeur périssable, sous la-
quelle l'Evangile éternel ctspintuei a disparu ; mais cet
Evangile lui-même comment est-il présenté dans le jivre ?
Le Christianisme dont il e-st tant question dans les Eltid&s
me semble quelque chose de fori d.fiicile à dcfuiir, et
je crois pouvoir asiurer que beaucoup de lecteurs ont du
être embarrassés, en le terminant, de dire si , tel qu'il y est
dépeint , !i il est de Dieu ou des hommes. » Di\ in dans son
origine et dans son obscurité, poétique dans sa morale,
humain dans ses passions arrivant sur le trône el dans les
chaires de philosophie, en se modifiant dans ses progrès; par
à sa naissance de tout alliage terrestre, puis s'alliant légiti-
mement avec toutes les pompes de la terre , il ressemble à
un édifice , dont Dieu aurait posé la première pierre et
commencé la construction à sa manière, et qu'il aurait en»
suite laissé continuer par les hommes à leur gré el avec IcufS
seules ressources. Tout s'y ressent delà difiérence des archi-
tectes. La base de l'édilice est d'un tout autre ordre que le
faite. iJu plan céleste est conçu dins la pensée de D^eu et
se manifeste au monde : qui ne «roirait qu'il va demeurer
intact , au milieu des objets terrestres ? qui ne croirait que
puisqu'il est supérieur aux pensées des hommes, il domi-
nera sur eux et se les assujettira ? Mais point du tout : à
peine paraît-il au milieu d'eux qu'il se conforme à leur na-
ture et, au lieu de la rattacher aux choses éternelles, c'est
lui qui se rattache aux choses périssables, qui sont du do-
maine des hommes. Telle est l'impression que ui'a faite le
Cliristianisme, tel qu'il est présenté dans les Eludes.
Quelquefois M. de Chateaubriand pose en fait que i«
Chrisliauisme est l'œuvre de Dieu pour le relèvement de
l'homme; mais explique-t-il bien ce que c'est que ce relève-
nieut ? 11 me semble qu'il entend par la simplement l'amé-
lioration de son état moral el social , de sa condition sur la
terre, et non point sa réhabilitation dans un état primilif dj»
conformité avec Dieu, de vie spirituelle et de sainteté. Ge
qu'il appelle les bienfaits du Christianisme, s'éieiiJ% l'hu-
manité en général et se borne à la vie présente , c'est-à-dire
à un ordre de choses temporaire, el de courte durée pouF
chacun de ceux qui en font par lie. A ses yeux, le Christian i s lœ
opère en grand ; c'est un levier pour les masses , un résultat
" pour les masses j les biens qu'il produit sout des géuéi'uliUs,
262
LE SFMKIR.
comme l'abolition tie l'csclaviifje, l'éfjalité morale et sociale
de la femme, l'adoiicissemeiil des mœurs , etc. ; choses qui
ne sont que des consOqueuces éloignées de la coiiséqueiice
immédiate de la foi cliiétienne , le clianf;ciiieiit du cœur.
Remarquons bien , car c'est !à le trait saillant du Cliristia-
vhmciiei E Indes, qu'eu fournissant aux hommes des mo'ifs
et des moycus nombreux d'être bons pour ce monde et
heureux dans ce monde, il les laisse étrangers à cette au-
tre vie qui, de toutes manières, est la portion importante
de leur existence, et (pi'cn excitant leur synq)atliie pour
ce qui est beau et élevé, il les laisse complètement u'.diffé-
rens et froids à l'égard de Dieu , en qui est la peifcction de
toute beauté et de toute grandeur.
Représentons -nous un enfant, )3arfaitemcnt heureux
dans la maison de son père, et tombant, par une impru-
dence, d'une des fenêtres sui- la terre. Il est froissé par sa
chute et demeure étendu sur le *ol , exposé à toutes les at-
taques qu'il ne peut fuir, privé de secouis et de soins. Le
père ému dans son cœur, en voyant sou danger et son in-
capacité, veut lui prêter assistance. Que fcra-t-d ? IN'ira-t-il à
lui que pour le relever , essuyer la poussière ou la fange
dont il est couveit, lui donner quelques instructions sur la
route qu'il doit tenir, sur les écueils qu'il doit éviter, et le
laissera l-il ensuite marcher dans ce chemin, sur lequel il
est tombé ? Ou bien, ce tendre père prendi'a-t-il l'enfant
dans srs bras, et le reportcra-t il dans sa maison, veillant
sur lui avec sollicitude, pour qu'il ne tombe pas de nou-
veau? Quelle différence entre ces deux manières de relever
l'enfant ! Le Christianisme des Etudes et le Christianisme
de la Bible ont chacun une de ces maincres de relèvement.
La chute de l'homme a été du ciel sur la terre , de la sain-
teté dans le mal, d'un état de ressemblance à Dieu, d'adhé-
rence à Dieu , si je puis le dire, dan» un état de séparation
d'avec lui, d'inimitié contre le.i. Le Christianisme des Ê'/^rfM
offre à l'homme, ainsi tombé, le premier genre de relève-
ment que j'ai indiqué. Il tâche de le mettre debout, il
l'instruit, il lui donne des directions, des consolations ; il
aspire à l'améliorer; .nais il le laisse sur la terre, dans le mal,
dans la séparation d'avec Dieu. Le Christianisme do la Bible
offre à l'homme le second genre de relèvtmcnt. Tl le prend,
il l'arrachr. à ses maux , à ses dégradations, a. ses dangers;
il le replace dans le sein de son Dieu, à la source de son
existence , dans l'ordre éteinel d'où il était soi ti. Et c'est là
seulement ce qui peut mériter le nom de secours, de misé-
ricorde , d'amour de la part de Dieu. Oh I pourquoi faut-il
que l'orgueil de l'homme, qui est flatté d'avoii Dieu pour
aide, le rejette comme sauveur ! Pourquoi faut-il que le
cœur de l'homme , qui consent à ce que Dieu l'ameUore ,
ne veuille pas se soumettre à ce que Dieu le change I
J'ai besoin de le dire , en teiminant, le Christianisme est
entièrement , dans toutes ses parties, l'œuvre de Dieu. Il
l'est dans son origine ; il l'est dans ses développeinons ; il
l'est dans le cœur, dans chaque pensée, dans chaque ac-
tion du crovant. Ce que l'iiommc y mêle de sa nature
le souille; ce qu'il y niêledc ses lumières, s'obscurcit. Reçu
tel qu'il est réellement, il devient la vie et raluiient de
l'âme; reçu par lambeaux, il perd toute sa force et
n'est plus « la puissance de Dieu pour sauver. » Rien n'est
plus dangereux que de présenter aux. hommes un f lux Chris-
tianisme, un Christianisme mitigé par Ja raisou ou l'orgueil.
C'est un appui qui doit percer la main qui, s'y confie !
L'ESCLAVAGE AU BRESIL.
Si un voyageur , fatigue d'une longue traversée , voulait
se représenter un port délicieux oii ses yeux pussent se re-
poser sur les scènes les plus ravissantes de la nature , son
isaa^ination ne saurait fui peindre rien de pins enchanteur
que l'a baie de Rio-Jaiiclro Nous y entraînes vers le soir. Il
aisait déjà trop obscur pour distinguer cl lirement les objets.
Nous ne pûmes discerner que l'étroite entrée delà baie,
•5ue traversa notre vaisseau. Nous passâmes entre le château
(de Santa-Ci U2 et le roc perpendiculaire, de neuf cents pieds
«ic oaut, nommé le Pain-dc-siicrc, a cuise de sa forme, qui
-w MBii guère éloignés de plus d'un raillo l'un de l'autre, et
}.
nous nous trouvâmes tout-à-coup dans le golfe, qui forme
le port et qui a environ cent milles de circonférence. Uu
peu plus taid, les lumières que nous aperçûmes sur la côte
nous .ipprirent où était située la ville, et nous montièreiit
la ceinture des moiitagiies qui s'élèvent deri ière elle. Nous
avions tant entendu parler de cette baie célèbre , dont les
lignes principales se dessinaient confusément devant nous ,
que nous attendions avec impatience le matin pour en jouir.
On a dit avec vérité que la nature ne trompe jamais les es-
pérances de ses admirateurs; et, dans cette occasion, aucun
de nous ne trouva cju'il avait trop espéré.
J'étais sur le pont dès le point du jour, et je me souvien-
drai toujours de l'impression que fît sur moi la scène admi-
rable qui se déroula devant mes veux. La mer était parfai-
tement calme; aucune brise ne ridait sa surface. Notre
frégate était à l'ancre, à un mille et demi du lieu de débar-
quement. En fice de nous s'élevaient un palais et une gi-ande
église. Le port, rempli de navires, attestait la prospérité de
la capitale du Brésil , et les collines , couvertes de maisons
(le cam[>agne , nous doniiaieut quelque idée de la richesse
de ses habiians. Au-dessus de la ville s' ('levait la riante mon-
tagnc appelée le Corcovado, qui est couverte d'arbres jus-
qu'à sou sommet, à l'exception de quelques endroits, dont
on a brûlé les taillis qui auraient pu servir de retr.iite aux
esclaves fugitifs, et qui nous frappèrent par leur nudité. Du
côté du nord, de l'est et de l'ouest, on voyait plusieurs îles
de l'ef'et le plus pittoresque , et des côtes dentelées de pe-
tites baies et animées de tout l'éclat de la végétation des
tropiques; plus loin, vers le nord, les montagnes de l'Orgue
bornaient la vue ; leurs pics élancés et h urs Hancs en tuyaux
leur ont valu le nom qu'elles portent. Tous ces objets , la
ville, les vaisseaux, les montagnes, le lointain horizon, for-
maient uu admirable tableau et se détachaient sur le ciel le
plus pur, tandis que l'aurore répandait sur toute cotte scène
une teinte dorée, précurseur du brillant soleil du Brésil. Ses
premiers rayons parurent rendre la vie à toute la baie. J'é-r
tais depuis une heure à contempler ce spectacle, dont rien
ne troublait la profjiide tranquillité. D.x minutes après le
lever du soleil, le mouvement avait re ommcncé dans toutes
les directions. Les vaisseaux et le port se couvraient d'une
foule de matelots et d'habitans, qui reprenaient leurs tra-
vaux; des bateaux chargés et de petits canots traversaient
la baie en tous sens.
Je jouissais de cette scène délicieuse , j'admirais avec
transport ce ])aradis terrestre, quard un bateau, qui venait
de nous joindre, attira mon attention. Je regardai , et mes
yeux furent choqués de l'aspect de l'esclavage. Trois on
quatre nègres étaient dans le bateau avec un homme blanc;
ils nous apportaient des fruits et d'autres provisons fraîches.
Le maître s'emportait et jurait; les esclaves, qui avaient fait
force de rames pour (ju'il arrivât le premier à notre vaisscan,
semblaient humbles et indiflercns. Helasi quel contraste
affligeai. l! Dieu a cmprcuit sir toutes ses œuvres taiit de
beauté et de nugnincence , et 1 homme est venu les souiller !
Ce lieu, dont tout admirateur de 1 1 nature se serait souvenu
avec délices, lui laissera une impression d'iiorreur , pour
peu (pic son cœur soit humain et compatissant. D'mande?.
au marin que se» devoirs ont tour à tour conduit sni l'Océan
Indien et sur la Mer Pacifique ce qui l'a le pins frajipé à
Rio-Jani'ii o , il vous répondra : « Les esclaves! » Demande^,
au tiégoci.mt que ses affaires ont forcé de parcourir divers
pays re qui , dans cette ville , a fait sur lui la plus forte im-
pression , il vous iépondra aussi : a L'esclavajjel » Deman-
dez .lu voyageur européen, dont le but est de contempler
les œuvres m-gnifiques di; la création et d'étudier les insti-
tutions politiques de l'Amérique , ce qui l'a surtout ému
dans ce lieu, l'un des plus beaux de la teire, il vous répon-
dra encore : « Ce sont les longues files d'esclaves, enchaîné»
les uns aux autres, portant de lourds fardeaux ; quelques-
nus d'entre eux ayant autour du cou de pesans colliers de
fer , avec une barre de fer de dix-huit ponces à deux pied.s
de long , qui s'élève au-dessus de leurs têtes et qui indique
que ces malheureux ont cherché à s'enfuir. » Demandez-lui
quels sons vibrent encore à son oreille : « Les chants plain-
tifs des pauvres noiw, s'encourageant l'un l'autre à accom-
plir leur pénible tài;he, v vous dira-t-il. Ou bien, s'il lui est
arrivé de passer près de l'un des cndi'ots publics de flagel-
LE SEMEUR.
i63
latioii, à riifiirc oii en (liàluiuMit est li.nijjo, il vou^ ilii;i que
lius ciis du noj'ic qui a eu It! inalii('iir cl 'o lie user un ni.iîlie
cruel cl la vue (les sDuflViuues lies esclaves soul restés gia\ es
dans sa lUiiuolre biou plus piofoudéiuciil ([ue le lain {je du
pipra-or^diiistf daus les l'orèls, ou que la inliesse et le luxe
des piaules du Hiésil. Deniiudez eiiHu au eiiielieu qui tou-
uaîl les touUiines du$ ddVeiiîiis pcujiles , qui a éli; téîuo u
de> danses g(UM'r.èw(^ des (-auiubales de li l'olviiésie , de
l'iuiuiol itu>u des veuves iudieuues cl des saeriKues saiij'laus
que de pauvres fanatiques l'ont d'eu\-iiiciiies à Jaggeinaul ,
deuiaude/.-lui quelle iiupicssiou ces s èuos ont laite sur lui,
il vous dira qu'elles l'iuit navré et rempli d'horreur , mais
q\ic ce qui a le plus aliligé son âme , ce qui lui a le plus
donné la luesui'c de la corruption humaine, c'est d'avoa- vu
les l>iésilieus,qui portent le beau nom de chréteivs, acheter,
vendie, torturer des honjuics suis aucune lionlc , liaiiquer
de Iciu's douleurs, s'en enrichir, et ne pas es.i;crer l'horiible
fléau de l'esclavage.
La population blanche de. R:o-Jineiro semble hors de
tonte pi'oportiou avec la population noire. Ou reutoutre
des troupes de nègres dans toutes les rues, sur toutes les
places. Leur aspect est des plus pouibles , cl l'odeur qu'ils
exhalent , lorsqu'une douzanic d'entre eux. soul réunis , est
presque insupportable. Ils sont sujets à de degoiilintes m:i-
ladies, inconnues eu Europe. On ne peut faire quelques pas
sans voir plusieurs de ces inlortunés dans l'état le plus hof-
riblejles uns ont les pieds elles jambes, enllés par l'élephaii-
tisme , de la grosseur d'une cuistc d'homme ; d'autres sont
couverts d'une sorte de lèpre. Ou n'a pas de peine à coiii-
prendre que, lorsque les esclaves sont trop vieux ou trop
malades pour que leurs maîtres se soucient de se mettre eu
frais pour eux, ils eu soient abandonnés et ils traînent une
misérable existence, en proie à tous les besoins. Uu des de-
voirs les plus ordinaires d'un esclave est de porter de l'eau
chez sou maitre. S'il n'en apporte pas un certain nombre
de seaux , il est fouetté. Les fontaines sont eu conséquence
encombiées, et des soldats^l'épée nue, la baïonuelte au bout
du fusil, et arniés de fouets, peuvent à peine maintenir un
peu d'ordre et veiller à ce que les plus foi ts n'empêchent
pas les plus faibles d'eu approcher.
Je visitai un jour uu vaisseau négrier avec le capitaine
Parker , qui était alors le premier Tieulenant du F'oluge.
Quand nous abordâmes le navire, mou alteuliou fut excitce
par la vue d'une quantité de créatures que je ne pus croire
être des créatures humaines , coiffées de bonnets rouges ,
riant et gesticnlant : c'étaient une cinquantaine de jeunes
nègres , qui s'étaient perchés sur les mais , comme autant
de singes. Nous nioutîimcs à bord et nous \imcs le padrone,
qui était franc lis. Il était arrivé, la nuit précédente, direc-
temert des côies d'Alrique. C'était u:i navire de moms de
cent quarante tonneaux ; il avait quitté l'Afrique chargé de
cinq cents nègres, dont cinquanle étaient nions dans la tra-
Yersée. Les femmes occupaient l'ariière du navire , les
homme» l'avant. Ils étaient accroupis en grand nombre sur
le pont, cl tellement rapprochés les uns des autres, que les
matelots ne pouvaient aller et venir sans marcher sur eux.
La plupart étaient occupés à se gratter ou à rendre ce ser-
Tice à leurs voisins; ce spectacle était passablement dégoû-
tant; mais c'était bien pis encore sur le second pont , qui
n'avait que trois ou quatre pieds d'élévation : l'odeur y
était si infecte, que je pas à peine la supporter. Plusieurs
des pauvres négresses étaient malades. Une d'elles, qui ve-
nait d'expirer, était encore an milieu de ses compagnes , et
le matelot qui leur servait de garde nous dit que quelques
autres mourraient iulailbblenicnt. M. Paiker et moi, fumes
heureux d'échapper à une scène si déplorable.
Le marché aux esclaves est une chose non moins cho-
quante. Il se compose d'une longue rue, dont presque
toutes les maisons soul autant de magasins de nègres. Je la
parcourus deux ou trois fois, désirant me former une juste
idée de la traite et des maux qui l'accompagnent. A la porte
de chaque magasin, on voit le maître des esclaves qui , de-
bout ou assis, invite les passans àjeter un coup-d'œil sur sa
marchandise. Les plus giands de ci s magasins consistent en
trois ou quatre chambres, qui contiennent de soixante à
cent esclaves. Ils soiit accroupis en cercle et se grattent l'un
l'autre. Ou les voit quelquefois rire, mais eu général ils
SONI abattus ou paraissent indiffércns. Cowper, le poète de
I l^vaiigile, a dit, eu parlant d'un noir esclave : « Plein d'a-
» "'••■■tMine et tr.slement résigné, il sent dans son esprit
» 1 esclavage de son corps; il se dépouille de sa natureVé-
» iiereuse et se rend brute pocr mettre son àme à l'unisson
» avec son sort. .. Si ou aperçoit parmi les esclaves une
expression d nuelligenee, elle est toujours accompagnée de
<,ellede la pins prohmde douleur. On me fit reniai quer deux
femmes lalouees sur tout le corp, qui, à ce qu'on m'assura,
avaient ete les épouses des ch.'fs de leur, tribus. Le cliaprin
u un eurojieen , di-- ' '
produire I
lins uu<; Silnation semblal
Jle , n aurait pu
expression d'une angoi.se, d'une humiliation pfus
grandes que i elles qui se peiguaiont sur le visaw de ces
Fiuvres créatures. Elles avaient été arrachées i leurs maris,
a leurs iamillcs, a une Situation honorable au sein de leurs
tn.jus, j.-tees péle-méle avec les esclaves les plus abjects et
IV, ees a la merci des passions basses cl brutales d'un maître.
Un nous amena plusieurs esJaves pour que nous les cxa-
inui..ssions. Le marchand, dans ces occasions, place de lourds
an eaux sur leurs létes pour montrer leur force et tâche de
les iaiie paraître leplns poss ble à leur avantage. Ce sont des
sccnes ciout je ne pins me souvenir sans horreur. Une sim-
ple curiosité n'aurait pu me décider à en èlre fémoin en-
core bien moins à y retourner plusieurs fois, ainsi que je le
h,, dans le but de graver fortement ces horreurs dans mon
esprit. Je ne crois pas qu'il nous soit permis d'éviter la vue
oes soutirances de nos semblables, sous le prétexte qu',1 est
peiiib e d eu cire témoin et que nous ne pouvons rien fain-
pour les soulager. Qu'en savons-nous ? nous ignorons dans
quelle position il plaira à Dieu de nous placer, et quelles
occasions de venir au secours de ces détresses il voudra nous
oHrir ; et s'il nous en présente, ne serons-nous pas beaucoup
dIuS Uronin'- 'j ¥^''l ' ,- , ■ , ^
yeux que ceux dont nous aurons seulement entendu parler i
Je passai quinze jours dans la baie de Bota-Fogo ; c'est la
plus agréable de celles qui entourent le grand golfe de PLio.
Plusieurs maisons de campagne sont bâties sur ses boi-ds, à
l'abri de U montagne appelée le Corcovado ; j'y trouvais un
grand plaisir à écouter, le soir, la musique des nègres. Ils
n'ont que deux insli umens, la viola et la marimha. La pre-
mière est faite avec une gourde sèche, à laquelle on attache
uu bâton, comme un manche de violon. Des cordes de fil
d'arclial sont tendues sur l'instrument. IjA rnuriniba est faite
avec un morc&iu de bois creux, sur lequel on assujettit
quelques louches en fer, de longueur et d'épaisseur diffé-
reutcs, qui produisent des sons variés. Ces instrumens si
simples, joués par les pauvres nègres et accompagnés de
leurs voix, produisent une mélodie plaintive et monotone,
qui n'est pas sans charme. De quelque côté que je dirigeasse
ma promenade du soir, j'entendais ces chants et je me ré-
jouissais de ce que les esclaves pouvaient au moins se procu-
rer celte récréation.
Lorsqu'il ne faisait pas trop chaud, j'aimais à pafcourir lu
baie. Pour le faire plus commodément, je louai un bateau
avec quatre esclaves et leur maître. Je m'étais adressé, pom-
me procurer ma petite embarcation, à un négociant, en lui
recommandant surtout de m'imliquer un maître humaia,
si cela était possible. J'en eus un qui avait la réputation
d'être compatissant. Il l'était , en effet, quand il était de
bonne humeur; il aimait îi rire et à plaisanter, et était au-
dessus des gens de sa cl.isse par son intelligence. Mais si
quelque chose n'allait pas à son idée dans le bateau , si les
voiles n'étaient pas à l'instant ployées ou déployées à sort
commandement , si un des esclaves , fatigué , ne travaillait
pas avec toute l'ardeur désirée , le patron se mettait dans
une colère effroyable et, si je ne l'en avais pas empêché , il
aurait frappé le coupable avec le fouet, qui laisse sur les
épaules de si longues cicatrices. Quand la mauvaise humeur
le prenait, il s'élançait furieux toutes les dix minutes, et je
m'élançais aussi pour l'empêcher de battre ses esclaves. Dès
le second jour, je pris le parti de nie munir d'une canne
pour le contenir un peu. Je prêtai un jour mon bateau au
capitaine Seymoui-, pour aller à Praya-Grandë , villagi;
situé sur la rive opposée , où il désiiait faire quelques cro-
quis; il me dit que, durant la traversée, qui n'avait guère
été que do vingt minutes , il s'était querellé d
le patron pour l'empôchcr de frapper un es
2C4
LE SEMEUn.
celui-là s'ctail mis dans une telle colère q.^il s'était permis
de p eudre h e.pU.iue Sevmour na eoUet. Nous ■•cuss,s^■o^s
Jo>ÎHe moment^. euM-échcr lVfJ.t de ces co W^^^
mais je crains que nous n'ayons fait que rctaidei le cImI -
ment de esclaves. H m'est arrivé, après avoir obtenu la
^■^e de l'un d'eux, de descendre à terre pour une de.n. ■
he n e • à n.on retour, je tiouvais orduunrcment que le
pauvre mali.eureu,. avaa été battu et je voyais les traces du
fouet sur son dos. ,, , j •.
Au ..ombre des odieux fruits de l'esclavage, on do.t
placer l'effet qu'd produit sur les dispositions morales des
Sves euN-mémes. 11 est affreux de voir le pi usa- qu ,1s
épouvent, quand l'un d'eu, est puni. J'a> vu des nègres
a.^ister à là flagellation d'un de leurs camarades : leurs yeux
étincelaient de joie de ses souffrances.
En passant près de ;U«;é, sur le cbemm des montagnes
de l'Orpiie, ie rencontrai un jour un esclave ecliappe , que
l'on ramenait à son maitre. Ou lui avait mis un pesant col-
lier de fer, auquel leuait de chaque côté une barre longue
d'un pied. L'esclave paraissait frappé d'épouvante ; car il
connaissait le sort qui l'attendait.^ Sou maUre eta.t debou
devant sa porto, avec plusieurs nègres, quand le tugit t lu
fut rameué. Je n'oublierai jamais l'expression hornblc et
vraiment diabolique de cet homme, lorsqu il vit son esclave
tremblant devant lui. Il s'elauça sur lui le Irappa rude-
ment avec un des bouts de la corde dont il était le, et vo-
mit contre lui les plus affreuses imprécations. U semblait
repaître ses veux avec délices des aaxielesqu ,1 fais.it naître
et anticiper avec joie sur les tortures qui allait infliger.
7kvvd\z\cserjcntc{Vnneudnn), » d't-1 a ses esclaves.
Un instant après arriva un nègre grand et vigoureux , te-
nant un fouet formidable, l'instrument ordinaire du sup-
en se servant des expressions les plus insolentes, et je sentis
que rien au monde ne pourrait le faire renoncer aux dou-
ceurs de la vengeance. L'esclave fut aussitôt attaché, afin
que l'on pût commencer son châtiment. Je me hâtai de
remonter à cheval, lorsque je vis que mes efforts étaient
inutiles et, quelques minutes après, les cris du pauvre mi-
sérable i.i'apprirent que son supplice avait commeucé.
Je fis dans les montagnes de rOrguc une excursion qui
aurait été délicieuse, si l'esclavage ne s'était présenté à moi
à chaque instant. Nous traversions des foiéts d'une beauté
dont on ne peut, en Europe, se faire aucune idée. Les arbres
ont de cent cinquante à cent quatre-vingt pieds de hau-
teur; le feuillage est d'une richesse , d'un luxe qu'il faut voir
pour le comprendre; la terre est jonchée de plantes gra-
deuses; pas un coin ne demeure stérile. Partout apparais-
sent les plus riches produits de la nature; les branches et le
tronc des arbres ne sont souvent qu'une masse de verdure,
couverts qu'ils sont de plantes , dont la semence y est tom-
bée , apportée par les vents, et produisant des feuilles et
des fleurs , partout où elle se pose. L'air même en est rem-
pli, des lianes s'étendant d'un arbre à l'autre, et formant
d'élépans arceaux ornés de fleurs. La nature animée offre
des objets tout aussi beaux. Des serpens de toutes les for-
mes rampent de tous côtés. Les oiseaux les plus magnifiques
volent au-dessus de vos têtes; les perroquets et les toucans,
au brillant plumage , sont aussi communs que les pies et les
iTTues dans nos coi.trées; le chaimant oiseau-mouche res-
semble à un papillon qui voltige sur les fleurs. Lii , du
moins , l'admiraleur de la nature pourra s'abandonner aux
douces émotions qu'elle inspire; mais non, ces ombrage,
épais cachent de malheureux esclaves qui se sont enfuis de
chez leurs maîtres , et vous êtes exposé aux attaques de
ceux que des'hommes, qu'on nomme civilisés^ ont comiam-
nés à l'opprobre et à la souffrance; ou bien , vous êtes tiré
de la contemplation de ces scènes si belles, par un fugitif
qui traverse, en courant, le chemin où vous marchez, pour
éviter l'affreux serjcnlc qui le poursuit. Je fis plusieurs fois
de CCS lri>tes rencontres pendant mou excursion dans les
montagnes de fOrgue et près de Tijina, oj. j'avais été vi-
siter la propriété d'un riche négociant anglais , établi à i\io-
Janeiro, ([ui a acheté nue terre de douze milles carrés et
qui s'occupe à la défricher.
Sou intendant est un anglais des environs d'Oxford, qui
réside avec sa fille, âgée de quatorze ans, sur la plantation ,
et qui surveille les esclaves. Je crois qu'il n'y a pas un seul
blanc à vingt milles de leur demeure. Les esclaves ont l'air
heureux. Ils sont bien nourris et traités avec justice et hu-
manité. La condition d'un nègre di'pend du caractère de
son maître, ou plutôt de celui de l'intendant. Ce dernier
n'est que trop souvent sévère et même barbare ; et comment
s'en étonner, si l'on réfléchit qu'il a le pouvoir de satisfaire
toutes ses passions , tous ses vices , toutes ses rapines, llélas.
quel spectacle se présente à nous chaque fois que nous
vovons l'homme , libre de satisfaire ses désirs désordonnés,
quand la crainte de Dieu ne lui sert pas de frein ! Quelle
méprisuble créature n'est-il pas alors ! Tout en exécrant
les crimes dont un si grand nombre de nos semblables ^c
rendent coupables , plaignons ceux qui les commettent ,
implorons pour eux le pardon du Dieu des miséricordes,
et n'oublions pas que, sans sa sage et bonne providence,
nous aurions pu naître dans des positions qui nous au-
raient exposés à commettre les mômes crimes.
MELANGES.
Aeolitio:? CRincELLE DE LA LOTERIE EN FrAkce. — La cliambre (hs
Jéiiutés a ailoplé, d,ins une de ses driiièrrs «.éances , un nrticle ainsi
conçu: « Le minisire des finances procédera à l'abolilidn de la lolcriej
» gradiielleinenl et de manière qu'elle ait fesse complètement d'exister
u un i" janvier i8jG. A cet effet , il est autorisé à diminuer le nombce
)) des tirages, à réduire le nombre des bureaux, à élever le minimum des
» taux des mises et à rembourser les caulionnemens des buralistes suppri>r
> mes. Il Nous nous réjouissons de la perspective de voir notre patrie dé-
livrée du fléau de la loterie, mais nous ne comprenons pas qu'il faille
quatre ans pour le faire cesser. On e\ije du citoyen delse confoinier immé-
diatement à la loi que la législature adopte , et celle législature clle-mèn\e
iro.t pouvoir sanciionncr pendant quatre ans la violation dune loi morale
^ .viit ■cLuiiiiuii. cependant par l'article même qu'elle adopte. Il y a là une
conlradirîion choquante entre un princ pe et un fait , et il était de notie
devoir de la signaler.
Appareil a PÉTiTroxs. — On sait quelle est aujourd'hui l'agitation ds
l'Irlande, cl à qiK-l noint les partis y sont en présence. Lord Ro len , l'un
des principaux chefs du parti protestant , a été chargé de présenter au roi
une adresse sur les alf.ùies de ce pays. C'esi peut-être la minifeslalion la
plus exlraordinaire d'une opinion qui ait jamais été adressée à un souve-
rain. Elle est revêlMc de -^Sti.o lo signatures , et ch ique signature est ae-
compagnée de l'indication de la demeure du pétitionnaire et du bureau de
po.te qui en est le plus voisin. Pendant trois semaines, pins de vingt com^
mis ont été continue lemeni occupés à iranscrire les noms qui s'y Iroiiveiit
sur des registres tenus |>ar ordre alphabéliq le, d'où on les transciira encoie
sur d'au'res registres, où ils seront classés par comtés et par baronies. Les
signalures couvrent aooo fi uilles de parcliemiii ; ch que feuille a deux pieds
trois pouces de long , en sorte que la longueur de tonte l'adresse est Ai
quatre mille cinq ccnis pieds, ou à peu près un mille anglais. Ces feuilles
ont éié cousues ensemble, et sont m intées sur nn roulea i de deux pieds d«
large et de neuf pieSs de diamètr.e, élevé sur des ro les , pour qu'il puisse
être roulé en présence du roi. On voit que nous sommes encore bien
en arrière de no; Toisins d-ms l'ait d'exprimer, d'un^ manière légaW
cl pourtant énergique , nos convictions politiques; t\ cependant combien
('e causes de justice el d'humanité, en faveur desquelles il im[)Ortcrail de
s'entendre pour élever la voix! Qu'il nous soit permis de rapp.der icià
Ceux de nos lecteur, qui l'aiiraienl penlu de vue le projet de pétition relatif
à l'esclavage, que nous leur avons recommandé.
Ajocrnessest DE.S ASSEMBLÉES gésérales. — Ou Sait que diverscs So-,
ciétés religieuses et phil inllir ipnpie-. entre autres la Scciéle Biblique . la
Sociél.- des Missions et la Société dis Traités Religieux , se réunissent ot-
dina rement à cette époque de l'année , pour rendre compte de leurs tr.'V-
vjuîî. Le- Coniilés qui les dirigent viennent de décider l'ajournement ds
leurs assemblées générales, jusqu'.à ce que Dieu ail fait cesser la maladie
qui exerce parmi nous ses ravagesl Beaucoup d- s amis de ces institutions,
dans les dcpar:emeiis , ont l'h-diitude de venir à Paris pour assi'tei»à ces
réunions et pour se concerter sur les développ' m ns à donner aux travaux
entrepiis. Dans l. s circonstances présentes, la plupari d'entre eux auraient
nécessairement éliî retenus par des devoirs de famille ou de position dans
les villes qu'ils habileni , et ces anniversaires n'auraient , en conséquence ,
pas pu atteindre l'un de leurs principaux hu's. Les Sociétés que nous avons
nommées ont donc résolu de retarder leurs asseinbli'es générales jusqu'à
lies temps plus tr. inquilles, sans ce|ien larit ralentir pour cela I ors travaux.
Les fêtes chrétiennes qu'elles ont l'habitude de célébrer sont convenable-
ment remplacées, en ce moment, par drs réunions de [irière el d'humilia-
tion ; K-ur tour reviendra , quand seront venus les jours de la joie el des
actions de grâce.
Placird. — On a affiché h'er, sur tous les murs de Paris, un placard
contenant les Commandemens de Diea. Pusse cet appel , adressé à la
conscience des habitans d'une ville si profondé. nent aflhgee. en èlre com-
pris et en engager un grand nombre à faire , dans C s temps so'.enncis , un
rclour sérieux sur eux-mêmes !
' LeGcmnt, DEHALI/r. ~'
Imprimerie de Sellicle , lui; des Jeûneurs, n. i^-
TOME 1". ~ IV' 3^1.
25 AVRIL ISS"?.
LE SEMEUR
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosopliîqwe et Littéraire,
PARAISSAXT TOIS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Matih. Xm. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel , n° ii,et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix:i5 fr. pour l'année;
fr. pour 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera 2 fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. —
!« lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affranchis.
SOMMAIRE.
'liouE DE LA PESTE DE LojiDBEs Eji i665. — CoERESPOMDAxCE : Quel-
ques reflexions sur l'état actuel de la science , de la littéraiure et des
beaux-arts. — Moedrh des Otahitiens : L'Infanticide. — Pensées
DE Thomas Adam. — Mélanges : Enterrement russe. — Diminulion
Jar.s l'importalion et la fabrication des liqueurs spiritueuses aux Etals-
Unis. — Cessation du Globe.
EPISODE ■;
DE LA PESTE DE LOWDRES E!f l665.
... Les habitans de Londres s'enfuyaient en grand nom-
re. La cour se retira à Oxford ; le parlement et les tribu-
aux ayant interrompu leurs séances, toute la noblesse, les
eu» riches et le barreati quittèrent la ville précipitamment.
Vhiteball était abandonné et le parc fermé. Les passaa;es
iront partout interdits; les maisons des riches, dans les
nvirons de ^^ cstminster, semblaient désertes. On n'y
oyait, de temps en temps, qu'un domestique oudeux qu'on
avait laissés pour les gardei- ; souvent même ii n'y avait
u'un \valchman(\a\ faisait la garde, nuitet jour, à la porte,
lour empêcher les voleurs de s'y intioduire. La peste éclata
l'abord dans la paroisse de Saint-Gilcs-des-Champs, dont les
labitans furent les premiers à s'enfuir. Ou n'y rencontrait
lersonnc dans les rues, et bientôt on y vit croître l'herbe;
[uelques-unes étaient barricadées aux deux bouts , parce
(ue tous les habitans étaient partis. J'ai entendu dire que ,
1ms la Cité , plus de sept mille maisons étaient aban-
lonnées clique, dans les auties, il ne i>estait que peu d'ha-
<itans.
Dans iaparolssedeSaint-Alban demeurait, dans la ruenom-
inéc Wond-Street, une famille composée du père et <Je la
mère , ùgLS de quarante à cinquante ans, de trois filles et de
tlïux fih. Le père était un épicier en gros; il avait à son
service deux servantes et employait pour ses affaires deux
apprentis et un homme de peine; mais, voyant la désolation
qui venait de fondre sur la ville, il renvoya à ses parens,
dans le Staffurdshire , le plus jeune de ses apprentis, et
congédia le plus âgé, dont le temps était presque achevé.
Quant à l'homme de peine, il ne demeurait pas dans la
maison ; mais comme c'était un pauvre homme, qui serait
tombe dans la misère si son emploi lui avait été ôté, son
maître l'engagea à venir tous les jours s'asseoir à sa porte ,
dans uneguérileqy'il fit faire exprès pour lui, comme tva^c/i-
njan , depuis neuf heures du matin jusqu'à six heures du
soir, pour faire les commissions, porteries lettres, etc. Il fit
aussi faire, au second étage, une donble fenêtre en bois, que
l'on recouvrit de plaques d'étain et à laquelle on assujettit
une poulie et une corde, pour monter et descendre les ob-
jets dont on aurait besoin. C'est par ce moyen aussi que les
gens de la maison envoyaient à leur gardien de la nourriture
et les gages qu'on lui donnait chaque semaine; mais chaque
fois qu'on ouvrait cette fenêtre, on avait grand soin de
brûler de la poudre tout auprès, et tout ce qui arrivait du
dehors était purifié et passé par des fumigations avant d'être
admis.
Le père de famille ne prit pas tout de suite le parti dese
renfermer complètement. La peste durait déjà depuis plu-
sieurs mois et il mourait chaque semaine près de mille per-
sonnes qu'il ne s'était pas encore décidé à le faire. Il est
vrai qae, quoique l'épidémie fit de grands ravages dans les
paroisses extra-muros et principalement à l'ouest de la ville,
à Holboru,Saint-Giles, Fleet-Street et auStrand,laCitéétait
encore épargnée. La maladie ne commenço à y exercer ses
ravages que vers la fin de juin ou le commencement de
juillet. Elle y fit bientôt de grands progrès ; le nombre des
morts doublait de semaine en semaine, et le père de famille,
prévoyant qu'elle allait se répandre comme un torrent sur
toute la ville, crut nécessaire d'imjioser à tous les siens les
règles plus sévères qu'il s'était proposé de leur prescrire, et
en vue desquelles il avait approvisionné sa maison ppur
plusieurs mois. Dès le commencement de juillet, il ne per-
mit plus à personne de sortir des murs de la Cité, ni d'aller
dans aucun lieu public. Il écrivit à toutes ses pratiques et à
266
LE SEMEUR.
ses coircsponclans Iiois de la ville de ne plus lui faire aucune
coiiiinaiide, jiaiicqu'd ne pouvait plus i ieii envoyer aux
roulieis.
Le premier de ce mois, il avait donne ordre à l'homme
de Jieinc de prendre jioss-ession de la guérite construite pour
lui. Vers le quiii/e. la peste avait eu(Oi"e auj'meiité ses la-
vages hors de la C.té, tellement que les Inillclns de la se-
maine annoi çaieul i .-G'2 morts, dont i ,500 a» aieutsuctoud)é
à la peste. La paroi'.se qu'ils liobitaient était la seconde qui
avait été iu'ctlée dans l'intérieur de la ville. Jusque-là le
pèie dp famille s'était procuré de la \iaiide fraîche que lui
vendait une femme de la campajjuc , cjui assurait l'aj'por-
Icr du marché lie W.iltham-Abhi y et n'ouviir sou paiiii r
qu'à la porte de sa maison. Mais , pour plus de sûreté , il
renonça à te moyen d'approvisionnement; il eut recours a
son magasin et se mit à distribuer à sa famille des rations de
pa n et df biscuit.
Etaiita nsi tout-à-fait isolés du reste de la ville, ils ijjiio-
raieiit ce qui se passait. S.ulement ils enlindaient s.uis
interruption li- sou des cloches, et leur portier leur faisait
parvenir ri'guiièreraent le bulletin de la semaine, qui leur
apprenait le> affreux ravages que la maladie faisait autour
d'eus. lis étaient renfermes depuis trois semaines, lorsqu'il
leur .iniinnça qu'une maison, qui n'était séparée de la le;ir
que par deux antres , était infe(téc , que Iros maisons de
l'autre côté de la rue étaient ferraéi s et que deux domes-
tiques du voisinage venaient d'être transportés à l'hôpital
des pestiférés dans Old-Streei. Ce fut pour eux une graiule
satisfa tiou de savoir que leshabitaus de la maison à gauche
de la leur étaient tous pai tis pour la campagne , dès le com
mcniemeiil de la malidie. Les plus pi'oches maisons, à
droite, étaient ou désertes ou déjà infectée^; dans plu-
sieurs, les familles eut. ères avaient péri.
Vers ce temps-la, ils entend. rent pour la première fois
pendant l.t nuit, dius les rues, une cloche, dont le son ne
ressemblait pas à celui de la cloche du walchman ordi-
naire; ils entendirent aussi une voix, mais ils ne purent
d' ibord comprendie ce qu'elle disait. Le gardien leur ap-
prit le lendemain que le nombre des morts était devenu si
grand dans les faubourgs, qu'il était impossible de les
entei rcr d'une manière régulèie, et que personne n'osant
pénétrer dans les maisons infectées, on ne pouvait se servir
de cercueils; qu'en conséquence le lord-maire et les alder-
men avaient doinié l'ordre que des cliars , précédés d'un
conducteur muni d'une cloche, parcourussent les rues
pour enlever les mortsj que cela avait déjà heu depuis
quinze jours, dans les paroisses d'Holborn , du Samt-
Sepulcre et de Cripplegate, et dans plusieurs autres; que
maintenant on comiuençait à le fiire aussi dans la Cité,
entre autres dans les paio.sses de S.n'nt-Olane et de Silver
Street, qui étaient pirticulicrement fr,i|)pées, et que les
chars avaient traversé leur rue , la nuit précédente. Ces
nouvelles étaient alarmantes , la paroisse de Silver-Strcet
touchant à celle de Saint-Alban. La maladie se piop;ig 'a
rapidement dans toutes les deux; le nombre des morts
augmentait tous les jours; aucuu quartier u'et.iit plus
épaigne.
Du commencement d'avril aux premiers jouis de sep-
tembre, de sept àiieufients persoiinrs iivoururent par
teuiaiiie . ilan> la seule |>aroi8se de Ci ipple^.ile • ce fut
penilant ce temps que lea ihars morlua.ics s'y proiueiié-
reiit;cari| éta.tile\enu de toute impossibilité d'enterrer
de la minière ac. outnméi-. Il n'y avait plus de pLicc dans
les cimelit res oïdiiranes, et on fut iilibge de <loiiiier cette
destination à un vaste leirainprès de i-'iusbui y-fields , qui
l'a couseivee depuis lors. On y creusa dis fosses profon-
des^ daus h:sqiielli-s Ou jettait les nïorts recueillis pendant
)t« tiutt, les rf.i;oavr;iut d'u,n. peu de te.iTe, e« atteodun.
ceux de la iiuit suivante , et continuant à y jeler d'autres
eoi|) jusqu'à ce que l.i fosse fut ionil)le. Les (,ffi. leis de la
piroisse ont afhi iiw qu'.ui a jeté jusqu'à deux nulle morts
d.ius nno seule de ces fi)ss('s.
La santé de la fam lie du marchand était toujours ■xeel-
leiite , et le pèi e , i empli d'espo r , eiieourageail h s siens à
ne pas pcrdie courage; mais les nouvelles oui devenaient
tous les jours plus miuvaiscs, le bruit lugubre des chars et
des cloches durant la nuit, et cette voix sinistre qui criait :
n Apportez vos mo"ts ! apportez vos morts! >> fusaient
sur eux l'impression la plus pénible. Ils comiueucèreiit à
douter de l'efficacité des précautions qu'ils avaient prises ,
et se regardiiieiit trisleuieiit les uns les autres , lomnie si la
mort devait aussi les frapper. Le fléau leur semblait destiné
par Dieu à ravager toute la v lie et à en fiire comme une
cité désert;. Le poreimigini alors de loger toute la fa-
mille au premier élige. et de donner à < hacun des siiuis
unccli.inibresetiaree.il fit eu outre ari-angcr h s pièces du
second eu infirmerie , pi>ur que, diiis le <:as oii q lelqu'un
de l.i fimille tombât malade , ou put l'isoler complètement
des autres. Il retint .iiissi une girde, qu'lm devait, eu <as de
besoin, iiilroduire dans la lu.iis'ui, au moyen de l.i poulie, pai
lafenctre de bois, de sorte ipi'elle n'eût p.is de comiiiuuica-
tion avec le reste des habitans. Il declarj que s'il tombait
malade, il se rendrait aussitôt à rinfirmerie, qu'il ne vou-
lait pas que ses enfuis s'approch.isscnt de lui et que, s'il
mourait, on deva.t descendre son corps par la fenêtre, jus-
qu'au ihar mortuaire. Mais sa'femme protesta que, s il
était at'.eiut , elle s'enfermerait avec lui pour le soigner.
S le père de famille n'avait pris que des préiautions de
ce penre, nous aurions pu cro re qu'il avait beaucoup plu!
de prudence humaine que de religion, et qu'il s'occupiil
bien plus de sou corps que de son âme ; mais c'était ut
homme séi icux el pieux ijui , avant tout, s'était placé soui
la protection de Dieu. Le culte domestique était établi daui
sa inuisou. Trois fois par jour , il rassemblait sa l'ainille,
lisait l'Ecriture-Sainle et priait avec elle , se remettant,
ainsi que les siens, avecpleirte confiance entre les mains du
Seigneur, sachant qu''l"est le Père des miséricordes et le
Dieu des consolatinns. îl avait plus sp. cialement consacré
deux jours pai' semaine au jeûne , à la prière et à l'humilia-
tion. Chaque soir, en se séparant, ou ne pouvait s'empô-
cher d'éprouver un douloureux serrement de cœur , en
pensant que peut être on ne se reverrail plus; mais le
lendeiuaiii , quand ou se trouvait réuni de nouveau , et que
pas un ne manquait, on ressentait une reconnaissance pieiue
d'une douce joie, et on bénissait Celui qui avait daigné
ép.iigiier. Le père, plein de sollicitude, était toujours le
preni'er levé dans la maison ; il allait de chambre en
chambre, s'informant de la sauté de ses eiifans et de ses
doiuesti(|ues; et quand on lui répondait: <> Ce!a va très-
bien , » il disait: « Rendez-en grâces à Dieu ! »
Au plus fort de la maladie, lorsqu'il éta t presque abattu,
cet excellent homme eût le ch igi m d'apprendre que son
portier était mort. Il ne le vit pointa l'heure où il lui des-
cendait d'ordinaire sa nourriture parla poulie. Il l'appela
et ne reçut aucune réponse , te qui lui fit craindre qu'il iie
fut devenu malade. Il n'en eût point de nouvelles ce jour-
là, ni le jour -uivaut. Le troisième jour, comme il appelait
en<:or(; , une voix étra.igère lui répondit que le puivre
Abrahautélait >noit.« Et quiêtes-vous?» demanda le maître.
— « Sa p 'livre veuve, moii.icur; je suis venue pour vous
appreudie que votre malheureux serviteur n'est plus. » —
Le père (le finiillefui très-affligédela pcile d'un homme qui
lui avait été si utile et si fidèle. Il reprit la parole au boni
d'uu moment et dit : « îleias! pauvre femme, et que ferez-
vous maintenant? » — « Ah ! monsieur , dit elle, c'est déji
f4it de moi; j'a/ aussi le poste, el je ne tarderai pas à suiwe.
LE SEMEUR.
267
» — Il fut s.iisi (]'lir)i rnii-, à CCS mot' ; son cœur prcii'li'c. Je sais que bien des (jcns sont d"avis que lorsqu'on
lUoii îïiari, )) — Il nu s.iisi u nniTcni', a ces mois j >(iii i.u.:ui .
di'liiillit pr.'sqiio :iu «li'dins de lui ; crpiMid.iiil . romiiic il l'I m |
«■titnuic (Ir la finiii'C di' la [xn.dre ([u'il a\ a L brùlci' a"! aul
(j'oin lir l;i fL'hôtrp, il nir se retira pas aussitc'il et lui «lit :
Cl Alais , p^iiivii" IcMiilii', SI vous Oies uialado, pOMi(|u(M ('tes
>()ii* voiiuo ici ? » — a J<> sav.iis (jm- voi! ; illcii'lii/. Ahia-
)i ini , cl (pic vous (>ii avir?, Iicsoiii , il j'ai voulu vous duc ce
qui en ctail <le lui. » — « M ùs cpi'ailoiis uous lairc? car. claul
malade vous ne pouvez iciiipURcr votre rnaii, cl j'.ii |)i)iir-
taiit hcsoiii do quelqu'un. » — o C'est vrai, monsieur, et
vodà pourquoi je vous ai amone riiouiiète liomuio que voici,
qui vous servira aussi lidilcinent <|ue \i: pauvre Ahraliam. »
— «Je vous en suis b.en obi jjé; maisi oniinent pu:s-je iu'a«su-
rcr qu'il soit bien poi tant, puisqu'il vient avec vous qui êtes
mal ide? Je n'oserai t;iuc!icr à aucune des choses qu'il lu'.p-
porteia. » — « Oli ! uionsiiuir, vous n'avez rien à craindre ;
c'est un iioniniesùi' car il a eu la |)esto^eteu fst l'écliappé.
Il ue couij plus aucmi danjjcr; sans cela je ne vous 1 aura s
pas amené. (Comptez sur lui ; c'est lui braxe homme. » Ceci
rassur.-» un peu !;• père de famille , qui étdl fort content
d'avoir un antre poitier ; mais i! ne voidut croire que ce!
huuma eût été m dade it qu'il fût guéri , q'i'après (|u' 1 lui
eût amené Icionstal le de la paroisse et uin? autre personne
qui le lui certifièrent. Lorsque l'aff'aîre fut ari'augée, la
pauvre femme s'en alla avec quelque argent.
Nos amis avaient d'aboid trouvé fort triste d'enterdie
constamment sonner les cloches des églises pour les enter-
remens. Tout à coup ils firent la ren)arque qu'on ne les
entendait plus. Leur honnête gardien leur dit que le nom-
bre des morts était si considérable qu'on avait défendu
les sonneries , et que les riciies , comme les pauvres^etaicnt
emportés par la fatale charrette.
Une foule de gens auraient désiié quitter la ville, mais
on ne laissait plus sortir. Notre famille était en proie à la
plus vive anxiété; car toutes les maisons cuvirouiiantes
étaient infectées. Ou pouvait à peine compter les morts.
Les bulletins p.irlaieiil de i,5oo morts par semaine dans la
Cité, quoiqu'une m illitude de personnes se fussent retirées
à la campagne. Le père comun-nçi: à croire ([ue pas nue
âme n'éch ippera't; cependant il cachait ses frayeurs aussi
bien que possible , et continua d'adresser à Dieu de ferven-
tes prièi'cs en faveui' de sa famille.
Au milieu de ces calamités, comme il commençait à
être fort content de son nouveau portier et qu'il se rassurait
sur son compte , eu pensant qu'il avait déjà eu la maladie,
il fut visité par ;uie nouvelle affliction. Un matin, comme
il l'appelait, il ne reçut pas de réponse. Il l'appela plusieurs
fois, mais personne ne répondit. Il n'en eut point de nou-
velles durant deux jours. Enfin . un wafclirnan, place à la
porte d'une maison infectée, lui eu donna ( On plaçait des
•watchmeii devant ces maisons, on les marquait d'une gran-
de croix rouge, et on inscrivait sur la porte les mois :
a Seigneur, aie p tié I ») Cet homme , entendant le maître
appeler plusieurs fois son port.ei' , s'appi otlia enfin, et lui
dit([uc le pauvre homme qui le servait était tombe malad('
de la peste, et que sans doute il était déjà mort. «Je s.iis
bien, i-jpoudit le miitre, que mon premier portier a été
malade et est mari; mais c'e^l l'autre que j'a,)pelle. » —
a C'est tièsdiicn, monsieur ; mais d p"iit devenir ma!a leel
mourir aussi, je le présume.» — « Non , non. vous vous
trompez ; vous voulez parlez du premier. » — « Nullement,
roousieui-;je sais très bien qu' Abraham, votre premier por-
tier, est mort; miiis celui dont il s'agit à présent, s'ap-
pelle Thomas Molins : n'est-ce pas la son nom?» — « Oui,
sans doute. » — « Eh bien, c'est de lui que je veuv pariei.»
— «C'est impossible, car il a déjà eu l.i peste; il en a été
Çuéri et il ne peut pas l'avoir nue seconde ibis. » — oïl. lasl
a eu une fois l.i maladie, on ue risque plus de la prendre:
mai» j'> pins vous as«iii . r (pie c'est une on eue. J'ai été deux.
lois .1 rii'ipit.d (les pestiférés , a (piiiiz • jours .rinteix aile , "t
pour la sei onde lu s je suis gién ; mais je ne crois p.is pciui
cela èUf à l'abri de la maladie ; car je conn.iis des pei sonnes
qui l'ont eue trois ou quatre fii.s, et qui ont fi li par en
mourir. » — «Quoi ! il serait vrai que mon pin.re Moliiis
lût de nous eau mal, nie I » — « Oui, mous luii , o;i me l'a
dit: ma s ji? \ ous en iJouiierai des nouvelles positives de-
main. )) Le jour suivant, il revint en ef'el ; il s'était in-
formé de Molins , et avait appris qu'il avait été enlevé par
la charrette, la nuit précédente. Sou maître en fut trèsaf'fli-
gé; il referma promptemeut la fenétie et , s'étant assis, il
cacha sa tête entre ses mains et versa des larmes amèi es, en
pensant que deux hommes avaient dt'ja perdu la vie à son
service. Au l)oul de quelques inslaiis, il reprit un peu ses
esprits. U retourna vers sa f.imille en se contraig:iai.l autant
que possible, et il ne dit rien de la m >rt de son peu tier. Le
Seigneur continuant a conserver la santé a lous les siens, il
comprit (pi'il ne devait pas se laisser aller à l'abatlemeut,
mais reprendie courage et lui rendre grâces.
Près d.' quinze jouis s'écoulèrent sans qu'd eût aucune
communication avec le dehors. Il ne voulait plus avoir de
portier, de sorte qu'il n'avait aucune nouvedc de ce qï.i
se passait dans la ville. Au bout de ce temps , il fut ex-
trêmement fatigué d'être si complètement privé de tou»
rcnseigncmcns. Il ne recevait plus le bulletin de la semaine
et n'entendait que le lugubre b'-uit des charrettes qui pas-
saient la nuit. Il ouvrit donc sa fenêtre et, ayant appelé le
walchinan, il lui demanda comment on se portait dans la
maison qu'il gard lit. Il croyait que c'était la niêino où il l'avait
vu d'abord. — ((HelasI monsieur, répondit celui-ci, toute la
famille est morte; il ne reste qu'un ouvrier, qu'on transporte
en ce moment à rh(ipital , et me voici maintenant à la porto
de la maison voisine, dans laquelle il y a trois malades et un
mort.» — «Et comment cela va-t-il par la ville?» — «De mal
en pire; le bulletin de la semaine passée portait 8.' loo morts;
la maladie dimniue, il est vrai, à Sainl-GilesetàHolborn, les
habitans étant piesqiie tons morts ou piutis;mais elle aug-
mente d'une manière effrayante du côté d'Aldgate et de
Slepnev. » Ou était alors au milieu de septembre, et la peste
semblait avoir atteint son plus haut degré d'intensité.
Ces nouvelles semblèrent désolantes à notre ami ; il se
sentitcependaut rassuré, en pcnsantque la maladie diminuait
ni! peu dans ses alentours. Il courut en informer sa famdle ;
mais comme les maisons voisines et toutes celles du côté
opposé de la rue avaient été cruellement ravagées et que de»
familles entières avaient été moissonnées, ils se demandaient
avec effroi comment il éiail possible qu'ds vécussent au mi-
lieu de tant de morts !
liCS cufans commençaient à souffrir beaucoup du manqua
d'air et du régime qu'ds étaient obligés de suivre. Le»
viandes salées dont ils faisai ut leur nourriture leur doniiè-
rtuit quelques svmpl(îmes de scorbut. Le père leur faisait
prendre, dans l'intérieur de la maison autant d'exercice que
possible ; il les fusait aller et venir et se donner du mouve-
ment; mais, sous aucun prétexte, il ne voulait permettre
qu'on ouvrît u le fenêtre. Cmume le tenips commençait à se
ral'raîihir, il fil allumer du feu dans tontes les pièces du pre-
mier étage et deux d'entre eux veillaient à tour de rôle
pour empêcher qu'il ne s'éteignît ou qu'd ne causât quel-
que accident. La d spos t.on SLOibutique continua d'.iug-
menler jusqu'à (6 qu'il fit prendre à ses enfans du jus de
citron, dcnit il avail une ample provision.
Les rues présentaient un spectacle des plus tristes ; elles
élaient couvertes d'herbe. On pouvait regarder vingt fois ii
monsieur, voilà donc pourquoi vou» tic vouliez pas me com- » travers les vitres saus voir passer un seul homme, ni voir une
268
LE SE^IËUR.
sculfi poite ouverte. Toutes les boutiques étaient ferniérs ,
excepté celles des pharmaciciis et des épiciers, dont un seul
battant était ouvert. On ne voyait passer d'autres voitures
que celles qui, de temps en temps, portaient les malades à
l'hôpital. Mais chaque nuit on entendait trois ou quatre fois
le bruit de la charrette funèbre, et l'homme qui la pré-
cédait , agitant sa clochette et criant : a Apportez vos
morts! »
Le père de famille sentait, de plus en plus, combien son
portier lui faisait faute. Il ouvrait son volet deux ou trois
fois par jour pour parler avec le watchnuin ; mais celui-ci
vint aussi à lui manquer. Il ne le«it plus à sa place accou-
tumée, ce qui le troubla beaucoup. Quelques jours après, il
revit cependant, à travers les vitres, son homme, qui levait la
tête vers la maison, comme pour lui parler. Il courut vers
la fenêtre et l'ouvrit, après avoir brûlé de la poudre comme
à l'ordinaire. Le watchman lui dit qu'il était venu plu-
sieurs fois pour lui parler, mais que, ne l'ayant pas vu , il
avait craint qu'il ne fût malade. Il lui conta qu'on l'avait
congédié là où il servait d'abord , la plupart des habitans de
la maison étant morts, et qu'il s'offrait pour succéder à ses
deux portiers. Le maître fut enchanté de cette offre et l'en-
gagea aussitôt.
Le 'watchman n'était pas depuis long-temps à son ser
vice lorsqu'il dit à son maître qu'il était bien heureux de
pouvoir lui apprendre que la maladie diminuait, et que le
dernier bulletin marquait i ,837 morts de moins. La semaine
suivante, les décès avaient encore diminué de six à sept
cents , quoiqu'il fût mort 5,725 personnes.
Ses fils ne manquèrent pas de prier leur père d'envoyer,
comme Noé , une colombe hors de l'arche; c'est-à-dire de
les laisser aller voir comment étaient les choses. Ils le pres-
sèrent d'autant plus qu'ils entendirent de nouveau le bruit
des allans et des venans dans les rues; mais le père fut in-
flexible et refusa net.
La troisième semaine du mois d'octobre , il y eut encoie
une diminution de i,84o niorts dans un seul bulletin. Le
watchman frappa à la porte et ^^uand le maître et quel-
ques membres de sa famille se fure'nt montrés à la fenêtre,
il leur dit que le fiéau paraissait vraiment se retirer, que la
mortalité était beaucoup moins grande, et que le lord-maire
avait ordonné que les chars cessassent leur service, excepté,
deux fois la semaine , dans certains quartiers , et , une fois
chaquenuit, dans d'autres. Le watchman vcqui une l'écom-
pense pour cette bonne nouvelle, et la famille remplaça un
de ses jours de jeûne par un jour d'actions de grâces.
Mais tout à couj) , à la grande consternation de tous ," le
père, qui avait veillé avec tant de sollicitude à leur conser-
vation, et dont les soins bénis du Seigneur les avaient pré-
servés de la maladie, tomba lui-même malade. Il est impos-
sible d'exprimer les angoisses qu'ils éprouvèrent tous. Ils
crurent que Jeur père avait la peste; il le crut aussi, et pour
préserver ses enfans des funestes effets de la contagion , il
les supplia de l'envoyer à l'hôpital des pestiférés. Sa femme
et ses enfans rejetèrent cette demande avec horreur, et
protestèrent qu'ils préféraient avoir la maladie avec lui
et remettre le tout à Dieu. Il fut obligé de céder ; mais il
voulut qu'on lui préparât un lit dans une des chambres de
l'étage supérieur. Il se coucha, prit les remèdes indiqués
par les médecins en pareil cas et qui ont pour but d'exciter
la transpiration. Les remèdes firent leur effet. La nuit se
passa dans les angoisses et personne ne dormit. Mais quelle
lie fut pas la joie de tous , lorsque, le matin , ils apprirent
que ce père bien-aimé s'était doucement endormi et qu'il se
trouvait parfaitement de son sommeil. Son indisposition
venait de l'extrême agitation de son esprit et d'un excès de
fatigue. Au bout de quelques jours , il fut parfaitement re-
mis. Tant que le père fut malade, personne ne pensa à
s'informer de ce qui se passait au-dchors; mais quand il fut
rétabli, ils commencèrent à s'occuper de nouveau, avec un
vif intérêt, de l'état sanitaire de la ville. Ils purent voir, à
travers les vitres, que la rue avait un tout autre aspect. Ou
y voyait plus de monde; quelques boutiques étaient ou-
vertes; des voitures circulaient; de sorte que, sans interro-
ger leur portier, ils se convainquirent que la maladie avait
beaucoup diminué, et que les gens avaient plus de courage
que par le passé : preuve certaine que le fléau avait presque
disparu de leur quartier. Le watchman le leur confirma
le lendemain. Cn était alors dans la dernière semaine d'oc-
tobre, et la peste avait tellement diminué qu'il n'y avait eu
que vingt-deux morts dans Ciipplcgate; diminution presque
aussi surprenante que l'auginentation de la maladie l'avait
été d'abord ; mais elle continuai', à faire de grands ravages
dans la paroisse de Slepney et à South^vark.
Ces nouvelles étaient sans doute faites pour réjouir la
famdle, mais le père craignait que la joie trop étourdie des
gens ne leur fît négliger les précautions nécessaires, et que
la sécurité causée par l'état sanitaire de la ville ne les enga-
geât à retourner trop tôt dans leurs maisons, à aérer les lits
et les auti'es choses qui avaient servi aux malades , ce qui les
aurait exposés à ranimer le foyer de l'infection. C'est précisé-
ment ce qui arriva; vers le milieu de novembre, les bulletins
s'élevèrent tout-à-coup de 4oomorts, et montèrentVle mille à
quatorze cents dans une semaine. Toute la ville fut saisie
d'effroi ; mais il plut à Dieu d'éloigner de nouveau le fléau ,
qui, dès-lors, alla toujours en décroissant. Notre homme ,
toujours prudent, désira continuer encore pendant quelque
temps sa réclusion. Il calcula que, quoique la peste eût
beaucoup diminué , elle était encore plus forte que lorsqu'il
s'était décidé à se renfermer complètement, et il ne voulait
pas perdre le fruit de tous ses soins et de toutes ses précau-
tions par trop de témérité. Ses raisons étaient si bonnes , et
le bien-être de sa famille y était tellement intéressé, qu'on se
soumit volontiers à une prolongation d'emprisonnement ,
quoique ses enfans souffrissent tous beaucoup du manque
d'air et qu'ils eussent le plus ardent désir de sortii'.
Le premier dccembr? , le père ouvrit enfin pour la pre-
mière fois la porte de la rue et sortit. Le dernier bulletin
avait été de 333 morts dans la semaine; la pliipai t des cas
avaient éclaté dans la paroisse de Stcpney et à Soutlnvark ,
où la maladie avait commencé et où elle semblait vouloir du-
rer plus long-temps qu'ailleurs. Il sortit tout seul, parcou-
rut les rues, considéra les maisons et les bouticpies , mais ne
parla à personne. Il ne rencontra aucune de ses connais-
sances, excepté quelques-unes dans son plus'proche voisinage.
Un grand nombre de maisons étaient désertes, les habitans
s'étant enfuis à la campagne. Dans plusieurs, il vit cepen-
dant des domestiques qui en étaient revenus et qui parais-
saient occupés à donner de l'air , à nettoyer , à faire du feu ,
à brûler des parfums. Le nombre des personnes dans les
rues était plus considérable qu'il ne s'y était attendu; du
moins il cn était ainsi dans les rues prhicipalcs.
Il retourna chez lui , au bout de quelques heures. Il te
décida à vivre encore quelque temps séparé de tout le
monde , et il ne se permit pas non plus d'acheter des provi-
sions fraîches. Quelque temps après, il alla avec son fils
aîné jusqu'à Tottenham-Iligh-Cross, où il vit un de ses
amis , dont la maison avait été complètement épargnée. Il y
loua un appartement pour sa famille et s'y transporta , la
semaine suivante , avec ses provisions , qu'il fit chercher
par des charrettes de la campagne , appartenant à des pay-
sans que la maladie n'avait point visités. Sa famille sembla
renaître en respirant de nouveau l'air pur, dont ils avaient
tous si grand besoin. La nourriture fraîche leur fit aussi
beaucoup de bien.
La peste continua encore durant les mois de décemh'e
LE SEMEUR.
260
et de janvier. Elle sembla mèinc augmciUei- (le nouveau
pendant (juclques jours, ce qu'on attribua ù la trop f;iande
précipitation que les gens mirent à retourner dans leurs
maisons. Mais, vcis le commencement de février, la famille
se trouvant en parfaite santé et la maladie ayant presque
disparu, ils retournèrent à Londres et rcprircut leur train
de vie oi Jinaire.
C'est ainsi que par la bonté de Dieu , ils durent leur con-
servation à l'isolement complet dans lequel ds vécurent,
avant rompu toute communication avec le dehors. Cet
homme et sa famille qui , durant le temps de l'épreuve, et
lorsque la maladie et la mort les entouraient de toi.tcs
parts, s'étaient humiliés devant Dieu et l'avaient invoqué
du fond de leur détresse, uc négligèrent pas, lorsqu'ils en
furent délivrés , de lui offrir leurs actions de grâces. Tous ,
d'un commun accord , le bénirent comme l'auteur de leur
délivrance et voulurent lui consacrer des vies qu'il avait si
merveilleusement conservées. Le père de famille avait fait
des provisions suffisantes pour un an ; comme il ne fut ren-
fermé que pendant sept mois, il lui resta une grande quantité
de denrées de différens genre?. Dès qu'on tint de nouveau
le marché et qu'on put sans danger s'y pourvoir , il s'em-
pressa d'en faire la distribution aux pauvres, pour en fiire
ainsi un oblation à son Dieu. Il leur donna i,5oo livres de
biscuit, 3oo livres de fromage , 5 barriques- de bière, 5
pièces de lard , et plus de deux tonneaux de bœuf salé.
C'est ainsi qu'il joignit à la reconnaissance envers Dieu la
charité envers les pauvres , qui , dans ces temps d'aflhction,
avaient si grand besoin d'être secourus.
KoTA. L'ouvrage auquel nous empruntons ce Tra^meiit est anonyme; il a
r«ru à Londres, en 1722, sous le lilre de : Préparation à la peste , tant
pour I âme que pour le corps. La peste, qui commença à Marseille en -.730,
raTageait alors encore la France, et le gouvernement anglais prenait
toutes les mesures possibles pour l'empècli r de pénétrer en Angleterre. Il
parait que c'est pour indiquer à ses compatriotes les précautions qu'ils
dcTaient prendre, que l'auteur a publié cet ouvrage ; il comprend deuv
parties , l'une hygiénique , l'autre religieuse. Dans la première , l'auteur
discute, à l'occasion de la pfste i i a désolé l'Angleterre, en i6(i!i , et qui
a fait périr 68,596 personnes à Londres, dont la population n'était alors
que de 600,000 âmes, plusieurs des questions qui s^mt agitées de nos jours,
à l'occasion du choléra; entre autres celle de la contagion ou de la non-
contagion. Il recommande au\ personnes bien portanlesl'isolemeut' comme
uue précaution nécessaire, et il raconte l'histoire d'une famille, qui a évité
la maladie en suivant celte règle ; c'est ce morceau inléressaut que nous
avons reproduit. La seconde partie contient l'histoire d'une autre famille,
et nous montre l'influence religieuse exercée dans son sein par le Iléau de
Dieu. Dans les conversations qui y sont rapportées, et dont plusieurs ont
eu lieu, lorsqu'on pouvait encore espérer que l'Angleterre ne serait pas en-
vahie, nom avons retrouvé toute la légèreté dont nous venons d'avoir
sous les yeux tant de preuves , et tous les raisonnemens mondains par les-
quels on a voulu se persuader qu'on n'avait rien à craindre; puis, lo squ'on
u'a plus pu douter de l'apparition delapeste,ces terreurs et cette agitation
d'esprit, dont nous ne serions pas embarrassés de citer de récens exemples.
Nous lisons dans un autre ouvrage publié , vers le même temps, par Vin-
cent, sur la peste de Londres de i665, le passnge suivant , que nous ne
pouvons nous refuser le plaisir de transcrire :
« On» remarqué généralement qieles vrais chrétiens qui ont succombé
!i à la peste sont morts dans une paix et un ralme tels qu'on n'en trouve
)i guère d'exemples que chez ceux qui sont morts mai tyrs pour rendre té-
11 moignage à Jésus-Christ. Quelques-uns, qui paraissaient avoir des
1) doutes et des craintes, et qu'on avait entendu se plaindre , quand ils
» étaient eu santé, ont été remplis d'assurance , de tranquillité , d'actions
» de grâces et d'une attente pleine de joie delà gloire des cieux, lorsqu'ils
D ontétécouchés, par celte maladie, sur le lit de mort. Cette remarque
» n'est passeulement applicable aux chrétiens avancés et qui parais'aient
» mûrs pour la gloire, mais aussi à des chrétiens plus jeunes, qui ne con-
» naissaient que depuis peu de temps le Seigmur. »
CORIlESPO.\DAI\CE.
A M. le lièdacleur du SbjIeur.
Mo.NSIEUK,
Permettez-moi de vous adresser quelques réflexions qui
m'ont été suggérées par l'état où se trouvent la science,
Il l'ttératurc et les beaux-arts à Paris.
Trois classes d'hommes se partagent aujourd'hui la di-
rection des intelligences et des sentimens du public ; ce
sont les savans , les hommes de lettres et les artistes L'in-
fluence qu'ils exercent sur la société est immense; cette
société suit l'impulsion qu'ils lui communiquent, et se
prosterne aveuglément devant les autels qu'ils dressent de
leurs mains: eux seuls ont sa foi. De quel intérêt n'est-il
donc pas de savoir ce que sont ces hommes , et quelle con-
fiance ils méritent réellement. Le Semeur duiwit beaucoup
a dire sur ce sujet; en attendant qu'il s'en occupe, puis-je
espérer place dans ses colonnes pour quelques réflexions qui
ont plutôt pour objet d'indiquer la question que de la
traiter.
Dans un siècle où l'on vit encore sous le prestige des
brillantes découvertes dont il a vu s'enrichir les sciences
physiques , dans un siècle où te bien-être matériel est prisé
par-dessus tout, et où les intérêts qui s'y rattachent revê-
tent seuls , auxyeux du grand nombre, le caractèi-e de choses
positives, les savans devaient prendre rang au premier
dej;ré de l'échelle sociale.
Je serai certes le dernier à contester à la science la
hautevaleur sociale qui lui appartient, car ma thèse n'a rien
de commun avec celle q.i commença la célébrité de Rous-
seau; mais ce que je lui conteste et dans sou propre intérêt,
c est le culte que lui rend notre géuération. Je suis persuadé
que la science perd beaucoup plus qu'elle ne gagne il ce
culte, et je pense que ceux qui lui ont voué leur existence
la serviraient mieux, s'ils lui étaient moins dévots; car n'ou-
blions pas que ce n'est pas la vie de l'hoinmc qui est faite
pour la science, mais la science pour la vie de l'homme, et
en définitive pour que, par elle, notre intelligence glorifie la
souveraine sagesse de Dieu; c'est ainsi qu'un Kcppler, (|u"un
Lcibnitz, qu'un Isaac Newton , qu'un Pascal, qu'un Ilallcr
comprenaient la valeutde la science, et nous ne vovons
pas qu'elle ait rien perdu eu cédant à Dieu la première
place dans la pensée de nos grands génies, ni qu'elle ait
rien gagné au culte idolâtre dont elle est aujourd'hui
l'objet.
Où trouver parmi nous, (sauf quelques rares exceptions),
des savans qui cherchent avec simplicité de cœur, la con-
cordance des connaissances humaines avec les révélations
de l'Ancien-Testament , et dont le premier mobile soit
l'amour da Ditu ot du prochain? Ilélas ! il faut le dire,
c'est presqu'cn dépit d'eux-mêmes que plusieurs érudlts
commencent à reconnaître les rapports qui existent entre
leurs laborieuses recherchas et l'antique Pentateuquc de
Moïse : c'est si peu la foi qui a excité leur zèle, que quelques-
uns éprouvent une sorte de mortification en se voyant con-
traints de rendre cet hommage au Livre divin. Ils avaient
espéré parvenir par la voie de la science à des résultats
nouveaux; mais ils se trouvent , après avoir long-tcmp^ et
péniblement marché, au point de départ que leur mar-
quaient les livres de Moi'sc. Heureux du moins s'ils sentaient
le privilège de leur avoir ainsi fourni une si belle apologie
aux yeux de ceux qui regardent « aux choses qui sont
eu haut, et non point seulement à celles qui sont sur la
terre! » Mais ils font plus de cas du témoignage qu'ils
reudent à la Bible, que de celui que la Bible leur offre et
qui pourtant met comme le sceau de Dieu aux travaux de
l'homme.
A la vérité, cette idolâtrie pour la science humaine n'est
rien moins qu'exclusive; elle a plus d'apparence que de
réalité, car après tout la véritable idole n'est pas la science,
mais le moi.
11 est triste de le dire , mais le fait est parfaitement cer-
tain, c est l'égoisme qui dirige de nos jour« tout le travail
scientifique, comme c'est lui qui préside à l'œuvre de nos lé-
g slateurs, ainsi que vous l'observiez il y a quelques semaines.
270
LE SEMEIR.
II fuit peu do temps poiii- s'en convaincre ; une seule con-
vcrsition avci; quelqu'une de nos iu)laùiiil('S de l.i science,
une seule sonec d'observation dans quelque s.ilou fré-
quenté par des savaiis , i\no. seule séance de la pveniièie des
acadtmies, font faiie bien des découvertes a ce sujet, et
nous en avons assez vu sur ce ch.ipitic pour affirniei', en
toute sécurité de conscience , que dans ce monde supci icur,
dans celte él te des lionimes éclairés . et au sein de leurs
paisibles réunions, se meuNcnt les nièn>cs ressorts et s'agi-
tent les mêmes pa>sious que sur la scène tu;nultueusc des
assemblées poliliquiîs.
Ou est i'Iiistorieii de ce sièdc qui nous peigne les linm-
înes avec la véritable connais ance du cœur umain ; qui ,
tenant d'une main la B.ble , et de l'aulre. l'histoire de l'in*-
nianité, nous < oiidnise avec ce d;vin luminaire, au iravcis
du dédale des faits l't des époques, ))0ur nous montier li
corruption naturelle de l'homme , et les diverses manifesta-
tions de la puissance divine?
Que nous offre li poésie contemporaine ? Ici le poète
commence à douter de ses doutes ; l'aube di' la foi se lève
dans son cœur; mais les obscurités de la nuit du s< epticisme
V sont encore, et voilent les rayons du jcjur : ses liarmo-
iiieuses méditations sont plutôt le vagab{)nda{;e d'une âme
avide d'espérance et lasse du passé, qu'un véritable élan
vers le ciel. Tantôt il cherche une l'éponse dans le muet
lanjjage de toute la nature, tantôt il charge sa raison de lui
donner le mol de l'éuigme de sa propre existence; tantôt il
saisit le flambeau de sa naissante foi et en rcçot de biillantes
lueurs; mais sa foi n'est pas pure, et sa divine clarté est
obscurcie par de vains préjugés. Il exc;elle à dépeindre les
illusions dés im hantées , mais il est vague lorsqu'il s'agit de
les remplacer par un solide espoir. Les sentimeiis vrais et
toucbins que ses beaux vers expriment , sont entremêli s
de mi'tapliores fantastiques on d'images fabuleuses , qui
se glissent , comme de pâles fantômes, entre ces réalités
du sentiment , et eu éclipsent parfois la beauté. Celle sorte
de poésie a trouvé de nombreux échos dans les cœurs ; pour
les uns , elle a été rexpre>sion de leurs seiuimcus secrets ;
pour les autres , une invitation à de rêveuses méditations;
toujours chcrtlieusc, elle n'a rien appris, mais elle a pu dou
Bcr le besoin dir connaître la vérité.
Plus loin le poète a jeté l'ancre de la foi dans le port ,
mais son esquif est agile par le vent du inonde, et lu paix
v'a pas encore garde son cœur cl ses senti'uens. Il est reli-
gieux, mais il a besoin délie nourri de la Parole divine,
pour quitter ce qui est des traditions humaines , et pour
toucher au but. Ailleurs le ])oèle ne croit nen ; il parle en
beaux vers de bonheur et de malheur, sans connaître les
causes réelles ni de l'un, ni de l'autre; tantôt philosophe
sentimental, tantôt satvriqueetcyiiiqne , tantôt chansonnier
publiciste, il chante sur tous les nthmes et dans tontes les
circonstances; tout est sous si plume, hors la vérité de la
foi et les pauvretés de sou propre cœur.
On 0 tant écrit de romans depuis un dcmi-sièclc que
M""" de Staël disait que « l'on ne p^ut plus rien épi ou ver, sans
» se dire : oùai-je lu crla?n Ce genre d'écrits se pi été à tout;
il offre une libre carrière à toute esp 'ce d'esprits et attire
les lecteuis illettrés, parce qu'il p'que riiitéièt, suis exiger
aucune instruction pour être compris. A P.uis se composent
et se répandent de nos jours des romans , dont le t tie déjà
est une bravade aux mœurs , et dont le contenu di fleurit
les sentimeus honnêtes. Qu'on ne pense pas que leurs au-
teurs se cachent sous l'anonvine. Ilelas! ils produisent leurs
tioms avec leurs ouvrages, et nous pouvons jK-user
qu'ils se riraie'it de notre douleur, s'ils l'apprenaient. ¥0:1:1
les livres que les joui naiix ont annoncés, que noir.- ]ieiiplc
lit et que notre librairie expédie de tous côtes. Une fois
'lancée, la flèche part;une fins imprimé, le livre se répand;
et qui peut calciner tout le «légat que de seinbiables Icitures
peuvent faire dans do ji'uiies cœurs, ou dans des cœurs
jeunes |>ar rapport au mal. Ce que les pli losophes eiicyi lo-
pédistes ont été pour l'S (royaiices religcii>es, ces romans
rcencioux le sont pour les mœurs; le poison est avalé , il
circule dans toutes les classes.
Le théâtre semble s'être réseï vé la plus large part de ces
"immoralités. Il expose sans di"" .sèment ruifernalo dépra-
Taiion de notre époque. Déji .iparavant, des oreilles déli-
mites ne pouvaient entendre, sans une vive souffrance, un*'
pirtiC des choses qui se ilcbilairni sur la scène; mais bien
que ce champ fut ,i va.-le, bs liiuite.s en ont été ôlées, et
U>i;tes les lii enccsv sont entrées a la fois. Notre pluuie se re-
ruse à citer les faits; nous nous b<n nermis a dire qu'il seuil le
que les auteurs de ces pièces se sont exi-rcés à mettre au
grand jour les plus houleuses passions, non pour les dégra-
der, mas pour proiîuire des impressions plus foi tes sur les
s|)ectali urs. Ou traite la société comme ces vieux épicuriens,
auxquels ou son di's mets fortrmenl épicé-, pour flatter
leur pdais émoussé. Neuf coui|iiisileni s lelèbrcs ont réuni
leur t.ileiit pour f lire 1 1 musitpie d'un opera-comique, où les
sentiiaeiis les plus dépravés sont peints avec les couleurs
d'iiiio liorrible verilé. L'inipiirelé . duis sa repoussanto
crudité, n'est pas la S''iiie proslilution o fret te comiiic divei-
lissrm uit au jiuhlic On lui donne aussi la représentation
lie l'impiété <t du sacriliy,c ; les églises jiour di'corations,
les prêtres et les missionnaire.-» pour personnages, les propos
impies les allusions peruii ieuses pour p.iroles, et le saint
nom de Dieu jirofané : tels sont les suji-ls qui ont paru sur
la scène depuis (pi(l(]uc temps; telle est i' •coleoii le ])eiiple
se forme. Depuis Tartufe, quels pas ont été faaits I Molière
avait dévoile l'hypocrisie ; nos modernes auteurs ne distin-
guent plus; on «lirait que pour eux toute idée de religion
signifie superstition.
Les beaux-arts sont fort honores à Paris; des hommes
d'un t.ileiit remarquable s'y dévouent tout entiers, et four-
nissent incc.ssamineut di; nouveaux tines à l'adiiiiril oli
publicjne ; mais quels sont les résnllats de ces brillaus
progrès ?
J'ai souvent visité les expositions de tableaux, où chaque
peintre a placé sou meilleur ouvrage. Là , comme ailleurs ,
la médiocrité fiit •^oiili' et le mérite est rare ; mais, sans exa-
miner, sous le rapport de l'art, ces diverses productions,
je ne parlerai que d.' l'impression morale que j'en ai re-
I ueillie. J'v ai contemplé la peinture, fidèle interprète de
l'esprit du t'-mps, dévoilant la licoucc des mœurs et la lé-
gèreté du cœur; représentant la religion, par les pmnpes
d'un culte cérémouiel, sous des traits monastiques ou par
des scènes superstitieuses; et pis encore, exposant la rili-
gioii à 11 risée de la foule, eu revêtant l'hypocrisie dos de--*
hors (le II piéti'; offrant ainsi un moyen de plus aux esprits
légers, de confiuidie le Christiauisiiie avec son simulacie.
Eu vain ai-je ihei'ché Jans ces milliers de tableaux uni- pro-
duction qui révélât que son auteur fût chrétien ; j'ai trouve
de belles, de très-helles choses, comme talent, comme
pensée historique , comme expression des sentimeus du
cœur; m lis toutes ces beautés sont sans vie morale; le cœur
n'y trouve aucun I ingage qui le console et riiislruisc salu-
lairement; c'est la triste copie des vicissitudes do ce terreslit;
séjour, ou la trompeuse image d'un bonheur éphémère.
Que de vide j'ai senti lai
Jja sculpture suit la même route ; mais quand elle s'exerce
sur les toiulieaux , ses inspirai, ons .sont p.ufois bien tou-
ch inti's ; toutefois encore là el'e n'est que trop souvent
l'esclave d'une ciiocpiaute vanité.
El la musique ! cet art qui possède le secret d'émouvoir
les cœurs les plus iiemobiles, ne nous of.'r -t elle pas encore
la même absence du soiitii.iout moral? Les op ras, les vau-
devilles, les roujair es et jiar temps ipielques ballades, sem-
blent , de nos jours , s'éti.' exclusivement emparés de cet
ai t délicieux ; ou, si l'on s'occupe deli musique sacrée , ce
n'est pas pour elle-même , mais à cau-e du génie musical
des ailleurs céiibres : il ne fuit pas moins que le lalenl et
la rciiominéc des Hivdeii , des Bc.-lhovcu , etc. , pour que
les paroles sur la création du monde ou celles des oratorios
soient admises sans fuissi- jionle par les amati-urs ; au lestJ,
les jjaroles ne sont plus là à leurs yeux que le bois do char-
pente sur lequel ou a bâti la voûte, et qui a fini son service,
lorsque la \oule est construite.
De P.iris se répandent eu province et dans les pays étran-
ge i s celte foule do pi odiictions.qni doiin ut uiicsi fausse in-
tripri-tatioii à la mus que, qui lui foui p nier en tant de lieiii
di\crs le langage léger, lanj;onreux el fiux, le langago sou-
vent licencieux «>t impie, que le siècle lui a impose. Mais la
viaie niusitpie semble être oubliée, et le don que Uieu a.
fait à l'homme, en lui accordant «ne voix pour chanter se»
LE SEMEtft.
271
lonniijjes et irlcbicr si's bicnf.iits dans d'iianiioiilcux arccns,
scinlili' «•iitiùicuu'.nt iiiéciiiiiiii. El icpfiKj.iiiLtjinili'. dmictiur
el qm'll' piiicli! ti'va-t il pas dall^ li; lIliiiI <:lii( l.oiil Ciiniiiic
il loiulKr l'àiin- , parce i|iiM part de IWirn' , q laïul d Ici-
niiiiC le cukc. donicsiiqiic, ou I s \t>.x des iiiaîlrrs cl des
SCi'v iliMus , des clu't^ <ic la f nulle el des jeunes e;d'aiis SC
coiifoiideut cl iiioiilenl cn-.oiiil)ie veis le c.el ; ou bien eu-
core, quand u'.ie .issendilce de fidèles ;at succéder a la
prière tlu pasleiii- le canlique de l'E^Lse, pour que tous
])iiis»eul cxpr nier de la bouche ce que tous oui éprouvé
dans le I oeur I
Ali I monsieur, si la science , la littrralure cl les beaux-
arts venaient se l'ctrenipcr dans le (;llri^tialllsulc, qi:c leur
uiissiou ferait belle, et quelle iiiflut:nce uliU', d leur serait
douué d'exercer ! Liv DE vos ado.nmÎs.
MOELRS DES OTAinTILÎ\S.
TROISIÈME ARTICLE.
L'iiifanliriik'. — Tpintfignaj;i" d» Cook à ce sujet. — Diipl'Ii.' Hes parcn».—
Nombre Ji s enfin- tués |;ar |ilu>i ur» femmes. — Manière de s'en défaire.
— Cireo s mice qui [Jeul siauver l'enfanl. — Causes de r.nfanticiJc.
Nous avons di'-jà dit que l'infanliclde ('lait rniic des rè-
gles fondamentales de la Société des Arrcoys ; nous devons
ai(uitei que celle affieuse coiilimie était aussi pciliqnée p.ir
les Otalntiens , ctranj;ers à cet ordre. 1! est impo-sible de
deterniiiiei- a\cc quelque précision à quelle epocpie elle
s'introduisit dans li-s nucurs de ces iniulaiics; mais leurs
traditions aiiuoiicent que son ori;;iiie est fort ancienne : il
paraît cependanl que c'est durant les c nquaiile années qui
précedèrenl ininiedialeuieiit, r.ibolilion de l'idoiàli ie qu'elle
a exerce les plus (grands ravages. Si l'inf iiJlici<le eût élé pra-
tique antielois airssi géiu^alement que vers le temps de la
découverte des Iles de la Société , il serait difficile de com-
prendre comment leur pnpul.itioii a j)u être aussi ci^iisidé-
r..ble (pi'elle l'a évideuimeiit été à une ep que antirieure.
Cook a déploré, dans le récit de ses vovajjcs , l'ctendae
de ce md ; il saisit toutes le% O'xasioiis <p.ii si-, préseulèrcut
«.i'enyager le roi el les chefs à y mettre uu terme. Lis pre-
miers missionnaires anj^lais qui arrivèrent a Olah ti ne iié'-
glijjcreiit lien non plus pour detouiuer les indijjènes du
iiieiii Ire île leurs enfans. Ils assurent que le nombre des
udultes assassinés , des hommes tues à la {jueire et des vic-
times humaines offertes aux dieux , n'égalait pas celui des
petits enlaiis m s a mort. Les païens qui s'étaient décidés ù
détruire leurs enfaus, avaul que ceux-ci fussent nés accom-
pliss.iieut d'o;dinaire ce crime sans hésitation et sans hor-
reur. Ou les enleud..it quelquefois parler avec sang-froid
ou même avec une sorte de complaisance , du parti qu'ils
avaient pris. Les missionnaires a\aienlbeau les cmijurer ,
au nom du Dieu vivant et en eu ap, elaiil ii tous les .seiiti-
meus qu'on do i supposer exister dans le cœur d'un père et
d'une mère, d'épargner ces pauvres créatures, et leurof.iir
de les prendre a leur charge , il n'en recevaient d'autre ré-
ponse que celle qu'il f illait se conformer aux usages de son
pays. Quelquefois ils les voyaient revenir les visiter, au bout
de quelques jours, les iiiaiiis encore teintes Jii sang innocent
qu'ils avaient répandu, et parlant avec grossièreté ou avec
une vanité stupide du crime qu'ils avaient comm. s.
La proportion entre les enfans qu'on mettait à mortel ceux
qu'on laissiit vivre était vraiment effiavaute. Les premiers
missiounaires ont déclaré qu'ils elaienl convaincus que plus
des deux tiers de ceux qui naissaient étaient tués par leurs
parens. Cette assertion a élé pleinement cocfii mee par les
leclierches ultérieures qu'on a faites. Ou tuait d'ordinaire
daus une famille les trois pivMiiiers enfans dont une femme
devenait mère et , si elle avait des jumeaux , on les laissait
i-aicment vivie tous deux. En général, il était rare qu'on
«épargnât plus de deux ou trois enfms, quel que fût le nom-
bre de ceux, nés avant ou après eux , qu'on eut détruits.
M. Eili; rapporte qu'il a vu des parens qui, de leur propre
aveu ou d'après le témoignage uuanime de leurs voisins et
de leurs aiai», avâieiu detrwjt quaue , six , huit et jusqu'à
dix cnf.ms ; quelques-uns même , un plus grand nombre.
Une teinme qui était employée dans si maison .'« laver le
linge, en ava:t lui: cinq ou six; nue autre , qui demeurait
dans son voisinagi- , el qui avait eu huit enfans , n'en avait
épargné qu'un seul.
Si la l;eqiiente répétition de ce criine par les mêmes indi-
vidus est un fait lriiteiue.nl remarquable, sa généralité ne
l'est p.is moins. Les riuuiras on i'eimiers s'en rendaient
peiilèlre moins souvent coupables ; mais ils n'en étaient ce-
pend.intpas innocens. M. le missionnaire Nott, qui a passé
plus de trente ans dans les iles de la Mer du Sud , assure
qu il n'a pas connu, pendant son séjour, une seule femme,
devenue mère pendant le règne de l'idolàlrie, qui n'ait pas
eu ù se reprocher d'avoir attenté à la vie. de (juelqii'uu de
ceux à qui elle avait donné le jour. Eu iS'jg, M. le niis-
siniinaiie Willuims s'enireteuait sur ce sujet, dans l'île de
Raiatea , avec quelques amis. Trois femmes , dont la plus
âgée piunait avoir quarante ans, travaillaient dans un coiti
delà cliamb.e où ils étaient assis ; quelqu'un eut l'idée que
peut-être l'une ou l'autre d'entri" elles ivait pu se rendre
autiefoi-. coupable du crime qui faisait le sujet de leur entre-
tien : quel ne fut pis l'eifroi des étrangers , quand ils ap-
prirent qu'elles avaient à elles trois commis vingt-un infan-
ticides; l'une de ces femmes availtué neuf enfaus, une aiitrç
sept, et la troisième cinci.
Les Olahiticiis ne p.ir.iissenl pas avoir eu, comme les
hibitans des iles Sandwich , l'usage de les enterrer vifs. Ils
les mcLtaienl à mort hnsque l'accouchement de la mère
n'était pas encore termine, ou bien aussitôt après leur
Il iiss.ince. Les enfin- dont ou s'était défait élaicnl nommés
ttininrii liuikia , initnilea ou tahihia , selon qu'on les avait
percés avec un bàloupoiilu, éti angles ou éciasés sous les
pieds. Les insulaires ava eut cm oie d'autres manières de
les déiruire; mais elles sont trop barbares pour que nous j
puissioi-s les rapporter. Le père ou la mère el quelquefois
lespliis proches p.ireus se chargeaient de l'exécution. Sou-
vent le petit être n'avait pas encore eu le senlimeui de
l'exirtencc, que .'a cruelle mère avait déjà mis un terme
à sa \ ie , et que son père . au lieu de le recueillir avec joie
dans ses bras, avait creusi' sa tombe parmi les broussailles
voisines de sa demeure. Il y déposait son corps encore
palpitant et, après l'avoir recouvert de terre, il la pressait
de ses pieds et y plantait un peu de gazon , pour cacher
les traces de son crime, comme s'il en eut eu honte, quoi-
qu'il Fut conforme aux mœurs de sa patrie. Quand le meur-
tre n'avait pas lieu aussitôt après la naissance, l'enfant
était sauvé. Si une irrésolution produite dans le cœur de la
mère par les mille seiitimeiis divers qui devaient quelque-
fois l'agiter, lui Valait une demi-heure d'existence, il était
sûr de la vie, et il devenait bientôt l'objet des caresses et
des tendres soins de celle qui avait projeté sa mort. Quel-
qiiefo s aussi il y avait de vifs débats entre la mère, deman-
dant a grands cris qu'on lui lais-àl son fils, et le père, sou*
tenu par les autres membres de la famille, insistant avec
force pour qu'on le fit mourir.
On explique de diverses manières l'origine de l'infanti-
cide, qui a evidemmciil pour cause première la règle fonda-
mentale de la société des ^rreoys, dont nous avons parlé,
Lfiie des autres causes qu'on en peut donner, c'est la .faiblesse
et le peu de durée du lien conjugal dans ces îles, même
dans les classes supérieures. Le mariage était dissous aussitôt
que l'un des époux en demandait la lupture jcelui des pria-
cipaux chefs était censé indissoluble; mais le mai i n'en prer
nait pas moins d'autres femmes, el la femme d'autres ma^
ris, choisis en général dans les castes inférieures. Les cnfaos
qui provenaient de telles unions étaient, presque sans au-
cune exception , mis à mort , ou par le père et la mère eux-
mêmes, ou parles nobles prneus de l'un des époux, parce
qu'où craignait que la dignité de la famille ne souffrit queU
que atteinte de rapports de parenté avec ces pauvres ea-
fàns. iM. \S illiams assiiie que, par le meurtre de ses enfaus,
celui des époux, qui était d'une basse extraction , était peu
à peu anobli , et qu'après un certain nombre d'intànticide?,
on en venait enfin à regarder le mariage comme bien a«-
sorti , tellement qu'on permettait de vivre aux enfiins qui
en provenaient eosuile.
Quant aus fermieis ou chefs inférieur* , l'cxeaif le de
272
LE SEMEUR.
leurs supérieurs a sans do\ite beaucoup iiillué sur eux; une
lioutcuse paresse a contribué à les alUicher plus forlement
encore à cette coutume. I^cs productions du sol sont si abon-
dantes à Otahiti qu'on peut se procurer avec peu d'efforts
tout ce qui est nccessaire à la vie ; et cependant ces efforts
mêmes leur coûtent. Un homme qui a trois ou quatre en-
fans passe pour être chargé d'un pesant fardeau; et il est
probable qu'un grand nombre de pauvres petites créatures
ont été mises à mort , uniquement parce que leurs parens
craignaient les soins que leur causerait leur première enfan-
ce.Quelquefois aussi cJn les entendait s'excuser de leur barba-
rie, en prétendant que, si on laissait la population augmen-
ter sans entraves, les îles ne produiraient pis assez pour les
habitans. Souvent le sexe de l'enfant décidait de sa vie ou
de samoit ; si "c'était un garçon , on le laissait vivre; mais si
c'était une fille, on se hâtait de s'en défaire; et quand ou
demandait aux parens ce qui les portait à cet acte barbare ,
ils lépondaient que c'était surtout pour la péclie , pour le
service du temple et pour la guerre qu'ils élevaient des en-
fans , et que, sous tous ces rajjports , des filles leur seraient
' inutiles. De là résulte la disproportion que les premiers mis-
sionnaires ont remarquée entre les deux sexes : il n'y avait
puères, à l'éjjoque de leur ai'rivéc , qu'uncseule fenimesur
cinq hommes. Aujourd'hui, l'égale proportion des sexes
est à peu près rétablie.
L'infanticide a disparu de ces îles en même temps que l'i-
dolâtrie ; le Christianisme a adouci les mœurs , en changeant
les cœurs, et créé la vie de famille, à laquelle ces insulaires
étaient tout-à-fait étiangers. Quel bienfait que celui-là; ce-
<:ependant ce n'est qu'un seul des bienfaits nombreux, dont
l'Evangile les a fait jouir l
PEIVSEES DE THOMAS ADAM *.
Si nous cherchons le bonheur en tout autre chose que la
paix de Dieu et une bonne conscience , nous serons aussi
certainement malheureux que les choses de ce monde sont
incertaines.
Nous avons été créés pour vivre en Dieu comme en notre
élément, et nous ne sommes point dans cet élément. Si ce
n'est pas là une chute , ua^ ruine , une mort , qu'est-ce
donci'
Le voyage de la vie nous place dans une situation sem-
blable à celle de saint Pierre marchant sur les eaux ; si
Christ ne nous tend pas la main , nous sommes à chaque
instant en danger de tomber dans l'abîme.
Tout notre bonheur , comme hommes vivant sans Dieu,
est de nous oublier nous-mêmes ; si nous pensons, nous
sommes misérables.
Quelle plus forte preuve pouvons-nous avoir de ia mi-
sère et de la corruption du cœur de l'homme, que la dispo-
sition qui nous fait désirer, aimer, estimer les choses qui
ne peuvent nous donner le bonheur , d'après notre propre
expérience, tandis que la seule chose qui puisse nous rendre
heureux est précisément celle dont nous nous soucions le
moins !
Avec quelle répugnance ne céderions-nous pas au som-
meil, si le temps de notre vie était heureux I Puisqu'il ne
l'est pas , c'est un bienfait que nous soyons dans la nécessité
de dormir pendant une grande partie de la vie; cette néces-
sité même est la prcuvii que nous ne pouvons être, et que
nous ne sommes pas destinés à être heureux sur la terre.
Là où le bonlieur de l'homme est complet , Dieu , l'auteur
de ce bonheur, ne voudra pas qu'il souffre la moindre in-
terruption.
Si Dieu nous accorde quelque force intérieure , ce n'est
-pas seulement pour nous aider à vivre, mais pour nous en-
courager et nous faire maichei' vers un but plus éloigné.
• ■ Ceux qui célèbrent les joies présentes de la religion, et
qui deviennent pieux afin d'atteindre à pi us de bonheur en ce
monde, nesont <[ue des sensualisles déguisés, qui toujoursse-
ront désapointés.
• Eïlrait d'un ouvrage uAilulé : Prif.Uc ihoughu on Helii^ion ami
■ aliter subjects cqnntcteil with ic.
S'il était laissé à notre nature de nous créer un Dieu et
un paradis, nous ne choisirions pas le Dieu créateur du
ciel et de la terre, et notre paradis ne serait pas près de lui."
Ou peut résister au péché et môme ne pis le commettre,
mais ilest impossible de l'arracher soi-même du cœur.
Dieu n'a pas besoin de nos louanges ; mais la disposition à
le bénir est nécessaire à notre bonheur : voilà pourquoi il
nous la demande.
MELAIVGES.
Un Euterremest jicssc. — Nous empruntons à M. Renouard de
Bussiére les détails suivans :
« Des chiints plainlifs, entremêlés de sanglots et de gémissemens . nous
annoncèrent le passage d'un convoi funèbre. Nous le suivimes à l'église.
Arrivés devant le sanctuaire , les soldats qui portaient le cercueil le dépo-
sèrent à terre. Il était découvert et renfermait le corps d'une femme.
" Une jeune fille, sœur de la défunte , continuait le chant lugubre , qui
d'abord avait éveillé noire attcntian. Elle l'interrompit à peine durant
l'office des morts , et ce cantique avait quelque chose de déchirant , qui
excitait à4a fois l'étounement et la pitié.
i> La plupart des assislans jetèrent sur le cadavre un certain nombre de
copek,, qui servirent à l'achat d'une cinquantaine de cierges, allumés
aussitôt et fixés en rangs serrés sur les quatre bords du cercueil. Quand le
pop2 eut ai'hevé les prières, les cierges furent éteints , et dans ce moment
toutes les femmes présentes à la cérémonie confondirent leurs chants et
leurs sanglots. S'adressanl, avec l'accent d'une douleur sauvage , au corps
inanimé qu'elles entouraient, elles lui reprochaient sa mort , et lui deman-
daient pourquoi donc il voulait quitter la terre? Puis elles se jetaient sur
le cercueil , couvraient de leurs baisers les yeux , les mains et la bouche
du cadavre, et remplissaient l'église de leurs cris cadencés.
1) Cependant le prêtre s'était rapproché du sanctuaire. On avait
placé sur les marches de l'autel un bloc de bois de sapin , long d'environ
trois pieds. 11 était scié grossièrement à ses deux extrémités, et fendu d'un
coup de hache dans le sens de sa longueur. Les deux moitiés étaient con-
tenues par uu moucboT fortement serré. Le prêtre fit détacher ce lien et
nous aperçûmes le corps d'un enfant mort-né. A l'instant même, ce
grossier cercueil fut entouré par des jeunes filles et des enfans qui , à leuf
tour, prodiguèrent des baisers et des caresses enfantines au petit cadavre
qu'on y avait déposé.
» Ketournant vers le cercueil de la jeune femme, le pope y jeta une
image de saint Nicolas, plusieurs croix taillées en bois blanc et un papier,
qu'on dit être une espèce de passe-port adressé à s lint Pierre , e* destiné
à faciliter aux morts l'entrée du paradis. En même temps il souleva le lin-
Ceuil , en retira une bouteille , la déboucha et versa sur le cadavre une
liqueur (ipaisse. Aussitôt tous Us assistans, hommes, femmes et enfans, se
précipilérenl sur le ( adavre. Nous les vîmes tremper leurs doigts dans cettt
liqueur et les porter à la bouehe. Glacés d'horreur, nous sortîmes à la hâte.»
Diminution dans l'importation et la fabrication des LiQVErii»
spiRiTCEusES AUX Etats-Unis. — A l'appui des détails que nous avons
donnés sur les sociétés de tempér.iDce formées aux Etats-Unis , nous
croyons utile de publier la lis'e suivante des importations d-- liqueurs spi-
ritueuses dans ce pays ; nous l'empruutons au Journal J14 Commerce , qui
se publie ii New-'ïork:
1824 0,285, o'iy gallons.
1825 4.114.046 lil.
1826 , . a,322,38o /d.
1827 3,465.302 /d.
J828 4,446,698 Id.
1829 2,462,3o3 Id.
i83o 1,095,488 Id.
Il résulte de là que l'importation a été, en i83o, de 3,35i,2io gallons
moins forte qu'en 1828. Comme on pour ait croire qne cette diminution
est compensée par un accroissement de fabrication dans le pays même ,
nous dirons que, d'après le même journal, la distillation, à l'intérieur, pré-
sente aussi une grande dérroiisance. En i83i, i,o3 1,839 gallons de moins
qu'en 1828, ont traversé Utica, pour descendre le canal. Lannée 1828 est
celle où la consoinmation^ou du moins où la fabrication et l'importation
de liqueurs fortes se sont éltvées le plus haut ; c'est à cette époque que
l'iiilliicilce JiS sociétés de tempérance, formées deux ou trois ans avant, a
commencé à se faire sentir.
Cessation du Globe. — Le Globe , journ il des Sainl-Simoniens , a
cessé de paraître. Les citefs de la doctrine pensent , qu'après avoir prcclié
à la tribune et par la presse , il laut prêcher par le silence : ils ont com-
mencé une retraite de quarante jours dans les environs de Paris. L'étoile
des Saint Simoniens avait singulièrement pSIi, surtout depuis l'invasion ilu
choléra. Non-seulement leur dortrine n'a pu supporter l'c'pr uvedela grave
préoccupation que ce lléau a jetée dans les espriis ; mais , comme il c>t
facile de le comprendre, elle est restée stérile de consolali in et muette en
présence delà mort. Le tlcrnier numéro du Gtube a beau vouloir justifier
le silence auquel se condamnent Enfantin et ses amis , personne ne peut
s'y méprendre; ce silence est l'aveu d'une défaite; cette retraite n'est
pas volontaire. Puisse-t-elle, du moins , profiter 11 ces hommes égarés . eu
idur fournissant l'occasion de rentrer en eux-mèmis et Je reéoniiaiire leur
erreur.
Le Gérant, DEMAULT.^
Imprimerie ele .'■ellisbe , tue des Jeûneurs, s. i4-
TOME 1". — IM" 35,
2 MAI 1831.
LE SEMEUR
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Pliiiosopliîque et Littéraire,
PARAISSAIT TOUS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Malth. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel , n" ii,et chez tous les Libraires -jfit Directeurs de poste. — Prix: i5 fr. pour l'année;
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera a fr. pour l'année, i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affranchis.
SOMMAIRE.
BciNES DO MOUDE ACTUEL : ConfessioDS d'un jeune homme. N° V. Un an
et demi d'esclavage. — Philosophie religieuse : Des rapports entre
la morale chrétienne et le dogme chrétien. — Histoire : Les trois
religions. — Moeurs des Otahitiens : Usages de la guerre. — Mélanges :
Du vole de la Chambre des Députés , sur une pétition relative à l'es-
clavage. — Presse-Selligue à toacheur mécanique.
SCENES DU MONDE ACTUEL.
CONFESSIONS D UI* IEUN£ HOMME.
V. Un an et demi d'esclavage.
Avant de reprendre mon récit , je dois y mettre un
préambtde, qui ne sera pas inutile pour quelques-uns des
lecteurs de ces Confessions,
Il y a dans le monde une fausse monnaie morale, qui cir-
cule d'intelligence en intelligence et qui passe de livre en
livre, sans que personne, pour ainsi dire, ait l'idée d'en vé-
rifier la véritable valeur. Ce sont des mensonges convenus,
des erreurs acceptées de part et d'autre, des lieux communs
de déception , qui obtiennent une autorité d'autant plus
grande et jettent des racines d'autant plus profondes qu'ils
flattent davantage l'orgueil humain. Extirper un mensonge
de ce genre, est une œuvre non moins difficile que de faire
admettre une vérité ; dans les deux cas, l'obstacle vient de
la même source et il oppose la même résistance.
Parmi les différentes pièces de cette fausse monnaie, il en
est une que je rencontre maintenant sur ma route : -c'est
qu'après une premièie faute , il suffit de vouloir en être
quitte pour n'y plus retomber. Cette doctrine est fort belle,
à mon avis, et elle doit plaire singulièrement à ceux qui ont
l'intention de faillir. Avancez toujours, leur dit-on, descen-
dez d'un degré dans l'abîme j vous le remonterez ensuite, si
ton vous semble : avec une volonté forte ( et qui est-ce qui
ne «'attribue pas de la force de volonté? ), on-est maître
d'une passion, et rien n'empêche de lui parler comme Dieu
parle aux flots de la mer : Vous viendrez jusqu'ici , et vous
n'irez pas plus loin. Ce langage est assurément très-flatteur
pour notre orgueil , et il ne m'étonne pas qu'une pareille
doctrine soit devenue une espèce de poétique en morale ,
coni^c les règles d'Aristotc sont la poétique de la littéra-
ture. Ouvrez la premièie tragédie qui vous tombera sous
la main, depuis 5erenz'ce jusqu'à Marino Faliero , vous y
trouverez des personnages qui tombent une fois, mais qui
se relèvent bientôt de toute la hauteur de la vertu la plus
héroïque. Prenez un conte soi-disant moral de l'école de
Marmontel , ou quelque roman dans lequel on a prétendu
peindre le cœur humain , ce lieu-commun y reparaît dans
tout son éclat. Saint-Preux , revenu sous le même toit que
Julie, n'a garde de faillir, et Julie elle-même, à part la vel-
léité qu'elle éprouve pendant son voyage aux rochers de
Meilleraie, est admirable de pureté. Clarisse Harlowe est
aussi la personne la plus vertueuse du monde, après son es-
capade de la maison paternelle. Tout cela , je le répète, a
obtenu force de loi jugée dans les oeuvres d'imagination ; et
si j'avais assez de temps à perdre pour composer un roman,
je ne sais pas du tout si j'aurais le courage de rompre en
visière à cette doctrine encourageante de l'omnipotence de
la volonté humaine. Malheureusement pour moi , je n'in-
vente pas , je raconte , et mes souvenirs ne veulent nulle-
ment se plier aux mensonges qui ont cours dans les livres.
Si quelque lecteur trouve de l'invraisemblance dans ma
narration, je lui répondrai par une citation classique :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Et si quelque autre m'accable de ses dédains , parce que je
ne me suis pas relevé tout à coup et d'une seule pièce ,
comme les héros de ses romans , je me contenterai de lui
dire que son mépris, quelque grand qu'il soit, ne surpasse
pas celui que j'éprouve moi-même pour ma conduite pas-
sée, et qu'il doit prendre garde, quant à ce qui le concerne,
de confondre la délicatesse de conscience avec une simple
délicatesse de goût. Après ce préambule nécessaire , je
poursuis.
^.1.
274
LE SEMEUR.
On a d(''jà vu quels furent mes remords^ lorsque je suc-
combai à ma l'atalc passion. J'ai essayé de les peindre, mais
il m'est impossible de le faire avec des couleurs aussi vives
que l'angoisse dont j'étais écrasé. Pendant quelques jours,
je fus en proie à une idée fixe qui absorbait toutes les facul-
tés de mon âme , et chaque fois qu'une image plus riante
voulait se faire jour dans mon esprit, un frémissement in-
volontaire venait me saisir, pareil à cet aiguillon qui frappe
l'animal indocile, dès qu'il veut sortir du chemin qui lui est
assigné. C'était quelque chose de lourd, de poignant, com-
me une masse de plomb qui m'aurait pesé sur la poitrine.
Je n'entendais ni ne voyais rien que l'inexorable fantôme
qui me suivait partout; des réflexions incohérentes, mais
toujours sombres, se succédaient , se heurtaient , bouillon-
naient dans ma tête : on eût dit le cauchemar d'un homme
réveillé. Je m'adressais les reproches les plus sanglans , je
me donnais les noms les plus odieux, je courais çà et là dans
les rues , dans les champs , comme un homme ivre qui ne
sait quelle route tenir, et je m'agitais, je me précipitais sans
but, par un mouvement machinal, comme si j'eusse espéré
de me fuir moi-même. Quelquefois j'essayais de regarder le
ciel, mais une sensation prompte et perçante comme un
coup de foudre me faisait aussitôt baisser les yeux vers la
terre. Le soir même de ce funeste jour , après avoir veillé
long-temps , bien que je fusse incapable d'aucun travail ,
j'allai me placer au bord de cotte fenêtre où Dieu avait
daigué se révéler à mou âme; je l'appelai, je le suppliai de
m'apparaître encore; mais Dieu ne revint pas. A la place
de cette douce communion de la créature avec son Créateur,
je sentis de cruelles incertitudes, des doutes sacrilèges s'é-
lever dans mon esprit , et je reconnus encore une fois que
l'athéisme est enfant de la corruption. Je fis un effort pour-
tant, et , le front inchné jusqu'à terre , je promis à l'Etre
des êtres de respecter désormais la loi qu'il a gravée dans la
conscience humaine , et j'attestai ce quM y a de plus sacré
dans le ciel et dans le monde en témoignage de ma sincérité.
Vaine promesse qui devait s'évaporer comme la rosée du
malin I
Ces angoisses intérieures , dont je viens de tracer une
faible image, perdirent peu à peu de leur intolérable amer-
tume; elles disparurent par degrés et, après une semaine
d'intervalle , j'étais presque revenu à mou état ordinaire.
Je frémissais encore , il est vrai , en pensant à mon crime
mais je n'étais plus contraint d'y penser , et j'avais repris la
force de m'étourdir, triste remède dont je me hâtai de faii e
usage. Lorsqu'une autre semaine fut écoulée , je n'entendis
plus que de loin en loin un écho affaibli de mes premiers
remords, et je me remis, avec le même zèle qu'auparavant,
aux affaires de ma profession. Enfin, au bout d'un mois, si
ma mémoire est fidèle, je ne me reprochai plus rien, et,
pui-qu'il faut tout avouer , il se joignait même au souvenir
de mou égarement des pensées d'orgueil et des images de
plaisir.
J'ai souvent cherché les causes de cette dégradation in-
sensible par laquelle passe leiemords, et je me suis de-
mandé comment une sensation de douleur se tiansforme ,
après un intervalle plus ou moins long, eu un sentiment
tout opposé. Le crime u'est-il pas le même , qu'il ait été
commis ce matin ou quelques mois auparavant? Une succes-
sion toute matérielle d'heures , de jours et de semaines ,
peut-elle changer quelque cl'.osc à notre responsabilité mo-
rale? D'où vient donc que ce qui excitait en nous de l'hor-
reur u'cxcite plus, au bout de quelque temps, que de l'in-
dilïéicnce ou même une secrète satisfaction? Je devr.iis
laisser à des philosophes plus instruits que moi le soin de
répondie à cette question impoilante, qui ne me parait pas
avo.r été suffisar.imeiit examinée p,r les moralistes. Quel-
qucs-uus verroiU pcul-êtrc dans ce fait psycolo![ique un ré-
sultat naturel de notre organisation morale, qui n'a pas as
sez de force pour reproduire long-temps une sensation ave
la même vivacité. D'autres y trouveront sans doute u
dessein miséricordieux de la Providence , qui a permis a
temps d'affaiblir nos remords , pour ne pas nous priver d
l'exercice de nos facultés intellectuelles; car si les angoisse
de la conscience avaient toujours la même intensité qu'a
premier moment d'une grande faute, l'homme serait inca
pable d'agir; il deviendrait monomane,ct de la pire espcc
de monomanie, puisqu'il serait exaspéré et furieux contr
lui-même. On pourra présenter d'autres conjectures égalt
ment plausibles; mais je demande la permission d'exposé
aussi la mienne, quelque iiuiguifiante que soit mon opiuio
sur ces hautes matières.
Lorsque l'homme vient de commettre un crime, tout e;
changé dans son être moral; au lieu de se plaire en lui
même, il se déplaît , il se méprise, il s'abhorre , il voudra
presque s'anéantir. Mais ce changement total n'existe qu
dans *la conscience du coupable; tout ce c[ui l'entoure (
même son être physique n'a pas changé. Son cœur ne ces;
pas de battre, ses poumons de respirer, tous ses organes d';
gir. Au-dehors, la nature demeure la même ; le soleil cor
tinue de l'éclairer de ses rayons; la terre, de lui rendre se
fruits. Dans le monde social , ses amis restent ses amis
leurs mains se pressent encore dans les siennes , et il peu
lire la même affection dans leurs yeux. Sa faute n'étant pa
connue, ceux qui l'estimaient lui témoignent la même eslimt
et s'il avait des flatteurs , on lui prodigue les mêmes adula
lions. En un mot , rien de ce qui environne le criminel n'
subi le changejnent qui s'est fait en lui ; son crime ( surtoii
lorsqu'il s'agit d'un crime tel que le mien ) a laissé tonte
choses à la même place , et l'ensemble des êtres concourt
lui persuader qu'il ne s'est rien passé d'extraordinaire. 1
arrive de là que le coupable lui-même partage bientôt cett
illusion , ou, pour employer le langage des physiciens, qu'
s'assimile au milieu dans lequel il se trouve, et il vient à n
se point regarder non plus comme changé par le crime qu'i
a commis. Cette observation est tellement vraie , que si 1
crime est accompagné de quelque changement sensible dan
son être physique ou dans les objets qui sont autour de lui
le remords dure plus long-temps. Que le coupable devienn
malade, infirme par l'effet de son égarement; ou bien
que sa faute soit découverte , et qu'il eu résulte l'éloigné
ment de ses amis, la perte de ses biens, de son honneur, i
entendra dans sa conscience des reproches plus vifs et plu
prolongés. Non seulement il sera plus malheureux, ce qu
pourrait venir uniquement de ces modifications extérieures
mais il verra plus clairement qu'il est coupable, mais il sen
lira plus profondément et plus long-temps la grandeur d-
son Ibrfait.
Quoiqu'il en soit de cette remarque , à laquelle je n'at
tache pas plus d'importance qu'elle n'en mérite, il est cer
tain que mes remords finirent par s'effacer entièrement
Ma faute n'avait pas été découverte; elle n'était mêmi
soupçonnée de personne. Le vieux serviteur de mon pèri
contuiuaità me répéter avec une infatigable complaisanc»
ses longues narrations. Mes affaires d'avocat n'étaient pa:
moins nombreuses, et je recevais chaque jour de nouveaux
témoignages de la confiance publique. Dans les sociétés où
je me rendais habituellement, j'étais aci ueilli avec la mémo
cordialité. Tout enfin, jusqu'à cet eniprcsîcmcnt de jeune
fille , qui ne sait d'autre moyen de i épaier une faute qu'en
donnant des preuves d'affection plus vives et plus multi-
pliées . tout conspirait à me faire ci'oire que mes angoisse;
n'étaient qu'un délire d'imagination, et que j'avais été dupe
d'une triste fantasmagorie. Si le Dieu vivant, le Dieu epi
sonde les abîmes des eœurs et les mystères des consciences
m'avait été mieux connu, je me serais dit que l'opiuion de
LE SEMEUR.
275
hommes n'est rien , et qu'il y a un Maître suprême dont
l'œil vigilant découvre nos plus secrètes iniquités , un Juge
pour qui le crime n'est pas moins grand après un demi-
siècle qu'il ne l'est le premier jour , puisque le passé , le
présent et l'avenir s'unisseut en lui dans une seule intuition.
Mais je ne comprenais pas encore ces hautes vérités , et dès
lors, comme l'édifice de ma repentance n'avait aucune base
solide , il ne tarda pas à s'écrouler sous sou propre poids.
Regrets , amertumes , bonnes résolutions , promesses , tout
fut oublié, tout disparut comme un vain rêve , et je ne tar-
dai pas à retomber dans les mêmes égarcmcns.
Oui, je repris les chaînes du vice, je me plongeai de nou-
veau dans l'abîme , je revins docilement me placer sous le
joug d'une malheureuse passion ; et, chose étonnante, chose
que je ne voudrais pas croire , si je ne l'avais pas maintes
fois éprouvé! après chaque faute nouvelle , mes angoisses
intérieures se reproduisaient avec la même intensité; j'étais
poursuivi de remords aussi accablans que la première fois;
je recommençais à m'appcler de noms odieux ; je me dé-
chirais de mes propres mains. C'était le supplice de Promé-
thée : un cœur qui sans cesse renaissait pour être sans cesse
dévoré par la dent sanglante du vautour !
Ma dépravation était la même que pendant mes années
d'études, mois il y avait entre les deux époques cette grande
différence, que je n'éprouvais alors que du dégoût, au lieu
que maintenant je me débattais sous les terribles étreintes
du remords. S'il y a quelques-uns de mes lecteurs qui aient
passé par ces deux états, ils sauront me comprendre. Quand
la conscience n'a pas encore été avertie par de sérieuses ré-
flexions , le vice n'excite dans l'homme qu'une espèce de
sensation nauséabonde , un dégoût de l'esprit pour la ma-
tière , une aveision qui ressemble à la répugnance d'un
homme de bonne compagnie pour ce qui est vulgaire et tri-
vial. Ce sentiment est, je crois, un instinct de notre nature
intellcctueile^qui ne parvient que difficilement à s'abdiquer
elle-même , et qui proteste , bien que d'une voix faible et
voilée, contre la suprématie du corps sur l'âme. Mais quand
ia conscience est enfin réveillée , quand elle s'est instruite à
l'école du malheur ou par le développement de la raison ,
le vice produit dans l'homme une sensation toute différente
de celle du dégoût ; c'est alors quelque chose qui blesse ,
qui torture , qui brise le cœur , une flèche aiguë et empoi-
sonnée qui frappe le coupable jusqu'au fond de son être; il
entend alors un juge qui lui jette avec colère une sentence
de condamnation. Entre les deux sentimens que je viens de
pemdre on pourrait dire qu'il existe la même différence
qu'entre deux esclaves , dont l'un ne connaît pas son état
de servitude, tandis que l'autre le connaît; le premier
éprouve du malaise, à la vérilé,mais il est incapable de s'en
rendre compte , et cette ignoraiice le rend moins malheu-
reux ; l'autre, au contraire, voit la dégradation dans la-
quelle il est tombé , et cette vue aggrave le poids de son
esclavage. J'étais parvenu , depuis mon letour dans la mai-
son paternelle , à ce deuxième degré ; je me sentais , je me
voyais esclave, et je secouais ma chaîne avec désespoir, sans
^tre assez fort pour la briser.
Les souvenirs de cette douloureuse situation me sont en-
core si présens , que je puis les décrire avec une parfaite
exactitude. Il y avait dans ce temps-là deux hommes en moi,
non pas comme on le supposerait peut-être, les deux hom-
mes du chrétien ( l'homme nouveau m'était complètement
inconnu), mais les deux hommes de celui qui a fait quelque
peu d'études philosophiques et qui a réfléchi sur sa position
dans le monde. J'appelleiai l'un, homnie de la conscience ,
et l'autre, homnie des sens; c'est à peu près ce que M. Xa-
vier (le Maistre désignait, dans son Voyage autour de ma
chambre , sous les noms de Vdme et de la bête. Ces deux
hommes avaient chacun leurs retranchemeus , leurs armes
et leur manière de combattre; ils se disputaient et soute-
naient l'un contre l'autre des luttes continuelles , mais de
telle sorte pourtant que l'homme des sens agissait beaucoup
sans parler, taudis que l'homme de la conscience parlait
beaucoup sans agir.
Quand une fuite grave venait d'être commise, l'homme
de la conscience jouait le rôle d'accusateur ; il montait sur
les palissades de ses retranchemens , et là , comme du haut
d'une tribune, il i^oursuivait l'homme des sens d'une voix
tonnante. Il lui montrait l'indignité d'une mauvaise con-
duite , le déshonneur qui pourrait s'ensuivre , les disgrâces
qui en résulteraient infailliblement. Il ajoutait à cela le
brillant tableau d'une vie pure et honnête : quelle douce
paix de l'âme ! quel heureux et riant avenir pour celui qui
remplit ses devoirs ! quels beaux succès je pouvais ambi-
tionner dans le barreau! Eh quoi? j'irais livrer cette hono-
rable carrière à la honte, aux déréglemens d'une folle,jeu.
nesse! je traînerais mes jours dans la boue, et je me creuserais,
avant l'âge , une tombe déshonorée! A ces discours pleins
de sagesse l'homme des sens ne répondait rien ou peu de
chose; il baissait la tète en signe d'adhésion; il versait même
des larmes et ne pouvait réprimer de profonds gémissemens.
Mais quelques jours plus tard, et à l'approche d'une tenta-
tion i laquelle il se proposait de succomber , l'homme des
sens devenait impérieux et tyrannique; il ne voulait écouter
aucune observation; il s'étourdissait, il cherchait le bruit
et en faisait lui-même pour ne plus entendre l'homme de la
conscience , comme un enfant qui chante lorsqu'il traverse
un cimetière le soir, afin de ue pas trembler. En vain 1 hom-
me de la conscience essayait encore d'élever la voix ; il avait
perdu ses plus énergiques mouvcmens d'éloquence , U ne
savait plus que balbutier et finissait par se taire. D autres
fois, enfin, les deux hommes se mesuraient à armes égales ;
c'était dans ces périodes mitoyennes où la faute datait deja
de loin, sans que la tentation fût proche. Alors l'homme des
sens consentait à entrer en pourparlers , et il essayait de
fléchir l'homme de la conscience , en lui représentant que
ses paroles étaient empreintes d'une grande exagération, et
qu'il saurait bien s'écarter quelquefois de son rigourerjx
dictamen, sans encourir les effets de ses fatales prédictions,^
L'homme de la conscience reprenait, des.on côté, ses indu/;.
tions logiques, mais d'un ton plus doux , et en concédant
quelque chose à l"nomme des sens. J'avais coutume , dans
ces momens de lu'ae mitigée , de réciter vingt fois , en me
promenant à grands pas dans ma chambre, cette strophe de
llacinci • ^
« Hélas t en guerre avec moi<inéme.
Où pourrai-je trouver la paix ?
Je veux, el n'accomplis jamais. -~
Je veux, mais, ô misère extrême !
Je ne fais pas le bien que j'aime.
Et je fais le mal que je bais. »
Le pieux autear dUAthalie ajoute dans la strophe sui-
vante : O grâce, ô rayon salutaire !... mais je la suppri-
mai» par la raison que je ne la comprenais pas. La force que
donne l'Esprit de Dieu pour vaincre nos passions et pour
transformer notre cœur m'était alors aussi inconnue que les
relations des anges dans le ciel.
Il me souvient d'une circonstance dans laquelle les deux
hommes que j'avais en moi remplirent l'un et l'autre ua
singulier rôle. Je devais plaider pour une famille outragée
dans une affaire de séduction et d'enlèvement. Je composai
un discours tel qu'un Chi-ysostôme ou un Vincent de Paule
aurait pu le faire ; et le jour de l'audience étant arrivé , je
me mis à débiter avec emphase mon ardente philippique
contre le dérèglement des mœurs. Or , c'était précisément
un jour où l'homme de» sens prétendait exercer une auto-
276
LE SEMEUR.
rite absolue , en sorte qu'il contredisait intérieurement et
d'un ton moqueur chacune des paroles que je prononçais
devant le tribunal. Pendant que rhominc-avocat protestait
en faveur de la vertu, l'iiomme des sens lui répondait qu'il
n'avait que faire de ces belles protestations. Lorsque le pre-
mier s'élevait avec force contre l'inmioralité, l'autre lui di-
sait avec un rire insolent : « Que fais-tu toi-même? » Quand
l'avocat traçait le tableau déchirant d'une famille plongée
dans le deuil , d'un père justement irrité de cette souillure
qui s'attachait à ses cheveux blancs , d'une mère prête à
descendre dans le tombeau , flétrie par la honte et par la
douleur, d'une jeune fille enfin qui n'avait pUs qu'une
perspective de misère et d'infamie, l'homme des sens , qui
se sentait blessé , et qui ne pouvait cependant pas étouffer
ma voix, me criait : « Tu exagères, avocat 1 tu mens ! et je
te prouverai bientôt quêta rhétorique de collège estla plus
sotte chose du monde!... »
Quelle situation ! et s'il avait pu se faire, par un miracle
de la Providence, que mon cœur eût été mis à nu tout à coup
devant les juges auxquels je m'adressais, de quelle indigna-
tion , de quel mépris ne m'auraient-ils pas accablé ! Ah !
j'ai besoin de le dire , le cœur humain est un abîme d'iui-
quités et de misères j car vous-même, lecteur, qui que vous
soyez, rappelez-vous telle circonstance de votre vie, et sup-
posez que vos sentimens intérieurs eussent été mis au grand
jour et confrontés avec vos paroles , puis répondez-moi :
Votre front n'aurail-il pas dû rougir autant que le mien ?
ma honte n'eût-elle pas été votre honte? et n'aurions-nous
pas en, vous et moi , des motifs trop légitimes de nous ap-
pliquer cette parole si profondément vraie de Jésus-Christ :
a Celui qui s'adonne au péché est esclave du péché. »
Je m'arrête. Après avoir confessé de grandes .fautes, il me
reste à peindre de grandes douleurs; mais la force me man-
que aujourd'hui poui' aller plus loin.
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
DES RAPPORTS ENTRE LA MORALE CHRETIENNE ET LE DOGME
CHRÉTIEN.
Sans doute, le premier caractère ou la prééminence de la
morale chrétienne, c'est d'être fondée sur une autorité di-
vine et péremptoire ; sans doute, c'est cette autorité qui
communique aux préceptes évangéliques leur force incom-
parable. Mais, outre ce rapport général qui existe entre la
morale et le dogme, comme entre une loi et sa sanction, il y
a encore un autre rapport plus particulier et plus intime
entre ces deux choses, lequel exige qu'elles marchent tou-
jours unies, et que le dogme soit »ans cesse appelé au secours
de la morale.
Un des traits caractéristiques delà religion chrétienne, c'est
la relation qui existe entre chacun de ses dogmes et chacun des
préceptes de sa moralej relation si étroite véritablement, que
ni les dogmes ne peuvent subsister sans la morale, ni la morale
sansles dogmes. La religion chrétienne esttoule d'une pièce;
que cette expression me soit permise. Elle ne présente pas sur
deux lignes parallèles et distinctes, des dogmes d'une part,
et des devoirs de l'autre; elle ne laisse pas libre de s'attacher
aux seconds et de négliger les premiers. Uu lien spirituel et
sensible réunit les uns avec les autres d'une manière insé-
parable ; en sorte qu'il est également impossible de croire
sans pratiquer et de pratiquer sans croire.
Tout le monde reconnaît que la religion chrétienne a en-
richi la morale de vertus nouvelles, dont le nom même
n'existait pas. Tout le monde convient que les vertus qui
avaient déjà un nom et une réalité prirent, sous le Christia-
nisme, une physionomie, une direction, une force nou-
velles. Mais ne faut-il pas convenir aussi que ces caractères
distinctifs de la morale évangélique tiennent tous à des
dogmes, et en sortent iiaturellemcut , comme le fruit sort
de son rameau? 11 n'aurait pas dépendu des apôtres, il n'au-
rait pas dépendu même de Jésus-Christ, considéré comme
docteur, de donnera la moralecette physionomie particulière
qui frappe tous les esprits; ils ne le pouvaient qu'en ver-
tu des dogmes qu'ils annonçaient; ou, pour mieux dire, ces
dogmes le faisaient à leur place, ces dogmes le faisaient
d'eux-mêmes. Par une salutaire dispensation de Dieu, la
morale naquit spontanément des mystères de la révélation,
et toute la tâche des apôtres se bornait à déduire des consé-
quences dont ils n'étaient pas maîlres de poser le principe,
ou même seulement à aider l'esprit à bien saisir ces consé-
quences, à les embrasser dans toute leur étendue.
L'existence de Dieu n'était pas un dogme nouveau sans
doute ; mais l'idée plus pure et plus touchante que l'Evan-
gile donna de cet Eti e adorable rendit ce dogme plus puis-
sant sur le cœur de l'homme. De là naquit une des vertus
les plus bienfaisantes pour notre faiblesse; une vertu qui ,
passive en apparence, prête à l'àme une vraie énergie: la
résignation. La philosophie avait, d'une voix emphatique,
iuvitél'homme à marcher droit sous le fardeau qui l'écrase;
la piété chrétienne nous fait voir une main paternelle dans
la main qui nous châtie, un sacrifice volontaire dans des
pertes qui viennent de la fortune , le sujet d'une parfaite
joie dans toutes les peines infligées par l'amour. Mais bor-
nons-nous aux dogmes qui appartiennent exclusivement à
l'Evangile; itous nous convaincrons facilement que tous
ont un but moral , que nul n'est inefficace , que nul n'est
oisif ou de simple spéculation, et qu'à leur tour tous les
préceptes de la morale sont rattachés à quelque vérité,
qu'aucun n'est isolé , indépendant , et ne subsiste par lui-
même.
En effet, cette humilité, si différente de la modestie hu-
maine, où les apôtres en auraient-ils trouvé le secret, sinon
dans cet autre secret de la dégradation de l'homme par le
péché? Cette pureté intérieure, qui se défend aussi bien
l'ombre d'une mauvaise pensée que l'ombre d'une mé-
chante action, où en auraient-ils puisé l'idée , sinon dans la
doctrine d'un Dieu qui pénètre le cœur de l'homme , qui
veut ce cœur tout entier, et qui, comme l'a dit Montes-
quieu, n'est pas plus jaloux des actions que des désirs et
des pensées? Une autre doctrine , qui donne uu caractère
propre à toute la vie morale du chrétien , c'est celle qui
concerne l'action directe et continuelle du Saint-Esprit sur
le cœur de l'homme, faisant de Dieu notre compagnon
d'œuvre, et de toute notre existence un commerce intime
et familier avec ce père des lumières, cet auteur de toute
grâce excellente et de tout don parfait. Sans cette doctrine
du Saint-Esprit, que signifierait ce recours perpétuel à
Dieu dans les besoins de l'âme , si constamment recomman-
dé dans l'Evangile? Que signifierait cette obligation de la
prière, obligation si pressante, que la vie du chrétien semble
devoir être une prière sans fin, que la prière est, selon
Massillon, le premier et le plus nécessaire de nos devoirs et
qu'elle renferme, selon lui, tout le Christianisme?
Qu'on réfléchisse donc bien avant d'isoler la morale
chrétienne du dogme qui la fonde , ou bien on dépouillera
cette morale de son caractère propre , on en détachera ce
qui en fait l'excellence ; elle redeviendra morale humaine;
ou bien l'on voudra enseigner tous les devoirs et les sen-
timens qu'elle recommande , et ces sentimens et ces de-
voirs seront des énigmes saus mot , et par conséquent des
ordres sans valeur. La raison humaine , l'intérêt bien en-
tendu peuvent porter les vertus de l'homme jusqu'à un
certain point; mais il est une hauteur que la religion, avec
ses mystères sacrés , peut seule lui faire atteindre.
Et combien cette vérité ne nous frappera-t-elle pas, si
nous considérons le plus fondamental des dogmes du Chris-
tianisme ! car c'est ce dogme qui fonde le premier devoir
du chrétien.
Quel est, d'après la religion chrétienne , le premier de
voir de l'homme et le premier principe de toute vertu ?
l'amour de Dieu. Eh bien, cet amour de Dieu , qui non
semble, à nous chrétiens, si naturel , si inévitable, est ui
sentiment à peine connu hors du Christianisme. Du moin-
il a, dans notre religion, un caractère de tendresse, d'inti-
mité, j'oserai dire de familiarité, qui le lend aussi ai
trayant qu'il est sublime. Qu'on nomme une religion qn
LE SEMEUR.
277
soit comparable k la nôtre sous ce rapport. Sont-ce les
idolâtres qui prient leurs divinités avec cet amour, cette ef-
fusion , cette confiance du cœur? Sont-ce leurs tremblantes
superstitions qui établissent des rapports familiers entre
Dieu et l'homme , comme entre un père et son enfant ? Est-
ce dans les absurdes pratiques de leurs religions qu'ils ap-
prennent à converser avec Dieu, à jeter dans son sein le far-
deau de leurs peines , à pleurer dans ses bras, à le question-
iiei' sur leurs destinées, sur leurs besoins , et surtout sur ces
besoins de l'âme que le monde ne saurait satisfaire? savent-
ils, comme nous, metti'c la Divinité dans les affections du
sang, dans les nœuds de l'amitié , et dans toutes leurs espé-
rances? Est-ce dans leurs froides religions que l'idée de
Dieu vient s'associer , se foudre avec tous les seotimcns les
plus chers qui font battre le cœur de l'homme ? Renfer-
ment-elles ce sublime précepte d'enfermer toutes nos servi-
tudes terrestres dans la servitude générale et suprême qui
nous lie à Dieu , de l'aimer dans la personne de nos amis,
de lui obéir dans la personne de nos maîtres , de le secourir
dans la personne des infortunés? Et si des idolâtres, qui du
moins ont uu culte , nous passons aux déistes , c'est-à-dire à
ces hommes qui, nés dans le sein du Christianisme , refu-
sent leur foi à la révélation, et se bornent à reconnaître
l'existence d'un Dieu, uu spectacle encore plus affligeant
frappera nos yeux. Leur foi , si l'on peut lui donner ce
nom , n'est point accompagnée d'amour ; ils permettent à
Dieu d'exister et de régner j ils abandonnent Je monde à
ses mains souveraines, mais ils n'établissent aucun rapport
entre eux et lui. Ils admettent un principe dont ils ne tirent
presque pas de conséquences. S'il y a un Dieu , il faut l'ai-
mer; mais ils ne pensent presque pas à lui : son existence
n'est, pour ainsi dire, qu'une concession forcée qu'ils font à
l'évidcuce; ils croient pouvoir se passer de lui comme il
se passe d'eux. S'il y a un Dieu, il faut le prier; mais dans
quelle situation de la vie les avez-vous jamais vus ployer les
genoux devant cet Et.'-e suprême, répandre devant lui leurs
alarmes et leur douleur, ou lui offrir l'hommage de la
reconnaissance ? S'il y a un Dieu , nous lui devons un culte
qui nous rappelle salutairement sa grandeur et ses bienfaits;
maisfaites-moiseulemententeiidreleuomde Dieu dans leurs
discours ; dites-moi s'ils aimentà s'en entretenir. A Dieu ne
plaise que je veuille faire tort à une classe d'hommes envers
lesquels ou devient facilement injuste; mais on chercherait
eu vain de la pieté dans les discours et dans les écrits de la
plupart d'entre eux; et si quelques-un» ont parlé de Dieu avec
dignité et tendresse, ce sont ceux-là seulement qui , éloi-
gnés de la religion chrétienne par les sophismes de l'esprit,
y étaient involontairement ramenés par d'anciennes im-
pressions et par la sensibilité de leurs cœurs.
Or, cet amour de Dieu, principe de toute perfection
morale, pourquoi se trouve-t-il dans le seul Christianisme?
C'est que lui seul nous révèle toute l'étendue de l'amour
que Dieu lui-même a pour les hommes; c'est que lui seul
révèle le grand mystère de piété d'un Dieu manifesté en
chair, d'un Dieu crucifié, mourant pour le salut des pé-
cheurs. Il suffit d'avoir indiqué celle grande idée de la
Rédemption ; quiconque n'a pas compris que cette idée
conduit à un amour vif et tendre de Dieu , ne comprendra
rien au Christ'anisme.
Voulez-vous prêcher , propager la morale chrétien-
ne? songez que l'amour de Dieu est le premier des de-
voirs qu'elle impose, et qu'une morale qui n'insiste pas
sur ce fondement ou qui s'en isole , n'est pas la mo-
rale chrétienne. Et ne croyez pas répandre et enraci-
ner cet amour en vous taisant sur le dogme qui lui donne
sa force et sa vie. Quelque bon , quelqu'adorable que Dieu
se montre dans la n.Tlure, il n'y inspirera jamais autant
d'amour (jue dans l'Evangile, où nous le voyons prendre
une chair mortelle, s'offrir aux humiliations et aux dou-
leurs, et expirer sur une croix pour le salut de chacun de
nous. Puis donc que toute la morale chrétienne est fondée
sur l'amour de Dieu, et puisque cet amour, dans sa pléni-
tude et dans sa force, est fondé sur le sacrifice de l'Homme-
Dieu , il faudra de toute nécessité que vous reveniez sur ce
sacrifice, que vous y rapportiez toutes vos instructions ,
que vous en fassiez la clef cfe toute votre doctrine.
Ahl si vous désirez agir salutairement sur nue généra-
tion qui a grand besoin d'élre assainie, donnez-lui une
autre morale que celle qu'elle a reçue tour à tour de plu-
sieurs philosophes déistes , et qu'elle a rejetée comme par
mstincl. Ne présentez pas au peuple une morale fondée
sur de simples raisonnemens , sur une abstraction ; donnez-
lui une morale appuyée sur des faits. C'est là ce qu'il lui
faut, et vous le sauriez, si vous connaissiez le peuple. Il le
savait encore mieux que vous, ce Dieu de bonté qui con-
naît parfaitement tout ce qui est dans l'homme. 11 nous
donna dans sa sagesse une religion tout historique , parce
que , s'il y a dans la masse d'un peuple un petit nombre
d individus accessibles à des raisonnemens abstraits , avec
l'immense majorité il faut raisonner par des faits. Produi-
sez-les donc ces faits merveilleux et adorables de l'Evan-
g'ie; nommez ces mystères de puissance et d'amour; et
rattachez à cette chaîne d'or tous vos préceptes, toutes vos
instructions.
HISTOIRE.
LES TROIS HEHGIONS(l).
.... Telle fut la réformation M.ds ici , messieurs , une
grande question se présente à nous. Cette réformation a
porté ses fruits. Elle a agi avec puissance sur plusieurs
peuples. L'Eglise, l'Etat, la religion, les mœurs, les
sciences , la civilisation, la vie domestique et la vie sociale,
tout s'est ressenti de sa bienheureuse influence. Et ce pou-
voir qu'elle a exercé sur les individus et les sociétés ne
s'est point borné à notre Europe : il a passé les mers et,
agissant avec plus de force et de persévérance que l'intérêt
même , ce grand mobile de l'iiomme , il a conquis au Chris-
tianisme et à la civilisation les immenses déserts que par-
couraient presque seules autrefois les eaux de l'Hudson, de
l'Ohio et du Connecticut.
Cependant l'observateur fidèle , qui suit les mouvemens
et la marche de cette grande impulsion donnée., il y a trois
siècles, par le héros chrétien de l'Allemagne, est frappé
de découvrir une halte, une suspension, uu arrêt, qui
s'étend jusqu'à nous. Il voit, surtout dans le siècle passé,
cette doctrine si pleine de vie, de puissance, de grandeur,
affaiblie, p iralysée, rétrécie, ne savoir plus ni se mou-
voir , ni se défendre , et céder pas à pas à l'incrédulité. Le
torrent généreux des montagnes, dont les eaux pures se
précipitaient, sans que rien pût en arrêter le tours , et vi-
vifiaient tous les lieux où elles passaient, est venu se jierdre
daus un terrain sabloneux, et forme çà et là des marcs im-
mobiles, dont les exhalaison5 vicient l'air. Les adversaires,
que cette doctrine puissante avait renversés, se relèvent,
reprennent courage et s'écrient qu'elle n'est pas même une
religion et qu'elle ne conduit qu'à l'anéantissement de
toute espèce de foi ! Lesindifférens et les incrédules devien-
nent plus nombreux, et en même temps la dissolution
des mœurs et le relâchement des liens de la société, aug-
mentent d'une manière effrayante, au sein de ces Eglises
mêmes qui avaient reçu la lumière de la vérité! Com-
ment le sel a-t-il perdu sa saveur?.... Comment en un
plomb vil l'or pur s'est-il changé ?.... Quelles causes ont
amené cette triste période de décadence, et quelles causes .
la perpétuent?
Peut-être sera-t il utile de consacrer quelques instans
de cette dernière séance à rechercher la solution de cette
question intéressante. Je ne m'en cache point la difficulté;
je ne me flatte point de pouvoir complètement y repou-
dre; je veux seulement fuie un essai, et vous mettre sur
la route , en vous présentant quelques idées. Le moment
^i) Nos lecteurs n'ont 3ans dou'e pas oublié le morceau remarquable
inlitulé : Le Christianisme et son histoire, dans leurs rapports avec l'é-
poque actuelle, inséré dans le ii° 22 d-i Semeur, et que nous Avons extiait
lie la première leçoD d'un cours public >ur 1 histoire de la réPirmalion eai
iVlIcmagne, que M. Merle d'Aubigné vient de faire à Genève avec beaucoup
de succès. Nous nous -félicitons de pouvor leur présenter aujouidhui un
frai^mi ni de la leçtui qui a termine ce coui-s; mai^ nous soniiues forcés de
laivser de côtelés faitj qui servaient d'introduction au\ vues élevées du
[irofesseur sur le caractère génér.ddes religions, et la plupart des dévclop-
J pemcns qu'il leur a donnés. Nous r. gretlons que ces icliaucbenieus UOUB
soient commandés par ks limites de notre f.uilie.
278
LE SEMEUR.
où nous sommes est, je pense, propre à nous faciliter ce
travail. En effet, nous ne sommes déjà plus dans cette
période de mort que je viens de vous signaler. Une se-
conde période de vie a commencé pour l'Eg'.ise. Nous
sommes à une époque de transition j et c'est à ces époques-
Jà qu'on trouve le plus facilement la clef du passé et la clef
de l'avenir.
Toutes les fois qu'il s'est agi de religion, je ne dis pas
seulement au dedans du Christianisme, mais aussi en de-
hors de lui , il y a eu trois objets, sur lesquels l'attention a
été fixée: Dieu, l'homme et le prêtre. Toute religion a dû
avoir nécessairement pour but, soit avoué, soit caché, de
rendre honneur et gloire à l'un de ces trois êtres, ou à
l'homme, ou au prêtre , ou à Dieu , et de faire tout conver-
ger vers lui. Mais d'après quelle règle? Scion que cette reli-
gion a été l'œuvreou du prêtre, ou de l'homme, ou de Dieu.
Toute religion inventée par le prêtre, l'a étépour la gloire
du prêtre. Toute religion inventée par l'homme, l'a été
pour la gloire de l'homme. La religion venant de Dieu est
nécessairement à la gloire de Dieu. Et à qui la vraie reli-
gion doit-elle en dernière fin rapporter tout honneur et
toute gloire , si ce n'est à Celui qui est « le Premier et le
Dernier, le Commencement et la Fin , lu Roi des rois, le
Seigneur des seigneurs ? »
Mais qu'entendons-nous par ces trois religions? et quels
caractères les distinguent l'une de l'autre?
Le caractère essentiel de la religion du prêtre est d'être
créée dans l'intérêt d'une caste, d'un sacerdoce. Le prêtre y
sera tout. L'homme ne communiquera avec Dieu, et Dieu
ne communiquera avec l'homme , que par le prêtre.
Le caractère essentiel de la religion de l'homme est de
provenir de la sagesse naturelle et de la raison erronée de
l'homme, tel qu'il est dans son état déchu. L'homme, ses
opinions, ses pensées, y seront tout. Dieu s'v trouvera
non pas tel qu'il existe en realité, mais tel que le conçoivent
1 intelligence bornée j le sens moral relâché et les passions
intéressées des hommes.
Le caractère essentiel de la religion de Dieu, est de venir
de Dieu même. Elle est la manifestation que Dieu fait de
lui-même, de l'homme et des rapports qu'il a déterminé
devoir exister entre l'homme et lui j c'est-à dire de l'étei-
nelle et unique vérité. Et tout ce qu'elle est, elle l'est pour
le bonheur de l'homme.
Nous ne faisons point consister la religion du prêtre et la
religion de l'homme dans tels ou tels dogmes, dans tels ou
tels dieux , mais dans le principe qui les fait naître. La
religion du prêtre fut diverse, quant à sa forme, en
Egypte et en Asie, mais identique quant au fond. La reli-
gion de l'homme exista en Grèce et à Rome dès que l'école
des philosophes s'éleva à côté du temple des dieux. Ses
dogmes furent différeus alors de ceux qu'elle professe dans
la chrétienté ; mais les principes furent les mêmes. La forme
la plus pure qu'ait revêtue la religion de l'homme dans le
sein de la chrétienté , c'est le rationalisme. Mais le caractère
de cette religion est précisément de se prêter a toutes les
exigences et à toutes les fantaisies de l'homme. Elle ne mar-
che pas en avant, mais à la suite. Elle n'est pas à la tète de
la société , mais à la queue. S'il est tel pays , telle église , où
l'opinion n'ait pas envie d'aller si loin, aussitôt elle s'ac-
commode. Elle prend toujours le niveau. Si le principe
religieux est bas dans un peuple ou à une époque donnée
elle va bas. S'il est plus haut, elle va plus haut. L'opmion'
qui est on effet la reine du monde , mais qui ne fut ni la
reine^des Apôtres, ni celle de Jésus-Christ, voilà sa règle
son Evangile. Elle l'avoue avec naïveté. Les religions' dé
l'antiquité païenne étaient autant de baromètres iiuficateuis
qui, pir leur hausse ou leur baisse, marquaient le plus ou
moins de ténèbres ou de corruption qui pesaient sur la so-
ciété. De nos jours et dans l'enceinte de la chrétienté,
la religion de l'homme nous fournit de nouveau les mêmes
indices, au moyen de ses diverses modifications. C'est un vif-
argent qui monte ou descend, selon l'atmosphère où il se
trouve.
La religion de Dieu fut la première dans le monde. Il est
probable que l.i religion du prêtre fut la seconde. Lorsque
la lumière de la vérité entêté obscurcie, un sacerdoCt.
s'empara des craintes que la conscience inspire au cœur de
l'homme , et les exploita à son profit. La religion del'I
fut peut-être la dernière. L'esprit humain , fatigué i
homme
des en-
traves sacerdotales, découvrit ce nouveau système, et eu
profita jiour secouer ces chaînes humiliantes.
La religion du prêtre n'est, à ce qu'il nous semble, ja-
mais conçue que dans un intérêt personnel , et par cela
même elle est méprisable ^ Il n'en est pas de même de la reli-
gion de l'homme. Sans doute le plus souvent ce sont aussi
des passions qui l'inspirent} quelquefois la plus lamentable
des passions, l'orgueil, la haine contre la religion de Dieu.
Vous reconnaîtrez facilement cette religion-là au langage
passionné et injurieux de ses .apôtres. Mais il est aussi des
hommes qui , bien que privée de la lumière véritable, cher-
chent cependant avec droiture la vérité. Que ces hommes
sont respectables ! que les idées auxquelles ils parviendront
seront peut-être môme intéressantes ! qu'il serait étroit et
peu chrétien d'en méconnaître le prix ! que nous aimons a
rendre à leurs efforts un sincère hommage ! Et cependant
nous devons le dire hautement, l'homme, même du carac-
tère le plus noble, ue découvrira jamais qu'une religion
d'erreur !
Ce qui distingue peut-être l'époque actuelle de toutes les
autres, si l'on excepte celle de l'introduction du Christia-
nisme ,dans le monde, c'est que ces trois religions existent
simultanément et avec une force presque égale.
La religion du prêtre domina le moyen âge. A l'époque
de la réformation , la religion de Dieu sortit tout armée de
la terre ou , pour mieux dire, elle descendit du ciel. Mais à
peine avait-elle conquis à la vérité une grande multitude
d'âmes , que la troisième religion parut , ou plutôt les ger-
mes cjui , pendant une longue suite de siècles , s'étaient
transmis en silence d'une génération à l'autre, se dévelop-
pèrent tout à coup avec une puissance telle , que l'on eût
presque dit, pendant le cours du dernier siècle, que la re-
ligion de l'homme et la religion du prêtre étaient seules ea
présence, et que la religion de Dieu était retournée dans
le ciel.
Toute religion qui vient du prêtre et qui ramène au
prêtre est fausse. Toute religion qui vient de l'iiomme et
qui ramène à l'homme est fausse. La religion seule qui vient
de Dieu et qui ramène à Dieu est vraie.
On s'est imaginé, surtout dans le sein du protestantisme,
qu'il n'y avait qu'un seul écueil à éviter, l'écueil du prê-
tre. On n'a pas vu qu'il y en avait un autre, celui de l'homme,
et l'on y est tombé ! La lyrannique autorité du prêtre et le
désordre effréné de l'homme, sont les deux abîmes , entre
lesquels la religion qui vient de Dieu conduit notre esprit
immortel. Luther avait dit : « L'esprit humain ressemble
» à un homme ivre à cheval ; s'il penche d'un côté, on ne
» peut le redresser, sans que bientôt il ne penche de l'au-
» tre. » L'accomplissement de cette parole nous donne
la clef de la question que nous nous sommes proposée.
Luther trouva l'homme penché vers la puissance du prêtre:
il le releva par la puissance d'en haut et le remit dans cet
équilibre parfait, qui est celui de la religion de Dieu. Mais
à peine quelque temps s'écoule que l'homme retombe de
l'autre côté, dans l'effréné désordre des opinions humaines.
Voilà ce qui a arrêté ce mouvement magnifique que l'Es-
prit de Dieu imprima au monde par la main de Luther.
Voilà l'explication de cette période de calme ou plutôt de
rétrogradation, qui a affligé l'Eglise.
Peut-être était-il utile à l'homme de {lasser par ces phases
estrcmcsjdu moins cette pensée est-elle consolante. Il fallait
que l'esprit de l'homme mesurât la profondeur de ces deux
abîmes, afin cpi'après les avoir reconnus l'un et l'autre,
comme un bourbier profond et comiue un puits bruyant,
dans lequel il n'y a pas où prendre pied, ses regards consu-
més se tournassent vers son Dieu, et sa bouche s'écriât, dans
l'ardeut désir de son âme détrompée : a Sauve-moi , ô
» Fort! »
Après avoir exposé ces idées préliminaires, voyons l'in--
fluencc exercée par ces trois systèmes sur les idées les plus
importantes en fait de religion.
Que demandait, à l'époque de la réformation, la religion
du prêtre ? que fil alors la religion de Dieu ? et qu'a fait de-
puis la religion de l'homme? Voilà trois questions auxquelles
nous allons répoudre.
LE SEMEUR.
279
Le prôtre avait établi son autorité comme seule règle de
la vérité. Ce que le prêtre disait sur le trône de Rome de-
vait être vénéré par toute la terre comme une parole de
Dieu. Point d'activité, pointde reclicrclies, pointd'examcn,
ou plutôt point d'autre objet de recherche et d'examen que
la solution de cette question : « Qu'a dit le prêtre? » La
doctrine chrétienne , cette doctrine pleine de mouvement
et de vie , avait été comme crystallisée d'un bout du
monde à l'antre. L'assemblée des chrétiens était retenue dans
les langes de l'enfance; et tous, depuis l'esprit le plus éclai-
ré jusqu'à l'esprit le plus obscur, semblables à ces petits des
oiseaux qui ne peuvent trouver leur nourriture qu'au fond du
bec de leurmèrc, ne pouvaient accueillir d'autres idées que
celles qui leur étaient transmises par la bouche du prêtre.
La rcli{;ion de Dieu , à l'époque de la réformation , éman-
cipa l'homme de cette servitude d'homme. Elle lui déclara
qu'il ne devait plus s'en reposer sur le prêtre , mais mettre
lui-même la main à ses propies affaires. Le système de pro-
curation, qui avait régné dans l'Eglise et que le prêtre avait
merveilleusement exploité , cessa. La religion de Dieu fit
n;iîtrc un esprit d'activité , de recherche et d'examen , et
assigna pour champ à cet esprit nouveau, le livre où parle
Dieu lui-même. L'homme ne devait plus dire : « Qu'a dit
le prêtre? » mais: « Qu'a dit Dieu? » Quelle élévation ,
quelle lumière, quelle gloire, la religion de Dieu apportait
ainsi à l'homme! Mais héks! la religion de l'homme est
venue , et lui a tout enlevé. Elle l'a fait redescendre des
cieiix dans la poudre de la terre. Elle lui a désappris à con-
sulter Dieu, et rappris à consulter l'homme. La religion de
l'homme a conservé cette activité', ces l'echerchcs , cet exa-
men que la religion de Dieu avait fait naître, mais elle
leur a donné un tout autie champ. Elle a élevé à côté , et
même au-dessus de la Parole infaillible de Dieu, cette lueur
trompeuse qui, depuis près de 6,000 ans, sur tous les con-
tinens et dans toutes les îles, a égaré ceux qui n'ont eu
d'autre guide, et les a jetés au pied des idoles. Quand Dieu,
dans sa Parole, et l'homme, dans son intelligence , ne se
trouvaient pas d'accord , c'est Dieu qui a dû céder le pas à
l'homme, et il n'a plus été jjermis à Dieu de donner une
révélation à l'homme qu'avec la clause expresse d'être cor-
rigé par lui.
Ainsi la religion de l'homme a ramené l'homme danal'es-
clavage de l'homme. Ellfe a donné à chaque homme, quand
elle n'a voulu le faire dépendre que de sa propre raison ,
un maître différent; et quand elle a voulu le mire dépendre
de la raison de tous , mille maîtres. Triste servitude qui ne
8C distingue guère de la première, que par une contusion
inextricable, un inimaginable chaos. Hommes de ce siècle,
revenez au céleste docteur qu'annonça la religion de Dieu I
Le prêtre avait mis la main devant la vérité ; il la tenait
cachée au jîeuple, et se la cachait souvent à lui-même. Il
n'y avait alors de vérité ui dans le monde ni dans l'Eglise.
La lumière était sous le boisseau et la main du prêtre était
dessus. L'homme de Dieu , dont nous vous avons raconté
l'histoire, saisit d'un bras vigoureux la main du prêtre, le
força à lâcher prise et , renversant le boisseau, fit de nou-
veau briller la vérité aux yeux de tous. La vérité fut dans
l'Eglise. La vérité fut dans le monde. On crut à la vérité.
Cette croyance forma des âmes fortes. Elle en créa dans
le sanctuaire des sciences et jusque sur le champ des com-
bats. Alors vint la religion de l'homme. Elle s'indigna
d'une vérité unique et par conséquent exclusive. Elle pré-
tendit que chacun avait sa vérité à lui , qu'il y avait autant
de vérités que d'opinions individuelles. Elle bafoua la vérité,
et voulut mettre à la place un nombre infini d'erreurs.
Ces courtisanes au front lundi chassèrent du sein de l'homme
la légitime épouse qu'il avait reçue de la main de Dieu
même. L'iiomme se trouva de nouveau sans vérité sur la
tc-^'e- . • (.)
Ainsi , messieurs , la religion de l'homme a tari de toutes
parts la source abondante que la religion de Dieu fit jaillir,
il y a trois siècles , pour le salut de l'homme. Ainsi elle a
onêté cette grande impulsion que Dieu donna au monde par
(i) Le professeur continue à dévelojiper, d'après le même plan, les as-
sertions de la religion du prêtre et de la rctigion de l'homme , quant au
salul, an cliif et. à l'unité de l'Eglise, à l'usage de la révélation et à la li-
berté, el à leur ojuioser les déclarjlioDs de la religion de Dieu.
Luther. L'fcuvre du temps de Luther fut de faire triom-
pher la religion de Dieu de la religion du prêtre. L'œuvre
de notre ti'uips doit être d'assurer le triomphe de la reli-
gion de Dieu sur la religion de l'homme. Alors , victorieuse
de ces deux ennemis , cette religion céleste répandra sans
obstacles ses bienfaits.
MOEURS DES OTAIISTIEIVS.
QUATRIEME AHT1CLE.
Usages de la guerre. — Oro, dieu des combats. — Cérémonies et sacrifices
liuniiiins qui précèdent les décl.iratioiis de guerre. — l.e vda du roi.
— Bataille de Hooroto. — Tactique militaire. — Provocations des
hommes d'élite. — Les Bautis. — Suri du premier prisonnier. — Les
frondeurs. — Déroute.
Les insulaires de la Mer du Sud paraissent avoir été
presque continuellement en guerre entre eux, avant leur
conversion au Christianisme. M. Nott, qui a passé quinze
ans an milieu d'eux, pendant qu'ils étaient encore païens,
assure que, dans cet espace de temps, l'île d'Otahiti a eu
dix guerres à soutenir.
Oio était le grand dieu des batailles ; les Otahitiens s'i-
maginaient que plus les combats étaient sanglans, plus il y
prenait de plaisir. D'autres dieux, Tairi, Maahiti , ïetua-
huruhuru , Tune et Rimaroa présidaient aussi à la guerre ;
quoique ce fussent tous des dieux du premier rang et que,
d'après la tradition, ils eussent été créés par Taaroa, avant
Oio, les insulaires avaient plus de confiance en celui-ci.
Avant d'entrer- en campagne, ils lui offraient une victime
humaine, tonte teinte de son sang, et ils répétaient des
sacrifices semblables dans diverses occasions, par exemple
quand Oro inspirait un de ses prophètes et lui faisait pro-
mettre la victoire.
C'étaient ordinairement Is roi , les prêtres et les princi-
paux chefs qui décidaient de la paix et de la guerre ; mais
quelquefois le peuple tout entier cédait à l'impression pro-
duite sur lui , dans les assemblées générales de la nation,
par les orateurs populaires. Les discours de ces hommes se
distinguaient souvent par une éloquence passionnée, pleine
des métaphores les plus hardies , et propre à remuer les
masses. Ils croyaient qu'il y avait entre les dieux , protec-
teuis des deux partis, une rivalité aussi vive que celle qui
les divisait eux-mêmes, et cette conviction, se mêlant à
leurs harangues, leur donnait le caractère de grandeur an-
tique , qu'on tiouve dans les discours des héros d'Homère.
Quand la guerre était résolue, on envoyait le ve'a, oa
messager du roi, sur tous les points de l'île, pour appeler
les habitans aux armes et leur indiquer le lieu du rendez-
vous. Les chefs de chaque district rassemblaient leurs guer-
riers. Ceux ci se hâtaient de mettre en ordre leurs armes,
suspendues avec soin centre les murs intérieurs de leurs
maisons, et d'en frotter les poignées avec la résine de l'arbre
à pain, afin qu'elles fussent plus fermes dans leurs mains;
ou bien, si leur équipement n'était pas complet, ils coupaient
quelque jeune cocotier, ets'en faisaient une lance. Avant la
fin du jour, la troupe était prête à se mettre en marche et
allait camper au lieu convenu.
Les prêtres, qui avaient présidé à la déclaration de guerre
avaient encore un rôle important à remplir, avant que les
hostilités commençassent. Plusieurs cérémonies devaient
d'abord avoir lieu: celle du taamu-raa-j-a avait pour but de
détacher les dieux de la cause des ennemis; quand elle réus-
sissait, on pensait qu'ils abandonnaient le camp des adver-
saires, et qu'entrant dans les canots, les massues, les lances
et les autres armes de ceux ([ui les avaient invoqués, ils leur
assuraient la victoire. Pour récompenser les prêtres du
service immense qu'ils avaient rendu, on leur faisait de
riches préseiis, au nom de l'armée, et un orateur était chargé
de les .haranguer et de les remercier de leurs prières. Deux
autres cérémonies , celle du /a//wo et celle àwhaameii,
dans lesquelles on leur présentait aussi des dons, avaient
pour objet de les exciter à persévérer dans leurs requêtes
aux dieux. Puis, après avoir offert encore une victime hu-
maine, on construisait une sorte de tabernacle, où l'on
supposait qu'Oro et les autres divinités demeuraient pen-
dant la guerre, et où les prêtres se retiraient pour faire
leurs prières. On ne devait mettre qu'un seul jour à le
280
LE SEMEUR.
bâtir et, pendant tout ce jour, il était défendu aux soldats
d'allumer du feu, de prendre de la nourriture et de mettre
leurs canots à la mer. Enfin , ou élevait aussi de petits
temples sur les canots sacrés, et on y déposait des plumes
roupes, ornement ordinaire des idoles; on préparait un
festin aux prêtres, et ou marchait au combat.
Les armées des insulaires étaient quelquefois très-nom-
breuses. Mahinc, aujourd'hui roi de Huahine , assure que
dans l^une des dernières guerres entre cette île et celle de
Raiatea, son père commandait^ à la bataille de Hooroto, une
flotte composée de quatre-vingt-dix canots de guerre. On
rapporte que ce combat fut si sanglant que les corps morts
ayant été entassés les uns sur les autres, ils formèrent un
monceau aussi élevé que le sont les jeunes cocotiers.
Le commandant en chef faisait la revue des troupes, puis
il donnait le signal, et tons les guerriers, entonnant un chant
à la gloire du dieu des batailles ou poussant des cris confus,
couraient à la rcucontredelcursadversaires QuelquefoisTat-
taque avait lieu de nuit; alors ils avaient des torches à la main.
Il était rare qu'ils eussent recours à des embuscades; mais il
leur arrivait souvent de surprendre l'ennemi par une charge
imprévue. Ils poitaient au combat les étendards ou les em-
Jblêmesdcsdieux.Uuemusiquebruyantc excitait leur courage.
Quandles arméesétaienten présence, deux ou trois des hom-
mes les plus vaillans sortaient des rangs et, s'asscyantà terre,
défiaient l'ennemi au combat. Ils disaient leurs noms, les
noms et les exploits de leurs ancêtres, les succès qu'ils
avaient eus dans d'autres occasions, et la gloire qu'ils espé-
raient acquérir, en augmentant le nombre de ceux qu'ils
avaient déjà tués. Ils les provoquaient à se battre, ajoutant avec
ironie qu'ils avaient hâte de les jeter à leur dieu, qui atten-
dait avec impatience le sacrifice qui lui était dû. Quelques
guerriers du parti contraire marchaient à leur rencontre;
ils répondaient par des bravades du môme genre, et un
combat singulier s'engageait quelquefois, en présence des
deux armées. Si Tun des combattans tombait, un autre pre-
nait sa place, jusqu'à ce que les spectateurs , s'animant tou-
jours plus, le combat devînt général.
Les Raiilis, ou orateurs de la bataille , s'agitaient dans la
mêlée. C'étaient des hommes de haute stature et d'une
prouesse éprouvée, qui n'avaient pour tout vêtement qu'une
ceinture de feuilles. Ils tenaient de la main gauche une lance
légère et, de la main droite, un bouquetdefeuilles vertes,
au milieu duquel était cachée leur arme principale , Yairo-
Jai, qui est fait d'un os de poisson , et dont ils savent se
servir avec beaucoup de dextérité. Les Rautis excitaient
l'arJeur des troupes, en leur rappelant les hauts faits de leur
tnbu, la gloire de leur île , la puissance des dieux qui les
protégeaient, la grandeur des intérêts qu'on agitait, et en
leur disant tout ce que la patrie attendait d'eux. « Avancez
» contre l'ennemi, leur criaient-ils , avec l'impétuosité des
» vagues.; rugissez comme la mer qui se brise contre les
» rochers; soyez vigilans; soyez forts ; surpassez en fureur
» le chien sauvage, jusqu'à ce que vous ayez rompu leurs
i> rangs, et qu'ils s'enfuient comme la marée, quand elle
» se retire. » Aujourd'hui encore on se souvient à Otahiti
de l'effet produit par ces discours, et si on demande quel-
que chose aux habitans avec vivacité, ils vous disent sou-
vent qu'on les presse comme un Rauti. Si la bataille se
prolongeait pendant plusieurs jours, leur fatigue était quel-
quefois telle qu'ils y succombaient.
Ils pensaient que les dieux étaient contraires au parti qui
pciilait le premier l'un de ses guerriers. Aussi , quand il
tombait , ses compagnons poussaient-ils des cris d'effroi ,
auxquels l'autre parti répondait par des cris de victoire.
Les ennemis cherchaient à s'emparer du corps; ils le dé-
pouillaient de ses ornemens et le livraient aux prêtres,
pour être offert aux dieux , après le couibat. Si I ou avait
réussi à i)rcudrc le guerrier, avant qu'il fut tout-à-fait
mort , on !c poitait , couché sur des lances, à travers les
rangs de l'armée. Le prêtre d'Cro marchait à ses côtés, of-
frant des prières a sou idole, et étudiant les mouvemens
involontaires du mourant. Si une larme s'échnppait de ses
yeux, ou prétendait qu'il pleurait sjir le sort de sa pa-
trie. S'il fermait le poing, c'était un signe que la résis-
tance serait longue et que la victoire était incertaine.
Quelquefois l'une des armées feignait une retraite; mais
tout à coup elle s'arrêtait, et les frondeurs, s'avançant hors
des rangs , profitaient de l'espace qu'il y avait entre eux et
les ennemis, pour leur lancer des pierres avec la fronde. Les
plus adroits frondeurs avaient un grand renom dans les
îles ; on les redoutait tellement que si l'on voyait l'un d'eus
se préparer au combat, il y avait un cri d'effroi parmi ceux
qui allaient être exposés à ses coups .« Gare à nous, criaient-
» ils; car cet homme a un caillou qui frappel » Si lesp'rerres
étaient lancées à quelque hauteur, il n'était pas très-difficile
de les éviter ; mais quand elles l'étaient en ligne droite, à
quatre ou cinq pieds de terre seulement, ou ne les voyait
pas facilement venir, et elles atteignaient presque toujours
celui contre qui elles étaient dirigées.
Deux chefs marchaient-ils ensemble au combat, ils s'a-
vançaient en se donnant le bras, comme pour montrer
qu'ils voulaient vaincre ou mourir ensemble. S'il n'y avait
qu'un seul commandant, il avait, de chaque côté, deux de
ses principaux guerriers , et il donnait le bras à deux d'entre
eux. Quand on était près de l'ennemi, ces hommes d'élite
demeuraient toujours près de leur chef j ils devaient expo-
ser leur vie pour défendre la sienne.
L'une des armées était-elle mise en déroute, les vaincus
s'enfuyaient en toute hâte vers leurs canots ou vers leurs
retraites dans les montagnes. Les vainqueurs les poursui-
vaient et en faisaient souvent un grand carnage. Quelque-
fois même le but de la guerre était l'extermination com-
plète des ennemis, et la désolation de leur île; les vainqueurs
cherchaient alors à accomplir en tout poiut leur cruel des-
sein. Ils massacraient sans miséricorde tous les habitans,
coupaient les arbres à pain, dépouillaient les cocotiers da
chou qui se trouve à leur sommet, parce que ceux qu'on en
a privés, meurent presque aussitôt, et ne se retiraient
qu'après avoir fait tout le mal qui dépendait d'eux. Et
cependant, le plus souvent les causes de ces guerres cruelles
étaient tout-à-fait futiles !
Dans un prochain article , nous donnerons quelques autres
détails sur les usages guerriers des Otahitiens.
MELANGES.
Do VOTE DE LA. ChAMBRE DES DÉPUTÉS , SUR CNE PETITION RELATIVE A
L'ESCL.iVAGE. — La Chambre des Députés a , dans une de ses dernières
séances , prononcé l'ordre du jour sur la pétition de la Société de la Mo-
rale chrétienne , relatiTe à l'esclavage. Le rapporteur a prétendu que la
Commission chargée de l'eiamen du projet de loi sur les droits civils et
poliliques d'S hommes de couleur , avait introduit dans son travail toutes
les améliorations que la Société demande, relativement au sort àeipatro-
.'iei , et que, quant au tarif légal pour le rachat des e.^claves.dont la Société
provoque la Bxalion , cette question était trop grave pour qu'on piit s'en
occuper maintenant. La ChaTnbre des Pairs en a jugé autrement , puis-
q Telle a déclaré que les vœux exprimés par la Société de la Morale chré-
tienne sont « les plus naturels sur celle matière, » et qu'elle a ordonné le
renvoi de sa pétition à M. le ministre de la marine et son dépôt au bu-
reau dfS renseignemens. C'est aui négrophiles, comme on dit à la Marti-
nique , à soutenir une cause qui est si mollement accueillie par les repré-
seiitans de la France. Nous ne cesserons de la défendre que quand elle
aura triomphé de l'insouciance des uns et de l'hostilité des autres , et nous
engageons nos amis à joindre, à chaque session, leurs pétitions aux ocMres ,
afin que le pays sache que les hommes qui ont à cœur les grands intérêts de
la justice et de l'humanité , ne se laissrnl pas rebuter par un échec ; ils sa-
vent qu ils fininmt certainement par obtenu- ce qu'ils réclament.
Presse-Selligce a TonCHEDR MÉCAHiQDE. — M. Sclliguc , quï était
ingénieur-mécanicien avant dèlre imprimeur, a, dès 1820, appliqué à
l'inipiimt-rie l'emploi des machines. Il vient d'inventer une presse qui se
distingue par une grande simplicité , et dont le travail est beaucoup plus
promi>t que celui des presse» ordinaires. Tandis que pour celles-ci, l'ou-
vrier, nommé le toucheur, e^l constamment occupé à distribuer l'encre
sjr sa table et à encrer la forme , le caractère se trouve . dans la presse
nouvelle, encré par trois cylindres de gélatine, et la distribution et la
touche ^e font par la presse , sans que l'ouvrier ait aucune fonction à faipe
pour son encrage. Pour (aire apprécier la célérité comparative de celte
pre.sse , nous dirons que ■ i l'on y emploie dcuï ouvriers . ils n'ont chacun
que <;r'"'''"e temps à faire pour imprimer chacun leur feuille, taudi.» qu'il
faut ncuftempt par feuille au rouUur de» prrsses ordinaires. Aussi deus
ouvriers produisent-ils , au minimum , sept à huit crnts feuilles à l'heure.
Avec la prese ordinaire , ils n'en obtiennent que Irois cents à l'heure , en
activant le plus possible leur travail. A partir d'aujourd'hui , le Semeur est
imprimé au nioyn de cette presse nouvelle, véritable progrès que M. Sel-
ligue a fait f lire à son art. Nous nous faisons un divoic de signaler les
5e;vice-i rendus par (et habile mécanicien.
Le Gérant, DEHAULT.
imprimerie de Selligde, ru« des Jeùa«urs, a. 14.
TOME 1^'. — N* 36.
9 MAI 183*1.
LE SEMEUR
9
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISSAIT TOUS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Jtfatth. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel , n" ii,ct chei tous les Libraires et Directeurs de poste. — Pnx:i5 fr. pour l'année;
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera a fr. pour l'année , i £r. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois, —r
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affranchis.
-■■ ' ;n m
SOMMAIRE.
Bévue politiqu£ : Situation. — Scèses do monde actuel : Confessions
d'un jeune homme. N° TI. Catastrophe. — Visïtes a quelques
H1U.&DES. — Philosofbik RELIGIEUSE : L'Evangilc. — Le chalet du
Nak-Bourast. — MÉLAncEs: Association pour répandre l'inslrucl ion à
la Martinique. — Nouveau dictionnaire chinois — Singulière loi
contre le duel. — Progrès du choiera dans les départemens. — Anhohce.
REVUE POLITIQUE.
SITUATION.
Nos articles de politiqtie ont été plus rares depuis quel-
que temps, parce que nous avions accompli la tâche de
poser des principes, et qu'il n'y aurait eu à signaler depuis
lors que des événemens de minime importance. Mais il est
essentiel de ne pas laisser passer, sans la constater, la si-
tuation imprévue où le pays se trouve tout à coup jeté.
C'est une grave leçon que Dieu veut lui donner : soyons y
du moins attentifs.
Un seul homme tenait les rênes de la France. II semblait
dire, comme Louis XIV : L'Etat, c'est moi ! Et la moi-
tié de la nation, confiante dans l'énergie de son caractère
dans les talens qu'elle lui avait vu déployer pendant quinze
ans dans les rangs de l'opposition , dans la hardiesse avec
laquelle il retenait le timon que de nombreux adversaires
lui criaient d'abandonner, dans ses qualités et même dans
ses défauts, semblait répéter : L'État, c'est lui ! Nous ne
craignons pas de le dire, on allait plus loin encore; on ou-
bliait ce que déclare David , « qu'il vaut mieux se retirer
» vers l'Eternel que de s'assurer sur l'homme. ( Psaume
» cxviii, 8.)» Pour plusieurs, l'homme était devenu la
Providence ; on attendait tout de lui ; on n'espérait qu'on
lui : idolâtrie politique , coupable comme tout autre idolâ-
trie, puisqu'elle fait oublier que « l'Eternel est élevé par-
» dessus toutes les nations (Psaume cxiii, 4), » et que c'est
lui qui gouverne le monde.
Il s'est chargé lui-même d'en faire souvenir le pays, en
'ôtant la force à celui qui était fort et en détruisant , en un
seul instant , toutes les chimériques espérances de ceux qui
ne comptaient que sur lui. Aujourd'hui aucune pensée arrê-
tée , aucune vue d'ensemble , aucun système ne lie plus les
hommes qui composent le ministère. Isolés, ils seraient
faiblesj réunis, ils sont faibles encore. Et c'est au milieu de
cette confusion , de ces incertitudes, qui caractérisent les
époques de transition, que survient un incident, sans
portée politique, nous sommes disposés à le croive, mais qui
peut cependant être exploité par les partis.
Il y avait de la folie a croire qu'on trouverait confiance et
sympathie chez une nation qu'on a trompée, et qu'il suffirait
d'une expédition chevaleresque pour lui faire accepter un
ordre de choses , contre lequel elle a protesté presque tout
entière. L'entreprise delà duchesse de Berry, qu'on y voie
une illusion de mère ou une ambition de femme , est une
preuve de plus de sa coupable légèreté. Peu lui importent
les conséquences de sa démarche : elle ne redoute ni la
guerre civile, ni les luttes sanglantes, alternative la plus fa-
vorable qu'elle ait pu prévoir : il lui faut un trône pour
son fils I Triste fait, qui nous ft-appe davantage parce qu'il
a lieu sur un plus vaste théâtre; et cependant, dans l'es
rapports ordinaires de la vie, que de faits dont l'égoïyjjie
est tout autant le principe!
Nous ne nous perdrons pas en conjectures sur Ip^j ramifi-
cations que pouvait avoir en France cette singu'in^re tenla-
tive. Est-ce un va-tout qu'on a voulu risquer., en confiant à
un bateau à vapeur les destinées de la dyna-stie.' Ou bien
a-t-on cru qu'il suffisait de toucher le sol pour ressaisir le
pouvoir? La prise du Charles-Albert Ç.X. des personnes de
haut rang qu'il avait à bord termine cette folle équipée •
mais peut-on espérer que cette leçon de plus profitera à
ceux dont Napoléon disait qu'Us n'ont rien appris et rien
oublié?
L'échange des ratifications entre les plénipotentiaires de
Russie et le plénipotentiaire de Belgique a enfin eu lieu,
après des lenteurs çfui montrent assez que ce n'est qu«
282
LE SEMEUR.
comme malgré elle que la Russie adhère aux arrangemens
qu'elle sanctionne. Les embarras qu'on redoatait à l'étranger
se dissipent ainsi peu ;i peu, mais il s'en faut cependant en-
core de beaucoup que de ce côtc-là tout sujet d'inquiétude
ait disparu. L'avenir est aussi mystérieux que jamais, et on
nejjcut, pas plus qu'il y a six mois, se confier en lui , si on
ne regarde en même temps plus haut que la terre.
SCEÎ^ES DU MO.^DE ACTUEL.
CONFESSIONS d'un JZVNE HOMMS.
VL Catastrophe.
« Le méchant fait une œuvre qui le trompe. » Ce pro-
verbe des anciens âges sera confirmé par une expérience
infaillible, aussi long-temps qu'il lestera sur la face du globe
des hommes qui s'abandonneront aux mauvais peuchans de
leur propre cœur, au lieu d'obéir à la voix de Dieu. J'en fis
moi-même une cruelle épreuve et, comme un vieux mate-
lot qui montre du doigt les écueils à ceux qui le suivent
dans la carrière aventureuse des voyages sur mer, j'ai acquis
par de longues douleurs le triste privilège de m'offrir en
exemple aux jeunes gens qui voudraient se livrer à leurs
passions, et je puis leur dire , avec une assurance qui n'est
que trop appuyée sur les souvenirs de ma vie : Oui^ le mé-
chant, l'incrédule, l'homme immoral fuit une oeuvre qui le
trom[)e.
J'étais si loin du bonheur pendant mes jours d'égare-
niens! Les combats , 'les luttes intérieures , dont je n'ai pu
donner qu'une faible esquisse, mêlaient de tant d'amer-
tume les plaisirs que je m'étais promis! Je sentais le poids
de ma chaîne, et la force me manquait pour en briser les
lourds anneaux. J'avançais de quelques pas , je m'élevais
avec effoit jusqu'au milieu de la montagne , puis je retom-
bais tout d'uu coup dans le fond de l'obscure vallée. Com-
bien de bonnes intentions , de sages projets, de rêves d'in-
nocence et de vei tu qui abrégeaient les heures de mes nuits !
et combien de fois ne furent-ils pas méconnus , foulés aux
pieds! Avez-vous vu, sous une atmosphère pesante et som-
bre, lorsque la tempête mugit, un vaisseau en détresse tour-
noyant sur lui-même par la violence de l'ouragan, entraîné
de la pleine mer au rivage et du rivage en pleine mer , se
préparant à jeter l'ancre dans le port et couvert aussitôt
d'une vague immense qui le précipite dans l'abîme? Tel
j'étais alors , passant tour à tour du découragement à l'es-
pérance, des plus sérieuses résolutions aux plus indignes
faiblesses , plein de courage loin de la tentation et de là
cheté quand elle se présentait , et n'étant jamais plus près
de péiir que dans les momeus où je me persuadais qu'il n'y
avait plus rien à craindre pour moi. Au milieu de ces per-
pétuelles oscillations, comment aurais-je été heureux?
J'avais cherché le bonheur, et je trouvais la peine j le repos,
el je trouvais la guerre. N'est-ce pas l'homme , l'homme
incaj^able de faire le bien tant qu'il n'est pas soutenu par
Tin appui supérieur, l'homme ressaisi par la puissance du
mal chaq.ue fois qu'il essaie de la vaincre par ses propres
forces, n'est-ce pas lui que les allégories des prêtres ioniens
ont représenf.é sous les traits de Sisyphe, roulant au
sommet d'une montagne un roc énorme qui retombe tou-
jours ?
Ajoutez à celte lutte contre moi-même toutes les autres
fautes qu'une passion traîne après elle. Un malheur luî
vient jamais seul : un vice non plus. Il fitlait tromper,
feindre, mentir, piendre un masque, jouer un personna'j^e.
11 fallait avoir uu visage riant , un fjoiit serein dans cite
maison où j'avais apporté le trouble et le déshonneur. Il
fallait, en présence du vieux serviteur de notre famille, se
faire une contenance aisée , un air calme et joyeux , écouter
ses récits avec une attention cordiale, applaudir h. ses inno-
centes plaisanteries. Grand Dieu! et j'ai serré avec une
amitié feinte la main d'un père dont j'avais souillé hs che-
veux blancs ! et j'ai soutenu sans pâlir ce regard d'honnête
homme qui me témoignait tant de confiance et d'affection î
O douleurs! angoisses, déchircmcns , tortures!.... car, je
l'atteste (et quel motif aurais-je maintenant de m'attribucr
une qualité que je ne possédais pas ? ), je n'étais point com-
plètement endurci. Mon cœur savait encore tressaillir à de
nobles pensées , à des émotions grandes et généreuses j je
sentais le prix de la vertu; je versais des larmes brûlantes au
récit d'une action magnanime j j'aurais eu peut-être la force
de me dévouer poui- un ami, pour mon père, pour ma pa-
trie ; et une seule passion m'avait avili jusque-là! Oh! non,
malgré les brillantes promesses de ces plaisirs qui ont tant
de charmes au printemps de la vie, non, je n'étais pas
heureux.
Et cette pauvre enfant , ses douleurs égalaient, surpas-
saient les miennes. Il y a dans le cœur d'une jeune fille qui
a failli, des mystères de désolation qu'il est impossible d'ex-
primer. Pour elle, toutes ses espérances , tout son avenir,
toute sa vie est là. Un homme n'y voit qu'une déviation de
sa route, un sentier détourné dont il peut sortir quand bon
lui semble; elle, non : c'est le seul chemin où elle doit
marcher désormais; ce qui ne fait qu'interrompre la carrière
d'un homme domine toute la carrière d'une femme. Aussi,
quelle sensibilité maladive s'était développée chez cette
jeune enfant ! Le moindre oubli , la plus légère inattention
de ma part lui causait une peine profonde. Elle éprouvait
douloureusement le contre-coup de la plus frivole négli-
gence; elle remarquait, avec une irritation morbide, chacun
de mes pas , de mes regards ; elle s'affligeait de mille chi-
mères, qui devenaient des réalités pour son âme ardente, et
il ne se passait pas de jour qu'elle n'eût à me faire des
reproches et à me révéler des angoisses que je n'avais pas
même soupçonnées. Et encore, combien de senlimens pé-
nibles elle r;e voulait ou n'osait pas me confier. Depuis que
la mort me l'a ravie , j'ai trouvé un journal qu'elle avait
écrit, muet témoin de ses douleurs sans cesse renaissantes.
Que d'amertumes, que de larmes sur ces pages tracées par
une jeune fille, qui était naguère si heureuse, si paisible, et
qui voyait un horizon si pur se développer devant ses pas î
On croirait assister à nue affreuse agonie de deux ans. Son
cœur, pareil à une sensitivc qui aurait reçu le don de la
vie, se déchirait au moindre contact, se courbait en gémis-
sant au moindre souffle de l'orage; dans cette existence
intérieure, il y avait, hélas! tout un monde inconnu de
souffrances et de désespoir. Triste tableau, qu'il faudrait
présenter quelquefois à ces jeunes gens qui s'approchent
d'un gouffre inexorable , en croyant marcher sur des
fleurs!
Dix huit mois s'écoulèrcntsansamcneraucun changement
remarquable dans notre position. Malgré la police très-
vigilante qui se fait par les femmes oisives dans les petites
villes, on ne voyait , on ne soupçonnait rien. Si quelques
propos avaient été tenus , ils n'étaient pas du mouis arrives
jusqu'à nous. Toute cette vie intime, qui me paraît aujour-
d'hui la pkis importante et !a seule que je doive raconter
à mes lecteurs , ne laissait aucune trace au-dehors. Je tra-
vaillais avec zèle dans ma profession d'avocat et j'en rem-
plissais même les devoirs avec une régularité que mes
confrères ne montraient pas toujours. La maison du servi-
teur de mon père, que je fréquentais assidûment, ne donnait
aucune prise à la médisance; tout à l'extérieur était comme
une surface polie qui empêchait de découvrir le tourbillon
LE SEMEUR.
283
ccuraant cache sous les flots. Quelques réflexions sérieuses
auraient suffi sans doute pour nous apprendre que la vérité
perce tôt ou tard, et qu'une liaison mystéi'ieuse ne peut
jamais être couverte d'un voile tolicmont épais qu'elle
échappe long-tcmps à tous les yeux, surtout dans une ville
de province du troisième ordre. J'y songeais niéinc assez
fréquemment, c'est-à-dire lorsque la satiété permettait à ma
conscience de me développer avec étendue les excellentes
raisons qui m'engageaient à changer de conduite. Miis
qu'est-ce que des argumens de celte natuie pour vaincre
une forte et grande passion ? Les motifs de Lieu f;iire et la
force d'accomplir ce bien sont deux choses très-distinctes;
j'avais les uns, l'autre me manquait. Je persistai donc , en
dépit des raisonnemens les plus solides, à suivre la route
fatale dans laquellej'étais entré,et jen'eus d'autre ressource
contre ma faiblesse que de me plonger dans l'étourdisscmcnt,
comme un malheureux qui marche les yeux fermés pour ne
pas voir le précipice dont il lui paraît impossible de sortir.
Cependant mes prévisions devaient enfin se réaliser. On
eut d'abord des soupçons , puis des conjectures, enfin des
indices. Alors vinrent les domi-mots jetés avec intention ,
les sourires moqueurs, cette espèce d'ironie vague et gé-
nérale, qui est souvent plus douloureuse qu'une attaque
ouverte. Les compagnes de Julie l'abandonnèrent, on se
taisait à son approche, et toutes les figures iiiontraient ce
pénible embarras qui suit un entretien subitement inter-
rompu. La rougeur de son front ne révélait que trop la
honte, les remords dont elle était dévorée, et les femmes ,
qui éprouvent tint de pitié pour toutes les infortunes, mais
qui en ont si peu pourles cgaremens delcursexe, distillaient
goutte à goutte dans ce cœur de jeune fille le venin de leurs
implacables médisances. Une ànic plus forte que la sienne
y aurait succombé ; elle se flétrit, se brisa; ses forces la
quittèrent, et bientôt après, elle fut atteinte d'une maladie
de langueur^ qui menaçait de creuser sous ses pas une tombe
prématurée.
Ah I pourquoi u'avais-je pas alors de convictions chré-
tiennes? pourquoi celle énergie , cette puissance que j'ai
trouvées plus tard dans les doctrines de l'Evangile ne m'a-
vaient elles pas encore été données? Honte, opinion , in-
digence , opposition de famille , j'aurais tout bravé ,
j'aurais suivi la seule route que m'indiquait la conscience
et , n'écoutant que le cri du devoir , on m'aurait vu
réparer par la sanction d'un lien honorable les indignes
fautes que j'avais commises. Les jours de cette malheureuse
enfant n'auraient pas été sitôt finis, ou du moins, .iprès
avoir causé ses peines, j'aurais employé l'unique moyen qui
me restait de les adoucir. Mais non : la religion philosophi-
que dont je me glorifiais, ce déisme qui m'avait fait goûter
quelques heures d^extase, ne valait plus rien dans un instant
de crise; il était au-dessous des circonstances difficiles, et il
me livrait à moi-même , précisément lorsque j'avais besoin
d'être soutenu. Ce n'estpns que ma conscience soit demeurée
complètement muette dans cette occasion si imjjortanle ;
elle me remit sous les yeux les saintes obligations que j'avais
à remplir; elle me montra cette intéressante victime qui se
traînait avec douleur jusqu'au bord du tombeau , délaissée
et avilie; elle essaya de me peindre la tranquillité d'âme que
j'éprouverais en réparant mon erreur. Mais d'un autre côté,
mille intérêts puissans venaient s'opposer à celle grande
résolution et soutenir un combat terrible contre ma con-
science. Quoi? j'irais affronter les moqueries qui accompa-
gnent toujours ces unions forcées ! Et ma famille qui ne
verrait dans cette démarc' e qu'un coup de tête , une
nonvelh- f)!ie de jeune hommfti Et la perspective d'une
fortune brillaiite dont j'allais me priver! Et tant d'autres
considérations.... Que dirai-je enfin? ballotte entre deux
forces contraires, u'étautpas assez religieux pour vaincre la
crainte du monde ni assez endurci pour étouffer la voix de
mes remords, je pris un moyen terme qui ne menait à rien;
je me déterminai à attendre les événemcns, comme s'il était
en mou pouvoir de rendre la vie à celte enfant, après que
mes longs retards l'auraient épuisée !
Que d'antres, en les supposant aussi peu chrétiens quo
moi et placés dans une position semblable, eussent agi dif-
féremment, je le voudrais croire pour l'honneur de l'hu-
manité; mais l'expérience la plus commune me force à le
mettre en doute. La philosophie morale, qui se fonde sur
un vague déisme , manque de point d'appui dans les luttes
sérieuses; elle ressemble à ces faux braves, qui se vantent
beaucoup loin du danger et qui reculent lâchement quand
il survient. C'est chose facile que de recueillir d'excellens
préceptes de conduite ; pour peu qu'on ait lu ses auteurs de
coUéf'e, on en a pu faire ample provision ; mais ce n'est là
qu'une pure théorie que la pratique dément presque tou-
jours. Parmi mes lecteurs, il en est plus d'un, je m'inaaginc,
qui se révolte contre tant d« fautes entassées les unes sut-
les autres, cl qui ajoute avec satisfaction, en se parlant à
lui-môme : Je n'aurais pas remis au lendemain à réparer de
tels égaremens. Si ce lecteur est un vrai disciple de Jésus-
Christ, s'il a éprouvé, par une miséricordieuse dispensation
d'en haut , un renouvellement d'esprit et de cœur, je ne lui
refuse pas la force qu'il s'attribue , tout en lui faisant obser-
ver qu'il a encore besoin de veiller et de prier beaucoup
pour ne pas faillir. Mais s'il n'est pas renouvelé dans son
intérieur, s'il n'a que des idées creuses de panthéisme , ou
s'il ne possède que les formes de la religion chrétienne,
sans en avoir la vie, je lui lépondrai : Prenez garde, en me
jetant voire pierre, qu'eilene retombe sur vous. Des phrases
ne sont pas des actions, ni de belles maximes des vertus; et
s'il vous arrive quelque jour de vous trouver dans des cir-
constances pareilles aux miennes , réfugiez-vous , lecteur,
auprès du Dieu de l'Es'angile, et priez en prosternant voU-e
front dans la poussière ! Voilà le seul conseil que je puisse
vous donner.
Revenons. — Pendant plusieurs mois je restai dans la même
position, indécis, irrésolu, ne sachant que faire pour obéir
à mon devoir ou pour en bannir l'importune pensée, tou-
jours flottant entre deux peurs, la peur du monde et celle
des remords , retournant mille fois les mêmes choses dans
mon esprit et terminant enfin mes longues réflexions
comme on les termine ordinairement : Attendons à un au-
tre jour pour me décider! Julie continuait de souffrir, et
les symptômes de sa maladie prenaient un caractère plus
prononcé. Abattue, pâle, les yeux éteints , pouvant à peine
se traîner à quelques pas de sa demeure, quel témoignage
vivant des suites cruelles d'une faute qui lui avait déjà coûté
tant de larmes! Mécontente d'elle-même, tout lui pesait,
la fatiguait; elle ne savait plus sourire, et mes efforts,
mes soins , naguères si puissans auprès d'elle , ne parve-
naient plus à éclaircir un seul instant les sombres nuages
dont elle était enveloppée. Une tristesse lourde, poignante,
silencieuse, consumait toutes les heures de ses jours, et si
quelques rares paroles venaient entr'ouvrir ses lèvres blan-
ches et contractées, c'étaient des plaintes, des gémisse-
mens, c'était un appel à la mort! Et moi , je revenais le
cœur flétri, accusant la destinée, maudissant mon propre
ou\Tage , et d'autant plus misérable que mes douleui's ne
pouvaient exciter aucune sympathie.
Mais lout-à-coup cet état de choses changea , du moins
pour Julie , par une influence qui me parut alors inexplica-
ble. Entre les personnes qui fréquentaient la maison de
l'ancien serviteur de mon père, il y avait un homme fort
original , et que l'on appelait indifféremment le Frère Si-
niéon ou le Frère Morwe. C'était un vieillard de soixante à
soixante-cinq ans, vêtu d'un costume singulier, parlant
284
LE SEMEUR.
peu et ne faisant de politesses à personne. Pour moi surtout
il avait un air grave et sérieux ; il me traitait avec froideur ,
m'adressait à peine quelques paroles sentencieuses , et je ne
sais quoi de sec et de réservé maintenait entre nous une
large distance. Je trouvais en lui quelque chose qui m'impo-
sait j soit qu'il eût une supériorité dont je ne pouvais me
rendre compte , soit que mon cœur qui se sentait coupable
fut intimidé par sa présence, j'éprouvais en le voyant une
crainte qui ne m'était pas ordinaire, et mon regard se bais-
sait involontairement , lorsqu'il fixait les yeux sur moi. Ce
n'est que plus tard que j'ai appris à le bien connaître , et je
bénirai pendant toute ma vie les relations que j'ai eues avec
ce digne serviteur de Christj mais à celte époque, je le
fuyais autant qu'il m'était possible, je l'évitais même avec
une affectation de mauvais vouloir, et je ne négligeais rien
pour l'éloigner de cette maison où j'ignorais ce qu'il avait à
faire.
Mes procédés peu honnêtes ne produisirent aucun résul-
tat. 11 revint an contraire plus fréquemment , à mesure que
Julie devenait plus malade , et ses entrevues avec elle me
semblèrent prendre un caractère de plus en plus mys-
térieux. Je ne m'expliquais pas du tout cette assiduité ni cet
air de réserve et de secret entre deux personnes qui n'a-
vaient , à mon avis, rien d'intime à se dire, et je m'en
étonnais d'autant plus qu'à mon approche la conversation
était visiblement suspendue. Ce qui me frappait encore
beaucoup , c'est que Julie avait perdu cette humeur som-
bre, cette tristesse qui l'accablait auparavant; son visage
portait une empreinte de bonheur que je ne lui avais pas
connue, même dans nos jours d'illusions et d'ivresse j elle
ne m'adressait plus de reproches sur mes négligences;
bonne et résignée, elle que j'avais vue si irritable au moin-
dre manquement de ma part, son cœur supportait tout sans
se plaindre. D'où venait ce changement? Quelle puissance
occulte , quels rapports enveloppés de mystère avaient pro-
duit cette transformation toujours plus étrange à mes yeux?
J'avais beau y réfléchir ; je n'y pouvais rien comprendre et,
malgré mes prétentions d'esprit fort, j'imaginais quelque-
fois une sorte d'influence magique, de galvanisme moral,
pour m'expliquer comment elle était devenue tout autre
en si peu de temps. Il faut l'avouer aussi, je ne sus pas me
préserver de quelques soupçons, qui étaient assurément
plus absurdes , plus stupides qu'injurieux pour elle. Un
vieillard! un homme vénérable, dont la figure grave et
sévère , Jont les cheveux blancs ne pouvaient inspirer que
des sentimens de respect!
Impatient de ocl état d'incertitude, je résolus de m'en
éclaircir , et la premièrjc fois que je me trouvai seul avec le
Frère Siméoii , je lui demandai d'un ton que je tâchai de
rendre brusque et décidé, quel motif l'amenait si souvent
auprès d'une jeune fille qu'il ne voyait autrefois qu'à de
longs intervalles, A ceUe question , le vieillard me regarda
avec un air de surprise , puis souriant tristement, il s'éloi-
gna sans me répondre un seul mot. Je n'osai pas insister*:
la vertu n'a besoin que de se taire pour confondre le vice.
J'eus plus de succès auprès de Julie; mais ses réponses,
quelque naïves qu'elles fussent, me semblèrent dans ce
tcnii>6 là tont-ù-fait obscures. Lorsque je l'interrogeai pour
connaître le but des fréquentes visites du Frère Siméon et
l'objet de leurs entretiens particuliers, elle versa d'abord
d'abondantes larmes. Ensuite, reprenant peu à peu la force
d'exprimer ses pensées, elle me parla de l'état de sou âme,
de ses espérances pour l'éternité, du pardon de ses fautes
qu'elle avait obtenu du Dieu de miséricorde, et de la nou-
velle vie qui se développait d.ius son cœur. Elle me dit que
ses souffrances étaient une béiiédiclion, dont elle ne pourrait
jamas être assez recoiinàissaiite envers le Seigneur , que
cettccouped'amcrtume qu'elle avait bue était devenue pour
elle un breuvage salutaire, et qu'elle commençait à com-
prendre l'Evangile de Jésus-Christ, qui lui avait été inconnu
jusqu'alors. A ce discours auquel j'entendais peu de chose ,
je répondis, croyant la consoler encore davantage, que je
l'avais toujours vue fort pieuse et fidèle à observer les com-
mandemens de l'Eglise, qu'elle allait régulièrement écouter
la messe chaque dimanche , qu'elle observait scrupuleuse-
ment les abstinences prescrites, qu'il ne me paraissait pas
qu'elle eût rien à se reprocher sous ce rapport Mais
elle interrompit vivement mon aj)ologie de ses sentimens
religieux pour me parler encore une fois des espérances
toutes nouvelles qui la rendaient maintenant tranquille et
heureuse; elle ajouta que la mort ne lui inspirait plus aucune
inquiétude, et qu'elle se réjouissait même de quitter le
monde pour aller dans le séjour céleste où toute larme serait
essuyée de ses yeux. Elle finit en me montrant un petit li-
vre qu'elle tira de son sein , et sur lequel je lus : Nouveau-
Testament de Notre Seigneur Jésus-Christ, a Voilà, me dit-
elle, mon consolateur, mon asile contre les souffrances,
mon soutien contre la mort, mon guide à travers le tom-
beau. »
Tout cela, je l'avoue, me parut si bizarre, si peu rationnel
que je la soupçonnai d'avoir l'esprit un peu dérangé. Il se
joignait cependant à ces phrases inexplicables pour moi tant
dedouceur, unregard si calme, un front si paisible, que je
ne savais quel parti prendre auprès d'elle, celui de la phi-
losophie que je regardais comme le seul raisonnable, ou
celui du Christianisme, qui exerçait sur son cœur une si
bienfaisante influence. Pour ne pas démentir mes principes
philosophiques, je me bornai à lui représenter qu'elle ne
devait avoir aucune crainte de mort prochaine, que j'espé-
rais bien qu'elle vivrait encore de longues années, et
qu'elle aurait des jours heureux sar la terre ; je me laissai
même entraîner, dans ce moment d'abandon, jusqu'à lui
offrir la perspective d'une honorable union embellie par
un amour qui ne s'éteindrait pas.
Mais elle me répondit avec le doux sourire des vierges de
Raphaël : Il est Uop tard !
VISITES A QUELQUES MALADES.
Si, dans tous les temps, «visiter les orphelins et les
« veuves dans leurs afflictions, (Jacques i, 27,) » est le
devoir du chrétien , ce l'est encore plus dans les circonstan-
ces actuelles , où tant de personnes ont été victimes de
l'épidémie, et où tant de familles ont été plongées dans le
deuil. Le chrétien connaît toute la valeur de l'âme , et il
frémit en pensant à la profonde indifférence avec laquelle
les pauvres malades voient souvent approcher le moment
d'échanger la vie contre l'éternité, ou au désespoir qu'ils
témoignent d'autres fois de quitter les clioses visibles ^ qui
ont seules occupé leurs cœurs; aussi , tout en compatissant
à leurs souffrances, tout en les soulageant selon son pou-
voir, n'oublie-t-il jamais que « celui qui aura ramené ua
« pécheur de son égarement , sauvera une âme de la mort,
« et couvrira une multitude de péchés. (Jacques v, 20) »
S'il se rappelle avec attendrissement le soin particulier que
Dieu prend des affligés, et qui lui fait dire dans sa Parole:
« Laisse tes orphelins, et je leur donnerai de quoi vivre,
« et que tes veuves s'assurent sur moi (Jéiémie xlix, i i), »
il cherche en même temps à imiter Celui qui a déclaré
« qu'il était envoyé pour évangéliser aux pauvres et pour
« guérir ceux qui ont le cœur brisé (Luc iv , 18). »
Djslrant m'acquittcr de ce double devoir, je me rendis
chez une femme de la classe niovenne , qui avait , depuis peu
de jouis , perdu son mari. Je m'étais muni d'un Nouveau-
Testament et de quelques brochures religieuses, et j'avais
LE SEMEUR.
285
prié mon Père céleste de bénir mes efforts et de guider
mon inexpérience. Cette première visite fut bien près de
me décourager. Il me fallut écouter patiemment une foule
de détails sans intérêt, et je craignais d'étrj forcé de me
retirer, sans avoir pu dire un seul mot de consolation ou
d'avertissement, quand l'idée me vint de me rendre maî-
tre de l'attention de la pauvre veuve , en déployant devant
clleTinstructionsur le choléra, qu'on a publiée en forme
de tableau, et qui contient de si belles déclarations de la
Bible sur les seutimens que doivent exciter les afflictions. A
peine eut-elle aperçu les mots Cuolera-Mobbus , imprimés
en gros caractères, que son visage changea. « Ah! mon-
sieur, s'écria-t-elle , est-ce un préservatif contre celte hor-
rible maladie que vous m'apportez là? Mon mari en a tant
souffert, et j'en ai si peur, que je ne peux y penser sans
me troubler !» — « Hélas ! madame , lui répondis-je , je ne
connais contre elle aucun préservatif; elle vient évidem-
ment de Dieu, et toutes les précautions seraient vaines, sans
son secours. » J'ajoutai quelques autres réflexions qu'elle
écouta à peine; mais je fus touché de l'assentiment qu'une
autre jeune femme, qui était présente, donnait à mes paro-
les, et je remerciai Dieu de ce qu'il me permettait de conce-
voir l'espoir qu'elles porteraient quelque fruit.
Je m'acheminai vers on autre quartier, ou je voulais
visiter un pauvra garçon de quatorze ans, qui était tombé
malade le matin même. Je le trouvai dans un triste état. Il
se roulait dans son lit, se plaignant d'une soif ardente, quoi-
qu'il rejetât aussitôt tout ce qu'on lui donnait à boire; et
criant qu'il étouffait de chaleur, tout en ayant les jambes
glacées. Son regard était inquiet, et il paraissait ne faire
aucune attention aux huit ou neuf personnes que le désir
de lui être utile, ou peut-être la simple curiosité , avait ras-
semblées dans sa petite chambre. Je les engageai à se reti-
rer, en leur faisant comprendre de quelle importance il
était de ne pas vicier l'air , si nécessaire au malade; puis je
m'approchai de lui et, lui parlant avec affection , je cher-
chai à tourner ses pensées vers le grand médecin de l'âme
et du corps. Mais pour toute réponse, il continuait i crier:
« J'ai soif! j'ai soif! » Quoiqu'aucun breuvage ne le
désaltérât, il ne voulait pas entendre parler de cette eau
dont Jésus a dit que « celui qui en boirait n'aurait plus
jamais soif. (Jean iv , i4) " Voyant qu'il n'y avait qu'un
seul lit dans la chambre , je demandai à la mère où elle
couchait. « Avec mon fils, » répondit-elle. — « Mais ne
craignez-vous rien pour vous-même? » — «Ohl que non, le
bon Dieu dont vous parlez gardera bien ceux qui ont soin
des malades! » Sentiment généreux ,. dévouement qui
étonne moins de la part d'une mère , confiance peut-être
irréfléchie , mais que je n'eus pas le courage de combattre.
Le jeune homme me parut dans un danger réel; je courus
au bureau de secours le plus voisin ; un médecin arriva
bientôtet prescrivit les remèdes nécessaires. Je suis retourné
depuis chez l'enfant, et j'ai eu la joie d'apprendre qu'il
était convalescent. Cette fois, je le trouvai plus accessible
à mes exhortations; il m'assura même que depuis qu'il
m'avait vu, il s'était souvent adressé au bon Dieu, au mi-
lieu de ses souffrances. Je lui donnai un Nouveau-Testa-
ment, et je le conjurai de ne pas oublier Celui a dont la
» bonté avait été grande et qui avait retiré sou âme d'un
» sépulcre profond. (Psaume lxxxvi, i3.) »
Je n'avais pas encore quitté la chambre du malade , quand
on vint me prier d'aller voir une pauvre femme qui de-
meurait en face; puis on me conduisit chez une autre, et
puis chez une autre encore , tellement que j'eus de la peine
à me tirer de cette rue-là. Pour qui donc me prenait-on?
On voyait bien que je n'étais pas médecin et , comme dans
ces visites je m'étais abstenu de donner des secours tempo-
rels, je ne pouvais non pUis supposer des vues intéressées
à ceux qui m'appelaient. Quelques mots qui montraient
que je prenais part aux souffrances des malheureux , quel-
ques conseils simples et affectueux avaient suffi pour mo
gagner la confiance de tout le voisinage.
Je suivis la personne qui me servait de guide; elle me fit
monter dans une petite chambre, où je trouvai une femme
couchée tout habillée sur un mauvais matelas, sans draps et
couverte seulement d'une espèce de duvet, sur lequel dor-
mait un enfant de deux à trois ans. Il n'y avait du reste ni
cliaise, ni table, ni commode , ni aucun autre meuble daijs
cette pièce basse et étroite. Ayant essayé de dire quelques
mots religieux : « Je ne suis pas dévote, m.onsieur, me dit
la malade; mais j'aime cependant qu'on me parle du bon
Dieu. » Je l'exhortai à ne pas méconnaître la main de
Celui qui la châtiait , afin de la faire souvenir de ses péchés,
et à mettre sa confiance en Jésus, le Sauveur des pécheurs.
Dans la même maison gisait, plus misérable encore, une
femme do cinquante-deux ans, gravement atteinte du cho-
léra. Le cas étant plus sérieux, je me crus obligé de rester
plus long-temps auprès d'elle et d'insister davantage. Dans
une maladie, où quelques heures décident souventde la via
ou de la mort, il faut aller droit au but; aussi, après lui avoir
fait quelques questions sur l'état de son âme , m'efforçai-jo
de lui faire comprendre quelle est l'étendue de la loi d«
Dieu, et combien sa justice est inflexible. « Ah ! oui, s'écria-
t-elle, en m'interrompaut, je suis une grande, une bien
grande pécheresse; j'ai mérité le châtiment que Dieu m'en-
voie; je l'ai tant offensé, que j'en mérite un plus sévère
encore!» Elle essuya quelques larmes qui s'échappaient de
ses yeux. Je ne saurais dire à quel point je me sent.is encou-
ragé par cet aveu précieux ; je me rappelais ces paroles du
Seigneur : « Il y a de la joie devant les anges de-Dieu, pour
« un seul pécheur qui vient à screpenlir ( Luc xv, lo, ) »
et je me hâtai de lui montrer l'Agneau de Dieu qui ôte le»
péchés du monde. lia sœur de la malade était présente et
une voisine venait d'entrer. Je proposai de prier, et je
cherchai à rendre ma prière aussi simple que possible. Je
fus vivement ému en entendant la malade répéter à voix
basse les supplications que j'adressais au Seigneur. Les deux
autres femmes écoutèrent aussi avec une grande attention ;
aucune d'elles ne savait lire, mais elles m'ont à peu pi'è»
promis d'aller l'apprendre dans une école gratuite pour les
adultes, qui se trouve dans leur quartier. Avant de quitter
Dette demeure , où j'ai le doux espoir que « le Fils de
l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu
(Luc XIX, 50), » j'appris avec intérêt de la femme que
je visitais, que celle qui m'avait introduit auprès d'elle ot
qui me conduisait de porte en porte depuis quelque temps ,
avait elle-même à soigner une sœur et trois eufans malades,
et que, malgré cette charge si lourde, c'était d'elle qu'elle
avait reçu la plupart des soins que son état exigeait. Puisse
cet empressement à être utile aux autres être béni pour
elle, et puissent les choses qu'elle a entendues en me
servant de guide , ne pas être perdues pour son âme !
Je pourrais parler encore d'un homme qui levait, de son
lit de souffrance, des mains menaçantes vers le ciel , accu-
sant Dieu de le frapper injustement; d'une dame qui, ou-
vrant tout à coup les yeux sur l'erreur dans laquelle elle
avait été, de vouloir gagner par ses vertus le salut qui est un
don de Dieu , s'écriait avec surprise et comme si elle était
soulagée d'un fardeau pesant : « J'ai donc passé toute ma
1) vie à chercher de mériter une grâce ! » et d'un chrétien
pauvre , qui exprimait avec force la paix qu'il éprouvait à
s'approcher de son Sauveur ; mais je craindrais d'être trop
long, et je terminerai ce récit en rendant compte de deux
visites, qui montrent, d'une manière frappante, la différence
qu'il y a entre la vraie et la fausse confiance.
J'étais allé voir une jeune femme, dont la situation est
28G
LE SEMEIR.
aisée. Elle avait été atteinte la veille, et ses jours paraissaient
en danger. En effet, ses traits étaient décomposés, et ses
gémissemens annonçaient de grandes souffrances. Je crai-
gnais qu'elle ne fut pas eu état de ni'enlendre; mais quand
je commençai à lui parler du bon Sauveur , qui appelle à
lui tous ceux qui sont fatifjucs et chargés et qui promet de
les soulager (Matthieu, xi, uS), elle me fit un signe approba-
tif , comme pour me montrer qu'elle me comprenait, quoi-
qu'elle ue pût me répondre. La garde qui la soignait et qui
paraissait peu satisfaite de ma présence , s'empressa de
m'assurer que sa maîtresse avait envoyé chercher le bon
Dieu, qu'elle l'avait reçu et que M. le curé lui avait dit qu'elle
était maintenant bien préparée à la mort. Je demandai à la
malade s'il lui serait agréable que je priasse avec elle et pour
elle ; elle me fit de nouveau un signe affirmatif; mais ses
«Duffraiiccs étaient si vives qu'elle ne pût me prêter que peu
d'attention. Je la trouvai le lendemain dans les angoisses de
la mort. Une de ses parentes , qui paraissait profoudément
<5inuc , lui dit avec affection : « Ecoute , chère amie; tourne
» ta tête; tâche d'écouter ce qu'on te dit; on veut le mettre
» dans la bonne grâce de Dieu! » Mais il était trop lard :
peu d'heures après, elle mourut dans un état d'agitation tel
que ceux qui étaient auprès d'elle eu parlent encore avec
•«f&oi. L'espèce de passe-port qu'on lui avait donné ne
'pouvait nie rassurer sur son état.
J'étais vivement affecté de ce dont je venais d'être témoin;
mais Dieu me préparait des émotions plus douces. Dans un
cabinet situé au rez-de-chaussée , avant à peine six pieds
carrés et donnant sur une petite cour , je trouvai une pau-
"♦l'e femme , dont l'état avait inspiré de vives inquiétudes,
mais qui se remettait un peu. «Vous avez été bien malade,
luidis-je; mais j'espère que Dieu vous asoulenue.» — « Oui,
•monsieur, je croyais passer ; mais Dieu a eu pitié de moi.»
—^« El s'il vous avait rappelée de la terre, en qui auriez-vous
mis votre espérance, à l'heure solennelle du départ? Vous
sentiez-vous prête à mourir? » Elle me répondit, sans hé-
siter, que Jésus Christ était son seul espoir, qu'elle dési-
rait que la volonté de Dieu à son égard , quelle qu'elle fût ,
s'accomplit, mais qu'elle savait qu'il valait mieux pour
elle de déloger , pour être avec Christ , que de rester sur
celte terre d'exil. Puis, tirant une main de dessous sa couver-
ture et me la tendant avec une expression et une émotion
que je n'oublierai jamais : « N'est-ce pas un frère en Christ
qui vient me voir ? » me demanda-l-elle. Je lui pris la mainj
«Ue serra la mienne autant que le lui permettait le peu de
force qu'elle avait, cl elle me bénit des consolations que je
■venais lui offrir. Je prolongeai ma visite autant que je le
pus; car je remarquai bientôt que tandis que j'étais venu
pour édifier , c'était moi-même qui recevais de l'édification.
Le lit de mort est comme une pierre de tou( lie à laquelle
on peut reconnaître si notre foi n'est qu'une illusion ou si
elle est Lien fondée, et la réalité de celle, de cette pau-
vre chrétienne se manifestait de la manière la plus loii-
chatite.
C'est ainsi qu'en quelques heures j'ai rencontré, dans ce
polit nombre de visites, les dispositions religieuses K's i:ilus
■diverses. Mes parole; ont été en général bien accueiiîiei:,
parce que ceux à qui elles s'adressaient sentaient qu'elles
étaient de s.iison en présence de la mort; mais l'auraient-
elles été aussi bien , si ces porsouiics avaient été bien por-
tantes, et que j'eusse néanmoins voulu leur iaii-e enteadie
3a voix de la religion? Et cependant c^l-il sage de refuser
d'écouler, aux jours de la sauté , ce qui peut seul iious pré-
parer .i la rencontre de l'Eternel, quand il viendra nous
rcdcmiiider notre âme?
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
L EVANGILE.
Nous parlons sans cesse de l'Évangile; ce mot revient
dans toutes nos colonnes ; il est toujours sous entendu ,
lors même que nous ne le prononçons pas. Mais est il com-
pris de tous nos lecteurs? Et s'il en est qui ne le compren-
ueut pas , qu'ont-ils pu comprendre à nos doctrines ? Ces
questions que nous nous sommes faites , nous ont donné le
désir de dire aujourd'hui, avec autant de simplicité que
possible, ce que c'est que l'Évangile. Nous voulons être sim-
ples, parce cjuc c'est le seul moyen de se faire comprendre,
en parlant de lui. En élevant autour de lui un nuage de
termes et de raisonnemens philosophiques , nous aurions
peine à persuader à nés lecteurs que ce n'est pas de phi-
losophie qu'il s'agit encore ici. Retrouvant le langage auquel
ils sont habitués, ils s'imagineraient que nous ne voulons
nous adresser qu'à leur esprit, et ils en feraient comme un
retranchement, derrière lequel leur conscience ser.iit hors
d'atteinte des traits qui lui sont destine'?. Or, c'est à la
conscience qu'il faut avant tout que l'Evangile parvienne.
Chaque science, chaque industrie a des mots techniques, '
avec lesquels il faut se familiariser , sous peine de ne pas
acquérir de justes notions de la science ou de l'industrie,
auxquelles ils appartiennent. Le Christianisme a aussi des
termes qui lui sont propres, et le mot évangile est dix
nombre. Si ou le comprend bien , on a la clef de tout le
reste; si ou le comprend mal, tout demeure vague et
confus. Il suffit d'examiner de combien de manières diffé-
rentes et erronées on l'entend parmi les hommes , pour ne
]ilus s'étonner de ce que la plupart ne possèdent à aucun
degré la science du chrétien. Pour les uns, l'Evangile est
un code de morale plus pur, plus complet qu'aucun autre.
Pour d'autres, c'est l'histoire de la vie d'un être remarqua-
ble , divin même, dont ils sont accoutumés à vénérer le
caractère et qu'ils déclarent supérieur à tous les hommes qui
ont existé Sur la terre. Pour d'autres encore , l'Evangile
est un système qui met en évidence, d'une manière plus
frappante que par le simple raisonnement, les principes de
la religion naturelle et qui favorise les progrès de l'homme
et des nations. Il en est enfin , qui sont émus de compassion
en f iveur de l'Evangile et qui, l'aimant à cause du bien qu'il
a fiil au monde , en agissent avec lui , comme le fort en
agit quelquefois à l'égard du faible et de l'opprimé. L'Evan-
gile leur parait un édifice qui s'écroule; ils voudraient
relayer. Mais après toutes ces définitions, l'Evangile reste
encore à di'finir.
L'Evangile est la bonne nouvelle du pardon que Dieu
accorde :\u\ hommes. Il n'est rien à'^. plus; car en mettant
ensemble tous les besoins de l'homme, on ne saurait rien
trouver cjui lui fut plus nécessaire que le pardon de Si)n
Dieu. Il n'est rien de moins; car Dieu veut le bonheur de
sa créature rebelle, et il lui aurait en vain prodigué tous
SCS dons, s'il lui avait refusé celui-là. Le pardon de Dieu,
voilà donc l'Evangile ; c'est là ce qu'il contient, ce (pi'il
ofirc , ce qu'il raconte, ce qu'il proclame ; c'est un remède,
qui va droit à la source du mal ; c'est une pitié qui va droit
à la source de la misère ! Le pardon de Dieu ! Quelle simple
parolel Aucune science humaine n'a su la prononcer, et
toute la r''vélation de Dieu est là! Oui , tout est contenu
dans ce mot paudon ; mais pour eu bien connaître la valeur,
il faut d'abord savoir ce qu'est l'homme sans lui.
Un mystère impénétrable à notre esprit enveloppe notre
âme, et non seulement notre âme, mais toute notre vie;~il
y a du mystère dans nos relations avec les autres et dans tout
le qui existe par rapport à nous. Ce que nous reiicontroMS
dans noire course, ou ce qui nous rencontre, se ressent plus
ou moins, mais toujours, de cette obscurité. Ne pas cora-
pi endre, voilà l'état luibituel de nos intelligences; s'exercer
sur rinroi'.nii, se rep.iîlre de doutes, « chercher et ne point
trouver, » comme dit l'Eccléfiaste, voilà leur travail et son
fruit. Notre terre est couverte de l'ombre que projette
quelque grand corps que nous ii'aperce\ oas pas , mais dont
nous devons soupçonner l'existence , par cela même qu'il
nous cache la luniièie et nous ôtc la chaleur. Ce mvstèrc.
LE SEMECR.
287
cctto ombre , jamais la pensée humaine ne les a percés; bien
pins , lorsqu'elle l'a essayé , au lieu de parvenir à quelcpic
clarlé, elle n'a fait que soulever les questions les plus inso-
lubles; elle n's fait qu'accabler son ignorance sous le poids
de nviilc diflicultés. Que s'cst-il donc passé dans l'homme'.'
Qu'y a-t-il de rompu entre lui et la vérité, entre lui et lu
lumière, entre lui et la paix? Nul ne le dira, nul ne le
sait. — Mais Dieu nous le dit : l'homme est pécheur !
l'houimc est perdu! Et cette imposante déclaration de sa
Parole nous explique l'état du monde et l'état de notre pro-
pre cœur. Le péché est ce corps inconnu, dont l'ombre cou-
vre la terre; l'inimitié coutLC Dieu, la perte loin de Dieu, est
ce mystère qui enveloppe notre àme et notre vie, cette cala-
mité universelle , ce sceau de malheur et d'infamie qui est
empreint sur nous. Croyez le, sentez le, cherchez en la
preuvcddusloutce qui existe, reconnaissez la dans toutccqiii
vous arrive et, profondément frappé de ce fait lamentable,
vous serez préparé à tressaillir de joie, lorsqu'on viendra
vous dire que l'Evangile est la bonne nouvelle du pardon ,
du salut et de la paix, offerts gratuitement par le Dieu qui
est amour à l'homme qui est son ennemi.
Mais si vous écartez l'idée du péché , si vous ne voulez
pas voir qu'il est la seule chose réelle de ce monde, la seule
cause du désordre , le seul motif qui ait pu attirer sur nous
le châtiment, la douleur et la mort; si vous cherchez hors
de lui la source de vos maux , le principe de votre igno-
rance, l'accord de toutes vos contradictions; si vous voulez
sans lui expliquer la justice de l'Eternel, ses jugemcns et
ro 1 gouvernement, rÈv.injTile ne vous concerne pas , vous
n'avez rien à eu attendre. S'il ne vous trouve pas dans Tan-
go.sse, dans la crainte , dans le sentiment de vos misères et
de votre cprruption , si ces mois: « Je suis perdu! que
« ferai-je? » ne retentissent pas dans votre àme, il n'a rien
h vous annoncer. Ce serait une eau offerte à qui n'est pas
altéré , un pain offert à qui n'est pas affamé, la liberté of-
ferte à qui aime ses chaînes , la lumière à qui aime les té-
nèbres, la vie à qui aime la mort. Si vous cherchez dans l'E-
vangile (juelque autre bien que ce pardon complet, gra.tuit,
que ce pardon juste, acquis pour vous par le sacrifice d'une
victime céleste , acheté par Dieu lui-même avant qu'il ne
vous le donne , qu'y trouvercz-vous de décisif pour voti-e
âme? Vous pourrez y trouver des préceptes de morale, des
idées nouvelles sur le bien et sur le mal, des sentimeus vifs
et touchans, des cxcitans à la philautropie et au progrès ;
mais, quand vous y aurez trouvé tout cela, ce qui vous mau
quait avant vous manquera encore après. Votre àiiie sera
encore vide, encore sombre , encore égarée et agitée ; son
l'essortsera encore brisé; elle sera encore l'ennemie du Dieu
vivant, qui ne tient point le coupable pour innocent et qui
juge souverainement toute créature.
L'Evangile , comprenez-le bien , c'est donc un ccliange
magnifique que Dieu vous propose de faire de votre perte
contre son salut; c'est un don de sa miséricorde qui suipasse
infiniment tous ses autres dons ; c'est un appel au plus haut
F oint de gloire auquel il vous soit possible d'atteindre. Ausii
apôtre saiul Paul dit-il : « Je n'ai point houle de l'Evan-
» gile de Ciirist; car il est la puissance de Dieu pour sauver
» ceux qui croient! » Et encore : « A Dieu ne plaise que je
» me glorifie en aucune autre chose qu'en la croix de Jésus-
i> Christ! » C'est là le langage du chrétien , et c'est le sen-
timent que nous voulons exprimer chaque fois que nous
parlons de l'Evangile.
LE CHALET DU lïA^-BOURA'VT.
Nous .avions quitte Chamouny de grand matin; il était
huit heures du soir et nous venions do gravir [)éniblemcnt
les degrés taillés dans le roc, qui conduisent de Notre-Damc-
de-la-Gorge au pied du Col du Bonhomme. Apiès avoir
travciié la riante vallée de Contiiniine , nous avions peu-à-
peu laissé derrière nous toute habitation, puis tout arbre et
toute verdure, et nous apercevions enfin le thslcl solitaire
du Nan-Bouraut, où nous devions passeï- la nuit. Nous
jouissions avec une sorte de rccueilleniont du spectacle
imposant que la nature nous offrait de tous côtés. A notre
gauche s'arrêtait un glacier, descendant des cimes les plus
élevées; devant nous, nous ne voyions que des rochers im-
menses amoncelés, se surpassant les uns les autres en hau-
teur et en hardiesse , des traces d'éboulement, des flancs de
montagnes nus et présentant les formes les plus bizarres,
un bois de sapins que le vent du soir agitait; nous laissions
derrière nous le chemin tournoyant et rapide que nous
venions d'escalader et dont nous pouvions apercevoir le
commencement; enfin, sur la droite était le petit chalet,
adossé contre un roc et sur lequel nosycuxscfixaicntcommc
sur un refuge au m lieu de cette nature sévère et glacée.
I Notre petite caravane se composait de quatre personnes
unies par les liens do l'amitié et de la foi. Nous jouissions
vivement de toutes les beautés qui frappaient nos regards
et, eu les contemplant, nous étions heureux de penser que
chacun de nous y découvrait la main puissante de Celui
qui créa toutes choses, et pouvait l'adorer comme l'Eternel,
le Grand, l'Admirable, leTerrible, et aussi comme le Dieu
des miséricordes, le Rédempteur, le Sauveur. Depuis plu-
sieurs jours, nous parcourions ensemble les sites les plu»
ravissans et nous avions toujours éprouvé qu'après avoir
admiré Dieu dans ses œuvres, il nous était infiniment doux
et précieux de le chercher dans sa Parole, où il se révèle
sous des traits mille fois plus touchans encore que dans la
nature. Lorsque nous nous arrêtions, nous aimions à chanter
les louanges de notre Père. Nos guides s'approchaient pour
nous écouter et ils nous disaient quelquefois, dans leur uaïf
langage, qu'ils trouvaient nos chants bien beaux. Souvent
nous commencions avec eux, pendant ces petites haltes ,
quelque bonne et sérieuse conversation , que nous coulis
nuioiis ensuite, tout en cheminant sur nos mulets. Ils avaient
l'air de dire : « Ces gens sont singuliers, mai.* ils ont l'air
heureux. «
Nous faisions sans cesse l'expérience de la vérité de la
remarque, qu'un chrétien ne se sent isolé nulle part. Faites
voyager un savant, un littérateur, un homme qui consacre
ses' veilles à quelque branche particulère des sciences hu-
maines, qui a envahi ses pensées et qui les occupe souvent
exclusivement, et faites lui passer quelques jours seulement
avec des gens pauvres et ignorans, qui ne sauraient que faire
de sa science: lise sentira seul et hors de sa sphère; il ne
songera pas à communiquer sa philosophie; il n'aura per-
sonne à qui parler. Mais le chrétien a toujours quelque
chose à dire, parce qu'il a partout une œuvre à faire. Il a
des paroles pour le pauvre et pour le riche , pour le savant
et pour l'ignorant. Quels que soient ses compagnons de
roule, il a un sujet qui l'intéresse lui-même et qui est fait
pour les intéresser, non pas de prime-abord au même degré,
non pas dans le même sens jieut-ôtre, mais cependant de
quelque manière. Il sait que tout homme s'est égaré, et lui,
qui a retrouvé le chemin, il aime à dire à ceux qu'il aperçoit
s'en écartant toujours plus, comment ils doivent faire pour
V rentrer. C'est là ce qui donne un intérêt particulier à
chacun de ses pas. Il n'est jamais obligé de lefouler ses
pensées, de mettre de côté les sujets dont elles aiment à se
nourrir. 11 trouve partout l'occasion de les mettre au-dehors,
et il ne dépend que de lui de la saisir.
C'est ce que nous éprouvâmes particulièrement au Nan-
Bourant. Après nous être reposés un instant dans le chalet ,
nous ■ïoulùmes profiter encore des dernières heures du
jour pour admirer la scène sauvage et grandiose qui se dé-
roulait autour de nous. Le soleil était couché. Une vapeur
légèrt enveloppait chaque objet. Le bois de sapins ne se
dessinait plus que comme une masse noire au milieu des
neiges. Cliaque rocher , chaque pic semblait prendre une
attitude plus menaçante. Nous n'entendions que le bruit du
torrent qui donne son nom au chalet et les clochettes de
quelques chèvres qu'un jeune pâtre reconduisait à l'étable.
C'était un garçon de douze ans, qui avait l'air intelligent. Il
s'arrêta près de nous et nous regarda avec une curiosité qui
n'avait rien d'étrange. Nous lui fîmes un petit signe d'ami-
tié et il s'approcha. Je lui demandai s'il était bien fatigué de
sa journée, a Oh! oui, dit-il , cette méchante chèvre que
voilà m'a donné bien du tourment. Elle s'est enfuie là
haut, tout là-hau!, » et il nous montrait une hauteur à quel-
que distance; « il m'a fallu grimper après elle pour la
ramener.»— «Tuas fait comme le bou berger. Sais tu qui est
288
LE SEMEUR.
le bon berper? »— « C'est Jésus-Christ,» répondit-il sans hé
siter — « Siurais-tu lire par hasard, mon cher enfant?»
— « Oui, monsieur.»— «Eh bien, je vais te donner un petit
livre , dans lequel tu trouveras beaucoup de bonnes choses.»
Là-dessus je tirai de ma poche un petit écrit intitulé : Le
Tainre Joseph. « Je m'appelle aussi Joseph, » dit le jemie
pâtre, en jetant un coup-d'œilsur le premier feuillet.— « Eh
bien , mon ami , j'espère que tu ressembleras à celui dont il
çsl question ici. Voyons, lis-moi le commencement de l'his-
toire , puisqu'il fait encore un peu jour. » Lorsque Joseph
en fut venu à ce passage de la Bible qui y est cité : « Cette
» parole est certaine et digne d'être entièrement reçue, que
V Jésus-Christ est venu au monde pour sauver les pécheurs,
» desquels je suis le premier, » je l'arrêtai et je lui deman-
dai s'il comprenait ce que cela voulait dire. 11 baissa d'abord
la tête sans répondr€,puis il dit tout bas: « Je sais bien ce que
c'est que le péché. » — « Et qui t'en a parlé ? qui t'a dit que
le péché existât?» —«Ah ! c'est mon cœur qui me l'a dit;
il m'a dit cent fois que je faisais mal et que j'aime le mal. »
«C'est ce que le Joseph de notre histoire savait bien aussi ;
mais il connaissait le remède à ce mal. Le connaîtrais-tu
comme lui ?» Le jeune garçon montra avec le doigt le nom
die Jésus-Christ et relut lentement ces paroles : « Jésus-Christ
a est venu au monde pour s luver les pécheurs.» — «Et coni-
ment peux-tu savoir que c'est vrai ?» — «Mais, monsieur, ré-
ponditl'enfant avec surprise. Dieu l'a dit.» Nous nous regar-
dâmes , en admirant la foi naïve du petit pâtre et, au bout
d'un instantjc repris :« Tues heureux de croire ce que Dieua
dit!»— «Monsieur, ce n'est pas la première fois que j'entends
parler comme cela et que je sens que c'est vrai. Nous avons
cotre curé, là-bas, dans la vallée, qui nous répète souvent
ce que vous venez de me dire. » — « Dieu en soit béni , mon
enfant. Ne l'oublie pas, il y a du mal et beaucoup de mal
dans ton cœur , mais il y a un grand médecin qui sait guérir
■■0pai îes maux , et ce médecin c'est Jésus-Christ , le Fils de
''\J)ieu , Dieu béni éternellement. Cher enfant, nous ne nous
reverrons sans doute plus sur la terre. Tu vas rester dans tes
montagnes, et nous, dès le point du jour, nous nous mettrons
en route pour les franchir et bientôt nous leur dirons adiiiu.
Mais je veux te laisser un souvenir ; je veux te donner un
trésor qui servira de lumière à tes pieds et de lampe à ton
sentier. Voici un Nouveau-Testament, mon cher ami;
"c'est la Parole de Dieu ; il contient la bonne nouvelle et il
Bera ta joie , si tu le consultes avec sincérité et si tu reçois ,
comme si Dieu te les disait lui-même, toutes les vérités
qu'il renferme. Puisse-t-il être béni pour toi et pour beau-
coup d'autres, et puissions-nous nous rencontrer un jour
devant le trône du Seigneur et le louer ensemble éternclle-
nxent! » ti • i. ■ i
Le pâtre reçut l'Evangile avec respect. 11 avait 1 air ému
des dernières paroles que j'avais prononcées et se tenait
toujours près de nous , comme s'il eut eu de la peine à nous
«uittcr. li nous fallut rentrer. L'air devenait piquant, il fai-
sait sombre, et nous dîmes adieu au petit pâtre. Cette ren-
contre si simple, ce peu de paroles échangées avec un pau-
vre enfant, nous laissèrent une impression douce et sérieuse,
et le sentiment de cette espérance pleine de joie quj l'on
éprouve chaque fois qu'on a pu déposer quelque peu de
semence de la Parole de vie. On sait que partout où elle
tombe, fût-ce même sur un rocher, si Dieu la bénit, elle
fructifiera , et on la lui confie. C'est ainsi que les plus petites
circonstances, lorsqu'elles sont animées par ratteiitc de ce
que Dieu peut en faire , prennent un caractère tout parti-
culier qui les agrandit et qui leur donne du charme.
Nous passâmes une nuit tranquille dans notre petit cha-
let , battu des vents. Il ne se composait que de deux pièces,
de la cuisine et de l'écurie; et les cloisons en ( taient si
■jninces , que bêtes et gens auraient pu se croire réunis. Nos
jTuides nous réveillèrent dès l'aube. Nous avions une forte
joornéc i faire; car nous prétendions coucher à Cour-
juayeur le soir même et, sans perdre de temps, nous
nous préparâmes au départ. Le ciel était pur, l'air vif ;
les premiers rayons du soleil éclairaient le sommet des
montapnes , tandis que tout le reste était encore dans
l'ombre. La scène était aussi calme, aussi majeslucusc que
la veille. Dans ce lieu désert, le retour du jour ne ra-
menait aucun bruit, aucune trace de vie. Comme la veille,
nous n'entendions que le torrent et les clochettes des chè-
vres de notre petit pâtre; car il venait de les faire sortir de
l'étable, et il était là , les yeux fixés sur nous , nous saluant
de la main et nous regardant partir. Nous lui criâmes
adieu et j'ajoutai : « Souviens-toi de nous ! » — Il me ré-
pondit d'un signe de tête. Nous nous mîmes en roule et,
pendant long-temps , nous vîmes le petit pâtre à la même
place, nous suivant des yeux ; puis le chemin tourna et
nous ne le vîmes plus. Je retournai de quelques pas en
arrière pour lui faire encore un signe d'aniitié qu'il m^e
rendit au centuple , et je rejoignis mes compagnons. Je pen-
sais , tout en continuant ma route à sa foi enfantine , que la
lecture de la Parole de Dieu allait sans doute développer et
fortifier. Je me disais que ce pauvre enfant , destiné a vivre
au milieu de ces montagnes, presque constamment seul ,
loin de la corruption des villes et de leurs tentations, avait
autant que moi besoin de savoir et de croire que Jésus est
le chemin , la vérité et la vie , et que la foi , qui est ma bous-
sole au milieu de la mer plus agitée et plus semée d'écueils
où je navigue , lui est cependant indispensable aussi pour se
guider, à lui quia surtout à redouter et à combattre son pro-
pre cœur. Il me semblait n'avoir jamais mieux compris que
l'Evangile s'adresse à tous, et que, quelle que soit la position
d'un hompie , il a besoin de cette bonne nouvelle.
MELANGES.
ASSOCIATIO» POUR RÉPAHBIIE L'iUSTRDCTIOI» A LA MARTIlflQUÏ. — Let
hommrs de couleur de la Martinique Tiennent de former une association,
dont leb'Jt est de répandre l'instruction générale dans celV île. Le mini-
mum de la souscriptiou est de 1 3 (r. par an. Le produit des souscriptions
tst destiné à payer les frais de passage en France et ceux d'éducation des
jeunes gens qui seront envoyés dans les collèges royaux ou dans d'autres
écoles. Chaque année aura lieu le tirage au sort de ceux qui derront être
envoyés en France. Il est intéressant de voir ces efforts pour les progrès
de l'instruction, faits par des hommes qu'on avait trop long-temps traités
en parias , et qu'on commence à peine à relever des incapacités qui les
frappaient.
Nouveau dictionnaire chinois. — M. Medhurst, missionnaire an-
glais, fixé dans l'ile de Java, travaille depnis long-temps à un dictionnaire
Hok-Kien, l'un des principaux dialectes du chinois. Il vient d'en term'neï
la première partie ou le dictionnaire ch nois-anglais. Son manuscrit S(
compose de 8oo pages in-4°. et la préface et l'appendice feront eu outre
près de 200 pa;es. Une société savante de la Chine a offert de se char-
ger de tous les frais d'impression. — M. Medburstne pourra .s'occuper d'
dictionnaire anglais- binois qu'après avoir terminé d'autres travaux, enire
autres la publication du Nouveau-Testament en ba -nalais; l'iaipressior
en était avancée jusqu'à l'Evangile selon saint Marc , au départ des der-
nières nouvelles. Ces travaux sont de nouveaux services readus par ce
savant missionnaire.
Singulière loi contre le dufl. — I! y a au Mexique une loi d'aprèl
laquelle celui qui a tué un homme en duel est responsable de toutet lei
dettes de sa victime. Nous pensons qu'une pareille disposition, contre la-
quelle na se révolterait pas le préjugé national qui refuse de considérer I<
duel comme un assassinat, mériterait de trouver place dans nos Codes el
serait un moyen de rendre moins fréquens des crimes, doat nous aTons et
à déplorer, depuis quelques mois, tant d'exemples.
PnocRÈs nu cnoL^.RA dahs leï départembns. — Le choléra s'étend
avec rapidité dans plusieurs départemens ; les nouvelles particulières qui
nous en recevons sont dis plus afiligeantcs. Dans un petit village pré» d<
Chantilly, où il n'y a que 5oo habitans, la maladie atteint 5o personnel
parjonret ily a de;à 3oo maladies! En Angleterre, à mesure que le choléri
envahissait une loc;dilé, la Sociélé Bibliqne.de Londres y faisait distribue!
un grand nombre d'exemplaires des livres saints . aûn d'offrir un alimen
aui dispositions sérijnses qui y étaient excitées. Nous engageons ceux di
nos amis qui sont en position d'imiter cet exemple, à le faire dans les cir-
constances où nous nous tiouvons.
ANNONCE.
Le Trésok des Affligés, recueil composé de patsages Je l'Ecriture
Sainte y contenant les plaintes du chrétien dans tes épreuves de la fit
les prières convenables à sa situation, et les promesses du Seigneur à
le consoler, i vol. in-18. Chez Rislcr , rue de l'Oratoire , n. 6. Prix
I fr. 75 c.
Nous croyons utile de recommander ce petit volume aux familles affli
gées, si nombreuses en ce moment. Les consolations qui leur y sont ol
fertes sont toutes puisées dans les promesses que Dieu a faites dans i
Parole.
Le Ocrant, DEHAULT.
linprun^rie de ."îellicue , rue des Jeûneurs , n. i^.
TOME 1". — N" 37,
16 MAI ISS*»-.
En
LE SEMEUR,
JOURNAL RELIGIEUX,
V
Politique, Philosopliiquc et Littéraire
PARAISSANT TOUS LES IVIERCREDIS.
Le ch^mp , c'est le monde.
aiaitii. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel , n° ii,et chez tous le- Libraires el Directeurs de poste. — Prix:i5 ir. pour l'année)
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. ^ Pour l'étranger, on ajoutera a fr. poi.r l'année, i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
Les lettre» , paquets et envois d'argent , doivent être affranchis.
SOMMAIRE.
Ketde poiiTiQDE : De la crise politique en Angleterre. — Le Choléra-
MoRBDS. La cause de celte épidémie , son but et le moveo d'en être
délivré. — Voyages : Voyage de M. Harlley en Grèce et au Levant. —
Philosophie religieuse : Considérations générales sur la source du
Paganisme. — Mélanges : Mort de M. Cuvicr. — Progrès du Christia-
nisme à la Nouvelle-Zélande. — Prodigieuse coosommalion de liqueurs
fortes en Angleterre. — AtraoHCES.
REVUE POLITIQUE.
DE LA CRISE POLITIQUE EN ANGLETERRE,
La constitution anglaise, qu'on a considéfée si long-
temps comme une constitution-modèle, doit donc fohniir
à sou tour une nouvelle preuve de la vanité de la sagesse
humaine, dont elle était un monument; ses destinées doi-
vent donc servir aussi à nous faire reconnaître l'incapacité
des hommes les plus capables, pour diriger les événemens et
faire le bonheur des peuples.
Tant que le vaisseau de l'Etat n'a été expoié qu'à de petits
orages, bien qu'il ait été quelquefois bien rudement ballotté,
il n'en a pas moins continué à voguer majestueusement
sur les flots; mais la tempête qui s'est élevée et dont la Pro-
vidence permet, par des raisons dignes de sa sagesse, que
la violence augmente de jour en jour, le menace aujour-
d'hui sérieusement. La constitution , faible et brisée, ne
peut rien pour sauver du naufrage le bâtiment, dont la
force et la beauté faisaient l'étonnement des Anglais et des
étrangers. A entendre ses admirateurs , tout était si bien
prévu , il y avait un si parfait équilibre , une union si
étroite , une dépendance réciproque si habilement ménagée
*ntre tous les élémens de la société , que l'ordre établi ne
pouvait souffrir d'aucun choc du dehors, ni d'aucune se-
cousse du dedans. Et voici que quelques semaines, quelques
heures presque , suffisent pour ébranler tout l'édifice: iJ
s affaisse, il menace ruine, et il paraît impossible que l'An-
gleterre, malgré sa constitution-modèle, échappe à une
révolution politique et sociale. C'est ainsi que Dieu nous
déclare de nouveau « qu'il abolira la sagesse des sages. >
Puisse cette leçon , qui suit de si près tant d'autres leçons
que nous avons reçues depuis peu, ne pas être entièrement
perdue!
Pêttl-élre nous répond ra-t-on , pour expliquer ce qui
arrive, que lu constitution n'a pas été maintenue intacte,
qu'on l'a corrompue , qu'on l'a violée, qu'on est sorti de
la voie qu'elle traçait, et que c'est là la cause des inquiétu-
des qu'on éprouve aujourd'hui. Mais s'il en est ainsi, que
penser d'une perfection qui n'a pas empêché une corrup-
tion telle qu'on ne peut y porter remède qu'en détruisant
la constitution elle-même, et qu'en reconstruisant l'édifice
social par la base ?
Nos lecteurs ont pu s'apercevoir, comme nous, que
depuis quelque temps , nos voisins étaient entraînés sur
une pente rapide et périlleuse , toujours exposés à voir la
constitution détruite par le pouvoir roval ou par la
puissance populaire; aujourd'hui, nous voyons déplus
cette dernière qui essaie de faire violence au premier, et
qui veut le contraindre à exercer une sorte de despo-
tisme contre la constitution et au profit de la réforme.
C'est à tort qu'on a pris le ministère Grey pour un mi-
nistère whig ; plusieurs de ses membres sont bien loin d'être
whigs. Lord Palmerston, le ministre des affaires étrangères,
par exemple, a humblement servi lord Liverpool , lord
Castlereagh et le duc de Wellington lui-même. Lord Go-
derich, le ministre des colonies, a aussi fait partie, pendant
de longues années , des administrations les plus torys pos-
sibles. Le cabinet dont ils étaient membres a montré, selon
nous, peu d'habileté dans la grande question de la réformej
d'abord, en présentant son bill trop brusquement, sans
avoir assez examiné le terrain, prévu les difficultés, écarté
les obstacles ; puis , en laissant trop traîner les discussions
auxquelles il a donné lieu ; enfin , en abandonnant trop tôt
ou trop tard le timon qu'il avait été trop empressé à saisir.
^vu
I-.E SEMEUR.
Il est certain que le conseil qu'il a donné à Guillaume IV de
faire une nouvelle fournée de pairs est tout-à-foit conU;iire
a 1 esprit et au but de la constitution. Le pouvoir de créer
des pairs n'a pas été confié à la couronne pour en abuser de
cette manière, et les membres du tabinet qui vient de se
retirer auraient été les premiers à s'élever contre un minis-
tère dont ils n'auraient pas fait partie , s'il avait osé
conseiller au roi de faire un tel usage de la prérogative
r.iyale. S'il crée des pairs pour récompenser de grands ser-
vices, pour illustrer de grands talcns, et même pour conser-
ver à la couronne sa juste innuence, il agit dans l'esprit et
dans les limites de la constitution j mais il n'en serait plus
de même s'il usait de cette facultépour changer violemment
la position d'une majorité imposante de la chambre des
lords, et s'il inondait le pays d'une aristocratie improvisée
dans l'intérêt de la politique du jour. Il y aurait quelque
chose d'absurde et de monstrueux dans une telle conduite ,
et l'on ne pourrait promettre vingt-quatre heures de durée
à une constitution qui accorderait de tels pouvoirs à la cou-
ronne. En effet, qu'est ce qui empêche le roi, s'il peut
créer aiijourd'iiui soixante-dix pairs pour le ministère Giey
d'en créer demain soixante-dix autres pour un ministère
Peeli' S'il peut aujourd'hui envoyer une fournée à la cham-
bre des loi'ds pour faire passer un bill adopté par les com-
munes, il peut tout aussi bien demain y envoyer une seconde
fournée pour en faire rejeter un autre, qu'elles auraient
également adopté. En suivant l'avis du ministère Grey, le
roi aurait donc agi en despote, et détruit toute la sécurité
que l'institution de la pairie doit offrir, d'après la constitu-
tion anglaise. Aujourd'hui c'est , il est vrai , en faveur du
peuple qu'on lui demande d'user d'un pouvoir arbitraire;
mais qui l'empêchera, si on lui reconnaît ce droit, de s'en
servir ensuite contre le peuple ?
"Voyez, d'un autre côté, ce qui arrive : la chambre
des communes elle-même est débordée par les masses.
Ici, ce sont des unions politiques, là des assemblées de
deux cent mille personnes, qui lui présentent des adresses
pour Texhoi ter à ne pas voter les impôts et pour la
prévenir cfue les Anglais ayant , d'après le hill des U.-oiis ,
celui de porter des armes pour leur défense, il est pro
bable que tout le monde voudra s'en prévaloir et que le
peuple anglais tout entier sera armé et préparé à tout évé-
nement , concluant de là que la chambre doit prier
le roi de rendre sa confiance au ministère Grey et de
créer un nombre de pairs indéterminé, sujjisanl pour assu-
rer le succès du bill { i ). Sans attendre le résultat de ces
démarches, les assemblées populaires décident de ne pas
payer l'impôt, qu'il soit ou non voté par les communes.
Ainsi, que le roi crée de son propre mouvement des
pairs par centaines, ou qu'il soit forcé d'en créer malgré
lui, que la réforme n'ait pas lieu ou qu'elle s'accomplisse
malgré le roi et malgré les pairs, el par le seul fait de la
puissance populaire, il y aura toujours violation de la
constitution^ elle sera en tout cas détruite, et nous ne
voyons encore que le commencement de la fin.
D'ailleurs, le ministère n'a pas réellement autant de par-
tisans qu'on pouriait le croire au premier abord. Il est
dans le parlement et hors du parlement, beaucoup de per-
sonnes, qui ne pardonnpjont jamais à lord Grey et à ses
collègues, d'avoir conduit les choses au point où elles sont.
Elles se rattachent au ministère, et votent pour le bill,
parce qu'il leur semble que son rejet présente aujourd'hui
encore plus de dangers que son adoption ; mais elles ne vo-
tent qu'en tremblant; car elles redoutent , comme des
conséquences de ce pas hardi, la destruction de l'Eglise, le
(i) Cette phrase est extraite de la pélilion de l'Union politique de Bir-
mingham à la chambre des commune».
non-paiemontde la dette, l'avilissement de la pairie. D'a-.i-
ties, non moins nombreux, soutiennent le biil pour les
mêmes raisons qui fout que les promiois n'y adhèrent qu'à
••cgret. Ils ne déguisent pas leurs projets; ils avouent haute-
ment leurs espérances. On compte parmi eux les députés
irlandais, et l'immense m.^jorité de leurs compatriotes. Un
parti formidable, dont M. Iliune est l'un des chel's , désap-
prouve la politique étrangère que le cabinet anglais a suivie •
d est mécontent des cajoleries et des fêtes que le ministère
Grey a prodiguées à M. de Talleyraud , et de son manque
d'égards pour les conseillers qui entouraient le roi des
Français en i83o; il se plaint aussi de ce qu'on a mis le
prince Léopold sur le trône de Belgique, et montré tant
d'indifférence pour les malheurs des Polonais. Quoique
disposé en foveur du bill, ce parti, comme on voit, n'est
pas composé d'amis du ministère (i).
Nous ne voulons émettre aucune opinion sur les événe-
mens qui se préparent. Comment en effet prévoir l'ordre
ou le désordre qui doit résulter de la confusion et de l'a-
narchie? Nous nous bornons à constater les faits, et, re-
gardant au-dessus du chaos dans lequel nous jettent les
hommes d'état et les hommes politique;, nous nous conso-
lons des tristes évéuemens qui se passent sous nos yeux , en
nous rappelant que l'éternel règne.
LE CHOLERA-MORBUS.
LA CAUSE DE CETTE e'pIDEMIE , SON BUT ET LE MOYEN d'eN,
ETRE DÉLIVRE.
( Fragmens d'un discours prononcé dans une ville de
province, lors de l'apparition du choléra-morbus.)
Le fléau qui a ravagé la capitale vient de se mani-
fester au milieu de nous. Plusieurs victimes sont di'jà tom-
bées; d'autres en plus grand nombre peuvent tomber en-
core. Nous savons quel est le jour où l'épidémie a coinmeucé;
mais le jour qui la verra disparaître nous est complètement
inconnu : il se dérobe à nos regards dans les secrets de ce
Dieu dont les voies ne sont pas nos voies. Disons plus, tout
est mystère dans ce fléau : sa nature, sa marche, ses progrès,
son action sur le corps humain, son avenir (2). Eu le consi-
dérant avec le pâle flambeau de la raison individuelle, il ne
paraît suivre d'autre loi que celle de n'en pouit avoir. Mais
SI nous prenons pour guide la Parole sainte, elle nous fera
découvrir quelques points lumineux à travers ces profondes
ténèbres. Dans Icscirconstauces actuelles, comme dans beau-
coup d'autres, c'est la révélation qui peut seule nous expli-
quer l'énigme des destinées du genre humain.
Une première question se présente , qui domine tout le
sujet de ce discours : quelle est la cause du fléau qui ravage
le globe depuis quinze ans? Ecoutez les hommes du siècle,
les orateurs , les écrivains qui n'ont plus de foi religieuse :
que savent-ils répondre? Les uns imaginent je ne sais quel
pouvoir inconnu, quelle force occulte qu'ils nomment ha-
sard, comme si le hasard était autre chose qu'un mot vide,
une expression qui s'évanouit comme un fantôme, quand
on essaie de la saisir. Expliquer l'épidémie actuelle par le
hasard, ce n'est qu'ajouter un mystère à tous ceux qui l'en-
veloppent. D'autres s'arrêtent à quelques petites causes, les
plus proches, les plus voisines de leur eutcnderaent, et
(1) Le vole sur la proposition de lord Ehringlon vient à l'appui de ce
que nous venons de dire. Qioique la troisième lecture du bill ait été arrê-
tée à une majorité de 1 16 voix, la proposition de lord Ebringlon ne la clé
qu a une mnjo.ilé de 80 voix. II est vrai qu'il y avait moins de membres
présens ; m lis la diminution était défavorable au [.arti Grey. puisqu'il ne
manquait que 3i mcmbrrs de l'opposition elGj min slériels, ce qui prouve
un relâchement de zèle chL-z ces derniers.
(2) Dans une des dernières lettres que Gœlhe a écrites, il uomme le
choléra-morbus te grand secret.
LE SEMEUR.
201
lorsqu'ils oiudéployo une carte (^l'Ographiquc pour mniitror
le point du globe où répidéinii; a pris naissance , lorsqu'ils
ont tracé la route qu'elle a suivie et indiqué les Meuves ou
les continens qui lui ont livré passafje , ils s'applaudissent
de leur science , conimc si elle ne laissait pas en dehors la
grande et foiidanieutale question !
L'iionime religieux, qui interroge laParolc révélée, porte
plus loin ses I égards; des résultats il remonte au principe,
et des causes secondes à la cause première. Cette cause pre-
mière, supièuie, absolue, la cause des causes, pour les afflic-
tions comme pour les bénédictions, pour les fléaux comme
pour les prospérités, le chrétien la voit et la nomme : c'est
Dieu. Il se tourne avant tout vers lui dans les calamités pu-
bliques ou paiticulières; au-dessus et au-delà des faits sen
sibles il découvre le doigt du Seigneur, et lorsque des mil-
liers de victimes sont frappées à sa droite et à sa gauche , il
s'écne toujours : C'est l'Ëlernel qui l'a fait!
Combien de malheurs et de crimes auraient été évites
dans ces dcin ers temps , si l'on avait regardé à la source
première du fléau , à la Providence, au heu de se borner à
l'examen des causes secondes I Nous ne savons que trop ce
que produit l'absence de la foi religieuse : des récrlminalioûs
de parti , des reproches lancés avec emportemer:t d'une
faction à Pautrc, des soupçons injustes, d'abominables accu-
sations, des meurtres atroces. Se craignons pas de le décla- „
rer : ces tragiques événemens , ces saturnales sanglantes
n'auraient pas souillé la première ville de notre p.ilrie , s'
des crovances plus positives avaient régné dans la masse du
peuple , si l'Evangile avait écl liré les esprits et sanctifié
les cœurs, si chacun enfin avait dit : C'est l'Eternel I au lieu
de dire : C'est l'homme !
Une cb.ose nous a plus affligés encore que surpris
dans l'expression de l'opinion publique au sujet du fléau
actuel : c'est l'espèce décolère avec laquelle les organes d?
cette opinion se sont obstinés à repousser toute idée d'in-
tervention providentielle. On croirait que la p ;nsée de
Dieu les irrite , et qu'ils veulent le bannir, le chasser du
monde, comme un être importun dont ils ne peuvent souf-
frir la présence ni même le nom. C'est là ce que notre siècle
appelle d.- la tolc'rance: singulière tolérance religieuse, qui
tolère tout, excepté la religionl Chaque fois, en effet, qu'une
voix s'est élevée timidement pour rappeler aux Français que
Dieu est la cause première de ré,'idem e qui les atteint,
nous avons entendu d'autres voix i-épondrc avec aigreur et
force injures qu'il ne s'agit pas ici de Dieu, mais de causes
fiatiirellfs. Si une telle réponse n'était pas profondémeut
affligeaule, elle serait risible par son absurdité. Que veut-on
dire avec ce mot àe causes naliirelles ? S'imiginerait- on
peut-être qu'il signifie quelque chose sans Dieu , et qu'il
donne une explication satisfaisante? Un corps mis en mou-
vemeut l'est sans doute par une cause naturelle; mais celte
cause peut-elle exister sans un moteur? N'est-il pas évident
que Dreu doit employer des causes naturelles pour se mani-
fester aux hommes dans l'ordre de la nature? Le déluge
eu it-il autre chose qu'un ensemble de causes naturelles, qui
élevèrent les eaux jusqu'au sommet des plus hautes mon-
tagnes? Il faudrait s'abstenir de se paver de mots dans cette
grave question, et se garder surtout de les jeter avec un ri-
dicule orgueil à des hommes jjIus éclairés cjue soi. Mais s'il
y a encore quelque étincelle do piété dans nos âmesj si le
nom du Créateur et du Maître de l'univers est plus qu'une
lettre morte pour nos cœurs • si le nom de chrétiens que
nous portons n'est pas une monstrueuse imposture , il ne
peut y avoir pour nous qu'une seule , grande et première
cause du fléau qui nous frappe : Dieu.
Allons plus loin. Quel est le but de cette dispensa-
tiou du Timl-Puissant ? Vous ne devez pas l'ignorer ; Dieu
Be crée rien en vain ; il ne fait rien d'inutile ni de superflu.
Le plus imperceptible vermisseau concourt à l'ordre et à
l'harmonie universelle; le moindre grain de sable est né-
cessaire dans l'ensemble des choses créées; le plus petit
événement est un anneau de la chaîne des vicissitudes du
genre humain. Ce serait donc faire preuve d'une grande
ignorance que de penser qu'un fléau qui s'est répandu sur
trois vastes continens avec une inconcevable rapidité , un
fléau qui a déjà luoissonné la seizième partie de l'espèce
humaiue, cinquante millions d'hommes, uu fléau qui semble
prendre de nouvelles forces à mesure qu'il s'étend , et qui
peut encore exercer d'incalculables ravages, qu'un tel fléau
dis je, ait été envoyé sans motif, sa.is but de la part de Dieu!
Ml . laissons à des esprits superficiels , à des cœurs plongés
dans l'abrutissement des passions , laissons-leur cette gros-
sière idée , qu'il n'y a aucune fin providentielle dans l'im-
mense calamité qui désole l'univers!
Mais ce but, quel est-il ? Commençons ici par reconnaître
les bornes étroites de notre intelligence. La raison n'offre
qu une lueur vacillante et incertaine, ou plutôt elle n'est
que ténèbres, quand on essaie de pénétrer dans ces profon-
deurs. Conduit par elle, on ne peut faire que Je vaines con-
jectures,qui se détruisent les unes les autres, et qui Délais-
sent , après un sérieux examen , qu'un monceau de ruines.
Mais nous avons un guide plus sur , u ic lampe à nos pieds
et une lumière à nos sentiers : la parole de dieu.
Or, que nous dit cette Parole? Elle uous apprend que le
Seigneur afflige les hommes pour les forcer à rentrer dans
leurs consciences , à examiner leurs voies et à rebrousser
chemin vers ses témo gnages; elle nous enseigne que tontes
choses , les malheurs surtout, les calamités , les désastres
concourent ensemble au bien de ceux qui aiment D eu. Le
meilleur moyen d'être dans la vérité, en recherchant le but
du fléau qui ravage la France , c'est donc d'y voir une dis-
pansation de sagesse et de miséricorde, par laquelle notre
Dieu nous exhorte à nous sonder nous-mêmes, à résister au
torrent des passions, à dépouiller nos convoitises c harnelles
1 nous convertir, à marcher enfin en nouveauté de vie dans
la justice, dans la tempérance et dans la piété.
Et n'est-ce pas effectivement ce que nous pouvons aper-
cevoir d'une manière presque palpable et matérielle dans
la calamité présente? Quelles sont les personnes qui ont été
particulièrement frappées? Le plus grand nombre ne se
Irouve-t-il pas dans les rangs des hommes qui se livraient à
l'intempérance, à des p issions effrénées, aux convoitises de
la chair? Et si tant d'infortunés qui sont descendus , avant
l'àgê, dans les tombes creusées par ce redoutable fléau, s'ils
pouvaient secouer leurs linceuls de mort, sortir de la nuit
(le leurs sépulci'cs, et nous apparaître tout à coup dans cette
enceinte pour nous raconter ^hi^toire de leur déplorable
fin, que uous diraient-ils? La plupart nous avoueraient
qu'ils ont péri victimes d'une mort prématurée, parce qu'ils
n'avaient ni bonnes mœurs, ni tempérance , ni tranquillité
d'âme , ni rien de ce qui caractérise les vrais serviteurs de
l'Evangile, les enfans de Dieu.
Ainsi, l'expérience vient à l'appui de l'Ecriture- les faits
un ssent leur témoignage à celui de la révélation, pour nous
indiquer le but de celte calamité nationale. Disons-le donc
h internent, malgré la colère cl les moqueries des hommes
du siècle : ce fléau nous a été envoyé dans des vues de misé-
ricorde et d'amour; c'est un nouveau Réformateur mis à la
place de tant d'autres dont la prédication a été vaine • c'est
un grand Réformateur et , nous l'espérons , ce sera un puis-
sant Réformateur!
Il est vrai que les leçons qu'il nous donne sont accom-
pagnées de douleurs vives et poignantes; mais le moyeu de
ne pas les recevoir long-temps , c'est d'en profiter. « Si
l'envoie la mortalité parmi mon peuple, dit l'Eternel dans
sa Parole, et que mon peuple s'humilie, et prie, et recher-
che ma face , et se détourne de son mauvais train , alors je
l'exaucerai des cieux, je p irdonnerai leurs péchés et je gué-
rirai leur pays » ( 2 Chroniques vu , i3 , 14 ). Le Seigneur
est le même hier , aujourd'hui et éternellement; ce qu'il
promettait aux Juifs, il y a trente siècles , il le promet à la
France de nos jours, et Dieu n'est pas fils des hommes ijour
mentir. ^
Si donc vous demandez : Comment obtiendrons-nous
DÉLIVRANCE ? je VOUS répondrai par cette déclaration posi-
tive et formelle, par cette promesse dont l'accomplissement
est plus certain que les effets de toutes les précautions de
l'hvgiène et de toutes les théories de la science :
Invoque-moi au jour de ta détresse , et je t'en dél;.
vRERAi ^Psaume L, 1 5). i?" ■
Oui, SI nous invoquons l'Eternel , c'est-à-dire, datfî^é
langage de la Bible, si nous retournons à lui, si nous d
nous des hommes nouveaux , si notre cœur de pierreVèst
remplacé par un cœur 4e chair^ noir? crédulité par "
-:.'\ij
292
LE SEMEUR.
chrétienne, notre égoïsme par la tlianté, notre orgueil par
l'Iuiruilité , nos passions par la tempérance et la justice ,
notre éloip.nement de Dieu par l'amour de Dieu, si, en un
mot, nous'nous convertissons, avec l'aide et les secours du
Sain'tEsprit , oui , nous serons délivrés. Celte parole est
certaine et digne d'être entièrement reçue! Le Soigneur,
voilà le grand Médecin qui peut nous guérir; la conversion
du cœur, voilà l'infaillible remède que nous devons em-
P'over. , 1 . . ,
Loin de moi cependant la pensée de méconnaître les
bienfaits et les services de la science humaine ! La science a
fait d'admirables découvertes , surtout dans notre siècle ;
la science est utile; elle doit être réclamée; il est permis ,
disons mieux, il est obligatoire de s'en servir. Mais qu'est-ce
que la science toute seule , la science où Dieu n'est point
pour conjurer une efl'royable épidémie, qui échappe à toutes
les investigations, qui déconcerte tous les calculs, qui fran-
chit toutes les barrières , qui se joue de toutes les précau-
tions, qui tarit souvent en quelques heures toutes les sources
de la vie, qui frappe même quelquefois comme un coup de
foudre? Les dépositaires de la science avouent eux-mêmes
qu'ils ne connaissent encore que bien imparfaitement le
siège du mal ; ils déclarent qu'il y a dans cette épidémie une
cause qui leur est inconnue ; leur insuffisance est constatée
par leur propre témoignage. Il n'y a qu'un Etre qui soit
suffisant pour ces choses, un Etre qui peut et qui veut faire
ce que les hommes sont incapables d'accomplie, et c'est
Lui, Lui auquel rien n'est impossible, qui vous crie, par la
bouche du Psalmiste : « Livoque-moi au jour de ta détresse,
et je t'en délivrerai. »
Mais nous croyons entendre ici plus d'une objec-
tion; car le cœur de l'homme , aussi long-temps qu'il n'est
pas converti , est rebelle , incrédule par instinct ; son pre-
mier mouvement, sa pente naturelle est de n'avoir aucune
confiance en Dieu. Ne faut-il pas, dira-l-on, que l'épidémie
suive son cours? Les causes existantes ne doivent-elles pas
produire leurs effets ?
Nous pourrions répondre que les causes , aussi bien que
les effets, sont entre les mains de Dieu, et qu'il n'entre dans
l'esprit de personne d'imaginer une délivrance qui laisserait
subsister la cause et se bornerait à empêcher l'effet qu'elle
est destinée à produire. C'est une pauvre manière de com-
battre un orateur que de lui prêter gratuitement une opi-
nion absurde. Il faudrait prouver ici que Dieu n'est p;is
maître d'éloigner la cause, s'il le juge convenable, et c'est
ce qu'on ne fera point. Nous jiourrions ajouter , quant à
nous, qu'il nous suffit de connaître ce que Dieu a déclaré ,
ce qu'il a promis, et que nous ne contestons pas contre
Dieu. Sa Parole nous garantit la délivrance à une condition.
Eh bien! cette condition remplie , nous serions aussi cer-
tains d'être délivrés que nous le sommes de voir le soleil se
lever demain sur notre horizon ; notre certitude serait mê-
me plus forte, car il est possible que la fin du monde arrive
aujourd'hui, il ne l'est pas que Dieu manque à sa promesse.
Mais nous sentons que ces motifs , très-coacluans pour une
âme chrétienne, le sont fort peu ou pas du tout pour ceux
qui refusent d'admettre que la Bible soit la Parole de Dieu.
Nous allons donc employer pour un instant le langage du
monde, nous conformer à ses idées ; et il nous semble que,
même en se plaçant sur un terrain si désavantageux, en ne
regardant qu'aux objets visibles, aux faits matériels, on peut
encore prouver que la délivrance promise ne nous manque-
rait point , dès que la condition de cette délivrance aurait
été fidèlement accomplie.
Supposons que par un miracle qui paraît , hélas ! bien
loin «de se réaliser pour les générations contemporaines,
nous fussions tous transformés en véritables chrétiens, tous
convertis à l'Evangile du Seigneur. Dès lors , et par cela
même, les passions seraient contenues dans de justes bornes;
les excès de toute nature seraient abandonnés; les convoi-
tises charnelles n'exerceraient plus leur fatal empire; on
vivrait sobrement, justement et religieusement; on aurait
surtout cette disposition si fortement recommandée par la
science le calme de l'esprit, la paix du cœur. Eh bien ! si
nne pareille transformation avait lieu, si nous arrivions tous
à remplir sincèrement , réellement et dans toute son éten-
due, la condition prescrite d'invoquer l'Eternel, n'est-il pas
certain qu'il en résulterait aussi, après un court intervalle ,
l'accomplissement de la promesse : « Je vous en délivrerai ? »
Suivons encore celte supposition. Il y a deux extiômes
également funestes dans les circonstances où nous place le
fléau actuel. Ces deux extrêmes sont un stupiiîe alourdisse-
ment ou une terreur exagérée. Or, on peut due, sans crainte
d'être démenti, que la plupart des hommes qui n'ont point
de croyances religieuses , qu'ils soient d'ailleurs éclairés ou
ignorans , dans les classes supérieures ou dans la plus hum-
ble situation, viennent se heurter contre l'un ou l'autre de
ces écueils, et s'exposent par là aux alteiiites de l'i'pidémie. .
Les uns ne veulent pas croire au danger ; ils l'affrontent,
ils le bravent par leurs déréglemens ; ils vivent dans une
insouciance brutale; ils s'étourdissent contre l'approche^u
fléau; lis s'écrient : Blangeons et buvons! Malheureux in-
sensés, qui ouvrent de leurs propres mains le tombeau qui
va les engloutir ! Slupides matérialistes, qui brisent en riant
le fil auquel était attaché le glaive suspendu sur leurs têtes !
Nouveaux Balthazars, pendant qu'ils étaient assis à la table
dressée par leurs passions et qu'ils se livraient à leurs orgies
sans .''rein , la sentence de mort se traçait déjà sur les mu-
railles de leur maison ; déjà leur corps livide et glacé deve-
nait laproiedu sépulcre, et toute leur existence disparaissait
comme une étincelle éteinte par une main invisible. Ah!
s'ils avaient invoqué l'Eternel , s'ils avaient eu dans leur
cœur la foi chrétienne et les espérances de l'Evangile, nous
le demandons, et le plus incrédule ne nous démentira point,
s'ils avaient été de vrais disciples de Christ, se seraient-ils
plongés dars ce déplorable étourdissement ? auraient-ils
cherché le triste remède d'une insouciance • omicide? se
seraient-ils joués du fléau par leurs excès et leur corruption?
auraient-ils affecté cette bravade de la mort qui ne peut
venir que d'une affreuse impiété? Non; on les aurait vus
sobres, prévoyans, paisibles , pleins d'espérance et de joie
en Dieu. Ils auraient invoqué l'Eternel , et ils auraient été
délivrés , oui , délivres ! Mais ils sont morts et , il faut le
dire, c'est le matérialisme qui les a tués ! Que les fauteurs
du matéiialisnae en répondent devant Dieu .'
Nous avons signalé un autre écueil : la terreur exagérée.
Elle a fait aussi de nombreuses victimes , plus peut-être que
tout autre cause. Des imaginations frappées, qui se créaient
mille fantômes sinistres, qui s'épouvantaient au plus léger
accident, qui tremblaient et se consumaient d'angoisse au
moindre symptôme de maladie, qui absorbaient toute leur
activité dans les effrayans tableaux des plus cruelles dou-
leurs, de pareilles imaginations, les dépositairesde la science
s'accordent à le reconnaître , ont beaucoup miilliplié les
ravages de l'épidémie. Mais d'où venaient ces pressentimens
meurtriers? Pourquoi cette peur excessive, telle terreur,
qui ne se laissait point calmer par les plus sag.;s conseils ? Si
de tels hommes avaient vu le doigt de Dieu, ou mieux en-
core, sa miséricorde, sa boulé dans le fléau qui les entourait;
s'ils avaient placé en Dieu leur attente et leur confiance;
I s'ils avaient pu regarder la mort en face, parce qu'ils au-
raient connu leur Sauveur et fait leur paix avec l'Eternel;
en d'autres termes, s'ils avaient été chrétiens, au lieu d'être
sans foi et sans espérance , pense-ton qu'ils eussent été en
proie aux mêmes angoisses et poursuivis des mêmes fan-
tômes? OU ! non, vous l'avouez tous : de véritables disciples
de Christ auraient eu la paix de l'âme dans ces tristes cir-
constances ; ils auraient retrempé leur courage dans la
prière, dans la charité; ils auraient vu la mort sanslacrain»
dre, et en ne la craignant point, plusieurs l'auraient évitée.
Ainsi, par une sincère invocation de l'Eternel, ils auraient
été délivrés. Mais ils sont morts; la peur les a tués, et cette
peur venait de leur manque de foi religieuse. Toujours et
sous tous les points de vue, l'incrédulité se montre comme
le principal auxiliaire du fléau qui désole notre patrie (i)...
Invoquez donc l'Eternel, il vous délivrera!
(i) Q.ielqiies journalistes ont cru répondre à des réflexions du mcme
genre, en disonl que l'épidémie a fait des Ticllmes d.ins daiilres contrées ,
en Russie, en Polo(,'ne, en Allemagne, d'où ils ont conclu qu'elle n'.i aucun
rapport avec la fui chrétienne. Si ces journalislcs ont voulu faire une plai-
santerie, le sujet nous parait trop grave ; s'ils ont parlé sérieusement , il» j
sont dans la plus complète ignorance. Certes un pay>an moscovite n'est '
gjére plus chrétien qu'un malérislisle ; lorsqu'il s'agenouille devant une
LE SElWEim.
293
VOYAGES.
VOYAGE DE M. HAUTLEY EN GRECE ET AU LEVANT.
PBEMIER ARTICLE.
M. Hartley a passé plus de trois ans en Grèce et au Le-
vant. C'est comme missionnaire qu'il a parcouru ces cou-
Irées si rcmaïquables. Après tant de descriptions que nous
en possédons, il est intéressant de voir comment les consi-
dère un chrétien. Il sera nécessairement trappe, à cause
nicme de sa foi , de beaucoup de choses qui ont pu échapper
à l'attention d'autres voyageurs , et les remarques que ceux-
ci auront déjà faites avant lui , prendront sous sa plume un
caractère plus religieux et seront ennoblies par la tournure
habituelle de ses pensées. Nous nous proposons de justifier
cette observation par quelques extraits du vovage de M.
Hartlev. Son livre commence par de tristes détails sur l'état
actuel de la Turquie :
<i II n'est guère, dit-il, de preuve plus certaine de l'état
ipisérable d'un pays, que le décroissement continuel de sa
population. Croître et multiplier, est l'une des lois les plus
impératives de notre nature, et, quand elle ne s'accomplit
pas, on doit supposer qu'elle rencontre quelque puissant
obstacle. C'est uue remarque dont la Turquie nous offre la
confirmation. Quelque route que suive le voyageur, il aper-
çoit partout des cimetières où l'on a enseveli autant de morts
qu'ils en pouvaieutconteuir; ets'il s'enquiei t des descendaiis
de ceux-c'j nul ne saura lui diiece qu'ils sontdevcnus. Il ne
trouvera dans le voisinage de ces lieux de sépulture ni
ville, ni village, ni hameau, où il puisse supposer qu'ils
demeure.it. Quelquefois les épitaphes des tombeaux sont
devenues illisibles ; elles ne transmettent plus hs noms des
générations précédentes; mais les bois touffus de cyprès di-
sent encore que des populations entières leposent sous le sol
qu'ils couvrent. Quelle preuve plus frappante du rapiiie
décroissement de la race humaine en Tuiquie pourraii-on
donner que la diminution de la population de Coustanti-
nople , réduite de 3oo,o o âmes depuis i8!2 !
o Mais si l'on compare la population actuelle à celle des
tempsanciens, ou éprouve encore un plus douloureux éton-
nemeut. J'ai erré au milieu des ruines d'Ephèse et je me
suis convaincu par moi-même que là où il y eut autrefois un
grand o concours de peuple, » et où des milheis d'ouvriers
s'écriaient, transportes de colère : « Grande est la Diane des
Ephésieusl » les échos du niont Prion et du mont Corisse
lie répètent plus que les cris île l'aigle et du chakal. Je suis
monté sur la coline de Laodicée , et je n'y ai pas aperçu un
seul habitant, quoique sa désolation soit moins grande que
celle delacontrée deBabylone. lia étéprédilde tettederniè-
re que les Arabes n'y dresseront plus leurs tentes (Esaïe xiii,
ao). A Laodicée, les voyageurs turcs dressent quelquefois
les leurs dans l'enceinte de son ancien amphithéâtre; mais
on n'y voit ni églisç., ni temple, ni mosquée, ni minaret,
ni habitation. La capitale de l'île de Corfou avait autrefois,
à ce qu'on prétend, 120,000 habitans; l'île entière n'en a
pas aujourd'hui 60,000. Athénée assure, sur l'autorité
d'Aristote, qu'il y avait dans l'île d'Egine 470,000 eslaves;
sa population actuelle ne s'élève pas à plus de 12,000 âmes.
« J'ai visité Colosses , si l'on peut donner le nom de visite
à une excursion qui nous a laissés dans l'incertitude si nous
avions ou iinu découvert ses ruines ^ qu'on a beaucoup
de peine à reconnaître. On a recueilli de nombreuses mois-
sons là où travaillaient autrefois Epaphras et Archippe. La
vigne a rendu, pendant beaucoup de saisons, son fruit, là
où ont vécu cl où sont morts les anciens chrétiens de
image de saint Nicolas et qu'il va ensuite s'cnivrsr, il n'est que brutalement
su[ierstili(ux. On peut faire le même riiisonnement |iour les autres 1 avs.
11 s'agit ici (lu Christianisme, et d'un Christianisme qui se montre par une
»ie nouvelle , par la pureté de mceiiri et de senlimens; rien n'en est plus
éloigné que la superstition des Russes ou que le pharisaisme qui règ .e en
d'autres contrées. Lorsqu'on écrit sur ces hautes matières et qu'on empliie
une paro'e superbe et tranchante, on ferdil bien d'y mettre un peu de b.m
sens et de jugement. Est-ce trop demander aux rédacteurs de nos feuilles
quotidiennes pour les sujets de religion ?
Colosses et, depuis bien des siècles, les feuilles de la forêt
s erit.issent, chaque automne, sur leurs tombes. Les Turcs
et même les Grecs, qui rentrent la récolte et (pu émoiideiit
la vigne, savent à peine qu'une Eglije chietieime a jadis
fleuri en ce lieu, et que tout un peuple repose sous la terre
qu'ils cultivent.
» L'ignorance où Ton est aujourd'hui sur la situation
qu'occupaient autrefois un grand nombre de villes est aussi
une des preuves de la ruine de ces contrées. C'est aux
recherches de mou compagnon de voyage , M. Artindell ,
qu'on doit la découverte des ruinc-s d'Apami-c et de Saga-
lasse. Ou ne sait rien encore de celles de pliisii urs villes
dont il est question dans les Actes des Apôties. Ou est Aii-
tioclie de Pisidie? Où sont Lystre et Derije , villes de Lv-
caouie? Où est Perge de Pamphylie? Nous avons inutile-
ment cherché Antioche, en traversant la Pisidie; on ne sait
plus quel est le lieu qu'elle occujjait. M. le cdiuIc Alexandre
Delaboi'de, dont les connaissances sont fort i tendues, a pris
quelque peiue pour retrouver Lystre et Di-rlu-. Ou préten-
dait que de vastes ruines, auxquelles les Tiins (lniiiient le
nom de Bin hir Kilisa , ou des Mille et ime Eglises, avaient
fait partie de l'une de ces villes; mais M. Dc-l.ibordc?m'a as-
sure qu'il est bien prouvé que cette opinion e>t mal fondée.
i> Quelles solennelles leçons ne donnent pi-- au ( hrétieii
de telles scènes de désolation. Quand je me ]iiouienais au
milieu de ces ruines, chaque socli; , chaque lor-e, chaque
pierre me semblait avoir une voix. Il y a\ ait de l'éloquence
dans ces colonnes renversées, ces arceaux biisis, ces c: ternes
crevassées, ces aqueducs^ ces bains, ces tombeaux, ces
temples, ces théâtres, tristesmonuniensen ruines. Le silence
même qui régnait autour de nous se faisait (omprendre, et
l'on aurait dit que le vent qui soufflait daus ces lieux, main-
tenant déserts, servait d'organe à vingt ou tieiite siècles et
nous transmettait leurs leçons. Je ne me rappelle pas dans
ma vie de jour plus solennel et plus édifiant que celui que
j'ai passé au milieu des ruines d'Ephèse. J'epiiuivais le be-
soin de m' écrier, dans le langage de l'apôtre : « Nous n'a-
» vons point ici de cité permanente; mais nous attendons
1) la cite qui a des fondcmens, et de laqurlU' Dn-u est l'ar-
» cliitecte et le fondateur! Nous somme- Ijoiiijjcois des
» cieux, d'où nous attendons aussi le Sauveur, le Seigneur
» Jésus-Christ! »
M. Hat tlcy a visité Constantinople quatre ou cinq jours
après la destruction des janissaires. Des milliers d'entre eux
avaient péri sous le glaive et d'autres mill ers f t. lient con-
damnés à l'exil dans quelque lointaiaie contré.-. L:: Bosphore
était chargé de cadavres ; le courant les entrain. ut avec force
dans la mi r de Marmara , et les capitaines de q.ielques na-
vires cjui venaient des Dardanelles rapportéi •■•.it qu'ils en
avaient rencontré des couvais entiers. M. li-iith-v avant fait
lui-même une excursion à Tàrapia , qui n'e^l éloignée que
de quelques lieues de Constantinople, apei eut, pendant ce
court trajet, sept cadavres dans le canal.
La fureur des Turcs s'est appesaulie sur les chrétiens
avec plus de rage encore que celle du sukan sur les Turcs.
Quand la révolution venait à peine d'éclater eu Grèce, un
Grec ne pouvait, sans courir risque de la % ie , se montrer
daus les rues de Constantinople, de Smyiiie et de beaucoup
d'autres villes : ou les tuait sans pitié. M Hartley fait re-
marquer dans la guerre des Turcs contre les Grecs deux
caractères que n'ont pas les guerres des iialioiis civilisées :
« L'un de ces caractères, dit-il, c'est la dévastation com-
plète, la désolation sans exemple dont les Turcs se sont
souvent lendus coupables. Avant la révolut.on, l'île de
Psara avait plusieurs milliers d'habitans ; le vovageur qui la
visitait y trouvait une ville grande et bien bàtie; il remar-
quait avec plaisir l'activité et le contenteuicul qui y ré-
gnaient. Les femmes s'y livraient à leurs Iriv.inx dans le
joli costume qu'elles ont adopté. La campagne , bien culti-
vée, était plantée de vignes et d'olivieis. Le port était
fréquenté par de gros vaisseaux, et l'on vovat souvent les
navires ipsariotcs partir, les voiles déployées pour quelque
lointain vovage ou revenir d'une longue exi ursiou, dont le
résultat dédommageait les gens de l'équipage de leurs fa-
tigues. Mais que la scène a changé ! Le voyaijiur qui retour-
nerait aujourd'hui à Psara reconnaîtrait à peine cette île.
1 Les Turcs y ont commis de si affreux ravages qu'elle n'est
29 'i
LE SflMEUR.
plus qu'un lieu de désohitio». On n'aperçoit plus delà mer
ses bKHiilics maisons ; la ville entière est détiuite ; le son de
la clorlm a cessé de se faire entendre; la foule ne se presse
plus dans les lucs et sur les places; aucun vaisseau ne fait
plus route pour son port; ceux qu'on apeiçoit à l'horizon
p.issent rapidement. Un lufjubrc silence a succédé au bruit
l'iau uiouvcment. La mouette de mer et l'aijjle ont pris
entière possession de l'Ile. Les Ipsariotes sont tombes sous
ie fdai\ e ; leurs femmes ont été faites esclaves , et ceux des
hibitans qui ont échappé à ce double fléau sont dispersés
dans les i!es de l'Archipel.
» L'esclavage auquel on réduit les femmes est le second
caractère des guerres des Turcs que j'ai voulu signaler. Ils
les arrachent à leurs parens , à leurs frères, à leurs amis,
qu'elles vo;eut souvent égorgersous leurs yeux, et lestrans
portent loin de leur patrie, pour être vendues dans les
Liizars d'esclaves de Constantinople, de Sinyrneetdcs autres
villes. On les disperse par toute la Turquie, on les enferme
dans des harems, d'où elles ne sortirontpcut-ctrc jamais, et
on les traite souvent avec beaucoup de cruauté. En iSig,
j'assistai à Magnésie aux solennités de la Pàque grecque.
Selon l'usage, on lisait l'Evangile du jour dans une foule
de langues diverses, et une multitude de gens se pressaient
dans rÈ;;lise. L'archevêque d'Ephèsc était présent; il offi-
ciait ;'vec une grande pompe, et la cérémonie entière avait
loutl'écl.it d'une fête. Mais quel spectacle différent attira
tout-à-rnup mes regards! Deyantleportaildu temple étaient
agenouillées beaucoup de femmes esclaves, auxquelles leurs
maîtres avaient bien voulu permettre d'assister eu cette
occasion au culte de leur Eglise et de revoir, pendant quel-
ques Instans, leurs compatriotes; mais Icui-s larmes abon-
dantes et la tristesse de leurs visages ne disaient que trop
que la permission qu'elles avaientobtenue leur faisait encore
])!us vivement sentir la douleur de la séparation et le puiiîs
de la servitude. Le trait suivant peut donner quelque idée
<3e la grossièreté des sentimens de leurs maîtres. Je fis le
voyage de Constantinople à Smyrne avec un Tunisien,
nommé H.idji Mustapha. Il me parla de l'achat qu'il avait
fait doiniis peu d'une esclave de Scio , comme le ferait un
de mes' comp.ilriotes d'un cheval ou d'un chien, dont il
aurait fait l'acquisition. Tels sont les maux qui ont ; tleint
la fille de Scio, de Psara, de Missolonghi et de tant d'autres
lieux ! L'histoire de leur ruine ressemble sans doute beau-
coup à celle de la première prise de Jérusalem. « Notre
» héritage a été transporté i» des étrangers, peuvent s'écrier
» les pauvres esclaves, et nos maisons à des gens de dehors!
» Nous avons perdu nos pères , et nos mères sont veuves.
1) Nous avons souffert la persécution; nous avons travaillé
» et nous n'avons point eu de repos. Nous avons tendu la
» main aux Egyptiens pour nous rassasier de pain. Nos
» pères ont péché et ne sont plus, et nous avons porté la
» peine de leurs iniquités. Des esclaves ont dominé sur
» nous, et personne ne nous a délivrés de leurs mains!
» (Lamentations, v, 2-8.) »
M. Ilartiey donne des détails d'un haut intérêt sur l'objet
particulier de son voyage :
« Les travaux des missionnaires en Turquie sont, dit-il,
très-différens de ceux auxquels ils se livrent dans d'autres
contrées. Dans les pays entièrement païens, ils enseignent les
clémens du Christianisme; ils y attaquent le polythéisme et
i'idolàtrie sous la forme qu'ils y rcvètenî, et ils cherchent à
y répandre la connaissaïue du seul vrai Dieu ; ils y procla-
mer.tque Jésus-Christesl le fiL de Dieu, et qu'il peut accor-
der au pécheur qui sent sa misère, des grâces infinies et
des privilèges d'éternel le durée; ils finisseutcufin pas y établir
iine I^gliic chrétienne , tandis qu'on n'y savait pas jusque là
ce que c'est qu'une Eglise. Mais en Turquie, il n'a pas été
possible encore d'annoncer la vérité aux M;>hométans; car
aussitôt que l'un d'eux reuonce à sa croyance, il est conduit
à lamort.L'ii fiiman défend de donner les Saintes Ecritures
aux disciples du faux prophète, en sorte que, si on ex-
cepte la Chine , i! n'est pas de pays qui présente plus d'ob-
stacles au succès des efforts des chrétiens. En de telles cir-
constances, les missionnaires ne cherchent guères à influer
uesur ceux qui pro 'esse nt déjà le Cliriitianisnu'; ilstâihent
c les rameiicr aux doctrines de l'EvangÉle, dont ils se sont
prodigieusement écartés; ils voudraient qu'il s'élevât jxirmi
1
cjix, sous la bénédiction de Dieu, quelque Lulher ou
quelque Cranmer , qui fil briller de nouveau en Orient le
pur flambeau qui l'a autrefois éclairé. On comprendra mieus
I œuvie qu'il s'agit d'accomplir dans ces contrées . si l'on
1 edechit quel était l'état de l'Angleterre avant la réibrma-
tioii. Les chrétiens anglais étaient moins avancés, au temps
de Henri VIII, que ne le sont aujourd'hui les chrétiens
grecs. Leurs erreurs étaient plus nombreuses, et le système
romain , hautement protégé par le pouvoir séculier, dispo-
sait de beaucoup plus de ressources que n'eu a aujourd'hui
l'Eglise grecque. L'éducation des classes inférieures était
moins avancée, et on n'avait pas les mêmes facilités pour se
procurer les Saintes-Ecritures et d'autres bons livres.
» Les moyens qu'on emploie de nos jours pour instruire
les Eglises d'Orient ressemblent tout-à-fait à ceux auxquels
on avait alors lecouis chez nous. Y a-t- 1 donc quelque
chose de cbiméi'ique dans l'espoir que nos efforts actuels
auront, s'ils sont bénis de Dieu , un succès pareil à celui que
la réfbiniation a eu eu Angleterre ? Si la Parole de Dieu a
été un fil au moyeu duquel nos ancêtres ont pu sortir du
labyrinthe de l'erreur, pourquoi ne pourrait-il pas aussi
servir aux Grecs à s'y soustraire? »
Le grand but que les missionnaires se proposent d'attein-
dre, c'est de répandre la Bible dans les Eglises d'Orient.
Les modifications que la langue du pays a peu-à-peu éprou-
vées sont cause que le Nouveau-Testament en grec ancien
n'y est plus compris, et les membres de ces Eglises sentaient
si peu de quelle importance il était pour eux de connaître
la Parole de Dieu, qu'ils ne s'inquiétaient pas de remédier
à ce mal. Cvrille-Lucar, patriarche de Constantinople, avait,
il est vrai, f lit faire, au onzième siècle , une traduct on du
Nouveau Testament en grec moderne, et fait venir d'occi-
dent une presse pour la faire imprimer; mais il rencontra
une vive opposition de la part de son cierge, qui obtint des
Turcs qu'oii l'enlevât de sou sii'gc ; il mourut martyr. Par
une direction marquée de la Providence, la version de Cy-
rille-Lucar est parvenue jusqu'à nous, et lorsqu'à la suite
d'une conférence qui eut lieu, il y a déjà fpielques années,
entre M. le docteur Pinkertiin et le synode de l'Eglise
grecque, la So. i.'té Biblique de Londres résolut d'imprimer
une édition du Nouveau-Testament en grec mndeine , on
pût y avoir recours ; dès-lors une nouvelle traduction, faite
par l'archimandrite Hilariou, a été imprimée plusieurs fois,
et tout récemment encoreà Genève, par la Sodé é Biblique
de cette ville, puissamment secondée par M. Lynaid.
M. Hartlev n'a pas rencontré , pendant tout sou séjour au
Levant, un seul grec, qui fit la moindre objection contre la
lecture des Saintes Ecritures; on peut juger par des chif-
fres de reu)pre;semeiU avec lequel elles ont, au contraire,
été accueillies. Il en a été placé, en quatre ans , ii,noo
exemplaires à Smyrne , et tous , à l'exception de 5oo exem-
plaires distribués gratuitement , ont été vendus; pend.intle
même espace de temps, -21,00') volumes sacrés ont été
vendus à Constantinople. Dans la Grèce libre, les Saintes
Ecritures sontaussi très-recherchées. Un jeune grec a vendu
à Egine , 400 Nouveaux Teslamcns , e.t à Hydra , 5oo Nou-
veaux Testamens, en quatre jours.
M. Hartiey suppose que , près des deux tiers des habitaus
de la Grèce savent lire, l^a méthode de renseignement mu-
tuel y est connue, cta été introduite dans plusieurs écoles.
Celle de Syra , fondée par un missionnaire américain,
M. Brewcr, et ensuite dirigée , pendant plusieurs années ,
par un missionnaire allemand, M. le docteur Korck , est
parvenue à un tel degré de prospérité , qu'elle a été suivie
par plus de 55o enfuis. M. le comte iMelaxas, gouverneur
de Syra et des autres Cvclades . fut tellement satisfait de ce
bel établissement, qu'il pria M. Korck d'organiser des éco-
les sur le même plan dans les îles de Tiuos , d'Aiidros et de
Mvconi, et de roriner des maîtres capables de les conduire.
Nous n'avons emprunté les faits que nous avons cités
jusqu'ici, qu'à lu première partie du livre de M. llartiey,
intitulée : Recherches sur la Grèce et le Le%'ant. La se-
conde partie contient le journal de son voyage; nous eu
donnerons quelques extraits dans un prochain article. Mais
nous dirons dès à présent que ce missionnaire se propose
de retourner très-incessamment au Levant.
LE SEMEUR.
2Ô5
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
Considérations générales sur la source du paganisme.
Le paganisme ne peut iHrebicn jugé que par un véritable
chrétien; car la lumière de l'Evanfjile met seule en évi-
dence les lacunes, les cireurs et les turpitudes de ce {jcnre
de religion, (iardons-nous toutefois d'iiuitei- ici l'exemple
de quelques clirélicns des piemicis siècles, qui condamnaient
en masse les systèmes religieux despaycuscouin\f autant de
déceptions du prince des ténèbres. Reclieiclioiis , au con-
traire , sans aucune espèce de piévcnlion , si ces systèmes ne
réfléchiraient pas quelques rayons de la vraie lumière, et
nous décoiivriioiis qu'en effet le paganisme est, en der-
nière analyse, ui:e corinption de la vérité et comme le
. faux écho d'une voix sainte et divine; en d'autres tenues,
nous nous convaincrons que l'idolâtrie et toutes les doctri-
ues paiitliéistes ont succédé à nu moiiolhcismc tout-ii-fuit
pur.
Comment l'homme est-il ariivé de cette foi primitive aux
crovances les plus erronées et les plus .ibsurdes? — Trois
faits caractéristiques nous frappent dans le paganisme : des
dieux qui enlrent dans le système général de la nature, la
représentation de la divinité sous des formes sensibles, en-
fin comme conséquence de ces deux égaremeus des pi ali-
ques idolâtres. INous avons doue à voir comment il s'est
fait que la notion d'un Dieu unique, saint , supérieur à la
nature , sa création , ait pu dégénérer jusqu'à la conception
de divinités multiples tout-àfait dépourvues de sainteté, et
qui font elles-mêmes partie de l'univers?
Dieu fit l'homme à son image, c'est-à-dire qu'il le doua
d'intelligence et de volonté. Aussi long-temps que cet être
conserva son innocence native , il ne pensa et ne voulut que
selon Dieu; ses pensées et ses déterminations étaient sain-
tes. Dans cet état, il connaissait nécessairement le véritable
caractère de Dieu , il voyait en lui celui qui est élevé par-
dessus toutes choses, celui qui est saint. Mais la Genèse
nous apprend que l'homme fut induit à chercher en lui-
même sou bonheur, à avoir une volonté indé|iendante
de la volonté divine. Dès lors la nature humaine tout en-
tière subit une révolution. Ija volonté qui jusqu'alors était
une daus sa tendance, se partagea: d'une part, elle conti-
nua à se porter , mais faiblement , vers la volonté de Dieu ;
de l'autre, elle tendit, et avec beaucoup d'énergie, à se
fravcr une roule particulière.
Comme la tendance égoïste de la volonté humaine avait
besoin du concours de l'intelligence pour poitcr ses fruits,
elle parvint à égarer cette dernière faculté , à l'aveugler de
plus en plus, a la dépouiller enfin de son caiactère divin,
pour pouvoir pécher plus à son aise. Chacun fait encore
cette expérience en lui-même : si notre inclination nous
porte au péché et qu'en même temps nos lumières s'oppo-
sent à ce que nous le commettions, nous trouvons bientôt
un voile à mettre devant la vérité, un prétexte qui prête
au mal que nous voulons une apparence de légit mité , et
nous nous abandonnons alors à la pente qui nous entraine;
mais à peine avons-nous commis la faute que la conscience
nous la reproche.
C'est précisément ainsi que les hommes ont été conduits
à imaginer leurs fausses divinités. Daus le premier âge de
l'humanité déchue, la notion encore existante d'un Dieu
saint, supérieur à la nature, et auquel on ne pouvait plaire
que par une vie innocente, contrariait la tendance égoïste
et toute terrestre de la volonté. Pour avoir la paix avec
lui-même, l'homme se fit des dieux daus la nature, et renia
le Dieu vivant et saint. Ce fait se trouve développé et ap-
profondi dans le passage suivant de l'Epître de Saint Paul
aux Romains :
« En effet, la colère de Dieu se découvre pleinement du
ciel sur toute impiété et injustice des hommes, qui re-
tiennent injustement la vérité captive ; parce que ce ([ui
se ])eut connaître da Dieu est manifesté en eux, «.ar Dieu
le leur a manifesté : car les choses invisibles de Dieu ,
savoir sa puissance éternelle et sa divinité , se voient conmie
à l'œd depuis la création du monde, étant considérées daus
ses ouvrages; de sorte qu'ils sont inexcusables, parce
qu'.iyant connu Dieu, ils ne l'ont point glorifie comme
Dieu , et ne lui ont point rendu grâces ; mais ils sont deve-
nus vains dans leurs ruisonnemens , et leur cœur destitué
d'intelligence a été rempli de ténèbres. Se d.sant être
sages, ils sont devenus fous; et ils ont changé la gloire du
Dieu iiu.orruptiî)le, en la ressemblance et à l'image de
l'homme corruptible, et des oiseaux, et des bêles à quatre
pieds , et des reptiles.
» C'est pour([uoi aussi, Dieu les a livrés aux convoitises
de leurs cœurs, de sorte qu'ils se sont abandonnés à l'impu-
reté , désiionorant entre eux-mêmes leurs propres corps :
eux qui ont changé la vérité de Dieu en fausseté, et (|ui ont
adoré et servi la créature , en abandonnant le Créateur, qiu
est ht ni éternellement Comme ils ne se sont pas souciés
de connaître Dieu, aussi Dieu les a livrés à un e^p^it dé--
pourvu de tout jugement, pour commettre des choses qui
ne sont point convenables.
« Etant remplis de toute injustice, d'imimreté, de niéchau-
cheté, d'avarice, de malignité, pleins d'envie, de meurtre,
de querelle, de tromperie et de malice; lappoi leurs,
médisans, haïssant Dieu , outrageux , orgueilleux, vains,
inventeurs de maux, désobéissans à leurs pères et a leurs
mères, sans entendement, ne tenant pointée qu'ils ont
promis, sans affection ualurelle, irréconciliables, sans
miséricorde.
« Lesquels ayant connu le droit de Dieu, sav.ùr, que
ceux qui commettent de telles choses sont dignes de mort,
ne les commettent jias seulement, mais favorisent encore
ceux qui les commettent (Piomains, i, i8-3'2). »
Essayons de nous fiirc une idéeprécisedu sensdecespa-
roles de l'apôtre. Voici comme ou pourrait paraphraser
le passage qui précède : « Je suis chargé de porter a tous les
hommes la bonne nouvelle du Sauveur; car tous les hoin-
mes ont besoin d'un Sauveur. Payens , je m'adresse parti-
culièrement à vous. La colère de Dieu doit se manifester
un jour du ciel sur tous ceux qui, par Icnr iniquité, ont
opprimé la vérité. Vous êtes de ce nombre, ô Gentils. La
vérité dont je parle est une notion juste de Dieu. Or, Dfeu
vous a été révélé autant qu'il peut l'être à l'homme. Per-
sonne sans doute ne peut savoir ce que Dieu est en lui-
mêtae; personne ne peut pénétrer l'essence de la Divinité;
mais nous connaissons ses attributs , et par eux son exis-
tence. Ces attributs sont sa puissance et sa sainteté; nous
vovons en quidque sorte de nos veux sa puissance et sa di-
vinité dans la création. L'idée d'un être métaphysique et
moral existant par lui-même, ne saurait, à la vérité, nous
être fournie par la nature, sans que nous la trouvions déjà
en nous mêmes auparavant; mais nous n'avons qu'à laisser
cette révélation qui est en chacun de nous, se réveillei' sous
l'influence de la révélation extérieure. A l'aspei t de la
création, l'homme se sentira intérieurement entraîné à
admettre l'existence d'une force infinie, ciéatricc de toutes
choses et existant par elle-même. Mais comme en même
temps il sera forcé de reconnaître que cette même puis-
sance, cette puissance absolue est aussi l'auteur de sa na-
luie morale, il devra nécessairement admettre aussi que le
Ciêateur possède au plus haut degré l'attribut de la mora-
lité , c'est-à-dire la sainteté. C est ainsi que lors qu'aucun
mauvais penchant ne trouble la conscience naturelle de
l'homme, il trouve, non dans la contemplation de l'uni-
vers, mais en lui-même, à propos de cette contemplation,
la révélation d'un seul Dieu, créateur de tout, et parfaite-
ment saint. »
Mais cette pure notion de la divinité , ne se développa
point chez les payens, bien qu'ils eu eussent le germe en
eux-mêmes ; eiFe fût étouffée chez eux par les désirs égoïstes
de l'homme déchu. L'homme voulait pécher ; il refusait
d'élever son âme au-dessus du monde visible; c'est pour
cela que les Grecs, dans les spéculations aux([ueiles se livra
leur aveugle intelligence, firent acte de folie en clicrchanl
rétcrilité dans ce qui ne fait que passer. Cette déchéance do
la connaissance de Dieu, causée par la tendance égoïste de
la N'olonté humaine , eut pour conséquence, que l'homme
méconnut la noblesse de sa nature et de sa vocation, et
qu'il se déshonora. Dieu permit cette triste conséquence,
parce que telle est la loi du monde moral ,que le mal se
296
LE SEMEUR.
punit lui-iii("'i!ic, et que le bien porte en lui sa propre ré-
compense. Lorsque l'homme eut abaissé la divinité jusqu'à
lui assigner une place dans le monde matériel , il en viut à
se ravaler lui-même sous l'empire de ses penchans ter-
restres jusqu'à devenir inférieur aux brutes. La lumière
divine qui l'ci^lairait disparaissant à mesure que cet être se
dégradait ainsi, il en vint enfin à justifier complètement le
péché à SOS propres yeux. Auparavant sa connaissance du
mal n'était obscurcie que dans le moment même où il s'a-
bandor.n;iit à ses mauvais penchans; maintenant il ne s'é-
levait niêin» plus de combat eu lui; il était arrivé au dernier
terme de la uoriuption.
Ecoutons maintenant sur ce sujet quelques-uns des an-
ciens prédicateurs de la vérité. Tîiéophde , évêque d'A.n-
tioche vers la fin du deuxième siècle, répondait à un païen
qui lui dem.iiidait où était sou Dieu : « IMontre-moi d'abord
si les yeux de ton âme voient, et si les oreilles de ton
cœur enteiideiit. Car de même que ceux qui voient des yeux
du corps aperçoivent les choses de la vie terrestre, et dis-
tinguent leurs différences, de même qu'ils disceincnt la lu-
laièie de l'ombre, le blanc du noir, le beau du laid, une
surface unie d'une surface inégale, de même encore que
jeur oreille distingue un son grave d'un son aigu , l'âme a
une vue et une ouïe pour discerner les choses qui concernent
sa vie. Mais ceux-là seuls voient Dieu qui ont les yeux de
leur âme ouverts. Tous ont à la vérité dos yeux; mais ceux
de quelques-iuis sont voilés et n'aperçoivent pas même la
lumière du soleil; et cependant quoique les aveugles ne
voient pas cet astre, il n'en est pas moins le soleil ; s'ils ne
le savent pas, ils ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes,
je veux due à leurs yeux. Oh! homme, les yeux de ton âme
sont voilés aussi par le péché et par tes mauvaises œuvres. »
Atlianase, dans son apologie, décrit d'une manière à peu
près semblable l'origine de l'idolâtrie : «L'âme , dit-il, eu
s'abandoiinaiit aux convoitises charnelles, a voilé le miroir
qu'elle porte fin elle-même, et dans lequel elle pouvait con-
lempler l'image de Dieu; dès lors elle a cessé de voir ce
■que i'ùme de l'ho'tume doit voir. Elle n'aperçoit plus que
•ce que les sens lui montrent. Dans cet état, toute remplie
vçn^clle est de pensées et de désirs charnels, il ne lui reste plus
KgQ"..'t cher' lier dans les objets matériels et terrestres le Dieu
(qu'elle a oublié, c'est-à-dire, qu'à donner le nonx de Dieu
■aux (clioses visibles, et à iniagmei- une divinité selon ses
goùti. C'est ainsi que notre corruption morale nous conduit
à l'idolâtrie. »
Le même Père ajoute plus loin : « Les hommes ont ima-
giné des dieux qui n'ont aucune réalité. Ils ressemblent à
quelqu'un qui , s'étant laissé cheoir dans une eau profonde,
et étant empêché de se relever par le poids du liquide,
- finirait par arrêter tellement ses regards sur le fond de cette
eau , qu'il oublierait ce qui se trouve au-dessus de lui. C'est
delà même manière que celui qui se perd dans le monde des
choses c: éces oublie le Créateur. »
Celte vue sur l'origine du paganisme cl sur la cause qui a
conduit l'homme à imaginer des dieux qui fissent partie de
la création , est sans contredit la plus profonde de celles qui
ont été proposées, et la seule qui repose sur une connais-
sance réelle de la nature humaine ()).
MELANGES.
Mort de M. Cuvier. — La France, et nou? poirvons dire l'Europe sa-
vante, viennent de fairr «ne perte immense dans la personne de M. Geor-
ges Cuvier , k' plus célèbre des natnralibtes modernes. Le .Lirdin des
Plantes, le Collège de France et l'InstiUil perdent en lui «ne c.ipaclté qu'il
(i) Ce morceau , ainsi que quelques autres que nous docnerons plus tard
sur le même sujet, est une traduction abrégée d'un travail remarquable
de M. le docteur Tliolurk , professeur à l'UniTersité de Halle , sur l'exis-
tence et t influence morale du paganisme, surtout chez les Grecs et les
Romains , (t[e , trav,iil qui se trouve placé en tête des Mémoires your
seffir à l'histoire du Christianisme, fav H.\tào<:\tm Néander. Nous
ne nous di>simuli>ns pas combien ce Irîvail , si fort d'expression dans
la langue originale, a perdu de sa valeur dans ce faible essai de traduction.
leur est impossible de remplacer aujourd'hui, et la première de leurs illus-
trations. Nous n'en dirons pas .iutantiluConseil-d'Et,it et du Ministère des
Cultes. Mdis de t-ius les litres de M. Cuvier, celui que nous aimons le mieux
:i nous rappeler est son bea.i Iravail sur l-s lévolulions de la su face du
globe, travail déjà si remarquable par l'.idmirable inélliod.- scientifique qui
y a présidé, par le gé.iie qu'il dé.èle . mais précieux surtout aux amis de
rEv,in„'lle par les conclusions auxquelles il conduii sur la g.iièse de n-.)tre
globe en général, et sur l'âge de notre race en piirticuli<r. Le chrétien n'a
pas besoin que la science lui confirma la vérité de la Parole de son Dieu ;
mais cette confirmation, pour ne rien ajouter à sa foi , le réjouit néan-
moins, par cela seul qu'elle concourt à déblayer pour d'autres un chemin
sur lequel 1/ demi-savuir a semé les obstacbs à profu-ion. Ce que Cham-
pollion avait fait par l'élude des monumens et des hiéroglyphes égyptiens,
pour une partie de la chronologie sur Iniiuelle le xviii° siècle avait donné à
la B ble le démenti de .sa petite éruilition , C ivier l'a fait, par l'étude des
couches de la croule lerresire. Cesdeux hommes sont venus rendre un beau
témoignage à nos Saints Livres, et un témoignage d'autant moins •■tispect
qu'il était, hélas ! désintéressé de leur pari. D eu les a suscités l'un et
I autre de nos jours, pour fermer la bouche aux faux sav:ins q l'avait en-
gendrés léoolr de Voltaire. Nous croyons savoir que M. Cuvier, qui avait
consenti à présider la prochaine séance annuelle de la Société Biblique, se
proposait de développer, dans son discours d'nuverlure. l. s résultats aux-
quels il était parvenu , et de déclarer publiquement qu'ils ne contredisent
en rien le récit de la Genèse.
M. Cuvier a succombé dimanche soir à une para'ysie générale, dont les
premiers symp'ômes sélaieni faitsenlir le m rcredi précédent. Il esl mort
dans sa soixante-troisième année. Lundi, en apprenant cette nouvelle,
l'académie des sciences a clos sa .séance après la lecturi- du procès-verbal.
n Quelques amis, nous dt un journal, ont pu lire au fond de l'âme de rit-
lustre auteur de V A nalomie comparée tout ce qu'il y avait de legrets
iimers de laisser ce beau monument inachevé. » Puisse ce regret avoir
fait place ensuite à des sentimens plus consolans el d'un autre ordre, en
présence de l'éternité qui s'avançait à grands pas !
Progrès dd christianisme a la Nodvelie-Zélande. — On n'appren-
dra pas sans intérê' que li- Christianisme commence à jeter de profondes
racines à la Nouvelle-Zélande, dont les habitans païens sont , comme on
sait, encore anlropophages. Plusieurs indigènes couverlis ont même essayé
de propager leurs convictions parmi leurs comjiatriotes : ils visitent , le
dimanche, leurs parens et leurs amis , afin de leur parler des vérités de
l'Evangile Jusqu'ici ils s'en étaient reposés sur les missionnaires du soin de
répandre la connaissance de Jésus-Christ; ils comprennent maintenant
qu'ils y sont eux-mêmes appelés.
Prodigieuse CONSOMMATION nE iiQUEDRS FORTES EN Angleterre. —
Une Société de Tempérance vient de se former il Chclmsfiid, en Angle-
terre. L'un des orateurs, qui a pris la pnrole pour faire senlir la nécessité
de son organisation, a in.sisté sur l'énorme consommation de liqueurs fortes
qui se fait dans ce pays et sur la ( erte d'argent qui en réstdte pour le peu-
ple. Dans une seule année, on a payé les droite sur 2^, 000,000 de gallons, qui
iormeraient une livière de cinq pit'ds de profonde «r, de quarante pieds de
large et de cinq milles de long; et, dans le même espace de temps, plus de
seize m liions de livres sterling ont été dépensés par les pauvres pour des
liqueurs spirilueuses.
AKI^OIVCES.
l'héritage du Chrétien , ou Recueil de promesses Urées de l'Ecriture^
Sainte. Toulouse. iSSa. Chez Corne; se trouve à Paris, chez J.-J. Ris-
1er, rue de l'Oratoire, d° 6. Prix : i fr.
Ce petit volume , publié par un comité qui vient de se former à Tou-
louse pour la publication de livres religieux , contient , conime s. m t'tre
l'indique, les promes.ses que renferme la Bible jour les diverses situai ims
oii les hommes peuvent se trouver. Il est utile, en effet, d'étudier combien
grandies! l'amour de Dieu pour se> créatures ; el de quelle manière pour-
rait-on mieux s'en convaincre qu'en recherchant les nombreuses déclara-
tions qu'il en fait lui-même , qui sont réunies ici dans un ordre qui en
rend la méditation plus facile, el dont l'expérience de tous les jours con-
firme la vérité ?
La Famille de Béthahie , Méditations sicr la maladie , la mort et la
résurrection de Lazare, rapportées au chapitre onzième de l' Evangile
selon saint Jeanj par L. Bonnet, i vol. in-S" de 238 pages Paiis,
i832. Chez J.-J. Risler, rue de l'Oratoire, n" 6. Prix : /^ fr.
Nous avons lu avec un grand intérêt cet ouvrage , qui annonce chez son
auteur de belles connaissances exégétiqueseten même temps une heureuse
disposition à considérer la Bible du côté pratique. M. Bjnnet développe
avec un rare bonheur l'histoire de Lazare. Il est difficile de faire une Ico
ture plus édifiante et plus utile que celle de son livre.
Le Gérant, DEHAULT.
imprimerie de Sellicoe , rue des Jeûneurs, n, 14.
TOME 1". — IV" 38,
23 MAI 183?..
Î5SS
LE SEMEUR
9
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire
PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Matlk. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n° ii,et chez tous li^s Libraires et Directeurs de poste. — Prix; i5 fr. pour l'année;
8 fr. pour 6 mois , 5 fr. pi^ur 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera 3 fr. pour l'année , i fr. pour G mois , et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affranchis.
MAI. les Souscripteurs au Semeur, dont C abonnement
expire le 3 1 mai , sont priés de te renouveler par lettres
affranchies, s' ils ne veulent pas éprouver de retard dans
l'envoi du Journal.
SOMMAIRE.
Kevl'e politiqde : Progrès de la révolution en Angleterre. — Scèkes nu
MORDE ACTUEL : Coufessions d'un jeune homme. N° VII. Le Frère
Morave. — Voyages: Voyage de M. Ilartley en Grèce et au Levant(fin).
— Un Conseil. — Moecr.-* des Otahitiens : Quelques-uns de leurs
usiiges. — MÉLANGES : Episode de la crise politique gn Angle-
terre.
REVUE POLITIQUE.
PBOGkÈS de la HEVOLUTION en ANGLETERRE.
Nous avions raison dédire, dans notre précédent article,
que le sort de la constitution anglaise était décide. Indé-
pendamment des événemens qui sont dès-lors arrivés, cettp
constitution n'aura plus d'autorité ni de charme pour per-
sonne. Que voyons-nous, en eflét? Cent cinquante-quatre
membres de la chambre des lords trouvent, non-seulement
inconstitutionnelle, mais même atroce, une mesure que le
ministère Grey et la minorité de cette même chambre trou-
vent assez constitutionnelle et assez bonne pour s'en servir
contre la majorité , aQn de la rendre impuissante. Le roi
envisage, il est vrai, la constitution et la mesure proposée du
même point de vue que la majorité de la chambre des lordsj
mais peu importe ; car on veut voir aujourd'hui dans la
constitution-modèle, qu'il n'est plus permis au roi de la
comprendre à sa manière et d'exercer ses prérogatives
comme il le juge à propos , quand ses ministres et l'un des
trois pouvoirs sont d'accord. Alois, dit-on, la constitution
autorise à faire boia marché des deux autres pouvoirs; et il
ne leste au roi , aussi bien qu'aux lords, rien de mieux à
faire que d'enregistrer les actes de ses ministres , ses servi-
teurs et ceux de ses fidèles communes. Nous avouons fraa-
rh "a"n tfj'ie nous; n'entendons l'ieu à ce niysticisrr.e poli tique,
— Nous sommes attentifs aux faits qui se succèdent de jour
en jour et, comme il nous semble que depuis notre première
révolution il n'y a pas eu en Europe d'événemens plus im-
portons que ceux qui s'accomplissent eu Angleterre, nous
croyons de notre devoir d'appeler sur eux l'attention de
nos lecteurs.
La semaine dernière, Guillaume IV avait exprimé, d'une
luaiiièrc formelle, la résolution de ne pas créer une fournée
de pairs, jjour faire passer un bill , déjà présenté à la cham-
bre haute , et dont elle avait consenti à écouter la seconde
lecture , mais dans lequel la majorité de cette chambre, et
le roi lui-même, désiraient voir introduire quelques mo-
difications. Il a préféré renvoyer ses ministres plutôt que
décédera leurs instances. Jusque-là les clubs , les unions
politiques, les assemblées populaires de cent et de deux
cent mille personnes, malgi-é les vœux qu'ils avaient émis,
les menaces violentes qu'ils avaient fait entendre, et le lan-
gage assez semblable à celui qu'on employait chez nous, il
y a quarante ans , contre les classes privilégiées , dont ils
s'étaient servis eu parlant des pairs temporels et spirituels,
n'avaient cependant jamais cessé de crier : Vive le Roi!
Guillaume IV, à les en croire, était leur idole j c'était
le roi patriote, le roi populaire, le roi le plus libéral de
l'Europe; il y avait, disait-on , alliance entre le peuple et
le roi contre l'aristocratie et les évêques. Mais à peine le
roi-idole, le roi populaire a-t-il exprimé des scrupules, ou
voulu avoir une volonté propre, que tout a changé; en
quelques heures, roi, reine, famille royale, l'existence
même du trône , tout est attaqué avec une violence aussi
terrible que celle qu'on avait montrée contre l'aristocra-
tie. On refuse de payer les impôts; des associations se for-
ment pour acheter des fusils , des balles , de la poudre ; des
I bandes d'ouvriers, précédées d'un drapeau, vont se faire
298
LE SEMEUR.
inscrire sur les rc{;istres des unions politiques et souscrire
quelques scliellings , pour se procurer des armes; la foule
se porte sur la banque pour réclamer le paiement en or
des billets; des comités permanens se constituent; on con-
vient de porter des rubans bleus ; les députations des villes
sont convoquées dans les chefs-lieux et dans la capitale; les
assemblées populaires sont plus nombreuses que jamais, et
dans leurs réunions , une fusion s'opère entre les unions
politiques et les radicaux ; on donne des éloges à ces
trente mille hommes du peuple qui se sont promenés à
Londres, le jour du jeûne, drapeaux déployés, et qui se
sont ballus avec les seigens de ville , et à ces assemblées de
IManchester, dont le ministère Grey avait fait arrêter et
poursuivre les orateurs; un évêque, frère de lord IlarroTvby,
est attaqué le dimam lie et hué dans une des principahs
églises de Londres ; rarchevêque d'York est brûlé en effigie
devant sou palais, et le palais est incendie; le roi lui-même
est hué; on jette des pierres et des ordures contre sa voi-
ture; le parterre somme le directeur du Théâtre de la
Reine de donner un autre nom h sa salle, et exige de lui
de faire retourner sens dessus dessous la couionne dont la
scène est ornée; des processions se promènent à Manchester
avec des drapeaux, dont la couronnea subi le mèraeoutragr ;
on suspend aux croisées des portraits du roi, la tète renversée,
et on retourne les enseignes des auberges , qui contiennent
quelque allusion à la famille roy.ile; on efface sur les omni-
bus et sur les autres voitures publiques le nom de la reine
Adélaïde; on la compare à Jésabel et à jNLirie-Antoinette ,
et on la désigne sous le nom de V allemande ; les orateurs de
l'Union nationale et de l'Hôtel- de- Ville de Southwaik
disent du roi qu'il est faux, parjure, gouverné parles
femmes et les évéques; « c'est le pauvre gentilhomme de
« AVindsor, qui devrait aller faire visite à Holy-rood; il
» n'aurait besoin que de 25o,ooo fr. par an, puisqu'on
» n'en donne que î25,ooo au président des Etats-Unis; »
les journaux déclament contre lui et contre les hommes
qu'on suppose devoir être appelés aux affaires ; ils jurent
qu'on ne permettra jamais , ni à Wellington , ni aux siens ,
de gouverner le pays. — Tel est, en peu de mots, ce qui s'est
passé en Angleterre ; il suffisait d'un seul incident pour
mettre tout en combustion et faire ccuiler des flots de sang.
Guillaume IV a regardé autour de lui avec effroi; lord
Wellingtou a battu en retraite , et, après quelques efforts ,
quelques jours de lutte, pour faire céder le ministère Grey
sur quelques points, le roi, sans ressources, forcé de se
démettre de la couronne ou d'obéir à ses ministres, les a
autorisés à se servir de lui comme d'un instrument pour
l'accomplissement de leur volonté et de celle du peuple.
Ainsi la révolution a commencé en Angleterre, et il
nous semble qu'il serait bien difficile de dire en quoi tout
ceci diffère, en principe, de notre révolution avec sa
réunion forcée des trois ordres , et son rappel forcé du
ministre Necker. Heureusement le sang n'a pas coulé en-
core; espérons qu'il ne couleia pas! mais rappelons-nous
que ce n'est pas le sang versé qui constitue une révolu-
tion , quoiqu'il soit rare qu'elle se consomme sans en avoir
coûté.
La popularité des grands généraux et des princes n'a pas
pins de duiée que l'herbe des champs. Il n'y a que quelques
années que lord Wellington ne pouvait se promener dans
les rues de liOnJres, sans que la foule l'entourât, baisât son
cheval, ses vétftiiens et jusqu'à ses bottes ; la peinture et la
sculpture reproduisaient ses tiaits ; ses admirateurs ne sa-
vaient imaginer assez de fêtes pour lui exprimer leur recon-
naissance; et aujourd'hui on l'insulte; sa vie même est
menacée, comme celle d'un tyran et d'un traître! Il n'y a que
quelques semaines , quelques heures presque, que le roi et
la reine étaient adorés, comme on dit ; aujourd'hui, toute
leur ambition consiste à se mettre à l'abri de la fureur du
peuple et à finir paisiblement leurs jours !
Que d'hypocrisie, d'immoralité, d'intrigues il y a néces-
sairement eu dans tout ce qui s'est passé! Qu'il y en aura
encore dans tout ce qui vasuivre! Car nousallons revoir sans
doute, comme sous Louis XVI, des concessions simulées et
un royalisme affecté. Ainsi croule le système des bourgs-
pourris, par lequel l'Angleterre a été régie si long-temps ,
et avec lui cette orgueilleuse aristocratie, qui a servi de type
et d'apologie à tant d'autres. Quelle leçon pour les hommes,
toujours disposés à fonder leur bonheur sur l'instabilité
même, et à rattacher leur avenir aux vanités du moment!
Quand l'Evangile exercera-t-il l'empire qui lui appartient?
Quand conduira-t il les nations, par ses hautes inspirations ,
ses sages conseils et les pures vertus qu'il produit, dans les
sentiers de la justice et de la paix? Nous savons qu'il est un
royaume qui n'est pas de ce monde et que toutes les agi-
tations et toutes les révolutions doivent servir. Jésus-Christ
lui-même, le Pj-ince de la paix, nous l'a déclaré, et, au mi-
lieu des désordres et des malheurs sans cesse renaissans , les
chrétiens demandentavecune nouvelleardeur : «Ton règne
vienne! »
En présence de ces événemens importans, notre cabinet,
privé, depuis la mort de M. Casimir Périer, de toute unité,
de tout système, semble en attendre l'issue pour se décider
à se reconstituer ou à quitter le pouvoir. Ce n'est pas en
faisant dépendre sa politique des troubles du dehors, mais
par une administration sage et nationale, en respectant les
principes plus qu'en satisfaisant les partis, qu'on peut acqué-
rir l'influence dont on a besoin pour gouverner un grand
peuple.
SCEI\ES DU MOI^DE ACTUEL.
CONFESSIONS d'uN JEUNE HOMME.
VIL Le Frère Biorave.
Elle n'était plus! Paisible , résignée et le sourire sur les
lèvres, elle avait quitté cette vallée d'afflictions pour un
monde meilleur. Comme un faible roseau qui se détache
sans effort de la grève où il n'a point jeté de racines , elle
était partie sans gémissemens et sans murmures. Loin d'é-
prouver ces affreuses convulsions qui précèdent si souvent
l'heure dernière , elle consolait d'un ton calme et doux ses
parens, qui fondaient en pleurs près de sa couehc funèbre ;
l'expression d'un bonheur céleste animait ses traits déco-
lorés , et son regard ne se détournait un instant des êtres
chéris qui l'entouraient que pour s'élever, dans une reli-
gieuse contemplation, à la source infinie de toute joie et de
toute espérance.
Elle n'était plus ! Avant de s'endormir du sommeil de la
mort, elle m'avait montré d'une main tremblante cette nou-
velle patrie ouverte aux âmes pieuses, et son dernier adieu
me parlait encore de la grande victime qui s'est immolée
pour nous. Elle joignit les mains , prononça quelques mots
à voix basse , et elle n'avait pas fini de prier que déjà ses
yeux s'étaient fermés pour jamais.
Debout sur le bord de sa fosse , incapable de murmurer
une parole ni de verser une seule larme, j'avais entendu ce
bruit sourd et qui glace d'effroi, le bruit de la terre qui re-
tombait sur son cercueil. Nous étions séparés sans retour.
Que faisais-je alors? Quelles étaient mes pensées, mes sen-
sations, mes douleurs? Je ne puis le dire; tout était confondu,
bouleversé en moi et hors de moi. Il y avait comme un
voile épais et lourd étendu sur mon âme. Je ne m'agitais
pas comme dans mes accès de remords; aucun cri , point
de tumulte dans l'intérieur de mou être ; ma conscience
même se taisait. Rien, rien que ce silence morne, farouche,
cette stupeur qui suspend toutes les facultés. Une seule idée
était assez puissante pour me faire tressaillir, pour me rea-
LE SEMEUR.
209
tire Mil pciid'iMieifîie, l'idée de la mort, d'une mort prompte,
ra])i(ii- comiiio l'cdaii-, rcfFioy:\blo idée du suicide !
Ohl si l'Eli-e tout-puissant, qui pouvcinc les mondes et
qui prend fjarde à la plus uiisi'rable des créature», m avait
délaissé dans ce jour fatal I S'il m'avait permis de commctlrc
ce nouveau crime et de descendre dans la tombe , en por-
tant sur moi-même des mains parricides I J'aurais cru me
ploiijjer dans l'oubli , trouver la (in de toutes cboses , ter-
niiuer d'un seul coup toutes mes infortunes. Et ([u'eussè-je
rcncoiUié? Sombres abîmes, lieux d'épouvante oii l'iiomme
coupable f;émit et se consume de désespoir loin du Uicu
qu'il a méprisé, vos portes éternelles se seraient fermées sur
moi, et je porterais aujourd'hui, et demain, et toujours, la
peine de mes criminels éfjarcmcns! Mais Dieu m'aimait plus
que je ne me haïssais; il détourna par une dispensation
inespérée de miséricorde l'inexorable malheur que j'allais
faire tomlier sur ma tète.
Le jour même où je m'étais séparé d'elle , et tandis que
je me repliais avec un affreux plaisir sur la plus sinistre des
pensées , je vis entrer dans ma chambre le Frère Morave.
Il était sérieux , mais calme ; il me tendit la main et me sa-
lua d'un regard affectueux : c'était la première fois depuis
que nous nous connaissions. A cette marque d'amitié de la
part de celui qui avait été le soutien et le consolateur de
Julie dans ses derniers moniens, je retrouvai la force de
pleurer, et des larmes, des sanglots long-temps retenus vin-
rent adoucir ma peine. « Un devoir sacré, me dit-il , me
conduit auprès de vous; celle dont nous venons de rendre à
la terre la déjiouiUe mortelle m'a chargé de vous remettre
ce témoignage de son soiivcuir. » 11 me présenta un paquet
cacheté, et s'éloigna.
Je l'ouvris avec emjiressement. Le premier objet que
rencontrèrent mes yeux fut le petit livre dont j'ai déjà parlé,
en Noiiveaii-Testamoit , qui ne la quittait pUis et dans le-
quel son âme avait puisé tant de consolations. Une lettre
l'accompngnait; Julie l'avait écrite la veille de sa mort. Elle
me disait qu'elle était heureuse de mourir, et qu'elle ne re-
grettait qu'une chose dans le monde, la peine qu'elle allait
causer à ses parens et à moi en nous quittant; elle me priait
de tie pas me livl;er à une douleur trop vive , m'assurait
qu'elle m'avait [Cai Jouué du fond de son cœur, et me aup-
pliait enfin d'apporter une sérieuse attention à la lectui-e
du livre qu'elle m'envoyait. Je transcris les dernières ligues
de sa lettre :
« Au raioment oii je suis appelée à paraître devant
Dieu, je me souviens avec une profonde angoisse des senti -
mens d'irréligion que vous m'avez souvent manifestés. L'ir-
réligion est tiiste , déplorable dans le cours do la vie; elle
est affreuse aux portes du tombeau. Que serais-je mainte-
nant si le Seigneur, dans ses desseins paternels , ne m'avait
pas avertie et réveillée? Avec quelle terreur je verrais la
mort s'approcher I Quels déchiremens pour sortir d'un
monde auquel j'aurais donné toutes mes affections! Comme
je serais saisie d'effroi à la vue de celte impénétrable nuit
qui m'envelopperait de toutes parts, sans laisser venir jusqu'à
moi un seul rayon d'espérance! Mais Dieu a pris pitié de
son ingrate créature. Je sais que mon Rédempteur est vi-
vant et qu'il n'y a plus de condamnation pour ceux qui sont
en Jésus-Christ. Je vois les cieux ouverts et le Fils de
l'homme assis à la droite de Dieu. Je découvre au-delà des
ténèbres de ma tombe cette grande multitude de toute na-
tion et de toute tribu, qui est vêtue de robes blanches , qui
porte des palmes dans les mains et qui chante le cantique de
l'Agneau. J'entends la voix du Seigneur qui m'appelle, qui
me crie : « Viens, mon enfant, tes péchés te sont pardonnes.»
Je voudrais vous dire tout ce que j'éprouve de paix et de
bonheur , vous peindre ma ferme assurance , ma joie , mou
ravissement... Mais non, vous ne me comprendriez pas; ce
sont des choses que l'œil n'a point vues , que l'oreille n'a
point entendues.
?) Mais je vous supplie , si ma prière , si la prière d'une
personne qui vous fut chère et qui s'en va mourir,a quelque
pouvoir sur vous; oh! oui , c'est les mains jointes , c'est à
genoux que je vous supplie de travailler enfin à la seule
chose nécessaire , au salut de votre âme. Le bras de l'Auge
destructeur n'est peut-être pas beaucoup plus loin de vous
quç de moi. Eucore quelques soleils sur votre tête , puis le
soleil ne se lèvera plus pour vous éclairer. Où u'iez-vous ,
si vous n'aviez pas la vie, la vie nouvelle par la foi en votre
Sauveur;' Pardonnez à votre amie , elle craint de vous of-
frir de tristes images dans un jour où vous aurez déjà tant
de sujets de ti'istesse. Et pourtant je ne puis me défendic
d'une idée (jui me poursuit; je me rappelle involop.taire-
moiit la parabole de Lazare. Quoi? vous verriez de loin
celli! que vous avez aimée dans ce monde , vous la verriez
dans le sein d'Abraham, aycc les élus qui ont lavé leurs ro-
bes , qui les ont blanchies dans le sang de l'Agneau , et
vous ! Et elle r\f pouriait venir vous consoler , essuyer
vos larmes , calmer vos angoisses, parce qu'il y aurait un
grand abîme entre elle et vous ! Ah I pourquoi en serait-il
ainsi ? Pourquoi ne viendriez-vous pas a Jésus pour avoir la
vie ?
» Ce livre que je vous envoie vous montrera le chemin ;
lisez-le attentivement pour l'amour de moi. Il m'a consolée;
ne vous consolerait-il point? Il m'a éclairée; n'auraitil jjas
do lumière pour votre esprit ? Il m'a conduite au pied de
la croix du S.'mveur ; celte croix est là qui vous attend. Je
ne vous explique rien ; comment le pourrais-jc faire? Je ne
comprenais pas les raisounemens des philosophes dont vous
me parliez ; je n'ai jamais lu leurs écrits; j'ignore les obsta-
cles que vous rencontrerez sur la route de rEvangile;jc ne
sais qu'une chose , mais elle me suffit ; Jésus crucifié pour
moi. Apprenez aussi à le connaître , et que vous manque-
ra-:-il? N'aurez-vous pas assez pour vivre et assez pour
mourir ?
» Quelques mots encore avant de vous dire mon dernier
adieu. .Si vous éprouvez des doutes , des incertitudes , con-
fiez-les à l'homme vénérable qui m'a guidée coiume son en-
fant dans le chemin de l'Evangile. Le Frère Morave est
bon ; il aime les âmes ; il écoutera le récit de toutes vos mi-
sères ; il sauia vous instruire , vous farliflor, vous relever,
vous faire partager sou bonhevir, le mien ; car sa prière est
puissante devant Dieu, et sa parole est douce pour de pau-
vres pécheurs. GllC'i'Cnez un refuge coulre vous-même auprès
di; Frère Morave; lisez , méditez, priez avec lui , et nous
nous reverrons un jour dans les demeures célestes...»
En achevant de lire cette lettre, je me prosternai devant
la face du T«-Ù3-H:«ut; jo le t-onjur-ii rie m'érl.-iirer et de par-
ler à mon cœur. Je n'avais pas saisi le sens des paroles de
Julie; je n'y trouvais qu'un langage figuré, des images mé-
taplioiiques , des sentiniens inintelligibles pour ma raison ;
mais tout en ne comprenant presque rien , j'y avais puisé
quelque soulagement pour ma douleur. Mes pensées de-
vinrent moins sombres; je lue laissai même entraînera nue
suite d'idées calmes et alteudiissaiitcs. Ce mot de pardon
surtout , le pardon de Julie et celui qu'elle me promettait
de la part du Seigneur, étaient pour moi comme l'eau du
ciel qui ranime une plante desséchée et flétrie. Je pleurais,
je priais, sans reflexion , sans but déterminé , mais avec une
surabondance de sentimcns doux et tendres que je n'avais
pas encore épi'buvés jusque-là. Il me semblait que ma poi-
trine avait été délivrée tout à coup d'un pesant fardeau; je
respirais plus librement, je me sentais revivre, et la perspec-
tive du suicide , qui me souriait une heure auparavant ,.
m'inspirait une indicible horreur. Qu'est-ce que de l'hom-
me, et de ses projets , et de ses résolutions? Feuille légères
agitée par tous les vents, jouet d'une perpétuelle inconstance,,
n'ayant rien de stable que son instabilité même , aussi loup-,
temps qu'il n'a jias jeté l'ancre -dans le port de l'Evanpile .
et qu'il ue s'est pas assis sur le rocher qui dcœ.eure à toU'
jours !
Après ces premiers épanchemcns, je m.e mis à réfléchir
avec plus d'attention sur les doctrines religieuses dont Julie
m'entretenait dans sa lettre. — Il y a donc, disais-je en moi-
même, quelque chose de puissant , de surnaturel dans le
Christianisme. Elle n'^aurait pas été si fortement soutenue,
consolée par une chimère d'imagination; des illusions et
des rêves n'exercent pas un tel empire. J'ai fait l'expérience
de ce que valent les contemplations , les extases du déisme ;
c'est un éclair qui s'en va, une lueur qui s'éteint devant le
souffle des orages. Mais ici , plus l'épreuve a été grande ,
plus l'Evangile a déployé de puissance pour la surmonter.
Une enfant timide qui ne craint plus la mort,qui l'accueille
comme uue messagère de bonnes nouvelles, , qui montre
30O
LE SEMEUR.
plus d'héroïsme et de fermeté que tous les phi osophcs en-
semble : une jeune fille qui pardonne , qu; est heureuse de
pardonner, et qui ne veut se survivre a cUe-menie dans e
cœur de celui qui l'a précipitée au tombeau, que parle
lien de la même foi religieuse et des mêmes espérances !
Comment expliquer des effets si extraordinaires sans une
intervention supérieure:"
? Les raisonnemens
de la
sagesse
humaine m'auraient-ils trompé? N'aurais-je vu dans Icb
livres des philosophes qu'une écorce , une image défigurée
du Christianisme? Nepourrais-je pas trouver aussi dans ses
dogmes antiques la paix de ma conscience et le remède à
mes peines?
Mais tandis que je me livrais à ces réflexions , une force
contraire se soulevait en moi , et des doutes , des objections
venaient en foule assiéger mou esprit. Qu'allais-jc faire? me
soumettre, comme un vulgaire inepte et superstitieux, à
des doctrines qui choquent la raison, qui exigent une foi
passive et absolue; accepter des faits miraculeux qui sont
opposés aux lois immuables de la nature; me replacer sous
le joug d'une autorité qui se prétend infaillible : — ainsi je
raisonnais alors dans mon ignorance. Puis, qu'eH-ce que ce
clergé intrigant, vénal, ambitieux, rétrograde^? Qu'y a-t-il
de commun entre lui et moi? Que peut il m'appreudre?
Que saura-t-il m'enseigner? Il ne me prescrira que ce qui
tourne au profit de l'Eglise et des prêtres: — ainsi je con-
fondais alors la doctrine avec l'homme et le Christianisme
avec ceux qui l'enseignent. Et ces formes usées, ces prati-
ques de bigoterie, ces oripeaux, d'une magnificence qui
n'est plus que ridicule, ces processions, reliques, pèlerina-
ges, ces congrégations du jésuitisme, ces confréries à un
sou la semaine, que sais-je enfin? j'irais m'affubler de ces
vieilleries du moyen âge, moi, homme du dix-neuvième
siècle! — J'ignorais alors , on le voit bien, que l'Evangile est
aussi différent de tout cet attirail de formes décrépites que la
constitution américaine l'est du gouvernement de Coustau-
tinople.
Je pris le livre de Julie, le NouVeau-Testament, pour
me mettre d'accord avec moi-même, s'il était possible. J'en
lus quelques pages; mais les préjugés qui me poursui-
vaient, l'orgueil de la raison surtout qui avait jeté des
racines trop profondes en moi pour me quilter en un jV"';-,
me rendirent cette lecture à peu près inutile. Il y avait, je
l'avoue, des récits qui m'étonnaient par leur auguste si'm-
plicité, des préceptes qui me paraissaient empreints d'une
morale sublime; j'y trouvais aussi des mots qui me dévoi-
laient tout mon cœur, qui me révélaient ma vie mieux que
je n'aurais pu le faire dans la plus véridique des confes-
sions. Mais a côté de ces passages que j'étais contraint d'ad-
mirer , j'en voyais d'autres qui me révoltaient, des mira-
cles, des espèces de légendes, puis des maximes d'une
sévérité outrée, et nombre de versets auxquels je n'enten-
dais rien du tout. J'ai su plus tard que ces locutions que je
prenais pour des allégories creuses et absolument incom-
préhensibles s'expliquaient facilement par les faits les plus
ordinaires de l'expérience chrétienne; mais dans ce temps-
là je n'y apercevais que des subtilités scolastiques , des figu-
res enveloppées les unes dans les autres et revêtues d'un
style presque barbare.
Abandonné à moi seul , j'aurais peut-être flotté long-
temps entre le doute et la foi , entre une raison rebelle qui
prétendait tout expliquer et un cœur abattu qui avait soif
de consolations. Une puérile délicatesse de goût m'aurait
fait dédaigner le seul livre qui ait les paroles de la vie éter-
nelle. Heureusement le Frère Siméon avait été placé près
de moi par la Providence , comme un flambeau vivant pour
dissiper les ténèbres dont j'étais environné. Soit impatience
d'éclaircir mes doutes, soit plutôt désir de me conformer
aux dernières volontés de Julie , je me hâtai d'aller le voir
dès le lendemain de notre courte entrevue. Il m'accueillit
avec dignité, sans démonstration de vif empressement ni
de froideur; c'était le caractère du Morave; il ne savait
pas feindre; et il manifestait peu ce qu'il sentait. Je lui
exposai mes agitations et mes incertitudes; il m'écouta pa-
tiemment, et nous eûmes ensuite un long entretien sur les
objections que je lui présentais contre l'Evangile. Mais
avant d'entrer dans ces détails, je dois faire connaître plus
particulièrement à mes lecteurs l'homme vénérable qui
eut, après Dieu, l'influence la plus décisive sur ma con-
version.
he. Frère Morave était français; le nom qu'on lui don-
nait habituellement n'avait rapport qu'à sa foi religieuse ,
ou plutôt à quelques formes extérieures de religion qui lui
étaient particulières. Il appartenait à Une famille noble de
Lorraine , et il avait émigré , comme tant d'autres , au com-
mencement de la révolution. L'exemple , une fausse iionte,
on pourrait dire la mode du temps parmi les gentilshommes
français, l'avaient entraîné à cette démarche qu'il appré-
ciait lui-même avec une juste sévérité; il était fort jeune à
cette époque. Les revers de la campagne de Prusse lui firent
prendre en dégoût le métier de la guerre; il avait vu beau-
coup d'intrigues dans les rangs de ses compagnons d'aimes,
des ambitions effrénées qui se déguisaient sous le masque de
l'amour de la patrie , et une âpre soif de vengeance qui ré-
voltait son âme naturellement droite et loyale. Ne pouvant
rentrer dans son pays, à cause de son titre d'émigré qui
l'exposait , sous le règne de la terreur, à une mort inévi-
table, il chercha un asile obscur dans une petite ville de la
Silésie, pour se dérober aux importunités de ses amis qui
l'invitaient à revenir sous le drapeau de l'émigration. Là,
soumis à la discipline rude et sévère de la pauvreté , gagn,:nt
à peine une chétive existence par un travail assidu, il fit de
sérieuses réflexions sur l'instabilité de la fortune, et il exa-
mina les opinions philosophiques qui se partageaient l'Alle-
magne. Ses nouvelles études tenaient peut-être aussi à l'in-
fluence des habitudes locales et de l'atmosphère germa-
nique ; on sera peu surpris de voir un jeune français philo-
sopher dans un coin reculé de la Sdésie, si l'on se rappelle
que l'homme le plus léger de son époque, le marquis de
lioufflers, a composé , dans ce pays , un gros livre sur le libre
arbitre. Mais la philosophie ne consolait pas le pauvre émi-
gré ; elle n'occupait que son intelligence et le laissait vide
de tout ce qui aurait pu soulager son malheur. Il ne tarda
pas à se rebuter de ces obscurs systèmes allemands qui se
combattent dans les ténèbres, et il se mit à la recherche
d'une nourriture plus solide pour son esprit et de meil-
leures consolations pour ses infortunes.
Il y avait dans la ville qu'il habitait une petite congréga-
tion de Frères, connus en France sous le nom de Frères
Itloraves. Ces braves gens vivaient à part, ne communi-
quaient avec le monde que pour lui apporter les produits
de leur active industrie, et montraient en toute occasion
l'exemple des plus belles vertus chrétiennes. Le jeune fran-
çais essaya de lier connaissance avec eux ; il s'instruisit
de leurs doctrines , étudia les règles de leur association ,
estima toujours davantage leur caractère, et apprécia bien-
tôt le bonheur dont ils jouissaient. C'était un bonheur qui
ressemblait à une ennuyeuse monotonie, quand on le regar-
dait superficiellement et de loin ; mais au fond, rien sur la
face de la terre n'était plus consolant que leur foi évangé-
lique , plus doux que leurs pieuses habitudes, plus paisible
que leur vie, plus désirable que leur ferme attente de la
félicité des élus. On n'admit pas l'étranger aussitôt qu'il
voulut faire partie de l'Unité des Frères; il fallut un long
noviciat; on attendit qu'il eut prouvé d'une manière posi-
tive la sincérité de sa foi ; ses œuvres, sa conduite devaient
lui servir de témoignage pour entrer dans l'association. Le
jeune émigré supporta toutes ces épreuves avec succès , et il
eût enfin la joie de s'entendre proclamer Frère par une
nouvelle famille que Dieu lui avait donnée.
A l'époque de la paix d'Amiens, le Frère Siméon renti'a
dans sa patrie. Il désirait de revoir ce pays de France dont
il s'était exilé dans un moment de vertige, et il lui tardait
de s'asseoir au foyer paternel. Mais nu motif encore plus
puissant, et qui lui fit quitter sans trop de regrets l'heu-
reuse famille des Moraves, c'était l'espoir de contribuer,
par ses enseignemens et par son exemple, au réveil de
quelques âmes. Il ne lui paraissait pas qu'il valut la peine
de vivre pour autre chose que pour l'avancement du règne
de Dieu parmi les hommes. Toute son activité morale se
concentrait , s'absorbait dans cette grande pensée; une
seule conversion avait plus de prix à ses yeux que tous les
prestiges de la gloire et toutes les palmes du génie.
Il fut mal accueilli de ses parens. Les uns , dévots catho-
liques, l'acousaieut d'hérésie et craignaieut de se compro-
LE SEMEUR.
301
icttic avec le curé du lieu , en lui donnant des marques
'afleclion. Les autres , incrédules de notre temps, le
ixaicnt de bizarrerie et de fanatisme j ils se moquaient de
;s exhortations qu'ils appelaient des prcrkes, et trouvaient
3ute sa manière d'être fort insipide. Dévots et incrédules
accommodaient passablement ensemble, mais ils ne pu-
ent s'arranjjeidu Krèrc Morave. Force lui fut doue de s'é-
îi{;ner une seconde fois du séjour de son enfance, et il se
lioisit une retraite sur les bords du Rliiu. C'est là que je
ai connu et que j'ai eu le bonheur de recevoir, jusqu'ai
ernier instant de sa vie, la double instruction de sa foi
hréticune et de ses vertus.
Bien qu'il eût étudié quelques théories philosophiques de
Allemagne, le Frère Siméou ne se piquait pas d'avoir des
imières a|ipr()fondies. Ses connaissances étaient solides
lutôt qu'étendues. Il se méfiait même des raisonnemcns
•op subtils comme d'une arme qui peut frapper à mort
ï!ui qui s'en sert. Il ne possédait pas une grande vivacité
'es|)rit j on aurait vécu sis mois dans sou intimité sans en-
mdre une seule phrase à effet; mais il avait un sens droit
ni se laissait rarement surprendre ou éblouir. Nos rhé-
!urs de tribune et d'académie l'auraient jugé fort igno-
iut, et il aurait trouvé , lui, qu'il n'y avait pas deux idées
istcs dans toutes les saillies des rhéteurs. Mais il ne lisait
oint leurs discours, parce qu'il croyait que la vie était trop
Duite pour la prodiguer.
Le principal trait de son caractère était une bonté de
rur, une charité inépuisables. Les malheureux connais-
lieut tous le chemin de sa maison, et ils n'eu sortaient pas
lUS être secourus ou consolés. Le Fièie Morave s'enqué-
lit des douleurs, des souffrances de son voisinage avec
itant de soin que d'autres s'cnquièrent des réunions de
laisir et des spectacles qui amusent leur oisiveté. On était
Lrdele rencontrerau grabat du pauvre, et ilavait toujours
iielque chose .à dire à l'homme qus des vices crians avaient
it chasser du toit de ses amis et qui se débattait sous les
;mords de sa conscience. Dins les autres occasions il par-
it peu ; les paiolcs oiseuses, comme il me l'a dit plus tard,
jivent entrer en compte au jour du jugement.
Cette conduite si pure et si bonne avait fini jjar lui conci-
2r l'estime générale. Dans les premiers temps de son
jour, il avait été en butte à beaucoup de préventions et
ême de calomnies. On se demandait quel était cet étran-
îr qui vivait sjul, dans une petite maison hors de la ville,
ni n'appartenait à aucune coterie , qui n'allait pas à la
icssc et qui se taisait quand on essayait de lui parler des
éfauts d'autrui. On fil des conjectures encore plus défavo-
ibles quand on apprit qu'il s'était entretenu sur des matiè-
;s de religion avec les gens à gages dont il réclamait les
:rvices et qu'il leur donnait le conseil de s'occuper du salut
s leur âme. On ne l'accusa pourtant pas de jésuitisme;
était sous l'empire, et la France avait oublié les jésuites,
[ais toutes ces préventions s'effacèrent peu-à-peu; la douce
larité du Morave fut plus forte que les propos de la mal-
Eîillance , et la calomnie elle-même, qui trouvait un écho
îns certains conciliabules de bigoterie , fut contrainte à se
lire.
Tel était l'homme auprès duquel Dieu daigna me con-
uire pour m'appeler à la connaissance de l'Evangile de
Jsus-Clirist.
VOYAGES.
VOYAGE DE M. HARTLEY EN GRECE ET AU LEVANT.
DEUXIEME ET DERNIER ARTICLE.
Il nous reste à parler du journal de M. Hartley, ou
lutôt du petit nombre de fragmens de ce journal, qu'il a
ubiiés ; car loin d'imiter ces voyageurs qui ne font grâce au
ublic d'aucune circonstance, quelque insignifiante qu'elle
uisse être, il a habilement fondu dans la première partie
e son livre toutes les observations qui pouvaient trouver
lace dans ce tableau animé et fidèle de la Grèce et du
-evant, et n'a conservé la forme de journal qu'au récit de
eux tournées, dont l'intérêt consiste surtout dans la des-
cription des sites et T'exactitude des détails. Quoique nous
ayons déj'i fait allusion, dans notre premier article, à
plusieurs des lieux qu'il a visités, nous allons le suivre
dans la première de ces excursions.
Elle avait pour objet de visiter les sept Eglises d'Asie ,
auxquelles sont adressées les sept épitres qu'on lit dans le
second et le troisième chapitresdel'Apocalypse. Ces Eglises,
jadis florissantes, où la vérité avait fait de si réjouissans
progrès , mais dont elle a complètement disparu de no*
jours, sont celles de Smyrne , d'Ephèsc, deLaodicée, de
Philadelphie, de Sardes, de Thyatire et de Pîrgame.
M. Hartley a fait à Smyrne un séjour de plusieuis mois :
« Cette Eglise, dit-il, nous est représentée connue expo-
sée aux plus grandes afflictions, à la pauvreté, aux calom-
nies, à la persécutiou (Apocalvpse ii, 8-i i) ; mais Smyrne
moderne est désolée par de plus grands maux encore,
par l'apostasie, l'idolâtrie, la superstition, l'infidélité et leurs
terribles suites. La religion qui y est aujourd'hui dominante
était inconnue au temps oii Polycarpe souffrit le martyre.
Tandis que le paganisme de Rome a croulé , à mesure que
s'élevait le Christianisme, cette religion nouvelle conserve
sa prépondérance et domine sur les contrées où le Rédemp-
teur est mort et où son Evangile a coiumencé à être
prêché. Rome est la seule des villes importantes dont il est
question dans les Saintes Ecritures, qui n'ait pas été soumise,
pendant des siècles, au joug mahométan.
« Smvrne sera toujours une ville intéressante pour le
chrétien. La lutte qui y a été soutenue, n'était pas une
lutte ordinaire. Polycarpe n'a pas seul tiré profit de ses
souffrances. De la fidélité des martyrs chrétiens dépendait,
après Dieu, la transmission de la vérité aux générations
futures. S'ils avaient cédé à la fureur de leurs ennemis, et
renié le Seigneur qui les a rachetés, nous serions encore
plongés dans l'ignorance où étaient nos ancêtres , «sans
«Dieu et sans espérance au monde. » Respectons donc la
mémoire de ces fidèles, et bénissons le Seigneur de la grâce
qu'il leur a accordée. Je dois avouer que j'éprouve infini-
ment plus de plaisir à visiter les lieux illustrés par la mort
d'un martyr chrétien, que je n'en aurais à parcourir la
célèbre plaine de Marathon. La lutte qui a été livrée ici
ua pas eu pour l)ut de conquérir une hberté d'aussi courte
durée que la vie humaine, mais une liberté éternelle; sans
armes, sans alliances, le monde et le prince de ce monde ont
été vaincus; et le fruit du combat n'a pas été la vaine
gloire que poursuit l'homme déchu, mais, « ce jJoids éter-
»nél d'une gloire iufiuiment excellente, » que Dieu a préparé
pour ses serviteurs fidèles. »
M. Hartley partit de Smyrne avec M. Arundell, connu
par d'importantes découvertes et de savantes publications.
Leur suite se composait du domestique de M. Hartley, de
iNichmet, janissaire du consulat anglais, d'un arménien
nommé Milcon , et d'un turc , nommé Mustapha, qui
devaient prendre soin des chevaux. Ils arrivèrent en deux,
jours à Aiosaluck , village jusqu'auquel s'étendait autrefois
Ephèse. Les ruines qu'on y aperçoit , appartiennent
presque toutes à la ville mahométane, qui a prospéré
pendant quelque tems, après la destruction d'Ephèse anti-
que, dout les ruines principales sont à près d'un mille de
distance. Nos voyageurs ne les visitèrent que le lendemain :
« Notre attention, dit M. Hartley, fut d'abord attirée par
les nombreux lieux de sépulture, qu'on découvre sur le
penchant du mon tPriou. C'est là, d'après la tradition, que fut
enseveli Timothée. Nous visitâmes le Stadium ; mais ce qni
excita surtout notre intérêt, ce furent les ruines du théâtre,.
C'est ici que Démétrius excita le tumulte qui mit toute la
ville en confusion. Le théâtre , comme d'autres monu-
mens antiques du même genre, n'est jias couvert; il est situé
sur la pente assez ra[iide d'un roc , dans lequel on a taillé
les gradins. Je suis convaincu que plus de trente mille
personnes out pu y être assises à l'aise. La vue qu'on avait de
cet endroit devait être magnifique. A travers le marché, oq
apercevait , à quelque distance , le superbe temple, l'une
des sept merveilles du monde, m dédié à la grande Diane ,
nque toute l'Asie et tout le monde révère. » Il est probable
queDémétrius espéraitque cette circonstance contribueraità,
exciter les passions de la multitude. On peut supposer aussLj
<jue les hommes du peuple se tournaieut souvent vers Iç
302
LE SEMEliR.
temple, etse le montraient les uns aux autres, pendant qu'ils
« s'écriaient tous, d'une voix, durant près de deux lieurcs :
«Grande est la Diane des Ephésiens ! » La situation même
du tlicàtre devait ajouter au tumulte. Sur la gauciie se
trouve le mont Corisse, dont les flancs escarpés forment un
rempart naturel d'une grande hauteur. Les échos devaient,
en lépétant plusieurs fois les cris de vingt mille personnes,
augmenter beaucoup le bruit que celles-ci faisaient. La
jiosition élevée du théâtre sur le mont Pi'ion , explique la
facilité avec laquelle s'assembla cette immense multitude.
De tout ce côte d'Eplièse,leshabitans devaient voir la foule
se porter vers le théâtre et s'asseoir sur les gradins j il était
naturel qu'ils y courussent eux-mêmes, pour apprendre ce
dont il s'agissait, et qu'en de telles circonstances, le greffier
ait cru de son devoir d'interposer son autorité.
» Quel contraste n'y a-t-il pas entre la scène que je viens
de rappeler et l'état actuel d'Ephèse I La charue a passé
sur le sol qu'occupait la ville, et le blé croît de toutes parts
au milieu des ruines abandonnées. Pendant que nous étions
dans- l'enceinte du théâtre, deux superbes aigles vinrent se
percher à quelque distance de nous ; ils paraissaient surpris
de voir des hommes dans ce lieu. Du théâtre, nous des-
cendimiîS au forum , où se tenait la cour et où s'assem-
blaient les proconsuls, auxquels le greffier conseillait à
Démétrius et aux ouvriers qui étaient avec lui , de porter
leurs plaintes.
» Je ne m'arrêterai pas à décrire les ruines du temple de
Diane, du temple corinthien , de Y Odewn , du Gymnase ,
dont les voyageurs ont parlé si souvent, ni la beauté du
posséder quelques-unes des qualités les plus brillantes du
caractère chrétien, àe distinguer par la patience, par le
■tr^yail, par la persévérance, et avoir cependant le germe
'tl'unc filiale maladie, suffisante pour détruire toutes ces
Espérances. « J'ai quelque chose contre toi , lui fut-il dit,
n, c'est que lu as abandonné ton premier amour! » Qu'il en
est peu sans doute qui ne sentent qu'ils méritent aussi ce
iC'rocUc! Qu'il eu ont pou dont on puisse dire . comme de
sai'iit Aufuitin , qu'Us n'ont jamais abandonné leur premier
amour ' Et cependant, à moins « que nous nous souvcnious
„ d'où nous sommes déchus , que nous nous repentions et
,> que nous fassions nos premières œuvres , » cette menace
de la colère divine: « Je viendrai bientôt a toi, etj oterai
,, ton chandelier de sa place , si lu ue te repeus , » s'accom-
plira aussi pour nous! Le mépris de cet avertissement au-
rait pour chaque chrétien des conséquences pareilles a
cellesMont une Eglise entière est ici menacée ; mais quand
c'est une Eglise qui est coupable , le monde lui-même peut
voir les effets de l'indignation de Dieu. Il n'y a à présent
dans le village qui occupe la place d'Ephèse qu'un seul
homme qui porte le nom de chrétien ; et quelles traces du
Christianisme primitif pourrait-on trouver dans tout le pays
d'alentour ! Favorisé autrefois de la présence de Paul, de
Timolhée et de Jean , il ressemble aujourd'hui à ces con-
trées dont il est dit : « Des ténèbres couvrent la terre et
i> l'obscurité couvre les peuples. » — « Que celui donc qui a
5) des oreilles écoute ce que l'Esprit ditauxEglises! »
Quelques heures après avoir quitté Eplièse, MM. Hartley
et Arundell rencontrèrent les belles ruines de Magnésie,
l'une des trois villes dont A.rtaxercès accorda le revenu à
Thémistocle, après que l'illustre Athénien fut venu lui de-
mander un asile. Il est probable que le Christianisme y pé-
nétra de bonne heure ; car on possède encore une épitre
adressée par saint Ignace à l'Eglise qui y existait de son
temps. En traversant la vallée du Méandre , nos voyageurs
virent un camp de Turcomans , dont les tentes noires leur
rappelèrent ce passage du Cantique des cantiques : « Je suis
» noire , mais de bonne grâce, comme les lentes de Kédar
» et comme les pavillons de Salomon (i. 5). » Ils trou-
vèrent encore sur leur route Ghuzel-IIissar , ville impor-
tante située au pied d'une colline, sur laquelle s'élevaitl'an-
cienne Tralles, dont l'évêque Polybe visita, à Smyrne,
saint Ignace , qui »'y arrêta en se rendant à Rome; Sultan-
Hissar, l'ancienne Nyssa, et Hiérapolis , dont le théâtre en
ruines est remarquable. Saint Paul rend ce témoignage à
Epaphras , « qu'il a eu un grand zèle pour ceux qui sont ;
» Hiérapolis (Colossiens, iv, i3). » Le peu de distance qu'i
y avait entre cette ville, Laodicée et Colosses , rend pro-
bable que cet évangéllste les visitait tour à tour. On vol
encore à Hiérapolis les restes de deux Eglises. « Quelle
peusée délicieuse, s'écrie M. Ilartlev, que celle qu'au miliei
de ces ruines de la vanité et de l'idolâtrie reposent les cen
dres d'un grand nombre de fidèles , et qu'au son de la der
nière trompette ils ressusciteront glorieux, là où ne se tranv(
aujourd'hui que le misérable village turc de Pambouki-
Kalesi ! » M. Hartley arriva enfin , après un voyage de cinc
jours , à Laodicée , dont nous avons décrit la désolation dam
notre premier article : « La foi des chrétiens de cette vilh
était pure , dit-il ; on ne pouvait pas leur reprocher de violei
ouvertement les commandemens de Dieu; mais ils n'avaien
pas de zèle pour Christ; ils ressemblaient à ceux qui m
veulent pas qu'on s'occupe trop sérieusement de son salut
ils ne se sentaient pas excités à d'énergiques efl'orts par le
comteinplation de l'amour du Rédempteur et par l'influ
ence de son exemple. On ne pouvait pas dire d'eux a qu'il
» s'efforçaient d'entrer par la porte étroite, qu'il combat
» talent le bon combat de la foi , qu'ils priaient sans cesse, i
Ils n'aimaient pas le Sauveur, dont ils prétendaient suivre
la religion , plus que père, mère et que la vie même. Ils ni
pouvaient prendre leur parti de ces sévères paroles : « Qui
» conque d'entre vous ne l'enonce pas à tout ce qu'il a ni
n peut être mon disciple. » Aussi le Seigneur leur expri
me-t-il son indignation, en déclarant « qu'il les vomira d(
» sa bouche. » Heureux ceux qui se laissent toucher pa
cet avertissement ! Il y a pour eus des promesses aussi en
courageantes que la menace était terrible : « Voici , je mi
» liens à la porte, et je frappe, leur est-il dit. Si quelqu'ur
» entend ma voix et m'ouvre la porte, j'entrerai chez lui
» et je soupeiai avec lui , et lui avec moi. Celui qui vaincra
» je le ferai asseoir sur mon trône, comme moi-même j'a
1) vaincu et suis assis avec mon Père sur son trône ( Apoca
» lypse IV, i4-2'i). »
MM. Hartley et Arundell continuèrent leur route pa
Denizli et Konos, dans le voisinage de laquelle ils cruren
reconiKiître les ruines de Colosses , dont tous les Iiibltaii
sont oubliés, à l'çxceptiou d'Epaphras, d'Archippe, d
Philénion et de l'esclave Onésimc. Ils découvrirent ave
plus de certitude celles d'Apamôe et de Sagalasse : leu
position étant maintenant déterminée , les recherches qu'o
pourra faire pour rétablir la géographie ancienne de l'As!
Mineure seront nécessairement plus focilcs.
Les mœurs des Turcs dans cette partie du pays diffèren
beaucoup de celles qu'ils ont dans le voisinage de la côte
Les femmes n'y sont même pas, comme ailleurs, dans l'u
sage de se voiler aussitôt qu'ils aperçoivent un étraugei
M. Hartley rapproche , d'une manière intéressante, cf
usage si général en Orient, de ce qui est raconte de Rt
becca : «Elle avait dit au serviteur: Qui est cette horame-1
» qui vient le long du champ au devant de nous? Et 1
» serviteur avait répondu : C'est mou Seigneur. Elle pri
» donc un voile, et s'en couvrit (Genèse, xxiv, 65 ).» — L(
Turcs sont à peu près convaincus que tous les Francs son
médecins ; ils ne cessent, en conséquence, de les importu
lier en sollicitantleurs avis. ABurdur,un Turc saisit lamai
de M. Hartley, et voulut le forcer à lui tâtcr le pouls ; il ci
toutes les peines du monde à se laisser persuader que noti
voyageur n'enter.dait rien à l'art de guérir. « Quel sujet d
joie ne serait-ce pas, s'écrie celui-ci, si ceux, qui ont 1
mission de s'occuper de la guérison de l'âme , étaient ai
cueillis avec le même empressement ! Mais c'est malhei
rcusemeut le propre des innombrables maladies auxqueili
elle est sujette , que ceux qui en sont atteints ue se doutei
pas de leur état.»
Ce n'est que le quinzième jour après leur départ t
Colosses, que MM. Hartley et Arundell arrivèrent à Phil
delphie. « La ville est située sur une hauteur, au pied c
montTmolus. Les maisons sonlentouiées d'arbres, ce qui 1
donne une riante apparence. J'ai compté jusqu'à six min
rets. Le mur de la ville tombe en ruines, quoiqu'il i
paraisse pas être très-antique. Les rues sont mal pavées
sales. Le chrétien se sent pressé de verser des larmes •
compassion sur la moderne Philadelphie. Si Christ la vj
LE SEMEUR.
303
t, ne pleurci-ait-il pas sur elle, comme aiiticfois sur
rusalcm ? Hélas ! la génération de ceux « qui gardèrcnl la
rôle de la patience » du Seigneur (Apocalypse m, lo),
est plus. On ne trouve ici, comnxe sur tant d'autres points
la vigne chrétienne, que des ronces et des chardons. Sans
lute, le Christianisme extérieur est plus , florissant que
lis d'autres parties de la Turquie; près de trois cents
lisons sont habitées par des chrétiens ; le service divin se
lèbre tous les dimanches dans cinq églises, et il va vingt
lapclles, dans lesquelles on lit la liturgie, une rois l'an ;
ais, quoique le chandelier n'ait pas été ôté, sa lumière est
iscurcic. La lampe demeure encore ; mais où est l'huile.'
ù est maiiiteiianl « la parole de la pjtience » du Seigneur?
n ne la fait ciitoiidic (jue dans une langue inintelligible
IX habilans, tellement qu'ils ne comprennent mOmc pas
.■pitre adressée à leur propre Eglise, lorsqu'elle leur est
c. Les légendes superstitieuses leur sont aujourd'hui bien
lus fomilièrcs, Et que sont devenues les vertus chrétiennes?
faut bien le dire, le caractère des chrétiens de ces
)iitiées peut à peine supporter la comparaison avec celui
:s Mahométans eux-mêmes. En un mot, Philadelphie a
irticipé à celte comjilète apostasie du Christianisme véri-
fie et pratique, qui s'est étendue sur rOrieut...La popnla-
ou chrétienne augmente; l'année dernière, il y a eu dix
lorts et vingt mariages. Le nombre des Turcs diminue;
caucoup d'entre eux sont partis pour la Grèce et il n'en
>t pas icvenu un seul. Un incrédule célèbre a rendu, en
arlant de cette ville, un témoignage remarquable : « Phi-
ladelphie seule, dit Gibbon, ,". été sauvée par la prophétie
ou par le courage de ses habitaiis. Eloignés de la mer,
oubliés des empereurs , entourés de toutes parts par les
Turcs, ses vaillans citoyens ont combattu pendant quatre-
vingts ans pour leur religion et leur liberté; le plus fier
des Ottomans les a enfin contraints de capituler. Entre
les colonies grecques et les Eglises d'Asie, Philadelphie
est encore debout : c'est une colonne qui s'élève au mi-
lieu des ruines (i)! a On peut ajouter que Philadelphie
orte maintenant le nom d'Allah-Sher ou de Cité ^e Dieu,
;qui paraît au moins singulier, quand on se rappelle que
ans l'Epîlre qui est adressée à cette Eglise , il lui est pro-
lis que « le nom de la Cité de Dieu » sera écrit sur ses
lembres fidèles. »
En huit heures de marche on se rend de Philadelphie à
ardes, l'ancienne capitale de la Lydie, le séjour de Crésus
t jadis l'une des villes les plus magnifiques du monde.
;'est de sou Eglise qu'il fût dit «qu'elle avait la réputation
'être vivante, mais qu'elle était morte (Apocalypse, m, i)!
Quelques Turcs ont bâti de misérables cabanes au milieu de
2S ruines, parmi lesquelles on remarque surtout deux co-
jnnes du temple de Cybèle.
Thvatire n'est qu'à une journée de distance de Sardes,
jH ville moderne, nommée Ak-Hissar, est située dans une
ilaine,au milieu de cyprès et de peupliers. Les Grecs y
nt trois cents maisons et les Arméniens trente; les ims et les
utres possèdent une église. Saint Luc nous apprend , dans
es Actes des Apôtres, que « Lydie était une mai'chande de
pourpre de la ville de Thy^atire (xvi, i4). » On a décou-
ert parmi ses ruines une inscription qui fait mention des
cinturiers qui y étaient autrefois établis. M. Hartley nous
pprend qu'encore aujourd'hui les teintureries de Thyatire
ouissent d'une grande réputation. Les étoffes qu'on y teint
inécarlatesont préférées à celles du reste de l'Asie Mineure,
;t on en transporte toutes les semaines une grande quantité
i Smyrne, comme article de commerce. M. Hartley ren-
:ontra dans cette ville un Grec, qui lui dit que deux mis-
ionnaires qu'il avait vus quelques années auparavant ( ce
ont probablement MM. Fisk et Parsons), lui avaient donné
in de leurs livres et qu'il l'avait prêté depuis ce temps à
plus de deux cents personnes. Qu'on juge , par ce fait, des
•ésultats qu'on peut espérer de la distribution des Saintes
Ecritures.
Nos voyageurs n'ont pas visité Pergame, cette ville étant
située dans une autre direction, beaucoup plus au nord. Ils
sont retournés directement de Thyatire à Smyrne , où ils
(i) Histoire de la décadence et de la chute de (Empire Romain,
Tome SI, Chapitre 64.
arrivèrent après un mois d'absence. Nous n'avons pu nous
arrêter à rapporter les conversations qu'ils ont eues, sur des
sujets religieux, avec les habitans des lieux qu'ils ont par-
courus; mais nous devons dire qu'ils ne laissaient échapper
aucune occasion de leur annoncer l'Evangile , qui a autre-
fois brillé d'un si vif éclat dans ces contrées.
La seconde excursion dont M. Hartley publie le journal,
est celle qu'il a faite en Morée. Les nombreux ouvrages
qu'on a, depuis quelque temps, écrits sur ce pays nous disr
pensent de l'y suivre.
UN CONSEIL.
Le but de notre journal est de convertir nos lecteurs aux
vérités du Christianisme ; tous nos efforts y tendent. Nous
avons déjà cherché à leur prouver que les religions de
l'homme ne peuvent rien pour son bonheur ni pour soa
amélioration , et que la religion qui vient de Dieu peut
seule , mais peut complètement le régénérer et le rendre*
heureux. Nous leur avons dit que c'est dans la Bible queH
cette religion est révélée; aujourd'hui nous éprouvons le''
besoin de ne pas nous borner à parler de l'excellence de la
Bible, mais d'adresser directement à nos lecteurs ce conseil î,
Lisez la Bible ; ne vous contentez pas des quelques gouttes
d'eau vive que nous vous apportons; allez vous-mêmes
puiser à la source. Nos paroles peuvent, avec la bénédictioa
de Dieu , vous être de quelque utilité; peut-être pouvons-
nous nous emparer d'un des côtés de votre âme, convaincre
votre raison ou toucher votre cœur; mais la Bible seule, sem-
blable à l'épce à deux tranchans « qui perce jusqu'à^ la
jointure de la moelle et des os » , peut pénétrer jusqu'au
fond de votre âme. Elle seule peut à la fois l'éclairer , la
consoler, la régénérer et la réjouir; car elle contient la clef
des secrets qui vous embarrassent, le repos après lequel vous
soupirez, l'appui qui vous manque , et ce qu'il faut pour
remplir le vide que vous éprouvez. Non seulement elle sa-
tisfera pleinement chacune de vos facultés, mais encore vos
besoins de chaque moment. Elle est ce qu'il faut dans le
honl>'»'<- ; cnv elle np^reiid '> frvnripr /■<> linnheur si solide-
ment, que ni les vents, ni la pluie, ni les torrens débordés
ne puissent le détruire. Elle est ce qu'il faut dans le mal-
heur; car Dieu adresse dans la Bible tant de consolations et
tant de promesses aux affligés , que , s'ils la méditent avec
attention, ils seront forcés de s'écrier bientôt : « Dieu châtie
celui qu'il aime ! » Elle est ce qu'il faut à l'homme , quels
que soient son âge, son caractère, sa position ; elle est seule
ce qu'il lui faut , pour le temps de la vie et pour l'heure de
la mort!
Il ne nous serait pas possible et, nous en avons la certi-
tude , il ne serait possible à aucun homme de dire tous les
trésors que renferme la Parole de Dieu. Mais la curiosité
naturelle, que les objets les plus frivoles excitent Sr aisément,
n'inspirera-t-elle à aucun de nos lecteurs le désir d'en juger
par Ini-même.Une seule chose est nécessaire pour apprendre
à les apprécier, c'est de lire la Bible avec un cœur simple ,
animé du désir de comprendre; car « si l'Evangile est en-
» core couvert , il est couvert aux incrédules , dont le dieu
» de ce siècle a aveuglé l'esprit; mais si quelqu'un manque
» de sagesse, qu'il la demande à Dieu , qui la donne à tous
» libéralemeut, et elle lui sera donnée. » Si le lectem- suit
ce simple conseil, il reconnaîtra tôt ou tard , nous osons
l'affirmer, la vérité de nos paroles, et il se sentira pressé de
dire à son tom- à d'autres : « Sondez les Ecritures ! »
MOEUEIS DES OTAIÎÎTIENS.
CINQUIÈME ARTICLE.
Hommes sauvages. — Sort des prisonniers. — Préliminaireî et cérémonies
de la paix. — Noms des points cardintux. — Division du temps. — Ma-
nière de compter. — Evaluation des dislances. — Caractère moral. —
Hospilalilé. — Qualités physiques.
Nous avons dit combien les guerres étaient cruelles a
Otahiti. Les vaincus, craignant d'être mis à mort, s ils
étaient faits prisonniers , se retiraient dans l'intérieur des
S04
LE SEMEUR.
montagnes. Il en est résulté une race d'hommes sauvages , «
peu nombreux sans doute , qui habitent les sommités les
plus inaccessibles , et qu'on aperçoit quelquefois , lorscjue ,
s'étant éfarés dans leurs excursions , ils descendent duns le
voisinage' des lieux habités. M. Ellis a vu lui-môme à
Atehuru un de ces hommes, qu'on avait pris dans les inoii-
tagnes. Ses traits étaient fortement marqués ; il paraissait
très-agité; sa barbe était longue et ses cheveux tombaient
sur ses ép.iules ; il ne voulut jamais consentir à ce qu'on les
lui coupât.
Les prisonniers étaient en général massacrés sur le champ
de bataille, à moins qu'on ne leur conservât la vie pour en
faire des esclaves. On traitait ignominieusement les cadavres
.des vaincus. Le lendemain du combat , on les présentait au
■dieu Oro, comme pour reconnaître que c'était à luiiflu'on
■devait la victoire. Puis on les abandonnait , et les chiens
sauvages en faisaient leur proie. Les vainqueurs avaient
cependant soin d'enlever la mâchoire, et quelquefois les os
des bras et des jambes, des plus illustres guerriers qu'il"
avaient tués ; c'étaient des trophées dont ils aimaient à fain
parade. S'il y avait d.'s femmes parmi les morts , ce n'était
pas à Oro , mais à deux filles de Taaroa que leurs corps
étaient présentés.
L'un des partis désirait-il faire la paix, il envoyait une
députation aux chefs du parti ennemi. Ceux-ci se réunissaient
en conseil dans un bois ou sur le bord de la mer pour
accueillir les députés, qui exposaient leur message; on leur
répondait et, si l'on tombait d'accord sur les conditions ,
on tressait la couronne de la paix, formée de branches ver-
tes, dont quelques-unes étaient fournies par chaque parti;
elle était le signe de la réconciliation. Puis on échangeait
•deux jeunes chiens, et on apportait l'apa pia, pièce d'é-
toffe, moitié blanche et moitié rouge, que les deux partis
pliaient ensemble, et qu'ils offraient aux dieux, ainsi que
la couronne, en appelant leur malédiction sur ceux qui
oseraient délierles branches vertesou déchirer l'apapia. On
consultait quelquefois les dieux pour savoir si la paix serait
de longue durée. On leur offrait des présens , et on en fai-
sait aussi aux principaux chefs ; le roi invitait à un grand
se livrait :i des danses, après lesquelles chacun retournait
dans le district de l'île qu'il habitait , et suspendait , à son
retour, ses armes dans l'intérieur de sa maison, jusqu'à ce
que quelque nouvelle querelle le rappelât sur le champ de
iataille.
Quoique n'ayant aucune idée de la boussole, les Otahi-
tiens avaient des noms pour les points cardinaux. Ils noni-
maient le nord, Apaloa ; le midi , Apaloerau;Vcii, Te-
Jiitia-o-te-ra , ou le lever du soleil; et l'ouest , Tooa-o-te-ra,
ou le coucher du soleil. Ils ne paraissent pas avoir conservé
les traditions relatives à leurs généalogies et à la chronologie
avec autant de soin que les insulaires des îles Sandwich,
quoiqu'ils comptassent souvent par générations. Leur année ,
nommée Hlata/iiti , se composait de douze ou treize mois
lunaires ; leur durée n'était pas toujours la même. Il est
fort extraordinaire qu'ils n'aient pas été dans l'usage de
compter par quarantaines , comme les Sandwichiens et les
Mexicains, mais qu'ils aient connu le système décimal. Voici
les noms qu'ils donnent aux chiffres :
Atahi , un. Aono,s\\.
Ariia , àcn-a. Ahittt, sept.
Aioru, trois. Avant, hmt.
Amaha, quatre. Awa, neuf.
Ariina , cinq. Ahiiru , dix.
Pour onze , on dit Ahuru matahi , (dix et un); on conti-
■nue ainsi jusqu'à vingt, qui se nomme Erua ahuru ( deux
dix); vingt-un (deux dix et un), et ainsi de suite jusqu'à
Rau (cent). On compte les Raus ou centaines jusqu'à dix
centaines ou un Mano ( mille ); dix Manos font un
Manotini {àvL mille); dix Manotinis, on Rehu (cent mille);
•dix Rehiis , un lu ( un million ). C'est là leur nombre le
plus élevé; mais au moyen des termes précédons, il leur
€st facile d'exprimer des dixaines , des centaines , des mil-
liers , des dix milliers , et des cent milliers de millions. La
■précision et l'étendue de ces nombres sont d'autant plus
^^^onnantes qu'on a pei.ne à comprendre de quel usage ils
p,e*»^cnt avoir été a ce petit peuple , qui n'avait pas de
chiffres pour les représenter. Cette circonstance favorise
beaucoup l'opinion de ceux qui pensent que les hlbitans de
ces îles tirent leur origine de quelque pavs très-civilisé. En
comptant, ils se servaient ordinairmient d'une petite bran-
che de cocotier ; à chaque dixaine, ils en cassaient un mor-
ceau, qu'ils posaient devant eux; et, quand ils étaient
arrivés à dix dixaines, ils séparaient ces petits morceaux de
bois par une branche plus grande, pour designer une cen-
taine. Ils ont encore aujourd'hui un goût décidé pour le
calcul, et saisissent facilement les principes de l'arithmé-
tique.
S'agit-il de déterminer la distance qu'il y a d'un lieu à
un autre, les Otahitiens l'esliiuent d'après le temps qu'on
met à s'y rendre. Ainsi, quand les missionnaires veulent
leur donner quelque idée de l'éloignoment dont leur île est
de l'Angleterre, ils leur disent qu'elle en est à cinq mois.
Eux-mêmes évaluent à un jour et une nuit la distance
d'Otahiti à Huahine ; ils disent que de Huahine à Raiatea il
n'y a que du lever du soleil au soleil eu son midi.
Le caractère moral des insulaires de la mer du Sud pré-
sente de singuliers contrastes. Après ce que nous avons dit
de leur cruauté à la guerre, on apprendra avec surprise que
leur hospitalité n'a d'autres limites que les moyens de celui
qui l'exerce. Un pauvre homme reçoit-il la visite d'un ami,
qui demeure sur un autre point de l'île , il croit de son de-
voir de lui faire un festin ; mais on ne peut s'empêcher
d'attribuer plus encore sa conduite à la force de la coutume
qu'au besoin qu'il éprouve de rendre service, si l'on consi-
dère qu'après ce premier repas, l'hôte, d'abord si empressé,
ne s'embarrasse plus guère de son ami.
Les Otahitiens sont gais; ils aiment la conversation; ils
évitent de se faire de la peine les uns aux autres ; mais il
leur arrive souvent de plaisanter. Quelquefois même leurs
railleries ont pour objet les usages de tout un district ou
d'une île voisine. Leurs moeurs, si dissolues avant l'intro-
duction du Christianisme, affaiblissaient souvent leur corps
et leur esprit. Ils avaient plus de vivacité pour entrepren-
dre que de persévérance pour exécuter. Quand une barque,
montée par des Anglais et un canot rempli d'indigènes .
paitaiont eu niènoe temps de la côte, celui-ci laissait d'abord
l'autre bien Inin derrière lui; mais si la traversée était de
trois ou quatre heures, la barque anglaise arrivait constam-
ment à sa destination avant le canot.
MELAI^GES.
Episode de la CnisE politiçice en Angleterre. — Un exprès ayant
apporté à BirminKliam la nouvelle de la relniite du duc de Weilin^ilon et
du rappel probable de lord Grey, la joie ccbila dans la ville, on s'embrassa,
on pleura de plaisir , on envoya sur-le-champ des mes.'agers à toutes les
villesd'alentour pour annoncer cette bonne nuuvtllc; les cloches furent son-
nées, et onhivsa l'étei. dard royal sur la fléchi- de l'église de S.iint-Philippe.
Les habitans et les voitures publiques se parèrent de rubans bleus. On alla
chercher M. Allwood. banquier , à sa campagne, et les réformistes firent
en grand cortège leur entrée dans la ville avec la musique et les diapeaus.
La l'ouïe alla toujours en grossissant jusqu'à la place de New-IIall ; là ,
M. Attwood adressa ces paroles à environ 5o,ooo spectateurs : « Mes chers
amis , j'éprouve tant de gratitude envers le Dieu tout-puissant de nous
avoir prés rvés de la plus terrible révolution, queje ne puis mempécber,
ainsi que mon révérend ami, d'adres,ser des actions de grâce à notre Créa-
teur miséricordieux et bienveillant pour le succès de notre jus'.e cau'e. «
Dès que le président eut prononcé ces paroles, tout le inonde se décou-
vrit la tète , et le révérend Hugh Hullon prononça une prière qui com.-
mençait ainsi : « O Seigneur, Dieu tout- puissant, qui règles la destinée de
tous les hommes , regarde le peuple qui est devant toi , avec son cœur re-
connaissant et réjoui. En élevant nos regards vers toi , comme auteUi de
toute bénédiction, nous te remercions de la grande délivrance que tu as
opérée pour nous, et pour la grande victoire non sanglante que tu nous as
accordée, etc. » Quand il eut prononcé le mot amen ! des milliers de voix
répétèrent : amen '.amen'. M. Attwood harangua ensuite la multitude en
s'étendant sur les hfureux effets que la liberté allait avoir pour la prospé-
rité du pays. M. Jos. Scholefield lui succéda. On a résolu d'envoyer une
députation à Londres pour adre-ser des remereîmens et des félicitatlonsau
ministère Grey, à la chambre des communes et à la minorité de la chambre
des lords.
Erratom. Dans notre dernier numéro , page 294 . deuxième colonne ,
ligne 3i, au lieu de : au onzième siècle, lisez: au dix-septième siècle.
Le Gérant, DEHAULT.
^g— ^^p^— -I II ■ ■ ■ III- I ■■Il ■ I II — ^^^la
imprimerie de Selugvz, rue des Jeûneurs, a. i4*
TOME i". — ^'' 39.
30 MAI 183^.
55559
LE SEMEUII
9
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISSAIXT TOUS LES MERCREDIS.
Le chîmp , c'est le monde,
JUaidt. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n° ii,et chez tous les Libraires et Directi-urs de poste. — PrixtiS fr. pour l'année;
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera » fr. pour l'année, i fr. pour G mois, et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et enTois d'argent , doivent être affranchis.
MM. les Souscripteurs au Semetjb, dont C abonnement
expire le 3i mai , sont pincs de le renouveler pur lettres
affranchies, s'ils ne veulent pas éprouver de retard dans
l'envoi du Journal.
SOMMAIRE.
ScèîKES DO MOUDE ACTBEL : Confessions d'un jeune homme. ÎJ" VIII.
L'incrédule et le chrétien. — L'esclavage dans les coloiïies ax-
CLAisES. — Littérature : D'un article de la Revue de Paris. —
MÉLANGES : Ecoles d'enseignement mutuel dans les Iles Ioniennes.
SCEI\ES DU MOXDE ACTUEL.
coNFESsions d'un jeune homme.
VIII. L'incrédule et le chrétien.
Moa premier entretien avec le Frère Siméon n'a laissé
que des traces confuses dans mes souvenirs. C'était le len-
demain d'une perle irréparable ; les sentimens qui m'op-
pressaient ne me permettaient pas de prêter une attention
sérieuse à l'apologie du Morave en faveur du Christianisme.
D'ailleurs, mes idées sur cette matière étaient si vagues et
mes objections si décousues , qu'il n'en pouvait résulter
malgré les réponses lucides et franches de mon interlocu-
teur, qu'une causerie superficielle et sans unité. Je me
rappelle pourtant un fait qui m'étonna beaucoup , c'est que
le Frère Siméon me dévoila tout ce qui s'était passé dans
mon propre coeur avec une justesse de développemens qui
me parut alors presque miraculeuse. Nou seulement il me
parla des circonstances extérieures qu'il avait pu apprendre
' dans ses conversations avec Julie, mais il me dit des choses
<jue je n'avais communiquées à aucune créature humaine •
il me montra les deux hommes qui étaient en moi , leurs
luttes, leuis combats , leurs moyeus d'attaque et de défense ■
il me révéla ce qui était le plus profondément enseveli dans
les abîmes de ma vie intérieure. Je me demandais comment
il avait pu acquérir cette espèce de divination, et je rou-
gissais , je tremblais même sous la puissance de son regard,
comme si rimmble et pauvre Morave eut été un être sur-
naturel , un ange descendu des cieux pour déchirer les
vniles imposteurs dont se couvraient mes égaremeus !
Quand je nie retrouvai seul et livré aux impulsions de
ma vanité naturelle , je me piquai de celte supériorité qui
m'avait réduit au silence, et je résolus de faii-e bonne guerre
avec les armes de la raison et de la philosophie. Je rassem-
blai dans ma tète des argumens de tout genre contre les
doctrines chrétiennes, me promettant bien de ne plus me
laisser entraîner sur le terrain de la conscience, mais d'ap-
peler le Frère Siméon su'- celui qui me paraissait le plus
favorable à ma faconde d'avocat. Au fond je désirais de me
rapprocher du Christianisme, plutôt que de m'en éloigner j
une expérience récente m'avait appris combien sont heu-
reux , même dans les plus fatales conjonctures , ceux qui
croient à TEvaugile , et je ne me dissimulais pas qu'en par-
tageant ces croyances je réussirais peut-être à m'affranchir
des tristes pensées dont j'étais poursuivi. Cependant l'or-
gueil me conseillait de ne céder qu'à la dernière évidence ;
puis , s'il se trouve, me disais-je , que la religion chrétienne
soit incapable de soutenir un sérieux examen , j'y perdrai
dès lors peu de chose ; car les consolations que j'en pourrais
obtenir, en m'y soumettant avec une aveugle crédulité,
seraient indignes d'un homme raisonnable et intelligent.
C'est dans cette situation d'esprit que je m'acheminai,
quelques jours plus tard , vers la demeure de Morave. Je le
surpris au milieu de sa lecture de la Bible. Sa physionomie
naturellement sévère portait l'empreinte d'une douce séré-
nité, et il lisait avec une si profonde attention qu'il s'aper-
çut à peine démon arrivée. J'allais sortir, craignant que ma
présence dans ce moment ne fût inopportune , mais il me
retint par un geste bienveillant. « Permettez, me dil-il , que
j'achève la lecture du chapitre que j'ai commencé; peut-
être même ne sera-t-il pas sans intérêt pour vous. » II lut
alors à haute voix les derniers versets de ce chapitre; c'était
le récit du martyre d'Etienne , de sa paix , de sa confiance ea
Dieu, pendant qu'il tombait sous le? coups de ses persécu-
teurs, et de la prière qu'il adressa pour eux au suprême
arbitre de nos destinées.
— Quel sublime exemple de grandeur d'âme et de cha-
rité, s'écria le Frère Morave en fermant »a Bible , et quelle
306
LE SEMEUR.
inébranlable fermeté jusques dans les torlurcs d an cruel
s plice ! On vante le courase de quelques pin osophes ; en
esJ-fl un seul que l'on pu,sse mellre en parallèle avec cet
intripide confesseur de Jesus-Chnst ^
-"l^eut-ôtre non, lui répondis-je , mais d n'en faut r.en
conclure pour la vérité du Glu-istianismc; toutes les religions
ont ou des martyrs.
-Ces martyrs priaient-ils , à l'heure de la mort, pour
1 .urs bourreaux? Demandaient ds à Dieu que leur assassaiat
leur fut pardonné? , , •.• j-
—On trouve ici , j'en conviens , une sencrosite peu ordi-
naire; qui sait pourtant si des membres d autres sectes reli-
gieuses n'auraient pas été capables d'une même noblesse
CiG coeur
— Des suppositions ne sont pas des réalités. Il y a tou-
iours cette différence en faveur du Cbristiai.isnie que .ai
seul présente des faits , tandis q.ie les autres croyances phi-
losophiques ou religieuses ne peuvent donner heu qu a des
comectures. Citez-moi parmi les sectes les plus renoniniecs,
piirmi les stoïciens ou les déist.'s modernes , un seul homme
qui ait fait une prièie pour ses meurtriers, au moment ou
il evpirait sous leurs mains sanglantes , et vous aurez alors le
droit de comparer l'inllucnce morale de cette secte avec
l'influence de l'Evangile ; jusques là , non.
— Il ne leur a manque peut-être que l'occasion de mani-
fester la même force de caractère
— Toujours des hypothèses !
— D'ailleurs , pour quelques faits de ce genre, combien
d'autres complètement opposés ! Quelle foule immense de
Chn tiens qui ont montré une àiue haineuse, Vindicative ,
implacabh', froidement atroce !
— Des Chrétiens , dites-vous?
— Oui, des hommes qui venaient de prendre l'hostie
consacrée, des gens qui auraient eu des remords de con-
science s'ils avaient manqué à un seul service religieux, et
même des ministres de Josus-Christ , des évoques , des pnn
tiles ! Pour un Etienne, je vous citerai mille Boiiiface VIII ,
et pour un Fénélon toute la compagnie de Loyola depuis
sou oiifnne. Que parlez-vous donc de l'influence morale du
Ciu'istianisme ?
Jeune homme, repartit le I-"rère JVloiave d'un ton plus
sérieux, écoutez- moi , je vous prie , quelques iustans. L'er-
reur dans laquelle vous tombez ne vient pas de vous ;
elle existait déjà du temps des premiers adversaires de la
religion chrétienne ; elle a triomphé dans le dernier siècle,
elle 'règne de nos jours; j'avouerai même qu'il est impos
sible qu'elle ne se retrouve paschcz les personnes qui ont peu
<le lumières et beaucoup d'orgueil, qui n'examiueut point
les questions et qui s'arrogent le droit de les trancher,
c'est à-dire chez la plus grande partie de l'espèce humaine.
C tle erreur consiste à regarder comme chréliens ceux qui
se disent chrétiens ou qui ont l'apparence de l'être. Quand
on veut montrer le prétendu dépérissement de la foi reli-
gieuse, personne n'est chrétien ; mais quand il s'agit de
contester les salutaires effets de l'Evangile sur le cœui de
l'homme , on accorde un brevet de Cluistianisme à tout le
inonde. Bonifiice VIH est chrétien ; Alexandre VI eslchré-
tien; tous les jésuites sans exception sont chrétiens; quicon-
que fréquente la messe avec assiduité, fùt-il un brigand de
la Calabre, est chrétien. Et comme ces soi-disans chrétiens
se sont rendus coupables de crimes affreux , comme ils n'ont
montre ni grandeur d'àiue,ni désintéressement, ni justice,
ni charité , ni rien enfin qui caractérise les hommes que le
■monde appelle vertueux , n'est-il pas clair que le Christia-
nisme est complètement étranger a la vertu , et qu'il peut
même s'allier avec le vice par les liens les plus étroits?
Quelle mauvaise foi ou quelle ignorance! Dans les moindres
affaires du monde, on examine avant de prononcer; dans
l'imporlanle affaire de la religion, on prononce avant d'exa-
miner. Il semblerait naturel de se demand^ir : Ces hommes
perfides, vindicatifs, ambitieux, traîtres à leur parole, ces
persécuteurs , ces brigands étaient-ils vraiment chréliens ?
Et le simple bon sens répondrait à cette question que des
formes extérieures peuvent exister avec un cœur incrédule,
que des pratiques légales, des cérémonies , des génuflexions
s allient lacilenient à une âme dans laquelle il n'y a pas une
ombre dii foi chrétienne; (juc cette uuiou d'une jnété ap-
parente avec une impiété réelle a dû se reproduire d'autniit
plus souvent qu'elle procurait des avantages temporels plus
considérables , et que l'Evangile est aussi peu responsable
de l'hypocrisie que le patriotisme l'est des abominables
fureurs d'une populace enivrée de meurtres. Mais non , il
est bien plus commode pour les esprits superficiels, pour
les moqueurs sans conscience, de jeter pèle mêle dans une
seule catégorie chrétiens et hypocrites, et de prononcer
contre tous un arrêt de condamnation. Pour vous, mou
jeune ami, comment avez vous pu vous laisser égarer par
une erreur aussi monstrueuse? Comment , avec une intelli-
gence éclairée , avec une conscience qui ,jele crois, cherche
sincèrement la vérité, comment attribuez-vous la foi chré-
tienne à ceux qui en fuient les plus dangereux et les plus
méprisables ennemis? Et de quel droit imputez- vous à
l'Evangile les torts de ceux qu'il condamne?
Je fus un moment étourdi de cette brusque apostrophe
et, malgré ma longue habitude des répliques du barre.iu, je
n'imaginai pas d'abord quelle réponse faire aux cpiestions
du Morave. Je sentais aussi que j'avais donné prise à mon
interlocuteur, en me servant d'une objection qu'il pouvait
aisément tourner contre moi. « L'trreur que vous avez
combattue, repris-je enfin , me paraît impossible à éviter.
Le moyen tle reconnaître l'homme vraiment chrétien de
celui qui ne l'est pas! Peut-on lire dans le fond des cœurs?
Ne faut-il pas s'en rapporter aux formes, aux apparences ,
puisque nous n'avons point d'organes spirituels jjour les
distinguer de la foi sincère, de la véritable piété? C'est un
malheur: je comprends qu'en théorie l'Evangile ne doit
pis porter la peme des hypocrites, et cependant, dès qu'un
individu se dit chrétien, ou qu'il se manifeste comme tel
par ses pratiques extérieures, que fiire autre chose , dans
notre incapacité de connaître les sentimens intimes, sinon le
croire sur parole? »
— Vous demandez un moyen de distinguer la foi chré-
tienne de l'hvfiocrisie?
— Oui, sans doute.
— Et vous croyez que ce moyen n'existe pas?
— Il me le semble.
— Et que diriez-vous si ce moyen existait?
— Je ne contestcuais plus sur cette question,
— Eli bien! ce moyen que vous demandez, un petit en-
fant instruit dans le Christianisme pourrait \'ous l'appien-
die, c'est (jne les otuvBES sont le trait caractérist'que et
visible de tout véritable chrétien : non que ce chrélien ne
pèche plus, ne tombe plus dans le mal, mais il cesse, par
cela seul qu'il esta Cliiist, de vivre liabiliicUeiiifUt. dans le
péché et de s'adonner in mal. Rien de plus simple, de plus
élémentaire que la pierre de touche des œuvres pour dis-
cerner les vrais membres de l'Egl se d'avec ceux cpii en
prennent le nom et les apparences. Quiconque est et de-
meure esclave d'une passion, de l'avarice, de la vengeance,
de rim[niieté, de l'ainbition ou de tout antre, (clui-là
n'est pas chrétien, cùt-il d'ailleurs les formes de religion les
plus austères on les fonctions les plus éminentes dans l'E-
glise, fùt-il un anachorète vieilli sous le cilicc, un souverain
pontife, un Siméon .Stylite , un prédicateur illustre et tout
ce que vous pourrez imaginer. Lors donc que le monde
nomme chrétiens des misérables souillés de vices ou noirs
de crimes, par l'unique raison que ces misérables observent
les cérémonies extérieures de la religion chrétienne, il se
trompe giossièreincnt et il accuse à faux; la grandeur de
cette calomnie n'est égalée que par la grandeur de l'igno-
rance qu'elle suppose.
C'est un moyen fort habile , pensai-je en moi même , de
mettre la responsabilité du Christianisme à couvert; tout
chrétien fait de bonnes œuvres, et qui fiit de mauvaises
œuvres n'est pas chrétien : à ce compte , les sarcasmes de
Voltaire sur l'histoire de l'Eglise chrétienne seraient tous
abattus d'un fcul coup. Je m'abstins pourtant de manifes-
ter cette idée, parce que je craignais de choquer le digne-
Morave, et bien m'en prit; car après avoir lu attentivement
la Bible, je reconnus que sa réponse, qui me paraissait ha-
bile et tant soit peu jésuitique, n'était que la pure et simple
vérité.
Je renouai l'entretien en me plaçant dans une position
que je croyais meilleure et plus tenable. « Qu'importe ,
LE SEMEUR.
S 07
api'ès tout, ilis-je au Frère Siincoii , que. vous parven'uv, ;i
di'gafjnr l'iiiHueiicc morale du CluistianisiiK; de l'alli ge
impur d'une adroite hypocrisie ? Celte iulluciice ne subsiste
que par la foi aux dogmes évaugi'liquesj et la foi, qu' est-
elle dcvoMue dans uoti'e siè; le?
— Ah I reprit eu souriant le Morave, je vous comprends,
l'Evaufjile est usé.
— C'est là un fait d'expérience : déplorable ou non,
lieurcux ou malheureux, il existe et il faut en prendic sou
parti. Chaque religion a sou Icnips, fournit sa carrière, puis
elle décline et s'éleintj c'est uuètrcmoral qui passe, comme
tout être physique, par les vicissitudes de l'enfance , de la
jeunesse, de l'âge mûr et de la décrépitude. Ce dcriiiei' pé-
liodcest venu pour la religion chrétienne; elle s'en va
dépérissant ; elle s'écroule de toutes parts , s'affaisse dans
toutes ses doctrines, et ce q^ic l'on peut dire sur son in-
fluence morale ressemble à nue discussion oiseuse que l'on
élèverait sur les projets et les actions d'un grand homme a
l'agouie. I-a pieinfère condition pour agir, c'est de vivre,
et l'Evangile est au bord de sa tombe.
Le Frère Morave ne répondit rien; mais il me fit signe
de le suivre et .1 alla s'asseoir sur un banc de pierre, au seuil
de sa maison. C'était l'un des plus beaux jours du commen-
cement de l'automne. La campagne était parée, comme au
printemps, de fleurs et de verdure, et des arbres chargés de
fruits, de riches moissons qui couvraient au loin la plaine,
se balançaient au soulfle d'un air doux et embaumé. Quel-
ques nuages teints dos rayons du soleil se groupaient sur la
voûte d'azur sons mille foi mes f.intastiques , et semblaient
prendre une âme pour se réjouir dans cette joie univer-
selle de la création. Un vague inurniurt, un bruit composé
de mille sons épars, qui se réunissaient dans une molle et
lente harmonie, le bruit d'un soir d'automne éveillait à la
fois dans nos cœurs les heureux souveniis du premier âge
et dirigeait nos pensées, par un inexplicable contraste, vers
les choses invisibles qui soiit au-delà du tombeau. Nous res-
tâmes long-temps dans une muette contemplation. Puis, le
Morave élevant la main vers le soleil qui descendait majes-
tueusement à l'horizon : <i Ce grand astre, ine dit-il , ii'a-t-il
pcis conservé toute la force, tout l'éclat de sa jeunesse?
Api es avoir éclairé trois cents générations, n'est-il pas aussi
radieux (pie le jour même oii il sortit du néant à la voix de
l'Eternel ? A-t-il éprouvé les elteintes de l'âge et de la
décrépitude?
— Non, répondis-je en citant un vers de Ijamartine :
Non, sous la main du temps son front n'a point pâli.
— Contemplez maintenant, poursuivit le Morave , cette
masse de ruines; et il me montrait du doigt un vieux châ-
teau dont il restait quelques debi is couverts de mousse et de
plantes qui se dressaient dans les crevasses des murs. Cet
antique édifice était beau dans sa jeunesse ; il dominait avec
orgueil sur les humbles cabanes des environs; il abritait de
niables seigneurs et retentissait de leurs frtes bruvantes; il
offrait un asile au pauvre pèlerin fatigué d'un long voyage,
et plus d'une génération de vassaux tremblans s'est iuclinée
devant ses hautes murailles. Mais le temps a fait quelques
pas, et celte magnifique demeure de l'homme s'est usée et
se déchire comme un vêtement en lambeaux; elle porte
l'empreinte d'une vieillesse qui succombe sous son propre
poids, et dans quatre jours le souffle d'un vent léger, qui
courbe à peine les tiges des moissons ondoyantes, aura en-
seveli sous l'herbe ses derniers débris. D'où vient donc que
jes siècles n'ont pas laissé de prestiges sur le front du soleil,
tandis qu'ils ont imprimé des traces ineffaçables sur ce mo-
nument?
— Le soleil, répliquai-je aussitôt, est l'œuvre de Dieu ,
mais ce monument n'est que l'œuvre de l'homme.
— Vous venez de répondre, mon jeune ami, à l'objection
que vous avez faite contre le Christianisme. Les autres sys-
tèmes religieux ont eu leurs périodes d'accroissement et de
déclin; ils ont passé et péri, parce qu'ils étaient des œuvres
■d'homme. Mais la religion chrétienne n'est pas destinée à
subir ces vicissitudes, elle ne peut ni passer ni périr, parce
qu'elle est l'œuvre de Dieu.
— Vous posez en fait ce qui est en question , m'écriai-je
. avec cette joie mal déguisée d'un avocat qui pense avoir
trouvé le moyen de combattre victorieusement son adver-
saire. Sans doute, si le Christianisme est l'œuvre de Dieu, il
ne péiira pas , mais c'est cela même que je conteste.
Je, n.' fais que suivre \oiie, exemple, répondit
avec (aime le Frère Mirave. Vous affirmez que le Chris-
tianisme est usé; pourquoi? par.e (lue toutes les religions
s'usent, et que l'EvangJe doit partagVr la destinée de toutes
les religions? N'est-ce donc pas vous qui po-ez en fait ce
qui doit être démontré, c'est-à-dire que le Christianisme n'a
rien dans son origine qui le distingue des autres croyances
religieuses qui ont tour à tour triomphé dans le monde?
Prouvez d'abord que l'Evangile ne vient pas de Dieu , en-
suite vous pourrez en conclure qu'il doit s'éteindre. Per-
mettez-moi de vous faire observer en passant que vos phi.
losophes ont une étrange manière de raisonner, et que vous
1 avez imitée sans vous en rendre compte peut-être à vous-
même : c'est qu'ils reprochent à leurs adversaires ce qu'ils
fout constamment et sans le moin.lre scrupule de logique.
Ainsi , dans le sujet actuel, ils commencent par avancer que
la religion chrétienne doit périr comme le sabéisme ou le
polythéisme , ce qui implique nécessairement qu'elle n'est
pas l'œuvre de Dieu; mais ils n'ont pris en aucune manière
la peine de prouver qu'en effet elle n'est pas l'œuvre do
Dieu. A une assertion sans preuve je ne puis répondre que
par une affirmation de même nature : le Christianisme est
1 œuvre de Dieu, donc il ne périra pas.
— Mais les circonstances présentes parlent assez haut ,
et il suffit de constater que la rclgioii est morte ou va mou-
rir, pour terminer toute discussion.
— Assurément ; prouvez donc en termes clairs qu'elle est
morte ou qu'elle va mourir.
— PLicn n'est moins difficile : entrez dans le monde et
voyez. Qui est-ce qui croit sincèrement aux dogmes évau-
géliqiies? Dans quelles âmes la foi chrétienne trouve-t-elle
encore uu sûr asile? Des temples déserts, des enseignemens
tournés en dérisiou, des cérémonies religieuses avilies, des
piètres livrés aux insultes de la populace, sans que leurs cris
du détresse réveillent uu seul cœur , un seul bras pour les
défendre ; partout l'indifférence, l'irréligion triomphantes :
nulle part des voix fidèles qui osent soutenir la cause
du Christianisme; à peine quelques réclamations timides
qui s'élèvent du sanctuaire et qui n'ont aucun écho sur la
voie publique; tous les signes enfin du dépérissement et de
la mort.
— Vous êtes Français , et vous généralisez; il y aui-ait
quelque rigueur à vous en faire un sujet de reproche; c'est
le caractère de notre nation ; il tient à cette vivacité d'es-
prit qui est moins capable de raisonner que de sentir. Ea
politique, eu littérature , en religion , c'est tout un pour la
manie de généraliser. Un journaliste est-il mécontent d'une
mesure ra'uistérielle? toute la France est mécontente, toute
l'Europe dails l'inquiétude, et le monde entier dans un état
de malaise. Un jeune auteur a-t-il recueilli quelques applau-
dissemens dans un salon pour une œuvre qui s'écarte de
toutes les règles du goût? les règles ne sont que des vieille-
ries , le siècle a changé de principes littéraires , et l'espèce
humaine a fait un nouveau pas dans la civilisation. En ma-
tière d'opinions religieuses, rien de plus ni rien de moins.
Quelques professeurs , avocats , médecins , hommes de let-
tres, hommes politiques et jeunes gens des facultés ne par-
lent plus de l'Evangile qu'en haussant les épaules , et ils
croiraient se compromettre s'ils faisaient mention de l'im-
morialilé de l'âme; il suit clairement de là que toute la
France rejette l'Evangile , que toute l'Europe n'en veut
pas davantage , que les autres parties du monde sont da
même avis , et que le siècle enfin s'est placé et se placera
désormais en dehors du Christianismev Voilà une affaire
jugée, et tout homme qui osera interjeter appel de cette
sentence est à coup sûr une dupe des prêtres ou un hypo-
crite... Ne vous étonnez pas , cher ami , si je sors de moa
genre de conversation habituellement sérieux pour répon-
dre à un ai'gument de cette force. Vous l'estimez à sa juste
valeur, j'imagine, aussi bien que moi.
— Pas tout-à-fait, repris-je un peu piqué de cette ironiey
qui me montrait le coté ridicule de ma position. Dans
sujet comme celui-là, il feut, non additionner les voix, m
les peser. Un seul homme d'une haute et vaste intelligei
XT
Oj
308
LE SEMEUR.
doit compter autant que des milliotis d'êtres ignorans qui
peui.Kuit nos campagnes et les pays arnérés de 1 Europe.
Or n est-il pas vrai que ta plupart de nos plus grandes ca-
pacités , sinon toutes , ne reçoivent plus les doctrmes du
Christianisme?
— SM s'agit de peser les suffrages , i\ serait possible que
]ps quatre plus grands hommes des temps modernes, Bacon,
Pascal, Newton et Leibaitz, fussent d'un poids égal à toutes
les capacités passées et présentes , qui ont paru en France
depuis quatre-vingts ans. Mais ne p:.rlons point de capacités;
ie reconnais que plusieurs des adversaires du Christianisme
sont gens de science et d'esprit ; c'est tout ce qu'ils peuvent
réclanier d'un juge impartial. Eh bien 1 je demande ce que
valent et pèsent des gens d'esprit dans une affaire de reli-
f ion, qui s'adresse principalement au cœur et au caractère
inoral ? Que disent-ils les uns des autres , ces hommes émi-
iieiis du jour? Ils s'accusent de mauvaise foi , d'ambition ,
d'intrigue, d'égoïsme, de vénalité. Je n'ai pas besoin d'autre
chose pour comprendre qu'ils ne soient pas chrétiens. Le
véritable ami de l'Evangile les regrette si peu, qu'il s'affli-
gerait de les voir tenir extérieurement il l'Eglise chrétienne;
car leur conduite serait une calomnie perpétuelle de l'in-
fluence des doctrines révélées. Ah! qu'ils restent dehors
tant qu'ils n'auront piis la ferme intention de changer leur
train de vie! Le nombre ne fait point la vérité. Les douze
jjauvres disciples qui descendirent de leur chambre haute
le jour de la Pentecôte , avaient en eux plus de lumières et
de sagesse que les cent vingt millions de païens et de so-
phistes athées qui se matérialisaient dans l'empire romain.
Qnant à votre peu d'estime pour la population de nos cam-
pagnes , j'ai peine à me l'expliquer. Il me semble qu'un
villageois honnête et laborieux, qui a du bon sens et qui
réfléchit avant de parler, doit peser autant dans la balance,
je dis même beaucoup plus, que tel homme de lettres, intri-
gant, passionné, qui veut faire du bruit quoiqu'il en coûte
à sa conscience, et qui se propose pour but, non la vérité,
nuis la gloire ou la fortune... Néanmoins, continua le Frère
Morave après un instant de reflexion , je ne veux pas me
prévaloir de la supposition par laquelle vous m'accordez
que les millions d'habitans de nos campagnes et des pays
peu civilisés de l'Europe sont chrétiens ; je désirerais de
toute la force de mon âme qu'il en fût ainsi; mais la plupart
d'entre eux sont des fomialistcs qui n'ont que les appa-
rences de la foi chrétienne, sans en avoir la vie...
A. quel nombre presque imperceptible, dis-je alors en
l'interrompant, les véritables chrétiens sont-ils donc réduits?
et ne reconnaissez-vous pas vous-même par cet aveu que
l'Evangile approche de sa fin ?
l,e nombre et la vérité, je le répète, sont deux choses
entièrement distinctes ; juger de l'une par l'autre, c'est con-
fondre deux mondes qui sont aussi différens que le corps
est différent de l'âme. Au reste, si vous tenez absolument à
des calculs statistiques , je ne craindrai pas de vous dire,
quoique j'aime peu ce qui ressemble au paradoxe , qu'en
prenant l'espèce humaine toutentière, il existede nos jours,
à mon avis, sur la face du globe un nombie de vrais chré-
tiens aussi considérable , peut-être même plus considérable
qu'il n'y en a jamais eu à aucune époque du Chiistianisme.
Cette opinion vous surprend ; elle heurte toutes les idées
reçues ; il est possible que de sincères disciples de Christ la
trouvent eux-mêmes exagérée; pour moi, je la regaide
comme rigoureusement juste. Le temps me manque pour la
développer avec l'ctendue convenable ; ces détails ne ser-
viraient guère d'ailleurs à vous inspirer de la foi religieuse.
Croire à l'Evangile n'est pas une question de chiffres, mais
une question de cœur. Persuadez-vous seulement que le
Christianisme g gne en général plus qu'il ne perd en quel-
ques lieux et qu'il avance dans la masse du genre humain ,
bien loin de reculer. Depuis vingt ans ses progrès ont été
vastes et rapides sur plusieurs points de la terre. Le sauvage
de rOcéanie, le sectateur de Brama , l'Africain errant dans
ses déserts brûlés des feux du tropique , l'homme louge
j épars dans les forêts du Nouveau-Monde, se sont réveillés
■ en même temps que ceux qui avaient hérité le nom de chré-
tien et qui n'en possédaient que le nom. L'Evangile marche
comme un fleuve immense à la conquête de la postérité
d'Adam et , taudis que ses aveugles adversaires croyaieut
avoir déjà scellé la religion chrétienne dans sa tombe , e'Ie
a reparu, comme son auguste fondateur, victorieuse el re-
vêtue de l'ineffaçable caractère de sa divinité.
En disant ces mots, le F'rère Morave éleva les yeux vers
la voùle du ciel et parut se livrer à une profonde rêverie.
Je ne Voulus pas intcirompre le cours de ses pensées reli-
gieuses, et je remis à un autre jour la suite de mes ob-
jections.
L'ESCLAVAGE
DANS LES COLONIES ANGLAISES.
Ce n'est pas assez d'avoir montré , comme nous l'avons
fait, ce qu'est l'esclavage dans les colonies françaises; il im-
porte aussi de constater que partout ailleurs où il existe, il
est la source des plus grands maux , et d'examiner si , dans
quelques-unes de ces contrées, la législation relative à cet
état contre nature n'est pas plus avancée que chez nous. Une
brochure, pleine de faits, que vient de publier M. Jeremie,
ancien premier président de la cour rovale de Sainte Lucie,
et qui remplit aujourd'hui les fonctions de procureur-géné-
ral à l'Ile INLiurice, nous peimet d'étudier, sous ce double
rapport, l'état actuel des colonie; anglaises. Elle a fait
une grande sensation en Angleteric et est l'une des publi-
cations les plus importantes qu'on ait faites depuis long-
temps sur ce sujet.
Siiinte-Lucic, prise en 1796 par les Anglais et rendue aux
Français à la paix d'Amiens, fut reprise par les Anglais
en i8o3 et leur est demeurée à la paix de Paris. Ils
donnèrent aussitôt une grande extension à leurs relations
commerciales avec cette île; mais ils s'aperçurent bientôt
qu'il leur serait impossible de les continuer, si les anciennes
lois françaises, si défavorables aux créanciers, qui y étaient
en vigueur, n'étaient pas modifiées. Lord Bathiirst comprit
de quelle importance d i;tail de mettre, peu-ii peu, les iiis-
tiluiioiis de Siiule-Lui ie en harmonie avec celles des autres
colonies britanniques, surtout eu ce qui regarde le com-
merce, et c'est afin de piép irer les voies à ces changemens
nécessaires queM. Jereuiiev fut nomme premier président de
la cour royale. Il y arriva au mois de février 18 i5 , avec la
mission spéciale de faire un rapport sur les lois qu'on pré-
paiait alors pour régler le sort des esclaves dans cette ile.
Pendant la première année de son séjour, M Jercinie ne
négligea rien pour se piocnrei', auprès des colons, tons les
rciiseignemeiis possibles; il fil le tour de Sainte Lucie, afin
de s'assurer par lui-même de i'état des choses, et il crut
rerouuaître <[u'il y avait une grande exagération d.in-i ce
qu'on lacoiite en Euiope drs m lUX de l'esclavage. Pi-iidant
cette première année, en effet , les esclaves n'avaient pas
encore joui de la facilité de communiquer avec leurs protec-
teurs; mais à peine la loi nouvelle, qui leuraccorde ce dioit,
eut-elle élé piomulguce, vers la fin de i8i5 , qu'un nègre
se présenta devant lui. On avait rivé autour de son cou un
collier, duquel s'élevaient trois fourches, longues de dix
pouces, terminées chacune par trois dents d'un pouce de
long; il en partait une chaîne qui aboutissait à des fers que
le malheureux portait aux pieds. Il déclara qu'on ne lui
était son collier ni le jour ni la nuit, qu'on ne l'eu débar-
rassait pas mêmiî quand il travaillait aux champs , et que,
lorsqu'il eu levenait, on l'enfeimait seul dans une cellule.
Tontes ces précautions étaient prises contre lui , depuis
quelques mois, parce que son maître craignait qu'il ne s'é-
vadât. M. Jerem.e nomma une commis-ion de trois membres
pour examiner les faits; ils lui firent un rapport écrit, du-
quel il résultait que le dire du nègre était parfaitement
exact, qu'il y avait sur la même plantation trois autres es-
claves que leur maître avait condamnés à porter le collier,
et que ce châtiment était en usage dans la colonie. L'S com-
missaires ajoutaient qu'ils avaient trouvé enchaînée une
femme couverte de plaies, qu'on tenait garrottée depuis près
de deux ans; et cependant, tant ils étaient accoutumés à ces
horreurs, ils concluaient, malgré tons ces faits, que la plan-
tation était bien tenue et qu'il n'y avait rien à dire aux
réglemens qui y étaient en vigueur. Ces choses se passaient
en 1826. Le châtiment du collier ayant été défendu , les
LE SEMEUR.
ÎOO
colons en invciUorciii un autre : ils firent suspiîndre les es-
claves par les bras, au moyen d'une eoide attai liée si haut
que le poids du corps portait tout entici- sur les poijjiielsou
sur les doigts des j)ieds, qui touchaient seuls à teiie ; et ce
genre de torture leur ayant aussi été interdit, ils la rempla-
cèrent par une autre, qui ne le cédait guère en cruauté à
celle-ci.
Si l'on veut se faire une idée de la barbarie des colons et
de l'avilissement moral dans lequel le mépris qu'ils ont
pour les noirs les fait tomber, il faut lire ce que M. Jeremie
raconte d'ini procès, commencé depuis plusieurs années, et
qui fut porté eu appel devant le tribunal qu'il présidait.
L'iiomiue d'affiires d'un propriétaire réclamait des gages
qu'il prétondait lui être dus. Le planteur demandait qu'on
déduisit de ce cpi'il reconnaissait devoir la valeur de deux
esclaves que son homme d'affaires avait, disait-il, fait mou-
rir sous les coups de fouet. Voici comment il élablissait son
compte. Après quelques articles peu importans, pour four-
niture de savon et de chandelles, pour avance d'argent, etc.,
venaient les suivans :
« J\° 19. La valeur de Jean le tonnelier, que vous avez
tué à coups de fouet et ensuite enterré dans le champ de
cannes à sucre : 400 dollars!
« î\° 21. La valeur de Mary Claie, morte à la suite des
blessures cjue vous lui avez faites : 3oo dollars I n
Les pièces du procès établissent que l'homme d'affaires ,
accusé de ce double meurtre , répondit à la charge qu'on
élevait contre lui, sans même essaver de se justifier de ces
crimes ; u Une seule réponse sera suffisante pour ces deux
articles, dit-il j le plaignant devait s'atlendie à des objec-
tions, parce que c'est un moyen de retarder le paiement;
mais i! était loin de penser f|u'on voudrait le payer en cette
monnaie-là. Ce n'est pas à la charge de sou homme d'affaires
que peut être portée la perte des nègres employés par le
défendeur. Si ce dernier avait léellement eu des droits à
faire valoir, il aurait pu s'y prendre depuis long-temps. Ce
genre de spéculation est nouveau, mais it ne réussira pas.
Je proteste donc encore plus fortement contre ces deux, ar-
licl'S que contre tout le reste ; ils s'élèvent ensemble à ■j. o
dollars. >) Le planteur lui répondit avec lu même légèreté
que la monnaie dont il voulait le payer n'était pas si mau-
vaise, puisqu'il avait un billet de sa propre main, pai' lequel
il reconnaissait lui devoir 3oo dollars pour la perte de Mary
Clare. Il présenta aussi un ceitificat de rins[)ecteur de la
propriété, qui soutenait avec force que l'homme d'affaires
avait commis ces deux meurtres. Le juge de première ins-
tance examina les pièces et discuta les preuves qui en résul-
taient comme s'il ne s'agissait que d'un simple règlement de
compte. Il ne déchargea le plant'^ur que des 3oo dollars
pour lesquels il avait un billet de son adverse partie ; le
second article ne lui parut pas assez clairement établi pour
l'admettre en déduction de la dette. Le premier juge et
l'homme d'affaires étant morts pendant que la cause se
plaidait en appel, elle n'eut pas d'autres suites. S'il est hor-
rible de voir discuter froidement à qui profitera ce double
meui tie, il ne l'est pas moins sans doute de remarquer l'in-
différence avec laquelle il en est fait mention dans le procès,
sans que le tribunal ait cru devoir poursuivre ces crimes;
et combien l'horreur cpi'on éprouve ne s'accroît-elle pas,
quand ou apprend que le planteur cjui joue un si triste rôle
dans toute cette affaire, était lui-même l'un des juges de la
cour de Sainte-Lucie!
Après avoir rapporté beaucoup d'autres exemples de la
tyrannie et de la cruauté exercées par les colons, M. Jercmie
s'élève avec force contre les assemblées législatives dans les
colonies anglaises. Comme M. de Lacharièie et les autres
délégués de la Guadeloupe et de la Maitinique se donnent
beaucoup de peine pour obtenir des législatures locales
pour les colonies françaises qu'ils représentent, et que la
situation des unes et des autres est à peu près la même , il
ne sera peut-être pas sans intérêt de connaître l'opinion de
l'ancien premier président de Sainte-Lucie sur ce sujet :
« Pourquoi, se demande-t-il , les Anglais attachent-ils tant
de prix à une représeutatiou nationale et à l'institution du
jury? N'est-ce pas parceque ce sont de fortes barrières
contre l'oppression? Choisis au sein même de la nation , les
jurés elles représentans sont péiiétiés des mêmes sentiuieus
et ont les mêmes intérêts qu'elle. Si donc'on ne considère
la nation, aux Indes Occidentales, que comme composée
d'un j)etit nondue de propriétaires blancs, ce sont bien en
efict les intérêts de ces propriêtaiies que ces institutions
protègent; niais si on la considère comme comprenant
quelques centaines de milliers de créatures humaines ,
égales aux yeux du Créateur et égales aux yeux de la loi ,
elles ne sont propres, telles qu'elles sont aujourd'hui consti-
tuées , qu'à humilier et qu'à accabler davantage les malheu-
reux qu'on opprime; ce n'est pas contre la tyrumne, contre
les enipiéteniens , mais à la liberté et aux améliorations
qu'elles seront un obstacle; elles exerceront leur influence,
non pour poursuivre et pour faire châtier le crime, mais
pour le cacher et lui assurer l'impunité. 11 est sagi- de créer
de telles institutions au Canada et à Terre-Neuve , parce-
qu'elles sont l'expression et le meilleur baromètre de l'opi-
nion publique ; mais si cela est vrai des communautés libres,
dans celles qui ne le sont pas, ces assemblées ne servent
d'organes qu'à une faction qui cherche bruv.immeiit à con-
server le pouvoir injuste qu'elle possède. »
Nous ne pouvons suivre M. Jeiemie dans l'examen de
toutes les questions qu'il aboide. Il en est nue fort inté-
ressante cpie nous ne voulons cependant pas passer tout à
fait sons silence; c'est celle de la possibilité d'obtenir des
nègres libres qu'ils se livrent au travail. Il vaut bien la peine
de s'y arrêter un jnslant; car M. de Lacharière soutient
que « l'esclavage ne pouria cesser d'exister que lorsque
«nous lecevrons du sucre fabriqué ou du coton récollé par
«des m.iius libres , « et, à l'en croire , ce monuMit n'est pas
très-i approché. « Si l'esclavage venait à être deli uil , dit-il,
»le nègre letournerait à l'élat primitif; aimant la paresse
«par dessus tout, il ne cultiverait ([ue les racines m cessaires
«pour soutenir son existence, le tabac destiné àentretenir sa
«pipe. Pour un esclave, être libre, c'est être dispensé de
«travailler. » M. de Lacharièie nous a lui-même mis sur la
voie pour vérifier l'exactitude de ces assertions, lorsque,
dans sa dernière brochure, dont nous avons rendu compte,
il invite la chambre des députés, à élever la voix pour obte-
tiir que le gouvernement reclame des autorités brilanniques
les nègres frailçais qui se sont enfuis à Sainte-Lucie. Si nos
lecteuis se rappellent que , d'après M. de Laciiarière, le
nègieii chérit la paiesse,« ils se représentent sans doute, ces
fugitifs menant la vie que cet auteur nous dit être celle des
aflVanchis, « niellant le matin à la mer leur canot, qui n'est
«{[u'un arbre creusé, allant visiter leuis filets, tendre leurs
«lignes, revenant vers midi et passant le reste de la journée
lia ne rien faire. « Voyons ce que M. Jeremie nous apprend
de leur liistoire. :
u En 1829, dit-il, quelques esclaves s'enfuirent de la
Martinique, où la traite se fait ouvertement, et cherchèrent
un refuge à Sainte Lucie. Il s'ensuivit une discussion , dont
le résultat fut que, d'après le bill du docteur Lushington,
un esclave étranger est libre du moment où il arrive dans
une colonie anglaise. Plus de cent esclaves s'enfuirent en
conséquence à Sainte-Lucie, en i83o. C'étaient des gens
que leur gouvernement dépeignait comme des incendiaires,
des fainéans, des empoisonneurs. Eh ! bien , quand j'ai quit-
té la colonie, au mois d'avril passé (i83i), les uns exerçaient
les métiers qu'ils connaissaient le mieux, ceux de maçons,
de charpentiers, de domestiques, de défricheurs, d'ouvriers,
tandis que d'autres, au nombre de vingt-six, s'étaient
réunis , sous la direction d'un homme de couleur libre,
d'un Africain déporté de la Martinique en 1824, pour
établir une fabrique de poterie dans le voisinage de Castries.
Ils firent l'acquisition d'un terrain; les uns le débarassèrent
des broussailles ; d'autres péchèrent du corail et firent de la
chaux; d'autres encore allèrent chercher des pierres et se
chargèrent de la maçonnerie ; quelques uns préparèrent îa
charpente. Un entrepreneur leur fit l'avance du peu d'ar-
gent dont ils avaient besoin et pour lequel ils s'engagèrent
à lui fournir des tuiles pour un église qu'il devait cons-
truire. Leur fabrique est achevée; c'est un édifice très-sim-
ple, mais solide et de bon goût. Ils ont introduit dans le
pays une nouvelle industrie, pour laquelle nous étions
jusqu'ici tributaires de nos voisins ou de la mère patrie. Et
tout cela ils l'ont accompli , parcequ'on lésa laissés faire,
sans se mêler de leur entreprise, » Ce résultat, à cùli
310
LE SF.MKliR.
diiriucl iiri:s poiin-ioiis citer ceux Lien nuti'rmont iinii;>i'-
laiis oll'-iius à Sieria-Lcone et dans la Libéria, prou\e
plus sans lioiite que M. de Laeliariéic ne voulait nous
piouvcr, '11 puliliaiiî sa broeîiuie.
Celle de M. Jeninic nous fait connaîtie les amcl'oii. lions
ap'iortéis, depuis un petit nombre d'années, duis
tjuçUpies unes des colonies anglaises, au sort des es(-l,i\es.
La lej;isiatiou n'étant pas la même pour toutes les piiàs-s-
sions de la Grande-Bretagne aux Antilles, il serait imp<)S-..ible
d'en présenter un tableau fjéi.éral j mais Sainte Lucie Uant
peut-ètri>. celle iiù les progrès ont été les plus rapides , sur-
tout depuis (|ue M. Jereaiie y a été envoyé comme preniici'
président., il sera utile do les indiquer en peu de mots.
Cette colonie est la seule où l'affianclnssement obligé a été
volontairement admis. L'esclave tient au sol ; il ue peut pas
en être sc;)arc ; un jour par scaiaine lui est accordé pour
cultiver i-ON propre jardin j une fois par mois, il lu; est
permis d'alierau marché; la loi détermine le temps qui lui
est donne pour se reposer, même à l'époque de la récolte.
Tout ofli. icr public est tenu de le protéger. Les propi ictés
sont inspi'cti es une fois l'an, et peuvent l'être aussi souvi;nt
que les autorités le jugent à piopos. L'esclave ne peut être
puni que pour cause suffisante; il ne peut l'être pour avoir
porté plainte contre son maître^ que s'il y est condamné par
le magistiat auquel il s'e^t adresse. Les formes judiciaires
sont les mêmes pour lui que pour son maître.
Ces dispositions, dont la sagesse sera comprise de tous
ceux qui sont un peu familiarisés avec les questions colo-
niales, .'Ont en vigueur à Sainte-Lucie depuis 1S26. A la
Martinique, la législation n'a subi que peu d'améliorations,
et ce n'est que comme à regret que le gouverneme'it en a
admis qiirl([ues-unes. M. Jereiuic compare entre elles ces
deux colonies; nousallons transcrire le parallèle qu'il établit,
en laissant à MM. les déiégnés de la Mirtinique le soin de le
réfuter, s'ils le trouvent injuste :
« La Martinique n'est éloignée que de trente railles de
Sainte-Lucie ; elle est à peu près de la même étendue, et
toutes deux ont été autrefois sons le même gouvernement.
Le traité de Paris a déclaré la Martinique , tolonie fran-
çaise, et .Sainte-Lucie, colonie anglaise. Lors de leur sépa-
lation, il y avait dans la première 70,000, et dans la
seconde, 16,000 esclaves. L'une était un ancien établisse-
ment; r'aulre n'était fondée que depuis peu. L'une renouait
de vieilles relations ; l'autre devait en former de nouve'les ,
cl se famibariser avec une nouvelle langue, de nouveaux
usage;, de nouveaux préjugés. Pendant un demi-siècle, la
Martinique avait joui d'une coiilinnellc tranquillité; Sainte-
Lucie avait soufiért tous les maux imaginables. La première
u obtenu le nionopolc d'une vaste el puissante contrée; la
seconde np- contribue que pour sa mince part à l'approvi-
sjoiinemenl d'un mari hé, plus que saffisanimeut pourvu,
pour satisfaire à tous les besoins de l'Angleterre. Nous
avons éprouvé des ouragins et des inondations; les colons
français n'ont presque pas eu à souffrir de maux de ce
genre. Di'S niultitudes d'esclaves, dont le nombre est égal,
d'après les plus faibles esiimations, au nombre de ceux
<pii se trouvaient déjà à la Martinique, y ont été importées ;
si je voulais <rMe les évaluations que j'en ai entendu faire il
^Jantes, au Havre, en AngUtei re et ii la Martinique même,
les plus crédules auraient de la peine à lae cro.rc. Nous
n'avons pas eu de ressource de ce genre. Nos voisins sont par-
venus tout il coup à un état de prospérité extraordinaire; on
.s'atteiidaità notre ruine prochaine. Plusieurs ont f lit des for-
tunes brill .ntes, que la plupart ont, ilest vrai, déjà perdues ;
nos progrès ont eu lieu lentement et sans bruit. Ait bout de
/fitinze conries années, il ne reste pas de traces de toutes
leurs im[)oi tations de noirs, et leur population esclave
n'est pas plus élevée qu'elle ne l'était avant. Ils ont eu des
milliers d'exécutions, des insurrections, des proscriptions ;
les plantiurs sont encore, plus endettés ; leur situation est
déplorable, et ceux d'entre »cux qui ont acheté le plus
d'esclaves conviennent que les quinze dernières années ont
été ruineuses pour eux. Pour nous, quoique nous ayons
d'abord be.iucoup souffert du changement de notre position,
nous pouvons dire que notre population, libre et esclave,
a toujours été paisible et qu'elle augmente enfin régulière-
ment; rét,;t de l'agricnlturc s'ainclioie; l'importance de
notre comm; rce a triplé; nous nous relevons, tous les jourf,
de notre appauvrissement. »
Il s'en f lut de beaucoup que l'on puisse tracer un tableau
aussi satisfaisant des autres colonies anglaises, dont la légis-
lation est bien moins favorable aux nègics. M. Jeremie
voLidi'ait que les posscssionsbritanniques aux Indes Occiden-
tales fussent toutes rég espar une loi uniforme, et il iiidi<piG
quelles devraient en être, selon lui, l'S bases principdes. Il
va plus loin encoïc, et appelle de tous ses vœux l'abolition
complète de l'es; lavage , au moven d'une indemnité snffl-
smte qu'on accorderait aux colons. Difiéreiis plans ont été
suggérés pour atteindre ce but. D'api es l'un d'eux, le gou-
vernement achèterait annuellement un nombre donné d'es-
claves, en commençant par les plus âgés, de manière à les
avoir tous rachetés au bout d'un certain noml^e d'années.
Ainsi, tous les esclaves mâles, âgés de plus de quarante-cinq
ans, seraient r.ichctés au premier janvier i833, avec leurs
femmes et leurs enfans, âgés de moins de douze ans ; les
esclaves âgés de plus de quarante ans léseraient au premier
janvier 1(33 J; et l'on continuerait ainsi , d'année en année,
finissant enfin par affranchir à la fois, ceux de vingt ans et
an-dessous.
Un autre plan, qui appartient à M. Macaulay et qui a
obtenu, en i8a4)l'''PP''''l'al''Jn de Canning et de lord Liver-
pool, consiste à racheter les femmes dans un temps fixé.
D'autres ont pensé, qu'il fallait combiner ces deux plans
ensemble et racheter d'abord les femmes etensuiteles hom-
mes, eu ayant aussi égard à l'âge. L'époque à laquelle
l'esclave doit être rendu à la liberté étant connue, il n'aurait,
pour obtenir plus tôt son affranchissement, qu'il se racheter
d'un nombre d'années de servitude déterminé. Sa mère,
sa femme, son père étant devenus libres avant lui , travail-
leraient pour lui et l'aideraient à rassembler la somme, qui
doit hâter sa délivrance. Le prix du rachat déviait être fixé
par la loi. iM. Jeremie pense qu'à .Sainte-Lucie et dans les
autres colonies les plus prospères, il pourrait l'être coinm»
suit pour les feniiMes :
Pour celles de K) ans et au-dessous. . i5 à 20 \'\y. st.
Pour celles de i5 à 25 ans 4^ »
Pour celles de a3 à 4o ans 5o »
Pour celles de !^o à ;)0 ans 3o »
Dans les colonies moins prospères, comme a Tortola, à la
Birbaiie et à xVntigue, la moitié de ces sommes serait suf-
fisimte.
Ou voit par ce que nous venons de dire que l'on s'oc-
cupe en Angleterre des questions que la Société de la
Morale Chrétienne a soulevées en France, et qui sont dignes
de tout l'intérêt des philantropes et des chrétiens. Péné-
trons-nous bien de cette véiité : il faut que la loi fixe ua
mnxiiiuim auquel le maître soit forcé d'affranchir son
esclave. Et qu'on ne vienne pas nous dire, comme l'a fait
un rapporteur de pétitions à la chambre des députés , que
c'est la une question fort délicate, en ce qu'elle touche au
droit de propriété; car, en admettant pour un moment, ce
que nous n'accordons pas dans un sens absolu, que l'esclave
doive subir les conditions de tout autre propriété, ne fau-
drait-il pis en conclure que l'Etat a le droit d'en demander
la cession, si l'intérêt général le réclame? Quoi ! l'Etat
pourrait exiger d'un particulier la cession d'une maison ou
d'un champ pour percer nue route ou construire un éta-
blissement public, et il ne ])ourraitpas exiger celle de ces
pauvres créatures pour améliorer la condition de toute une
classe de la population et préserver ses colonies des scènes
sanglantes qui s'y répètent si souvent et qui devront finir
par l'extermination de toute une race , si de sages mesures
ne préviennent une pareille catastrophe! Cette thèse serait
insoutenable.
La motion de M. F. Buxton, d'une enquête sur l'état de
l'esclavage dans les colonies anglaises, a été accueillie, le 24
mai, par la chambre des communes, quoiqu'il y ait dans
cette chambre plus de soixante membres intéressés à sou
maintien. La éhambrc des lords a nommé, le 17 avril, pour
le même but, un comité qui a déjà commencé ses opéra-
tions. Telle est donc la puissance de l'opinion chez nos
voisins que, malgré les difficultés dans lesquelles se trouve
le pays et au milieu de l'agitation produite par le bill de
I réforme, les deux premiers corps de l'Etat ne dédaignent pas
LE SE.VIELR.
311
.-i|iprnfoncllr ccllo question , qui est devennn pour bcaii-
)ii|i d'Anglais une question de conscience. Ou n'en est p s
icorc là chez nous; mais nous cpcrons que le moment
est pas éloigné où nos conipatrioles sauront a\issi élever
VOIX pour soutenir une cause (jue la justice et l'Iiunianite
îconimaiulentà loutelcnr sympathie. L'amourdu prochain
B set-aitil pas un ressort assez, puissant pour exciter nos
ïorts et notre dévoùuient? Ali 1 il le serait sans doute, s'il
îgnait vérilaWement dans les coeurs; mais il est lui-niéme
; résultat de l'amour de Du;u , et partout où cet amoui'
'existe pas, l'anioui- (hi ]Moch lin n'est aussi qu'une vainc
[iparence. C'est la l'explication de l'apathie qui existe jus-
u'ici dans la nation pour ces grands intérêts.
LITTERATURE.
d'l'N ARTlCr.E DE LA REVUE DE PARIS,
La Rci'iie lie Ptiiis est peut-être, de tous nos recueils,
elui qui peut donner à un étranger l'idée la plus exacte du
;oùt, de la portée et del'espi'ilde nos hommes de lettres ;on
leut v appiécicr assez cxactencnt le getu'e d'éducation
|ue le puhlic des salons de Paris reçoit de l'élite de ses
ittérateurs; malLeureusenient il n'y a pas la de quoi réjouir
me âme séri(nise , et si , comme on le lépète tant, la société
st en avant des siècles passés, ce n'est certes pas par l'es-
)Vit qui l'anime; toute la science dont ses écoles se sont
iinichics ne lui a rien ôté de ce caractère de superficialité et
le frivolité qui, chez les étrangers, servit en tout temijs
i delinir nos compatriotes. Il n'y a pis de manie plus com-
iiune en France que celle de parler avec la plus parfjite
ssurance des choses que l'on connaît le moins, et c'est là
m des. traits saillans de nos écrivains les plus graves de ton
t de manière. Parmi les preuves que nous pourrions don-
ler de ce malheureux fait, nous en choisissons une, sérieuse
•nlre toutes , par le sujet qui nous la fouinit et par la
liste révélation qu'elle nous fait sur le sommeil où se
rouve ploiig(!e, chez un giand nombre, la jjlus précieuse
le nos facultés. Qu'on fisse erreur, en peignant à la légère
me époque de l'insloirc qu'on n'a pas étudiée, eu décrivant
in pays qu'on ne (-Oiinaîl pas , ce n'est la , après tout, qu'un
icte d'étcurderie qui ncconiprometle bonheurde peisoiuie.
dais qu'on confonde nu sentiment passager et sans valeur
norale avec un seiitimeiH de toute gravité , qui doit do-
iiiner et absorber tous les autres, avant que riioiiinic puisse
etiouver lai'oute du bonheur et de la régénération, c'est ce
juc nous ne saurions laisser passer avec indifférence.
Cette déplorable confusion vient d'être commise par un
les auteurs de la Rex'iie de Paris, dans un article intitulé :
Histoire de sainte Aj're , Courtisane. Cet auteui , M. Saint-
Vlarc-Girardin, «voyant que nous aimons fort les romans, it
que c'est aujourd'hui la seule littérature qui ait la vogue,» a
Hé puiser dans les cinquante in-folios des Acla Sanctoruni
su de la P ie des Saints , à ses yeux le plus admirable des
romans, une légende du troisième siècle, qu'il fait précéder
des réflexions que je vais transcrire:
« Le Christianisme a beaucoup fait pour la femme et sur-
tout pour la femme pécheresse; il lui a enseigné qu'elle
pouvait se relever par le repentir; il lui a dit qu'elle pou-
vait être purifiée de ses fautes; il l'a ramenée à l'honneur,
en lui rendant un peu d'espoir. Ce fut une grande nouveauté
dans le monde que cette doctrine de pénilence et de régé-
nération. L'antiquité n'avait rien de semblable.
» Prenons en effet dans la société antique une courtisane,
Phrync , Aspasie ou Laïs : supposons que, dans un instant
de fatigue, de dégoût, de dépit, il lui vienne une pensée
de repentir. Elle voudrait reprendre une vie meilleure;
elle voudrait se relever de son abaissement. Comment fera-
t-elle? Quel appui trouvera-t-elle dans les doctrines et dans
les institutions de sa patrie? Le sacrifice de ses anciennes
passions, sa rupture avec le vice, qui est-ce qui les consa-
crera? Qui est-ce qui les promulguera avec autorité? Qui
est-ce qui ordonnera à tout le monde, au nom du ciel
d'iionorer et de respecter le repentir de Phryné? Personne
assurément. Il n'y a point, dans la société grecque et ro-
maine, d'institution qui régénère les âmes; poin»de doc-
trine qui consacre le repentir et lui donne force de loi. Si
Phryné veut se repentir et quitter ses amans, si elle a assez
d'énergie pour persévérer dans ses résolutions de sagesse,
c'est fort bien; mais cela la regarde; la sociilé i:e s'en
occupe pas. Si ou insulte Phryné repentante, eh bien! elle
a une action en injures contre son offenseur; la loi protège
tout le monde, l'hryuc re|)entante comme Pliiyné cou-
pable. Le repentir, encore une fois, chez les anciens, ne
trouve point d'ap[)ui dans les institutions et dans les doc-
trines, il est laisse à lui-même. On ne l'encourage pas ; oa
ne l'interdit pas; on ne le protège ni ne le persécute. Il y a
bien dans les mystères quelques traces d'une doctrine de
pénitence et d'absolution religieuse, mais ce n'est point
quelque chose de populaire et d'accrédité.
«Maintenant voyons la société chrétienne. Prei:ons aussi
une courtisane; mettons-lui au cœur une idée de repentir, .
un caprice de vertu. Ne voyez-vous pas avec quelle ardeur
cette idée fugitive, ce caprice d'un instant, la leligion va
s'en emparer? Voilà une femme qui dit: J'ai pèche; mais
je me repens! Au nom de cette seconde parole, le. souvenirs
(le la première s'efliiceiit. La société chrétienne a trouvé le
moyen de marquer d'un sceau particulier et d'aHerniir, en
l'honorant, la moindre pensée de vertu, le moindre accès
de sagesse.
» Ainsi, dans lasociélé chrétienne, appui, serouis, encou-
ragement donnés à tous les bons seutinieus , à toutes les
bonnes insp rations. Dans la société antique , iudi l'iereuce et
délaissement; le repentir y est abandonné à s"s propres
forces. »
Il iyut plaindre les hommes qui savent si peu ce qu'est
le réveil de la conscience que de prendre pour lui quelques
mouvcmens pissag^'rs de dégoût ou de regret, éprouvés
par une courlisane à la vue du mépris dont lacou.rent
les hommes. La repentance n'est pas un fruit de la latigue,
du dégoût, nidu dépit ; car il n'y a rien pour D,eu dans ces
sentimeas ; ils ne ressemblent en rien à la coi.trition du
pécheur, qui lève un 'premier regard vers le Saint des
saints. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'une âme lasse,
dégoûtée et accablée de son fardeau de corniplum, ac-
cueillera peut-être mieux une exhortation cbrelienne cpie
celle qui porte encore ce fardeau sans se plaiiulie ; et cepen-
dant l'expor;ence prouve aussi que cet étal d'abaltemeiit, de
vide, de regiet, n'empêche pas celui qui l'éprouve de résister
souvent avec obstination aux pressantes sollicitations de la
charité. La vue des chàtimens qu'ils se sont attirés porte
trop souvent les coupables à répondre, comme jadis les
habitans de Jérusalem, au prophète qui les invitait à la
repentance: « Il n'y a plus d'espérance; c'est pourquoi nous
«suivrons nos pensées, et chacun de nous fera selon iadureté
»de sou mauvais cœur ( Esaïe xviii , i i).» Pour tout dire,
la repentance est l'œuvre de l'Esprit de Dieu lui-même dans
le cœur de l'homme; elle est impossible sans Dieu, et les-
velléités d'amendement qu'on nous donnait ,loul à l'heure,
comme des préludes de regénération, qui ne demai. dent qu'à
être encouragés, sont aussi loin du premier acte de la con-
version du chrétien que le péché l'est de la sainteté.
Après cela, qu'il y ait dans la société chrétienne, comm&
le dit M. Saint-Marc Girardin, appui, secours , encoura-
gemens pour tout bon sentiment, et que cet appui manquât
dans la société payenne, c'est ce qui est indubitable. Mais où
est cette société chrétienne dont il parle? Pensait-il, en fai-
sant ce parallèle, à la société qui porte ce nom, par opposi-
tion aux sociétés mahométanes et autres? Hélas ! ce serait
encore de sa part une méprise complète et, sauf le vernis,
rien n'est moins semblable à une société de chrétiens, riea
n'a plus de rapports avec la Rome payenne des empereurs,
que notre génération. Et, pour suivre seulement l'exemple
donné par notre auteur, quel accueil pensez-vous que reçut
dans le monde une courtisane repentante ? Quel pardon au-
rait-elle à attendre de ce monde, d'ailleurs si indulgent pour
le vice? Quel encouragement pour mieux faire? Quels exem-
ples surtout à imiter? En vérité, le Paris du XIX'' siècle
diffère-t-il de l'Athènes de Periclès ?
Voici maintenant quelques passages de la légende que
M. Saint-Marc-Girardin offre à ses lecteurs ; les réflexions
dont il la fait suivre renferment une nouvelle méprise qui,
vient de la même source que la première , et que nons;^
' croyons devoir relever également :
312
LE SEMEUR.
« Afre rliit nue courtisane, joyeuse, insouciante, comme
le sont ces fiMumcs. Le polylliéisme d'ailleurs jetait sur les
courtisanes je ne sais quel vernis religieux; la prostitution,
c'était le culte de Vénus. Afre , fille d'une Cliyprieune, née
dans l'île de Venus, consacrée par sa mère au culte de Vé-
nus , Afre était , j'imagine, la Phryné et l'Aspasie de la ville
inunici|)ale d'AngsbouriT , en Rliétic. C'était cliez elle que
soupaieiit les jeunes Romains, qui venaient s'ennuyer a
Aujïsbourg, sous le titre de préteurs ou de préfets des sol-
dats', n'ayant d'autre occupation que leur fortune à faire, aux.
dépens de la province, d'autre plaisir que la maison d'Ahe.
), C'est cliez elle qu'au temps de la persécution de Dio-
clétiea,l'évèque Narcisse et sou diacre Félix entrèrent, sans
le savoir, diercliant un refuge contre leurs ennemis. Aire ,
dit la légende , crovaut que les deux voyageurs étaient des
hommes eiifl.immcs'd'inipurs désirs , apprête un souper et
prépare toutes choses, ainsi qu'elle avait coutume de le laire
en pareille occasion; mais l'évéque s'etant approché de la
table, se mit à prier et à chanter le Seigneur. Afre , sliipé-
faite de ce, paroles, qu'elle n'avait jamais entendues, lui
demanda ([ui A était, et elle apprit qu'il était évêque. Aus-
sitôt elle tomba à ses pieds, en disant : « Seigneur , je. suis
indigne de vous recevoir, et dans toute la ville il n'est pas
une créature plus avilie que moi ! Je ne suis pas digne de
loucher le bord de vos vêtemens. »
» I/évèquc lui répondit : « Ne craignez rien ; le Sauveur,
mon Dieu, a été touché par des mains impures, et il e^.t
resté sans tiche. Ne voii-tu pas la lumière du soleil qui
éclaire les cloaques et les lieux immondes, et qui cependant
remonte au ciel aussi pure qu'elle en est descendue? Ainsi,
ma fille, recevez en votre âme la lumière de la foi, afin que,
IKirlfiée de tout péché, vous puissiez vous réjouir de m'avoir
reçu dans votre maison. » Afre lui dit : « Hélas! j'ai com-
mis plus de p.-chés que je n'ai de cheveux! Comment pu. s-je
laver tant de souillures? » Narci=se répondit : « Croyez î
recevez le baptême ! et vous serez sauvée. »
i> Etre sauvée! ne plus être une misérable! ne plus vivre
de mépris et de honte ! voilà l'idée qui transporte de joie
cette malheureuse : elle appelle les filles qui habitaient avec
elle et pu t.igeaient sa vie infiîme ; elle leur inouire avec uu
pienx respect cet homme, cet étranger assis au foyer!
« Cet homme qui est venu vers nous est un évêque des
chrétiens! et il m'a dit : «Si vous croyez au Christ et si vous
êtes baptisée , tous vos péchés vous seront remis ! Qu'en
pensez-vous? » Digna , Eumonia et Euprepia lui répondi-
rent: « Vous êtes notre maîtresse; nous vous avons suivie
■dans le vice ; comment ne vous suivrions-nous pas dans le
pardon de no» péchés! »
«Jeseiai purifiée de mes péchés! voilà le mot qui entraîne
Afre vers la foi chrétienne; c'est ce mot qu'elle répète à ses
âlIcs, c'est ce mot qu'elle répète à sa mère llilaria , quand ,
lewiatin, après une nuit passée en prières entre l'évéque et
les filles, elle va prier sa mère de cacher le saint évêque.
L'évéque m'a dit avec promesses : « Je vous ferai chré-
tienne, et toutes vos fautes vous seront pardonnéjs ! » La
mère entendant cela : « Puisse Dieu m'accorder ce bon-
heur! » dit-elle pleine de joie. Afre lui dit : « Ainsi à la nuit
je vous l'amènerai. » — « Oui, dit la mère, et s'il s'y refusait,
tu le supplieras ! » Lorsque le soir fut venu, Afre pria ■i
Narcisse do venir, et elle le mena dans la maison d'Hilaria.
Dès qu'il fut entré, ce fut une grande joie, tellement
qii'Hilaria, pendant trois heures, tint embrassés les genoux
de l'évéque, en disant : « Je vous "en supplie, seigneur !
faites que je sois aussi purifiée de mes péchés ! «
« C'est là, ajoute l'auteur, le sentiment, c'est là l'idée
qui change l'àme d' Afre , de ses filles , de sa mère ; et , son
geons-y bien , il n'y a rien de si naturel. Les malheureuses
ont toujours été méprisées, et méprisées dans l'amour, là
où le mépris est le plus poignant ! Elles n'ont jamais été
aimées qu'avec mépris; elles vivent de mépris, c'est le
mépris qui les nourrit , et tout à coup un homme vient dans
leur maison qui leur dit que leurs péchés leur seront remis,
|( qu'elles peuvent retrouver le respect, l'honneur. Le res-
.pect! l'honneur! quelles paroles da.ns cette maison ! et
comme elles doivent rafraîchir ces âmes flétries !N'èlre plus
tafàmes , n'être plus méprisées , quel avenir ! quelle vie
ijQv'JYcllc ! Songez combien il y a peu de choses qui puissent
émouvoir ces femmes ! Richesses, plaisirs, tendresse même,
s'il y en a sans estime, tout leur a été promis mille fos ;
mais l'honneur, mais la pureté comme au jour tic leurnais-
saiicc , voilà la parole imprévue, voilà le mot miricuîeus
qui les bouleverse et qui les fait chrétiennes ! »
Cette manière de coinpri'.ndro la bonne nouvelle de.
l'Evangile était celle de l'école saint-simoniciiiie, et ce n'esl
pas le seul rapport qui existe entre M. SaiiU-MarcGirardia
et celte secte, déjà oubliée. Toute sa pensée est évidemment
que la mission du Christianisme fut de relever les êtres que la
loipavenne tenait dans l'avilifs 'meut, et de leur faire prendre
rang dans la société humaine. Quant au pardon de Dieu,
quanta la paix de la conscience, à ces biens qui seuls ont
du prix pour le chrélien, il ne les aperçoit pas , il ne voit le
coupable qu'en présence des hommes. Je ne crains même
pas d'ajouter qu'il ne pouvait intéresser son public qu'à la
condition de convertir ainsi le pardon de Dieu, qui ne s'a-
drtsse qu'à la conscience, en un pardon de philantrope, qui
ne fait que relever l'orgueil humilié de notre cœur; car il
est évident qu'aux yeux de l'auteur tout le secret de la
conversion d'Afre gîl dans la joie de n'être plus méprisée.
Et qui méprise l'homme si ce n'est l'homme ? Dieu est trop
saint et trop miséricordieux pour mépriser sa créature cou-
pable. Il lui donne le choix entre les rigueurs de sa justice
et sa grâce complète, acquise par Jésus-Christ. C'est , hélas!
parce que la vie de la conscience est rare que l'Evangile est
SI méconnu, si mal compris, que les uns en veulent faire un
système d'émancipation politique, les autres une charte de
réhabilitation, d'autres un simple code de morale, dont il
est loisible à chacun de faire usage selon ses forces, c'est-à-
dire selon ses goûts. Essayonsseulementd'écouter celte voix,
la seule qui parle dans notre cœur le langage de la vérité;
laissoiis-la reprendre quelque force au-dedaiis de nous, et
nous verrons bien des voiles se lever, bien des sentimens
jusqu'alors inconnus vivifier notre cœur, et nous compren-
drons seulement alors tout le prix et toute la puissance de
cette parole, adressée par l'évéque Narcisse à la courtisane
repentante : «Si vous croyez en Christ, tous vos péchés vous
seront remis. »
Marie Madelaine , arrosant de ses larmics les pieds du
Sauveur et les essuvanl de ses cheveux , ne pensait certes
pas beaucoup aux pharisiens qui l'entouraient et qui n'étaient
rien moins que disposés à lui rendre leur estime, en retour
de son repentir; elle était tout entière en présence de son
Dieu, à la fois humiliée dans le sentiment de sa misère,
et relevée et consolée par le pardon qui venait de descendre
d'en haut en son cœur.
MELANGES.
Ecoles d'E.vseignement mctcel D.iins les Iles Ionieknes. — Les
renseigiii-mens suivans -ur les écoles de garçons dirigées d'après la mé-
thode d'enseignement mutuel, ont été extraits par M. Lo-wndes d'un rdp-
port prést-nlé au sénat des lies Ioniennes, le 1 5 septembre dernier :
Iles. Ecoles. Elèves.
Corfou. 27 1,127
Paxo. 5 199
Sainte-Maure. 12 36u
Céphalonie. 24 944
Ithaque. 7 pS
Zanle. 37 1,010
Cerigo. • 5 194
Total.
4.278
Il résulte de plus d'un tableau de la sil nation actuelle des écoles de 6II«,
où la même méthode est suivie, qu'il y en a cinq à Corfou, une à Zante ,
une à Céphalonie et une à Cerigo; 4io jeones filles s'y rendent réguliè-
rement.
Dans ce tableau n'est pas compris l'établissement que M ° Robinson a
récemment fondé à Corfou, et où quarante jeunes personnes, appartenant à
des fam lies aisées, reçoivent une éducation supérieure. Les cinq écoles
primaires de (iUes, formées dans la même ile. sont situées dans la ville de
Corfou et dans les village» de Polamo, Chinoprastes, Caslrade» et Maudu-
chin. Elles sont dirigées par les missionuaires, MM. Leares et Lowndes, et
pjr leurs époiisi s. Dans toutes les écoles des Iles Ioniennes, on a distribué
des Noiiveaux-Testainens aux élèves, et on pourra sans doute dire bientôt
qu'il n'en est aucune où le Livre de Dieu ne »oit le livre ordinaire de
lecture. f«
Le Gérant, DEHAULT.
Imprimerie de Selliooe , rue des Jeûneurs , a. i4-
TOME 1^
?i" W.
6 JUIIV 1831.
LE SEMEUR,
JOURNAL RELIGIEUX.
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISSANT TOl'S LES MERCREDIS.
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Matlh. XUI. sa.
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SOMMAIRE.
RcTOE poniiçinE : Situation. — Restacratiom sociale. — Votaces :
Yoyage de M. Stewart aux Iles WashiHgion. — Pstcologie : Delà
connaissance de soi-même. — La Peste noike au xiv" siècle. —
Philosophie heligiecse : Origine du panthéisme et du polythéisme. —
Fracmess d'Edouard Pavson. — Mélanges : Opérations de U Caisse
d'Epargnes en i8ji.
REVUE POLITIQUE.
SITUATION.
L'horizon politique s'est singulièrement assombri depuis
un mois, et les faits importans que chaque journous apporte
sout de nature à nous ôter tout espoir de voir long-temps
le calme en Europe, si tant est qu'on puisse appeler de ce
nom l'état dans lequel nous vivons depuis deux ans. L'in-
surrection des départemens de l'ouest; l'étonnante assurance
avec laquelle une caste incorrigible ose, après tant de leçons,
comm.inder la révolte et se livrer à l'espoir d'une res-
tauration, en dépit même des conseils qui lui sout donnés
par ses qffidés; l'arrivée de la duchesse de Berrv dans la
Vendée, malgré les préfets, les gendarmes et toute Li
police de plusieurs départcinens, tout cela ne donne-t-il pas
à soupçonner que la paix de la France a plus d'ennemis in-
térieurs qu'on ne le craignait, et que la guerre civile pour-
rait bien n'être qu'un prélude de la guerre étrangère. Telle
est aussi la pensée des insurgés , comme le prouve la lettre
de ce vieux Vendéen, qui donnait, il y a six mois, à la pré-
tendue régente de France, le conseil d'attendre de la mi-
sère du peuple et de l'étanger ce qu'il n'osait conseiller
d'entreprendre alors avec les seules forces de l'insurrection.
D'un autre c'té, l'opposition prend, depuis quelque
temps, en France une attitude plus hostile que jamais, vis-
à-vis du gouvernement. Elle ne cache plus ses véritables
intentions . et s'enhardit chaque jour a parler un langage
plus catégorique, encouragée qu'elle est par les succès de
la réforme en Angleterre et par les dispositions que l'Al-
lemagne manifeste si énergiquement. Il est évident que
les dewx principes qui se partagent l'Europe sont à k veille
u de rentrer ea guerre ouverte , et que cette fois la France ne
I sera pas seule à soutenir le choc de la lutte. A voir la pas-
sion qui anime les deux partis, la haine qu'ils se vouent,
on comprendrait difficilement que cette lutt~ put être évi-
tée. Pour cela, il faudrait entre eux un pouvoir fort de
volonté, de crédit et d'intelligence de la situation pré-
sente,qui sût à la fois contenir les prétentions qui se fondent
sur lepassé et diriger le développement progressif des insti-
tutions nouvelles ; mais nous doutons beaucoup que ce
pouvoir se rencontre dans un moment où nous voyons
partout des intérêts et des passions en présence les uns dos
autres , et nulle part des principes qui offrent une garantie
de désintéressement et de moralité.
RESTAURATIOIV SOCIALE.
PREMIER ARTICLï.
Dans un écrit religieux, daté du mois de juin i83o, nous
lisons ces paroles : « La société politique s'asseoit sm- de
nouvelles bases ; les droits de l'homme sont garantis , et je
m'en réjouis ;mais, au milieu de ces combinaisons admira<-
bles de la politique, je cherche le Saint-Esprit, cet Espwt
d'équité, de conciliation, de support: où est-il ? L'industrie
fait d'immenses progrès ; l'art double les forces de la naturej
la richesse du monde s'accroît; l'aisance se répand , et je
m'en réjouis ; mais, au milieu de ce développement des arts
et de l'opulence, je cherche le Saint-Esprit, cet Esprit de
modération , de désintéressement et de pureté : où est-il ?
Les sciences, les lettres, l'instruction publique étendent leur
domaine ; la culture se répaud dans des lieux et dans dei
conditions d'où elle était bannie; l'intelligence est toujours
plus honorée, et certes je m'en réjouis; mais, dans ces triom-
phes de la pensée humaine , je cherche le Saint-Esprit , col
' Esprit d'humanité, de piété, de charité : où est-il?
314
LE SEMEUR.
Voilà ce qu'on écrivait au mois ck- juin i83o. On signa-
lait dans le monde social dos p. ogres independans de l'acuon
du Saint-Espnt , cl l'on dcp!"'^"-. '" ™''"-"" «^"^ ^^'"^ ^^
progrès, l'absence de cet Esprit. Les évcnemens qui sont
survenus depuis ont prouvé que ces pi ogres mêmes avaient
grand besoin de devenir chrétiens. Une pai lie de l'Europe
a été livrée sans défense à la liberté; cl l'on a vu ce que c'est
que la liberté séparée de la vérité; et l'on a va ce que c'est
que l'homme quand, libre au dehors, il n'est pas intérieure-
ment lié, ou, si l'on veut, intérieurement libre; car ces deux,
expressions rendent la même idée. Le mal de la société, de-
puis une époque célèbre, est devenu si évident, si flagrant,
que personne ne songe plus à s'ew dissimuler la gravité; on
en est même venu à donner peu d'attention aux récrimina-
tions mutuelles des partis; on sait à présent que ni le bien
ni le mal de la société ne dépendent d'un parti. C'est dans
la société même qu'on cherche la cause du mal de la société;
et du moins les médecins politiques ont fait ce pas en avant,
qu'ils connaissent le sù-'ge du n.al. Il ne reste plus qu'à en
pénétrer la nature. Les uns indiquent le partage inique de
la propriété; ils prouvent fort bien qu'elle est mal distri
buée; mais leurs plans pour opérer une meilleure réparti-
lion inspirent peu de confiance , et ils n'ont pas même
prouvé que cette meilleure répartition opérera la gnorison
radicale du mal dont nous nous plaignons. D'autres vont
plus loin et voient mieux : l'élément moral , selon eux , est
en défaillance an sein de la société , on a des forces maté-
rielles , mais lien pour en régler l'usage; on a des institu-
tions, on a des lois, mais point de foi à ces lois et à ces insti-
tutions; on a des volontés , mais point de boussole encore
qui leur montre leur pôle. Une idée manque à des puissances
éparses qui cherchent un centre ; et dans cette indécision
\ pleine de confusion, l'intérêt f.iit ses affaires; il s'assied sur
le trône vacant; il règne en despote; mais il ne rallie un
moment les volontés que pour les désunir un peu plus tard,
puisque tout autre despotisme que celui de la conscience
mène à l'anarchie. De beaux talens ont signalé l'épuisement
de la sève sociale; mais , habiles à voir le mal , ils le sont
moins à le guérir. Rien de plus vague que leurs prescriptions;
ils le sentent bien , et c'est pour cela peut-être qu'ils ont
adopté une phraséologie mystique; car, dans l'impuissance
de dissiper des ténèbres , rien de mieux sans doute que de
les sanctifier. Mais la société est trop malade pour se payer
de phrases; il lui faut des remèdes. Et pourquoi donc, avant
de lui administrer des remèdes incertains, que d'ailleurs on
ne lui a point encore clairement indiqués, pourquoi ne pas
essayer d'un remède qui a fait ses preuves, d'un remède qui
produit individuellement des effets qui , appliqués à la so-
ciété, la guériraient?
Le mal de la société se montre sous deux faces différentes,
suivant qu'elle est esclave ou libre , et la physionomie du
mal nous trompe sur son origine. Nous la croyons malade
parce qu'elle est esclave , et , lorsque viennent les inconvé-
niens de la situation opposée , malade encore parce qu'elle
est libre : deux opinions qui, en se contredisant, nous rejet-
tent vers une troisième , c'est que le mal de la société est
dans quelque autre chose, dans celle cause inconnue qui fait
que nous ne pouvons éviter l'esclavage, qui est contre notre
nature, ni supporter la liberté, qui est la loi de notre nature.
Débarrassons-nous de la pensée du premier de ces maux;
supposons qu'il n'est plus possible aux lieux d'où il adisparu,
et ne considérons plus la société humaine qu'à l'état de li-
berté. Libre, elle souffre encore, elle gémit; et à quelques
égards , le sentiment de son mal , sinon son mal lui-même,
est plus intense et plus [irofond. Car la responsabilité de ses
forces.eUe ne la sentait pas, lorsque ces forces lui manquaient;
mais libre, ce sont ces forces mêmes qui la gênent, qui l'ef-
iraient, et son tourment augmente avec sa liberté.
Il en est de la société comme de l'individu; plus celui-ci
est libre au dehors , plus il a besoin d'être contraint dans
son intérieur; moins une puissance étrangère met d'entraves
à sa volonté, plus il faut que cette volonté se donne à elle-
même des entraves; moins la loi civile pèse sur lui , plus il
faut que la loi morale se fasse sentir.
Il est vrai qu'une loi n'est qu'une loi , une prescription
qui n'a de force vive que par notre assentiment; et cela
n'est pas moins vrai de la loi morale que de tout autre.
Tant que la loi morale demeure à l'état de loi , elle ne fait
que gêner notre liberté, la contrarier, l'irrilcr; or il ii'y a
pas plus de vie possible dans une âme sans liberté que dans
une république sans liberté; tout sera mort en elle jusqu'à
ce que la liberté ait été mise dans les intérêts de la loi.
Le médiateur entre ces deux puissances rivales , c'est l'a-
mour; l'amour, dont l'admirable caractère est d'être tout
à la fois obéissance et liberté; l'amour, qui est la liberté
transformée dans la loi , la loi transfigurée dans la liberté ;
ou , comme l'a dit un philosophe allemand , la loi morale
prenant dans l'âme le caractère de nécessité des lois de la
nature.
Prenons-y bien garde : ceci emporte avec soi qu'il faut un
amour à qui la loi demeure loi , à qui la loi devienne plus
claire et plus distincte en même temps que plus sacrée.
Deux problèmes à la fois : comment créer de l'amour? com-
ment faire que cet amour coïncide avec la loi ?
Comment créer de l'amour? Ne pouvant le créer, les au-
teurs de la nouvelle restauration sociale le supposent dans
tous leurs prospectus. Mais toute supposition est stérile.
S'il y a en philosophie quelque chose au-dessus de la con-
testation , c'est que l'amour veut une raison, veut se ratta-
cher à un fait. On ne dit pas aux hommes : Ayez de l'a-
mour ; on le leur inspire. On leur donne une raison d'aimer.
Mais la loi morale est-elle, en elle-même, une raison d'aimer?
Assurément non. Si l'amour manque dans le monde , on
aura beau lui faire appel , le sommer de paraître : il ne se
tiendra pas pour dûment averti. Eh bien! ce fait, ce nou-
veau f.iit nécessaire pour produire un amour nouveau , le
voyons-nous paraître? nous l'a-t-on même nommé? que
s'est-il passé de nouveau à quoi nous devions attacher l'es-
poir de sa naissance? Absolument rien, sinon quelques
discours.
Il faut de plus que l'amour consacre dans toutes leurs
parties les prescriptions de la loi morale, dont la société ne
s'écarte jamais impunément. Eh bien ! on nous parle beau-
coup d'amour, on nous le vante, on nous en promet; mais
en même temps on attaque la divine iiislilulioii de la fa-
mille; on se montre plus qu'indulgent pour les faiblesses de
la chair; on encourage une littérature et des beaux-arts tout
empreints de matérialisme; on relègue parmi les questions
oiseuses la grande vérité de la perpétuité de l'existeuce hu-
maine ; on définit Dieu une force vitale répandue dans tout
l'univers et sans conscience de soi-même. Ce qui doit éton-
ner, c'est qu'après avoir enlevé à l'homme son Dieu et sou
avenir, on ose encore lui parler d'aimer !
Le pathos mystique des nouvelles prédications , leur en-
flure habituelle, leur néologisme bizarre, leur diction tendue
et convulsive , le superbe dédain qu'elles respirent pour
toutes les convictions différentes, tout cela doit servir d'ex-
cuse à ceux qui ont taxé nos modernes rêveurs d'un peu de
charlatanisme. Je les en crois, pour ma part, iunocens. Je
crois que ces hommes, jeunes pour la plupart, tourmentés
du besoin de croire, jaloux de voir dans la société cette har-
monie et celte conséquence dont les hommes usés par la
vie se passent trop facilement , ont cherché avec un intéicX
sincère, mêlé d'un peu d'ambition, le remède d'un mal qui
frappe tous les yeux. Ils ont bien vu que le mal gisait dans
le sein de la société ; mais une observation bien simple leur
LE SEUIEUR.
315
a échappé, c'est que la société n'est que l'iiRl'vidu multiplié
par iiii-inénio; que, par cousé(pient, la maladie sociale u est
qu'une maladie individuelle répétée une niullilude de fois,
et que, pour aller au cœur de la société , c'est au cœur de
l'individu qu'd faut aller.
Eu descendant au fond du leur, ils eussent tiouvé le
secret qu'ils cliercliaient. Ils eussent découvert que la loi
morale y est pervertie , et que l'amour n'y est poi it. Ils
eussent compris que ce mal, identique chez tous les lionimcs,
est le vrai mal de la société. Et, contuiuanl à y penser, ds
eussent compris peut-être que la société n'a point de cœurj
qu'on ne peut donc dnectement convertir la société ; mais
que les individus sont susceptddes de conversion , et que
leur conversion amènerait naturellement celle de la société
même. Ils ont voulu entrer par où l'on sort , commencer
par où l'on fiiiitj et certes , en le faisant ils ont montré
combien l'homme est sp. rituellement aveugle ; car s'ils
n'eussent pas été aveugles , comment l'idée de se guérir
d'abord eux-mêmes ne se serait-elle p.is présentée la pre-
mière à leur raison;' Mais la philosophie incrédule a trop
d'espjit pour aller d'abord au plus près et au plus pressé.
Résumons-nous en quelques mots. C'est du réved de la
vie morale que dépend la restauration de la société. Cette
vie morale cous ste dans l'amour identifié avec la loi. Cet
amour ne peut pénétrer dans la société que par les individus.
Cetamour, enfin, veut une raison, un point d'appui, un fait
générateur. Qu'on médite attentivement ces quatie propo-
sitions , et qu'on reconnaisse que les nouvelles écoles n'ont
rien à offrir à la société.
11 faut ajouter une chose : c'est que la société le sait et
le sent bien. Ses grandes aberrations ne lui ont pas enlevé
tous ses instincts j et si elle n'a pas celui de reconnaître et
de saisir la vérité, elle a celui de repousser le mensonge. La
société sent à merveille que ce ne sont pas des théories qui
la guériront , que le bien moral est son premier besoin , et
que ce bien moral veut un appui plus solide que quelques
réformes extérieures et quelques abstractions. Elle sent
qu'elle ne peut vivre que de foi et d'amour ; mais la foi est
donnée, l'amour est donné; ou ne se commande ni l'un ni
l'autre, on les reçoit tout faits.
La société, que poursuit sans relâche un besoin religieux
confus, la société veut une religion; et lorsque, substituant
le mot à la chose, et abusant puérilement d'une étyraologie,
on lui promet, sous le beau nom de religion, une chose qui
doit , non relier les hommes avec Dieu , mais tout d'abord
les hommes avec les hommes, son instinct l'avertit que, pour
cette seconde rcligalion , il n'y a pas plus de moyens dans
le monde aujourd'hui qu'hier, et que , si les hom.iies sont
désunis aujourd'hui, il n'y a, humainement parlant, aucune
jaison pour qu'ils ne le soient pas demain.
VOYAGES.
VOYAGE DE M. STEWABT AUX ILES WASHIWGTOS ( l).
PREMlEÇt ARTICLE.
Quoique les Iles Marquises aient été découvertes par un
voyageur espagnol dès l'année i595, les Iles Washington,
■'i) Les chréiiens d'Amérique viennent . d'après des nouvelles tiès-ré-
«•entes, d'envoyer plusieurs niissionnains aux Iles Washini^Mon ;ce sont les
rensei jnemens donnés sur ces ilcs par M. Stewart qui les y ont décides.
Nous nous féliiilons de pouvoir coramuniquer à nos lecleurs le journal de
son voya e. Ils trouveront sans doute, comme nous, qu'il est intéressant de
conslaler re que leurs liabitans snnt aujouid'hui , où le Christianisme n'y a
pas encore pénétré ; [leul-ètre , lorsque l'Ev.ingile y aura élé annoncé de-
puis quelque temps , i ourrons-nous présenter un tableau de leurs mœurs,
qui ofl'rira d'étranges contrastes avec celui que trace aujourd'hui M. Slewart.
qui en sont ;t peine éloignées d'un degré au nord-ouest, sont
restées inconnues jusqu'en 1791 , où elles furent aperçues
pour la première fois par le capitaine Ingr;diam, de Boston.
L'année suivante, le capitaine Ri.berts les visita à son tour
et leur donna le nom qui leur est resté.
Ces îles sont ou nombre de trois, Iluahuka , Nukuhiva et
Uapou. Leur position forme un triangle. Nukuhiva peut
avoir vingt milles de longueur et à peu près autant de lar-
geur. On y trouve trois ou quatre petits havres commodes
pour le débarquement. C'est la plus grande et la plus im-
portante des trois îles et la seule qui soit fréquentée par les
vaisseaux.
Leurs habitans sont encore, comme ils l'étaient quand ils
furent découverts, dans un état complet de nature. Leur
condition primitive n'est aucunement changée , si ce n'est
un plus haut degré de corruption, qui se fait remarquer
parmi ceux qui demeurent dans le voisinage du port oîi
s'arrêtent de temps en temps les navires , et qui vient de
leurs rapports immoraux, avec des hommes dépravés nés
dans des pays civilisés et chrétiens. C'est une circonstance
qui ajoutera beaucoup d'intérêt à nos excursions dans les
différentes îles que nous nous proposons de visiter que de
pouvoir commencer nos observations par celles qui sont
encore daus l'état de paganisme, qui était commun à toute
la Polynésie. Ce contraste nous mettra a môme d'établir une
juste comparaison entre l'état et les destinées de créatures
immortelles encore plongées dans les ténèbres de l'idolâtrie,
et d'autres êtres qui sont vraiment « les os de leurs os et la
chair de leur chair, » et sur le caractère et la condition des-
quels le Christianisme a déjà exercé son influence de vie et
de régi'-nération à un plus ou moins haut degré.
Notre voyage depuis Callao s'est passé de la manière la
plus heureuse. Nous avons célébré hier le dimanche. Le
service religieux ne diffère en rien de celui qui était établi à
bord de la Guerrière (i) si ce n'est dans le signal pour ras-
sembler les matelots et les soldats. Au lieu du sifflet du
maître d'équipage et du cri : « Venez à la prière, » accom-
pagné du son de la cloche, notre troupe de musicien^ joue
l'air de lu délicieuse hymne qui commence par ces mots :
"Venez , adorons le Seigneur .'
et chacun se lend silencieusement à cette invitation pleine
de douceur et de solennité. Le cabestan, sur lequel flot-
tent les couleurs américaines, me sert de chaire et je
monte sur une caisse pour être à un ou deux pieds au-dessus
de mes auditeurs. A la fin du sermon, M. Stiibling, le pre-
mier lieutenant, prit ma place et lut à l'équipage, de la part
du capitaine Finch, qui commande le navire, l'ordre du
jour suivant :
« Comme il est très-possible que nous anivions aux Iles
Washington a^ant dimanche prochain, je saisis cette occ*.
siou de vous dire que les habitans de Nukuhiva, l'île où nous
débarquerons, ont été dépeints de manières si diverses par
les voyageurs qui, à de longs intervalles , les ont visités, et
que leur conduite envers les étrangers a été représentée
comme si légère et si capricieuse, qu'il me semble extrême-
ment difficile de déterminer la ligne de conduite à tenir
envers eux. Il est nécessaire d'apporter beaucoup de pru-
dence dans nos rapports avec eux , afin de pouvoir juper
par nous-mêmes de ce qu'ils sont.
» Le but de notre visite est principalement d'assurer
des relations amicales entre les indigènes et ceux de nos
compatriotes, privés des moyens de se défendre, que la né-
(0 M. Stewart était pirti sur ce vaisseau : il continua son voyage sur
le Vincesnes. Il remplissait sur ces deux navires . qui apparliennent au
gouvernement des Etats-Unis, et dont le dernier était cbugé d'une mission
toute pacifique auprèi des habitans de plusieurs groupes d'îles de la Poly-
nésie, les fonctions de chapelain.
^16
LE SEMEUR.
;cssitc force h relâcher dans leur poil pour s'appi-ovisiomier
et faire de l'eau ; de réclamer ceux de nos concitoyens qui ,
pour quelque ctourderie ou d'autres raisons, auraient été
retenus parmi eux; de leur montrer notre supérwrité
morale, d'élever notre caractère national dans leur cslime,
et par le contraste qu'ils reconnaîtront entre eux et nous,
de les exciter à une louable émulation.
i>Pour obtenir ces heureux résultats, il est important que
aoas soyons circonspects dans toute notre conduite et que
nous nous iinposious des rèfjleS plus sévères encore que de
coutume. Il nous faut déployer sans arrogance les avantages
de notre condition , traiter d'affaires avec franchise etlion-
néteté, réprimer toute curiosité olfeiisante pour les naturels,
iiC nous jicrraettrc aucune familiarité grossière, et les trai-
ter comme un peuple indépendant.
» Ces observations préliminaires feront comprendre, j'es-
père , la nécessité de la défense que je crois devoir faire à
tout officier et à tout autre personne de l'équipage, d'aller
à terre sans uniforme et sans être suffisamment armés , et de
recevoir aucun indigène à bord, soit homme soit femme,
si ce n'e^t dans les cas particuliers où cela a eu lieu jusqu'ici
dans d'autres ports.
» Si, après les entrevues qui auront lieu entre les chefs
et moi, j'ai l'assurance que nous pouvons, sans danger,
aller à terre , je me ferai un plais.r d'accorder à l'équipage
la liberté de visiter l'île , autant que le permettront la dis-
cipline et les devoirs indispensables de chacun , m'attendanl
en échange à la ponctualité du retour, à une conduite dé-
cente et à la disposition à entrer dans les intentions que
j'ai exprimées. »
CeuK qui ne connaissent pas la grossière licence à la-
quelle se livrent, dans ces parages, Un trop grand nombre
d'équipages, sans que leurs coinmandans essaient de la
réprimer , trouveront peut-être l'adresse du capitaine Finch
singulière; mais ceux qui ont observé la promptitude avec
laquelle les hommes an ivés dans ce coin reculé du globe
abandonnent, noii seulement lés principes et les habitudes
d'une saine morale, mais encore toute apparence de dé-
cence et de civilisation , trouveront qu'un frein sévère est
indispensable.
.... Nous voici de nouveau à l'ancre. Hier à midi, comme
le culte finissait, nous avons aperçu, à la distance de trente
milles , Iluahukà , telle des Iles Washington qui est le plus à
l'est. Nous nous dirigeâmes aussitôt vers le sud-est, et nous
longeâmes, pendant près de quinze milles, ses rives mé-
ridionales. De ce côté , elles nous parurent escarpées ,
entrecoupées de précipices et stériles. La plus grande
hauteur que nous vîmes peut avoir de quinze cent à deux
mille pieds.
Ainsi que la plupart des îles des tropiques, que j'ai visi-
tées , celle-ci est sillonnée par d'étroits ravins, séparés les uns
des autres par des débris de montagnes , et se dirigeant vers
le rivage. Çà et là, on aperçoit une petite plaine, et quel
quefois sur le bord de la mer , une couche de sable; mais
on ne voit aucune terre alluvienne; eu général, l'aspect
de la côte est sévère et hérissé de noirs rochers, contre
lesquels les brisans frappent avec violence. Nous ne vîmes
po'.iU d'arbres, si ce n'est sur les hauteurs de l'intérieur;
mais les collines et les vallées, et toute la surface de l'île sont
couvertes d'un gazon épais et du plus beau vert.
Eu avançant vers l'ouest, l'aridité des côtes semblait
augmenter. Nous eûmes bientôt dépassé la pointe du sud-
luiest. Nous vîmes alors deux petits îlots, qui ont évidem-
ment fait autrefois partie de l'île. Nous les tournâmes, et
commençâmes à longer les côtes occidentales ; nous passâ-
mes devant une ou deux petites anses, dont lis bords
étaient couverts d'arbres et de broussailles.
Jusqu'alors nous n'avions découvert aucune trace d'ha-
bitaiis. Les rives semblaient muettes cl solitaires. Trom-
pés dans notre attente, et la nuit s'approchaut rapide-
ment, nous étions sur le point de faire voih; vers Nuku-
hiva , qui se de^sinait dans le lointain à l'ouest, lorsque
tout à coup, un groupe de rochers, en face du vaisseau , se
couvrit d'insulaires , dont nous pûmes encore apercevoir la
peau luisante. Les côtes retentirent des cris les plus sau-
vages, tandis qu'ils agitaient des banderoles d'étoffe blan-
che, fixées au bout de. leurs lances, et élevaient leurs man-
teaux au-dessus de leurs têtes. Notre course étant trop
rapide pour que nous pussions la ralentir subitement ,
nous eûmes bientôt dépassé ces rochers. Nous vîmes alors
l.'S insulaires courir de hauteur en hauteur, pour nous sui-
vre, criaut et sifflant sur tous les tous, gesticulant avec
leurs bras et leurs armes , et lançant leurs tapas en l'air.
Nous ralentîmes notre marche aussi vite que possible;
nous trouvant sous le vent de la côte, elle fut promptement
réduite, et nous 'l'avançâmes plus qu'insensiblement. Nous
nous altendious à voir reparaître la troupe d'habitans qui
nous suivait, lorsque nous en vîmes d'autres grimper sur le
haut d'un rocher en face de nous, d'où ils se dessinaient
comme des ombres sur le ciel. Les cris, les chants , les
salutations, les mouvemcns désordonnés commencèrent
aussitôt parmi eux.
Les collines qui s'élèvent brusquement derrière cette
barrière de rochers sont couvertes de bois. En arrivant
devant eux, nous vîmes qu'ils protégeaient une baie étroite
cl sablonneuse, qui aboutissait à un ravin rempli d'arbris-
seaux jusqu'au bord de l'eau. L'espace qu'on aperçoit est si
resserré et tellement couvert d'arbres qu'il ressemble à un
épais bosquet. Nous ne pûmes découvrir aucune habitation.
Il est ptobable que l'abri des bois et le creux des rochers
sont les seules demeures des quarante ou cinquante indi-
gènes que nous avions vus grimper sur les falaises, ou se
livrer aux extravagances les plus bruyantes sur le rivage.
La scène que nous avions devant nous avait un caractère
sauvage que l'on ne peut guère se l'cprésenter sans l'avoir
vue. Les beautés pittoresques des collines boisées et des
clairières, qui resplendissaient aux rayons du soleil touchant,
l'aspect des insulaires, leuis grossières acclamations et
leurs gestes nous montraient l'homme dans le simple état
de sa nature déchue , lorsqu'il promène sa nudité dans les
forêts et qu'il n'a d'autre abri que les cavernes, et ils ne pou-
vaient manquer de faire une forte impression sur ceux
d'entre nous qui n'avaient pas encore assisté à de pareilles
scènes. Je crois qu'aucun' de nous ne trouva que ce premier
coup-d'œil jeté sur une île de la Mer du Sud , eut trompé
son attente, en le laissant indifférent. Quant à moi , cette
scène, quoique singulièrement frappante et bizarre, ne m'é-
tait pas entièrement nouvelle. Elle s'associait fortement dans
mon esprit, ainsi cjue cela m'airive en pareil cas, à l'igno-
rance, à la dégradation, à ces mille misères qu'une longue
expérience personnelle m'a montrées comme inséparables
d'une telle condition, et ces réflexions mêlaient à l'émotion
et à l'excitation que j'éprouvais, comme mes compagnons ,
un sentiment pénible.
Au milieu de la confusion des cris qui semblaient nous
invitera débarquer, le capitaine Fiiicli fit venir la musique
sur le pont. Aussitôt que ses sons animés et brillans euient
été entendus du rivage., ils parurent faire sur les naturels
un effet prodigieux. Ils s'aCcroupirent sur la terre dans le '
plus profond silence, et comme sous l'influence d'mi
charme. Rien de semblable n'avait sans doute jamais
frappé leurs oreilles, et il est à présumer qu'il se mêlait
chez eux nu sentiment superstitieux à l'ouïe de ces son?
harmonieux , que leur apportaient les vents, et qui , pour
eux, n'avaient rien ûc. terrestre. Comme la nuit appro-
chait rapidement, nous ne pûmes penser à envoyer un.
LE SEMEUR.
^11
chaloupe à tci rc , et tandis que la innsiiiue continuait a
jouer tics airs varies, uous lîuies voile vers Nukiiliiva,
laissant nos auditcuis stupéfaits et absorbés dans leur admi-
ration. li est probable qu'aucun navire ne s'est jamais ap-
proché autant de cette petite île, et il ne serait pas surpre-
nant que ses sauvages habitans eussent regardé connue une
vision céleste, notre superbe vaisseau, nos uniformes
brillans, nos bannières flottantes, et les sons de nos instru-
nieiis. — Ohl que biealôt une barque plus heureuse (juc
la nôtro , se du-ige vers ces rivages, pour leur apporter, nou
pas des fables artificieusement composées, mais l'Evangile
de Chi ist, qui est la puissance de Dieu pour le salut de ceux
qui croient!
PSYCOLOGIE.
DE LA COMNAISSANCE DE SOI MEME.
La tendance qui porte tant d'hommes à l'étude de leur
propre coeur et le besoin qu'ils éprouvent d'acquérir une
certaine connaissance d'eux-mêmes, me stmble une preuve
frappante de l'importance de nos destinées mtérieures et de
leur réalité. La pensée humaine ne se lasse point de recher-
cher la soui'ce et la nature de ces opérations secrttes. Le
regard de chaque homme est attiré vers le fond de son
cœur par quehjue objet qui lui offre un intérêt puissant ou
qui excite sa vive sollicitude. Sans précisément s'en rendre
compte , chacun cherche à mettre de l'ordre dans ses idées
sur soi-même , à se tracer une sorte de tableau , à se compo-
ser uu tout, de ce qu'il a découvert des facultés de son
esprit ou des penchans de son cœur. Ce que chaque homme
fait mstiuctivement pour son propre compta , quelques
hommes ont entrepris de le faire pour la uature humaine
eu général. Tous leurs effoits ont eu pour but la connais-
sance de cette nature. Le nom de philosophie a été spécia-
lement appliqué à cette étude de notre organisation morale
et intellectuelle, tant on a cru que si l'on parvenait à dé-
chiffrer les caractères inconnus empreints sur notre âme ,
la sagesse elle-même se révélerait à uous. Mais on ne les a
pas déchiffrés. Ce que chaque homme connaît de lui-même,
ce que les philosophes connaissent de la uature humaine
pourrait se comparer tout au plus à quelques fragmens
incomplets d'uu vase brisé, avec lesquels on ne peut rien
rcconstruiie.
N'y aurait il pas dans l'homme comme juge, et daus
l'homme comme objet à juger, quelque gi-and dtfaut qui
reaipêchc de se connaître, ou l'absence d'un moyeu sûr
pour y parvenir ? Oui , sans doute , ce défaut existe en lui ;
oui , sans doute , ce moyeu manque en lui ; et tant qu'il sera
dominé par l'uu ou qu'il n'aura point le secours de l'au-
tre, l'homme ne parviendra point à s'expliquer sou propre
cœur.
Le défaut principal de l'homme, comme juge de lui-
même , c'est son ignorance absolue des vérités spirituelles.
Cette ignorance serait effrayante pour lui, s'il s'arrêtait à
l'examiner, au lieu d'éviier l'abord de ce qu'il ignore,
comme il le fait d'ordinaire. Elle serait effrayante,- car elle
porte précisément sur tout ce qu'il y a d'irrévoc:ible , de
permanent, de positif dans sa destinée. Tout ce qui ne se
rapporte p;.s directement à la vie présente , tout ce qui se
lie de quelque manière à un ordre de choses invisible et
éternel , le jette dans le doute ctduns l'hésitation. L'homme
se trouve aux prises avec un de ces sujets spirituels, lorsqu'il
se met à sonder sa nature , dans 1 iquelle il rencontre une
âme immortelle, une âme qui, dans l'origine créée par le
souffle de D.eu ,à son image, a perdu cette image, nais est
encore le soufUe de vie qui ne peut périr. Cette âme au
lieu d' éclairer les recherches de l'homme sur lui-même est
donc précisément ce qui les complique , de telle manière
qu'elle en rend le résultat impossible. Dites à un homme
d'étudier, pour acquérir la connaissance d'un objet quelcon-
que, qui appartienne exclusivement;! ce monde, il réussira
au moyeu de ses facultés, si elles sont développées. Mais
propose-lui d'étudier uu sujet dans lequel se trouve mêlé "
quelque chose qui ne soit pas de ce monde, dans lequel il
rencontre une de ces vérités qui sont de toute éternité, qui
seraient lors même qu'il n'y aurait ni terre ni hommes,
tout devient inexplicable pour lui. Le jugement de
l'homme n'a donc point les qualités nécessaires pour qu'il
puisse se juger lui-même.
Le cœur de l'homme, comme objet à juger, présente
aussi des obstacles insurmontables. La Paiole de Dieu
dit de lui : « Le cœur est rusé et désespérément malin
» par dessus toute chose. Qui le connaîtra? (Jérémie, xvii ,
» g.) » Remarquons que cette question est un défi. L'Eter-
nel semble dire à l'homme : « Je te défie de connaître ton
cœ.ir, à cause de sa ruse et de sa malice. » Cette malheu-
reuse propriété du cœur de l'homme eu fait un labyrinthe ,
dont'Ics chemins sont tortus , sans issue, égarant celui qui
s"y engage, au lieu de le couduire. Une raison intacte et éclai-
rée se perdrait dans un tel cœur. Que peut y devenir une
raison appauvrie et ignorante ?
Etant ainsi incapable par la nature de sa raison et de soa
cœur, de parvenir à se connaître lui-même , il faudrait à
l'homme un moyen hors de lui , un point de comparaison,
une pierre de touche, qui l'aidât à évaluer ses forces, à
mesurer ses proportions; un objet, par rapport auquel il
eût à se juger; un type, une perfection, qui fût l'accom-
plissement ou le contraste de tout ce qui est imparfait et
mauvais en lui ; qui , posé devant ses yeux, lui montrât,
d'une manière positive, ce qu'il doit être et ce qu'il n'est
jws.Ce type de toute existence spirituelle, l'homme ne le
connaît pas; mais il existe : c'est Dieu. Connaître Dieu, ce
Dieu qui est esprit et vie, ce Dieu qui se nomme « le Dieu
» des esprits de toute chair, (Nombres, xvi , 22), » voilà le
moyen sûr dont l'homme doit se servir pour se connaître
lui-même, pour se juger , pour s'appréciera sa juste va-
leur. La connaissance de Dieu, en qui se trouve la vérité
sur toute chose , voilà ce qui peut suppléera l'ignorance de
l'homme et déjouer la ruse de son cœur. « Soyez saints
COMME je suis saiut, » a dit l'Eternel dans sa Parole, et il
devait le dire , afin de rapporter tout à lui. Voilà la
cotnparaison établie entre Dieu et l'homme, une comparai-
son qui tend à fixer, à classer de la manière la plus positive
tout ce qui se passe dans son cœur. Tout ce qu'il importe à
l'homme de connaître de sa nature, c'est s'il est, ou s'il
n'est pas semblable à Dieu. S'il ne s'examine pas d'après ce
principe, il n'a point de règle certaine. Parmi les hommes,
il existe à peine quelques principes fixes de bien et de mal;
ils avouent eux-mt mes que tout est relatif sur la terre eu
fait de morale : comment la connaissance de soi-même ne
serait-elle pas incertaine avec cette incertitude de principes?
Si Dieu existe, il est nécessairement le type du bien et de la
perfection, et l'opposé du mal et de la corruption. Il est
lui-même le principe fixe, d'après lequel la uature et les
actions de tout être spirituel doivent être jugées.
Si l'homme s'examine d'apiès cette règle, il arrive-
ra facilement à uu résultat auquel tous ses propres efforts
ne l'auraient point amené. En présence de la sainteté de
Dieu , de sou éternité , de sa perlection , il découvrira bien-
tôt la corruption de son cœur, sa nature charnelle et ter-
restre , son contraste avec les traits du caractère divin. C'est
là la première vérité que l'homme ait à counaitre. Elle
sert d'introduction à toutes les autres, comme aussi elle
ferme leur entrée à quiconque la repousse.
LA PESTE A'OiilE DU XIV" SIECLE.
De toutes les grandes épidémies dout l'histoire nous a
conservé le souvenir, la peste noire du XIV" siècle, est
celle qui a exercé le [dus de iav::ges et qui a frappé le plus
grand nombre de peuples. Une analogie ixmarquableexiste,
sous ce rapport, outre l'épidémie doi.t nous pai Ions et celle
du choléra asiatique. Cette analogie, jointe à ce que la déno-
mination de peste noire semblait indiquer daus le fléau
qu'elle désigne quelque chose de semblable à la coloratiou
des cholériques, avaitfait penser (jue Icfléau duXIX" siècle,
n'était peut-être qu'une nouvelle apparition de celui du
XIV°. 11 était intéressant de vérifiercetlcsiuiple supposition
et, en tout cas, de savoir quel était ce terrible Instrument de
318
LE SFMEUR.
moit, que la Providence promena jadis, des exlréniilés
orieiU.drs, aux limites occidentales du monde connu. M. le
professeur Hecker, de Berlin, vient de publier sur ce siijrt
un volume, qui répond par de nombreux détails, non S' ulc-
ment à la question de l'identité des deux épidémies, mais
à beaucoup d'autres encore sur l'influence politique et
morale qu'exerça le grand fléau du moyen-à(je. Noslectiuis
nous sauront sans doute gré de leur taire part de quelques-
uns de ces détails.
Et d'abord, les documens recueillis par M. Hecker prou-
vent que la peste noire ne fut au fond que la peste d'orient,
avec quelques accidens de plus que ceux qui la caractéri-
sent ordinairenent. Outre les bubons des aisselles et tics
aines, cl les tumeurs gangreneuses qui caractérisent la
peste, on remarquait de nombreuses taclies noires sur toute
la surface du corps; l'airicrc-bouclie et la lingue étaient
noires et comme gorgées de sang; les malades étaient tour-
mentés d'une soif inextinguible. Mais ce qui donnait à la
peste noire un caractère et un degié de gravité, que n'ont
j^amais présenté les autres épidémies, c'était la profonde
altération que subissaiiMit les poumons. Ces oi'ganes étaient
frappés d'une inflammation gangreneuse, qui s'annonçailp.ir
de vives douleurs dans li poitiine, par des crachemens de
saiig et par unebaleine tellem<'nt infecte, que lesparenseux-
mêmes fuyaient leurs enfaus La maladie se communiquait,
non seulement par le contact des pestiférés, mais par celui
des effets qui leur avaient appaitenu. On croyait même que
les regards avaient le pouvoir de lancer le mal, erreur qui
fut peut-être inspirée par l'éclat extraordinaire des yeux, ou
qui avait sa source dans les anciennes croyances sur la fasci-
nation,
La peste noire ne s'avança pas vers l'occident par la
même loute que le choléra. Née comipe lui , dans la haute
Asie, en Chine assure-t-on, elle descendit vers le Caucase
et la Méditerranée, et au lieu d'entrer en Europe par la
Russie, elle se porta d'aboid sur le midi, et n'envahit ce
dernier pays qu'après tous les autres. Ellesuivitles caravanes
qui venaient de la Chine, à travers l'Asie centrale jusqu'aux
rivages de la M.'r Noire. De là, elle fut transportée par des
vaisseaux à Conslantinople , centre du commerce et des
relations de l'Asie, de l'Europe et de l'Afrique. Cette capi-
tale fut certainement le foyer d'où le mal rayonna ensuite
dans toutes les directions, excepté vers la Aloscovie. Dès
l'année i347, la peste atteignit la Sicile, quelques villes
maii'imcs de l'Italie et Marseille. L'année suivante, elle se
propagea du littoral européen de la Méditen-anée , dans
l'intérieur du continent; l'Italie septentrionale, la. France,
l'Allemagne, l'Angleterre furent euvahiescettcmêmeanné( ;
les royaumes du Nord ne le furent qu'en i349, la Russie
enfin seulement en i35i, c'est-à-dire quatre ans après Cons-
lantinople.,
Les ravages exercés par le choléra sont , grâces à Dieu ,
bien loin d'approcher, du moins en Europe, des désastreux
effets de la peste du XIV" siècle.
En France, la peste s'avança par Avignon, où. se trouvait
alors le siège pontifical. Elle y débuta d'une manière
effrayante. Beaucoup de personnes succombaient surplace
comme frappées de la foudre. Il était rare que les malades
atteignissent le troisième jour ; lorsque quelqu'un se voyait
affei té (le tumeurs aux aines ou aux aisselles, il disait adieu
au monde, et ne cherchait de consolation que dans l'abso-
lution acfordée à tous les mourans par le pape Clément VI,
qui avait l'arrogance dedéi:larer, dans une bulle, «que Dieu
lui avait donné l'empire céleste et terrestre. »
En Angleterre, le mal se caraclérisa, comme à Avignon,
par une mortalité presque subite, à la suite de crachemens
de sanf^. Les malades qui présentaient ce symptôme succom-
ïiaient en douze heures , et allaient raremcrit jusqu'au deu-
xième jour. La maladie se propagea avec rapidité dans tout
le pays et le couvrit de morts(i). On vit sur la Mer du
Nord, comme auparavant sur la Méditerranée, des vaisseaux
errer .tu gré des vents , privés de tout leur équipage et ne
portant plus que des cadavres.
Pl)ur donner quelque idée des pertes qu'éprouva la po-
(i) H est remarquable qup l'Irlande souffrit alors fuit [«n.
puliiion de l'Europe pendant cette époque , voici quelques
chiffres auxcpiels on peut avoir assez de confi iiice :
Florence perdit. . . 6 >,ooo habitans.
Venise 100,000
Marseille, en un mois. 56, 000
"aris 5o,(ioo
Avignon.. . , , . 60,000
Strasbourg 16,000
B''''e 14,000
Erfurlh , au moins. . 16,000 ( Cette ville, alors
l'une des plus commerçantes de l'Allemagne , ne se releva
pas de ce coup. )
I,ondies, au moins. . 100,000
Norwich 5o,ooo
Environ 200,000 bourgs ou vili.iges furent complètement
dépeuplés. A Paris , il mourait 5oo pestiférés par jour à
l'ilotel-Dieu. L'Italie perdit, à ce qu'on assure, la moitié d';
ses habitans. Au Caire, il succombait, dans le fort de l'épi-
démie, 10 à 12 mille personnes par jour. On ne voyait dans
les paysmahométans, sur les grandes routes et dans les ca-
ravansérails, que des cadavres abandonnés.
Si, malgré tous lesproj;rès des sciences naturelles , les sa-
vans du XIX" siècle ont éehoué dans la reclierihe des causes
physiques du choléra, à combien plus forte raison devons-
nous nous résigner à ignorer celles de li peste no re.
M. Heckei-îi'a cependant pas désespi-ré de trouver dans l'his-
toire du XI V« siècle quehpies faits auxquels il put rat tacher
un fléau, qu'il regarde peut être .i\ec raison comme le ré-
sultat d'une action exercée sur les êtres vivansparun grand
travail des parties intérieures du globe. Or, voici quelques-
unes des circonstances remarquables que lui a fournies l'his-
toire physique du temps.
Vers l'année i333, des trcmblemens de terre et des érup-
tions volcaniques en grand nombie causèrent beaucoup de
désastres dans la Hiute-Asie, puis se montrèrent, d'année en
année, successivement en Gièce, en Italie , en France et eu
Allemagne.
A ces mouvemens de tourmente terrestre se joignirent
des inondations extraordinaires , qui submergèrent les ré-
coltes et abreuvèrent ratmos(ihèrc d'humiditc.
Vinrent après cela des années stériles , la disette, des fa-
mines et une grande mortalité.
Des nuées de sauterelles envahirent les plaines de l'Eu-
rope, les couvrirent de leurs cadavres qui empoisonnaient
l'air d'exhalaisons putrides.
Enfin, d'immenses nuages d'où s'échap;'ait une odeur
désagréable enveloppèrent des pays entiers, et là les hom-
mes éprouvèrent divers accidens.
Voilà, nous en convenons ,, des faits qui durent exercer
une influence fài lieuse sur la santé d ■ la génération contem-
poraine: mais suffisent-ils pour rendre compte de la maladie
meurtrière qui se montra bientôt après? P(Uir répondre à
cette question , il faudrait savoir tout au moins s'il y a eu
proportion constante entre les causes présuniées de la peste
noiie et l'intensité de celle-ci dans les divers pays (ju'ellc a
dévastés.
Au reste, l'opinion de M. Hecker ne diffèie guère au
fond, de celle que professèrent plusieurs médecins contem-
porains de l'épidéniie. La faculté de Paris, consultée à cette
occasion, signala un brouillard comme la cause du mal , et
conseilla d'allumer des feux avec des plantes aromatiques.
Un savant de Padoue , Galleazo de Santa Sofia, attribuait
les pestes a une qualité occulte de l'atmosphère. Qu'est-ce
que nos savans du XIX'' siècle, avec toutes lés acquisions de
la science, ont dit de plus sur la cause du choléra? Challn de
Vinario, médecin d'Avignon, admettait , tomme on l'a fait
de nos jours, des influences émanées de la terre. En uu mot,
ou en savait presque autant alors que nous en savons main-
tenant sur les conditions physiques des grandes épidémies,
et plusieurs docteurs préféraient se perdre, à la recherche
de cette explication, dans les ténèbres de l'astrologie, plutôt
que de sortir des limites de l'ordre physique, pour entrer
dans le vaste et sublime domaine de l'ordre moral, où Dieu
règne par-dessus toutes les causes, les réunissant toutes dans
sa main paternelle. Aujourd'hui dans le monde savant, la
physique a remplacé l'astrologie ; c'est là tout ce qu'il y a
de changé.
LE SEMEUR.
310
Rien ii'csl plus aftlijje.inl ([uc les détails qui nous oui v.U:
lOMSCivcs sur les cflvls uioimux produits par lu ijcslc iioiie
sur la gcnOrutiou couti'in[)(n aiiie. Nous ne pou\ons doulcr
qu'il n'v eut à c\'t éfjar.l il'lii'urfust'S cxccplioiis ; mais chez
la majorité, le fléau ne provocjua qu'une maniicslat:ou sou-
vent révoltante de l'éijoï^me , que des pratiques supeist.-
lieuses et des excès de fanaliimc. La corruption du c(cur
liumain se montrait quelquefois dans tonte sa nudité; le
plus souvent, elle se tei^jnait de la fausse couleur religieuse
d'un siècle ou la foi avait généralement fait place à la plus
dégradante supcistition. Alors, comme de nos jouis, le
peuple commença par altribuei au poison les morts presque
subites dont il était témoin, et le fanatisme du temps du i-
gea SCS soupçons sur les Juifs, qui étaient sous le coii|) d'une
réprobation générale, cl qui d'aillcuis excitaient par leurs
richesses la cupidité <le leurs ennemis. L'Europe offrit dès lors
un des plus affreux spectacles qu'on pu:sse imaginer. Les
hommes, livrés à toute la méchanceté de leurs mauvais
cœurs, et poussés par des passions infernales, portèrent au
comble des maux déjà si teriibles. Les Juifs furent saisis,
rais à la toiture, condamnés et brûlés; le plus souvent^ le
peuple n'attendait pas la sentence des jufji-s et massaciait
îui-méme les malheureux Israélites. Ou les entassait par
milliers sur de vastes bùcliers. A Alayence, après une vaine
tentative de résistance , ils s'enfermèrent dans leurs quar-
tiers, y miient le feu et périrent au nombre de douze mille.
Poursuivis par le peuple, par les magistrats et par les sei-
gneui-s, ces malheureux étrangers ne trouvèient d'asile
qu'en Lithuanic, où Casimir-Ie-Grand leur accorda sa pro-
tection. C'est pour cela qu'ils se trouvent en si grand
nombre en Pologne.
ïandi-s que la chrétienté se vengeait ainsi sur l'ancien
peuple de Dieu , des coups dont ce même Dieu la cliàtiait ,
elle cherchait, d'un autie côté, à appaiserla colèie céleste ,
non par une sincère repcnlance et cii « rebroussant chemin
vers les témoignagcsde l'Eternel, » mais par des pratiques
qui ne coûtent rien au cœur , et qui n'ont d'autre effet que
d'endormir la conscience. De nombreuses bandes de péni-
tens parcoururent l'Europe. On i-emarqua surtout dans le
nombre des pioressions celles des flagellaiis, dont le nom
est fameux dans l'histoire de ces temps par leurs désordres et
leurs crimes. » _
Au reste , il est facile d'apprécier l'espèce d'impression
que reçut de ces grandes calamités la génération qui les
subit, par les paroles suivantes d'une vieille chronique
allemande : « Après que la mortalité , les processions des
flagellans, les pèlerinages à Rome , le massacre des Juifs,
euient cessé, le monde recommença à vivre et à être
joyeux , et les hommes se firent de nouveaux habits. »
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
ORIGINE DU PANTHEISME ET DU POLÏTHlîlSME.
Comme le Christianisme se distingue éminemment de
toutes les autres doctrines par la parfaite fidélité avec la-
quelle il peint le cceur humain et avec laquelle il montre,
sans aucun ménagement, l'homme dans tonte sa nudité et
dépouillé des faux vêtoraens que son orgueil lui fournit, ce
même Christianisme pouvait seul aussi dévoiler l'encur, en
la rapportant à sa véritable source, la corruption morale
et l'égarement de la volonté. S'il est indubitable que chaque
péché , chaque déviation de la loi morale influence notre
entendement, nous devons nécessairement trouver dans les
notions i'eligieuses des payens un aveuglement, qui a pour
cause une vie toute concentrée dans la sphère de la nature
et des sens.
Aussi long-temps, en effet, que l'homme demeura dans
ses relations spirituelles avec Dieu , source de sa vie, son
attention fut peu captivée par la vie de l'univers. Il habi-
tait la terre, mais son âme vivait dans une région supé-
rieure, et la partie la plus intime de son être avait ses
racines dans le monde spirituel. jMais k mesure que dimi-
nuèrent les relations morales de l'àme avec son Créateur, à
mesure que l'homme perdit conscience du Dieu qui existe
par delà le monde des sensations, toute son attention se
porta sur la vie de la nature , qui certes n'a rien de !a vie
morale. Une fois descendu du Créateur à la création par le
chemin du péché et de ses mauvais penchaiis , l'homme
lût à la porte de l'erreur : les plus éclairés substituèrent au
Dieu saint, existant par lui-même et supérieur au monde
visible , une déification de ce monde lui-même cl de la vie
qu'il manifeste; ce fut l'origine du panthéisme. Ceux eit
échange, dont la vue n'embrassait jias l'ensemble des choses
et qui n'avaient [jas assez, de force intellectuelle pour s'éle-
ver jusqu'à la conception d'un grand tout, crurent voir un
dieu dans chaque phénomène et créèrent ainsi le polv-
tliéisme. Nous vovoiis donc ici, de la manière la jilus évi-
dente, l'étroite liaison qui existe entre le péché et l'erreur.
La transition du inonolheisme au panthéisme nous est con-
firmée d'une manière leinai quable par le caiaclèrc de
plusieurs maximes de la sagesse antique. Ainsi , un grand
nombre de ces seiitc^nces qui avaient , dans la haute anti-
quité, un sens spirituel, reçurent plus tard une interpré-
tation toute matérielle. Ija doctrine de la transmigralion des
âmes, par exemple, renfermait chez les anciens habitansde
l'Inde, et vraisemblablement aussi chez les pythagoriciens,
un sens spirituel , qui montrait l'identité de celte doctrine
et de celle de la chute de l'homme. JMenou ou Jlo/ni , le
législateur des Indous, enseigne, <i qu'enveloppés de toutes
parts de ténèbres , récompense de leurs mauvaises œuvres ,
et ayant la conscience de leur fin , les hommes sont ca-
pables de joie et de douleur, et marchent à leur destination,
en descendant depuis Dieu, dont ils émanent, jusqu'à la
plante, par une dégradation continuelle de leurêtre(i). »
Dans l'Inde mouerne et chez les Bouddhistes, cette doc-
trine a pris un tout autre sens : la transmigration des âmes
n'est plus pour eux qu'uue série d'é>olulions, par lesquelles
la divinité se maiiifesK; à elle-même.
Si l'on a pu douter que Platon eût attaché une significa-
tion morale au dogme de la métempsycose , il est du moins
indubitable que chez les néo-plato'iiciens on trouve, à côté
d'un aperçu moral une vue toute physique et une interpré-
tation vraiment fatalisie de cette transmigiation. Les mythes
grecs nous présentent la même ambiguïté; mais celle-ci
disparaît chez les philosophes tels qu'Empédotles et Pytha-
goie, dans leurs cnseigneiilens sur l'amour et la haine. Sur le
juste et l'injuste (a). Quant à trouver l'origine du polv-
théisnie dans le panthéisme, c'est ce qui semblait déjà fort
simple au pythagoricien Pervction, qui s'exprime en ces
termes : o Celui cpii sait ramener toutes les propriétés à un
seul principe, à l'aide duquel il rei ompose ensuite toutes
choses, se montre le plus sage et le plus avancé dans la con-
naissance de la vérité; il possède un point de vue d'où il
peut contempler la Divinité et apercevoir l'ordre, les rap-
ports et la véritable place de tout ce qui lui appailient. »
L'école stoïcienne donnait au polythéisme la même signifi-
cation. Ces panthéistes mat<;rialistes admettaient un dieu
matériel, le feu invisible, auquel le monde visible se Irjuvait
iiitimcmrnt uni, comme domait.e de son acti\ité. Ils pou-
vaientfortbien de cette manière se rattacherau polvlhéisme
que suivait le peuple, en montrant dans la pluralité des
dieux de celui ci les propriétés principales de l'univers.
« Dieu, dit Zenon, est le principe et comme le père de tout,
aussi bien pour l'ensemble que pour chacune de ses parties;
car il embrasse tout, et reçoit autant de noms qu'il a de
forces particulières. Il s'appelle Dis , parce que tout est par
lui ; Zeus ou Jupiter, parce que tout vit par lui ; Allicne ,
parce que sa force directrice est lépandue dans tout l'é-
iher ; etc. »
Comme, en général , il n'est pas d'erreur qui ne repose
sur quoique vérité à laquelle elle s'est subsliluéc , il se
trouvait aussi quelque chose de vrai dans la doctrine eu
question , savoir que l'homme ne voit partout dans le
monde matériel, comme dans le monde moral, que les phé-
nomèi.es(les faits apparens), sans pénétrer jamais le prin-
cipe essentiel des, choses , l'être en soi. Clément d'Alexan-
drie fut de tous les Pères de l'Eglise celui qui se montra
toujours le plus soigneux de chercher une vérité au fond
(i) F. ScnLEGEL , Ulier lUe /P'eiihcit Jer Indk-r , ]<a^c 27g.
(i) Plut. De IsiJe et Os. C. 2S.
S20
LE SEMEUR.
de chaque cireur. Celle qui vient de nous occuper lui sug-
géra celte belle pensée : « Nul nom ne saurait co'.ivcnir
à Dieu car chaque nom qu'on veut lui donner n'exprime
qu'une'partiede ses perfections; l'on ne peut nommer Dieu
qu'en réunissant tous les titres qu'il est possible de lui
donner. »
FRAGMENS D'EDOUARD PAYSO:V.
LE TEChÉ.
Voulez-vous vous faire une juste idée de toute l'horreur
du péché, supposez qu'avant votre naissance il n'en a pas été
commis un seul dans le monde, mais que c'est vous qui , le
premier, avez désobéi à Dieu, que toutes las créatures s'accor-
dent à aimer et à servir. Quel effet ne produit pas voire
faute I La nouvelle s'en répand avec une rapidité élonnanlc
sur la terre et dans les cieux. ; toutes les intelligences s'é-
crient , comme d'une seule voix : « Est-il possible ! Quel est
lecoupablequi a osé désobéira Jéhovah? » "Vous êtes obligé
de vous présenter devant des myriades de créatures mno-
centes , qui vous regardent avec étonneraent et avec hor-
reur. Combien le péché ne paraîtrait il pas détestable, si
on l'envisageai' de ce point de vue I Et cependant il est en
réalité tout aussi criminel de pécher maintenant, que si ja-
mais péché n'eût été commis sur la terre.
LA RECONNAISSANCE DE LA DETTE.
Un malheureux doit mille écus ; il n'a pas de quoi les
payer , et prend le parti de nier la dette. Son créancier est
un homme compatissant : « Ce n'est pas à vctie argent que
j'en veux , dit-il au débiteur ; reconnaissez seulement que
vous me le devez, et aussitôt je vous en tiendrai quitte ; mais
je ne peux vous en décharger tant que vous n'aurez pas fait
cet aveu; car ce serait avouer que mes prétentions sont mal
fondées. » Le débiteur refuse de convenir du fait , et le
créancier le fait mettre en prison. Après y être demeuré
quelque temps, le pauvre homme fait dire à l'homme opu-
lent qu'il veut bien reconnaître qu'il lui doit cent écus.
Point de résultat. Quelques jours après, il confesse qu'il en
doit deux cent. On le laisse encore enfermé. Il va d'a-
veu en aveu jusqu'à neuf cents écus ; mais là il s'arrête. C'est
bien assez, pense-t-il. Voyant cependant que son créancier
tient bon, il se déclare débiteur des mille écus, et il est aus-
sitôt mis en liberté. Malgré son aveu, la liberté est une grâce
qu'on lui accorde ; il n'y avait aucun droit, et il ne peut pas
dire : « J'ai mérité qu'on me fit sortir de prison , car j'ai
reconnu ce que je devais; » comme si c'était là une raison
suffisante pour obtenir la liberté.
Nous en agissons envers Dieu comme cet homme envers
son créancier. Quand il nous accuse d'avoir violé sa loi,nous
le nions. Peut-être conviendrons-nous que nous i vons encou-
ru quelque léger châtiment, mais certes pas tout celui dont
Dieu nous menace. Pour que nous soyons sauvés, il faut que
Dieu réveille nos consciences et qu'il nous envoie sou Esprit
pour nous convaincre de péché. Nous reconnaissons ainsi
tous les jours mieux la misère et la malice de nos cœurs ,
jusqu'à ce que nous en venions à confesser que nous avons
mérité la condamnation éternelle. Aussitôt que nous en
sommes là, Dieu se montre disposé à nous pardonner; mais
il est évident que nous ne méritons pas pour cela son par-
don, qu'il n'est pas obligé de nous l'accorder, et que , s'il
Jious sauve, c'est par pure grâce.
l'offbe du salut.
Des voyageurs sont arrêtés sur le bord d'un fleuve; un
homme du pays les invite à boire de ses eaux ; mais comme
ils ne sont pas altérés, ils s'y refusent. Enfin la soif se fait
sentir, et ils voudraient avoir un vase pour puiser de l'eau;
mais leurs vases sont tous remplis de choses sans aucun
prix, auxquelles ils ne peuvent se résoudre à renoncer.
Leur soif devenant cependant toujours plus ardente, ils se
•• décident à fiire le sacrifice de ces objets sans valeur; ils
vident leurs vases, ils les remplissent de l'eau du fleuve, et
ils en boivent à longs traits. — 11 en est ainsi des pécheurs.
Tésus-Christ les invite à venir à lui ; il est la source des eaus-
vives. Mais ils refusent de répondre à son appel , parcequc
leurs cœurs sont remplis des trésors de la terre. Ils ne
désirent pas Christ, jusqu'à ce que Dieu leur ait ôlé l'amour
du monde et de ses vanités, et que le Saint-Esprit le; ait
remplis du désir d'aller à lui. Ce n'est qu''alors qu'ils ont
soif et faim de la justice, et qu'ils sont préparés à recevoir
le Seigneur.
LE salut gratuit.
Bien des personnes voudiaient être sauvées, mais elles ne
veulent pasl'étrj de la manière dont Dieu sauve. Elles vou-
draient bien acheter le salut, mais elles ne veulent pas
l'accepter comme un don , sans argent et sans aucun
prix. Supposez que vous soyez dangereusement malade ,
et que votre médecin vous dise, qu'il n'y a au monde
qu'un seul remède qui puisse vous sauver. Un seul homme
le possède; il consent à le donner à ceux qui le lui deman
dent, rruiis il refuse absolument de le vendre. Malheureu-
sement, c'est un homme que vous avez négligé; vous avez
même été jusqu'à lui témoigner du mépris et à l'offenser
autant que cela dépendait de vous. Certes, vous n'ave2
guère envie de lui faire demander le remède comme un
don que vous le conjurez de vous faire ; vous aimeriez mieux
l'acheter au prix de toute votre fortune. Vous retardez
votre message autant que vous le pouvez; mais enfin, votre
état empirant sans cesse, et rien autre ne pouvant voui
soulager, vous vous décidez, quoique à regret, à faire de-
mander le remède à l'homme qui le possède. — Les
pécheurs vous ressemblent : ils ne veulent pas non plus
demander à Dieu le salut, oomme une pure grâce; ils n'5
consentent enfin, que lorsqu'ils sentent qu'ils périssent, ei
qu'ils ne peuvent fonder leur espoir sur rien autre.
MÉLANGES.
Opérations de la. Caisse d'Epargne et de Prévotance en i83i. —
Cet élablissement. fondé en 1818. s'est ressenti des circonstances politi-
ques et commerciales dans lesquelles s'est trouvé le pays. Le nombre tota
des Tersemens, en i83i, a été de 55,>t^2, qui ont produit la somnu
de 2.4o3,S65 francs. Le nombre total des rcmhourîcmens a été de i5,ggt
et a monté à 3.3i8,368 fr. 61 cenl. Les remboursemeiis ont donc e\cédi
les versemens de gi4.8o3 (r. Celte différence provient du discrédit et di
la stagnat'on des affaires, qni ont privé d'ouvrage un grand nombre d'ou-
vriers et les ont forcés de faire n^age des économies qu'ils avaient faite
dans des temps plus prospères. C'est surtout lorsqu'il y a eu quelque caus(
particulière d'inquiétude que lesdéposans se sont hâtés de retirer leurs fond
de la Caisse d'Epargne. On pourra en juger par le rélevé suivant :
Versemens. Remboursemens
Oitobre i83o. — Grands rassemble-
mens qui se portent sur Vinceuies et
au Palais-Royal. Sao.ooo j84.ooo
Décembre i83o. — Procès des mi-
nistes. 166,000 Saô.ooo
Février, mars, avril i83i. — Agita-
tion dans Pa:-is. 532,000 1,386,000
Pour apprécier ces chiffres, il faut savoir qu'en temps ordinaire on n
remb )Ui se que la cinquième pariie des sommes reçues. Pendant les hui
derniers mois, les versemens ont été de 553.000 francs plus élevés que le
remboursemens ; mais pendant le courant d'avril , les besoins occasionné
par le choiera ont arrêté cette marche progressive.
Ce qui se dépense chaqui; iinnée à Paris dans les jeux, à la loterie et dan
les cabarets, est effrayant ; on l'évalue à plus de quarante millions, San
aucun doute, la moitié de celte somme pourrait être placée à la Caisse d I
pargne. Les directeurs de cet élablissemenl suggèrent aux chefs d'ateliers
aux fabricans cl aux boutiquiers l'i.iée d'exiger de leurs ouvriers et de lent
emplovés qu'ils y mettent un dixième de leurs gages.
En 1 83 1 , 49'^" ""uveauM dépiisans ont élé inscrits ; on peut les réparti
comme suit : a.aiS ouvriers. formant envirim 15/35°'
1,120 domestiques, ()/<i°
367 enfans mineurs, 2/<i° 1/1
3oo employés, a/(i° 1/2
229 cominerçans. a/<f
i4o professions libérales, ]/d'
170 sans désignation, i/rf*
193 rentiers, i/d"
188 militaires. i/d'
4,920
Les autres villes de France qui possèdent d. s Caisses d'Epargne sont Boi
deaux , Metz , Rouen , Marseille , Aix, Nantes , Troyes , Brest , Le Havr
Lyon, Reims et Rennes.
Le Gérant, DEHAULT.
Imprimerie de Selligde , tue des Jeilneurs , n. i4-
TOME 1'^'. — N' ^il.
13 juirv iss'î.
LE SE
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Piiîlosopîiiqise et Littéraire,
PAUAISSA\T TOIS LES MERCREDIS.
jf" Le cliQmp , c'est le monde.
*" "* Maith. XIII. 38.
On s'abunne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n" ii, et chez tous ici Libraires et Directeurs de poste. — Prix : i5 fr. pour l'annéej
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. )if>ur 3 mois. — Tour l'étrani;cr, on ajoutera 2 fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affranibis.
SOMMAIRE.
Revue politique : Evt uemens de la Semaine. — Révolution anglaise de
iSSa. — La Société Bibliqoe de Londres. — PniLOSorniE religieuse;
Des différentes manières d'étudier le Christianisme. — Voyages :
■Voyage de M. Slewart aux Iles Washisglon (Suite). — Coerespondamce :
Réclamations de MM. les délégués des colonies françaises , à l'occasion
d'un article intitulé : L'Esclavage dans Us colonies anglaises. —
Lord Crave.\ et sos mègre, — Mélanges : Bibliographie des Iles
Sandwich.
REVUE POLITIQUE.
EVENEMENS DE LA SEMAINE.
Depuis quelque temps certains journaux de l'opposition
ne mettaient plus de bornes à leur hostilité vis-à-vis du
gouvernement. Ils s'attaquaient à la personne même du roi
plus encore qu'à ses ministres, et cherchaient à persuader au
public la nécessité d'une nouvelle révolution. Pour les amis
de l'ordre et de la paix , ce lan{;.^ge était non seulement
coupable , mais des plus sinistres j il annonçait des projets
bien près de leur exécution. Comment ne pas sentir en effet
que les hommes qui eu étaient venus à ce point de témérité,
ne pouvaient parler ainsi qu'après avoir tout préparé pour
appuyer de leurs actes des paroles qui étaient elles-mêmes
uu commencement d'insurrection! Bientôt le bruit d'un
complot républicain prêt à éclater vint prêter une nouvelle
force à ces tristes pressentimens. Sur ces entrefaites survint
la journée du 5. Il faut avoir été bien aveuglé par ses
sympathies ou ses antipathies politiques pour n'avoir aperçu
dans la cérémonie de ce malheureux jour que le grand deuil
national qui en était l'objet , et pour n'avoir pas discerné,
au milieu de l'immense concours de citoyens, qui étaient
venus payer le tribut de leurs regrets à la mémoire de l'un
des chefs de l'opposition parlementaire, bou nombre de
physionomies sur lesquelles se peignait une exallalion de
sinistic présage. A cette vue, de tristes pressentimens s'em-
parèienL de plus d'un assistant, et la fin de ce jour n'a que
tro6 montré si ces pressentimens étaient une injure. Avons-
noqs besoin après cela de dire de quel œil nous envisageons
les scènes des 5 et6 juin ?
Grâces à Dieu , le nombre des insensés, auxquels nous,
dcV^îi CCS malheurcnses journées , ne répond pas à l'éner-
gie de la passion qni les égare , et la masse de la population
doit leur avoir assez montré qu'elle n'est pas près de
leur donner sa confiance. La cause des montagnards de i833
semble décidément perdue depuis la défaite du 6 juin.
Mais cette défaite obtenue au prix de tant de sang nous
coûtera peut-être beaucoup. Elle nous a placés dans une
situation qui a aussi ses périls, et le gouvernement victo-
rieux ne s'est que trop liàté de nous en donner la preuve,
lorsqu'à son tour il s'est jeté hors de la légalité. L'ordon-
nance qui met Paris en état de siège ne saurait être justifiée
d'aucune manière: par elle-même, elle viole directement
la loi suprême du royaume; par la rétroactivité qu'elle insti-
tue, elle viole une loi plus sainte encore, celle de la con-
science : elle est essentiellement immorale. La loi de Dieu à
la main , nous protestons contre cet attentat à la justice et à
l'humanité. En voyant avec quelle facilité on se décide er£
France à mettre de coté le contrat qui nous régit, pour l'ai
substituer ou l'arbitraire ou l'insurrection, nous ne pou-,
vons nous empêcher de craindre beaucoup pour l'avenii}
du pays , pour son repos et pour ses libertés. Les journaux. '
de leur côté, nous ont encore donné , ces derniers jours
de nouvelles preuves du peu de sincérité qui préside à leur
polémique. Et qui nous dit que si la bonne foi manque à la
presse périodique, nous la retrouvionsailleursl C'estavecun
sentiment bien pénible que nous avons envisagé la grande'
revue de dimanche. Une victoire de guerre civile, une vi©'
tcire achetée si cher, demandait-elle à être couronp.èe pr,r
cette espèce de promenade triomphale et par une cérémo-
nie qui revêt toujours, plus ou moins, les covactères d'une
fête?
Que dire enfin de cette ordonnance honteuse qui enjoint,
sous peine d'une amende de 3oo francs, à tous les médecins,
officiers de santé, etc. , qui ont été appelés à donner leurs
322
LE SEMEUR.
soins aux blessés d'en faire la déclaration à la police? Quant
a nous , elle nous a soulevé le cœui' ; nous ne saurions dire
toute la tristesse qu'elle nous cause. Comment les signataires
de cette mesure ont-ils pu taclici' leur nom de l'opprolue
d'un pareil acte, contre lequel , au reste , les protestations
arrivent en foule. Ordonner la délation et l'ordonner à dos
hommes dont le ministère repose sur une confiance sans
bornes, à des hommes dépositaiies de mille secrets, et que
la loi elle-même oblige , à défaut de la conscience , à une
disci'ction qui n'a de limites que celles de la loi,u'est-ce pas
se méprendre de la manière la plus inconcevable et la plus
révoltante?
DE LA BEVOLUTION ANGLAISE DE l832.
Le bill de réforme est aujourd'hui devenu loi, dit-on;
ce qui signifie qu'il a été adopté par la chambre des lords,
en l'absence obligée de cent soixante de ses membres , qui
n'ont pas osé le rejeter, et que Guillaume IV l'a sanctionné
par commission, ne voulant pas le faire en personne sur le
champ de bataille que ses amis avaient abandonné, et n'o-
sant pas non plus y refuser son assentiment. Et c'est là ce
qu'on nomme, dans un pays religieux , une loi adoptée par
les trois pouvoirs! Tout en ayant l'air de frémir d'horreur
au seul mot de révolution, on en fait cependant une com-
plète.
Les Anglais ont donc le bill, tout le bill, sans avoir eu
besoin pour cela d'en venir aux barricades , comme ils pa-
raissaient y être décidés. Il fuit voir maintenant si tout leur
sera assez, ou si, comme nous sommes disposés à le croiic ,
ils ne trouveront pas qu'ils ont besoin de quelque chose de
plus que le tout qu'ils demandaient. Il eu est déjà parmi
eux qui soutiennent qu'avec ce tout ils risquent de ne rien
avoir, à moins que la chambre des lords ne soit purgée ou
rembourrée. D'autres vont jusqu'à dire que ce tout ne ser-
vira à rien, à moins que la reine ne réfoimc sa maison pour
s'entourer uniquement de partisans du bill. Quant au roi
lui-même , il est depuis quinze jours, de quait d'heure en
quart-d'heure, tantôt à la hausse, tantôt à lu baisse. On avait
préparé , en toute sincérité sans doute , une foule d'arcs de
triomphe sur la route qu'il devait suivre pour aller sanc-
tionuer le billj mais il a cru peut-être y voir de la ressem-
blance avec les Fourches-Caudines , et il a préféré se sous-
traire à ces honneurs. Qu'en est-il résulté? Guillaume IV
est devenu tellement impopulaire que le Times en jjarle
conime d'un homme absolument nid, à qui on fera signer
tout ce qu'on voudra, a Nos craintes se sont réalisées, » dit
ce journal. « Le roi n'a pas donné en personne son assenti-
ment à la charte de i83a, qu'il avait cependant trois fois
recommandée du haut du trône, dans des discours solennels.
Mais désormais peu importe l'opinion personnelle du roi sur
des questions qui intéresscntle bien général. Plusde millions
pour des palais -p\\ii d'énormes listes civiles y plus de hon-
teuses pensions, comme sous le règne voluptueux ctpiodifue
de George IVI Sans doute si, par liu assentiment rtfltclii et
persévérant aux principes delà vertu et de la sagesse politi-
ques, le roisaitgagner l'affection du peuple, d pouira préten-
dre à de l'indulgence pour ses désirs, et ou pourra lui en
donner des marques, même au prix de quelques sacrifices :
mais dans tout ce qui regarde la liste civile la chambre
réformée interviendra avec hardiesse et saura saisir les oc-
casions d'exprimer au roi ce que son peuple pense de sa
conduite dans cette foule de cas oit l'on ne peut pas faire
un puéril usage de lu maxime que le roi ne peut pas mal
faire. »
Certes, l'Angleterre avait grandement besoin d'une ré-
forme dans sa représentation , et cette réforme aurait peut-
être valu une révolution. La lévolutiou a cependant eu
lieu. Espérons que ses résultats répondront aux vœux de
ceux qui ont agi dans le sens de la réforme, et qu'elle
procuiera à ce pays de longues années de paix et de pros-
périté, en sorte qu'il soit plus que jamais en état de tra-
vaillera la propagation de l'Evangile parmi tous les peuples!
Il est digue de remarque que, dans l'élection d'un mem-
bre de la chambre des communes pour le comté de Berks ,
comté agricole dans le voisinage de la capitale , qui a eu
heu, il y a peu de jours , c'est un candidat opposé au bill
tout entier qui a été nommé; il a obtenu deux cents voix
de plus que le candidat soutenu par le ministère et par les
unions politiques. Ce fait prouve qu'il y a encore bien dos
gens qui n'ont pas grande confiance dans les résultats du
b.U.
LA SOCIETE BIBLIQUE DE LOIVDRES.
PREMIER ARTICLE.
La Société Biblique Britannique et Etrangère a été formée
eu 1804. Son but unique est de répandre la connaissance
des Saintes Ecritures , en les faisant imprimer, sans notes ni
commentaires, dans les diverses langues parlées dans le
monde. Lord Teignmouth , connu comme biographe de sir
^Villiam Jones, et qui a rempli les fonctions de gouverneur
général du Bengale , en est président depuis son origine.
Plusieurs évêques de l'Eglise anglicane, entre autres le savant
Portons, alors évêque de Londres, acceptèrent le titre de
vice-présidens. Leur patronage fut d'autant plus précieux,
que le comité devant être composé, non seulement de mem-
bres de l'Eglise anglicane, mais aussi decliretieus de toutes
les dénominatioLS , il était important que la tolérance des
dignitaires de l'Eglise encourageât les anglicans à s'y rallier.
L'art d'imprimer avec des planches stéréotyjîes , connu
en partie depuis cpielques années , venait de faire de grands
proj^rés en Angleterre , par les soins du comte Staiohope et
de IVI. André Wilson. On dirait que la Providence, qui fit
précéder la réforme du XYFsiècle de la découvertede l'im-
primerie, a voulu faire coïncider celle de la stéréolypie avec
l'ère des sociétés bibliques, dont les travaux en ont été pro-
digieusement facilités. Les nouveaux procédés permettant
d'avoir une succession non interrompue d'exemplaires ,
de perpétuer un texte correct, et de se procurer les Livres
saints à beaucoup moins de frais, le comité chargea l'uni-
versité de Cambridge, de surveiller l'impression d'un grand
nombre de Bibles et de Nouveaux-Testamcns stéréotvpes.
La rareté des Bibles, dans la -langue du pays de Galles,
avait été la première circonstance qui, en faisant recher-
cher les moyens de s'en procurer beaucoup d'exemplai-
res, donna l'idée de former lu Société Biblique de Londies;
mais dès la première anuée de son existence, elle s'occupa
aussi des pays étrangers. Un Comité Oriental fut formé
pour les travaux auxquels onvoulait se livrer dans les divers
pays de l'Orient, et une correspondance active fut établie
avec la Suisse, l'Allemagne, le Danemarck et d'autres
parties du continent, pour recueillir des rensciguemcus sur
le besoin de Livres saints dans ces contrées.
Les informations reçues de Nuremberg étaient si encou-
rageantes que la Société de Londres offrit à ses correspon-
dans cent livres sterling pour fociliter l'établissement d'une
société biblique dans celte ville. M. Thomas Kiesliiig ré-
pondit à cette proposition dans les termes suivans : « Eq
lisant votre lettre , je me rappelais avec attendrissement ce
passage de l'Evangile : « Ils firent signe à leurs compa-
)> gnons cjui étaient dans l'autre nacelle de venir les aider,
» et étant venus, ils remplirent les deux nacelles, tellcnient
» qu'elles enfoncèrent ! «Votre lettre me causa tant de joie,
LE SEMEUR.
323
r]ue ne pouvaut me contenir, je courus chez M. Schrener,
un des plus respectables ministres de notre ville, pour lui
communiquer ces bonnes nouvelles, venues d'une terre
litrangjère : il en fut touché comme moi , et nous convînmes
Je convoquer pour le jour de l'Ascension , une assemblée
de chrétiens ot d'amis, dans la([uclle nous prîmes la résolu-
lion unanime de former une société biblique , et d'inviter,
par une circulaire, nos frères d'Allemagne et de Suisse a
nous aider dans cette belle enti éprise. »
Qui ne lirait avec intérêt les détails des premiers com-
mencemcus d'une œuvre dont l'influence s'est étendue sur
le monde entier, et à laquelle ou ne peut comparer aucune
de celles qui ont pour but l'extension do la science. Jamais,
on peut le dire, autant de volontés ne se sont réunies , au-
tant d'efforts n'ont eu lieu, pour un but quelconque; ja-
mais ceux qui ont travaillé pour une même cause n'ont
appaitenu à autant de contrées, n'ont été placés à des de-
f;rés si différcns de l'échelle sociale, et n'oufélé si diver-
sement partagés sous le i-ipport de l'éducation et des cir-
constances extérieures ; jamais aussi , il faut l'ajouter, on n a
vu autant de persévérance , l'emploi de moyens aussi variés
et aussi ingénieux, et une constance égale à ne pas perdre
de vue le but primitif qu'on s'était proposé. Il nous serait
impossible de suivre , pas à pas , cette société devenue co-
lossale,dans les travaux auxquels elle s'estlivréej nous nous
nous bornerons à signaler quelques faits.
Eu 1804, le capitaine John Norton, qui, en 1800, avait
été nommé chef par la confédération des Six Nations du
Haut-Canada (i),sous le nom de Teyoninho Karawen,
avait fait un voyage en Angleterre, pour obtenir la confir-
mation des privilèges en vertu desquels ses frères indiens
occupaient l'établissement de la Grande-Rivière. Dans ce
voyage , ce chef^ naturellement disposé à désirer le bien de
ses peuples , forma des liaisons qui lui inspirèrent la pensée
d'employer ses momens de loisir à traduire l'Evangile selon
saint Jean dans le dialecte moha-(vk , qui est la langue habi-
tuelle de ces nations confcdérées, au milieu desquelles la
Société pour lu propagation de l'Evangile a envoyé des
missionnaires en 170a , et qui ont en partie embrassé la foi
chrétienne. Le capitaine Norton lui-même unissait à nu
profond sentiment leligieux un esprit pénétrant et réfléchi.
Il avait une grande connaissance des Saintes-Ecritures, et
étaitfamiliarisé, depuis son enfance, avec la langue anglaise.
Il paraissait donc très-propre à l'exécution de celte traduc-
tion. Avant do se charger de son impression , le comité de
la Société Biblique désirait cependant s'assurer de sa cor-
rection et de son exactitude ; mais comme il n'était pas pos-
sible de trouver en Angleterre une autre personne qui
comprit la lairgue mohawk , on eut recours à l'expédient
suivant. Ayant présenlé le capitaine dans une société res-
pectable , on lui proposa, comme la seule épreuve qu'on
pût faire de sa traduction, d'en retraduiie littéralement un
morceau en anglais. Il y consentit et lut immédiatement
de cette manière le dix-septième chapitre de l'Evangile.
Les personnes présentes s'accordèrent à trouver qu'autant
qu'on en pouvait juger , la traduction était faite avec autant
de fidélité que de jugement. Le comité l'adopta et elle fut
imprimée à deux mille exemplaires , avec l'anglais en re-
gard. Elle a été répandue en différcns endroits du Haut-
Canada , sur les bords de l'Ohio et dans le pays des Onéidas.
L opinion favorable qu'on avait conçue de ce travail fut
confirmée, peu de temps après, parle suffrage des interprètes
mdiens qui déclarèrent qu'elle était correcte.
En i8o5 , la Société de Londres, commença à répandre
les .Saintes Ecritures en France, où ses travaux ont pris, peu à
(1) LesiÇix iVa.'ioni sont les Ondowaghas ou Senecas,hs Cayensas,
les Onondagas, les Oniidas, les Mohawks et les Tuscaroras.
peu, une telle importance, qu'elle y a mis en circulation ,
l'année dernière, 176,139 exemplaires de la Bible ou du
NoUveau-Ti'stament. L'un de ses premiers correspondans,
dans ce pays, a été le vénérable Obcrlin, pasteur au Ban-dc-
la-Rochc, mort en 1826, l'un des hommes les plus étonnans
de notre époque, par le bieu immense qu'il a su opérer
avec des ressources extrêmement limitées. Voici de quelle
manière, il rendait compte à la Société, qui lui offrait un don
de Livres saints, de l'emploi qu'il comptait faire des trois
premiers volumes dont il disposerait. Il est impossible de
liie sans émotion les lignes suivantes :
« La première Bible sera donnée à Sophie Bernard, une
des plus excellentes femmes que je connaisse et riionueur
de ma paroisse. Avant d'être mariée, elle prit, du cousentc-
raentde ses parons, l'engagement de nourrir et d'élever trois
enfans délaissés, qu'un père dénaturé avait souvent traités
d'une manière révoltante, lorsque, mourant de faim,
ils avaient osé demander, eu pleurant, quelque nourriture.
Peu de temps après, elle sauva la vie à quatre enfans catho-
liques , qui , sans elle , auraient péri de besoin et de misère.
Elle se trouva donc chargée du soin de sept enfans, auxquels
elle en joignit plusieurs auties de différentes religions.
Alors, elle loua une maison, prit une servante , et entretint
toute celte famille adoptive, uniquement du produit de
son travail, et du peu d'ouvrage que faisaient les enfans ,
auxquels elle enseignait h filer du coton. Son existence est
une bénédiction pour tout le village ; il est impossible d'être
plus industrieuse;, plus frugale, plus propre, plus gaie, plus
édifiante dans sa conduite et dans sa conversation , plus
douce et plus aimante, plus ferme et plus courageuse dans
le danger. Satan inspira à quelques ennemis de cette femme
respectcible l'horrible dessein de détruire sa vieille chau-
mière; mais il à plù à Dieu de la préserver de ce malheur.
Lfu jcôvie honinie digue d'elle lui offrit sa mainj elle refusa
d'abord; n\ais il déclara qu'il persévérerait, dùt-elle le faire
attendre dix ans. Lorsqu'elle lui dit, qu'elle ne pouvait se
séparer de ses pauvres orphelins, il répondit généreusement:-,
a Qui prend la mère, prend les enfans. » Il a tenu parole
et tous ces enfans ont été élevés par eux avec grand soin.
Dernièrement encore, ils se sont chargés de quelques autres
orphelins, qu'ils élèvent dans l'amour et dans la crainte de
Dieu. Quoique ce couple excellent passe pour être riche
leurs revenus sont insuffisans à l'étendue de leur bienfai-.
sance ; quelquefois ils sont embarrassés pour se procurer les;
vêtemens qui leur sont nécessaires. Je compte leur donner
une Bible, parcequ'ils prêtent souvent la leur aux habitaos
des villages catholiques du voisinage.
» J'en destine une seconde à Marie Schepler, excellente
femme, qui vit à l'extrémité de ma paroisse, dans un lieu oîj
le froid est rigoureux et le terrain peu fertile, de soite que
presque tous les h.abitans sont de pauvres gens , qui se prê-
tent mutuellement des habits pour se présenter à la co m-
munion. Cette pauvre femme est aussi d'un caractère 'très-
rcspeclable, et j'aurais bien des choses à dire à sa louange
si je voulais entrer dans des détails. Quoique peu fortunée
et d'une santé faible , elle est la mère, la bienfaitrice et
l'institutrice j non seulement de tout son village , mais en-
core de quelques districts voisins. Elle prend le plus vif
intérêt à tout ce qui concerne le royaum.e du Rédempteur
sur la terre, et gémit souvent de voir qu'il est quelquefois
envahi par le Prince des ténèbres. Elle a aussi élevé plu-
sieurs orphelins, sans avoir reçu la plus légère rétribution.
Elle tient une école gratuite de jeunes filles , et se fait un
devoir de prêter habituellement sa Bible à ceux qui n'en
ont point.
» Je ferai présent de la troisième à Catherine Scheideg-
ger, veuve estimable , qui, comme Marie Schepler , sert de
mère aux orphelins et d'institutrice aux indigens.
324
LE SEMEUR.
» Je pourrais, facilement ajouter à cette liste les r.oms
d'autres personnes du même caractère, qui verseront des
larmes de reconnaissance, si elles reçoivent le don d'une
B blc. »
Quelle intéressante introduction celte lettre n'offre-t-elle
pas aux travaux qui ont dès lors eu lieu en France pour la
propagation des Saintes Ecritures I Et si l'on considère que
ces pauvres femmes du Ban-de-la-Roche ont puisé dans la
Bible les scnlimens qui les faisaient af;ir , quel puissant ar-
gument ne renferme-t-elle pas eu faveur de la lecture du
Livre de Dieu !
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
DES DlFFEr.ENTES MANIÈRES d'eTUDIER LE CIir.ISTIANISME.
Il est évident qu'un travail s'opère aujourd'hui dans le
monde moral et l'entraîne à la recherche de la vérité qu'il
a perdue ; mais ce travail se fait en tâtonnant, sans guide,
sans règle fixe. Nous pouvons affirmer qu'il demeurera sans
résultats aussi long-temps qu'on cherchera la vérité ailleurs
que dans la Bible. Malheureusement une foule de préven-
tions , plus ou moins partagées par toutes les classes ,
éloijjnent encore de ce Livre les savans et le peuple. A la
merci des circonstances et des influences extérieures, on re-
jette ou l'on admet les solutions qu'il donne sans peser sé-
rieusement les preuves sur lesquelles il les fonde.
Les uns, et c'est peut-être le plus grand nombre, négli-
gent absolument l'oidre de vérités et de faits le plus impor-
tant qui existe; ils en nient ou repoussent les conséquences,
avant toute discussion réelle, par un simple préjugé ou une
aveugle antipathie ; les autres, par l'effet des souvenirs et
des impressions de leur enfance, ou par une sorti? dp res-
pect instinctif, ou, ce qui est déplorable, par des cousidéra-
tions de convenance et de politique , veulent retenir une
partie seulement des doctrines chrétiennes ; ils veulent con-
server une portion de l'édifice dont ils rejettent les bases.
Yains efforts, tentative impuissante, l'œuvre de destruction
ne saurait s'arrêter à moitié; les conséquences ne peuvent
subsister long-temps hors du principe qui leur seit d'appui
et leur donne l'être. Un Christianisme sans foi est néces-
sairement un Christianisme sans force et sans vie.
11 est une autre métliode qui , au premier abord , paraît
plus rationnelle , et qui , au fond, Test peut-être tout aussi
peu. On en fjit de nos jours un emploi très-fréquent. Elle
consiste à juger le Christianisme, non d'après les preuves
qui lui sont propres et les litres de crédibilité qu'il présente,
mais en comparant l'idée vraie ou fausse qu'on s'en forme
avec certains principes de religion naturelle qu'on a adoptés.
Le Christianisme est admis si ses doctrines se trouveiit d'ac-
cord avec ces princ iprs ; si elles y sont ou paraissent'y être
contraires, il est rejeté : c'est la marche du rationalisnie.
Nous ne craignons pas d'affirmer qu'elle est essentiellement
vicieuse et en opposition directe avec les règles leconuaes
seules légitimes et seules sûres en tout autre get re de re-
therciirs. Ce sont toujours de pures spéculations , de sim-
ples théories , qu'on met au-dessus des preuves positives ,
et les données de l'imagination , du raisonnement ou du
sentiment, auxquelles on accorde plus de confiance et d'au-
torité qu'aux données de l'expérience, qu'aux témoignages
de riil.-'toire, qu'aux faits éclatans oii le Christianisme a sou
origine et sa base.
Wons slgnaleioiis un antre genre d'argumentation, dont
on a souvent fait usage contre le Christianisme , et qui est
plus radicahment vicieux encore que le précédent , avec
lequel il a quehjue analogie. Dans cette manière de procé-
der on laisse aussi lot îenieiit de côté les preuves directes
et positives que le Christianisme invoque , et jusque là on
suit la marche que nous venons de décrire : mais on va
beaucoup plus loin , et sans s'occuper des doctrines chré-
tiennes , sans les examiner , indépendamment de leur na-
ture et de leur tendance , à part ce qu'elles sont en elles-
mêmes et les circonstances extérieures qui ont pu leur im-
primer le sceau de la vérité, ou les juge souverainement
d'après un ordre de considérations qui leur sont tout-à-fait
étrangères , et qui laissent subsister cette masse de té-
moignages et de démonstrations morales, fondement réel
de la foi. Ainsi, pour citer quelques exemples, les premières
études sur certains monumens et certains peuples condui-
sent, relativement à l'âge du monde et de la race humaine,
a des résultats qui paraissent contredire quelques assertions
de la Bible, et l'on se hâte d'en conclure que la Bible n'est
qu'un produit de l'imposture : la chronologie mosaïque
semble ne pouvoir se concilier avec cell(i des Egyptiens ,
des Chinois, des Indous , non plus qu'avec l'antiquité de
tels ou tels monumens : donc le Christianisme est faux.
Combien de temps et par combien de gens ce raisonnemetit
n'a-t-H pas été tenu pour aussi légitime que péremploire ?
Cependant les sciences ont fait un pas de plus , et ces chro-
nologies , ces monumens accusateurs sont venus déposer eu
faveur du Livre dont ils devaient, disiit-on , anéantir sans
retour l'autorité. Un peu plus tard , les découvertes géolo-
giques ont donné lieu et fourni matière à des attaques de la
même nature. Autant que nous pouvons en juger, les pro-
grès de la science, quelque peu avancée qu'elle soit encore,
en ont déjà sensiblement affaibli la force et l'effet, et don-
nant lieu d'espérer que des investigations plus profondes,
des connaissances plus étendues, les feront tomber entière-
ment. I/expérience seule révèle donc suffisamment le vice
de ce genre d'argumentation. Considéré en lui-même, il est
loin de légitimer les conclusions qu'on en a voulu tirer.
Sup2:)osez aussi incontestables qu'elles le sont peu, ces don*
nées de la géologie , de l'archéologie ou de tout autre
science , qui vous paraissent les plus contraires au contenu
de nos Livres sacrés , vous n'avez pas droit d'en inférer eii-
coi'e que ces livres soient faux ; votre argument ne conduit
pas jusque là; il vous reste à démontrer la nullité des titres
et des preuves sur lesquels leur crédibilité repose. Aussi
long- temps que vous n'osez pas même le tenter , vous n'a-
vez que soulevé une diificulté plus ou moins forte ; et vous
ne pouvez pas plus vous débarrasser, par une simple néga-
tion, des faits que je vous cite et sur lesquels s'appuient mes
croyances , que je ne puis me débarrasser des vôtres par le
même moyen. C'est pourtant là ce qu'on a fait, ce qu'on ne
cesse de faire contre le Christianisme , avec une assurance
d'autant plus étrange que les nombreuses et graves erreurs
oii l'on a été jeté en suivant cette marche ^ et qu'on ne peut
s'empêcher d'avouer aujourd'hui , devraient, ce semble ,
iiisjiircr plus de défiance et de circonspection. Ce serait un
livre à la fois curieux et instructif que celui qui donnerait
le catalogue des innombrables objections qu'on a présentées
comme insolubles , et qui ont disparu successivement et
sans retour à chaque pas qu'a fait la science.
Certes, si quelque part la raison spéculative doit se défier
d'elle , c'est sans doute dans des recherches qui ont pour
objet Dieu lui-même et les lois d'après lesquelles il régit le
genre humain et le monde moral tout entier. Nous ne nions
pas au naturaliste, au géologue, etc , le droit d'examiner si
la religion de la Bible est d'accord avec leurs sciences res-
pectives; mais nous affirmons qu'ils vont beaucoup trop
loin lorsqu'ils pi étendent renverser un ordre de vérités et
do faits qui ont leurs preuves particulières, en leur opposant
quelques-uns des résultats plus ou moins certains qu'ils ont
obtenus dans leurs recherches. Ils n'ont fait qu'attaquer, et
de bien loin ; il y aurait donc erreur de leur part à se per-
LE SEMEUR.
325
suadcr qu'ils ont vaincu, quand il est à peine sûr que leurs
traits portent. Nous ne contestons ])as au rationaliste la fa-
culté d'examiner les doctrines chrétiennes en elles mêmes,
de les juger d'après leur nature , leur tendance et leurs ef-
fets , de les comparer avec ces premiers principes , ces opi-
nions instinctives, ces croyances générales et impérissiibles ,
dont nous portons en nous le germe, que fécondent et dé-
velopjient la réflexion, la contemplation de l'univers, les
influences sociales. Ce genre d'étude et d'argumentation n'a
certainement rien d'illégitime en soi, mais il exige beaucoup
de circonspection , de mesure et de sagesse j il constitue ce
qu'on a nommé l'évidence interne du Christianisme, et il y
a conduit une foule de bons esprits. Mais cette méthode ,
excellente comme auxiliaire , nous paraît insuffisante et
pousser dans des voies périlleuses, dès qu'on la prend pour
unique guide. Nous doutons qu'elle produise cette disposi-
tion qu'exige l'Evangile , et qui porte à soumettre tontes
SCS pensées à l'obéissance de Christ, et à recevoir le royaume
des cieux avec la docilité et l'humilité des enfans. Nous y
voyons une arme défensive, plutôt qu'un instrument de
foi.
Il est remarquable qu'elle soit presque universellement
préférée à la méthode historique et positive , dans un temps
tel ([ue le nôtre, oii l'on veut que la science prenne les faits
pour principe, et qn'ille en soit simplement l'explication
ou le corollaire, où l'on proclame que toute science qui ne
s'appuie point sur des faits bien constatés, toute science
purement spéculative, ne saurait plus être l'objet d'un in-
térêt général et d'une sérieuse attention.
Le Christianisme se prête parfaitement à cette disposition
des esprits qui demande surtout des faits , et à la méthode
qui ne veut reconnaître que l'observation pour base et pour
point d'appui de la science. Seulement il exige , d'accord
avec la saine philosophie , qu'on ne dédaigne et ne néglige
aucun fait, qu'on tienne compte de tous , qu'on ne rejette
pas sans examen et sur de simples préventions ceux d'un
certain ordre ; il demande qu'aux faits d'observation pro-
prement dite et aux faits de conscience , on joigne les faits
de témoignage. Recueillons et classons soigneusement tous
ceux qui ont trait aux questions religieuses. Ne négligeons
rien de ce qui peut porter quelque lumière dans un sujet
si intéressant , si élevé , si vaste, et concourir à donner les
solutions qui sont l'objet de nos recherches , ou confirmer
celles que nous avons déjà obtenues. Appelons à notre aide
les sciences historiques, naturelles et psycologiques j de-
mandoris-leur l'appui de leurs procédés et de leurs décou-
vertes. Toutes doivent travailler de concert pour la religion
qui les embrasse ei les domine toutes. Elles sont loin , de-
puis leur renaissance , d'avoir suivi cette direction et com-
pris leur haute mission à cet égard. Elles semblent avoir
craint de perdre de vue le but particulier que chacur.e se
propose, ou de compromettre leur indépendance et leuis
succès, en offrant leur hommage et leurs services à la
science première j elles ont préfénS unir leurs efforts
pour la détrôner , que de lui payer le tribut qu'elle ré-
clamait d'elles , et qui les aurait enrichies au lieu de les
appauvrir. Les circonstances qui les ont jetées dans cette
fausse voie , dans cette sorte d'msurrcction , n'existent plus
et ne sauraiefit se reproduire. Elles n'ont plus à redouter ce
despotisme insatiable, ombrageux, jaloux, qui se prétendait
le droit d'arrêter leur marche, dès qu'il ne la dirigeait
plus à son gré, aussi bien que de juger, de contrôler les
résultats de leurs recherches, et de ne les laisser publier
que sous son bon plaisir. Elles seraient injustes de garder
rancune à la théologie chrétienne, qui se trouva mêlée né-
cessairement, mais bien à tort, dans leurs débats, avec la
puissance dont elles ont brisé le joug. Il est temps qu'elles J
reviennent de leurs préventions et de leurs antipathies j et ^
qu'elles concourent ensemble à porter la lumière dans les
grandes questions qui se rattachent à la destinée del'hommej
dans ces questions auprès desquelles s'effacent toutes celles
qui se débattent de nos jours, avec tant d'intérêt , pour ne
pas dire plus; dans ces questions capitales, dont l'Evan.
gi'e a donné au monde une solution si simple, si satis-
faisante et si haute. Que les sciences cessent de passer à côté
de l'Evangile, comme elles fout depuis trop long-temps;
qu'elles lui accordent l'impartiale et séricuscattention, qu'il
mérite à tant de titres ; et nous osons prédire que le jour
n'est pas éloigné, où elles proclameront unanimement qu'il
est la révélation du ciel , dans le sens chrétien de ce mot.
C'est le service que la société tout entière, incertaine sur
ses croyances , réclame d'elles plus instamment, plus impé-
rieusement que jamais; et ce sera sans comparaison le plus
important qu'elle en ait reçu ; car ce qui lui manque surtout,
ce qu'il lui faut, ce sont des convictions religieuses qui
ravivent les consciences, et i-elèvent les principes et les
mœurs; elle esten arrière, et prcsqueen déclin dans l'ordre
moral, autant qu'elle est en progrès dans l'ordre politique et
dans l'ordre matériel. *
VOYAGES.
VOYAGE DE M. STEWART AUX ILES WASHINGTOIV.
DEUXIÈME ARTICLE.
.... Ce matin , à six heures, nous n'étions plus qu'à huit
ou dix milles de Nukuhiva. Nous découvrions aussi à vingt
milles de nous, au sud , Uapon , la troisième des îles Wa-
shington . et nous apercevions encore Huahuka , que nous
avions laissé à la même distance à l'est. Les pics les plus
élevés de Nukuhiva nous parurent avoir de deux à trois
mille pieds de haut. On ne voit que d'arides lochers sur
ses côtes oiierttales. Comme nous approchions, poussés
par une brise légère, notre attention se fixa surtout sur un
promontoire élevé, qui forme la pointe méridionale, et
que domine un roc gigantesque, qui ressemble tout-à-fait à
la tour d'observation de quelque château ruiné, soutenue
par des bastions immenses ; il se termine de telle façon
qu'avec un peu d'imagination , on pourrait y trouver des
parapets et des créneaux. Le capitaine Porter lui a donné
le nom de la tour de Bluff!
Nous vîmes ensuite, sur la droite, la baie profonde et
la vallée d'Oomi, habitée par les Taipiis, cette tribu guer-
rière avec laquelle le commodore Porter eut à soutenir un
combat, tandis qu'il radoubait son escadre dans la baie où
nous nous trouvions.
Les côtes ne présentant aucun obstacle à la navigation ,
si ce n'est un rocher à fleur d'eau , nous longeâmes le ri-
vage, et tombâmes bientôt an milieu d'un grand nombre
de canots destinés pour la pêche. Ils étaient remplis de sau-
vages, appartenant à la tribu Hapa. Aussitôt qu'ils nous
aperçurent j ils replièrent leurs lignes en toute hâte et se
préparèrent à monter à bord. Notre curiosité fut vivement
excitée par la vue de ces hommes; quand nous en fumes
tout près , et que nous entendîmes les cris par lesquels ils
exprimaient leur surprise et leur joie, nous nous mîmes
à jeter des cordes à ceux qui étaient sautés à la mer, afin
de nager vers le vaisseau et d'y grimper. Par ce moyen ,
cinq ou six réussirent à y monter, quoique notre marche
fût des plus rapides. Ils étaient pour la plupart complète-
ment nus et, sous ce rapport, ils semblaient d'un degré
plus barbares que les habitans des îles .Sandwich les plus
reculés que j'aie jamais vus; mais tous avaient un air jovial
et de bonne humeur.
Nous apprîmes d'eux que leur tribu était , comme de
326
LE SEMEUR.
coutume, en guerre avec celle des Taipiis , et que , deux
jours auparavant, elles s'étaient livré un combat uaval , à
l'endroit môme où nous nous trouvions. Leurs gestes,
pour BOUS exprimer leur haine pour leurs ennemis, et nous
montrer dans le lointain la vallée qu'ils habitent, et leur
pantomime pour décrire la bataille, les décharges de mous-
quets et l'effet du feu , étaient des ])\us amusans. Ils es-
sayaient ^ en outre , de toute l'éloquence de leurs gestes et
de leurs paroles , pour nous engager à épouser leur cause
et à les aider à détruire complètement les pauvres Taipiis ,
dont le seul nom semblait les glacer de terreur. Ils usèrent,
à cet effet , de tous leurs moyens pour nous décider à jeter
l'aucre de l'autre côté de la baie , près de leur vallée ; mais,
voyant que nous persistions à faire voile vers le port que
nous avions choisi, ils restèrent à bord, les Teiis étant
maintenant leurs alliés.
Quelques-uns de nos gens eurent compassion de leur
nudité, et ils étaient à peine depuis quelques minutes avec
nous, qu'au lieu de sauvages dans l'état de nature, nous
vîmes d'épais matelots en vestes et en pantalons , couverts
du cll^eau goudronné, allant et venant , et aidant à la
manœuvre du vaisseau, avec autant de dextérité que s'ils
n'avaient fait autre chose de leur vie.
La dislance delà tour de Bluff jusqu'à l'entrée de Taiohae,
ou la baie de Massachusetts , comme l'a nommée le Commo-
dore Porter , est d'environ huit milles. Les côtes , après
qu'on a passé la vallée des Hapas , sont hautes et escarpées.
On ne voit ni plaines, ni ouvertures. Outre la tour de
Bluff, deux curiosités naturelles en marquent l'approche :
l'une est un rocher rougeâtre, l'autre un éboulement de
pierres blanches , qui se détache sur un roc noir et qui, de
loin , fait l'effet d'une cascade. C'est probablement un ravin
par lequel s'écoulent les eaux, lors des fortes pluies. A l'en-
trée même de la baie, on voit deux petits îlots, un de
chaque côté du canal, que l'on nomme la Sentinelle de
l'ouest et la Sentinelle de l'est. Wous tournâmes celle de
l'est, de si près que nous aurions pu y jeter un biscuit en
passant; et, de l'autre côté, nous eûmes la vue de la baie
entière et de la vallée. Le bassin peut avoir huit ou neuf
milles de circonférence; il est de forme circulaire et s'élar-
git en s' éloignant des Sentinelles. La vallée qui le borde ,
s'élève pendant plusieurs milles , et se termine tout-à-coup,
■de tous côtés, par une rangée de hautes montagnes crevas-
sées de nombreux précipices, qui étendent leurs ramificn-
lions jusqu'à l'entrée du canal, où elles forment de hardis
■promontoires , dont le sommet est couvert de mousse.
L'œil se repose sur des bosquets touffus , qui ornent les
collines et les prairies, et qui se reproduisent partout, jus-
que sur les plus hautes montagnes. Les vallées sont telle-
3nent couvertes d'arbres, qu'd est difficile de distinguer
Qes habitations des naturels. Deux ou trois cabanes occupent
le sommet découvert des collines voisines. On voit cà et là,
à travers le feuillage, un toit de chaume. Quelques mai-
sons, comme des nids d'oiseaux, semblent suspendues au
milieu des forêts, sur les hauteurs les plus inaccessibles.
Nous ^vions à peine jeté l'ancre, qu'une foule d'hommes
et de femmes se jetèrent à la nage et vinrent dans toutes
les directions entourer le navire , se jouant dans l'eau et
semblant y être dans leur élément. Nous les reçûmes à
bord j où bientôt le bruit et la confusion furent à leur com-
ble. La plus grande partie d'entre eux étaient entièrement
nus; mais les femmes portaient cependant généralement un
pau ou un hikei, (un jupon court ou un manteau) , attaché
à un bâton , qu'elles tenaient d'une main au dessus de leurs
têtes, tandis qu'elles nageaient de l'autre. Ces gens pou-
vaient être au nombre de près de deux cent.
Deux ou trois heures après , on nous annonça qu'un canot
portant les chefs, s'avançait vers uous.Ils étaient quatre:
Moana , roi de la tribu , âgé de huit ans ; Hapé , tuteur du
prince et régent durant sa minorité; Tenae, son fils, de
l'âge de Moana; et Piaroro ou Piaoo , chef renommé de la
tribu voisine des Hapas. Je n'ai jamais vu de plus beaux en-
fans que le prince et son petit compagnon. Ils firent la con-
quête de tout l'équipage,
Haapé est un homme d'un certain âge; son air est doux
et agréable, et il paraît bon et sensible. Il nous accueillit avec
beaucoup de cordialité, ne doutant pas que par l'arrivée
d'un navire de Porter (c'est ainsi que ces insulaires appel-
lent tout navire américain), il avait gagné précisément l'es-
pèce d'allié dont il avait besoin contre les Taipiis. Il est de
(aille moyenne et a toute l'apparence d'un chef de troi-
sième classe des Iles Sandwich. Ses cheveux gris étaient
rasés, excepté sur le sommet de la tète, où ils formaient
une touffe, nouée avec un cordon de tapa blanc. Ses seuls
ornemens consistaient en une paire de boucles d'oreilles,
faites artistement d'une dent de baleine.
On voit, à première vue, que Piaroro est d'un rang élevé,
et prince par son caractère aussi bien que par le sang.
C'est un des plus beaux hommes que j'aie vus. Il est graud
et fort; ses proportions sout admirables, et le contour de sa
figuie , l'ensemble de sa personne rappellent une statue
d'Apollon, Sa peau est tellement couverte de tatouage
qu'on dirait presque qu'il est vêtu.
La connaissance partielle que j'ai delà langue hawaiienne ,
qui ne diffère guère de celle parlée auxlles Washington, me
permitd'échanger quelques mots avecles indigènes, età l'aide
des cinq ou six naturels des Iles de la Société et des Iles
Sandwich, qui faisaient partie de l'équipage, le capitaine
Finch réussit à expliquer assez bien le but de notre visite ,
pour leur faire comprendre que nous ne venions ni pour
faire la guerre, ni pour affaires de commerce, mais pour les
assurer de notre amitié, acheter les provisions qui nous
étaient nécessaires et leur rendre tous les bons services en
notre pouvoir.
Après qu'on eut fait ces communications et qu'on eut
appris d'eux quel était l'état général de leurs tribus et de
leur île, on servit du pain, des raisins, des pommes, etc. Les
musiciens, rassemblés sur le pont, se mirent à jouer des
fanfares. Les chefs sortirent alors de la cabine et montèrent
sur le pont, où, jusqu'au coucher du soleil, ils partagèrent
la surprise et le 2>laisir enfantin des sujets de Moana.
En entrant dans le port, nous avions hissé un pavillon
blanc au haut du grand mât, comme signe que le vaisseau
était accessible à tous ceux qui désireraientymonter. Le ca-
pitaine expliqua aux chefs le but qu'il s'était proposé par là
et leur dit que le peuple pourrait venir chaque fois qu'il le
verrait flotter; mais que quand il serait abaissé, caserait signe
que personne ne pouvait monter à bord, et que, comme on
allait le descendre pendant la nuit, la foule qui l'encombrait,
hommes et femmes, devait se retirer. Haapé et Piaroro
firent connaître cette décision à tous ces gens, qui refluaient
de la poupe à la proue, et usèrent de leur droit de com-
mander, mais avec cette douceur et ce calme, ordinaires
aux chefs polynésiens en toute occasion , mais principale-
ment lorsque ce qu'ils ont à ordonner n'est agréable ni au
peuple ni à eux-mêmes. Les indigènes firent d'abord peu
d'attention à leurs ordres ; mais quand le capitaine Finch
leur eut signifié une seconde fois qu'il fallait se retirer, les
chefs prirent un ton d'autorité plus décidé , et les hommes
commencèrent à se jeter par dessus le bord, avec forcecris et
exclamations. Les femmes eurent l'air de ne point prendre
les ordres du départ pour elles, et restèrent tranquillement,
pensant sans doute que le /^/«ce««« leur servirait de séjour
jusqu'à son départ, ainsi que cela arrivait à bord des autres
navires qui les visitaient. Lorsque enfin, après des ordres
répétés^ elles commencèrent à comprendre qu'elles au$4
LE SEMEUR.
'827
devaient partir, elles jetèrent des regards d'étonncmenl les
unes sur les autres et sur les gens de l'équipage. Elles se
mirent lentement en mesure d'obéir, comme pour bien
s'assurei- de la réalité de cette étrange mesure, et ce ne fut
que lorsque chacun commença à se retirer, et que les offi-
ciers avec leuis cpées leur eurent montré significativcment
le chemin, qu'elles se mirent à crier : laha! lalia! et à se
jeter, l'une après l'autre, dans la mer, pow regagner la côte.
Les chefs disaient en riant, comme ils nous quittaient:
« Quel étrange navire! » C'était peut-être la première fois
qu'on imposait quelque frein à leur grossière licence.
Lorsque le bruit eut cessé et que l'odeur de l'huile de
coco, dont se frottent les naturels , eut cessé d'infecter le
vaisseau, le capitaine Finch m'invita à faire le tour de la
baie en chaloupe. Cette excursion fut délicieuse. La nature,
embellie des teintes du soir, me parnt, sinon plus belle , du
moins plus pittoresque que je ne l'avais encore vue.
RECLAMATIOi\
DE MM. LES DÉLÈGUES DES COLONIES FRANÇAISES, A l'oCCASION
d'cN article intitulé : l'esclavage dans LES COLONIES
ANGLAISES.
M. Fleuriau etM. le baron de Cools, délégués delà Mar-
tinique, M. Foignet, déléguéde la Guadeloupe, ^IM. Azéiua
et Sullv-Brunet, délégués de Bourbon, et M. Favard , dé-
1-gué de la Guyiiie française, viennent de nous adresser une
ktlre collective de onze pages, à l'occasion de l'article
intitulé : l'Esclavage dans les colonies anglaises, inséré
dans le numéro 89 du Semeur. Malgré l'étendue de cette
lettre, nous n'aurions pas hésité à l'insérer tout entière, si
elle eût contenu la rectification de faits personnelsàMM. les
délégués des colonies françaises, ou leur réponseàdcs accu-
sations que noi!S aurions dirigées contre les colons qu'ils
représentent. Mais leur imt étant seulement de prouver
par les événeniens récens arrivés à Sainte-Lucie, l'inoppor-
tunité des mesures législatives mises en vigueur dans cette
île par le gouvernement anglais, nous ne nous croyons pas
appelés à leur servir d'organes pour l'appréciation de faits,
que nous pourrons examiner bientôt, ainsi que les mouvc-
mens qui ont eu lien à Démérara et à la Jamaïque, non pas
seulement d'après les résolutions prises, le 4 janvier, par le
p:;rti ultra-colouiàl de Sainte-Lucie , que MM. les délégués
veulent bien nous communicjuer, mais d'après les nombreux
documcns que nous avons commencé à rassembler.
M!\L les délégués restant toutefois dans les limites d'une
légitime défense, en répondant au parallèle qneM. Jeremie
établit entre Saiute-Lucie et la Martniique, nous nous faisons
un devoir de transcrire leurs remarques sur ce sujet :
« M. Jeremie, disent-ils, représente Sainte-Lucie comme
un établissement récent et la Martinique comme une colonie
beaucoup plus ancienne.
» La Martinique fut occupée par la France au commen-
cement du xvii"' siècle. Sainte-Lucie fut possédée, à peu
près vers la même époque , alternativement par la Fiance
et par l'Angleterre. La culture de la canne à sucre dans les
deux îles ne date pas de la première occupation. Long-
temps les Antilles françaises ne produisirent que du tabac ,
du rocou, du coton et du cafc. Mais en 1789 l'agriculture
sucrière avait fait dans ces deux établissemensà peu près les
mêmes progrès, proportionnellement à leur étendue réci-
proque et à lu quantité relative des terres cultivables (i).
» Si. par l'époque de leur séparation, M. Jeremie entend
celle de i8i4, il a fourni un fait peu favorarjle à la bonté du
régime colonial anglais; car pour qu'en 1814 il n'y eut à
(1} En t55o , 4o français , sous les or.lres de Koiisselan . sV-tablirent à
Sointe-Lucie. A la mort de ce chef, sa suite fut masbacréc. Les Anglais
s'eiuparèrent de l'ile en 1639, et en furent rha.-^séspar les français en i65o
Sainte-Lucie, reprise par les anglais en 1GG4, fut évacuée par eu'i en
1606. Celle colonie .concédée en 1 7 1 8 au maréchal d'Eslré, s , fut déclarée
neutre en 1730, et déûnitiTement rendue à la France en 1763. Les Fran-
çais pnienl possession de la Martinique el de la Guadeloupe le 18 juin
i(i35{j\'oteileMM.Icsddlcgtiés.) ■ ''
Sainte-Lucie que 16,000 esclaves (ce que nous sommes loin
d'admettre sans preuves), il eût fallu que l'occupation
anglaise depuis 1809 eût été une période bien sinistre de
décroissement; car en i8o'2 on y comptait plus de ao,ooo
esclaves (i).
» Dans le demi-siède de tranquillité que M. Jeremie
alloue à la Martinique, il a oublié les désastres de la guerre
civile de 1793 et 1794? '!«' causa des perles énormes dont
Sainte-Lucic se trouva préservée par une occupation immé-
diate de l'étranger {1).
» Dans l'opposition de leur situation agricole et commer-
ciale, il a également oublié de reconnaître que de 1800
à 1814, ces deux colonies, comme toutes les autres conquê-
tes de l'Angleterre, avaient eu à subir les mêmes rigueurs
de la fiscalité anglaise, qui n'admettait leurs produits que
dans ses entrepôts, alors qu'il n'existait pas de possibilité de
réexportation (3).
» Si nous venons au fait de la traite , nous serons encore
obligés de dire à M. Jeremie qu'avant même la loi de
1827 , ce trafic avait déjà cessé dans nos îles. La pénurie de
capitaux et le chiffre élevé des dettes de l'agriculture^ que
les produits ne pouvaient libérer , auraient suffi pour en
ta^ir le principe. S'il faut admettre que dans les années
précédentes, il se soit fait effectivement quelques expédi-
tions de ce genre , elles furent loin d'être aussi nombreuses
que le suppose M. Jeremie, qui, du reste, laisse ces sup-
positions dans un grand vague; car dans les évaluations
qu'il a entendu faire sur les produits de la traite à Nantes ,
au Hd%Te, à la 3larlinique même , il est difficile qu'on lui
ait laissé ignorer qu'un grand nombre de ces expéditions
n'étaient pas ten ées seulement pour nos îles, mais encore
pour les possessions espagnoles et portugaises^ qui n'avaient
pas consenti à la suppression de la traite^ et même pour
quelques colonies anglaises, où, de l'aveu de M. Jeremie,
on n'était point à l'abri d'introductions clandestines. Que
si la Martinique avait en i8i4, 70,000 esclaves, nous ne
nions pas que la traite n'ait contribué à en augmenter le
nombre, qui n'est pas , quoiqu'en dise M. Jeremie, resté
stalionnairc, malgré le grand nombre de libertés qui ont
été accordées et s'accordent encore journellement (4).
D'ailleurs, quand les accroissemens de la population ne
seraient pas en raison directe , des introductions frauduleu-
ses et continuées en contravention à la loi, il s-crait encore
aisé de s'en rendre compte par le fait même de la situation
de ce trafic. Les j>cines prononcées contre ce commerce
proscrit conduisaient à ce qu'il ne pouvait se. continuer que
sur des embarcations où l'emménagement, et par consé-
quent la conservation des esclaves , étaient sacrifiés à la
rapidité de la marche. Personne n'a jamais donné les trai-
taris à la côte d'Afrique pour des modèles de charité chré-
tienne. Ce commerce en lui-même doit être fort peu sédui-
sant,- l'appât du gain peut seul y entraîner. Or, ce gain ne
(i)Nous ne nous croyons nullement la mission de défendre l'ancien
systÈme colonial anglais ; il était aussi mauvais que lout autre. Ce n'est
qu'en 182G que des améliorations véritables ont été introduites à Sainte-
Lucie , et un décroissement rapide de la population esclave ne serait qu'une
preuve de plus de la nécessité des rél'oimes qui ont eu lieu. Au surplus , si
M M. les délégués n'admettent pas sans preuve les chiffres de M. Jeremie ,
ils nous permettront de citer ceu.\ que nous fournit M. de Humboldt dans
son tableau re la population des Antilles. ÎNombre des esclaves à S,.inte-
Lucie en 178S : i-j.aai ; en 1810 : 14,397 ; ;-e^. off.d^ iSijiiS.SgS;
de 1820 : i3,i20. M. Jerc-mie , bien loin de vanter l'ancii'n sy tème an-
glais, l'attaque de toutes ses forces; il prouve que jusqu'en 1 823 la popu-
lation dimii uail régulièrement, non seulement dans l'ile , prise en
masse, mnis ausM sur les diverses liabitalinns. Depuis 1S26, il va eu,
chaque année . moins de décès el plus de naissances. (Red.)
(2) Ce n'est pas M. Jeremie , qui est en faute ici : nous lui avons fait
iliie, par une erreur du iraducteur ou de l'imprimeur, que la Martinique a
joui dune continuelle tranquillité , tandis qu'il ne parle, en elfet,que
d'une tranquillité l'rcsqne continuelle (Red.)
^3) Ce fait étant cnmmiin au\ deux colonies, il ne pouvait en résulter
un contraste ; il e;t d'ailleurs antérieur à l'époque où commence le pa-
rallèle de M. Jeremie, ( Red. )
(4) M. D.ipotet , gouverneur df la Martinique, a , en septembre i83i ,
accordé 1,800 libertés à des patronés, qui figuraient dans la elafse des
esclaves. Depuis , il se fait chaque mois délivrance de titres de même na-
ture par suite de demandes des patrons ou anciens maîtres. Il en est de
mcme dans toutes les autres colonies, en sorte que cette classe des pa-
tronés aura probablement entièrement disparu , en se fondant parmi lÉi
libres , avant que la loi ait eu le temps ou le besoin de statuer pour dleT
( Note de MM. les délègues. )
'#.
328
LE SEMEUR.
pouvait s'obtenir que sur le transport de véritables travail-
leurs. Ce u'étaient doue plus des familles capables de re-
production qu'on s'occupait d'introduire, mais par prélc-
rcnce (ainsi qu'on en a fait dei'iiièremeut la judicieuse
remarque dans le parlement anglais) , des mâles valides
dont le travail immédiat pût couvrir promptemcnt le prix
d'acliat , et sans que , dans ces transactions secrètes et ra-
pides, le colon eut la latitude nécessaire pour s'assurer de
l'étal réel de son acquisition. Pour un esprit juste et impar-
tial, toutes ces circonstances doivent entrer dans l'apprécia-
tion du chiffre actuel de la population esclave, sans aller
en chercher l'explication dans une consommation d'hom-
mes épouvantable. Entre autres documens précieux que le
miiiislère de la marine a sur cette question , il lui en est
parvenu tout récemment un d'un grand intérêt pour nous,
puisqu'd rend témoignage de la situation prospère de la
population esclave dans cette même colonie de la IMartini-
que, si calomniée par M. Jeremie. La source de ce docu-
ment est toute européenne , et nous ne pouvons que faire
des vœux pour qu'il acqiiière la plus graude et la plus par-
faite publicité possible (i). »
Par cette citation, nous avons rempli, dans toute son
étendue , le devoir que nous prescrivait notre impartialité.
Les notes dont nous l'accompagnons prouvent qu'en insé-
rant quelques fragmens du beau travail de M. Jeremie,
nous n'avons pas accueilli légèrement un document dont
il ne nous fût pas possible de soutenir les assertions. Quant
aux théories que développent MM. les délégués des colonies
françaises, dans la lettre qu'ils ont bien voulu nous écrire,
nous ne nous croyons pas plus obligés de les propagei',
.que sans doute ils ne penseraient l'être d'insérer nos articles
dans les nombreuses brochures qu'ils publient. Les obliga-
tions du journaliste ne sont pas , sous ce rapport , plus élen-
■ ilucs que celles du simple publicisie. Nous devons, d'ail-
leurs, le dire, nous n'avons pas commencé cette lutte à la
légère, ni dans le simple desseiu d'ofrir à nos lecteurs
• quelques faits intéressans sur l'esclavage. Nous regarJons
plus haut et plus loin ; notre plan est tout formée et nous
lîspérons que Dieu nous accordera les forces nécessaires
p>our le réaliser. Nous ne poserons la pluiuc, nous ne cessu-
cous de travailler , de tout"es les manières que la conscience
approuve j à soulever l'opinion contre l'esclavage, que
lorsqu'il aura été aboli dans nos colonies. C'est sans doute
parce qu'ils ont compris que nos efl'orts avaient un but
.iiTcté, que MM. les délégués ont jugé qu'il valait la peine
de nous répondre. Nous les en remercions et nous les
prions de croire que, dans cette franche guerre, nous ne
rcous écarterons jamais des égards que nous devons à des
lionimcs auxquels nous avons , en plus d'une occasion, su
r endre justice, quand même nous nous sommes vas dans la
u écessité de les combattre.
LORO CRAVEN ET SO:^ KEGRE.
Nous avons inséré, dans le numéro 34 du Semeur, un
("pisode de la peste de Londres, en iG(J5. Ce morceau , fort
i intéressant en lui même, ne paraît cependant pas mériter
lune entière confiance historique, et il est douteux que l'au-
teur ait été témoin de la peste de Londres. Un journal
!inf;lais, qui vient de publier une revue des divers ouvrages
«qui nous restent sur ce terrible fléau, est assez disposé à
attribuer la Préparation à la peste, tant pour l'âme que pour
(i) Les évaluations de M. Ji-remie ne sont pas si vagues que le préten-
dent MM. les iJéléjîucs ; car il nous dit : « Des uiullituJes d'esclaves, dont
le nombre est égal , d'après les plus faibles eslimilions , au nombre de
ceui qui se trouvaient déjà à la Martinique, y ont été importées, u Or, il
irons a appris qu'il y en av.it 70,000 en i8i4- Voilà donc son minimum!
Si , malgré ces importations , la population esclave n'est pas plus élevée
qu'elle ne l'était avant , il faut bien , même en ayant égard aus quelques
Tiille pïtronés délarés libres depuis i83i , c'est-à-dire po=lérieureuienl
lux évaluations de M. Jeremie, et en prenant pour ce qu'elle vaut la re-
marque peu fondée qu'on importe presque uniquement des esclaves mâles ,
■-ei'onnailre qu'ilay a eu dans cette ile une consommation d'hommes
évoui>ii'itable ! Nous ne pouvons d'ailleurs admettre que depuis la loi de
1827, et même anléricurcment à celte époque, la traite ait cessé aux
Antilles françaises. Les faits qui prouvent le contraire ne sont que trop
nombreux.
le corps, à De Foe , écrivain plein de hardiesse et d'origi-
nalité, qui n'est guères connu en France que par son
Robinson Crusoé. 11 a beaucoup écrit et, entre autres ou-
vrages, un Journal de la peste de Londres, avec lequel
le livre qui nous occupe a de nombreux rapports de style.
Cette question, qui n'est pas résolue définitivement par ia
supposition du journaliste anglais, n'estpas indifférente sous
le rapport hygiénique ; car comme il résulte du récit de
l'auteur, 1° que la peste est contagieuse 5 2° qu'on peut en
être atteint plusieurs fois ; 3° que l'isolement est le meilleur
moyeu de s'en préserver, il importerait de savoir si ces
f lits résultent réellement des observations personnelles de
l'auteur. De Foe n'étant né qu'en i6G3, deux ans avant la
peste, si ce livre est de lui , les assertions qu'il renfeime
auraient une bien moindre importance.
Sous le rapport religieux, cet épisode nous paraît pécher
plus encore. L'égoïsme du riche épicier de Woodstreet est
loin, moralement parlant, d'offrir un exemple à suivre , et
nos lecteurs l'auront compris. Nous sommes heureux de
pouvoir leur citer aujourd'hui un fait de la même époque ,
bien différent de celui-ci , et à l'authenticité duquel nous
avons tout lieu de croire.
Lord Craven, qui habitait Londres lors de la peste qui a
désolécette villeen 1 665, effrayé des ravages que faisait celte
affreuse maladie, résolut de fuir le danger, en se retirant
dans une de ses terres. Tous ses préparatifs étaient faits , sa
voiture chargée était déjà à la portf , et il se promenait dans
son salon, attendant le moment du départ, lorsque, en s'ap-
prochant d'une fenêtre ouverte, il entendit un nègre qui le
servait dire à un de ses camarades : « Puisque notre maître
» quitte Londres pour se sauver de la peste, je suppose que
» son Dieu demeure à la campagne et non pas à la ville. «Cette
parole dite, sans intention et dans la simplicité de son cœur,
par un pauvre nègre qui croyait à plusieurs dieux, frappa
profondément lord Craven. Il se dit : « Mon Dieu est par-
» tout, et peut me préserver à la ville comme à ia campa-
» gne ; mon nègre m'a donné une utile leçon. Seigneur,
» pardonne-moi le manque de foi qui me faisait fuir de
» devant ta face ! Je ne partii'ai pas. »
A rinstant il fit décharger sa voiture et ne quitta pas
Londres pendant tout le temps que dura le fléau, se dévouant
à porter des paroles d'espérance et de consolation aux
malades, et à soulager les maliieureux. Sa confiance ne fut
point trompée ; la lualadie ne l'atteignit pas.
J^fs piécautions raisonnables ne sont certes pas interdites
au chrétien; mais il ne lui est pas perm s de subordonner
k la considération de sa sùrete personnelle les devoirs qu'il
a à remplir dans les temps d'affliction publique. Il doit, au
contraire, sacrifier au désir de remjjlir la mission de charité
et de piété qu'il a reç-ue de son Dieu , tout ce qui ne peut
pas se concilier avec elle.
BiDLioGRAPHiE DES Il£s Sandwich. — C'est OU Commencement de 182a
que les missionnaires américains établirent une imprimerie dans ces iles.
A cette époque, la langue du pays commençait à peine à être écrite.
En i83o, les deux presses qui y sont en activité avaient déjà servi à l'im-
pression de vingl-dcux putils onvragts, formant un total de 387,000
exemplaiiis, ou de 10,287,800 pages. On a en outre imprimé aux Elals-
Unis, dans la langue de ces iles, une forte édition des Evangiles selon saint
Matthieu, sainlMarc et saint Jean. Les caractères romains ont été adoptés
pour écrire le sandwich. Il serait fort inutile d'imiirimer (es ouvrages si les
(wbitaiisn'apprenaient pas en même temps à lire. Le tableau suivant des écoles
fera voir que les missionnaires ne négligent pas de le leur faire enseigner:
Iles. Ecoles. Elèves.
Oaliu. 210 6,635
Maiii. 264 10,758
Molokai. 33 i485
Lanai. 10 5o6
Kaliijolawe. I 3i
ïuuai. environ 90 environ 5,5oo
Uavaii. environ Soo au moins 30,000
Total.
908
41.895
Outre les eofans et les adultes, qui fréquentent actuellement les écoles,
il y en a un grand nombre qui les ont quittées, après avoir appris à lire , à
écrire et à compter, et avoir été instruits dans la religion chrétienne. Plus
de neuf cents indigènes remplissent les fondions de niailres d'école.
Le Gérant, DEHAULT.
Imprimerie de Scllicce , rue des Jeûneurs, n. 14.
'â-
TO'.IE 1". — IV' 45,
20 JUIl\ 1831.
LE SEME
JOURNAL RELIGIEUX,
Polîtîqiic, Pliîîosophîqoe et Littéraire,
PARAISSAIT TOUS LES MERCREDIS.
Le cliomp , c'esl le monde.
Maith. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel , n" ii,et clie« tous les Lior. lires et Directeurs de poste. — Prix:i5 !r. pour l'année;
8 (!■. pour 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera 2 fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affr.mchis.
SOMMAIRE.
Kestacration sociale (Fin.). — Votaces : Voyage de M. Stewart aux
Iles Washinglon : La vallée de Taiohae. — Note sur l'étymologie du
mol Tabou. — Littérature : Les Feuillts d'automne , par Victor
Hugo. — Littérature orientale : M. Klaprolh et le dictionnaire de
M. Mor.ison. — Mélanges : Prix-courant des journaux.
RESTAURATÏOIV SOCIALE.
DEUXIEME ET DERNIER ARTICLE.
Qu'il nous soit permis de renouer le fil rompu de notre
discussion j en rappelant les paroles qui ont servi de conclu-
sion à notre premier article :
K C'est du réveil de la vie morale que dépend la restau-
» ration de la société. Celte vie morale cousisle dans l'a-
» mour, identifié avec la loi. Cet amour ne peut pém-trcr
» dans la société que par les individus. Cet amour, enfin ,
» veut une raison, un point d'appui, un fait géncrateur(i). »
Deux foits, aussi anciens que l'humanité, semblaient de-
voir être pour elle une source d'amour sans cesse renou-
velée.
Le premier de ces fitits, c'est l'univers considéié dans ses
rapports avec l'homme. Les traces d'une intention bienvcd-
lante à notre égard y sont si évidentes et si nombreuses ,
nous sommes obligés d'y reconnaître une correspondance
si intime entre ses différentes parties et notre organisation,
enfin nos besoins et jusqu'à nos désirs y sont si soigneuse-
ment prévus et prévenus, qu'il semble impossible que tant
de paternité ne gagne pas notre cœur. La raison nous le dit
du moins : la raison fait appel au sentiment; mais le senti-
ment , rebelle à la logique , ne vient point ; car de courtes
et rares émotions , où la raison n'est pour rien , témoignent
bien plus de l'absence que de la présence du sentiment qui
(0 Voyez le Semeur, n° 40.
devrait joindre habitucllenient l'homme à son Créateur. Ce
que la considératio:! des œuvres de la nature et des soins de
la Providence répand d'amour et de religion parmi les
hommes , ce qu'elle jette d'élémcns de vie dans la société,
^loit êtr« coaiptc pour rien.
La raison mônJp n'cstpr;s si absolument du parti de Dieu.
EIIp prouvait jadis la présence etractiou de ce grand Etre :
elle s'enhardit aujourd'hui à prouver le contraire. Quelle
simplicité de la vouloir donner pour guide au cœur humain!
Eh! c'est le cœur lui-même qui l'a pervertie! C'est du cœur
que sont procédées la plupart des mauvaises pensées de la
raison. Il en résulte que, pour la création d'un amour pieux
de l'Auteur des choses , il y a peu de profit à espérer de la
contemplation de ces choses mêmes ; l'organe de cette con-
templation est vicié ; le cœur n'est plus propre à cet office :
qu'est-ce qui suppléera le cœur? « Quand le sel a perdu sa
saveur, avec quoi le salera-t-on? »
D'un autre fait , aussi ancien pour nous que le premier ,
devait jaillir en abondance l'élément de vie que nous cher-
chons. Quoi de plus naturel que de reconnaître pour frères
ces êtres semblables à nous , qui nous entourent, que lient
à notre existence leurs besoins et les nôtres , et que Dieu
dès l'origine, a mis en rapport avec nous par l'intermédiaire
divin de la parole ? Dans cette merveille de la parole , n'y
avait-il pas une invitation jiarticulière à nous aimer? Dans
le soin qu'a eu visiblement la Providence d'attacher notre
force à notre union comme à sa condition indispensable, ne
reconnaissons- nous pas encore la nécessité de nous aimer?
Mais quand la nature semble tout unir, quelle est, d'un autre
côté, cette force qui tout divise, qui fait jaillir l'hostilité de
l'association même, qui soulève, dans le monde, nation con-
tre nation; dans les nations, province contre province; dans
les provinces, famille contre famille; dans les familles, hom-
me contre homme, et réduit le pouvoir social à n'être que
j le modérateur de ces milliers do guerres partielles qui sem-
blent constituer le tempérament naturel de la société ?
Certes, l'efficacité du fait primitif est dès long-temps perdue;
encore ici le sel a perdu sa saveur : qui la lui rendra?
Qu'on se pénètre de l'impossibilité humaine de cette
<Tpiivi-û , nu'oa s'assure tien de l'impuissance absolue des
33a
LE SKMEUR.
deux faits mentionnés; qu'où se persuade, en conséquence,
de la nécessité d'un fait nouveau; et qu'aux personnes qui,
ne produisant aucun fait nouveau, se flattiMit néanmoins
d'une prochaine restauration de la société , vn déclare que
leur entreprise est une chimère.
La nouvelle impulsion dont le besoin est reconnu , l'àmc
humaine ne peut la recevoir que d'un fait d'un autre ordre
que ceux dont l'énergie est depuis loiig-lemps épuisée. Or,
ce fait nouveau, et tout à Ja fois antique , nous l'avons dans
l'Evangile. Ce n'est pas un foit social : il domine de ti'ès-
liaut le fait social, il ne le touche que médiatement. Ce n'est
pas un fait humain : il est de Dieu. Ce n'est pas un prin-
cipe abstrait : c'est, comme nous l'avons nommé;, un fait ;
un fait conçu dans l'éternité et consomme dans le temps ;
un fait en dehors de tous les principes et du chemin de
toutes les inductions : « Christ livré pour nos offenses, et
» ressuscité pour notre justification. »
Par ce fait,Dieu se révèle de nouveau, regrave l'empreinte
de son nom, remplace par un argument nouveau l'argument
usé de la nature. Le Créateur et le Conservateur de la race
humaine apparaît comme son Rédempteur; celui qui a
donné la vie , le mouvement et l'être , se donne lui-même ;
celui qui éleva vers lui le néant , s'abaisse vers le néant ;
celui qui créa l'homme à son image, se fait lui-môme à l'i-
mage de l'homme. Si je connaissais quelque moyen de mieux
faire sentir combien tout ceci est opposé aux notions du bon
sens ordinaire, je m'en servirais; car plus on sentira l'absur-
dité de ce dogme , plus , quand on en connaîtra les effets ,
on en admireia la beauté , on en reconnaîtra la nécessité,
jusqu'à s'écrier avec un Père de l'Ej^lise : Credo cjuia ah-
siirdum !
La puissance morale de ce dogme tient à ce qu'il y a ici ,
non un hienj'ait seulement , mais un salut. Un don , une
grâce, naille autres encore ajoutées à celles que nous avons
jeçues et que nous recevons tous les jours, ne changciaierft
lien à nos disposilions. Si un soleil tel que celui qui nous a^
été donné ne versait sur la terre ni lumière ni chaleur, que
ferait un soleil de plus, que fcaient dix auties soleils? Il
faut donc que le fait auquel nous devrons notre renaissance
morale soit d'un autre ordre que ceux que nous connais-
sons. 11 faut qu'un caractère nouveau lui ouvre de force les
portes du cœur humain. Tel est le bienfait annonce dans
l'Evangile. C'est une rédemption. Non seulement la circon-
stance de l'abaissement de la Divinité, desonincarnation, de
l'abiection infinie de Celui dont la Parole a créé les mondes,
met un abîme entre ce bienfait et tous les autres ; mais, dans
l'homme lui-même , la grâce vient sur les pas de îa teneur.
Il remplit le crcur de toutes les angoisses du jugement, pour
le préparer à toute la joie de la délivrance. Afin que le cœur
regagne le ressort qu'il a perdu, il est d'abord comprimé
par les menaces de la loi. Dans l'œuvre même de la rédemp-
tion, la justice et la grâce sont si près l'une de l'autre,
qu'elles se confondent en un fait unique. La croix proclame
avec puissance les terribles exigences de la justice, en même
temps que les ineffables desseins de la miséricorde. Il faut que
l'homme apprécie la valeur d'un bienfait qui fiit plus que
d'augmenter, de doubler son bonheur, d'un bienfait sans
lequel il serait perdu. Par là seulement le cœur humain
peut être rouvert à l'amour.
Celui qui a senti toute l'amertume de la colère de Dieu
peut sentir aussi toute la douceur de sa dilection; celui-là
seul connaît et éprouve à quel point il a été aimé , à quel
point Dieu est bon. Celui-là seul a connu véritablement ce
que c'est que le bonheur, et seul il sait où on le trouve. Que
fera-t-il désormais de ce besoin d'aimer, que rien n'a pu
éteindre dans le cœur de l'homme ?De quel côté le portcra-
t-il sinon du côté où il a découv.^rt et reconnu, avec le sou-
verain bienfaiteur, le souverain bien ? A quoi s'attachera la
créature qui se sent rachetée? A l'auteur do sa perte où à
l'auteur de son salut? Au malheur <ui au bonheur ? Car tels
sont désormais les vrais termes de la question. L'œuvre d0
la rédemption a identifié pour lui l'idée de Dieu et celle du
honheui'. La joie du salut a tout déplacé pour lui , trans-
portant la sévérité , de Dieu au monde; la grâce et la dou-
ceur, du monde à Dieu.
Faut-il expliquer maintenant que nous avons trouvé l'a-
mour qui se rencontre avec la loi? Qu'on ne peut aimer
l'auteur de la loi sans ainicr la loi elle-même, puisqu'il n'est
lui-même que cette loi personnifiée et vivante? Qu'on ne
peut aimer Celui que le péché a fait mourir sans haïr d'au-
tant le jîéché? Convenons-en : le premier point donné,
tout, dans cette doctrine, est éminemment rationnel. Et si
l'on conteste le premier point , la première donnée, nous
pouvons , sans recourir, pour le moment, aux jDreuves di-
verses (pii l'établissent, demander seulement : Ce qui l'amène
l'homme à son Créateur, et par son Créateur à la loi mo-
rale, et par la loi morale à sa fin dernière ^ peut-il être
autre chose que la vérité? Ce qui est, moralement, la
vérité même, peut-il reposer sur des faits qui ne soient pas
la vérité? Qu'on y léfléchisse attentivement : on arrivera ,
nous n'en doutons pas, à cette conclusion peu prévue,
que le dogme , ou plutôt le fait chrétien , avec son appa-
rence tout arbitraire , est un fait aussi naturel qu'aucun de
ceux que nous présente l'ordre de choses que nous appelons
exclusivement la nature ; que l'histoire de l'accomplisse-
ment des desseins de Dieu sur la race humaine est le déve-
loppement logique , si je puis m'exprimer ainsi , des per-
fections du grand Etre; et que la théologie révélée se con-
fond avec la théologie naturelle.
Le fiil qui crée l'amour de Dieu doit amener à la suite
de cet amour celui des hommes. Il suffit, pour le com-
prendre, de réfléchir que la puissance d'aimer est ^/«e par sa
nature ; que, rentrée dans l'âme par un point quelconque,
elle ne peut manquer de s'étendre à tout; c'est une force
générale de l'âme , une nouvelle forme de l'être , une nou-
velle âme. Et si nous regardons à l'objet même de ce sen-
timent aussi-bien qu'à sa nature , comment supposer qu'on
puisse aimer Dieu et ne pas aimer les homnip.s ? aimer Celui
qui nous a aimes malgré • notre indignité, et ne pas aimer
ceux qui , par rapport à nous, sont à l'abri de tout reproche
d'indignité ? aimer Celui dont l'amour n'a connu aucune
barrière, et élever une barrière entre nous et les hommes
nos frères? aimer Dieu , et haïr ceux que Dieu a aimés?
Ici donc naît, sous l'inspiration de Dieu , un amour des
hommes différent de tout ce que nous pouvons coni:aître.
Amour, non d'instinct seulement, mais de religion; non
de goût et d'exclusion, mais général comme celui de Dieu;
amour pieux, car dans les hommes c'est Dieu encore que
nous aimons; amour d'habitude et de nature ; amour de
l'âme immortelle encore plus que de l'homme mortel;
amour pour l'éternité.
Ce que nous établissons ici à priori , c'est-à-dire comme
devant être , les faits l'établissent mieux encore; la charité
chrétienne a tait ses preuves , et ses preuves ont souvent été
des prodiges; par elle, l'amour pur a été connu ; mais nous
devons avouer que jusqu'ici nous n'avons considéré l'amour
que dans l'individu, età sa plus haute puissance, non dans
les masses, et sous les traits certainement affaiblis qu'il re-
vêt chez elles. Ce qu'il nous importe, par rapport à notre
sujet, d'observer ici , c'est d'abord qu'une élite d'êtres ai-
mans comme ceux que nous venons de décrire , serait un
vrai trésor pour toute société , et ensuite que là où la pure
religion de Clirist deviendra dominante, la bienveillance
qui naît de la connaissance du vrai Dieu, du Dieu qui par-
donne , deviendra aussi générale dans la société , et la tein-
dra tout entière d'une couleur nouvelle. Il y a une telle
LE SE M FUR.
331
force dans le dogme chrctien bien compris , qu'à quelque
degré que le cœur le saisisse et se l'approprie , il ne peut
jamais y demeurer entièrement stérile. La ronuaissancc tou-
jours plus géuoriilc de rF.v.iiigile généralisera aussi les dis-
positions qui corrospondeiil à l'Evangile de paix; aux uns
il inspire le dévouement, aux autres il enseigne l'obéis-
sance. Partout où Dieu sera connu comme le bon Dieu, il
y aura quelque chose de sa bonté. A l'Evangile seul , d'ail-
leurs , peut s'attacher une foi véritable; seul, par consé-
quent , il peut donner un point d'appui à la volonté et inic
direction à la vie. On ne peut pas se prescrire un objet de
foi; et pourtant la foi est le premier besoin de la vie; per-
sonne ne s'en passe; aujourd'hui qu'on nous a séparés de
ros anciennes croyances , notre soif de certitude et de bon-
heur crie après une foi nouvelle; nous la chercherons en
vain ; ne nous faisons pas d'illusion là-de§sus: la foi n'est pas
un produit de l'industrie humaine; il faut donc la recevoir;
et où trouverons-nous donc son véritable objet, sinon dans
la même religion où nous trouvons l'amour?
Réformateurs de la société, réformez vos espérances; elles
invoquent en vain l'avenir: il n'y a point d'avenir pour
elles. Résignez-vous à voir la société cheminer comme elle
a cheminé jusqu'à ce jour; changeant Je formes, gaidant
le même fond; avançant, comme vous dites, mais gémis-
sant toujours; gagnant peut-être en jouissances mitérieiles,
mais toujours en pioieau même malaise. Gardez-la comme
vous l'avez; contentez-vous de ce qu'elle est; elle ne peut
pas périr , elle repose sur la nécessité , elle est fatale ; on la
peut supporter comme elle est; des millions d'êtres s'en
accommodent, acceptant le mal qu'elle cause comme une
couditiou du bien qu'elle donne; mais si votre ambition va
plus loin , si vous la voulez meilleure, plus noble et plus
heureuse; si surtout, au moment où vous la voyez s'avan-
cer presque sans balancier sur le pont glissant et étroit de
la liberté, vous vous effrayez d'un danger nouveau, d'un
danger terrible, mais inévitable , ne songez pas à la soute-
nir intérieurement par vos remèdes ; vos remèdes ne sont
rien. Le seul médecin que vous puissiez consulter avec es-
poir est Celui qui a été fait, pour les nations comme pour
les individus, « sagesse , justice, sanctification et rédemp-
tion. »
On vous a dit que le Christianisme était mort; mais s'il
est tel que nous l'avons décrit, de boune foi, une telle
force peut-elle mourir? Ce cjui résout de point en point le
problème de la vie, ce qui satisfait à toutes les cxigeuccs de
l'âme, ce qui crée pour elle le souverain bien : est-ce une
chose qui puisse mourir ? Si le Christianisme est mort dans
votre cœur , dans les savantes ténèbres de votre esprit , dans
vos livres , dans vos journaux, dans toute votre vie, est-il
mort pour cela dans le monde, mort pour l'humanité? Vos
doctrines , pensez-vous, trouvent bien plus d'accueil dans la
société que la doctrine de Jésus-Christ; ah! séduisez-la
jusqu'au bout; triomphez sans obstacle : il est bon que le
monde vous voie à l'œuvre; encore quelques incendies dans
l'édifice social; encore un peu plus de cahos dans les idées
politiques; encore quelques élémens de dissolution jetés
dans le monde sous forme de systèmes d'organisation! alors
on verra le mort se lever de son tombeau , s'emparer de la
société sortie palpitante et déchirée de vos mains inhabiles,
l'a guérir par un regard et par une parole, et rapprendre aux
hommes, pour qui l'erreur n'a qu'un temps, que, toute
épreuve faite , il n'y a point de système social qui vaille
pour les nations la/olie de la croix!
VOYAGES.
VOYAGE DE M. STEWART AUX ILES ■WASIUNGTOX.
TROISIÈME Ar.TiCLE. — La Vallée de Taiohae.
Le réveil avait à peine battu , ce matin, qu'on entendait
déjà sur le Vinceniies les cris et la joie bruyante des insu-
laires. Voyant que le vaisseau était tabou, ils'prirent posses-
sion , avec la permission de l'officier de quart, de la
chaloupe qui avait été mise en mer et qui était amarrée à
quelque di'itance. Ils l'encombrèrent tellement que. quoi-
qu'elle fût fort grande, ses plats-bords étaient presque au
niveau di" la mer. Le pavillon blanc n'ayant pas été hissé de
toute la journée , ils ont dû se contenter de cet arrange-
ment.
Comme le capitaine Finch et moi étions à nous baigner
dans un endroit retiré sur la côte orientale, les chefs que
nous avons vus hier vinrent à nous, accompagnés d'un an-
glais, nommé Morrison. Il demeure, depuis plusieurs années
dans ces parages, occupé à recueillir du bois de sandal. Le
capitaine accepta volontiers l'offre qu'il lui fit de nous
servir d'interprète, fonction qu'il remplira beaucoup mieux
que les naturels des Iles Sandwich et des Iles de la Société
que nous avons à bord, et qui sont souveutfort embarrassés,
tant à cause du peu de connaissance qu'ils ont de l'anglais
que des différences qui existent entre le dialecte des Iles
Washington et le leur. La visite des chefs avait pour but
principal de s'informer quand le capitaine et les officiers
comptaient venir à terre. L'entrevue ayant été fixée pour
onze heures, nous les quittâmes pour aller déjeuner.
De gros nuages, venus des montagnes de l'intérieur, cre-
vèrent sur la baie en torrens de pluie; mais vers midi le
temps redevint serein , et nous nous préparâmes à faire la
visite promise. Nous étions au nombre de dix : le capitaine
Fiuch, les lieutenans Dnrnin et Magrnder, les midshipmen
Irving, Taylor, Bissell et Smith, un sergent, un garde de ma-
rine et moi. Les officiers et les nraiins étaient en grand uni-
forme, et moi eu costume ecclésiastique. Nos bateaux nos ar-
mes, nos habits et notre manière de débarquer étaient ftiits
pour étonner et intimider les cheft que nous voulions hono-
rer. Ils étaient sur le rivage pour nous recevoir et avaient l'air
très-embarrassés. Cet embarras venait sans doute du senti-
ment de leur infériorité; car les premiers mots que pro-
nonça Haapé, eu nous conduisant a sa maison, exprimaient
sou regret de-ne pouvoir nous offrir aucun divertissement
en retour de l'accueil que nous lui avions fait, la veille à
bord du vaisseau.
Une fête eUchez eux une panic indispensable de l'hos-
pitalité, et il craignait sans doute que nous ne nous fussions
attendus à quelque chose àe. ce genre dans cette occasion.
Voyant que nous étions satisfaits, les chefs se sentirent
bientôt tout-à-fait à l'aise. Ils étaient tons vêtus , comme la
veille, d'un simple maro ou ceinturon. Une cinquantaine
d'hommes, de femmes et d'enfans étaic'nt accourus pour
nous "«oir débarquer; les autres habitans étaient au vaisseau
ou dispersés dans les environs.
La maison de Haapé, avec lequel le jeune roi Maana de-
meure, est située sur le penchant d'une colline et domine la
baie. Elle est petite; on la voit quand on est à l'ancre, et
elle a l'apparence, d'une jolie chaumière. Les maisons,
quoique de grandeur différente, ont toutes la même forme.
Elles ne ressemblent en rien, sous le rapport de la construc-
tion, à celles des Iles Sandwich. Ici, les toits, au lieu de
descendre des deux côtés, n'ont de pente que par devant. Le
derrière des maisons descend jusqu'à terre en ligne droite
ou avec une très-légère inclinaison, ce qur leur donne l'ap-
parence de huttes qu'on aurait coupées en deux. Elles sont
332
LE SEUSEm.
toujours élevée?, autant que j'ai pu m eu assuicr, sur uue
plate-forme construite en saMe, mêlé de chaux, et quel-
quefois en pierres. Cette plate-forme ;; de un à quatre pieds
de haut, et s'étend de deux ou trois pieds au delà de la
maison. La charpente du toit forme uue avance soutenue
par une rangée de piliers , qui est assez grande pour proté-
ger l'intérieur contre les rayons du soleil.
Le devant des habitations est rarement fermé. Elles sont
quelquefois tout-à-fait ouvertes et, dans ce cas , les poutres
de la toiture et les piliers sur lesquels elle porte sont pro-
prement ciselés et ornés de roseaux de différentes couleurs,
artistement tressés- Leplus souvent cependant, le devantdes
maisons est couvert de bambous assujettis horizontalement
aux piliers, à la distance d'un pouce l'un de l'autre, ou de
treillages qui permettent au jour de pénétrer dans l'inté-
rieur. Il y a alors uue petite porte dans le milieu, avec un
volet qu'on peut ouvrir et fermer à volonté. La maison de
Haapé était construite de cette dernière manière.
Plusieurs personnes, outre sa femme, ses enfans et ses
serviteurs, y étaient réunies. Les unes étaient assises, d'autres
couchées ou étendues autour de la chambre. Les femmes
étaient enveloppées dans de grands manteaux de tapa blanc.
Quelques-unes portaient des turbans de la même étoffe •
d'autres un simple bandeau noué avec goût sur un des côtés
de la tête; d'autres enfin n'avaient que leurs cheveux, qui
leur tombaient en boucles sur les épaules. La femme de
Haapé , qui est belle et gracieuse, nourrissait un enfant de
quelques mois, qu'elle paraissait beaucoup aimer.
L'arrangement intérieur est le même dans toutes les mai-
sons. Ije tronc poli d'un cocotier est placé eu travers, d'un
bout à l'autre, au foud de la pièce , à un ou deux pieds du
murj à un intervalle de quatre pieds, ily en a un'autre. L'es-
pace qu'ils laissent entre eux, rempli d'herbes et couvert de
nattes, sert de lit à toute la famille. Le premier tronc d'ar-
bre forme l'oreiller et le second un appui pour les pieds.
Le reste de la cabane est pavé et est d'un ou deux pieds plus
élevé que la plate-forme extérieure. C'est là qu'ils iireunent
leurs repas et qu'ils vaquent à leurs travaux domestiques.
Ony voit suspendus des calebasses pour l'eau elles alimens,
des coupes et des seaux en bois , des haches en piene ,
quelques grossiers ustensiles , de nombreuses lances , des
gourdins pour la guerre et un petit nombre de mousquets.
La foule qui nous suivait ajoutait à l'extrême chaleui- et
à l'air enfermé de la maison. Des essaims de mouches et la
forte odeur d'huile de coco nous mirent bientôt tout-à-fait
mal à l'aise. Après quelques expressions de civilité et l'as-
surance du but amical de notre visite, le capitaine Finch
distribua aux chefs et à leurs femmes quelques objets de peu
de valeur, tels que des haches, des couteaux et des morceaux
de calicot, qui sont pour eux des présens utiles et précieux.
Ils les reçurent avec avidité, en ayant chacun l'air d'envier
ce que l'on donnait à sou voisin, et en ayant soin de mettre
en sùreléjsoit sous leurs vêtemcns, soit en s'asseyant dessus,
ce qui leur était tombé en partage.
Lorsque nous eûmes encore passé quelques instans à exa-
miner les calebasses, les lauces, les plats en bois elles autr^^s
produits de l'indiistric indigène, nous proposâmes à nos
hôtes,dc faire une promenade au milieu des bosquets et des
plantations de la vallée. Comme nous quittions la maison ,
on nous montra un des principaux guerriers qui se tenait
au milieu de la foule. C'était un homme de petite taille,
mais extraordinairementfortet nerveux, d'une figure rusée,
dure et sauvage. Sa tète était couvei te d'épais cheveux hé-
rissés et épars tout à l'entour. Il les arrangeait sans douie
ainsi pour se donner un air plus formidable dans les com^
bats. Il tenait une lance à la main. Sur la demande que nous
eu finies, il nous donna la représentation d'une attaque, avec
les gestes rapides, les grimaces affreuses et les cris sauvages
qui raccompagnent. Il mettait dans ces jeux tout l'empor-
tement et le feu de la réalité, tellement que nous craignîmes
plusii'urs fois que sa lance ne nous tiansperçAt.
La vallée est coupée de petites colines et entièrement
couverte de bosquets, où croissent l'arbre à pain, le coco-
tici- et d'autres arbres; maison y aperçoit à peine quelques
traces de culture. Dans une promeuade Je plus d'un mille,
nous ne vîmes que deux ou trois petits enclos, contenant des
cannes a sucre, l'ai bre dont ils font leurs étoffes, quelques
lacines du Dracœna terininalis et du tabac. Ces enclos
avaient l'air bien cultivés, et les barrières qui les environ-
naient étaient proprement construites en bambous, attachés
horizontalement à des pieux enfoncés en terie , au moyen
de cordes faites avec les filamcns de la noix de coco.
Un ruisîcau lapide, qui descend des montugnes, traverse
en bouillonnant les bois épais jusqu'à la mer , et ajoute
beaucoup de charme à l'aspect pittoresque des humbles
demeures des habitans, semées sur ses bords et à moitié
cachées par les arbres. Nous le suivîmes pendant un mille,
sans rencontrer rien de remarquable, mais enchantés de la
lichesse et de la profusion de la végétation, qui formait un
délicieux contraste avec les rives desséchées et désertes du
Pérou , que nous venions de quitter, et qui nous dédomma-
geait de vingt-deux jours passés sur mer.
Notre promenade se termina à un endroit qu'on peut
appeler le théâtre ou le cirque des indigènes. C'est une
vaste plate-forme, pavée en pierres et entourée de terrasses
en gradins, recouvertes aussi de pierres. C'est là que se
placent les spectateurs, qui veulent assister aux danses et
aux chants. Ce divertissement est fort goûté aux Iles Wa-
shington et aux pies Marquises. Chaque district a son
lahiia , ou son cirque. Ou dit que quelques-uns pourraient
contenir jusqu'à dix mille personnes.
Impatient de visiter un des temples de l'île , jedemandai
à l'interprète où ils étaient situés. Il me montra dans le voi-
sinage, un vieil édifice qui tombait en ruine et qui ne
tliffcrait guère des maisons ordinaires , et il me dit : « Voilà
un rneae. » Il nous expliqua sou état de dégradation, en
nous racontant que, l'année précédente, il y avait eu guerre
entre les Teiis, qui habitent cette vallée, et les Hapas, leurs
voisins. Ces derniers furent vainqueurs; ils pillèrent jusqu'aux
temples, emportèrent les idoles, et laissèrent les bâti-
mens en ruines. Aucune tentative n'a été faite dès lors
pour y replacer les dieux et en relever les murs. Je fus
surpris de ceXte indifférence pour les symboles de leur
culte. C'est aussi à cette guerre qu'il faut attribuer les traces
de dévastation que l'on remarque dans ce district^ et la
pauvreté des chefs et du peuple. Haapé lui-même est dans
une sorte de vasselage; toute la vallée est sous la surveillance
de Piaroro, chef des Ilapas, qui passe pour y être en visite,
mais qui réellement y domine et y lève des impôts.
Après nous être raffraîchis avec du lait de coco , que les
chefs nous fournirent en abondance, nous reprîmes le che-
min de la côte, au milieu de la foule qui s'attachait à nos
pas. Ma robe et mon écharpe excitaient l'admiration au
plus haut point. Mon costume parut les charmer encore
davantage que les uniformes brillans de mfs compagnons.
Quand ils aperçurent mes mains, qui étaient couvertes de
gants noirs, cousus de fil blanc , je pus à peine me niouvor
au milieu des curieux, qui se pressaient autour de mo'.
Ils croyaient d'abord que c'était un tatouage inséparable
de ma peau. Quand ils eurent bien regardé et touché mes
mains, et qu'ils eurent sciiti mes doigts à travers les gants,
ils s'écrièicnlj avec l'accent de la plus vive satisfaction :
« Mokatil Mokalil c'est bon I c'est bon ! »
Avant que nous ne regagnassions nos chaloupes , on nous
donna à compiendrc que les chefs uo us rendraient notre
viïiie dans l'après-midi. Le capitaine Finch invita leurs
LE SEMEUR.
333
femiucs à les accompagner , ce qu'elles acceptèrent avec
cmprosseinciit , pii iiit seulement qu'on voulût bien leur
envoyer une chaloupe. Elles donnèrent pour raison de cette
demande que les canots du pays leur étaient interdits , a
cause du tabou.
C'est la première fois que nous avons clé à môme de voir
un exemple de cette singulière superstition, qui a env.dii
ce vaste océan. INous avons recherché quels sont ses carac-
tères principaux dans les lieux où nous nous trouvons, et
nous avons été assez heureux pour nous procurer sur ce
sujet les rcnseiguemens que nous désirions avoir.
Toute la population se divise en deux grandes classes , la
classe commune et la classe tabou. La classe commune com-
piend les femmes de tous les rangs , et les hommes qui sont
à leur service immédiat. Ceux qui se livrent aux chants et
aux danses dans les tahuas publics sont aussi de la classe
commune , ce qui fei ait penser que cette occupation est con-
sidérée par eux comme efféminée et dégradante. Tous les
autres hommes appartiennent à la classe tabou.
Ainsi que c'est le cas dans les autres groupes d'îles, les
défenses du tabou frappent surtout la classe commune en ce
qui concerne les habitations et la nourriture. Les femmes
et les hommes appartenant à la classe commune ne peuvent
pai manger dans les maisons des hommes de la classe tabou.
Les épouses de ceux-ci ont en conséquence, pour elles et
pour leurs domestiques, des cabanes séparées^ où elles pré-
parent leur nourriture et prennent leurs repas.
Quant à la nourriture , le fruit de l'arbre à pain , les noix
de cjco , les yams et les nombreux mets que l'on peut eu
faire, ainsi que différentes espèces de poissons sont mangées
indistinctement par les deux classes , excepté lorsque quel-
qu'un de ces alimens devient accidentellement tabou, pour
avoir été mis dans uu panier, une calebasse ou un autre us-
tensile appartenant à une personne tabou ^ ce seul contact
suffit pour les consacrer. Les bananes , la viande de porc, les
tourterelles, les sèches , etc., etc., sont toujours tabou pour
ceux qui n'appartiennent pas à la classe privilégiée.
Toute chose que l'on fait passer au-dessus de la tète,
ou même seulement au-dessus de la main d'une personne
tabou, est par là seul consacré, et il est défendu de s'en
servir ; ce serait une profanation que de le faire et , selon
eux, elle ne manquerait pas d'attirer le courroux des dieux
sur celui par lequel la chose aurait été consacrée, en passant
sur sa tète. En conséquence, lorsqu'une telle profouation a
eu lieu , soit par accident, soit à dessein , celui qui s'en est
rendu coupable devient l'objet de la vengeance de l'autre j
sa mort peut seule réparer sa négligence ou sa présomp-
tion ; on pense que tant qu'il demeure en vie , la personne
par laquelle l'objet en question est devenu tabou, est exposée
a quelque terrible calamité.
Si une femme marche ou s'assied sur uu objet qui a été
consacré par le loucher d'un homme tabou, il ne peut
servir désormais à aucun usage, et la femme doit être mise à
mort. Le seul inconvénient qui résulte cependant en général
de celte consécration accidentelle d'un objet, c'est d'eu
restreindre extrêmement l'usage. Par exemple, si un homme
tabou pose la main sous une natte sur laquelle ou dort, elle
ne peut plus servir pour y reposer , mais on pourra la por-
ter comme manteau ou en faire une voile de canot j tandis
qu'un manteau ou une voile qui aurait été étendu au-
dessus de la létc d'un homme tabou, ne peut servir de
natte pour dormir.
Celte superstition explique un incident qui a eu lieu ce
malin , lorsque le a capitaine Finch distribué des pi ésens
aux chefs réunis dans la maison de Haapé. Il voulait donner
un morceau de calicot à une des femmes , et le lui présenta
en étendant la main par-dessus la tète d'un homme qui
cuit assis à côté d'elle. Celui-ci s'en empara aussitôt, eu
s'écriant : « Tabou ! » L'interprète dit au capitaine que le
présent était confisqué , et que , s'il voulait en faire un autre
à la femme , il fallait prendre garde de ne pas le lui passer
par dessus la tète d'un homme.
Je ne me souviens pas d'avoir entendu dire que les res-
trictions du tabou s'étendent jusqu'aux canols dans d'autres
îlesde la Polynésie. Je sais qu'aux Iles Sanduich, lorsque
l'idolâtrie y régnait encore, ils n'étaient pas au nombre
des objets tabou. Il semblerait que ces superstitions arbi-
traires constituent la principale règle du bien et du mal
chez ces nations, et servent de norme à la conscience et de
loi souveraine au peuple. Au lieu d'attribuer les calamités
de la vie aux vices et aux infractions morales de tous genres
dont ils se rendent coupables, ils ne voient dans les ma-
ladies , dans la moit, dans la famine, dans /a guerre et dans
toutes les dispensations sévères et douloureuses de la Pro-
vidence que de justes chàtimens pour la violation ou le mé-
pris des puériles restrictions du tabou et de ses capricieuses
exigences.
Nous nous levions à peine de table , cet après-dîner, lors-
que le quartier-maître nous signala l'approche d'un canot
de guerre. Nous découvrîmes bientôt les chefs qui s'avan-
çaient veis nous avec toute la pompe qu'ils avaient pu éta-J
1er. Le canot n'avait guèi-e plus de vingt pieds de long sur
trois de large ; sa construction était grossière et de beaucoup-
inférieure à celle des simples canots pécheurs des Sandvvi-
chiens. L'arbre à pain avait servi à le bâtir, et non pas le
supcibe koa, sorte d'acacia, dont le bois est beaucoup plus
compacte et qui sert à cet usage aux Iles Sandwich. Sa
forme, de la poupe à la proue, différait complètement de
celle des leurs, et n'offrait rien de remarquable, si ce n'est la
hideuse figure d'une idole placée à l'avant. Nous aperçû-
mes assis sous une natte , élevée sur des piquets , et dans la
posture d'un turc , un chef renommé de la tribu Taioa. Il
était enveloppé dans un large manteau de tapa blanc et por-
tait sur la tête une feuille de banane, desséchée et arrangée
ingénieusement en forme de toque. Au milieu du bateau
était ILiapé, vêtu de son ceinturon et coiffé comme le chef
de Taioa. Piaroro se tenait debout à la poupe sur une plate-
forme élevée, remplissant les fonctions de limonier, une
longue pagaie à la main , tandis que six hommes vigoureux
faisaient avancer rapidement la barque, à force de rames.
Après qu'ils furent montés à bord, ils traversèrent le pont
d'un pas lent et d'un air d'importance, qui montraient
toute la solennité qu'ils voulaient donner à leur visite. Ils
semblaient dire: «Notre canot et ses oi'uemens peuventêlre
comparés très-avantageusement avec vos chaloupes noires
et vos banderolles ondoyantes 5 et quant à nos coiffures,
elles valent bien pour le moins vos chapeaux. » Nous avions
envoyé un bateau chercher les femmes ; elles arrivèrent,
peu de temps après, modestement enveloppées de leurs
manteaux de tapa et coiffées avec des turbans d'une étoffe
aussi fine et aussi transparente que la gaze. On leur présenta
des rafraîchissemcns, et le capitaine leur fil de nouveau
quelques présons. Pendant leur visite à bord, nous eûmes
encore un exemple des règles et de la force du tabou. Au-
cune d'elles ne voulut monter sur le pont de la poupe , qui
est, sans contredit, l'endroit le plus agréable du vaisseau ,
tant que quekju'un des chefs était encore dans la cabine au
dessous.
Après la sérénade , qui dura environ une heure , les na-
turels retournèrent à terre , enchantés de leur visite. Le
capitaine reconduisit le jeune prince Moana et son com-
pnyiion Teinae dans sa chaloupe, que suivaient les chefs
dans leur canot, et les femmes dans celui qui les ava:
amenées.
^1
o^M^rm
K'^-i
334
LE SEMEliR.
NOTE SUR l'eTVMOLOGIE DU MOT TABOU.
La siipei'slition du tahou s'est étendue des Iles Sandwich aux rives de !a
Nouvtlle-Zfl^iiide. Quelques savans se sont liTrés à des recherches sur
l'éljMnoIogie de ce mot. M. Adelbei t de Chamisso annonça, il y a qaehiucs
années , dans son Appimilice. au Voyage de Kolzehue , qu'il parais<'ail
avoir une origine héhraïque ; mais il reconnut plus lard qu'elle ne s'éiait
point vérifiée. 51. J.-J. Marcel, savant polyglotte , a remarqué qu'en lan-
gue ar;ibc, le mol Uihou signifie liltéralemenl : Us ont expie', n Le niolil
du tabou, remarque M. Dumont d'Urville, est toujours une expiation (liez
les naturels, et il ne serait pas du tout étonnant que le mot qui désignait le
but de l'action ail été par la suite employé pour l'action elle-même. C'est
un lait qui se renouvelle chaque jour dans to'ites les langues du monde. "
« Le mot ïrtiou peut avoir de l'analogie avec les mots de l'arabe littéral
tawboun et tmvbou, tai.vbaloun et tawhatou, pénitence, repentir, expia-
lion de crimes ou de fautes. Ces mots se retrouvent dans l'arabe vulgaire ,
où l'on a taubnh, pénitence, repentir ; tdyb, pénitent , repentant. Ce der-
nier mot est aussi de l'arabe littéral, sous la forme de liifboun et tilybou.
» Ces mots ont passé dans la langue persane, où l'on trouve toubah et
tawbah, pénitence, repentir, expiation ; tdfb, un pénitent, un homme qui
se repent et qui expie. Ces mots viennent de la lacine arabe tdb , qui est
employée eu cent endroits du Koran, et qui signifie proprement se conver-
tir, changer de vie, être repentant, expier ses fautes. Ce terme s'emploie
même pour indiquer que Dieu accorde aux hommes la vertu de se repentir,
et qu'il agrée leur expiation.
n Une expression arabe, dérivée de la même racine «rabr , est tdboui .
qui signifie proprement un cercueil.
j> Enfin, taouboun (la pénitence ou l'expiation ), est encore la lettre du
chapitre IX du Koran- •
Nous avons cru qu'il serait intéressant de rappeler ces recherches éiy-
mologiques, faites, sans aucun but religieux, par quelques savans. Si d'au-
tres découvertes les confirment, ce sera un puissant argument à ajouter 5
toutes les preuves qui établissent que la nécessité d'une expiation , plus ou
moins vaguement sentie et manifestée selon les circonstances dans lesquelles
les peuples se sont trouvés, et qui s'exprime, 'antôt par des sacrifices, tantôt
par des cérémonies et des usages qui présentent du moins l'idée de péni-
tence, à défaut de celle d'expiation, est une tradition universelle, dont ou
trouve partout des traces et que ravive sans doute un sentiment naturel,
qui a son siéje au lond de l'âme humaine. N'est-ce pas là une colonne
demeurée debout dans le désert et qui , par sa vétusté et la dégradation
mêmes, annonce avec certitude qu'il y avait jadis un temple là où il n'y a
jilus que des ruines?
LITTERATURE.
LES FEUILLES d' AUTOMNE , VAIV VICTOB HUGO.
On ne peut s'empêcherdesouiire quand on lit dans certai-
nes productions critiques du xviii" siècle que la barbarie est
iiBininente et suffisamment annoncée par l'anarchie qui pé-
nètre de toutes parts dans la littérature. En effet, quelle licen-
ce! Un genre, auquel Corneille ni Piacine n'avaient jamais
pensé, est venu se placer entre la tragédie et la comédie • le
drame, puisqu'il faut l'appeler par son nom, le drame né
de la double im])uissance de faire abondamment rire et lar-
gement pleurer! Yoilà les genres confondus, les vieilles
clôtures arrachées , toutes les licences introduites, le bon
goi'it seul exilé. Ces plaintes, quarante ans après, trouvaient
encore des échos, et tel d'entre nous a pu, dans la clas-
sique période do l'empire, s'apitoyer très-sérieusement sur
les vieilles innovations de Diderot et de Beaumarchais. Ce
temps est passé : vraiment il s'agit de bien autre chose en
litléiatiu'e, que de cette prétendue anarchie, qui consistait à
donner une représentation libre et na'ive à toutes les formes
de la vie , et à mêler ce qu'elle mêle, sans souci du caprice
des classifications arbitraires. Une autre anarchie a éclaté
dan» le même domaine, bien autrement grave et bien plus
voisine de la barbarie.
Les beaux-arts, la poésie en particulier, sont une voix de
l'humanité, l'expression, sous des formes muables , de ce
qu'd y a d'immuable en elle, et, par conséquent, de com-
mun à tous les êtres qui la composent. C'est pour savoir
toucher avec force et justesse la lyre invisible qui résonne
d'accord dans toutes les âmes humaines, qu'un poète est
adopté par l'humanité même, dont il a dit la pensée • car
dans le poète, dans l'artiste , l'humanité ne cherche q'u'un
organe de ce qu'elle pense, un écho de ce qu'elle dit, une
empreinte de ce qu'elle est. C'est pour cela aussi qu'ua
poète est connu de la postérité. L'humanité, qui ne meurt
pas, s'attache à la vérité, qui ne meurt pas. Le talent, à son
plus haut degré, n'est peut-être que celte vérité même; du
moins le talent n'a rien d'universel et de durable sans elle;
elle seule l'accrédite auprès de tous les hommes, de tous les
lieux et de tons les temps. Sans doute qu'il y a toujoiu's
dans les œuvres de l'art quelque chose d'accidentel et de
temporaire qui ne résiste pas à l'épreuve des âges, quelcpies
formes auxquelles il faut que les générations suivantes se
prêtent avec une sorte de complaisance; mais celte com-
plaisance coi'ite peu lorsque, sous les formes d'un autre âge,
ou reconnaît des idées qui ne vieillissent point, et que sons
un costume suranné ou sent palpiter un cœur d'homme.
C'est par le cœui-, non par l'esprit, que toutes les nations
sont concitoyennes et tous les âges contemporains. C'est par
le cœur que se constate incessamment l'identité delà nature
humaine.
L'esprit est habile à diviser; c'est du cœur que partent
les pensées qui rallient les individualités. Ce sont aussi ces
pensées auxquelles, sous peine de mort, doit se rattacher
éternellement la littérature. Que penser d'une littérature
qui les renierait? Que penser de celle qui n'aurait d'idées
morales d'aucune espèce ? qui, soufflant successi\ement sur
toutes ses lumières, promènerait seslecteurs dans un sombre
désert ou dans des régions fantastiques? qui, en un mot,
créant pour des natures humaines, se séparerait absolument
de la nature humaine? L'homme se prête à tous les écarts
de l'imagination; il consent à suivre sa nef aventureuse dans
les plus dangereux parages; mais sitôt qu'elle a rompu le
fil qui la liait à la réalité, il cesse de la suivre ou la suit sans
sympathie, avec impatience, avec anxiété.
Ce qui est demeuré dans le crcur de l'homme après sa
chi'ite malheureuse est pour lui une religion. Il s'attache à
ces débris, qui sont du moins des débris delà vérité. 11 con-
serve avec amour ces restes de son ancienne opulence. Il
s'assied en pleurant sur ces ruines; il ne vent pas qu'on les
lui ravisse. Peut-être sait-il que ces ruines sont la pierre
d'attente du grand édifice qui doit un jour courber sur sa
race consolée une voiite immense et tutélalre. Quiconque
attente à ces ruines insulte à sa misère, dépouille son indi-
gence. L'humanité ne fait pas si bon marché des faillies
croyances qui lui restent; elle ditanathème sur la main qui
vient outrager des débris, et dans des ruines mêmes entasser
de nouvelles ruines.
Il est impossible de jeter les yeux sur notre littéraliire,
en émeute permanente, sans ressentir un douloureux effroi.
Que parlez-vous d'anarchie littéraire et de vains débats
d'école? L'anarchie est dans les Idées mêmes où l'humanité
peut encore puiser quelque vie. Nous nous jetons hors de
toutes les voies connues; nous parlons un langage que l'hu-
manlté ne parle pas et que la postérité ne voudra pas
croire qu'on ait jamais parlé. Les parties les plus élémen-
taires des convictions morales sont en proie à des barbares
d'une nouvelle espèce. Non du nord ni du midi, mais du
fond entr'ouvert de notre Tartare intérieur, ils s'échappent
par essaims pour dévaster notre nature. Est-ce que cette nou-
velle invasion de barbares viendra, semblable à l'ancienne,
renverser d'antiques lois pour préparer la place à l'ordre, et
raser, dans les arts, une civilisation putride pour en élever
une nouvelle sur colle infecte poussière? Ah! peut-être;
mais le remède est dans l'avenir; le mal est sous nos yeux,
présent, p ilpable, hideux.
Ce manque de foi morale, qui restait à venir et qui de-
vait venir en eflet après le manque de' foi religieuse, se ré-
vèle encore dans le caractère tout critique de la littérature
moderne. On ne dispute pas tant sur les formes et sur les
moyens quand le fond est riche, cjuand la sève est abondante
et pure. On ne cherche pas tant comment il faut créer, on
crée. Le génie est peu rhéteur; il agit pendant qu'on dél'
bère ; mais il n'agit qu'en tant qu'il a un fond sur lequel il
Érilité, I
i co
individuelles.
peut agir; et la stérilité, en poésie , naît aussi bien de l'ab-
sence d'une foi commune que de l'insuffisance des capacités
Poète, que t'avons-nous fait que tu ne t'adresses plus qu'à
nos nerfs et à nos sens? N'y a-t-il plus en nous une âme à
qui tu puisses parler? Le monde n'est-11 plus que couleurs,
formes et sensations ? N'y a-t-il plus de plaisirs que ceux de
LE SEMEUR.
335
:liair? plus de douleurs que les douleurs physiques?
lilii los émotions que l'art nous prépare : autrcfoio répan-
it l'esprit dans la matière, aujourd'hui aniaialisant la
illourc partie de notre être; autrefois enchanteur , au-
u-d'hui empoisonneur et bourreau.
Le bel emploi de la poésie , vraiment, que de tirailler
5 nerl's en tous sens et d'agir mécaniquement sur notre
janisalion ! Le beau progrès que d'atteindre aux dernières
îiti-s «le l'obscène ou de l'horrible, et de nous promener
xcssivcment des lupanars aux gémonies I Faut-il qu'où ne
ifse supprimer toul-à-fait l'idée d'un rapprochement
ieux? L'expérience a prouvé que les excès d'une vie
cntieuse conduisent directement aux habitudes d'une
,iauté raffinée. Eh bien ! on nous donne l'image de ce fait
ns la littérature rde la débauche et du sang, du sang et
la débauche.
On ne veut plus parler de l'âme, plus parler à l'ùme ,
rce que le sensualisme, que des mains généreuses avaient
poussé de la philosophie, rentre dans la littérature soùs
autres auspices; parce que, quand ou ne croit plus aux
oses divines, on ne ci-oit plus à l'âme, qui est une chose
ville; parce que, dès lors, le seul point de contact des
res humains, c'est l'organisme, et que c'est sur ce point
l'on se flatte de trouver encore des sentimeus communs
des svmpathies.
ÏS'ous nous refusons à reconnaître, dans cet état de la
;tératurc, l'empreinte exacte de la société; mais nous
ovons au moins qu'il est la conséquence du scepticisme
loral et do l'effravaute négati\-ité dont la société est main-
luaiit affligée. Chose bien remarquable ! les meilleurs
n-mi les soutiens de la littérature actuelle, sont ceux qui
imisseiit et qui attendent. Le désir et l'anxiété sont les
raclères les plus salllaus de ceux que le matérialisme n'a
is absorbés; leur inspiration a quelque chose de maladif;
ur intonation est plaintive ; et, souvent aussi , disputés
iv deux tendances contraires , on les voit descendre vers
poésie athée, et se faire de leur siècle ou plutôt de
ur moment.
M. Victor Hugo est do ce nombre; il appartient même,
ir numiens, à cette classe peu nombreuse de poètes qui
:mouteut, par l'escalier de la poésie, vers l'ancien culte
L les anciennes traditions religieuses. Aussi rien n'est plus
arié, plus contradictoire que M.Victor Hugo, et le talent
il la seule doctrine à laquelle il soit toujours fidèle. Nous
vons désiré connaître ses Feuilles cl' automne ; elles sont de
ifférentes dates, de dates assez éloignées; il semble qu'il
Il voulu lamasser de loin en loin, dans une vie agitée par
>sévéneniens, les spectacles et la pensée, les pages écrites sous
inspiration des affections intimes. Le facteur, le chef d'école
st trop souvent là : mais l'homme y est aussi. Je voudrais
\\\\\ y fût plus entièrement : tout ouvrage vrai est morale,
sous opéronspeu parles préceptes; les preceptesue changent
)as le monde : m lis la vérité''est toujours nue leçon. C'est
)ar là surtout que les plus grands poètes se sont trouvés les
)his moraux : la connaissance du cœur , de la vie et du
uonde , tels qu'ils sont, est le premier pas vers la sagesse.
Envisagé comme œuvre poétique, ce recueil a de grands
léfauts. IjO public a gâté ce beau talent. On souffie à voir
;elte fuite affectée des voies communes, cette recheiche
Perpétuelle de l'effet, cette laborieuse naïveté, tant de vers
:hcvillés, tant d'expressions impropres. Vis-à-vis du public,
M. Hugo se gène trop et trop peu.
a N'a-t-il point quelque ami qui pût, sur ces matières,
» D'un charitable avis lui prêter les lumières? »
Mais il en est des lois de la pensée, comme de tous les
autres : ils n'ont point d'amis. L'adulation et la satire les
gâtent également. Au milieu de tout cela, M. Victoi- Hugo
est un giand poète; il est inspiré; il écoute! Il ne contraint
pas son âme à dire ce qu'elle ne dit pas : il écoute I C'est
bien celte âme poétique , et mieux que cette âme peut-être,
qu'il entendait lorsqu'd était sur la montagne, assailli par les
deux voix de la nature et de l'humanité. Il était bien loin de
Paris, bien loin des journaux et de la poésie de conventiou,
lorsque ces deux grandes voix ont retenti dans son âme.
Nous ne saurions dire avec quel profond intérêt nous avons
lu cet admirable morceau, d'un style si large, si fier et si
magnifique, et surtout si plein du pressentiment d'une
vérité que M. Victor Hugo ne connaît point encore :
Avez-vous quelquefois, calme el silencieux,
Monté sur la montagne, en présence des cieux?
Etait-ce au Ijoril du Sund ? aux lotes de Bretagne ?
Avie/.-vous l'Océan aux pieds de la montagne."
~ Et là, penché sur l'onde et sur l'immcnsilé, j;
Calme et silencieux, avez-vous écouté ?
Bientôt je distinguai, confuses et voilées.
Deux voix dans cette voix l'une à l'autre mêlées.
De la tirre el des mers s'épancbanl jusqu'au ciel.
Qui cijantaicnt à la fois le clianl univircl ;
Et je les distinguai dans la rumeur profonde.
Comme on voit deux courans q li se croisent sous l'onde.
L'une venait des mers ; chant de gloire I hymne heureux ! ^
C'était la voix des flots qui se parlaient entre eux;
L'autre, qui s'élevait de la terre où nius sommes.
Etait irisle : c'était le murmure des hommes;
Et dans ce grand conccrl, qui chantait jour et nuit.
Chaque onde avait sa voix cl chaque hommâ son bruit.
Or, comme je l'ai dit, l'océan magniOque
Epandait une voix joyeuse et pacilique.
Chantait comme la harpe aux temples de Sion,
Et louait la beauté de la création.
Sa clameur, qu'emportaient la brise et la rafale,
Incessamment vers Dieu montait plus triomphale.
Et chacun de ses flots, que Dieu seul peut dompter.
Quand l'autre avait fini, se levait pour chanter.
L'autre voix, comme un cri de coursier qui s'effare.
Comme le gond rouillé d'une porte d'enfer.
Comme l'archet d'airain sur la lyre de fer.
Grinçai!
Qu'était-ce que ce bruit dont mille échos vibraient?
Héla..! c'était la terre el l'homme qui pleuraient.
Il y a bien plus de Christianisme dans les émotions '/uvo-
lontaires de l'auteur que dans son Christianisr>7,e appris.
On a beaucoup loué sa Prière pour tous _ 'i y a de forts
beaux endroits ; mais c'est, à notre avi°, un morceau sans
vérité. Il est digne de remarque que là où l'auteur est
faux en religion, il est égale.-;aent faux en poésie. H y a
dans l'ensemble du morcCau, et plus particulièrement dans
certains passages, quelque chose d'e.'ïorcé , d'anhelant,
de fatigue, une absence d'inspiration , de sincérité poétique.
Regardez le poêle au blanc des yeux, et demandez-lui
si c'est dans son cœur qu'il a pris celte strophe :
■^a prier pour ton père ! — AGn que je sjis digne. ..
De quoi?
De voir passer en rêve un ange au vol de cygne,
P.iur que mon âme brûle avec les encensoirs !
Efface mes péchés sous ton souffle candide.
Afin que mou cœur soit innoeenl el spiendide.
Un cœur splendide ! Mais vous allez voir que splendide
signifie tout simplement pur; car l'auteur ajoute :
Comme un pavé d'autel qu'on lave tous les soirs!
Mais il nous est plus doux d'admirer. Nous dirons donc
qu'il V a beaucoup de vérité et d'amour dans la pièce -.Lors^
que l'enfant parait , une grande force de pensée etd'images-
dans kl Rêverie d'un passant, un mélange heureux d'ingé-
nieux et de na'ifdans le Souvenir d'enfance , versifié avec
cette énergie qui distingue l'auteur. Qu'il s'abandonneà son
âme ; qu'il ne cherche pas tant , cju'il se contente de ce
qu'il trouve; on n'est riche en poésie que de ce qu'on trouve
(par la contemplation); qu'il ne fasse que rarenrent deux
éditions de la même image; le second coup de marteau
brise au lieu d'enfoncer. En disant, par exemple, dans sa
dernière pièce :
Quand un cosaque affreux, etc.
le poète avait osé tout ce qu'il pouvait oser. Pourquoi
douner à celte image un horrible développement dans les
deux vers qui suivent? Ici l'auteur se laisse tenter à celte
poésie matérialiste et cviiiqee oii son talent n'a pas besoin
d'aller chercher de la force (i). Eu général, dans la jeuue
(i) Les maîtres de la lyre sont exposés, comme d'autres puissances de
monde, à prendre les coups d'état pour du pouvoir, et la violence |
force. La violence est l'apanage de la faiblesse, .\usii, nulle partM.
Hugo n'est moins fort que dans les eidroils où il f.iit jouer l'arti
plus reduulables métaphores. Son dernier morceau esl le plus
S36
LE SEMECR.
tête de M. Victor Hugo, le bouillonnement de l'àgeu'cstpas
achevé- l'or y roule avec les scories; la révolution, consoiu-
mée dans son esprit, n'est pas assise; des émeutes fréquen-
tes y troublent l'empire d'une loi pourtant reconnue. Puisse
un talent si éminent appartenir un jour tout entier à la
vérité morale, qui ne l'ennoblirait pas seulement, mais
le réglerait aussi! De tous les vœux enthousiastes qu'ont
formés pour M. Hugo les amis de son talent , le uôue est
le plus modeste et le plus magnifique.
LITTERATURE OIlIEI\TALE.
M. KLAPBOTH ET LE DICTIONNAIRE DE M. MOREISON.
Ceux de nos lecteurs qui suivent les progrès des études
orientales , se rappellent sans doute les critiques améres que
M. Klaproth a laites, dans le Journal Asiatique de Paris,
du dictionnaire chinois du savant missionnaire , M. le doc-
teur Morrison , imprimé en Chine en six volumes in-4°, pai"
]a Compagnie des Indes, qui a dépensé quinze mille livres
sterling pour cette vaste entreprise. M. Klaproth, qui n'a
pas, que nous sachions, passé, comme M. Morrison , une
{jrande partie de sa vie en Chine, a été jusqu'à poursuivre
l'illustre orientaliste anglais dans les journaux quotidiens,
et il a en même temps saisi toutes les occasions de déverser
le blâme et le ridicule sur les travaux qui ont pour but la
traduction des Saintes-Ecritures dans les langues de l'Asie,
d'est chose facile sans doute que de trouver à critiquer dans
un ouvrage aussi colossal que le dictionnaire chinois, surtout
lorsqu'on s'adresse au public des journaux, qui est eu gé-
néral fort peu en état de juger en pareille matière. Les
lio^mes capables de se former une opinion, n'ont pas adopté
de coniijnce celle de M. Klaproth; d en est même qui ont
cru devoir la combattre. M. Gutzlaff, que nos lecteurs con-
naissent déjà par bOn voyage dans le royaume de Siam, dont
nous avons rejdu compte dans ce journal , est du nombre.
11 vient d'adresser de Macao , aux rédacteurs de Y Asiatic
Journal de Londres, une lettre sur ce sujet, qui a été iusé-
rée dans le numéro de juin de ce recueil:
« Ayant étudié le chinois dans le but d'instruire les hab;-
tans de la Chine , dit-il, j'ai fait usage du bien excellent dic-
tionnaire de M. le docteur Morrison, et je suis parvenu par
son moyen , non seulement à connaître les caractères , mais
encore , eu suivant les règles de prononciation indiquées dans
le seconde partie, à me faire comprendre en parlant. Plu-
sieurs savans de ce pays, à qui j'ai fait voir cet ouvrage, en
ont été dans l'admiration ; ils pouvaient a peine croire qii un
barbare eût réussi à composer un livre aussi exact , en ce qui
concerne le chinois. Je viens de passer près de cinqans pres-
que uniquement avec des Chinois, en différeus hcux et en di-
verses provinces, et je recours cependant toujours encore
au dictionnaire de M. Morrison, pour y trouver l'explica-
tion des caractères, quand je lis, ou des phrases convena-
bles, quand j'écris. Ayant tiré tant de profit de cet ouvrage ,
je suis surpris que mou compatriote M. Klaproth s'élève si
violemment contre un livre si utile, qui a dû coûter tant de
recherches, et qui jusqu'ici n'a pas de rival. Les accusations
dont il a été l'objet sont futiles , et méritent à peine qu'on y
réponde ; mais comme mou compatriote semble insinuer
qu'il est plus savant que l'auteur du dictionnaire, il serait à
désirer que la Chine profitât de ses connaissances. Il y a de quoi
occuper bien des auteurs, s'ils veulent éclairer les habitans
dégradés et à petites vues du céleste empire. Que je serais
heureux de voir un si fameux érudit dans les rangs de ceux
qui mettent leur joie à retirer leurs semblables d'une hon-
teuse ignorance ! On pourrait imprimer des essais écrits par
M. Klaproth et je m'engagerais à les répandre. Un petit ou-
vrage du rév. M. Medhurst , de Batavia, intitulé : Tun^ se
she ke ( Parallèle entre l'Histoire de l'Orient et celle de l'Oc-
l'ouvra-'e, quoiqu'il s'y donne le plaisir d'cVcnrrer une nation, d'en étran-
gler une aune , d'en pendre une troisième, etc., etc. Qui est-ce qui n'en
saurait pas dire autant? En fait d'expressions révoltantes, la populace sera
touiouis plus habile que lui. Je ne parle pas de rinlolérable injusiice de
mettre le roi de Prusse sur la même ligne que don Miguel, et de l'impru-
dence de crier anatbème sur tous les rois; c'est bien plus grare qu'une
faule de "OÙI , mais c'en est pourtant une aussi : quoi de plus suranné , au
■kiil' siècfe, que des déclamations contre les rois !
cident), a étonné beaucoup de Chinois. Des ouvrapes di
même genre, destinés à détruire leurs préjugés nationau:
et à élargir leurs vues, seraient très-utiles. Tant que le
Chinois ne verront pas arriver de Paris de telles produc
tions , ils auront peine à croire que la capitale de la Franc
possède des hommes qui , par la connaissance de leur hiti
gue, éclipsent un écrivain qu'ils n'hésitent pas à honore
du nom de Han lin ou de savant. J'appelle donc , comra
ami de la régénération de la Chine , tous les sinologue
européens , à s'occuper de cette grande cause, dans l'interc
de deux cent millions d'hommes ignorans , au lieu de s
livrer à d'injustes critiques, ou de se borner à traduire , d
temps en temps, quelque petit ouvrage, qui profile conip;
rativcment bien peu à l'Europe. Voilà une vaste carrier
pour faire preuved'habileté, d'un goût classique, d'un juge
ment supérieur et de profondes études. Si l'on m'envoie d
ces sortes d'ouvrages à Singapore, je les ferai circuler e
Chine, et je transmettrai à leurs auteurs l'opinioa de ceu
qui les auront lus.
«Quant à la langue chinoise, une coopération active aura
mieux valu qu'une critique persévérante, et il aurait niieu
valu aussi confesser qu'on ignore en partie cette langue g
gantesque, que de prendre un ton tranchant, qiiiesttoujoui
une preuve d'ignorance. Maintes peccadilles dans les asse
tions des sinologues d'Europe prouvent l'infinie supériorii
de ceux qui sont sur les lieux et qui , dans les cas douteu)
consultent les indigènes.
» L'inépuisable langue chinoise réclame une éditio
augmentée du dictionnaire du docteur Morrison. Si l'c
envisage le docteur comme traducteur et comme écrivai
chinois, il faut dire de lui qu'il a frayé la voie et qu'il r
s'est encore trouvé personne qui put exécuter un travn
pareil au sien avec plus de talent. Qu'il y ait concurrent
d'efforts, et on pourra obtenir d'importans résultats , sai
cependaut éclipser un homme dont le mérite est hors c
toute contestation.
» Ne voulant pas me présenter seulement comme ce
seur, je dirai cjue j'ai écrit des essais, non pour le Jour//
asiatique, mais pour les Chinois eux-mêmes. J'ai l'intenlic
de les publier et, pour provoquer les remarques criliqu
des sinologues parisiens , je leur eu enverrai un exemplair
auquel je joindrai une lettre chinoise, et je les prierai de u
faire leurs observations en chinois; je verrai aussi avi
plaisir la critique de l'ouvrage , phrase par phrase , m
par mot, dai-s [e Journal Asiatic/ue , sans omission d'aucui
bévue ni u'aucun solécisme, le tout couronné par des r
flexions sur la manière d'écrire avec plus d'elcgance et <
laconisme. J'avoue en même temps qu'en écrivant j'ai so
vent eu recours à l'inutile dictionnaire du docteur Mon
son, au grand avantage de mes essais. Je me suis souve
servi de ses écrits comme de modèles d'un style clair ; j'
emprunté beaucoup de phrases aux livres des Chinois et
les ai souvent consultés sur les expressions les plus conv
nables; je ne prétends donc pas au titre d'auteur original,
Les attaques de M. Klaproth ayant eu cours en France
nous avons cru qu'il serait utile de publier la réponse <
M. Gutzlaff, qui n'aurait probablement pas été tradui
àainsXcJournal Asiatique de Paris. Il est de notre devoir <
montrer ce qu'il faut penser de critiques, qui pai'aissent,
est vrai, n'avoir qu'un but littéraire, mais qui dcvienneul
entre les mains des adversaires de l'œuvre des missio
chrétiennes, une arme dont ils se servent habilement,
qui cependant ne peut passer pour redoutable qu'ans
long-temps qu'on ignore qu'elle est émoussée.
Pri\-courant de» journaux. — L'administration des po'^tes de Ber
Tient de publier un prix-courant de loi 3 journaux politiques, littéraires
commerciaux, dont 667 allemands , 177 français , 72 anglait. 39 italien
33 hollandais, i5 polonais, 6 danois, 5 suédois , 3 hongrois , 1 bohémiei
1 espagnol, 1 latin, 1 en grec moderne tt 1 1 publiés en Russie. Le pr
courant indique le lieu et le mode de publication, le nombre de feuil
dont le journal se conipose , les frais de port et le prix de l'abonnemei
Nous ne savons pas qii» dans aucan autre pajs on ait jnsqu'ici songé à fai
liter, de celte manière, les traTaux de la littérature périodique.
Le Gérant, DEHAULT.
Imprimerie de Selligce , rue des Jeûneurs , n. i4-
TOME 1". — IV' 43.
27 JUIIV 183'î.
LE SEMEUR,
JOURNAL RELIGIEUX.
Polîliqise, Philosophique et Littéraire,
PAUAISSAKT TOUS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le inonde.
MatOt. Xm. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel , n" ii,el cliei tous les Libraires el Directeurs Je pnsle. — Prix:i5 fr. pour l'année;
8 fr. pour 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. — Pour rétranj;er , on ajoutera i fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres . paquels et envois d'argent , doivent èlre affranchis.
80I1M.\111E.
Littérature: Esquisse morale et politique des Elals-Unis, par Acbille
Mural. — Pstcologie: Del'hjrreurder.lnieiiour le vide. — Voyages :
Voyage de M. Stewarl aux Iles 'ffashinglon. Du gouvernement el des
dislinctions civiles et religieuses. — Philosophie: De l'inlluenie philo-
sophique des études orientales. — Mélanges : Inslilulions fora.ées au
Cap de Bonne Espérance. — Efforts pour l'abolition de la peine de mort
en Angleterre. — Annonce.
LITTERATURE.
Esquisse mokale et politique des états-ums de l' Amérique
DU KORD , par Achille Muhat, citoyen des Etats-Unis ,
colonel honoraire dans l'armée belge , ci-devant prince
royal des Deux -Siciles. i vol in-i8. Paris, i83'2. Chez
Crochard , place de l'Ecole de Médecine , n. i3. Prix:
4 fr. 5o c.
Ou ne se fait guères en France de justes idées des Etats-
TJnis; à vrai dire, ouïes connaît à peine j et , quoique de-
puis quelque temps on en parle à tout propos , et qu'on
aille même jusqu'à désigner quelques-uns de nos journaux
politiques comme étant de l'école américaine, nous n'en
sommes pas moins convaincus qu'il y a fort peu de person-
nes chez nous qui soient tant soit peu au fait de l'histoire ,
des mœurs et des institutions de ce pays. Les Français ne
traversent guères la mer que pour le commerce ; ceux qui
ont été aux Etats-Unis n'eu ont visité que deux ou trois
principaux ports et, à leur retour en Europe , ils ne son-
gent à rien moins qu'à nous faire part de leurs observa-
tions, si tant est qu'ils aient observé. L'Union américaine
aurait le temps de voir doubler le nombre de ses citoyens,
d'admettre dans sou immense fédération cinq ou six nou-
veaux Etats, de bâtir une centaine de villes là où s'élève
encore la forêt vierge du désert, d'établir des routes et de
creuser des canaux en tous sens , sans qu'on se doutât chez
nous de ces progrès rapides , si nous n'avions pour voisin un
peuple éminemment voyageur, et si nous n'étions nous-
mêmes un peuple essentiellement traducteur. Qu'est-il arri-
vé cependant? Au lieu de nous faire connaître les travaux des
hommes graves qui se sont liviés à de consciencieuses re-
chei'ches , ou a pensé que les excursions de quelques tou-
ristes nous amuseraient plus , ou bien , quand par hasard on
a voulu nous traiter en gens sérieux, on n'a rien trouvé de
m;eux que de nous faire part des remarques de miss Wright,
! qui a essayé , pendant quelque temps , d'être eu Amérique
l'-p^trc du matérialisme. Dernièrement encore, un journal
quotidien a consacré plusieurs de ses feuilletons aux pau-
vretés et aux frivolités de niistriss Trollopp , dont l'esprit
aristocratique se heurte, à chaque pas , contre les mœurs
républicaines des Américains , et dont l'impiété se sent mal
à l'aise en face des convictions profondes de ce peuple reli-
gieux. Ce n'est pas par de tels emprunts qu'on enrichira
notre littérature, ai qu'on ajoutera beaucoup à nos con-
naissances.
M. Achille Murât qui, de prince royal des Deux-Siciles ,
est devenu citoyen des Etats-Unis , entreprend à son tour
d'en tracer une esquisse morale et politique. Pour nous
prouver qu'il est bien qualifié pour cela, il nous apprend
que non seulement il a demeuré plus de neuf ans dans ce
pays, mais qu'il y est .^ussi entré dans toute espèce d'affai-
res. « J'y suis marié , dit-il , et j'y ai une famille et de nom-
» breux amis ; j'y ai beaucoup voyagé J je me suis établi dans
» les bois , etj'y ai vu pousser une nouvelle nation, et l'ai vue
» passer par tous les degrés de civilisation possibles. Je suis
» avocat, planteur, officier de milice. J'ai rempli, suivant
» l'occasion , d'autres charges , ou à la nomination du gou-
» vernement, ou d'après l'élection de mes concitoyens. II
» n'y a pas une seule des questions que je touche dans ces
» lettres , que je n'aie discutée journellement et souvent en
» public. Enfin, je suis vraiment devenu Américain de cœur
» et d'habitude , et certainement je m'honorerai toujours
» du titre de citoyen des Etats-Unis. » Cette page honorij
elle-même celui qui l'a écrite. Il est rare de voir des hom-
mes qui ont perdu une position brillante, préférer une vie
laborieuse à une nonchalante indolence. M. Achille Murât a
compris qu'à défaut de la carrière de roi , il y en avait d'au-
tres qui lui étaient ouvertes, et nous l'en félicitons. Nous
338
LE SEMEUR.
devons cependant ajouter que s'il est incontestable qu'il a
été bien placé et qu'il a eu le temps nécessaire pour étudie!'
le pays qu'il dépeint, nous n'oserions pas dire qu'il possède
toutes les qualités qu'(l faut pour bien observer. It en est
même quelques-unes qui lui nianquent complètement,
comme nous serons appelés aie montrer.
M. Murât nous fait bien comprendre di; quelle nature
sont les institutions politiques des Etats-Unis :
« L'histoire de tout {gouvernement fédératif, dit-il, a dé-
montré combien est faible l'autorité qui s'adresse à des gou-
vernemcns. Pour remédier à cet inconvénient , le gouver-
nement fédéral fut investi du pouvoir de s'adresser f/j'rec/c-
ment aux individus et de les forcer à l'obéissance. Poiti' cela,
on divisa la matière gouK'ernahle en deux classes : les objets
d'un intérêt commun et ceux d'un intérêt particulier. Tant
que le Congrès n'avait eu d'autorité que sur les gouverne-
nieiis , il pouvait n'être composé que de plénipotentiaires;
mais dès qu'il agissait pour les individus , il (allait qu'ils y
fussent représentés. Deux chambres s'ensuivirent. Le sénat
est composé de deux membres de chaque Etat, quelle que
soit sa population. Us sont nommés pour six ans par la
législature de l'Etat, et reçoivent des instructions. X.a
Chambre des représcntans est composée des députés du
peuple des Etats-Unis , divisés en districts clcctionnaLi-es ,
d'une population chacun de quarante mille âmes; ils ne sont
sujets à aucune instruction et restent deux ans en fonctions.
Dans les deux chambres, les votes sont individuels. Le con-
cours des deux chambres est nécessaire pour passer une loi.
Le pouvoir exécutif réside dans le Président, qi'.i est élu
pour quatre ans , et dans le sénat , qui ratifie les traités ,
consent et conseille la paix et la guerre , et les nominations
aux différentes places. Le pouvoir judiciaire esrt confié à une
cour «uprême, à des cours de ciicuits et à des cours de dis-
tricts. Vous voyez, d'après cela, que tout citoyen se trouve
concourir à l'exercice de trois pouvoirs, tout-à-fait distincts,
et est représenté trois fois : comme citoyen des Etats-Unis,
dans la chambre des représcntans ; comme citoyen de son
Etat,''dans sa legislatuie ; comme membre de la confédéra-
tion et partie d'un Etat souverain, dans le sénat fédéral. Le
congrès est donc compose de deux élémens, l'un répulsif,
l'autre attractif. Le sénat représente les intérêts individuels
des Etats isolés, la chambre des représcntans les intérêts du
peuple en général, ou des citoyens de l'Union. De cet ordre
de choses, extrêmement complicpié , mais tout-à-fait nou-
veau, naît un système de balance et de contie-poids infini-
ment au-dessus de tout ce que l'on avait auparavant. La
force de ce gouvernement ne peut se calculer. Il est con-
struit de manière à recevoir le moindre souille de l'opinion
publique et à lui obéir, et se tiouve complètement de pour-
vu de force pour lui résister. »
L'étendue seule du territoire américain suffit pour faire
comprendre qu'il doit y avoir aux Etats-Unis de grandes
variétés de mœurs, d'opuiions et d'intérêts. M. Murât
indique quelques-unes des grandes différences qui v exis-
tent} mais il ne nous paraît pas iHie toujours juste dans ses
appréciations. On s'aperçoit facilement qu'il a habité à l'ex-
trémité méridionale de l'Union, et qu'il est imbu des
préjugés qui régnent dans cette partie du pays. Lecaiactère
du peuple n'y ressemble en rien à celui des habitans dfs
Etats du Nord. C'est à tort qu'il prétend que ceux-ci sont
jaloux de la prospérité des Etats du Sud, puisque les pre-
mieri ont toujours été plus florissans que les seconds, et qu j
la jalousie est en sens inverse à celui qu'il indique, si ja-
lousie il y a. A en juger par ce que dit M. Murât des Etats de
la Nouvelle-Angleterre, nous serions portés à cioire qu'il
ne les a jamais visités , et qu'il s'est mal adressé pour
obtenir des renseignemens. Ses recherches statistiques sont
aussi fort imparfaites. Il nous dit , par exemple que
New-Ynik, qui avait r20,ooo hibitaiis en i8iG, en avait
i5o,ooo en octobre i83[, tandis ([u'il résulte du dénombre-
ment fait eu i83o, que la population de cette ville était
déjà alors de ai3,ooo âmes.
Nous n'attacherions pas une grande importance aux er-
reurs de M. Murât, s'd n'en faisait que do ce genre; mais
il en est malheureusement dans son livre d'une nature plus
grave, et qui reposent, non sur des chirfres, mais sur des
principes. Si l'auteur a renoncé de bonne grâce au titre de
prince royal, et s'il prend son parti de ne plus jouir d'au-
cune prééminence de rang, il tienlfort à celle de la couleur,
et nous n'aurions pas été surpris de lui voir pi'endre, sur la
première jiage de son livre , la qualité d'homme blanc,
comme il y prend celle de colonel honoraire dans l'armée
belge. « La perfectibilité distingue, selon lui, l'homme
» blanc de toutes les autres espèces d'hommes et d'animaux
» (page 222). Les nègres m; lui semblent pas capables des
» mêmes jouissances intellectuelles que lui. Leur félicité se
» borne à la félicité animale, et celle-là ils en jouissent plus
« librement dans l'état d'esclaves qu'ils ne le feraient ou
» libres ou sauvages (page g'^). » Est-il étonnant après cela
que M. Murât mette sur la même ligne l'abolition de la
traite et les lois qu'il prétend avoir été faites pour protéger
la liberté des chevaux (page 84)? Au surplus, ce n'est pas
seulement la couleur noire qui lui répugne ; quiconque
n'est pas blanc se trouvera mal d'avoir affure à lui. Je n'en
citerai pour preuve que sou profond mépris pour l'homme
rouge de la race indienne. Faisant allusion, aux moeins des
Indiens et au peu de soin qu'ils prennent de leur chevelure:
« Il y a aussi de la philantropie là-dedans, dit-il; car c'est
» par le même principe qu'on veut nous empêcher de
» peigner la forêt et de les déranger (page Si 5).» M. Murât
ne doute pas cpie la race indienne, refoulée peu à peu par
l'homme blanc jusqu'aux rives de l'Océan Pacifique , n'ait
bientôt cessé d'exister, et il s'écrie, tout joyeux : « Moi qui
» ne suis pas pliilantrope , je vous avouerai franchenieiit
» que je crois que ce résultat est beaucoup à désirer
» (page 293). n Mais icstons-en aux hommes noirs, cl exami-
nons (Je quelle manière notre auteur justifie l'esclavage. Il
est lui-môme propriétaire d'esclaves, et il cherche à prouver
qu'il est parfaitement eu droit d'en avoir. Il vaut la peine
d'écouter son raisonnement :
« L'erreur est venue, dit-il, de ce qu'on a considéré le
droit comme une chose absolue, tandis qu'il est toujours
relatif, par rapporta la règle et à la personnalité. En droit
indh'idiiel qu'aucuns, mal à propos, nomment droit naturel,
l'individu a droit d'approprier à son usage tout objet exté-
rieur et de détruire tout obstacle qui s'oppose à ses vues.
Que le sujet de son action soit une pierre , une plante , un
■animal, cela ne change rien à sa qualité subjective d'objet
<!xtérieur ou d*obstacle. Or, l'individu ne peut juger que
subjectivement. Il faut bien faire attention pourtant que ce
droit de l'individu n'est relatif qu'à lui-même; car l'obstacle
a également droit d'appiopri(?r à son usage l'individu ou de
le détruire; dans ce cas, il change de place et de nom. Un
homme rencontre un lion; il a incontestablement le droit
de s'en approprier la peau ; mais le lion a un droit tout
aussi incontestable sur la viande de l'homme. Or, comme
l'un défend sa peau et l'autre sa viande, il arrive que la
spontanéité objecth'e de chacun d'eux devient un obstacle
pour l'autre, qu'il a le droit de détruire. Voici donc deux
droits bien constatés mis en présence; il n'existe ni ne peut'
exister entre eux d'autre arbitre que les grandes lois géné-
rales de la nature. L'homme ne prétend pas faire rccon
naître par le lion son droit à récorclicr, à le punir, s'il n
se soumet pas ; il prétend le forcer, le contraindre.
I» L'état social apporte de grands chaiigcmens dans If-
droits des individus; cependant les trois règles suivant-
LE SEMEUR.
339
peuvent être considérées couiiue certaines : i" Les sociclts
agissent onlre elles comme les individus entre eux, sans elre
réglées autrement que par le droit indiv ihiel (iialurt-l).
3° Les sociélcs agi-Miit suiviuit le même «lioil cumi- les
individus qui leur .-mit éti;n.gers. 3° Les iiu:ui!jrcs il'une
société recouvrent leur iudépcn<l;uice iiidividuLlIc envers
les objtls étrangers aux lois de celte société.
» Un homme attnpe un cheval et le dompte : a-t-il ac-
quis aucun droit sur ce cheval par rapport à ce cheval?
non. Il a le droit d'approprier le cheval à son usage; le
cheval a le djoit de le jeter par terre et de s'enfuir. Les lois
de la nature, qui garantissent la victoire au plus lort, mais
surtout au plus habile, décideront ce conflit de droits indi-
viduels. Le cavalier a pourtant acquis un droit social sur
ce cheval , non envers lui , mais envers la société. Elle s'en-
gage à protéger son industrie et son travail, et à lui garan-
tir l'usage de leurs produits. Elle empêchera donc que ce
cheval ne soit tué ou volé; s'il s'échappe, elle ohfrira au
cavalier des facilités pour le rattraper, lui permettra enfin
d'échanger la commoJ té qu'il s'estacquise par son travail,
contre tout autre commodité acquise par un autre, et de
substituer cet autre dans ses droits.
» Un homme n'a sans doute aucun droit sur un autre
homme par rapport à cet autre; cependant il peiit avoir un
droit SUR lui par rapport à la société. i° Si, étant tous les
deux membres de la société , ils sont liés par un contrat
quelconque, le viol.iteur du contrat commet une offense
morale pour laquelle il mérite que la société lui inflige un
châtiment proportionné à l'offense. 2° Si un seul des deux
estmembrede la société ,et qu'elle lui garantisse des droits
quelconques sur l'autre, d.uiscecas point de contrat , point
d'ofiénse morale , point de châtiment ; mais en cas de ré-
sistance, un combat que chacun a le droit de pousser à ou-
trance, et dans lequel le membre de ta société a droit de
requérir son aide. Eu résumé , l'esclave a autant de droit de
résister à son maître et de s'échapper, que celui-ci en a de
l'appropiier à son usage, et de le contraindre à l'obéis-
sance. Il n'existe aucun contrat entre eux , par conséquent,
aucun droit réciproque; car un droit social ne peut être
fondé que sur un autre. L'erreur est venue de ce qu'on a
voulu fiiire à l'esclave un devoir moral de l'obéissance pas-
sive, ce qui est absurde; car cela supposerait un contrat où
tous les avantages seraient d'un côté , et tous les désavan-
tages de l'autre , contrat qui est nul ipso fado. Le maître a
cependant autant de droit à être soutenu par la société dans
son autorité sur son esclave que dans celle sur son cheval.»
Et veut-on savoir de quelle manière la société accorde cet
aide que M. Murât prétend qu'elle doit au possesseur d'es-
claves? Il nous l'apprend lui-même : « Il n'existe aucune loi
qui protège l'esclave contre les mauvais traitemens du
maître ( page 102 ). Voler un nègre ou l'aider à s'enfuir, est
presque partout un cas pendable. Un nègre libre ou esclave
ne peut voyager sans passeport , et tout blanc a , dans ce
cas , le droit de l'arrêter et de le déposer dans la première
prison , où on le détient , s'il ne peut pas prouver sa liberté.
La peine de mort est infligée au nègre qui attaque un blanc
ou lui résiste violemment. Le témoignage d'un nègre n'est
pas reçu en justice contre un blanc. Enfin presque partout
la peine de mort encourue par un esclave peut être com-
muée dans la vente, à condition de son exportation de
l'Etat (page 1 14).» Vous croyez peut-être que cette dernière
faculté est le fruit d'une pensée d'humanité; détrompez-
vous; c'est seulement une conséquence du respect de la loi
pour la propriété ; on craindrait de faire tort au maître en
exécutant son esclave !
Nous nous sommes laissés allei^àcitcr un peu longue-
donne à ses idées.
lle^a cit
ment les développcmens que M. Murât
parce que voilà du moins un planteur plein de franchise. Il
déclare nettement qu'il est convaincu que , comme le disait
Lafontainc ,
" Il raison du ji'us f n'i est loiij.i;i s 'n neiUeure. »
Rien d.; plus absurde , à ses veux, que de considérer le
droit <(r;ini(: une cho-e absolue; cl. il n jette bien loin la
dislincliDiidu juste ctde l'injuste. Uliiilalr,- par excellence,
l'iiitiMêt privé est sa règle et , en fait d'esclavage , il met l'é-
conomie politique bien au-dessus du pathos sentimental et
de la morale (page 83). « A quoi bon presser le temps?
« L'abolition totale de l'esclavage aura lieu aux Etats-Unis,
» lorsque le travail libre sera à meilleur marché que le
» travail des esclaves (page iio) ! «Voilà où en est venu
M. Murât, a l'homme blanc et libre (page 358), » comme
il se nomme lui-même! Il justifie par ses théories tous les
abus de la force, et ne tend à rien moins qu'i inoculer à la
civilisation les coutumes de la vie sauvage. Les barbaresqucs
avaient raison, d'après ses principes , d'infester les mers et
de conduire à Alger et à Tunis les esclaves blancs, qu'ils
voulaient « approprier à leur usage ! » Et M. Murât lui-
même aurait grand tort de se plaindre , s'il prenait fantaisie
à une cinquantaine d'Indiens de son voisinage d'aller piller
sa plantation; il ferait bien de s'y opposer, sans doute;
mais il ne serait pas fondé à leur en vouloir ; car enfin , en
droit individuel, les Indiens n'auraient dû BCgarder qu'à
a sa qualité subjective d'objet extérieur ou d'obstacle. »
Si l'on nous demande comment un homme qui raisonne
si bien sur beaucoup de questions générales, raisonne si mal
aussitôt que ses passions ou ses intérêts sont en jeu, nous
serons forcés de l'expliquer en disant qu'il n'a aucune con-
viction religieuse, qui puisse leur servir de contrepoids, ea
sorte qu'il en est emporté, dès que leur action se fait sentir.
C'est un phénomène dont nous ne serions pas embarrassés de
citer beaucoup d'exemples. M. Murât a tant d'horreur pour
le frein auquel il refuse de se soumettre, qu'il en devient
injuste envers ceux qui l'ont accepté. Il voudrait de tout
son cœur que ses chers concitoyens cessassent d'être chré-
tiens et, dans son zèle, il va jusqu'à en faire une nation d'hy-
poerites, qui désirent se tromper les uns les autres (page i47)j
quoiqu'il déclare, d'un autre côté, que « cette espèce d'hy-
«pocrisiç religieuse leur est si naturelle, que le plus grand
«nombre la pratique de bonne foi (page 8)! » Quelle cause
peut donc produire ce singulier résultat? M. Murât nous
raconte qu'en Amérique» toutes les nuances se trouvent,
«toutes les opinions ont leurs sectateurs et vivent en paix
«les unes auprès des autres. Dans cette variété de religions,
«ditil, chacun peut choisir celle qu'il veut, en changer quand
»il lui plaît, ou rester en suspens et n'en suivre aucune.
«Cependant, ajoute-til , avec toute cete liberté il n'y a pas
«de pays où le peuple soit si religieux qu'aux Etats-Unis,
«(page II 5).» Quoi! Cette religion du peuple est un fruit de
la liberté, et vous la nommez de l'hypocrisie! Il n'y a pas là une
inquisition qui vous menace du bûcher si vous ne voulez pas
croire, ni une cour bigote qui n'accorde de places qu'à ceux:
qui sont munis d'un certificat de dévotion, ni un intérêt
quelconque que vous puissiez citer et qui produise, daus la
physionomie des États-Unis, ce trait qui, dites-vous, « dé-
goûte les étrangers, (page 146), « et vous n'en concluez pas
qu'à défaut de ces ressorts, il en faut un autre que vous devriez
nous indiquer, si vous le connaissez. Ne voyez-vous pas que
vous êtes encore privé de la faculté nécessaire pour appré-
cier un certain état moral dont vous ne vous faites aucune
idée juste, et qu'il faut dire de vous, avec un apôtre, « que
«l'homme animal ne comprend point les choses qui sont de
«l'Esprit de Dieu ; car elles lui paraissent, une folie, et il ne
«les peut entendre, parce que c'est spirituellement qu'on en
«juge (1 Cor. II, i4)? « Un nègre converti à l'Ëvangile,
quoique vous lui refusiez la perfectibilité, est beaucoup
en avant de vous sous ce rapport.
340
LE SEMEUR.
Ausurplus, si M. Murât reproche, dans quelques endroits
de son livre, à la nation américaine la manie de l'hypocrisie,
on voit, par les jugemens contraires qu'il en porte ailleurs,
toute la peine qu'il a à se rendie compte de r.e qu'il voit. Quel-
quefois ce n'est plus d'hypocrisie, mais d'enthousiasme, de fa-
natisme, de donquichotismc religieux qu'il l'accuse. Il trouNC
« vraiment surprenante la quantité de sociétés leligieuses qui
existent aux î:tats-Uuis,pour répandre la Bible, pourdistri-
buer des brochures, pour encourager des journaux religieux,
pour convertir, civiliser, élever les sauvages, pour bâter des
églises, soutenir des séminaires, établir des écoles, empêcher
l'ivrognerie, etc. etc. Il faut être juste, ajoute-t-il, lesconlri-
bulions sont entièrement volontaires, et moi, par exemple,
qui vous en parle, j'aurais toi't de m'en plaindre; car jamais
prêcheur n'a reçu un centime de moi ( page 1 87 ). » Ou bien
encore , par une contradiction qui , après tant d'inconsé-
quences, n'a rien d'étonnant, il s'écrie : « C'est au doute que
tendent les peuples des Etats-Unis : dans une génération, la
nation ne sera plus chrétienne (page i46). L'Eglise est em-
portée parle grand courant des opinions, de la littéraluie,
de la philosophie du siècle, à qui rien ne résiste. Voilà d'a-
bord la grande cause qui la conibat et qui certainement fluira
par détruire la religion chrétienne. Mais, outre cela, d'autres
causes y travaillent. L'élévation de la secte des unitairiens
est peut-être une des plus efficaces. Boston est devenu le
centre philosophique et le sanctuaire des lettres. Qu'on me
cite un homme distingué en politique ou en littérature dans
cette ville, qui ne soit unitairien (page 189). »
Nous n'essaierons pas de mettre M. Murât d'accord avec
lui-même j mais nous sommes forcés de relever l'inexacti-
tude de ce qu'il dit des progrès des unitairiens, dont il trace
un portrait assez fidèle. Cette secte , qui rejette les dofjmes
du Christianisme, tout en persistant à se nommer chrétienne,
a essayé de s'établir à New-York, à Baltimore et dans quel-
ques autres villes j mais elle a partout échoué. Boston est la
seule où elle ait encore de nombreux adhérens ; nous ne
serions cependant pas embarrassés de répondre au défi de
M. Murât de lui citer dans cette ville, non un homme distin-
gué, comme il le demande, mais un grand nombre d'hommes
distingués qui en rejettent les principes; nous nous bornerons
à lui nommer, entre beaucoup d'autres,Webster, le plus ha-
bile homme d'état du pays ; Warren, le médecin le plus sa-
vant; Hubbard, le plus gi'and jurisconsulte; Allslon, le
peintre le plus célèbre des Etats-Unis, et Dana, poète du
premier ordre. Qu'il se rassure sur le sort du Christianisme
en Amérique; nous sommes heureux, après tant de rensei-
p-nemens que nous lui devons, de pouvoir lui apprendre
que, depuis un an , plus de cent mille personnes ont em-
brassé les doctrines de la Bible, Est-ce là perdre de l'in-
fluence ou en gagner?
En parcourant les notes que nous avions prises, nous
nous apercevons qu'il est encore beaucoup de remaïques qui
nous resteraient à faiie sur ce livre; mais nous n'en avons
pas le courage. A quoi bon réfuter des anecdotes aussi
évidemment calomnieuses que celle de ce brasseur qui fut,
à ce que raconte M. Murât, censuré à l'Eglise pour avoir
brassé le samedi, ce qui avait exposé la bière à trai'aîller le
jour du sabbat (page 8); ou répoudre aux mille accusations
qu'il dirige contre le clergé américain , auquel V American
Quarlerly Review, dont l'éditeur est catholique, vient de
rendre un si honorable témoignage? Nous eu avons assez
dit, et surtout nous avons assez cité, pour que nos lec
leurs se tiennent en garde contre les assertions d'un auteur,
qui, outre les préjugés de la localité qu'il habite, est encore
imbu , à un haut degré , de ceux particuliers aux hommes
qui, n'ayant pas soumis leur cœur à l'Evangile , tiennent à
prouver, tant bien que mal , que ce sont les honnêtes gens
elles gens sensés qui le rejettent.
PSYCOLOGIE.
DE l'horreur de l'aME POUR LE VmE(l).
On peut tenter deux voies pourarracher le coeur àl'amour
du monde. L'une est de montrer la vanité de cet amour, et
combien il est peu digne de nous occuper. L'autre est de
proposer à l'homme un objet plus digne de le captiver , et
de l'engager, non seulement à briser sa première chaîne ,
mais à eiliaiiger contre uu nouvel amour, un attachement
ancien et indigne de le retenir. La première de ces métho-
des est absolument insuffisante, et ne saurait aboutir qu'à
des résultats stériles; la seconde seule peut suffire pour
préserver le cœur, ou l'arracher aux affections illégitimes
qui l'occupent.
On peut observer, dans l'état d'un cœur occupé d'un
attachcinent, deux époques très-distinctes. Dans l'une, il
voit au-devant de lui l'objet qu'il poursuit comme un trésor
auquel il aspire, et son amour n'est encoie qu'un désir.
Dans l'autre , il a atteint le but qu'il avait eu perspec-
tive , et réalisé son espoir et ses vœux. Dans le premier
état, le cœur se sent entraîné vers le bien qui le charme;
toutes les facultés de l'âme revêtent une nouvelle éner-
gie , une activité sans relâche. L'homme poursuit alors ,
sans jamais s'en laisser distraire , le grand intéiêt qui le
domine; il écarte une foule de désirs ou de rêverie», dont
il aimiit autrefois peut-être à amuser son indifférence;
il s'arrache, s'il le faut, aux langueurs d'une indolence habi-
tuelle; aucun obstacle ne le rebute, aucun sacrifice ne
l'arrête; il consume, dans une fatigante poursuite, un
temps qu'il eût consumé naguère dans l'insipidité d'une
B existence oisive et vide d'intérêt; et bien que son espérance
ne soit pas toujours encouragée, que le succès ne vienne pas
couronner sa persévérance, il trouve dans cette succes'îren
d'agitations et de sentimens, dans ces alternatives d'encou-
ragemens et de mécomptes, un aliment pour son âme, un
exercice qui maintient la vie dms ses facultés et lui donne
une sorte de bonheur. Et si ce mobile vient à s'arrêter , si
cet intérêt s'affaiblit et s'elface, sans être remplacé par un
autre intérêt, alors l'homme se trouve comme dans un
état de délaissement; doué de facultés qui tendent toutes à
agir, et ne sachant sur quoi les exercer, il est placé dans une
situation violente et conti'aire à sa nature. Remis de ses fati-
gues, dégagé de ses sollicitudes, il demeure possesseur d'une
force dont ilne saitque faire et qui le tourmente. Il a besoin
de désirer, et ne trouve plus d'objet de désir ; il a besoin
d'espérer et ne découvre plus d'objet d'espérance. Son âme
comme sni chargée de sa propre énergie, appelle avec avi-
dité un intérêt qui l'attire, et dans lequel elle puisse, eu
quelque sorte, l'absorber.
Ce besoin d'activité étant si profondément enraciné dans
l'àine humaine, il est lout-à-fait illusoire de prétendre l'ar-
racher à un iijteiêt, sans lui en présenter uu autre. Le cœur
et ses habitudes se révolteront toujours contre une pareille
tentative. Un état de vide ou d'indiffcrence étant pour l'âme
un état violent, vous ne réussirez jamais a le substituer à
cet état de vie et d'activité que les passions entretiennent;
et vous ne parviendrez à ruiner leur empire, qu'en impri-
mant à l'âme une direction nouvelle vers un nitérêt puis-
sant qui occupe son activité, qui l'arrache à une langueur
désolante et concentre tous ses désirs sur la perspective
d'un bien, plus digne de l'attirer.
Ces réflexions sont vraes pour l'âme qui désire ; elles sont
vraies encore pour l'àine qui a atteint le but de ses désirs.
Il est rare qu'un intérêt du cœur s'éteigne de lui-même; il
est plus rare encore que l'abandon d'un semblable intérêt
soit l'effet du raisonnement. Mais on peut réussir à déplacer
une affection qu'on ne parviendra pas à détruire, et lui
ravir, en le remplaçant, l'empire qu'elle exerce sur l'âme.
Au milieu de ces variations d'intérêts, le cœur ne demeur'
jamais étranger à tout intérêt. On peut vaincre sa peut
vers un objet particulier qui l'attire, mais le besoin qui dé
termine cette pente n'est jamais vaincu. On ne le sépai
(1) CfS rf-flixions sont de M. Thomas Chalmers. auteur de XEconom ■
cà'ile et i>olUique dis grandes villes, qut l'inicien Globe a fa t connail
nar cxtrails Nous in)us sti vous île l'cxcellenle tiaduclion que M, Dioda
a laite du volume de discours d'où ce morceau est tiré.
LE SEMErR.
341
jamais de ce qu'il préfère, sans lui proposer im autre bien
qu'il préfèic davauUiijc encore , et auquel il s'attache plus
foitemeut. Telle est la tendance impérieuse du cduir de
l'homiue. Il Faut qu'il tienne à quelque chose : arraché à ce
qu'il aime , s'il ne rencontre pas un ohjet qu'il puisse aimer,
il laiifjuit dans un sentiment d'inutilité , aussi douloureux
que contraire à sa nature. Susceptible d'èlie arrache à beau-
coup d'intérêts, notre âme ne saurait être arrachée à tous.
On a dit que la nature avait horreur du vide. 11 en est de
même du cœur de l'homme. Il peut changer de possesseur,
mais il souffre s'il n'est occujié.
Avant que l'âme ait été changée, le monde est le tout de
l'homme. Toutes ses affections , tous ses désirs se renfer-
ment dans la sphère des chose» visibles. Il ne demande rien,
il u'cspère rien , il n'aime rien au-delà. Lui demander de
ne pas aimer le monde, c'est prononcer un arrêt d'exil sur
tous les intérêts dont son cœur est la demeure. Voulez-vous
donc dégager l'âme de l'empire des affections illégitimes ,
lie vous arrêtez point à proposer l'indignité de ces affec-
tions ; montrez, l'e.vcelleuce , la beauté d'un amour plus
digne d'elle; alors vous pourrez atteindre à ce vrai renou-
vel lemi-nt du cœur, élément nécessaire du caractère chrétien.
Lorsque la Parole sainte ordonne de ne point aimer le
monde ni les choses du monde, elle ordonne le sacrifice de
tout ce qui est cher à notre existence; elle nous impose
comme un anéantissement de notre être. Mais en nous ap-
pelant ù ce grand acte d'obéissance, la Révélation nous pro-
pose en même t"mps le grand moyen de le remplir. Elle
propose à notre cœur un amour cjui, si nous le recevons,
s'empare de toute notre âme, suboi donne tout à son em-
pire, exile tout ce qui ne saurait se concilier avec lui. A la
place du monde, elle nous offre l'Eire même qui a créé le
moude, et nous le montre sous tous les traits qui peuvent
nous le faire aimer. C'est dans l'Evangile, et là uniquement,
qu'il nous est révélé comme le Dieu qui pardonne, comme
la ressource éternelle des pécheurs; et alois la bariière qui
nous en sépare est brisée; l'obstacle que l'indignité de
l'homme élevait entre le ciel et nous, est renversé par la
puissance et les bienLits d'un Médiateur. L'homme renail à
l'espérance, et celte espérance, sans laquelle il vit sans Dieu
sur la terre et se donne tout entier au monde, l'attire et le
dévoue à son D.eu. C'est Dieu en Christ qu'il contemple;
c'est à lui qu'il s'unit par une foi vive; alors le législateur
offensé disparaît et ne laisse plus au regard du fidèle que ce
Jésus, dontla voixannonce les bénédictionsderalliance nou-
velle, proclame la bienveillance en vers les hommes et sollicite
le retour des pécheurs, en Kuir adressant des promesses et
leur garantissant l'accneil de la miséricorde; alors un amour
plus fort que le monde commence à naître dans le cœur.
Il s'en empare et finit p.ir exiler tout autre amour de l'âme
régénérée. Il résulte de là que plus l'Evangile est envisagé
comme une doctrine de délivrance, plus il tend à produire
la sanctification , parce qu'à mesure que l'œuvre de la mi-
séricorde s'ayrandit à nos yeux , notre [licté doit s'étendre
davantage.
VOYAGES.
VOYAGE DE M. STEVVABT AUX ILES WASHINGTON.
QUATRIÈME ARTICLE. — Du gouvernement et îles distinctions
civiles et religieuses.
'Le capitaine Finch, accompagné de quelques officiers , a,
ce matin, quitté le vaisseau de bonne heure, pour aller, par
eau, visiter la vallée de Taioa, éloignée d.i port de quatre à
cinq milles. La première division de notre équipage, com-
posée de quarante hommes, a aussi obtenu la permission
d'aller à terre; mais comme le temps est fort humide et
pluvieux, et que le veut souffle par momens avec violence
des montagnes, j'ai préféré rester à bord pour classer les
divers renseignemens que j'ai pu recueillir sur l'état et les
mœurs du pays.
Ce qui m'a surtout frappé, c'est la différence qu'il y a ,
quant a la forme du gouvernement, entre ces îles et leslles
oand« ich et^de la Société. La forme monarchique, qui règne
daus ces dernières, est inconnue ici; au heu de lahiérarchie
des rangs, depuis le paysan et le pêcheur jusqu'au roi, et
des honneurs qui sont le p.irtage des hommes élevés en
dignité, on ne connaît ici qu'une seule distinction civile, qui
u assure à celui qui en jouit que peu d'égards cl de puis-
sance. Le titre héréditaire de Ilckiiiki ^ adopté par toutes
les tribus, quelque en soit proiirement le sens, et qu'on en-
tende par là un chef, un conducteur, un prince ou an
roij n'assure à celui qui en est revêtu que bien peu de
prérogatives. Le plus grand pouvoir dont il puisse jouir
n'égale pas même celui d'un ancien laird écossais, au mi-
lieu de son clan. Ce titre ne donne aucun privilège de juri-
diction , et ne suppose pas le droit de lever des taxes ou
d'ordonner un service quelconque. Le pouvoir qu'il. iniionce
ne s'étend ni aux propriétés ni aux personnes, et ruifluence
de celui qui en est revêtu ressemble plutôt à celle qu'un
citoyen d'une naissance illustre, riche et populaire, exene
sur le pays où il réside, qu'à celle d'un prince ou d'un sei-
gneur sur des sujets ou des vassaux soumis à son autorité.
Le titre militaire de Toa, ou chef guerrier, est distinct
de celui de Ilekaihi, ou chef civil, quoique le même indivi-
du les porte souvent tous deux. Ce titre est aussi tout
honoraire et ne donne à celui qui en est revêtu de droit sur
personne. Même en temps de guerre, le Toa n'a d'aulre
autorité que celle de l'exemple, pour guider ses soldats sur
le champ de bataille et pour régler leurs mouvemens dans
la mêlée, chacun se battant ou s'enfuyant selon qu'il le
trouve convenable.
Mais si le peuple est libre à tous égards, il est cependant
sous le joug d'un tyran au sceptre de fer, et ce tyran c'est
la superstition, qui règne sur les ténèbres répandues dans
les esprits et dans les cœurs des indigènes, et qui les assu-
jettit à l'ignorance et au mensonge. C'est sur l'idolâtrie que
se fondent et par l'idolâtrie que se maintiennent les classes
qui exercent parmi eux le plus d'influence.
J'ai déjà pailé c'e la division générale de la population en
deux classes, la classe tabou et la classe commune, et j'ai
indiqué quelques-unes des restrictions les plus singulières
qui sont imposées aux personnes de cette dernière classe.
Les remarques qu'il me reste à faire se i apportent surtout
à la classe privilégiée. Ellecompi end plusieurssubdivisious.
Le plus ou moins de respect qu'on accorde et de pouvoir
qu'on reconnaît aux individus qui en sont membres, cor-
respond aux divers degrés de hiérarchie cju'ilya entre elles.
Les quatre princpales sont celles des Atuas , des Tauas ,
des Ta/ninas et dus Uus; c'est-à-dire des dieux , des pro-
phètes ou sorciers, des prêtres et de leurs aides dans les
sacrifixcs humains. Tous ceux qui ne font pas partie de
l'une de ces sn!,divisions et qui appartiennent cependant à
la classe /«io(/, forment un ciiiquièmeordre, inIVrieuràceux
que je viens d'énumércr. Le mot. //;/«, par lequel on dé-
signe le premier degré, sert, dans la plupart des dialectes
de la Polynésie, à désigner les êtres imagin.iires qu'ils
adorent comme des dieux. Leshabitans des III s Washington
en admettent un grand nombre, auxquels ils supposent un
pouvoir et des altiibuts différens. Outre ceux qui président
sur les élémens, et de qui dépendent les divers phénomènes
de la nature, ils ont des Atuas de la montagne et des Atuas
de la foiêl. des Atuas du rivage etdes Atuas de l'intérieur
des terres. Il eu est qui règ'ent la paix el la guerre, d'autres
qui président aux chants et aux danses. Chaque! occupation,
chaque plaisir est du domaine do l'un d'eux. Les insulaires
vont juscpi'à supposer que, lorsque les hommes meurent,
ils deviennent quelquefois Atuas. Aussi le nombre de leurs
dieux est-il si grand qu'il n'est presque aucun bruit dans la
nature, depuis le mugissement de la tempête dans la mon-
tagne et le grondement du tonnerre dans la nue, jusqu'au
souffle léger de la brise qui balance la tête des cocotiers , et
jusqu'au bruissement d'un insecte dans l'herbe ou dans le
chaume de leurs toits, dans lequel ils ne croient reconnaître
la présence de quelque dieu.
Ce n'est toutefois d'aucuu de ces êtres imaginaires qu'il
est question, lorsque l'on applique le mot Atuaii la subdi-
vision de la classe tabou dont j'ai parlé ; mais d'hommes
vivans^ qui prétendent au titre et aux attributs des dieux ,
ce qui est sans doute le trait le plus singulier de tout leur
système ; ils y prétendent , non eu feignant l'insDiration , ou
Il eu se disant possédés de quelque esprit surnaturel , mais à
3/i2
LE Sî HIKIR.
la lettre , en leiif qualité de dieux , comme étant ceux qn:
commandent aux clémiMis, qui accordent la fertilité à la
tcrie on la dessèchent et la rendent stérile , qui infligent les
maladies, et qui Frappent de mort. Ces Aliiasv ivuns so' t
peu nombreux. On en iencontre tout au ;>h)s un ou deux
dans cliiqne île. Ils mènent une vie mystérieuse et retirée,
qui fa\ orise leurs prétentions impies. On n'en renconlie
aujourd'hui aucun dans le voisin. ijje deïaiohaé; mais on
nous montra dans les montagnes, aux pieds d'un rocker
escarpé , le lieu où il en demeurait un autrefois. -
Il ne paraît pas que les honneurs et la puissance qui a|i-
partiennent à cette classée , soient toujours héréditaires. Ils
le sont cependant quelquefois; mais en général, ils tombent
en partage à ceux qui ont assez d'ambition pour y pré-
tendre, et assez d'adresse pour en imposer à leurs com-
patriotes.
Les Tauas forment le second ordre j ils sont plus acces-
sibles. C'est un homme de cette classe qui vînt, il y a huit
jours, à bord du J inceiines , avec Haapé et Piaroio , lors-
que ces chefs nous filent leur visite de cérémonie; j'en pai-|ai
alors comme d'une personne marquante de la trdju Taioa.
Il se nomme Taua-Hania, et c'est sur son in\ilation que
quelques-uns de nos officiers ont été voir aujourd'hui la
vallée qu'il habite. Ayant donc eu des rapports avec un
homme de cet ordre, je puis en parler avec plus de cou-
naissance de cause. Les Tanas ion'^ presque aussi considérés
que les A tuas ; car quoiqu'ils ne piétcndent pas être dos
dieux , on suppose qu'ils possèdent, de père en fils, le don
de rinspiralion , et qu'ils peuvent, quand bon leur sem-
ble, appi'Ier un dieu à demeurer en eux. Ce sont surtout
des individus appartenant à cet ordre qui se hasardent, de
tempsen temps, à usurper la dignité (ï Alita. On remarque
en eux un singulier mélange du sorcier et du prophète.
Souvent la nuit, ils se mettent à pousser, d'une vjix per-
çante, des cris sauvages et bizarres. Puis , tout a coup , ils
parlent de leur voix naturelle ; ils pri'tendeatqiic ce sontlà
«les conversations qu'ils ont avec le dieu qui liibite en eux.
Ou bien encore, secouant les branches des arbres voisins
de leurs cabanes, ils disent qu'ils ont été miraculcusenicnt
enlevés par le toit de la maison, et que l'auteur du miracle
les a fiiit rentrer pir la porte. Quand ils sont inspirés, ils
tombent en convulsion, lancent de terribles regards et,
agitant les mains avec violence , ils courent ça et là , aii-
nonçuil à leurs ennemis, d'une voix effrayante, qu'ils vont
mourir , et demindant quelquefois des victim 's humiines
pour le dieu dont ils se disent pnssédés. Quoique toutes les
opérations chirurgicales soient du ressort d'une autre classe ,
les Tauas remplissent seuls les fonctions de médecins. Cha-
que maladie provient, à ce qu'on suppose, d'un dieu. O.i
la nomme , en conséquence , mate no te Atua ( maladie de
la part d'un dieu). Les Tauas étant inspirés , ou les croit
seuls capables d'y porter remède. Quand un malade les fait
appeler , ils s'appliquent surtout :i rechercher le dieu
malin et, quand ils l'ont trouvé , a l'adoucir eu le serrant
entre leurs mains; ou bien ils font mettre le malade dans
l'eau et invoquent le dieu , en agitant l'eau avec des bran-
ches d'arbres , et en en répandant un peu sur sa tète. La
classe des Tauas est très considérée par tout le peuple On
est conv.iiiicu que ceux qui en font partie deviennent dieux
après leur m')rt. Quand l'un d'eux meurt , on ne manque
pas desacriSer de? victimes humaines; si l'on est en temps
de paix, on n'en fait pas moins quelque incursion chez les
trilius voisines; si l'ouest en temps de guerre, on la pour-
suit av( c plus d'acharnement, pour se procurer les victimes
dont on a besoin. Quoique l'ordre des Tauas soit l'un des
plus élev es de la classe tabou, les hommes ne prétendent pas
seuls à en Eure partie. Il y a dans toutes les tribus des
femmes qui se disent Tauas ; mais leur influence n'est pas
étendue.
Les Tahunas ou prêtres sont plus nombreuii. Leurs pri-
vilèges ne sont pas héréditaires. Les membres de l'ordre se
recrutent eux-mêmes. Ils initient les novices aux différens
devoirs de Icnr charge , leur enseignent à offrir des sacri-
fices , à s'acquitter des cérémonies dn culte , à chanter les
chants sacrés , à b.nttre le tambour dans le temple , à présider
aux funérailles , et à fiiire différentes opérations chirur-
gicales, comme, par exemple, à panser les plaies reçues
dans la bataille, à extraire les os fracturés, et même , à ce
qu'dn prétend, à trépaner avec une dent de requin,
loisquc le crâne est attaqué.
Les oflraiides qu'ils piésentent à leurs dieux consistent
en fleurs , en noix de cocos , en bananes , en fruits de l'arbre
a pain , (-n poissons, en oiseaux, en chiens, en cochons et
en victimes iuimaines. On les place devant les idoles en
adressant àcellcs-ci des prières, ou bien on les suspend ea
leur présence. A chaque lepas , avant de toucher aux mets,
les habitans sont dans l'usage d'en jeter en l'air une petite
quantité, et décrier àquelqu'un de leurs dieux, d'un ton fa-
milier et indifférent:» Tiens, voilà pour toil » Que cet usage
provienne ou non d'un vaguesentimentdela dépendance oii
us sont d'un pouvoir supérieur, n'est-ce pas là un reproche
pour ceux qui , favorisés de la lumière de la Révélation ,
entourent chaque jour des tables chargées des riches pré-
sens de Dieu , sans reconnaître ses bienfaits par une seule
pensée , ni une seule expression de gratitude.
Les cérémonies de leur religion consistent surtout en
chants , accompagnés du tambour et de baltemens de main.
Les chants sacrés sont en grand nombre; plusieurs d'entre
eux ne sont intelligibles que pour les prêtres. Il en est un
qui est une espèce de litanie: deux Tahunas le chantent en
battant le grand tambour du teinpie , et en se répondant
alternativement. Les sons en sont très-prolongés et finissent
par une sorte de tremblement de voix assez rauque. Un
autre de leurs chants est un récitatif, que le prêtre déclame
avec une extrême violence de gestes et de voix, et qu'il
termine par un son aigre , ressemblant beaucoup à l'aboie-
mentdu chien; l'assemblée lui répond par un son semblable,
qui, répété en chœur, fait l'effet des cris d'une meute en-
tière. Toutes leurs traditions sont recueillies dans leurs chants
sacrés. L'origine fabuleuse de leurs îles , le nom d'autres
îles à l'existence desquelles ils croient, la généalogie deleurs
chefs, les hauts laits de leurs héros, le récit de leurs ba-
tiilles , enfin tous les événemens dont ils conservent le sou-
venir, révêtent cette forme.
Voici l'histoire qu'ils font de leur origine. La terre qui
forme leur ile était autrefois située à //«ea/Av'; c'est le nom
qu'ils donnent aux régions inférieures où ils supposent qu'on
se rend après la mort; par les efforts d'un dieu qui était au-
dessous d'eux, leur île fut lancée dans le monde. Dans ce
temps-là, diseut-ils, il n'y avait point de nier. Elle naquit
plus tard d'une femme, ainsi que toutes les productions
végétales. Les hommes et les poissons étaient emprisonnés
dans des cavernes, dans les profondeurs de la terie ; elles
s'entr'ouvrirent par une grande explosion, ce qui permit
aux hommes d'iiabiter l'île et aux poissons de se jeter dans
l'eau.
Il nomment dans leurs chants quarante-quatre îles, outre
la leur. Dans le nombre, se trouvent imlubilablement quel-
ques-unes des Iles Géorgiennes et des Iles de la Société.
Une de leurs traditions touchant les îles inconnues dont ils
font aussi mention, raconte l'introduction du cocotier
parmi eux. Un dieu, étant venu les visiter, et trouvant
qu'ils ne possédaient pas cet arbre précieux , alla le leur
cheri lier dans un canot de pierre. Ce récit est entremêlé
des incidens les plus minutieux et les plus biz.u'ies. Ils ont
plusieurs autres traditions sur des visites que leur ont
faites les dieux. Ces traditions nous expliquent pour-
quoi ils donnèrent aux premicis voyageurs européens et
américains qui abordèrent leurs rivages, \cx\ova.à'A(ua,
qu'ils donnent encore à tous les étrangers.
Le seul ordre de la classe /aio» , dont il nous reste en-
core à parlei', est celui des Vus , ou aides pour les sacrifi-
ces. Il n'y a que ceux qui ont tué un ennemi dans le combat
avec une courte massue ou hache d'armes nommée lai ,
d'où vient le nom de l'ordre, qui puissent être admis à ce
grade. Les prêtres n'étant pas nombreux , et ayant à s'ac-
quitter de beaucoup de cérémonies , le principal devoir
des Vus est de les décharger de la partie la plus fatigante de
l'horrible coutume des sacrifices humains. Les Vus ont le
privilège de potager les repas des Tauas et des Tahunas ,
dont tous les ordres inférieurs sont exclus.
Outre ces distinctions, qui sont fondées sur l'idolâtrie,
il y en a encore qui résultent des occupations. Tous ceux qui
sont renommés pour leur industrie et leur adresse dans la
LE SEMEIR.
3^4
confection des ctofFes , ou des armes et des canots , et dans
la lonstrnction des maisons, sont distnigués par un nom
lioiior.iLle; ils sont employés par leurs concitoyens et traites
par eux avec beaucoup d'hospitalité. C'est aussi le cas pour
ceux qui sont habiles à piendre le poisson. Ceux qui l)Os
sèdentdes teiies leur en donnent une petite portion et leur
foui niisenl des canots, exi^jeunt en retour de participer au
produit de leurs pèches.
'l'oute l'ile, avec ce qu'cUeproduit, appartient héréditai-
rement aux ordres supérieurs, civils et relifjicux , aux chefs,
aux };uerriei's, aux prophètes , aux prèties et à leurs aides.
Les bornes des domaines sont dèlermmees et bien connues.
Les insulaires qui cultivent et récoltent les produits et qui
remplissent sur les propriétés des riches , les diverses toiic-
lioiis de serviteurs et do subordonnés, composent le reste
de la population.
PHILOSOPHIE.
DE l'influence philosophique des Études obie>tales.
Lcdcruies" cahier de la Re\'ue Encyclopédique renferme,
sous le titre qui précède, un article consacré au développe-
ment d'une de ces idées générales qui, vraies ou fausses,
séduisent les esprits superficiels, etqui,admises à la première
vue, sont aujourd'hui presque toute la richesse intellectuelle
de la jeunesse, et décident de ses croyances. Il n'est donc
p.is tout à fait sans importance d'examiner, si les vues que
M. Leroux a présentées dans l'article en question sont aussi
justes qu'il paraît le croire, et si l'imagination de l'arliste
n'a pas eu plus de part à ce travail que le jugement du
pc-iseur et du vrai savant.
ÎM. Leroux assimile notre époque à celle delà jReKa/«a;!ce.
Et , à sou .ivis, de même que les croisades , en euricliissant
l'occident de tous les trésors littéraires de la Grèce antique,
ont amené cette mémorable épocjne et nous ont donné notre
civilis;ilioii moderne, dé même la conquête de l'Lide par les
Euiopéens nous a ouvert de nouvelles sources de richesses,
qui, mises à profit par les travaux de la société de Calcutta,
et p:ir les sociétés orientales de Berlin, de Pétersbourg , de
Loudics et de Paris, doivent opérer dans notre civilisation
une révolution bien autrement complète que celle qui nous
tirades ténèbres du moveii âge. «La Grèce I s'écrie l'auteur:
mais ce n'était que le bord de l'orient. Nous crûmes avoir
épuisé un monde dont nous avions à peine sondé le rivage,
et voilà qu'en péuétiant plus avant nous découvrons des
hoi izons gigantesques. » Et ailleurs : « Si vous pouviez avan-
cer de dix ans l'époque où l'histoiie de l'Orient sera connue;
vous auriez prodigieusement grandi l'humanité. »
LaBibie n'est, aux yeux de M. Leroux, que l'un des nom-
breux moniimens de la sagesse orientale, qu'un ravon
isolé de cet immense faisceau dé lumières que les travaux
de nos savans vont dégager des v oiles qui nous le cachent
encore. Au temps oii nous ne connaissions encore en Europe
que les livres de la Grèce et de Rome , la Bible était sans
analogue au milieu de nous. Tandis que les auteurs, appe-
lés profanes, ne nous parlaient que des iiitéiêts particuliers
de leurs républiques et se renfermaient dans l'horizon bru né
d'un pays ou d'uu fait hisloriquc, la Bible seule ose, reraoïi-
laut jusqu'à Dieu, assigner hr solution des éternels problè-
mes, a Celte histoire du gen le huma in, si minutie usementsui-
» vie et si pleine de miracles; cette peinture de la vie primi-
» tive , où à chaque instant se re'i'èle à nu le cœur humain
» tout entier et dans tous ses abiines ; ces grandes figures et
» ces allégories, où se déploie toute rim.->giiiatioii orientale-
a ce sublime du style qui juillit du contraste de la grandeur
1) la plus giganles(|ue avec l'expression la plus simple; cette
» i^ioésie enfin de l'homme vivant sans cesse .-ous le ciel, et
» faisant intervenir la nature enlièrcjjour assister aux pas-
» sions ardentes de son cœur et lui i-ésoudre les doutes de
«son esprit; tout cela nous dépassait de cent coudées
1) nous, hommes du ]Vord, qui avions quitté nos forêts
» natives et y avions laissé avec les ossemens de nos pères la
» poésie de nos pères , qui avions oublié nos chants ossiani-
» ques et nos vieilles épopées Nous avions oublié tout
» cela.... et nous étions venus, pour ainsi dire, comme de
» petits enfans qui ne savent pas encore parler, nous faire
» héritiers et disciples des Grecs et des Romains. Or , les
«Grecs eux-mêmes, cette souche que nous adoptions,
» avaient autrefo s perilu leur tradition et , décoiqiant leur
» mythologie du fond religieux de l'Oi icnt , ils s'ctaient fait
1) un monde sans racines. L'Orient était donc perdu pour
» nous et la Bible surnageait, arche meivedleuse du monde
» antique , qui en avait conservé tons les échantillons. La
» Bible donc et l'Evangile s'élevaient sur ce sol de l'Europe,
» couvert de monumens inférieurs et d'uu autre style,
«comme un nionument à part, inouï , sans pu cil , sans
» modèle et sans imitation Quel homme eut osé prendre
» la Bible pour un livre humain? Quel homme, au con-
» traire , n'y vovait pas partout la marque d'une in.-p. ration
» supérieure , d'un souille divin , le doigt de Uieu écrit à
» chaque page? C'est que la B.ble n'avait pas alors d'aiialo-
» gue ; il n'y avait pas d'autre type auquel on put la compa-
» rer... Quant à nous , aujourd'hui plus heureux, nous
» pouvons, tout en les vénérant et les aimant, ces grands
» livres , les restituer à l'humanité. Comme la riante mytho-
» logie de la Grèce , comme la poésie religieuse d'ILimère ,
» la Bible et l'Evangile viennent pour nous se foinire dans
» le ciel oriental , dont elles étaient des étoiles détachées.
«L'étude de l'Orient a, pour ainsi dire, décomposé la
» Bible comme le prisme décompose la lumière. Chacune
D des parties de ce merveilleux recueil a enfin trouvé des
» types pour s'y parangonner. La Genèse a sou pendant
«dans le Zend-Avesta des Persans; le Penlaleuqae a son
» pendant dans les lois de Menou et les Vedas. Job, dans
» sa sublimité, c'est le chant éternel de l'Arabe, depuis les
» p icsies antiques du désert jusqu'au Coran réfoi nuiteur.
sEstluT, Tobie et tant d'autres épisodes, viennent se
» placer auprès des riches fictions àcs Mille et une JSuiis, là
» où l'imiigi nation se joue à l'aise a\'ec les rubis , les fleuis ,
» toute la parure de la terre, toutes les richesses du travail
» de riiomine,etseplaît aux chaiigemens iniltendus de scè-
» nés, aux péripéties m.raculeusiîs, comme le génie de Sha-
n kespeare dans le Songe d'une nuit d e'ie.
«Depuis trente ans, les Sociétés bibliques s'occupent
» incess.imiiieiit de traduire la Bibl^ dans tous les idiomes
» et dais tous les dialectes; elles consacrent annuelli-ment à
» cela dos sommes considérables , et elles y emploient
» le zèle et le savoir de leurs missionnaires. C'est bien :
» c'e^t rendre à l'Orient ce qui lui appartient; c'est ap-
» porter son tribut à la grande bibliothèque de l'humaai-
» té, où tout livre important sera traduit en toute lan-
» gue. Mais il y a autre chose à faire de beaucoup plus
» unie pour le progrès général de l'humanité : c'est de faire
» rminaître aux sectateurs mêmes de la Bible tontc-s les au-
» iros Bibles de l'Orient. — Quand cela sera lait, l'esprit
» humain aura changé d'horizon , et le Christianisme aura
» pris sa place dans l'histoire. Il aura c-dé le g )u\ crucment
» tic la vie humaine à une religion plus conipichensive. «
jNous boineious là ces citations, qui suffisent amplement
pour faire coiinaitrc les opinions de M. Leroux sur la valeur
dj la Révélation chré.tieiine; il nous leste maintenant à voir
ce que peuvent valoir les assertions de cet auteur.
Nous avons d'abord à nous rejouir d'un progrès évident
fait en avant du XVIII" siècle par l'école philosophique du
notre. Voltaire et ses disciples n'avaient jamais senti la su-
blime originalité de la Bible. Elèves de la Grèce et de Rome,
et Je plus, élèves d'une époque renommée par la corrup-
tion de ses mœurs, ces hommes n'eurent besoiu, pour ridi-
culiser les récits des Livres Saints, que de les r.uneiier aux
petites proportions de i'espiit de leur temps. Ils n'eurent
c[uc des mjures à j'Her en passant a un colosse qui, de la
poussière où ils étaient, ne pouvait 1 ur apparaître que
comme une masse informe, capricieuse ciéation de l'e:!-
faïKC du genre humain. Un seul philosophe, comme le re-
marque M. Leroux , s'arrête alors avec vénération devant
les Ecritures; leur majesté l'étonné, dit-il, leur ^implicité
parle à son cœur. Eh bien I cet hommage que la sage.se du
siècle dernier ne sut rendre qu'une fois à la Révélation
chrétienne, les écoles de notre temps le lui prodiguent à
l'envi ; elles ont vu quelques-unes des belles piopoi lions du
colosse. Mais là s'est arrêtée leur intelligence de cet incom-
parable monument. L'uc nouvelle séduction est bientôt.
Slt\
LE SEUÎF.IIR.
venu d.-tom-nor les esprits d'une étude sérieuse et profonde
du Christianisme. La philosophie moderne , dans sa réac
tion contre l'étroite Incrédulité voltairienne , a conçu la
prétention de comprendre toutes les traditions rdij^ieuscs
de riiumiunté, de leur rendre justice à toutes et de h'ui-
trouver à toutes une place sur celte grande étlielle de pro-
{{rés qui, dit-on, va nous conduire incessamment à uni'
religion dont le mérite sera de réunir en elle tous les élénieus
de vérité épars dans les dogmes du passé. Nous en couve
nous, celle prétention a quelque chose de grand, de géné-
reux; elle doit séduire les àm'S élevées qui entrent dans li
carrière des études religieuses; elle vaut beaucoup micfix
que l'exclusisme tranchantduXVIU" siècle. Mais avec tous
ces mérites, c'est encore une prétention erronée, une antre
inspiration de l'orgueil du cœur humain , et de plus , une
nouvelle preuve de la superficialité des études modernes.
Si l'on ret d aujourd'hui quelque justice à la Bible, c'est,
presqui'sarrs exception, à ses beautés de stvle , à son carac-
tère original que s'adresse celhommage; ou n'approfondit,
on ne discute jamais les grandes vérités morales qu'elle
établit; on s'en débarrasse en les assimilant, par la plus
étrange des méprises , aux mythes et aux symboles des
religions mvlbologiques. A. coup sur, si M. Leroux eût étu-
dié la Bible, non pas en amateur, eu artiste, mais en se
mettant devant elle dans tout le sérieux de sa conscience,
jamais il n'eût eu la malheureuse pensée de renvoyer la
Révélation chrétienne, de compagnie avec la n'aille mytho-
logie des Grecs et la poésie religieuse d'Homère, dans le
ciel oriental, comme autant d'étoiles qui s'en seraient déta-
chées ; jamais il n'eût comparé le Zeud-Avesla des Persans
avec la Genèse, les lois de Menou et les Védas avec le Poii-
tateuque, le livre de Job avec les chants de l'Arabe du dé-
sert, le livre d'Eslher avec les Mille et une Nuits. Quant au
livre de Tobie, bien qu'une critique judicieuse et indépen-
dante ne puisse l'assimiler aux écrits inspirés de l'Aiicieii-
Testament, tious ne concevons pas non plus quel rapport
on peut apercevoir entre cette légende ju;ve et les contes
fautasticpies que nous venons de nommer. .
En vérité , nous ne savons ce que M. Leroux peut
trouver dans les Védas et le code de Aleuou, ainsi que dans
les livres plus modernes de la Perse, qui lui donne de si
belles esp^M-ances pour l'avenir et qui l'autorise à atteudre
de l'Orient une lumière plus complète que celle dont la
Bible éclaire l'Europe depuis dix-liuit siècles. Nous avons
donné sur l'antique sagesse des brahmanes des détails qui
ont pu prouver à nos lecteurs que la doctrine du Védanta
n'est qu'une dégénérescence panthéiste du monothéisme.
Partout l'Orient nous présente, dans son histoire religieuse
séiieusement étudiée, celte même dégradation, qui aboulit
toujours à une mythologie. Dans la Bible , au contraire, le
monothéisme grandit, se développe et se précise de plus en
plus, à mesure qu'on avance des livres les plus anciens aux
écrits les plus modernes ; il y a constamment , et à la fois,
unité et progrès dans les doctrines , depuis les premiers cha-
pitres de la Genèse jusqu'aux derniers de l'Apocalypse. Qu'on
nous présente, dins la littérature sacrée des Indous, des
Persans ou des Chinois, une cidlection d'écrits, composés à
des époques aussi diverses , a laquelle ou puisse rendre le
même témoignage el nous avouerons que la Bible a trouvé
son analogue; mais nous ne savons pas que jusqu'à ce jour
rien de pareil ait été découvert. Qu'on ne se laisse donc pas
abuser par ces brillantes prédictions d'une nouvellehiraiière
qui viendrait du fond de l'Iudostan, renouveler Icf.nonde
civilisé, comme jadis celle que projetèrent sur le moye: -
âge les lettres et la philosophie grecques. Ces préd.ctions
sont des inspirations malheureuses du panthéisme qui pré-
side à la rédaction actuelle de la Reiuie Encyclopédique.
Ce n'est pas que nous ne sachions rendre justice aux tra-
vaux des orientalistes modernes, que nous contestions leur
utilité : bien au contraire ; mais nous n'hésitons pas à croire
que ces travaux sont assez avancés pour qu'on puisse pres-
senln- le genre de services qu'ils sont appelés à rendre. Les
résultats qu'ils ont déjà donnés ne permettent pas de douter
que leur principale importance philosophique ne consiste
à faire encore ressortir l'immense supériorité de la Bible
sur tous les autres monumens religieux de l'humanité, en
nous montrant dans ceux-ci les deruicis reflets des sublimes
clartés qui brillent à toutes les pages de nos Livres saints; et
si, depuis l'époque de la Renaissance, l'érudition ne put
trouver dans l'antiquité grecque qu'une nouvelle preuve de
l'incomparable valeur du trésor du Christianisme, pourquoi
alleiidnons-nous mieux de l'étude des écrits qin, au dire de
tous nos savans, ont produit la mythologie de la Grèce?
Tout ce que nous pouvons attendre de ces écrits, à cause de
leur âge, c'est, comme nous venons de le dire, quelques
traces des grandes vérités qui , après avoir été d'aboi d le
partage de riiumanité entière, se retirèrent peu à peu de-
vant les ténèbres que leur substitue de toutes parts l'homme,
inspiré de toutes ses mauvaises inclinations. Ces vérités se
retrouvent par fragmens plus ou moins défigurés dans les
Védas et dans tous les vieux oracles religieux de TOrient;
et dans cet état, mélangées qu'elles sont avec les plus gros-
sières erreurs et avec une foule de subtilités métaphysiques,
elles ne peuvent encore que rehausser la sublime excellence
et l'admirable simplicité de cette Bible qui, seule, a conser-
vé au monde la vérité tout entière. La Bible sera toujours
sans analogue ; aujourd'hui comme à l'époque de la Renais-
sance, et dans mille ans comme aujourd'hui.
Pourquoi celui qui rend à la Bible, dans les lignes que nous
avons citées, le beau témoignage de révéler h nu le cœur
humain tout entier et dans tous ses abîmes , attendrait-il un
autre révélateur? Nous voudrions lui persuader de détour-
ner ses regards de l'Orient terrestre, pour les arrêter sur
« l'Oiieiit d'en haut, qui nous a visités, » sur ce Jésus,
objet de la Bible tout entière, et qui réunit en lui seul tous
les trésors de la sagesse et de la lumière.
IIÉLAIVGES.
Institutioks FORMÉES AU CAP DE bonne-espéramce. -— La première
Société lie tempéraiici; qui ait élé formée en Afrique , l'a été à Monrovia ,
dans la Libérie ; non? apprenons qu'il vient de s'rn former une Sfconiie nu
Cap 'le Boiiiie-Ei|iérance Son organisation 3 été arrêtée dans une reunoii
puhl.ilue , tenue sous la présidence de M. le docteur Philip . connu par les
Services ina[ipréeiables qu'il a rmùus à la cause de l'émmeipation des
Hollentols et par ses iravam pou;- la conTersion des Uibus de ces conlrées
au Cliri-tianisnie. C^l homme excellent qui , pendant le séjour qu'il a f.iil ,
il V a (| jelques années , en Eu ope , a élu lié tout ce qui pouv .il être uiile
à sa patrie adopl ve . vient aussi d'ouvrir au Cap une s die d'asile ou école
eufanline. Ces deu\ sorie-^d'institulions ne se propagent que leulemeiit sur
leeont nent d Eur.ipe.ft cependant le zèle d'un chrétien a sufli pour lesnatu-
r iliser déjà sur le sol africain. Q iclle leçon ne pouvons-nous pas tirrrde ce
laii pour ne néglij^-T aucune occasion .ie nous rendre utiles à nos semblables !
Efforts pour l'abolition de la PEi?fE dï mort en Anglet»rrp.. —
Une société s'esl formée à Londres , sous le patronage du duc de Susse\ ,
dans le b il d éclairer l'opinion publique sur ce grave suj t ; elle r. pand à
cet effet des brochures où il est traité avec beauceup de talenl. Nous lisons
dans l'une d'elles que, dans le cours des sept dernières années. 8.781 pi-r-
sonu' s uni été condamnées à inorl en An;^IeUrie el d.ins le [lays de Galles;
407 onl élé exécutées. Les lois rendues de \ty(>i à i8ig prononcent la
pêne de mort dans 187 cas différens. C'est cet étal de choses que la Siciélé
Ivav liile à faire cesser. Elle invile les personnes qui appro ivenl son but ,
à la seconder en adressant des pctiiious nux deux Chambres.
Lettrf. df 1/'/. les iléld^uéi des colonies fia'içalses à M. le rédacteur
en chef du Sem-ur. Vans , i8'Î2. — Se distribue.
MM. les délègues des colonies françaises nous avaient écrit , à l'occasion
d'un article inlitidé: De i^esclat'age dans les colonies anglaises , une
leilre de laquel e nous avons ihséré tout ce qui avait trait à la Martinique,
dont quelques-uns d'entre eux sont 1rs repré'entans. Ils ont pensé qu'il
serait utile à .eur cause que leur letlr ■ fût publiée tout entière , el ils nous
ont priés de la r.iire parvenir, à leurs frais, à tous nos abonnés , afin que ceux
qui ont lu nos assertions, sachint aussi ce qu'ils croient pouvoir y répondre.
Nous ne pouvions avoir aucun motif de :10ns y refuser, et nous laissons à
nos lecteurs le soin d'apprécier ce que vaut la justilicalion de MM. les
di'légui'S. Nous les prions seulement d relire noire premier article ; ds y
Tcnonlque c'est à tort q '.e ((lage 5 ,) MM. les délé;;ués essaient de mettre
M. Jeremie en contcidiclion avec lui-mèaie ; son témoignage contre 1 es-
clavage n'est en rien iuOrmé par une phrase qui a une tout autre portée
que celle qu'ils voudraient lui donner. Les résolutions prises à Sainte-Lucie
pa- un certain nombre de colons , ne prouvent ri n non plus, si ce n'est
que , com ne toute classe privilégiée , les colons de celte ile ont regret de
perdre leurs privilèges. Q lant à l'assemblée coloniale de la Jamaïque, nous
sommes loin d'eu èlre les admirateurs , et nous ne pensons pas que ses
actes , malgré 1 éloge qu'en font MM. les délégués, soient de nature à faire
désirer la fonn ilion , dans nos colonies, de législatures semblables. Enfin,
quantàli noie (pige 6,) sur le marché du dimanche, nos lecteurs savent
ce qu'il faut penser de celte violation de la loi de Dieu , qu'on voudrait
exiger des esclaves convertis , comme si , parce qu'on les regarde comme
un meuble , on avait le droit d'exploiter le dedans aussi bien que le de-
hors ,leur àme au«si bien que leur corps.
Le Gérant, DEHAL'LT.
Imprimerie de Sellicoe , rue des Jeûneurs , b. 14.
TOMi: 1'
N" 44.
4 JUILLET 183^
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, PîiîlosoplucjiîC cl Littéraire
PARAISSAIT TOUS LES MERCREDIS.
Le cliamp , c'est le monde.
Matth. XIII. 38.
les Libraires et Directrurs de poste:— Prix: i5 fr. pour Vannés;
On s'abonne à Paris, au bureau du journal , rne Martel , n" 1 1 , et chez tous
8 fr. peur 6 mois, 5 Tr. p«ur 3 mois. - Pour l'étranger, on ajoutera . fr. pour l'anné. , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour tro.s mo.s.
Les lettres , paquets et envois d'.irgent , doivent être alTrnnchis. C
ij- a-i—L -
SOiniAIRG.
Rface poLiTtQCE : De l'arrêt de la Cour Je cassation. — De quelques
efforts pour l'abolition de la peine de mort en Angleterre. — Philoso-
phie : Des lacuaes qui B\istent dans les méthodes philosophiques mo-
dernes quant aux études religieuses. — Votaoes : Voya;;? de M. Stew.»;'
aux lies ■Washington : Préparation pour une mission chréticnn» dans ces
îles. — Dieu est amour. — Mélakces : De la liberté de« éluds». —
Annonce.
nCVUr. POLÎTIQIE.
De l' arrêt de l* cour de cassation.
Lorsque Paris fut mis en état de siège et les accusés des
journées de juin renvoyés , par ordonnance , devant les tri-
bunaux militaires, nous protestâmes contre une pareille
mesure, parce qu'il n'y a pas de nécessité qui puisse légiti-
mer à nos yeux une infraction à un contrat quelconque.
Notre intention ne fut nullement hostile à l'autorité ; bien
a^ contraire , loin de partager les scntimens passionnés des
partis qui épient totites les fausses démarches du gouvernc-
luent pour en tirer avantage , nous fumes attristés en le
voyant porter lui-tnême atteinte , non seulement à la loi
morale, mais encore à son crédit et à sa propre existence.
C'est pour la même raison qu'aujourd'hui nous applaudis-
sons de tout notre cœur à l'arrêt de la Cour de Cassation, qui
vient de mettre un terme à la position inquiétante où nous
nous trouvions depuis quatre semaines.
Cet arrêt de la première cour'du royaume a éclairé le
gouvernement et nous a valu le rapport de l'ordonnance
du 7 juin. Rentrée dans la voie légale, l'administration , si
elle sait bien comprendre ses intérêts, rendra grâce au tri-
bunal qui lui a dit si franchement la vérité j elle ne regret-
tera pas le sacrifice que la légalité vient de lui demande/-,
et reconuaîtra, tôt ou tard, que ce sacrifice a été fait au
repos du pays. Que d'autres, touft entiers à leurs habiludes
d'opposition, s'arrêtent à ne voir dans ce feit qu'un triomphe
de parti et qu'une déf.iice pour le ministère; nous concevons,
mais nous sommes loin de partager l'espèce de joie qu'il»
épr->uvent; pour nous, effrayés de tous les fermetis qui
Louillonnent dans le sein de la société, et de tous les élémens
de trouble que nous apercevons autour de nous, nous sai-
.•:;;. = ^vcc liinlieiu' et reconnaissance envers Dieu tous les
gajres d'ordre et de sécurité qui peuvent s'offrir à nous.
Or, la consécration nouvelle que vient de recevoir la loi
suprême du royaume est peut-être tout ce qui pouvait arri-
ver de plus heureux pour les intérêts inséparables du pays
et de sou gouvernement, et nous aimons à espérer que,,
grâce à Celui qui tire toujours le bien du mal , la faute qui a
été commise aura servi à affermir quelque peu le règire de
la légalité. Sous peine de nous voir entraînés de nouveau
dans l'abîme des révolutions et de deveuir tour à tour les
victimes de l'anarchie et du despotisme, en l'absence d'uae
foi politique qui est encore à venir et des principes religieux
dont la Fiance est privée, il faut que la loi écrite règne
maintenant sans concurrence et d'une manière absolue ; il
faut que, malgré toutes les divergences d'opinion qui divi-
sent les hommes en partis , l'action de chaque système s'ar-
rête à cette limite. Peuple et gouvernement ne peuvent
vivre aujourd'hui que de la légalité j hors delà il n'y a plus
pour eux que la loi du plus fort, c'est-à-dire une grande
ruine après un long combat, car ici la victoire tue aussi le
vainqueur.
DE QUELQUES EFFORf »
POUR l'abolition de la peine de mort en ANGLETERRE.
La France a commencé la révision de ses lois pénales, et
l'Angleterre vient d'entrer dans la même voie en pronon-
çant l'abolition de la peine de mort dans plusieurs des cas
où elle était jusqu'ici applicable. Ce fait est d'autant plus
important, qu'on peut le considérer «ommele prélude d'une
réforme générale de la législation pénale de l'Angleterre.
Déjà en i8o8, en 1820 et en i8»3, des améhorations y
avaient été introduites , sur la proposition de sir Samuel
346
LE «EMEUR.
Romilly, de sir James MackiiitoslK dont l'humanité pleure
la perte l'écetjte, et de M. Pcol, qui, depuis sa sortie du iial-
nistei'c, a continué à s'occuper activement de ces questions;
mais il nous semble qu'on va marcher d'un pus plus rapide:
l'opinion a fait des progrès, et les actes de ses représentans
devront s'en ressentir.
Bl.Rkstone écrivait en 1765 : «C'est une triste vérité que,
» parmi les diverses actions qui peuvent se commettre tous
» les jours, il n'y eu a pas moins de cent soixante qui sont
» punies de félonie , sans privilège de clergie , c'est-à-dire
» d'une mort immédiate. Une liste si terrible augmente le
» nombre des crimes plutôt qu'elle ne les diminue. 'Sou-
» vent, par pitié, la partie lésée s'abstiendra de porter
» plainte ; par pitié, le jury oubliera son serment et acquit-
» tera l'accusé, ou du moins cherchera à atténuer la nature
» du délit 5 par pitié encore , le juge ne fera pas exécuter
» une moitié des condamnés, et on recommandera l'autre
» moitié à la clémence royale. » Les résultats de la législa-
tion ont été absolument tels que Blackstoue les a décrits. On
comprend , en effet , que la conscience des jurés devait se
révolter contre des lois qui prononçaient la peine de mort
contre ceux qui avaient commis des délits tels que les mau-
vais traitemens infligés sans motif à des animaux apparte-
nant à autrui, les dégradations volontairement commises
dans un étang, lorsqu'elles ont eu pour résultat d'en faire
échapper les poissons, l'action d'abattre des cerisiers dans le
jardin de son voisin , le vol d|p plus d'un shelling , lorsqu'il
est commis sur un individu, soit qu'il veille ou qu'il dorme,
ou dans une maison , avec certaines circonstances aggra-
vantes, etc. Aussi cite-t-on des exemples nombreux et quel-
quefois fort singuliers des moyens employés par les jurés
pour sauver les malheureux sur le sort desquels ils devaient
prononcer. Le plus remarquable sans doute est celui d'un
homme qui, convaincu d'avoir volé une culotte de cuir, fut
déclaré coupable d'homicide {manslaughter), et par là sous-
trait à la peine de mort (i). En voyant les efforts continuels
des paities lésées, des jurés et des juges pour arracher le cou-
pable à la peine prononcée par la loi, on n'est pas surpris que
M. Buxton ait offert de parier 5 contre i qu'il ne sera pas
découvert, 5o contre i qu'il ne sera pas poursuivi, 100 con-
tre I qu'il ne sera pas condamné , et 1,000 contre i que la
condamnation ne sera pas exécutée. Mais une loi qui ne
s'exécute pas tombe dans le mépris j on la brave au lieu de
laredouterj elle devient un encouragement au crime au
lieu de le prévenir et de le réprimer ; et dans l'intérêt même
de la société , il importe qu'elle soit sans retard mise en
harmonie avec les seutimens de justice et d'humanité qu'elle
soulève contre elle.
Il ne sera peut-être pas sans intérêt de rappeler ici quelques
unes des circonstances qui ont contribué à former l'opinion
sur ce grave sujet. Il y a au moins trente ans , que M. Basile
Montagne obtint un sursis en faveur de deux hommes con-
damnés à mort et détenus dans la prison de Hunliiigdon.
Tout était déjà prêt pour le supplice j la fonles'était rassem-
blée sur la place où il devait avoir lieu et dans les rues ad-
jacentes. Quand le peuple appri t qu'il serait privé de l'affreux
spectacle sur lequel il comptait, son irritation fut extrême •
on craignit qu'il ne se portât à quelque violence, et M. Mon-
tagne fut obligé de se cacher, pour échapper à sa fureur.
Dès ce moment, il prit la lésolution de combattre l'usage
atroce qui endurcit à ce point les mœnrs du peuple , et de
ne rien négliger pour obtenir l'abolition des lois qui le sanc-
tionnent. Souvent, pendant le cours de ses travaux, sesamis
lui représentèrent que ses espérances étaient chimériques,
mais il ne se laissa pas ébranler; il leur répondait seulement
(i) Voyez le discours prononcé, le 23 mai , dans la chambre des com-
munes, par M. Buxton.
que lorsque le jeune Thomas Clarkson , à sa sortie de l'uni
vcrsité, eût lu le récit des horicuis de la traite , il s'écria :
«Il faut que la traite soit abolie I» et qu'elle l'a étéen effet. La
même conviction d'une nécessité morale animait M. Mou-
lagup^ et le portait à se dévouer à cette cause, à l'impor-
tance de laquelle une circonstance , en apparence fortuite,
l'avait rendu attentif. Il se mit à lire tout ce qu'on avait
écrit jusque là sur la peine de mort, et fit un recueil des
morceaux les plus saiilaiis, à l'appui de son opinion , queccs
recherches lui firent découvrir. Parmi les hommes qui, déjà
alois s'étaient prononces contre la peine capitale, se trou-
vent cinq chanceliers d'Angleterre, sir Thomas Moore,
lord Bacon , lord Erskine , M. Ponsonby et lord Bioug-
!i;im ; sept juges, sir Edward Coke, sir William Blackstoue,
sir William Grant, sir William Austruther, sir James Mac-
kinlosh, dans l'Inde, M. dePastoret,en France, et M. Brad-
ford en Amérique j deux avocats, M. Dunning et sir Sa-
muel Romillvj un ecclésiastique. M. le docteur Parr;
plusieurs hommes d'état , Fox, Pitt, Canning, lord Gren-
ville, lord Grey, lord HoUand, sir John Newport et
Wilbcrforce; plusieurs philosophes, Montesquieu, Gold-
smitli , Beccaria , Howard , Johnson, William Roscoe et
Thomas Clarkson. Les fragmens que M. Montague avait
extraits de leurs ouvrages formaient deux volumes j mais
cette question était alors si indifférente au public qu'il lui
fut impossible de trouver un libraire qui voulût se charger
de leur publication. C'est alors qu'il eut l'idée de former
une société qui s'occupât d'une manière spéciale de ces
grands intérêts et qui leur donnât tout l'appui que peut
olfiir une association d'hommes influeus. Il réussil dans ce
projet. La société pour l'abolition de la peine de mort et
l'amélioration des prisons fut fondée, et l'un de ses pre-
miers actes fut l'impression, à ses frais, de l'utile travail de
M. Montagne. Ce livre et quelques brochures qu'il publia
sur le même sujet furent pour lui l'occasion de beaucoup de
désaj»rôiuens ; non seulement M. Wiiidham en fit l'objet de
ses critiques dans la Chambre des communes , et lord El-
lenborougli se plaignit, dans la Chambre haute, de ce qu'un
jeune avocat s'était permis d'exciter à la haine contre des
juges vénérables et voulait saper le respect qui est dû
aux lois, mais encore ces publications lui furent, pendant
quelque temps, nuisibles pour suivre la carrière du barreau.
M. Montagne a néanmoins persévéré jusqu'à ce jour dans
ses efforts. Nous sommes heureux de révéler à la France ce
nom qu'elle connaît à peine; l'humanité est débitrice des
hommes qui consacrent leur vie à quelqu'une de ces glandes
causes morales qu'il faut souvent plus d'une génération
pour faire triompher, et il n'est pas bon qu'on oublie ceux
qui les premiers ont combattu, pour ne se souvenir que de
ceux qui sont là au moment de la victoire.
Au reste , nous pouvons espérer qu'il sera accordé à
M. Montague de voir l'issue d'une lutte dans laquelle il
s'est engagé avec tant de dévoùment; beaucoup de per-
sonnes sont convaincues que la peine de mort cessera bien-
tôt de faire partie du système pénal anglais. Plus de deux
cents pétitions ont été, à cet effet, dernièrement présentées
au Parlement ; l'adoption du bill de lord Aukland abolit la
peine de mort pour le crime de fausse monnaie; la chambre
des communes vient d'adopter le bill de M. Ew.irt, qui a
pour objet d'abolir cette peine pour les vols dans les mai-
sons habit/es , et quoique cette mesure ait rencontré de
l'opposition dans la chambre des lords, il est évident que
les amis d'une législation pénale moins sévère font tous les
jours des progrès. Malgré les efforts du Qnarterlj Raiew,
qui a essayé de prouver, dans un article écrit avec infini-
ment de talent, qu'on ne peut pas se passer de la peine
capitale, on ne veut plus d'un châtiment, dont M. Rossy,
qui n'a p^is cru devoir se prononcer contre lui f''une ma-
LK SEMEUU.
,"47
nicrcalisoluo, a dit, dans le seiuimciit d'une proronde coii-
vii tioi! , « qu'il est un moyen de justice extrême, clangcienx,
i> dont on ne peut faire iisafre qu'avec la plii« grande !'<•-
» serve, qu'en cas <k: vériui'i»! ; uixessité, qi on doit ■i» -^ner
» de voir supprinii-r connii' li luent , et [nn.v ral'vlstioii.,
» diiqnid le devoir non-- eoinruindc d'euiploy. i Ims nO'
» efforts , en préparant un état de choses qui leiide l'aboli-
» tiou de cette peine compatible avec la sûreté publique et
» particulière. » L'impulsion est donnée , et puisqu'il y a des
chrétiens parmi ceux qui se dévouent à celte cause , nous
pouvons en espérer le sucxès ; car ils savent demander la
plus puissante assistance, l'assistance de Celui à qui seul il
appai'tient de retirer l'existence , puisqu'il est seul maître
de la donner.
Rappelons-nous que Dieu épargna la vie du premier
meurtrier. « L'Eternel mit une marque sur Ciïu , afin que
» quiconque le trouverait ne le tuât point. » N'oublions pas
non plus que chaque heure que la loi retranche à la vie de
l'homnie est une heure qu'elle ôte à la possibUité de la re-
pcDtancej et cependant «l 'est une chose terrible que de
» tomber entre les mains du Dit^u vivant! » La peine de
mort, a-t-on dit , est une peine imiiioralc, qui rend l'homme
barbare, c'est lînc peine 7«f//V/i;ï/e qui ne peut être gra-
duée selon la gravité des crimes divers auxquels on l'appli-
que; c'est une peine irréparable, quoiqu'il soit prouvé
qu'elle atteint souvent des innocens; mais nous dirons par-
dessus tout, c'est une peine qui met ob-tacle au repentir,
une peine qui semble fondée sur la conviction qu'il n'y a pas
d'existence au-delà de la tombe, puisqu'autrement , plus
cruelle encore , elle aurait sciemment pour résultat de jeter
le coupable devant un tribunal où Ton prononce sur les cri-
mes de la vie des sentences qui s'accomplissent à travers toute
l'éternitej c'est une pe, ne matérialiste, en un mol. C'est
par ces motifs surtout que les clirétieus en réclament l'aboli-
tion. Ils la condamnent sous tous les autres rapports; mais
ils comprennent encore niieux qu'il est de leur devoir de
s'élever contre elle, lo'squ'ils considèrent l'homme comme
un être responsable qui do;t comparaître, au sortir delà
vie, dcv^ant le souvei aiii Juge.
PHILOSOPHIE.
DES LACUNES QUI EXISTENT DANS LES METHODES PHILOSOPHIQUES
MODERNES QUANT AUX ETUDES KELIGIEUSES.
Nous avons dit, dans un précédent article , que la vraie
méthode, la seule qui puisse assurer le progrès des études
religieuses, est certainement celle qni s'appuie tout entière
sur les faits, et qui est d'ailleurs indiquée par l'inefficacité
bien constatée de toutes les autres j par la nature même des
choses, et par la teudance générale de notre siècle à ne
croire que sur des preuves positives , à ne prêter attention
qu'aux sciences d'observation et d'induction.
Cependant où sont, parmi les hommes qui s'occupent de
recherches etd'études religieuses, ceux qui sont franchement
entrés dans cette voie qu'ouvraient devant eux la sagesse
comme la saine philosophie, et où les pousse l'esprit du temps
par une impérieuse et invincible nécessité? Voyez l'école
rationaliste en Allemagne, en France l'école philosophico-
catholique et la nouvelle école philosophique ; car pour
l'école qu'on a désignée par l'épithète de sensualiste , la
théologie n'existe pas. D'après quelle méthode les questions
métaphysiques y sont-elles abordées et traitées? Toujours ,
quoiqu'on en ait dit, par la méthode ancienne qui a été recon-
nue si complètement impuissante. C'est toujours à la preuve
de raisonnement qu'on en appelle et qu'on se confie, plus
qu'à la preuve de fait^ ou bien , si l'on s'occupe des faits ,
c'est seulement de ceux d'un certain ordre, c'est d'une
manière partielle. Ici l'on se borne aux faits de conscience ,
Il aux fiits d'obsrî'va'inn, ■•.ill'';ivR à ceux de témoignage.
£t ce-, fiits (pi'oii a ainsi l'hoisis cire mille, on les tient
sans c. ;i.:j en per.ipeciive, , en les, isol.int de cotte multitude
îl'antris qui b;s auraient ou inodifi-s, . ; interprétés, ou
infirmés. Ce n'est point là le procédé large et couscicncieux
de la méthode inductive qui se voue à une patiente et la-
borieuse investigation des phénomènes , qui n'en omet et
n'en néglige volontairement aucun , qui les recherche , sans
prévention, sans partialité, comme des témoins dont on a
tout à apprendre; veillant attentivement à les bien enten-
dre , à les prendre dans leur signification propre, à repousser
tonte interprétation forcée, tout désir de les accommoder
et de les plier à des opinions déjà faites ; envisageant leurs
témoignages réunis comme les seules lumières qui puissent
conduire à des connaissances certaines , à des découvertes
réelles.
L'école pliilosophico- catholique s'efforce de fonder la
religion sur les traditions primitives, dont nous ne possé-
dons que des fiagmens , qui nous ont été transmis pour la
plupart sous forme symbolique, et d'où nous ne pouvons, p;u-
coiiséquent, retirer la portion de vérité qui s'y trouve, qu'à
l'aide de la vérité déjà découverte par une autre voie ; sem-
blables à ces corps qui, n'étant point lumineux par eux-
mêmes , ne projettent de' lumière qu'autant qu'ils en re-
çoivent. Cette théorie religieuse rappelle la fable indienne
qui fait reposer l'univers sur un éléphant , et l'éléphant sur
une tortue. Ces traditions sont des documens iiitéressans et
précieux, des faits qui ont sans doute leur importance,
mais qu'on ne peut évidemment donner pour unique appui
au système religieux tout entier.
Le procédé de cette école est de toute imperfection ,
puisqu'elle néglif^fe presque entièremeut les faits de con-
scienceet d'observation, et qu'elle n'invoque qu'une partie
des faits historiaues; et quelle partie encore ! la plus incer-
taine, la plus susceptible d'interprétations diverses et con-
tradictoires, la moins propre , par conséquent, à servir de
point de départ et d'appui. Cette école à pu attirer un instant
l'attention par la nouveauté et l'étrangcté de sa théorie ,
par le contraste de sa confiance en elle-même et en ses doc-
trines avec le scepticisme de notre époque ; elle a pu sé-
duire par le tident de ses écrivains, et parce qu'elle s'an-
nonçait comme possédant le seul moyen de rétablir sur un
fondement solide l'édifice à demi -renversé des croyances
publiques. Mais il est permis (i), je crois , sans prétendre
aux vues prophétiques qu'elle semble parfois s'attribuer, de
dire qu'elle passera vite , et sans avoir tenu la moindre de
ses promesses. Le principe d'où elle part est faux, ou tout
au moins incomplet et incertain; il ne peut donc prêter ni
force, ni évidence aux doctrines que cette école voudrait
faire triompher.
L'école philosophique commet la même faute que la pré-
cédente ; elle ne prend eu considération que certains faits ,
et néglige les autres. Son procédé, comme celui des histo-
riens dont nous venons de parler , n'en diffère que par la
nature des faits qui sont pris en considération. Si les nou-
veaux catholiques ne prennent pourpoint de départ qu'une
partie des faits fournis par la tradition ou le témoignage, et
ne s'occupent guère que d'une manière accidentelle et acces-
soire des faits de conscience et d'observation , l'école pl^ïio-
sophique, à son tour, paraît s'attacher spéciajeir^e^j
même exclusivement à ces derniers; elle népVip-s te témoi-
gnage historique, ou ne lui accorde qu'une^ faible attention
De peur de mal saisir l'esprit et le but de cette école
dont le caractère et les doctrines ont encore quelque chose
(i) Ceci est écrit depuis (rois ans.
348
LE SESIEUR.
de fort indéterminé, du moins sous le rapport qui nous
occupe , je laisse exposer ses principes , sa marche , ses espé-
rances par un des hommes les plus distingués qu'elle
compte dans son seiu ; il nous dira quel est le point de vue
sous lequel on y considère la religion , et nous révélera
l'idée qui domine à cet égard chez ses amis, idée qu'on
retrouve de nos jours, mais vague, indéfinie, confuse chez
beaucoup d'esprits. M. Damiron , annonçant comme im-
minente une régénération religieuse, s'exprime comme
suit : « Elle ne viendra pas par l'ancienne voie. Les vé-
rités seront les mêmes, mais la manifestation sera diffé-
rente. Cette fois, elle sera toute scientifique j ce sera la
découverte rationnelle de l'inconnu par le connu, de l'in-
visible par le visible ; elle ne se prêchera plus , elle s'ensei-
gnera , et elle se démontrera au lieu de s'imposer. Il en
sera ainsi , car ce n'est plus que de cette manière que se
forment , en quoi que ce soit , les idées et les croyances
publiques On sera thé'ologien comme on est physicien
et philosoplie. On étudiera Dieu par la nature et par
l'homme Giùce au Christianisme, sous la discipline
duquel l'esprit humain est parvenu à son âge de force et
•de sagesse , notre éducation est assez avancée pour que nous
puissions désormais nous servir de maîtres à nous-mêmes,
et que, n'ayant plus besoin d'une inspiration extraordi-
naire , nous puisiwns la foi dans la science A mesure que
la vérité qui est dans l'univers visible s'éclaircit et se décou-
vre , celle qui est au-delà , cette autre vérité dont elle pro-
cède et qu'elle annonce, sans devenir visible et perceptible
en elle-même , se laisse mieux saisir et concevoir. Voici donc
ce que nous semble promettre l'avenir des sciences physi-
ques et morales sous le rapport religieux. Elles continue-
ront toutes, chacune sur leur ligne , les progrès qu'elles
ont commencés ; elles arriveront toutes ainsi aux limites où
finit le «iomanie de l'expérience et de l'observation. Là ,
elles se grouperont entre ellesj d'après leurs analogies, elles
se généraliseront, et il y aura une science générale de tout
ce qui agit , vit ou se meut dans la création. C'est alors que
viendront les conclusions qu'une telle science doit mettre à
même ic tirer relativement à l'Être de qui émanent toute
action , toute vie et tout mouvement.
» NoUe destinée est bien claire; il nous faut philosopher
et retrouver la foi par la philosophie L'enseignement
populaire des sciences physiques et morales, voilà !a vraie
prédication qui convient en ce siècle aux classes inférieu-
res.... Vouloir distraire le siècle présent du point de vue
qui lui est propre, pour le placer dans le point de vue des
siècles qui sont loin de lui, est, ce nous semble, une entre-
prise qui ne peut avoir de succès ; c'est tenter de nous faire
revenir de la raison à la pure foi et de la science au senti-
ment, c'est tenter un contre-sens au détriment des intelli-
gences. Il leur faut , telles qu'elles sont , de la théorie et non
de l'intuition , il leur faut des principes et non des dogmes
traditionnels (i). »
Ainsi donc , on ne veut et l'on ne croit devoir s'appuyer
que sur les faits de conscience et d'observation ; les autres
sont à peine indiqués , tant on en fait peu de cas. L'ave-
■nir de la religion repose tout entier sur le progrès des
sciences physiques et morales : on étudiera Dieu par la na-
ture et par l'homme. Il faut de la théorie , des principes, et
non des idées et des dogmes traditionnels. La régénération
religieuse qu'on annonce , cette nouvelle manifestation de
la vérité on ne la demande qu'aux sciences naturelles et
psycologi'ques , on ne l'attend que d'une connaissance plus
étendue , plus profonde et plus intime de l'homme et de la
nature- elle ne saurait venir qu« d'une investigation plus
exacte et plus entière des faits de conscience et d'observa-
(i) HUtolre de ta Philosophie en France au dix-newième siècle.
tion. Les faits de témoignage ne doivent, ni ne peuvent y
concourir en rien : il serait même dangereux de vouloir y
recourir; ce serait distraire le sièile présent du point de vue
qui lui est propre; ce serait tenter un contre-sens au détri-
ment des intelligences.
Nous n'avons pas à juger ici les idées et les espérances de
M. Damiron relativement à la nature de la rénovation reli-
gieuse qu'il considère comme nécessaire et imminente. Nous
n'avons à nous occuper que des moyens par lesquels il
pense qu'elle doit s'opérer. Admettons, ce qui nous semble
plus que douteux et ce qui ne se réaliserait d'ailleurs que daas
un avenir infiniment éloigné , admettons que les sciences
physiques et morales tiennent un jour tout ce qu'il s'en
promet sous ce rapport , il n'en est pas moins vrai qu'où
manque à tous les préceptes de la sagesse, si l'on n'essaie pas,
en attendant, de résoudre par une autre voie les problèmes
ihéologiques; il n'en est pas moins vrai qu'en rejetant ou
négligeant le secours qu'offrent les sciences , en ne tenant
nul compte d'un ordre entier de faits importans et nom-
breux , on se ferme une abondante et précieuse source de
lumières , et l'on est infidèle à la règle fondamentale de la
philosophie d'induction qui veut qu'on observe et qu'on
pèse tout; on s'expose à n'arriver qu'à une théorie incom-
plète et nécessairement incertaine, si non absolument
lausse; car cette masse de faits qu'elle laisse de côté, sans
essayer de les expliquer , sans daigner les prendre en consi-
dération, sont peut-être de nature à la modifier ou à la
renverser. Aussi long- temps que vous ne rendez pas raison
des faits de cet ordre, ou que vous ne démontiez pas qu'ils
sont sans réalité, sans importance, ils font planer sur tout
votre système une crainte , une incertitude, à laquelle vous
ne pouvez le soustraire et qui l'ébranlé jusque dans ses
bases.
J'ai de la peine à m'cxpliquer, je l'avoue , ce parti pris
par la science moderne de repousser les faits de témoignage,
et surtout ceux d'un ordre extra-naturel, hors des études
théologiques. Vous voulez, dites-vous, une religion toute
rationnelle. Mais vous admettez que la raison ne peut créer
la vérité, ni la tirer de son propre fonds, qu'elle ne peut
parvenir à la connaître que par voie d'induction, en se ren-
dant attentive aux phénomènes intérieurs et extérieurs qui
la contiennent et la révèlent comme des symboles sous les-
quels elle se laisse entrevoir et saisir. Ainsi, Dieu se montre
dans la nature et dans l'homme, l'âme se manifeste par ses
facultés et ses actes, les lois du monde physique et celles du
monde moral, par le cours régulier des révolutions, des
transformations, des modifications qu'ils subissent. Mais que
saurions-nous s'il nous fallait toujours avoir observé nous-
mêmes et que ce fût là une condition nécessaire de la science
et de la foi, si notre raison ne pouvait travailler que sur les
matériaux amassés par notre expérience personnelle , si le
témoignage ne nous mettait eu possession des acquisitions
d'autrui?
Dès qu'il est convenu que la raison ne connaît qu'au
moyen des faits, toute opinion, toute proposition, toute
croyance légitimement déduite de faits bien avérés, sera
donc rationnelle, quels que soient le genre et le caractère
des faits d'où elle sort, dont elle est la conséquence , non
moins que si elle se fondait sur ce que vous nommez des
principes; car, ou ces principes n'ont aucune autorité et ne
méritent aucune confiance, ou ils sont de ces vérités pre-
mières et instinctives qui tiennent à notre nature morale, en
naissent, en font partie, c'est-à-dire qu'ils sont des faits , et
c'est là au fond ce qui constitue leur évidence et leur force.
N'oublions pas que la raison ne connaît que de la réalité
des faits ; elle n'a pas mission de prononcer sur leur nature
intrinsèque ; à cet égard, elle est complètement incompé-
tente. Ses fonctions se bornent à examiner si les faits sont
LE SEMEUR.
3/i9
,rais ou faux, non d'apris ce qu'ils sont eneux-mômes, mais
jar l'observation ou par le Icmoignage , qui n'csl qu'une
jbsiTvation transmise. Elle a di'passo ses droits , aussitôt
qu'elle quitte le rôle d'observateur pour rcraplir l'office de
uge. Elle usuipeun pouvoir qui ne lui appartient pas, lors-
qu'elle va jusqu'à décider, autcrieurcment à tout examen
v-crital)le, que la faits de tel ou tel genre ne sauraient être
réels ou ne valent pas qu'on s'y arrête, et que ce serait peine
perdue que de s'inquiéter ou de s'occuper des inductions
qu'on en tire. C'est le même procédé anti-philosophique
contre lequel toutes les sciences oui si hautement et si légiti-
mement protesté, et quia silong^temps entravé leur marche
et frappé de stérilité leurs travaux. Certes, ceux qui se le
peiuictteut en ce qui concerne la religion, et ils sont
nombreux aujourd'hui , auiaient mauvaise grâce à accuser
de préjugé leurs adversaires. Qu'ils s'attaquent à l'existence
de ces faits dont ils refusent de prendre connaissance ou de
tenir com])tc , qu'ils commencent pai- les démontrer faux,
ou qu'ils prouvent qu'ils n'autorisent pas les conséquences
qu'on en a déduites.
VOYAeiES.
VOYAGE DE H. STETCAET AUX ILES WASHINGTON.
cisQuiÈuE ET DERNIER ARTICLE. — Préparation pour une
mission chrétienne dans ces îles.
Le capitaine Finch a été si satisfait de sa visite dans la
vallée de Taioa, qu'il m'a fortement engagé à faire la même
excursion avec quelques autres offici 'rs. J'ai saisi cette idée
avec empressement, et nous avons arrangé une paitie pour
ce matin. Nous ne crûmes cependant pas prudent de nous
aventurer dans une seule chaloupe si loin du T'incennes ,
et nous eu demandâmes une seconde pour nous accom-
pagner. Nous prîmes avec nous l'interprète Morrisou cl
Taua-Hania , l'un des chefs religieux que nous connaissons
déjà. La matinée était belle. Nous quittâmes le vaisseau en
bonnes dispositions, nous étant munis du cor dédiasse et de
la trompette pour égayer notre marche , et laissant flotter
notre pavillon et nos banderollcs au gré des vents. En moini»
d'une heure nous découvrîmes tout à coup la petite vallée.
Ses rivages, escarpés et composés , à peu d'exce[)tious près ,
de falaises dépouillées et inaccessibles, rendent encore plus
frappantes la richesse et la magnificence du tableau qui se
déroule devant les veux, au moment où l'on a dépassé un
haut promontoire qui protège la vallée contre les vents et
les tempêtes de la mer.
Les sons du cor et de la trompette , répétés d'écho en
écho par les rochers , à mesure que nous approchions , ras-
semblèrent promptemeut les habltans étonnés , qui accou-
rurent au rivage. Si la visite du capitaine Finch ne leur
avait pas appris à nous regarder comme des amis, ils se se-
raient, au coutraire, enfuis «Jaus leurs demeures ou préparés
à la défense.
Après que nous eûmes débarqué , le vieux Taua nous
conduisit dans une de ses maisons, bâtie au milieu d'un bos-
quet près du rivage. Il m'offrit une sorte d'éventail en
osier travaillé artistement , ce qu'il fit en partie pour vat
prouver le respect qu'il éprouvait pour mou caractère
ecclésiastique et témoigner sa bienveillance envers un col-
lègue : car chacun me donnait le titre de Taua qui lui ap-
partient. Il distribua aussi divers présens aux autres officiers.
Nous trouvâmes chez lui de quoi satisfaire la curiosité qui
nous avait fait entreprendre cette course. L'habitation ne
différait guère de celle de Haapé; elle était seulement plus
grande et renfermait des objets plus intéressans que tout ce
que nous avions vu à Taiohae. Le plus remarquable était
un cercueil ; il avait un peu la forme d'un canot fermé d'un
couvercle, et était recouvert de draperies indigènes. Placé
sur une élévation au milieu de la chambre , il contenait les
restes d'un fils du Taua , mort depuis plusieurs années. Les
corps des pciionncs de distinction se conservent long-temps
ainsi.
Nous vîmes en outre deux ou trois des gratids tambours
dont on fait usage dans les temples, une image d'un de leurs
dieux de la guerre, qu'ils emportent dans leurs canots quand
ils s'attendent à un combat naval , une conque marine or-
née de mèches de cheveux, et des armes de différons genres.
Nous nous hâtâmes de parcourir tout le petit établissement,
et nous fûmes surpris de voir à chaque pas des preuves que
les arts et la civilisation n'étaient pas complètement incon
nus aux naturels. Dans plusieurs endroits, les maisons, ran-
gées de chaque côté du chemin, forment une rue au milieu
de laquelle roule uu ruisseau d'une eau pure. Cette rue ,
aussi large , aussi propre que celles de nos villages les plus
florissans, est bien autrement pittoresque.
Nous n'avions fait que peu de chemin quand nous ren-
contrâmes un bâtiment décoré de tous les symboles de l'ido-
lâlrie. Nous y vîmes des idoles eu bois grossièremeut
sculptées , et un endroit réservé pour les sépultures. Eu
avançant un peu, nous eûmes inopinément l'occasion d'ac-
quérir d'amples informations sur les cérémo;iies funèbres
eu usage chez, ce peuple. Nous arrivâmes à uue maison où
l'on venait de célébrer la fête des morts, et où l'on s'occu-
pait des divers préparatifs d'un enterrement. Le mort était
déposé dans un bâtiment ouvert, à quelque distance de la
maison où la fête s'était donnée. Lorsqu'une personne est
dangereusement malade, sa demeure se remplit de femmes
qui gémissent du ton le plus plaintif pour exprimer leur
chagrin. Les Tauas, durant ce temps, mettent enjeu tout
leur ai t et tous leurs sortilèges pour arrêter la maladie ; et
quand lis ne réussissent pas et qu'il devient évident que la
mort approche, ils se melieut tous à danser tout nus autour
de la natte du mourant, en se faisant des incisions avec des
pierres aiguës , poussant les cris les plus perçans, sans pour
cela donner de s gnes d'un chagrin sincère. Ce bruit conti-
nue jusqu'à ce que le malade expire j alors ils poussent ua
dernier cri plus prolongé et plus horrible que les autres. On
s'dccupe ensuite à construire la bière, que l'on fabrique ea
général avec des lances et d'autres armes attachées avec des
cordes d'osier et recouvertes de nattes. Ou la dépose dans
une petite maison qui se trouve d'ordinaire près de la mai-
son principale On recouvre le mort de vêtemcns neufs et
ou le place sur la bière, où on le laisse exposé pendant plu-
§ieurs jours. Ses amis veillent prè» de lui et tiennent des
torches allumées pendant la nuit, tandis que les prêtres-
chantent des chants funèbres.
Pendant ce temps , d'autres personnes sont occupées des-
préparatifs de la fête, qui se règle toujours sur la richesse
et la dignité de la famille. Tandis que l'on prépare lus mets,,
quelqu'un des principaux convives , revêtu de tous ses or-
nemens et portant un éventail à la main , va de maison en
maison inviter les chefs et les principaux de l'île ; il crie à
la porte de chacun : « Ton kee » , c'est-à-dire k Voici votre
invitation. » Les hommes iuvités se réunissent dans quelque
maison taoou du voisiuaPî;, et les femmes , parées de leur
mieux, s'installent Oû dehors comme spectatrices. Depuis le
moment où l.s malade expire, jusqu'à ce que les prêtres
aieut teiininé les chants ordinaires eu ces sortes d'occasions,
tout 'ie monde est tenu de jeûner; personne ne touche aux
provisions, et il n'est pas permis d'allumer du feu dans tou*
le voisinage.
350
LE SFIWEIJR.
Cf;vémo!ii(!S, se met à découper les porcs avec un couteau
de bauiliou et à sép;uei- la cliair ries os avec uue pieiie ai-
puisée. La tète de l'animal est toujours la portion réservée
fiour le principal prêtre , et on la lui met de côté pour un
a. vitre repas ; car il a en outre le droit de demander tel mor-
<;cau qui lui fait envie pour le manger aussitôt. Les autres
parties sont distribuées aux chefs , qui invitent ceux qui les
entourent à eu maiifjer avec eux. Quand on est rassasié, on
•cause ou on se disperse; puis on levient manger encoie, et
■on contnuKî ainsi jusqu'à ce que toutes les provisious soient
consommées, ce qui n'arrive quelquefois que vers la fin du
second ou du troisième jour.
A mesure que nous avancions plus dans le pays, les traces
d'idolâtrie devenaient de plus en plus frappantes et nom-
Lrcuscs. Nous passâmes devant plusieurs temples qui conte-
naient les images les plus hideuses que nous eussions encore
■vues , et (levant plusieurs tombeaux environnés de petites
-châsses dans lesquelles on avait déposé une nourriture cor-
ruptible pour des âmes immortelles. Les temples ne diffè-
rent guère des grandes maisons, qu'en ce qu'ils sont toujours
ouverts. Tous ceux que nous vîmes contenaient trois idoles,
dcus. en face l'une de l'autre aux deux bouts du temple , et
la tioisième au milieu , adossée contre le mur. Près de là ,
an milieu d'un épais bosquet, se trouvait une image bizarre
et disproportiojmée, élevée sur uue plate-forme, ayant de-
vant elle une immense auge eu bois, remplie de différentes
offrandes.
A l'exception de celles de deux ou trois temples pareils ,
on peut due que les idoles tombent dans le mépris et sont
-couchées dans la poussière. Celte circonstance semble an-
noncer que le moment approche où ces idoles , ainsi que
■celles d'or et d'argent (juc les hommes se sont Jaites pour
les adorer, seront jete'es aux taupes et aux chauves-souris,
et foulées aux pieds avec horreur. Ce spectacle fut pour moi
bien réjouissant : il me confirma dans la confiance que j'iii
que même ici rien ne manque que les j^remiers rayons de
l'auiore pour dissiper les ténèbres spirituelles qui envelop-
pent ce pays, comme les vapeurs du matin couvrent la terre
avant le lever du soleil.
La population entière était rassemblée sur le rivage,quand
nous lemontâmesdans nos chaloupes. En voyant cette foule
d'iiabi tans, mou cœur était pressé du désir de voir une mission
commencée parmi eux. J'employai le temps du retour à exa--
miner les moyens les plus propres à Elire parvenir la
bonne nouvelle du saUil à ces peuplades éloignées; je me
représentais ce que serait la vallée que nous venions de vi-
siter si le Christianisme y était prêché et embrassé , s'il y
changeait et y- vivifiait tout. Ce ne serait plus seulement
l'une des vallées les plus belles et les plus pittoresques; on
pourrait l'appeler aussi l'heureuse vallée.
Sani'di dernier, le capitaine Finch prévint les chefs
que le lendemain était le jour où nous célébrions notre
culte public; il leur demanda de le faire savoir à leur peu-
ple, afin que personne n'approchât du vaisseau, soit pour se
divertir, soit pour vendre ou échanger, et il invita les chefs
à assister au service. Ils y vinrent et s'y conduisirent avec
beaucoup de convenance, exprimant leur approbation delà
formcde notre culte par leur exclamation ordinaire, quand
ils sont satisfaits : Motaki {c'est bien).' Le jour suivant, j'al-
lai à terre et je trouvai Haapé , Piaroro , le prince Moana
et Taua-Hania réunis pour me recevoir. Je les avais préve-
nus que je désirais m'eutretenir avec eux. Notre conversa-
tion fut longue et intéressante.
Je leur expliquai quelques-uns des principes fondamen-
taux du Christianisme , la nature des missions , le caractère
et le but des missionnaires. Je leur dis que c'étaient des
hommes et des femrpes appartenant à des nations éclairées
et puissantes, qui, sacrifiant les avantages et les Jouissances
que leur offrait leur patrie, quittaient pères, mères, sœurs
et fières , et allaient volontairement vivre au milieu de
peuples inconnus, pour leur enseigner les arts de la civili-
sation,et par-dessus toutpour leur apporter la connaissance
du vrai Dieu et du salut de l'âme par la mort de Jésus-
Christ, le seul Puédcmptcur des pécheurs. J'ajoutai que plu-
sieurs personnes en Amérique désiraient sincèrement leur
bonheur et avaient l'intention de leur envoyer des institu-
teurs, et je leur demandai s'ils souhaitaient qu'ils vinssent,
et s ils les recevraient bien et comme des amis. Tous répon-
dirent à la fois et avec vivacité : ^e! ael Motaki (oui, oui,
c'est bien).'
Haapé dit-alors : « Qu'en pense le roi Moana? » Le petit
prince répondit : « Qu'il en soit ainsi ! c'est très-bon ! »
Taua ajouta : « Quand ils arriveront, il faut que quelques-uns
d'entre eux viennent demeurer à Taioa ; je leur donnerai
un coin de terre , et je leur bâtirai une grande maison. » Je
lui dis qu'ils se fixeraient volontiers dans sa vallée, si lui
et sou peuple voulaient renoncer aux idoles , croire en
Jéhovah , le seul vrai Dieu , et lui rendre un culte. Il ré-
pondit : « Je sais que Jéhovah est un Dieu puissant. J'ai en-
tendu parler de lui à des gens d'Otahiti , où le peuple a
brûlé ses images et l'a pris pour Dieu. Il serait peut-être
bon que nous fissions de même. Jéhovah, ajouta-t-il, est
plus grand qu'aucun de nos dieux ; car c'est le Dieu du ton-
nerre et des écl'<irs. » J'ai su que cette impression lui était
venue du bruit et de la flamme du canon qu'ils considèrent
comme étant essentiellement le tonnerre et l'éclair; Tnua
me dit que chaque fois qu'il tonnait dans l'île, ils en con-
cluaient qu'un vaisseau n'était pas loin, et que Jéhovah en-
voyait le tonnerre pour le leur annoncer. Il fit aussi la re-
marque qu'ils avaient déjà un grand nombre de dieux ;
qu'il ne pourrait les compter, et que leur nombre allait
toujours en croi&saiit , puisque, quand un Taua ou un chef
mourait, il devenait dieu; qu'il eu serait toujours ainsi ;
et que lui-même, quand il mourrait , serait dieu. Je lui dis
que leurs dieux, leur culte et leurs sacrifices étaient au-
tant de faussetés, ce qu'il prit en apparence en très-bonne
part; et lorsque j'eus encore parlé de Jéhovah et do Jésus-
Christ , comme du seul Dieu et du Rédempteur, il s'écria :
« C'est bien ; Jéhovah sera notre Dieul »
Les indigènes furent beaucoup plus attentifs et eurent
l'air de prendre bien plus d'intérêt à ce sujet que je ne m 'y
étais attendu. En nous séparant, ils me demandèrent si les
missionnaires dont je leur avais parlé seraient long-temps
avant d'arriver, et si je ne voudrais pas me joindre à eux.
Je leur avais dit en effet que j'avais été missionnaire aux
Iles Sandwich. J'espère que cette conversation ne sera pas
entièrement oubliée des chefs, et qu'elle pourra servir à
les disposer à bien accueillir et à bien traiter ceux cjui vien-
dront plus tard parler du salut à ces pauvres payens.
Il est extrêmement difficile de bien juger ce peuple. On
est exposé à un double danger, lorsqu'on cherche à s'en faire
une idée exacte. Un homme moral et sensible, dont les
affections ont été purifiées par la piété , risque , dans le dé-
goût que lui causera la grossière licence doni il sera inévi-
tablement témoin , de perdre de vue ce qui pjut être aima-
ble et oigne d'éloges daus le caractère et la manière d'être
des habitans, et d'associer à leur souvenir l'idée d'une dif-
formité morale et d'une bassesse que rien ne peut égaler.
D'un autre côté, l'homme corrompu et dépravé, qui regarde
de semblables vices d'un œil complaisant , et qui les excuse
parce qu'il les a lui-même , sera peut-être porté à les re-
présenter comme un peuple simple et heureux, et les îles
qu'ils habitent comme une sorte de paradis , où l'on est
exempt de soucis et de maux, et où les jours se passent dans
la joie et dans les délices.
Je voudrais éviter ces deux extrêmes, et je crois y réussir
LE SEMEUR.
351
lisant (lue si , d'un côté , lu nature est aduiirablo , et si
iusulaiics ne le cèdent en avantajjcs physiques et iutel
luIs à aucun peuple du monde, s'ils paraissent en gé-
iii bous et sensibles dans leurs relations domestiques et
aies, et dans leurs rapports avec les étrangers , ([ui
idcnt leurs rivages; de l'autre, ils sont loin d'être
m|)ls des vices dégradans et déplorables que l'idolâtrie
raine à sa suite.
jCS fables obscures qui constituent leur croyance reli-
ure , et les pratiques cruelles qu'elle inculque et qu'elle
)rouve, les obligent à passer leur vie dans une crainte
vile, tandis qii'une ignorance complète des vrais princi-
i de la loi morale les entraîne dans les plus grands dé-
dres; ils sont faux, traîtres , cruels; ils se délectent dans
guerre et le pillage , et se montrent féroces envers
irs ennemis. L'infanticide et le parricide sont les seuls
mes du jjagauisme qui, autant que nous en pouvons juger,
ir sont étrangers. Si ce tableau est exact, je demande-
au pliilantropc et au chrétien si ce peuple n'a pas un ur-
ut besoin qu'une influence régénératrice, que la bonne
uvelle du salut vienne lespréparer à la saintetéetaubon-
ur du monde à venir. Il est pour moi hors de doute que
Parole révélée de Dieu et la prédication de l'Evangil;-
:rnel sont les seuls moyens sûrs et efficaces de parvenir à
but si beau et si heureux. Je crois fermement, d'après
istoire aussi bien que d'après l'Ecriture sainte, que la
iinaissance de la lumière de vie est le moyen le plus direct et
j)lusceilain d'améliorer la condition de l'homme, comme
e peut seule assurer son salut ; et j'appelle ceux qui ont
;u la vérité dans leurs cœurs à faire annoncer à ces
uvres [laveiis cette glorieuse nouvelle, qui doit retentir
lis les contrées les plus lointaines (i)!
PIIÎU EST AMOUU (2).
La sagesse humaine, en prononçant par l'organe de l'un
ses disciples les plus distingués , que plus elle pensait à
eu. mo;us elle pouvait en comprendre la nature, a mon-
* qu'elle étaitincapable de s'élever à la définition de l'Etie
vin , qui se trouve déjà contenue dans les livres de l'aii-
2nne alliance, et qui déclare que Dieu est l'existence, qu'il
l Celui qui est. El lors même qu'à force de recherches,
le fût parvenue à connaître Dieu comme étant la source
! l'être, elle eût été à jamais dans l'impossibilité absolue
; prononcer avec certitude les trois mots q ;c nous lisons
ijouid'hui dans les écrits du disciple bien-aimé. Il ne fal-
;t rien moins pour cela que le prodige inouï de la vie et
i la mort d un Dieu manifesté en chair et que rinterven-
t)u directe de son Esprit. Sans celle révélation, noire cou-
lissance de Dieu eût toujours été imparfaite et bornée ;
mas notre cœur u'eûl pu s'assurer eu sa présence; sans
;sse nous craindrions d'être écrasés par sa toute puissante,
erdus dans son immensité, repousses à jamais pai- son in-
Kxible justice, si ces paroles : Dieu est amour, retentissant
ans le fond de noire être, ne venaient ajouter à notre foi
,1 sou existence la plus consolante lumière. Méditons donc
;s trois mots , qui forment le véritable trésor de la créa-
jre , et qui composent à eux seuls toute la richesse iutel-
;ctuellc et morale du génie humain.
La coimaissance que la coulemplation de la nature nous
oiiiic des pei ferlions de son Auteur, peut déjà , il est vrai
ous conduire en partie à examiner la bonté du Créateur!
est f icile de voir, en effet , que Dieu , dans ses ouvrages ,
'a pas seulement pour but de pourvoir à ce qui est stricte-
leut nécessaire à l'existence de l'homme ici bas, mais qu'il
eu également en vue de procurer de l'agrément et du
(1) Nous avons déjà dit que ctl ,.ppel a été entendu , et que des mis-
ionnaires américains viennent de se rendre aux Iles \S'ashington.
W I , Jean IV, 8.
bien-être à tout ce qui , sur la terre , est doué de sfii'ibilité.
Le luxe et la profusion avec lesquels est orné le globe que
nous habitons, la magnificence des scènes les plus ordinai-
i-csde la Création , les moyens puissans dont riioiuiue est doué
])Our embellir son existence, les scnlimens doux dont son
àme est susceptible, et, s'il faut le dire, la saveur des alimens,
le parfum dos fleurs , le chant des oiseaux, la beauté des for-
mes, la richesse des couleurs, toutes ces choses arrachent sou-
vent au cœur le plus li oid , un hommage de reconnaissance
envers le Dieu tout-puissant, et nous montrent que ce n'est
pas sans raison que nous appelons bonne celle providence
qui dnige et qui gouverne tout. Mais il faut avouer que ce
n'est là qu'un des côtés du tableau que nous présente la
nature, et que si nous l'envisageons sous une autre face,
des uua,';es fort épais et bien sombres viennent nous voi-
ler la bonté du Très-Haut. Les fléaux dévastateurs qui dé-
solent des contrées entières, lesbouleversemens de la nature
qui semblent vouloir la faire rentrer dans le chaos , les ca-
tastrophes effrayantes qui ébranlent les foudemens des so-
ciétés, la douleur qui revêt mille formes , el cpii exerce sur
tout ce qui a vie l'empire le plus illimité , les séparations
cruelles qui rompent à jamais les liens les plus doux, et
enfin, précédée de son lugubre cortège, la mort dont
rhomme effrayé rencontre partout la redoutable image, et
qui jette un crêpe sanglant et funèbre sur les objets les plus
nans d'ici-bas, tout cela n'est que trop propre a insinuer le
désespoir dans le cœur de l'homme abaiidouné a ku-même,
et à remplir son esprit de ténèbres et d'incertitudes sur la
bonté de sou Dieu. Comment, en elfet, concilier ces con-
trastes ? Est-ce le même Être, doit-il se dire , est-ie le même
Être qui envoie l'abondance, etqui fut régner la famirie ,
qui remplit l'âme d'allégresse et de joie , et qui la déchue
par la douleur, qui orne avec amour la surlace de la terre,
et qui ravage sans pitié ses ouvrages les plus beaux .'' Est-ce
le môme Être qui sourit à la nature dans les rayons du so-
leil , et qui lui montre une face irritée dans 1 obscurité des
tempêtes? Et ne faut-il pas , pour expliquer tou. < es desor-
dres, et suivant un des systèmes les plus fameux de l'anti-
quité , admettre deux principes divers qui se font une guerre
acharnée, etqui répandent, l'unie bien , l'autre le mal
dans l'univers? Voila les idées qui naissent facil'juient dans
l'esprit de l'homme qui n'a que la contemplation de la
nature pour s'éclairer sur les attributs du Très Haut. II
peut sans doute, par ce moyeu , se former une grande
idée de la puissance et de la sagesse infinies, mais il lui
lester;', toujours au fond du cœur un doute amer et péni-
ble sui la perfection divine, de laquelle seule sou bon-
heur dépend, et il sentira loujouis plus le besoin d'une
révélation nouvelle et complète qui vienne l'eclaircr sur
ce point iuqjortant, mettre de l'unité et de l'harmonie
dans ses idées et de l'abandon dans ses sentimens religieux.
C'est ainsi que l'Evangile est pressenti comme nécessaire
par une raison éclairée, et accueilli avec amour par un cœur
qui soupire après la confiance et la paix. Aussi le premier
soin de la Piévelation chrétienne est-il de nous découvrir la
cause des contradictions et des désordres les phis graves qui
régnent dans ce monde, etqui déroutent si fort l'esprit
humain dans ses recherches sur son Auteur. Elle nous ap-
prend ([ue la créature la plus influente qui ait été placée sur
la terre , a subi un dérangement notable dans les plus nobles
de ses facultés, et qu'ayant détruit par le [léche l'harmo-
nie qui devait exister entre elle et sou Créateur, il s'est in-
troduit par la dans le séjour qu'elle habite , bien des dou-
leurs el bien des maux qui n'entraient point dans le plan
primitif. Et pour que celte idée même, en alarmant la
conscience , ne vînt pas augmenter nos angoisses , l'Evan-
gile est destiné tout entier à révéler le moyen par lequel
rhomme peut être délivré des maux mêmes qu'il s'est atti-
rés par sa faute. Cet Evangile emploie toutes ses forces , il
est presqu'exclusivement consacré à manifester, de la ma-
nière la plus étonnante, la miséricorde divine, et par un
fait, un seul fait incompréhensible, tant est grande la
bonté qu'il suppose, il place l'homme sur le bord d'un
abîme immense , où , le cœur ému , l'intelligence confondue
et les yeux noyés de larmes, il ne peut qu'adorer et dire:
Dieu est amour! Et si l'ainourest d'autant plus grand qu'il
répand des biens plus excellcns sur ceux qu'il aime, voici
S52
LE SEIVJKUR.
Dieu qui nous donne graluilemrnt une félicité éternelle,
qui fait dr, nous les plus privilégiées de ses créatures et qm
no-as élève au plus haut dof;ré de gloire et de bonheur, bi
l'amour est d'autant plus grand qu'il s'étend sur des êtres
qui en sont plus indignes, voici Dieu qui nous aime, quoi-
que nous soyons ses ennemis; il vient nous chercher au
sein même de notre corruption et de nos misères ; il ne
tient pas compte de nos rebellions et de notre ingratitude,
et c'est le moment oii notre race est le plus avdic qu il
choisit pour lui pardonner et pour la bénir. Si l'amour est
d'autant plus grand enfin, qu'il engage celui qui l'éprouve
à de plus grands sacrifices, voici D. eu qui, pour nous,
livre son bien - aimé. Voici le Saint des saints lui-même ,
qui, entre tous les supplices qui conduisent à la mort,
choisit pour nous sauver le plus douloureux et le plus in-
fâme, et qui expire dans les tortures, en priant pour une
race qui le tiic et qui le maudit. Certes, Dieu est amour .
Oui , dès maintenant, toutes les œuvres du Créateur , toutes
les dispensations du Conservateur des hommes sont expli-
quées par ce seul mot : Dieu est amour ! Dieu est amour
lorsqu'il crée; c'est pour faire partager son bonheur aux
êtres innombrables que sa volonté produit. Il est amour
lorsqu'il donne des lois : c'est pour guider ses créatures
dans le chemin de la perfection et de la gloire. Il est amour
lorsqu'il punit: c'est pour ramener les coupables ou pour
les faire servir de leçon et d'exemple à ses bien-aimé>. U
est amour lorsqu'il afilice : c'est jrour rendre ses eulans ca-
pables d'honneur et de félicité.
Puisque Dieu est amour, est-il besoin de le dirf? c'est
l'amour qui doit régner avant tout dans le cœur de
ceux qui «ut le bonheur de le connaître; c'est par un
amour sans bornes qu'ils doivent répondre à la charité
infinie dont ils sont sans cesse les objets. Aussi voyons-
nous que ce même Evangile qui nous révèle tous les trésors
de la miséricorde céleste, réduit à l'amour seul tous nos de-
voirs envers Dieu , et simplifie ainsi d'une manière sublime
les rapports, en apparence si compliqués, qui lient la créa-
ture à son Auteur. « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu , de
tout ton cœur , de toute ton âme et de toute ta pensée » :
voilà son grand , voilà , pour ainsi dire , son seul comman-
dement. Tout vient se résumer dans cet unique préxepte ,
et ce» mots : « Dieu nous aime , rendons-lui amour pour
amour » , sont comme le cri qui s'échappe de tous les cœurs
soumis à son divin empire. L'on peut même dire que , ce
point une fois gagné et l'amour une fois opéré dans une
âme, l'Evangile ne s'inquiète plus d'autre chose, persuade
que, comme l'astre soumis à la loi des mouvemens célestes
ne s'écarte jamais de la route qui lui est tracée par le doigt
du Créateur , de même l'âme pénétrée d'amour pour Dieu
ne se soustraira jamais à l'influence puissante du centre uni-
que et divin auquel se rapportent sans cesse ses volontés et
ses désirs. Seulement nous faut-il comprendre que, puisque
l'amour est le grand lieu qui unit les créatures avec leur
Auteur , c'est l'amour également , c'est la charité qui doit
lier les créatures entre elles, et présider à toutes les relations
que soutiennent les uns avec les autres les enfans du Dieu
d'amour. Aussi après avoir dit : « Aimez le Seigneur qui
vous aime , » l'Evangile ajoute sans cesse : « Aimez les hom-
mes, qui sont, tout comme vous, les objets de son amour ; »
de sorte que tous les devoirs que les hommes ont à remplir
à l'égard de leurs frères, et les obligations innombrables qui
naissent de l'état de société se rapportent à l'amour et se
résument dans celte seule parole : « Aimez-vous les uns les
autres I » Par l'obéissance à cette loi royale, tous les obstacles
sont If vés, toutes les complications sont simplifiées, tous les
embarras sout aplanis , et l'immense société des créatures
marche avec dignité et avec gloire dans la route de la per-
fection et du bonheur ! La charité est donc la grande loi de
l'univers; par elle tout s'explique, tout se concilie, tout se
résout dans l'unité ; par elle une seule volonté règne dans
l'infinie variété des êtres ; elle embrasse toutes les créatures,
et par une douce contrainte les ramène , libres et heureuses,
aux pieds de leur céleste bienfaiteur. De tous les points de
notre globe où l'Evangile est annoncé s'élèvent des voix
qui s'écrient : « Pieu est amour! Aimons-le 1 aimons-nous
les uns les autres ! » Dans tous les mondes qui peuplent les
profondeurs des cieux , les mêmes voix se fout entendrej
tous les êtres créés le répèlent dans une éternelle hnrnio
nie et, jusque dans les. solitudes de l'espace, les échos d(
l'immensité redisent au siècle des siècles : « Dieu est amour
Aimez- le ! aimez-vous les uns les autres ! »
laELA^GES.
De la liberté des études. — Nous avons annoncé , il y a quel
qups mois , à nos Ircteurs , qa'une école de théologie , indépendante c
l'Etat et fondée jiar des chrétiens qui veulent faire prévaloir les doclrin
évangi-liqiie» qui ont c»s«é d'élre professées d«ns la faculté de théologie (
Genève, avait été créée dans cette ville. Cet établusemeiit pro»pèr« et rt
lise les espérances q'i'on en avait conçues. M. M«-rle d'AuSiiine , l'un d
professeurs q»i y ont clé api»* lé*, a , dans un rapport qui vient d'être pri
sente aux amis de celte inslitution, développé des idées que nous vouJrioi
voir (ténérdlement admises sur la liberté des études :
« Il est pour l'homme. »-t-il dit, diverses liberté» , suivant le« divers
sjihères dans lesquelles il dc»ire développer son activité. Ces bbertcs fc
ment une espèce d'échelle el. p<»ur «insi dire, de hiérarchie. Il en est c
sont au bas de l'échelle, ^ue kôul le monde découvre , que tout le mon
veut. Il en est d'une nttiire supérieure et qui demeurent cachée' aux r
gards de la multitude. Les liberté» civiles et politiques sont celles qui ,
nos jours, sont le plus généralement reconnues, et que désirent av.int lo
nos contemporains. Au-dessus d'elles s'élèvent des libertés d'un ordre <
périeur, dont un beaucoup moins grand nombre d'h'immes pirai»senl se
tir le besoin, et que combattent souvent ceux mêmes qui so»t remplis
feu pour 1rs libertés [loliliques : je veux parler des libertés rcligieu»
Ni-anmoins elles ont déjà partout de solidrs fondement dans la jocié
Mais il est une autre sphère , dans laquelle les idées de librrté ont à pe'
pénétré, au moins |«>ur ce q'ii concerne les pays de la lanijue françai?» :
librrté des éludes est encore inconnue à nos coniemporains. C'est i
étrange anomalie; c»r il semblerait qu.-, sous divers rapports , la libe
Jeviail avoir envahi le domaine des sciences , même avant d'avoir aile
celui de 1* religion. Cette précieuse liberté répand , il est vr»i , de no
bi-eux bi»nf»its sur l'.UIemagne ; mais ne nous m éionnou» p»s : l'Ai
magne est, par excellence . le pays ou l'inttlligence rèjne. L'inlelligei
y a conquis la liberté : elle n'eut pu vivre sans elle. Ii n'y aura point
liberté des études tant qu'existera le monopole universitaire et académiq
tant que les jeunes hommes ne pourroul parvenir aux grades et aux vu
lions duv^uels il. aspirent, que sous la condition expresse d'avoir étudii
tel ou iel lieu, sous tel ou tel maiire. Ce qu'on a le -iroil d'rxiger , ces
, des connaissances solides, profoiidé-s, variées. Pour vou» assurer que
cand'uljlslespos-èdeiil , faites -leur subir des exainrns sévères -.mais , ■\v
au lieu où ils ont acquis ces connaissances , quant aux maîtres qui les
données, c'est ce qui n'est phis de votre ressort. Un père est libre de fj
étudier son ûls oii il veut. Il est mait'e d'ètrr lui même , »'il l'entend ,
nuiti'e, et aucun n'a Ir droit de le lui défendre : ce serait porter atteini
la puis^nce paternelle. Cl cette liberté des éludes, oui lesp-clera les dr
Us plus sacrés, sera en loêine temps toul au piofil de la icience ; car
tout il n'y a rien qui arrête les progrès comnc le monopole. I.a libi
politiipie, la liberté religieuse, la libcrt.- des élude;, sont trois dévrl„p
mens successifs d'un inêrar princi^. Notre génération, qui parle bea ir
de la première, compiend mal la «ecou le el n'entend rien à la dernii
Il faut de la patience : les progrès s'accomplirool , les préjugés tomben
L'éducation de l'homme, en général, comme l'educilion de l'individu
dissipe que peu à peu les ténèbres ; maiî avec l'aide de Dieu, elle les
sipe enliu. u
Cc-s principes sont les nôtres , el nous noas réjouissons de ce que pa
fait dr leur institution, les fondateurs de la no.ivelle école de tliéologii
Genève-ont puissamment contribué à faire avancer à cet égard l'opii
publique , toujours si lente et ii paresseusç,. Puissions-nous voir bie
réalisée en France la liberté d'uaseignement qui nous tsl promise p£
Charte, et doul nous sommes encore si loin de jouir '.
Sermons .scR DiviRs textes de l'Ecritcre SvixTE.par feu M. S
Aug. de Petit-Pierre. Iu-8°, 3i i pages. Prix : 6 fr., che?. Risler,
de l'Oratoire, n. 6.
Plusieurs de nos lecteurs de Pari» se souviennent d'avoir enteniîn, 1
née dernière, avec une grande édification , l'Bttteur de ces dijcoiir,'
une de nos chapelles chrétietines. Il nous suffira de leur en rifipf lef le
venir pour leur recommander ce volume en têle duquel on lira avec u
intérêt, et non «ans en être salatairemenl ému, quelques détails sur 11
de l'auteur, qui a été retiré de ce monde peu de mois aprè.s son jéjoi
milieu de nous. Le morceau qu'on lit dans notre numéro d'aujourd'hui,
le litre : Dieu est amour, eit extrait de ce recueil et suffira pour en
l'apologie «uprès des personnes qui n'ont pas eu le bonheur d'ente
M. Pelilpierre.
Le Gérant, DEWAfl^T.
Imprimerie de Sellicee , rue des ieùneurs , n. i4-
TOMK 1 '. — K" ^l5.
Il JUILLET ^83^.
SEME
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Phitosophiqoe et Littéraire,
PARAISS/WT TOUS LES MERCREDIS.
Le chîmp , c'est le monde.
Kf 3Talth. XIII. 38.
On s'abjEine à Paris, au bureau du journal, rue Martel . n° ii,et olieJ tou» les Libraires et Directeurs de poste.— Pri^: i5 fr. pour Tanné?;
8 fr. pour G mois , 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'ctran-er , on ajoutera a fr. pour l'année , i fr. pour G mois , et 5o c. pour trois mois. ~
Les lettri- , paquets et envois d'argent, doii-ent être alTr.nnrhis.
SOMMAIRC.
Des RÉTOI,CTl0.^s. — Société de la. Morale cijiiétienne : Résultat du
concoor» nurert pour la meilleure réfutation de la doctrine Saint-Simo-
nifnne, consiilérée dans ce qu'elle a de oniraire à la morale chrétienne.
— De la taxe des jour»aux em AiïGLETEnnE — Philosophie
RELiGïECSE : De la connaissance de Dieu. — Le chemin du retour. —
MÉLANGES : De l'une des coméquenccs que devrait avoir, en Angleterre,
l'adoption du biU de réforme. — Statistique morale de la France. —
Dunioutien de la population esclare dans les colosies à sucre de l'An-
glet«rre. — Singulier eliangeinenl de destination. — Loi contre le
dutl.
DES UEVOLlITIO.\S.
Le mot rtivoliitiou résume toute l'histoiie des sociétés
humaines; il «Jéfiiiil à lui seul celle des peuples rction;rai)cs
et bien mieux encore celle des nalious qui ont proyfcssé
dans la voie de la civilisation ; car chez les premiers on
compte plutôt des révoltes que d-.-s révolutions. Cela signifie
que telle est U condition de notre pauvi e race , qu'elle a
beaucoup à ch.inijer potir améliorer quelque peu son sort.
Autrefois, les pliilosoplics qui jugeaient l'histoire se bor-
naient à approuver ou à blâmer les coutumes, les actes et
les institulious du passé, tantôt pour faire la critique de
leur temps, tantôt pour rehausser les avantages de la civili-
sation moderne. Perdus dans les faits de détail, il leur
arrivait rarement de lue un plan providentiel dans la longue
série des révolutions que leur montraient les annales du
genre Inniiaiti. Aujourd'hui , cct^empirisme a fait place b.
une manie de systématisation qui porte nos jeunes sages à
tout approuver dans le passé; ils ont bien le mot de Provi-
dence à la bouche , mais sans le comprendre mieux que
leurs prédécesseurs, et ils sont passés à côté du véritable
sens de ce mot pour se jeter dans un fatalisme complet.
Telle est leur indifférence morale que, pour eux , tous 1 s
faits de l'histoire ont été nécessaires aux époques" où ils ont
eu lieu et qu'il n'en est aucun qui, sous un certain rap-
port, ne doive figurer, :'< titre de progrès, dans les faste» de
l'hununité civilisée. L'erreur des uns et des antres a sa
racine dans le dédain qu'on affecte des deux parts pour le
do-'^e chrétien de la déchéance du genre humain, et dans
l'absence d'une distinction tranchée -et absolue entre te bien
et le mal. Dès que ces deux vérités n'éclairent plus notre
marche, il n'est plus possible de rien comprendre à cette
continuité de bouleversemens etd'orages, quicomposc toute
l'histoire de notre race. Les ruines des autres âge» n'ont plus
de sens pour nous; nous ne pouvons plus que jouersur elles
avec notre imagination.
Le Christianisme nous apprend à ne juger l'histoire ni
comme les empiriques qui mesurent le passé au compas des
temps actuels, ni comme les jeunes écoles qui voudraient
mettre tous les faits historiques sur l'échelle des progrès do
l'humanité; le Christianisme nous fait également ériter
l'étroitesse de l'école de Voltaire et le latitudinarism« dans
lequel ou se jette aujourd'hui. Il faut, pour comprendre
la suite des révolutions dont 1« monde a été le théâtre ,
reconnaître dans chacune d'elles deux faits constans : la dé-
gradation de la nature humaine et des traces de perfecti-
bilité; le premier, manifesté surtout dans l'œuvre de des-
truction qui prépare on accompagne chaque transformation
sociale; le second , dans l'œuvre de reconstruction qui suc-
cède à la chute de l'ancien ordre de chose». Je dis surtout,
car le besoin de progrès se montre aussi dans la destruttitm
elle-même et la dégradation dans l'ordre nouveau.
Si l'humanité n'était pas dans un état de chute, son his-
toire ne nous offrirait évidemment que des progrès pur» de
toute destruction ; un progrès ne ferait pas constamment la
critique de celui qui l'a précédé, pour être à son tour ci iti-
qué par celui qui le suivra. D'un autre côté , si la déchéance
de l'humanité rst telle que, dans toutes les révolutions, elle
di truiibeaucoup plus qu'elle ne perfectionne , s'il est indu-
bitable que ce double mouvement de renversement et de
reconstruction la laisse toujours au même point, quant a
«es caractères essentiels et quant aux premières conditions
334
LE SEMEUR.
(le sou bonlicur, il n'est pas douteux , non plus , qu'elle
nuse soit développée, sous plusieurs rapports, à traverset au
moyen de ces mêmes révolutions; il n'est pas douteux
qu'elle ne doive à celles-ci un certain ordre de progrès :
c'est ce qu'atteste la comparaison des mœui>s sociales des
anciens peuples avec cellesdes nations policées de nos jours;
c'est ce que prouve encore l'état actuel de l'industrie ,
celui des sciences et des arts. L'important est de ne pas
se faire illusion sur la valeur de ces conquêtes , et de ne
pis croire qu'elles aient chanjjé l'intérieur de l'homme par-
ce qu'elles ont transformé ses dehors , ni qu'elles aient amé-
lioré son âme parce qu'elles ont adouci ses habitudes et en-
richi son intelligence. Non, en laissant même à la nature
humaine l'honneur de tous les perfection nemens qu'elle
paraît avoir acquis , en admettant même un instant qu'elle
puisse revendiquer celles de ces améliorations qui se sont
opérées sous l'influence des vérités religieuses , il n'en de-
meure p3S moins vrai que les progrès qu'elle a faits, à l'aide
des révolutions de tous genres qu'elle a subies , que tous
ces progrès résumés dans le mot civilisation , et qui ont
coûté la sueur et le sang de tant de générations d'hommes,
n'ont rien changé d'essentiel dans la condition du genre
Innnain. Les révolutions qui out eu lieu out hérité les unes
des autres le germe de révolutions nouvelles et, aussi long-
temps qu'il en sera de même, l'avenir ne fera que repro-
duire pour nos successeurs l'histoire du passé. Ce germe,
on ne saurait trop le redire, c'est le péché , c'est-à-dire le
fait essentiellement anti-social de l'isolement de la volonté
humaine à l'égard de la volonté du Maître de l'univers.
Tant que ces deux volontés demeureront indépendantes ,
tant quecellede l'être borné ne se subordonnera pas à celle
de l'Etre infini dont elle est dérivée, tant que toutes les vo-
lontés humaines ne graviteront pas autour de leur centre
commun, elles-mêmes se trouvant isolées entre elles, seront
toujours prêtes à s'entrechoquer et à se combattre ; rivales
dans une sphère oii tout bien, même les jouissances de l'or-
gueil, s'épuise par le partage, ces volontés seront ainsi
dans une lutte continuelle; toutes les œuvres exécutées au
sein de cette désharmonie en subiront l'influence; les ins-
titutions politiques porteront en elles le germe de leur
j)rop!e destruction , et l'antagonisme sera toujours là pour
les attaquer et les ruiner.
Voilà ce qu'il importe deserappeler, surtout aux époques
comme celle où uous vivons. Certes, s'il fut un tempsabondant
en révolutions, c'est le nôtre; s'il en fut un où l'on ait compté
sur elles pour améliorer le sort des nations, c'est notre siècle
plus que tout autre. On est allé jusqu'à dire d'un peuple
qu'il était régénéré par cela seul qu'il avait fait sa révo-
lution- Quel abus de mots I ou plutôt quelle grossière
méprise! N'avous-nous pas fuit, depuis quarante ans, assez
d'expériences en ce genre pour savoir ce que valent les
J'égénérations politiques? Ce n'est assurément pas que nous
méconnaissions la supériorilé de nos institutions actuelles
sur leurs aînées , ni la part d'influence qu'un progrès
de ce genre peut avoir, directement ou indirectement, sur
la prospérité publique et particulière ; mais ne nous exapé-
lons pas cette influente et convenons que les bienfaits d'une
révolution sont presque toujours bien chèrement achetés*
il est dangereux de se faiie illusion à cet égard; car se per-
suader trop que d'autres institutions nous vaudront plus
du bonheur nous expose à des catastrophes sans fin.
. En résumé, s'il est indubitable que , dans l'économie ac-
tuelle de l'hiimanité déchue, il fuit qu'il y ait des révolu-
tions, c'est à-diie des r<?Tornies qui mettent ses institutions
eu rapport avec les besoins nouveaux que lui crée sa culture
s )ciale, s'il est indubitable que ces réformes entrent dans (ju
jlaa de progression tracé par la main invisible de Dieu il
u'c ipas mji:is certain, et Tonne sauraitêlre tiop convaincu
de nos jours que , bien loin d'être les premières conditions
du bonheur d'aucune des classes do la société, elles n'auront
jamais qu'une part très-secondaire à ce Bonheur. Il n'v a
qu une révolution qui soit indispensable à l'amélioratinn
réelle de notre sort : c'est celle qui doit faire passer notre
cœur de sa funeste indépendance à l'obéissance que Dieu
demande de lui ; c'est là une révolution qui nous en eût
épargné de bien doulooieuses, si nous avions commencé par
elle; car une fois accomplie , l'antagonisme disparaît ejitre
It s hommes, comme il a disparu entre la volonté humaine et
la volonté divine. Cette réforme opérée cnlroînerait à sa
suite toutes celles qu'on doit encore désirei-, mais elle les
produirait sans secousse, sans qu'il en coûtât ni sang, ni
larmes, ni angoisses, sans qu'un triste pressentiment vînt
nous avertir de nous préparer à des orages nouveaux.
SOCIETE DE LA MORALECHRETIEiV.^E.
séance du 9 juillet i832.
Résultat du Concours ouvert pour la meilleure Réfutation
de la Doctrine Sainl-Simonienne , conside'rée dans ce
quelle a de contraire à la Morale Chrétienne.
L'apparition du choléra en France a engagé laSociéié de
la Morale Chrétienne à renvoyer à une autre époque son
assemblée générale, qui a ordinairement lieu au mois
d'avril. Elle a compris cependant qu'elle ne pouvait at-
tendre jusque-là de faire connaître le résultat des divers
concours qu'elle a ouverts. Il était urgent , en particulier,
de décerner le prix pour la meilleure réfutation de la doc-
trine saint-simonicnue; car si, comme tout l'annonce , cette
doctrine devait cesser bientôt d'avoir des apôtres et des
adhérons , les concurrens auraient travaillé eu pure perte ,
et la publication de leurs mémoires serait sans but. Sans
alteudie lu prochaine assemblée générale, la Société a donc
choisi sa séance mensuelle de juillet pour entendre le rap-
port sur ce concours. En ayant publié le programme, nous
croyons devoir en faire connaître le résultat, et uous le
ferons dans les termes mêmes du membre delà commission
d'examen, qui lui a servi d'organe. Il a dit :
Messieurs,
Eu ouvrant le concours , dont votre commission vient
vous faire connaître le résultat, vous n'avez pas seulement
eu une pensée hostile au système que vous appeliez les con-
currens à combattre; vous vouliez encore , et votre pro-
gramme en fait foi , faire un appel à vos concitoyens et les
engager à se rallier avec vous autour de cette morale chré-
tienne, qui, reposant sur des vérités d'éternelle durée,
est éternelle elle-même. Vous vous êtes dit , qu'il ne sauiait
y avoir rien de variable dans les lois morales que Dieu a
données à l'humanité, puisque l'homme ne naît pas diffé-
rent de lui-môme auxdi vers âges du monde. A.ucuue passion,
en effet, n'a disparu sous le soleil ; et ou ne voit pas non
plus les siècles qui se succèdent enfanter des passions nou-
velles. Le bien et le mal, le juste et l'injuste, ne sont pas
des mots dont le sens puisse changer à mesure que le monde
vieillit. La relation de la créature intelligente au Créateur,
et celle de l'homme à ses semblables, sont aussi, quant ai x
principes sur lesquels elles reposent, éternellement les
mêmes. Ce que Dieu a dit à l'Iioinmc déchu et pécheur cioit
donc paitiLip(U' Je ce caractère de pcinianence et de durée ,
et il faut que la lui qu'il lui a donnée et dont Jésus-Ciirist a
déclaré qu'il est venu l'accomplir, réponde , jusqu'à la fin
dcj temps, à la conscience de l'humanité.
Onze mc'mo, les, Messieurs, vous ont été envoyés. Si leui's
auteurs paraissent tous avoir compris l'importance de la
LE SEMEUR.
353
question ([uc vous avez proposée, uous devons dire que nous
avons remarqué de grandes différences dans la manière dont
ils l'ont envisagée, et dans le talent dont ils ont fait preuve^
Les uns ont opposé au dogmatisme panthéiste des S lint-
binionicns, le myst'cisnie de S\vodenbor{; ou des rêveurs
allemands; d'autres se sont plus attachés à faire une spiri-
tuelle satyre de la doctrine nouvelle qu'à la réfuter sérieuse-
ment; plusieurs des concurrens ont négligé de dire assez
posilivciueut ce qu'est la morale chrétienne : ne montrant
que le frêle édifice construit sur le sable par les Saint-Si-
moniens, et laissant dans l'ombre le temple antique qui a
le rocher pour fondement, ils ont rendu impossible le
parallèle que vous désiriez voir établi. Quelques-uns n'ont
fait qu'effleurer un sujet qu'il fallait approfondir, et l'un
d'eux s'est perdu dans d'étranges divagations, présentées
dans un style dont les images grotesques et l'allure triviale
eussent d'ailleurs été un motif suffisant d'exclusion.
Votre commission a écarté le* mémoires auxquels nou«
venons de faire allusion; mais il en est trois qu'elle a dis-
tingués, et auxquels elle vous propose de décerner, à des
titres divcis, d'honorables marques de votre approbation.
L'auteur du Mémoire inscrit sous le n° 5 et portant
pour épigraphe cette parole de Jésus-Christ: « Gardez-vous
» de ces faux prophètes, qui viennent à vous sous la peau de
» la brebis, mais qui intérieurement sont des loups ravis-
» seurs , (Mathieu VII, i5), » a donné à sa réfutation la
forme d'une lettre adressée aux disciples de Saint-Simon. Il
a pris la peine de bien étudier leurs écrits, avant de leur
répondre, et il le fait en général avec modération et con-
venance. Nous pouvons nous dispenser de résumer ses
réflexions , puisqu'il le fait lui-même, en disant, vers la fin
de son ouvrage, qu'il espère avoir prouvé à ceux à qui il
écrit, « qu'en se faisant apôtres d'une doctrine anti-reli-
» gieuse, ils ont , sans le savoir, prêché l'esclavage des
^ savans , des artistes et des industriels, la destruction des
» sentimens de faijiille, l'indifférence en matière de morale,
» l'anéantissement de la conscience et de la liberté, en un
V mot, qu'ils ont flétri toutes les vertus chrétiennes et sanc-
» tiiié tous les vices que l'Evangile condamne. » L'ordre
même que cette récapitulation établit nous servira à carac-
tériser un défaut, dont nous avons été fiajjpés dans ce
mémoire : l'auteur nous parait avoir été plus préoccupé de
la question sociale que delà question morale; il ne s'est
pas assez ditque, comme c'est de celle-ci quel'autre dépend,
il fallait avant tout poser les bases, indépendamment des-
quelles il est impossible de se représenter ce que doit être la
société. Cette absence de méthode ne viendrait-elle pas de
ce qu'il règne quelque confusion dans les idées de l'auteur
sur la source de toute morale? Malgré le respect dont il fait
profession pour la morale évangélique, nous avons cru re-
marquer (ji^e cette morale est pour lui l'expression etle som-
maire des maximes que l'humanité a inventées aux divers
âges du monde, sous l'influence desdiverses religions et des
diverses foi mes de gouvernement, et dont on a essayé depuis
quelque temps de faire un corps de morale, sous le nom de
morale universelle, plutôt qu'une loi d'origine céleste, qui,
n'ayant pas pris naissance dans le cœur de l'homme, doit le
vaincre et le soumettre, avant de pouvoir y régner. Il serait
fociie de montrer que la raison humaine a été impuissante
pour produire des règles immuables, que tous les peuples
et tous les siècles consentissent à sanctionner, et que la
conscience, subjuguée et pervertie parle monde extérieur ,
l'éducation, les penchans, les préjugés et les vices, rend ijes
arrêts si coutradictoircs, que c'est bien moins de la loi mo-
rale que des affections de l'homme sensuel et passionné
qu'elle devient souvent l'organe. Pour que l'humanité eût
une loi parfaite, uneloi infaillible, une loi complète, il a donc
fallu que celte loi fut révélée, qu'elle fut promulguée d'eu
haut, et elle l'a été eu effet. Nous invitons l'auteur du mc-
moire dont uous vous entretenons, à examiner cette question
SI grave; mais, quoique nos remarques portent sur une des
parties essentielles de sou travail, nous avons l'honneur de
vous proposer de rendre hommage au talent crilique doi.t
'ait preuve, et au désir d'écrire un livre utile dont d
est évidemment animé, en lui décernant une médaille d'ar-
gent.
Le Mémoire n" lo, qui a pour épigraphe ces paroles de
saint Paul aux Corinthiens : « Personne ne peut poser d'anii e
«fondement que celui qui est posé, lequel est Jésus-
» Christ, » ne peut donner lieu à aucune des observations
que nous venons défaire. On s'aperçoit sans peine que l'au-
teur réunit les^eux conditions nécessaires pour bien traiter
le sujet que vous avez offert à ses méditations. D'un côté
il a compris le Christianisme, il l'a accueilli comme la seule
religion véritable, et il a ouvert son cœur à son influence ■
de l'autre, il connaît bien la philosophie critique du dernier
siècle; il se rend compte de l'action désorganisante ^qu'elle
a exercée ; il s'explique comment, en présence des besoins
de la société au commencement du siècle actuel, Saint-
Simon a pu se sentir pressé de dévouer toute son activité à
la recherche d'un nouveau principe social, principe qu'il
n'a pas découvert, parce qu'adepte du matérialisme,;!
n'a pas su se dire qu'il n'y a d'associations véritables que
celles dont le premier chaînon est attaché au ciel. Après
avoir esquissé la vie de Saint-Simon, vérifié ses droits au
titre de fondateur d'une religion, et analysé la théologie
saint-simonienne, l'auteur établit que cette doctrine ne
constitue pas une religion , que la définition qu'elle donne
de Dieu la range parmi les systèmes de panthéisme, ou, ce
qui revient au même, d'athéisme; que la conséquence né
cessaire d'un pareil dogme est en même temps d'ôter à
l'homme le frein de sa responsabilité morale , d'ouvrir à ses
appétits sensuels la voie de tous les excès, d'exciter son
égoïsme, au lieu de l'éteindre; que l'effet d'une pareille
croyance serait la dissolution rapide de la société la rup-
ture de tous les liens de famille , le malheur et l'àbrutisje-
ment des individus; et qu'en conséquence, par leurs dop-
mes et leurs effets sociaux et individuels, le Christianisme
et la théologie saint-simonienne sont diamétralement oppo-
sés, — Tels sont les principaux traits de cette réfutation
dont l'analyse est d'autant plus facile qu'elle se distingue par
une grande netteté de vues et une grande clarté d'exposition .
L'auteur est maître de son sujet; il ne vise pas à l'effet et
cependant il lui suffit quelquefois d'un seul mot pour éclair-
cir une question difficile ou détruire un argument spécieux-
mais son travail est incomplet; il court de sommités en som-
mités et néglige tous les points intermédiaires; comme il
n'a point rempli toutes les conditions du programme, il se-
rait impossible de lui donner le prix; mais vous ne ferez
messieurs, qu'un acte de justice en lui décernait aussi une
médaille d'argent.
Il ne nous reste plus à vous entretenir que da Mémoire
inscrit sous le n° 4 et portant pour épigraphe ce mot d'un
apôtre : « Je n'ai ni or ni argent; ce que j'ai , je le donne.
» (A.ctes III, 6.) » Permettez-nous d'indiquer rapidement
quelques-uns des argumens de l'auteur; c'est la seule ma-
nière dont nous puissions justifier la proposition que cous
avons l'honneur de vous faire, de lui accorder le prix du
concours. Nous ne le suivrons pas de chapitre en chapitre;
nous ne relèverons même pas ce qu'il y a, selon nous, de
très-défectueux dans plusieurs de ses raisonnemens; nous
ne combattrons pas des opinions qui ne sont pas les nôtres ,
mais sur lesquelles votre Société s'est interdit de se pronon-
cer; il nous suffit d'avoir trouvé dans le mémoire qui nous
occupe unejuste appréciation des rapports indissolubles du
dogme chrétien et de la. morale chrétienne, pour que la
356
LE SESSEUR.
condition principale de votre piogramme nous paraisse I
remplie. Quelques citations vous mettront à même déjuger
si clic l'a été :
« Que demande la Société de la Morale chrétienne? dit
l'aiileui- dan» sou introduction. Une réfutation du Saint-Si-
monismedans ce qu'il a de contraire à cette morale. Mais la
morale chrétienne pent-elle logiquement être considérée
iiidép2ndammelit du dogme chrétien ? Non ; d'abord parce
qu'elle est née de ce dogme; ensuite , parce qu'il n'y a de
dogme qui puisse correspondic k la morale chrétienne que
la dogme chrétien , et qu'à moins de rejeter le sentiment
religieux, il faut bien accorder que toute morale emporte
un dogme correspondant. Puisque c'est toujours l'homme
(jui le» adopte, c'est toujours l'homme qui les conçoit, et
jjour s'occuper d'objeu différons, l'homme ne cesse pas
d'être identique à lui-même. »
Le dogme essentiel du Christianisme , c'est la ' Rédemp-
tion. Ecoutons ce qu'en dit l'auteur , qui s'attache surtout à
en examiner la valeur morale :
» Quelle philosophie tout entière, quel levier tout puis-
saut, »'écrit-il , dans ces deux mots et leurs synonymes,
dontl'Evaugile est plein , dans ces deux mots qui le résu-
ment il eux seuls : Pebdu ! sauvé !... La mort , toujours la
mort, est attachée au péché :avec le Christianisme, ces deux
idées sont inséparables. Si l'humanité en est rachetée, ce ne
»era que par la mort de ce qu'elle a jamais vu de plus pur,
de plus saint, par la mort du Fils de Dieu lui-même, qui se
sera fait chair pour sauver les hommes , et qui ne leur ren-
dra pas la vie, sans la perdre momentanément. Croyez cela
ou ne le croyez pas , toujouis vous faut-il croire que d'au-
tres l'ont cru , que d'autres le croient encore . et , je vous le
demande, quand d'autres ont cru cela dans toute la sincérité
et toute la force de leur âme , le ciel et la terre out-ils pu
n'être pas émus tout entiers? Cette punition terrible <jue
vous accusezd'être injuste, moins peut-être par respect pour
la justice que pour calmer votre peur ou vous débarrasser
d'une perspective incommode, ils nel'ont point trouvée iu-
iuste, eux, bien que l'idée en pesât sur eux de tout son
poids ; et quand , près de succomber sous ce poids inévita-
ble et immense , ils ont entendu le cri de salut retentir à
leurs oreilles , la reconnaissance a soulevé jusqu'au fond et
gonflé tout entier leur cœur où venait de rcuaître l'espéran-
ce et la vie , qui allait s'en échapper, en a pu déborder sur
tous les points, sans s'épuiser jamais. Aussi saint Paul n'y
pouvant suffire , n'a d'autre ressource que de s'écrier : « O
» profondeur des richesses , de la sagesse et de la miséri-
» corde de mon Dieu ! Que ses jugemens sont impénétia-
1) blés, et ses voies impossibles à souder! > Et saint Paul a
trouvé de l'écho , beaucoup d'écho dans l'humanité passée;
il en trouve encore dans l'humanité présente, et il en tiou-
vera , espérons-le , tant qu'il restera quelque chose de ce
qu'on appelle humanité.
I) Tout est donc extrême dans le Christianisme. La peine
attachée au péché , c'est la mort j ni plus ni moins. La mi
séricorde va jusqu'à doimer ce qu'elle a de plus cher, de plus
tendre; et, de peur que la possibilité du rachat ne fit regar-
der la coudamuation comme illusoiie , il faudra que , pour
payer l'amende , le ciel lui-même se mette en frais. L'homn.»
sera racheté, mais à grand prix. Puisqu'il n'est racheté qu'à
p-rand prix , il est donc bien coupable ; mais aussi il y a donc
en lui , il est donc lui-même quelque chose de bien précieux
aux yeux de la Divinité , puisque la grandeur du prix n'em-
pêche pas le raihat. Ici est tout un système religieux et
moral, elle plus beau, le plus grand que l'humanité ait
connu encore. Derrière nous, si nous sommes tentés de ic-
veuir au mil, toute l'horreur que le mal doit inspirer mise
dans sou jour par ce qu'il eu a coûté pour en détourner la
peine , et l'horieur plus grande de ce qui va au-delà de l'in-
gratitude , crucifier par de nouveaux péchés CeUii qui fut
crucifié déjà pour nos péchés passés. Devant nous, tout ce
que la miséricorde peut offrir de consolant , tout ce que
l'espérance peut inspirerde transports et exercer sur nous de
puissance. Oii mieux placer l'iioniine pour le faire avancer
qu'entre deux forces toutes deux extrêmes, dont l'une en le
poussant, l'autre en le sollicitant, le dirigent vers le même
but? Aussi l'humanité a-telle marché^, et vite, et bien,
sous l'influence de ces deux mobiles. « Les meilleures insti-
» tutions, dit Jean Jacques, sont celles qui dénaturent le
» mieux l'individu , » c'est-à-dire qui le régénèrent le
mieux, puisque dénaturer est pris ici dans le sens de changer
les sentimens individuels en seutimcns généraux. C'est-là le
problème à résoudre pour toutes les institutions ; mais
quelle est celle qui s'ysoitprise comme le Christianisme?...
Supposez à l'humanité passée l'indulgente Divinité de Dé-
ranger, son Dieu des bonnes gens, comme il dit, et deman-
dei-vous où nous en serions aujourd'hui !»
Après cette exposition de la doctrine de la Rédemption,
l'auteur montre comment elle renferme le principe moral
du Christianisme :
«N'étant rien par lui-même, dit-il , l'homme s'était en-
core perdu, et il a été sauvé à un prix tel qu'il n'en fut
jamais , qu'il n'en sera jamais payé de semblable ; doue il
appartient à Dieu à double titre , lui et tout ce qu'il a , tout
ce qu'il peut, tout ce qu'il vaut et vaudra jamais. La dette
qu'il a contractée, il est pour toujours dans l'impossibilité
de l'éteindre , et son devoir, comme son bonheur, doit
consister à payer sans cesse , sans jamais cesser d'être et de
se sentir redevable. Il doit réunir deux choses incompa-
tibles en apparence , un acquittement continu et une éter-
nelle insolvabilité. Revenir à lui pour s'y renfermer, il ne le
peut pas : il n'y trouverait que le péché et l'inquiétude qui
l'accompagne. Refuser d'aller vers Dieu , il le peut moins
encore , lorsqu'il y est poussé par tout ce que la nécesiité a
de pressant, par tout ce que l'amour à de fort et de tendre.
Or qu'est-ce que ne se renfermer jamais en soi et ne virre
que dans un autre, ne vivre que pour lui , parce qu'on
ne peut vivi'e que par lui? c'est le dévouement. Par rap-
port à Dieu, nous disons dévotion ;mais les Saint-Simoniens
ont remarqué avec raison que ces deux mots avaient la
même origine , et au fond le même seas , quoiqu'avec une
application différente. S'il est vrai que la religion ait pré-
cédé et dû précéder la morale , il a fallu que la dévotion
précédât le dévouement; et s'il est vrai que la morale soit
née de la religion, c'est de la dévotion que le dévouement a
dû naître. L'homme n'a point été dévoué à sonsemblablequi
lui est égal, avant d'être dévoué à son semblable qui lui est
supérieur ;et, pour apprendre à ne rien exiger de l'homme
en retour ilu bien qu'il lui fait, il lui a fallu commencer
par reconnaître qu'il n'imposait à Dieu aucun» obligation
par le culte qu'il pouvait lui offrir et les hommages
qu'il pouvait lui rendre. « Après tout, vous êtes des
» sei'viteurs inutiles , ne faisant que ce à quoi vous êtes oi)li-
■ gés. « Voilà ce que l'iiumaaité a jamais entendu de plus
vrai , de plus suint , de plus haut. Désormais il ne sera plus
question de ce qui est ou n'est p.as dii à l'homme , mais de
ce qu'il doit faire; toute l'attention qu'il aurait inutilement
donnée à ses titres, il devra la porter sur ses devoirs; et, au
lieu de penser mercenairement , et bassement dirai-je, à
un salaire nouveau , il ne devra s'occuper que des biens
qu'il a reçus à l'avance, pour éprouver toute la reconnais-
sance et sentir toutes les obligations qu'ils lui imposent. «
Avons-nous besoin, messieurs, de nousexcuseï' auprès de
vous de la longueur des beaux fragmeus de philosophie
chrétienne que nous avons cités, et est-il nécessaire de
1 développer les aigumens par lesquels l'auteur démontre que
la morale qui correspond à ce dogme, si simple el si ma-
LE SEMEUR.
357
■BPi
guifiquc, ne peut ôtro produite que par lui? Est-il uécrs-
siiiro , en partitulior, de le suivre dans l'autopsie du pati-
tlirisme laint-siuionieii ? « Lorsque 1rs Saiiit-Simouieiis,
dit-il , me parlent de leur dieu, il est bien entendu qu'en
définitive il n'est pas question d'autre chose que do l'usso-
cialion universelle... Dieu est le seul que je ne satiio
comment y faire entrer ! « Et qiieîle morale pcLit-ii y avoir,
nifssieurs, dans un système où Dieu n'est pas un Etre supé-
rieur et distinct , où riiommc n'est pas un être dcpcndant
et rei;pon»able? Tel dogme , telle morale , peut-on dire à
propos du Christianisme^ et on peut le dire aussi à propos
du Saiul-Simouisme. Ses faits, ses journaux, ses brochures,
sont la qui le proclament plus haut encore que toute» les
réfutations!
Tout en donnant des éloges mérités au mémoire dont
nous vous entretenons, nous vous avons déjà laisséentrevoir
qu'il lenferme <ei'tains passages auxquels nous ne saurions
soiiscriie. Mais, comme le disait , dans une autre occasion ,
un de vof rapporteurs, « aucune société phllantropique,
pliilosophi^ue, littéraire ou autre, n'a jamais entendu et ne
peut entendre approuver toutes les opinions professées dans
les ouvrages qu'elle coutoTine. La nature et le but du con-
cours une fois définis, c'est au talent seul (jue le prix est
décerné. Autrement nul concours ne serait possible ; car
quels jnges voudraient s'engager à répondre de toutes les
idées des concnrrcns qu'ils pourraient avoirà couronner ? »
S'ils avaient dû prendre un tel engagement , quelques uns
de nous, par exemple, auraient sans doute refusé de le
faire, parce que l'auteur qui a bien saisi et , nous l'espérons ,
b.en senti le dogme fondamental de l'Evangile , n'est pas
encore au clair sur des doctrines, qui sont cependant aussi
d'une grande importance aux yeux des chrétiens; il non»
paraît, en effet, arrivera la foi par la voie lente et périlleuse
de la philosophie ; mais la sincérité de ses recherches et
l'amour qu'il a pour la vérité nous assurent qu'il finira par
se laissercoiiduire comme un petit enfant par la toute-sagesse
de son Dieu. D'autres aui'aicnt pu reculer devant la lespon-
sabilité de ses opinions politiques , de sa théorie sur la pro-
priété , ou de ses vues sur l'esclavage et le servage. Tous
peut-être nous aurions protesté contre l'approbation qu'il
donne, en la motivant , aux poursuites qui ont été dirigées
contre les Saint-Simoniens, et auxquelles il ne fait d'autie
reproche que d'avoir eu lieu trop tard ; et cependant il
nous confie que le SaintSimonisme compte de ses amis dans
ses rangs, et même de ses amis intimes. Peut-être , sous ces
divers rapports et sous d'autres encore, de plus mûres ré-
flexions chaugeroi.t-elles sa manière de voii'. S'il en est
ainsi, il n'attendra pas nos conseils pour corriger certains
passage?. Son bon goût lui dira aussi qu'avant de livrer sou
ouvrage à l'impression, il fera bien de le revoir pour v in-
troduire plus d'ordre et de méthode , pour en retrancher
des longueurs qui le déparent et pour faire le sacrifice de
beaucoup de subtilités, qui tiennent à la tournure originale
de son esprit et dont il a peut être déjà senti le faible, puis-
qu'il lésa presque toutes rejetées dans des notes. Nous dirons
encore, et nous ne savons en vérité si c'est là un éloge ou
une critique, que le ton philosophique de ce mémoire nous
le fuit considérer surtout comme destiné aux personnes
dont les habitudes intellectuelles sont fort relevées; à tout
prendre cependant, coaime c'est parmi les personnes de
cette classe que la doctrine nouvelle a surtout trouvé des
adeptes, il vaut peut être mieux que ce soit un ouvrage
philosoj)hique qu'un livre plus populaire que vous ayez
couronné et, sous ce rapport encore, nous n'avons donc qu'à
vous féliciter du résultat du concours, —
Après la lecturedece rapport, dontles conclusions ont été
discutées et adoptées par les membres du conseil , le prési-
dent de la Société, M. le marquis Gaétan de la Rochefou-
cauld-Liancourt, a ouvert les billets cachetés qui conte-
naient les noms des auteurs dont le.? mémoires ont été
distingués. Le Mémoire inscrit sous le n° .') est àe M. Na-
talis de Wailiy, et celui inscrit sous le n" lo, de; M. llol-
lard, docteur eu médecine. Des médailles (l'argent leur
o:it été décernées. LcMémoire couronné est de M. Poupot,
professeur à l'Ecole de Sorèze.
»E LA TAXE DES JOURI^iAUX
EN ANGLETERRE.
Dans une des dernières séances de la Chambre des Coin -
muiies, M. Lytton Bulwer a proposé, dans un discours qui
a été écouté avec une grande attention par toutes les frac-
tions de la Chambre, l'abolition de l'impôt du timbre sur
les journaux et de la taxe sur les annonces qu'on y insère.
Cette question est du plus hautintérct,etsa solution , quelle
qu'elle soit, ne peut manquer d'exercer une grande influence
sur la moralité publique. C'est ce que M. Buhver s'est sur-
tout attaché à montrer. Il a soutenu que la loi ne doit mettre
aucune entrave à la propagation des connaissances , sous
quelque forme qu'elws soient offertes , et il a ajouté que les
journaux sont l'un des moyens les plus efficaces de les répan-
dre, ne fut-ce même qu'à cause de leur popularité. Un
voyageur raconte qu'ayant demandé à un Américain pour-
qiioi ou rencontrait si rarement aux Etats-Unis des gens qui
l'.e sussent pas lire, celui-ci lui répondit : « Chacun de nous
voyant un journal entre les mains de son voisin , a le désir
de connaître ce dont il le voit si satisfait, et il aurait honte
de ne pas être au fait de sujets qui reviennent sans cesse dans
la conversation. »
Mais, contre quelles difficultés, pourra-t-on demander, la
presse pcriolique a-t-elle donc à lutter en Angleterre? Les
journalistes on ta payer d'abord 3 d. pour chaque livre de pa-
pier qu'ils emploient, puis l'impôtdu timbre quiestde4d.,
mais sujet à un escompte de 20 pour 100, enfin une taxe de
3 sh. 6 d. pour chaque annonce. Les droits, les frais d'im-
pression et d'agence reviennent donc à environ 5 i/a d.
pn;ir chatinc journal de Londres, qui se vend 7 d. Ces jour-
naux ne peuvent en conséquence pas être lus par les classes
pauvres. M. Carpenter ayant essayé de publier à 4 d. une
Lettre politique hel^domaflaire, il en venditGà 7,000 exem-
plaires par semaine; mais quand on se mit à exiger qu'elle
fut timbrée, ce qui le força à élever le prix à 7 d., il ne
réussit plus à en placer que 5oo exemplaires. Une réduction
de l'impôt du timbre permettrait de diminuer le prix des
journaux et augmenterait dans la même proportion le nom-
bre de ceux qui les lisent. Aux Etats - Unis un journal ne
coûte que i 1/2 d.; aussi n'y a-t-il pas dans ce pays une
seule ville de 1 0,000 âmes dans laquelle ne se publie un
journal quotidien. Qu'on compare sous ce rapport Boston
et Liverpool.Liverpoola 165,175 habitans;en 1829, Boston
n'en avait que 70,000. On publie à Liverpool huit feuilles
hebdomadaires; il en parait quatre-vingt à Boston, dont la
population n'est pas de moitié aussi forte , et dont le com-
merce n'équivaut qu'au quart de celui de Liverpool. Il ne
se publie pas un seul journal quotidien à Manchester; mais il
y a en revanche dans cette ville plus de mille détaillans de
geaièvi'e. On a imprimé dans les Iles Britanniques 33,o5o,ooo
journaux dans l'année 1829, ou (>3o,ooo par semaine, 'ce
qui fait un numéro pour 36 habitans. Dans la Pensylvanie,
qui n'avait, cette même année, que 1,200,000 âmes, le nom-
bre des journaux s'est élevé par semaine à 3oo,ooo, ce qui
donne un numéro par 4 habitans. M. Bulwer conclut de ces
faits que la suppression de l'impôt du timbre et de la taxe
sur les annonces , qui ne produisent aujourd'hui qu'environ
358
LE SEMEÏ.IR.
5oo,ooo liv. st. augmenterait tellement le nombre des lec-
teurs de journaux , que le revenu provenant de l'impôt sur
le papier et des gains de la poste, s'élèverait à près de cinq
millions et demi. Ces calculs ne peuvent être que fort hasar-
dés; mais il nous paraît cependant qu'il y a du vrai dans le
laisonnement qui leur sert de base.
Les aiinonccs sont d'une grande utilité pour le commerce;
on devrait les faciliter de toutes manières et, au contraire,
on fait peser sur chacune d'elles un impôt de 3 sh. (J dl
Aussi en un an , douze des journaux quotidiens de la seule
ville de New-Yoïk oiu-ils inséré i,45(3,4i6 annonces, tan-
dis qu'il n'en a paru que 1,020,000 dans les 400 journaux
de la Gi-andc-Bretagne et de l'Irlande, ycomprisceus.de
Londres. Cettre prodigieuse différence vient de ce que l'in-
sertion d'une annonce de vingt lignes dans un journal de
Londres coûterait, si elle était répétée tous les jours de
l'année, 202 liv. 16 sh., tandis que la même insertion, ré-
pétée un nombre de fois égal dans un journal de New-Yoïk,
ne reviendrait qu'à 6 liv. 18 sh. 8 d. Est-il étonnant après
cela qu'on ait nommé l'impôt en question une machine pro-
pre à détruire le commerce?
M. Bul wer demande si le moment n'estpas venu d'essayer
si l'imprimeur ne peut pas contribuer mieux que le geôlier
et le bourreau, à la paix et à l'honnAr d'une nation libre,
et si l'instruction à bon marché n'estpas un meilleur ressoit
politique que des châtimens, souvent coûteux pour l'Etat?
« Jusqu'ici , a-t-il dit , nous ne connaissons guère nos conci-
toyens pauvres que par leurs murmures , leurs malheurs ,
leurs fautes et leurs crimes. Nous avons fait un long et inu-
tileessai dugibetetdes pontons. En i8i5, nousavonsdépoi té
283 individus; mais nos progrès dans ce système favori de pé-
nalité ont été si rapides, que, troisans après, en i828,nousen
avons déporté 2,449. Durant les trois dernières années, nos
prisons ont été assez remplies, nous avons vu des effets assez
nombreux de l'ignorance, nous avons répandu assez de sang,
pour qu'il soit temps de nous arrêter et de nous demander
si, comme hommes et comme chrétiens, nous avons le droit
de punir, avant d'avoir essayé d'instruire? »
Nous croyons utile de faire remarquer qu'eu demandant
que la presse périodique soit affranchie des impôts qui l'é-
crasent , M. Bulwer n'a nullement songé à servir les inté-
rêts d'un parti politique; il a uniquement considéré les
journaux comme un moyen de populariser des connaissances
utiles et, à l'objection qu'on aurait pu lui faire qu'ils ser-
vent souvent à égarer l'opinion, et qu'il serait, à cause de
cela même, dangereux de les rendre accessibles aux classes
qui peuvent plus difficilement distinguer le vrai du faux,
il a répondu d'avance que la possibilité de l'abus n'autorise
pas à refuser l'usage, et que la somme du bien qui résulte-
rait de celui-ci serait infiniment supérieure au mal que
l'abus pourrait produire, et en serait même le plus puissant
antidote. Aussi n'est-ce pas sous le rapport politique, mais
sous le rapport financier que le chancelier de l'échiquier a
combattu la proposition , tout en reconnaissant qu'il serait
très-important d'abolir tous les impôts qui s'opposent aux
progrès et à la diffusion générale de l'instruction. Vu l'é-
poque avancée de la session , M. Buhver aTètiié sa motion,
bien convaincu, a-t-il dit, qu'elle sera adoptée par le par-
lement réformé .auquel il la représentera , s'il en est mem-
bre, et au sein duquel il ce met pas en doute que quelque
, autre membre ue la reproduise, s'il n'a pas l'honneur d'eu
faire lui-même partie.
Nous croyons , avec l'honorable membre de la Chambre
des Communes , que l'on ue saurait trop s'appliquer à ou-
vrir^ de larges voies à la pensée. On a dit plaisamment des
Américains que, lorsqu'ils veident créer quelque nouvel
établissement, ils font avant tout deux choses : la première
est de pei-ccr uue route, et la seconde, d'acheter une presse
pour l'impression d'un journal ; si l'on y regarde de près,
on s'apercevra que cela revient à direqu'ilsfaciliteutdc toutes
manières la libre circulation des hommes, des choses et de la
pensée, et c'est là en effet l'une des bases essentielles de la
société, toute l'action du gouvernement devant se borner
sous ce triple rapport à prévenir les chocs trop violens.
La Société pourlapropagationdes connaissances utilespublic
depuis quelques mois à Londres, sous le litre du Penny
Magazine ou IMagasin à un sou , une série de brochures ,
dont il parait chique semaine un numéro, qui se vend à
près de cent mille exemplaires. Quel succès ne pourraient
donc par se promettre des journaux proprement dits, desti-
nés à la petite propriété, et auxquels l'attrait que la po-
litique a pour toutes les classes piocurerait un bien plus
grand nombre de lecteurs encore, qui puiseraient dans
ces feuilles, outre les nouvelles pourlesquelles ils s'y se-
raient peut-être surtout abonnés, des connaissances variées
et utiles.
Si tout cela est vrai de l'Angleterre, ne le serait-ce pas
aussi delà France ? Le gouvernementlui-mêmeparaît l'avoir
senti; car, profitant de l'article de la loi sur les journaux
qui ne soumet pas les supplémens au timbre, l'administra-
tion d'un journal ministériel fait, depuis quelques diman-
ches, vendre à un sou, dans les rues de Paris, le supplément
de sou numéro du jour , arrangé de manière à former une
feuille distincte, età remplacer pour le peuple les journaux
de la semaine. Nous n'examinerons pas ici si ce n'est pas la
éluder la loi, qui sans doute n'a voulu dispenser le supplé-
ment d'être timbré que parce qu'elle le supposait partie iusé-
parablcd'un journal qui l'a été; mais nous ferons remarquer
que ce supplément , s'il était timbré , supporterait une taxe
plus élevée que ne l'est son prix actuel , et que l'élévation
qui en résulterait daus le prix diminuerait considérablement
le nombre de ses lecteurs, qui n'appreunent, pour la plu-
part que par ce moyen ce qui se passe dans leur pays et
daus le monde. Ne vaudrait-il pas mieux que ce besoin put
être satisf lit légalement, au lieu de ne l'être que par une
sorte de fraude, et y aurait-il donc vraimentlieu de redou-
tersi fortune lutte à laquelle rien n'empêcherait les gens de
bien de prendre part ?
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
DE LA CONNAISSANCE DE DIEU.
Je disais, il y a quelque temps, que l'homme, pour se
connaître , avait essentiellement besoin de connaître Dieu ,
ce Dieu qui , étant la source de toute intelligence , doit aussi
en être la mesure et en fixer la valeur. En effet , Dieu n'est-
il pas , en quelque sorte , à tout ce qui a respiration de vie,
ce qu'est le feu aux différens degrés du chaud , ce qu'est la
glace aux différens degrés du froid? Le froid et le chaud,
étant à des degrés modérés, produisent des impressions fort
inégales sur les individus. Ce qui fait soulfrir les uns est
agréable aux autres. Niera-t-on pour cela l'existence du
froid et du chaud? Dira-t-on que parce que leur action est re-
lative, ils n'ont rien de positif en eux-mêmes? Mais le feu
et la glace sont là pour témoigner que le froid et la chaleur
existent indépendamment de toute sensation humaine.
L'homme est tellement acclimaté dans le mal , tellemeul
endurci contre les influences du bien, qu'il s'aperçoit ;'i
peine de la différence qu'il y a entre eux. Son âme est faite
à toutes les intempéries du péché , de la souillure , et celé
le mène à dire que le bien et le mal sont relatifs. Mais Diei:
est là qui témoigne par sa seule existence que l'un et l'au
tre sont d'une manière absolue.
La première de toutes les sciences est sans doute celli
qui peut donner à l'homme la connaissance de Dieu. Mai
par quelle fatale erreur tant de créatures intelligentes se
persuadent-elles que croire, ou plutôt adhérer à l'existence
LE SEMEL'R.
359
l'un Dieu , soit pour l'àiue humaine une concession suffi •
anle. Cron-e que Dieu existe, sans le connaître , sans cn-
l'or en communication avec lui , sans pouvoir s'cxpliqucv
es actes, sans se trouver raiiproché de lui , est aussi i'iulilc
)our la vie Je Tàme , que savoir le nom «l'une science sans
'avoir étudiée, sans la posséder, est inutile à la vie de l'es-
jrit. Partout et dans tous les temps , ou rcncimlre la
;rovanci' à l'eKistencc d'un Dieu ; mais partout et dans tous
les temps aussi, cette croyante est accompagnée de la plus
;jroFonde ignorance sur le caractère moral de ce Dieu. Il tant
î;n conclure de toute nécessité que l'homme, de sa nature,
ne connaît pas Dieu. Or, ne pas connaître Dieu , est sans
Joule le plus redoutable malheur qui puisse atteindre une
créature qui dépend de lui , qui relève de lui , et qui, en der-
nier ressort, sera jugée par lui. Ne pas connaître Dieu et
Éti e privé"par là de la connaissance de tout ce qui est spiri-
tuel i-t ( terncl , être incapable par là de s'expliquer sa pro-
pre nature , de découvrir sa [uopre destinée, constitue pour
l'homnie uu état de misère cl de dégradation , tel qu'il eu
fri-mirait, s'il en avait 1(; sentiment.
Maintenant que le Christianisme , s'il n'a pas répandu gé-
néralement sa lumière, a du moins accoutumé les esprits à
des questions élevées qui ont traita l'àme et à une antre vie;
maailcnant qu'il v a dalis ce monde comme un relentissement
de sa voix puissante, qui a pioclamé Dieu sur la terre, cl
qu'il va, eu effet, un peuple qui appartient à Dieu, qu'il
s'est acquis et qui le connaît , on ne peut se faire parmi nous
une idic tout a fait exacte de l'ignorance de l'homme à l'é-
gard lie Dieu. 11 faut se transporter à Thèbes payenne, à
Alhcnespaycnne, àRonie payenne, il Fautprcndreriiomme;
l'homme développé, l'homme civiiisi:, avant le Chiistia-
n.sme, cl le consulter, lorsque sa réponse ne pouvait encore
lui cire souillée; il iaul lui demander ce qu'il sait, ce dont
il est certain touchant la Divinité, pour comprendu' i'étcn-
duc de cette ignorance dont le moindre degré a été de se
reconnaître elle-même.
Cependant les hommes auraient du découvrir Dieu. Les
auvres de Dieu l'annonçaient au monde, o Sa puissance
» éternelle et sa divinité se voient comme à l'œil depuis la
» création dumoude.... ; mais ils ne se sont point souciés de
» le connaître (Rom. I.). » De plus, les diverses facultés de
l'homme , sou clal moral , sa conscience du juste et de l'in-
juste, sa volonté perverse et impuissante, ses souffrances ,
sa mort, pouvaient jeter queh^ue lumière sur les attributs
de Dieu , sur sa hai-.ie contre le mal , sur sa justice, sa pro-
vidence, sa toute-science. L'n monde où tout se trouve
réuni avec profusion et magnificence pour le bonheur doses
habitans, et où pas un de ces habilans n'est heureux , était
Lien fait pour attester « la bonté et la sévérité de Dieu
(Rom. XI , 2'2). » Le seul aspect des maux sans nombre qui
désolent la terre i celle liaison qui n'a jamais été inleiiom-
pue entre le péché et le malheur, auraient dû amener les
hommes à reconnaître qu'il y a , de la part de Dieu, a Iribu-
laliou et angoisse sur toute àiiie d'homme qui fait le mal
(Uom. II, 9.),» et de là les conduire à C()nnaître sa sainteté.
Mais ces laisonnemeLS ne s'étaient enchaînés dans aucun
esprit, et le monde, qui n'avait pas connu Dieu par les
œuvres de ses mains, re l'avait pas non plus connu par la
sagesse. Ce fut alors que Dieu se révéla au monde et, s'il ne
l'avait pas falt^ que saurions-nous de plus sur lui mainte-
nant, que ce qu'on en a su avant celle révélation de lui-
même ';'
Dieu se révéla au monde! ai-je dit. Quelle époque écla-
tante que celle où la vérité parut sur la terre, où tout ce
qui est saint, juste, bon, immuable, a rompu , pour ainsi
tiire , les écluses du ciel, et s'est précipité au milieu de tout
tequj est corrompu , maléiicl et grossier! Quel moment
pour le monde, pour une race égarée, souillée, que celui
où « 1.1 Parole s'est faite chair et a habité parmi nous, » où
« le Fils, qui seul connaît le Père , l'image du Dieu invisi-
ble, p.tr qui (t pour qui toutes choses ont été faites, » s'est
anéanti lui même , prenant la forme de serviteur fait à la
ressemblance des hommes, et a mis en évidence les choses
cachées en Dieu de toute éleruité. Le Dieu inconnu n'a point
étédécouvert; il s'estfaitconnaîlre.« Personne n'a jamais vu
Dieu, dit l'apolre Sl-Jcan ; le Fils unique, qui est au sein du
Père, estcclu. qui nous l'a révélé.» «Nul ne connaît le Père
lie CL 3UII IJI opi U CCCLII . —
ïi c'est en Dieu que l'homme doit apprendre à se con-
tre, c'est en Jésus-Christ qu'il doit apprendre à connaître
que le Fils, a dit Jésus-Christ lui-même, et celui à qui le
Filsl'aiirafiiit connaître. «Ces solennellesdéclarationsexigenl
l'examen le plus sérieux, et il n'est pas un de ceux (pii liion
CCS lignes , qui ne puisse se livrer à cet examen , en consul-
tant sur cette grande question, deux grands documens , la
Bible cl son propre cœur
1
naîti'
Dieu, en Jésus-Christ, J'iîmmanuel promis, Dieu avec nous.
Dieu réuni à nous, qui est descendu des cieux comme la
rosée, qui a geimé delà terre comme son fruit. Dieu se
révélant au monde par une simple description de son ca-
ractère , par l'énumération seule de toutes ses perfections ,
se sérail bien feit connaître , mais serait resié pour rhommo
une inexplicable et même une elïrayantc énigme. L'homme
n'eût pu parvenir à le concilier avec lui-même, ni surtout
à vivre en paix en sa présence. J'en citerai un exemple.
Dieu est dépeint ainsi au livre de l'Exode : « l'Eternel, le
1) Dieu fort, plein de compassion, tardif à colère, abondant
1) en gratuité et en vérité, gardant la gratuité jusqu'en mille
» générations, ôtant l'iniquité, le crime et le péché , qui ne
» tient point le coupable pour innocent, et qui punit l'ini-
» quité des pères sur les enfans jusqu'à la troisième et qna-
» trièmc génération «(Exode xxxiv. ) Il y a dans cette
description de la manière dont Dieu agit à l'égard des hom-
mes , deux traits qui , bien que tout-à-fait d'ac( ord tous
deux avec l'idée que nous pouvons concevoir des perfec-
tions divines , paraissent ne pouvoir se manifester de con-
o rt , et mêinc tenden-t à s'exclure l'un l'autre dans la pr.i-
tique. Dans la première partie de ce passage , nous est dé
peinte une miséricorde qui , attribuée à Dieu, doit être une
miséricorde infinie. Dans la seconde partie, nous est dépeinte
une justice qui, également attribuée 4 Dieu, doit être une
justice infinie. Remarquons aussi que ces attributs ne peu-
vent s'exercer que sur une créature coupable , et qu'ainsi le
même être doitse trouver l'o'ujet de deux actions contraires
de la part d'un Dieu qui fait nîSnsricorde au coupable et
qui, d'un autre côté, ne tient point ce coupable pour inno-
cent. Ainsi , par cette révélation , l'homme est instruit de la
bonté de Dieu , il est instruit aussi de sa justice, et il sent
qu'il doit être , lui , l'objet de toutes deux. Mais comment
rêuniia-t-il sur son ùme ce pardon et ce châtiment? Com-
ment, avec cette théorie de I5;eu , pourra t-il se représenter
Dieu agissant? Ne serat-il pas coviduit à dire de lui comme
de tout ce qui offre quelque bien moral, quelque justice ,
quelque vérité, que cela est beau en théorie, mais impossible
dans l'application ? Et cette connaissance de Dieu ne serait-
cllc pas aussi décourageante, aussi attrislanle pour l'homme
([lie tousses vains essais d'ordre et de bonheur? Qui ne
^'aperço't qu'ainsi révélé, le Dieu inconnu deviendrait le
Dieu incompréhensible , et que le connaître ne serait pour
i'.ime qu'un sujet de perplexité et d'effroi?
C'est en Jésus-Christ que Dieu est à la fois connu et com-
pris par le cœur de l'homme , parce qu'en lui , il est à la fois
révélé et expliqué. Dieu est juste , il est saint, il est teriible
contre le péché et contre le pécheur. Voici comment il révèle
sa justice : le Fils de Dieu devient le Fils de l'homme, et re-
vêtu de la nature coupable, prenant sur lui le fardeau que
nul autre ne pouvait porter, il s'offre à la justice de Dieuj
il lui dit : « 'Tu n'as point pris de plaisir aux holocaustes ni
aux oblations pour le péché. Me voici , je viens! (Heb. x ,
7, 8. ) » Et il explique ainsi cette justice : il fallait une
victime pour le péché : il v a une victime. — Dieu est plein
de gratuité, de miséricorde, de compassion, voulant par-
donner à ceux qu'il doit punir. Voici comment il révèle sa
bonté : Jésus , le Dieu du ciel et de la terre, pour que les
pécheurs soient épargnés, devient un homme de douleur,
sachant ce que c'est que la langueur; il est navré pour leurs
forfaits , froissé pour leurs iniquités ; le châtiment qui leur
apporte la paix est tombé sur lui , et par sa meurtrissure
ils ont la guérison ( Esa'ie , lui )• Et il explique ainsi cette
bonté : il fallait un salut aux hommes : il y a un salut. Justice
et bonté , châtiment et pardon, inflexible loi et amour infini ,
tout est en Jésus-Christ. En lui Dieu conserve et fait agir
toutes ses perfections, en même temps qu'il réconcilie
l'homme avec lui , et qu'il lui douue un puissant motif de
l'aimer et de lui obéir
S60
LE SEMKUR.
Aussi, depuis que Jésus a paru sur la terre , Dieu a-l-i.
partout des adorateurs en esprit et en vérité j aussi , « à tous
ceux qui le reroivent, » à toutes ces âmes sans vérité, suis
vie, « sans Dieu dans ce monde, » il leur a donné le dro:t
d'être faits enlaiis de Dieu (Jean i). Il leur a cominuniciué
des impressions , des vues , des sentimens si nouveaux, si
saints, qu'elles disent avec leur Sauveur : « C'est ici la vie
éternelle, qu'ils te connaissent , seul vrai Dieu , et Jésus-
Christ que tu a( envoyé, iictavec l'Apôtre : «Sans coiitrcilit,
le'nivstèrc de piété est grand. Dieu maaifeslé eu clnir
( ïini. II , 2. )
LE CHEMIS DU RETOlIll.
Nous passons sans intermédiaire de l'obéissance à la ré-
volte, de l'innocence à la culpabilité, nous ne pouvons re-
venir aussi directement de la désobéissance a la fidélité, de
la culpabilité il la justice : il faut nécessairement passer pour
cela par \i réconciliation ; il faut que le pardon de Celui
que nous avons offensé nous fournisse le moyen de rc-
uiendre la route que nous avions quittée. C'e.v là une loi
(le notre conicience. Si elle est vraie dans les relations des
hommes entre eux, à combien plus forte raisou ne l'estcUe
pas dans nos rapports avec Dieu! Il est doue souveraine-
ment illusoire d'nnagincr qu'on pourra compenser sa
désobéissance passée par son obéissance à venir ; car , non
sculemeut il ne saurait y avoir lieu à compensation là où
lobéissance est obligatoire dans tous les instaus ; mail cette
obéissance elle-même demeure impossible^ et ne sera que de
la fausse monnaie aussi long - temps que le cœur cou-
jjable lie sera pas affrauthi de la crainte par un pardon
dont il ne puisse douter , aussi long-lcinjjs que la récoiici-
liition neserapasscellée.Qiie conclure de là sinon qu'il 1 ;ut
que Dieu nous pardonne grivtuilcment , et nous parle lui-
même de paix et d'amour, avant que nous puissions lui
vouer amour et obéissance ? Or, c'est pour cela même que
Jésus-Christ est venu dans le moiiilc. C'est parce qu'il est le
Prince de la paix, qu'il est aussi le Pruicc de la vie. « Dieu
était en Christ réconciliaut le monde avec soi — Nous vous
supplions doue , pour l'amour de Christ, de vous rccoiii-i-
Jier avec Dieu. »
UELAI^GES.
De l'ose des conséqcesces que devrait avoir bs Angleterre h'\ ■
uoPTiOK DO BILL Di REFORME.— Nouslisons (l»ns unjoumal anglais quelques
iL-flcxions sur ce sujet, que nous ne pouvons non* refuser le iilai^inle Irans-
I liie: « La plupart de iio! corapalrioles , y est-il dit , maiiilestcnt leur jiie
de eH. événement par des illuminations et p.ir de« fêtes ; mais ne fouTuns-
nous rien faire de mieux et de plus duralile pour exprimer notre rtcon-
naissance enrers Dieu, qui a 'i merveilleusement répondu ;i nos prières et
qui e»t venu à notre aide? Regardons autour de nous cl et.iminonsJe
quelle manière nous pouvons nous rendre le plus utile» à nos voisin». Riin
n'est préférable à l inttruclioii ; à l'i-istruclion morale et reli«;ieu'e; et
plus est grande la liberté civile dans une nation . plus il importe que les
citoyens soient pénétrés des principes de justice, de vente, de iiicnviil-
lancc et de paix qu'on puise d.ins les Saintes-Ecritures. Si Jonc il y a qui I-
quc «illage populeux ou un district de quelque ville . où le besoin d'une
chapelle pour le eulle . se fasse vivement sentir , que les rhiéliens du voi-
.'.in^i^'e se réiiiii'sent pour en supporter les fiais. Est-ce une école du di-
manche, une école de semaine, une salle d'asile . qui serait nécessair.-,
qu'iis i'cntenJent pour l'établir. Il faut aujourd'hui des actes de gcnéro-
tiléexlriordinaii-iS, pour qu'il y ait quelque rapport entre eux et la gran ■
ilcur de l'occ. >;on qui doit nous exciter à les faire Une occasion |iarellle
s'esl-ell< présentée in Aiigliterre depuis iC88?Non , et même lévéïuineiil
actuel nous semble plus important que la glorieuse révolution d'aloit.
N'est-ce pas un fait nouveau dans l'iiisloire du monde , que de voir un gou-
vernement se réformer liii-inêine , s iiis violence cxl crieure et sans qu'il en
ait coûté uu,- seule goultude sang? I,es causes secondes peuvent , j'en con-
viens , servir à l'expliqui-r; mais la considération de ces causes ne doit en'
rien diuiinuer la gratitude du chrét en : car il sait que toutes choses sont
soumises à la direction de Dieu. Les hommes qui dépensent d'ordinaire de
loo à 1 ,000 liv. st. par an pour leurs besoins et pour ceux de leur fauidle ,
hésiteront-ils, tu cette occasion, à faire le sacrifice d'une , ou de d« u\ , ou
de cinq, ou de dix , ou de cinquante, onde cent liv. st. ? Les clir. liens
plus fortunés ne se laieront-ils [las même bien plus haut , s'il en est be-
soin î Combien aisément n'eut-il en ( ffel jias pu a: river que Dieu eût per-
mis des évéïieniens qui nous aur.iieul privés de la moitié et même de la
totalité, non seule lunl de nos revenus, mais même de n ^tre fortune ! )i
Nous le demanderons à notre tour à nos lecteurs , ne sommes-nous pas
aussi en France appelés aujourJ'hii à des sacrifices extraordinaires pour
des œuvres de diarité et de piété, puisque nousn'arom pas moins que nos
Toisins écliappé à d'imminens dangers? Aurions-nous d^à acquitté toute la
dette qui résulte pour nous de cette révolution qui s'est accomplir, sans que &
nous ayons souflert dans nos biens ni dans nos personnes ! Celte bonté de
Dieu . qui nous a préser»és au milieu de l'épidémie , ne nous ippelle-t-elle
pis de nouveau à lui témoigner que nous comprenons lei devoirs que nous
imposent ses bienfaits? Que chacun rentre en lui-même, pour répondit
sincèrement à ces questions . et pour agir conformément à la réponse qu il
sera obligé de se faire 1
SrATiSTiyoE MORALE DELA FRASCE. — M. Guerry, avocat, vient d'adres-
ser à l'Académie des sciences un Essai de stadslUjue morale de l» France.
En attendant le rappjrt qui sera fait sur ce mémoire par les commissaires
que l'Académie a chargés de lui en rendre compte , nous signalerons quel-
ques-uns des résultats auxquels l'auteur est arrivé, d'après ce qu'il en dit
lui-même dans la lettre qui accompagnait son travail.
La débauche , la séduction et le concubinage fout commettre presqu'au-
tant de crimes que l'adultère.
Sur lOo crime» commis par mile (i'aJu/£ér« , on en compte 9G sur
lépoux outrage et seulement 4 'm' 1* coupable ; en effet , un crime appelle
un autre crime.
Les départemens de l'ouest et du centre sont ceux où il y a le moini
d'instruction et où se commettent eo même temps le moins d* crimes con-
tre les personne». C est dans les départemeas du sud iju ils sont proportion-
nellement le plus nombreux. Quant aux crimes contre les propriétés , ils
sont en général en raison directe de l'iDstruclion. Dans les départemens du
centre, quisonlceux où se trouve en général le plu» d'ignorance , les suicides
et les naissances illégitimes sont moins fréquens que dam le» départcmans
plus éclairés, Ju'qu'ici nous voTons dans celte statistique , qui serait mieux
désignée par l'épithète de criminelle , la confirmation des malheureui effets
d'une instruction dénuée de l'appui d'une éducation moral» et religieuse ;
cette instruction est celle que le peuple a reçue depuis 40 ans en France ,
de tous les écrits irreligieux cl soi-disant phiiolophiques qu'an a mis avec
profusion entre ses mains. Lui apprendre .i lir» pour fournir à son esprit
un pareil aliment , c'était le corrompre et lui ouvrir 11 carrière de tous les
désordre' ; c'est au rtste ce que nous avons déjà démontré dans ce journal.
VI. Guerry nous apprend encore dans son mémoire , que les dispositions
en faveur des établissemens religieux , protestans et catholiquci , (arment
presq.ie la moitié du nombre total des donations et des legs.
DlMINDTlON DE LA POPULATIO:» ESCLAVE DANS LES COLONIES A SUCRE DE
LANOLETEâRE. — M. Bu\ton a publié sur ce sujet un mémoire , duquel
nous ixtrayons les renseignemcns suivans :
Antigue. Le nombre des esclaves y a diminué en 11 ani.de 868,
Btrbice. id. 9 1,844-
Demarary. id. la la.oS^.
Grenade. id. la 2,597.
Jamanjue. id. la i8,oî4-
Sloniserral. id. n i3i.
Nevis. id. 1 1 192.
Si-Christophe. id. 10 100.
Sle-Lucie. id. i3 i>942-
Sl-Vincent. id. 10 1,248.
Tabago. id. 10 2,8o3.
To: tola. id. 10 143.
Trinité. id. i3 6,108.
Ile- Maurice. id. 10 3/4 10,767.
Diminution danscts qu iforze colonies. 58,864.
Augmentation de population dans bs colonies
suiTantes:
Lt Dominique en 9 ans 11. )»
La Barbade la 5,966. |^'9^""
Diminution totale de la population esclave dans les c.donies — — —
à sucre de rAnjjteterre , dans un temps moyen de 1 1 années 5-j,tt;.
Ce» documcns officiels en disent plus que de nombreux raisonnemens.
L'escUiTage a pour résultat une consommation tVhammes epoitrantitble,
malgré la dénégation de M^!. les délégués des co'onies française». Cet
état de choses ne cessera pas . dan-, les colonii s anglaises . tant que c'est
aux colons qu'on s'en rappottera pour y introduire des amélior.itions , té-
moin ce qui vient de se passer à l.i Jamaïque , où la législature a rejeté, à
la majorité de a5 voix contre 3 1» |iro[iusition qui lui avait dé fiite d'exa-
miner s'il ne conviendrait pas d'abolir pour les feimies esclaves le chàtt-
inent du fouctl
Singulier cuangehent de nEST::tATio?i. — On lit dan» un journal
aiuéricuB , la SentinetU du Canada , que le théâtre de Providence , dans
1 Etal de Rhoile-lslau 1 . vient d'être Iranformé en une église cpiscopale ,
et qu'on v,i aussi disposer en église le iln-àtre de Ch.itham , à Ncw-'ïoïk.
Celui-ci [loiwr,! contenir au moir.s trois mille personnes. Nous ne rommes
pas accoutumés, en France, à de tels changcmens Je destination.
Loi contre le ddel. — Dans l'état de Virginie , la toi assimile au meur-
trier Cilui qui a tué un homme en duel ■.même si «ucun de ceux qui ont pris
pari au duel ne succombe . elle prnnonci! contre eux des peines sévères.
Tous Cl uv qui prélendeut à des emplois publics , civils ou militaires, sont
tenus d'alCrmei avec serm, ut qu'ils n* se sont jamais battus , et de pro-
mettre qu'i's ne se battront jaait s. Il est trè»-rare que des duels aient lieu
dans cette partie de 1 Aniériqu-.
Le Gcmnt, DEiJAUJ.T.
Imprimerie de Sellicue , lue des Jeûneurs, n. 14.
TO'tlE 1". — !V' ^i6.
IS JUILLET 1831.
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Plillosopliiquc el Littéraire,
PARAISSANT TOUS LES MERCUEDIS.
Le cli^inp , c'est le monde.
Matth. Xni. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau d» journal, rue Martel , n" ii,et cliei lous les Libr.iin-s el Dirert>-ur5 de poste. — Pri\:i5 fr. pour l'année;
S fr. pour 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. ^ Pour l'étranger , on ajoutera a fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. — •
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être anVnnrhis.
sn
SOMMAIRE.
Revcf politique : Du protocole de la diète de Francfort. — Littératlre:
Discours sur les rapports de la religion avec les science», par Païunier.
— Des Rabbixs Juifs. — Philosophie religieuse : Le Chrétien de
Dcu accusé [jar tes pensées. — IIistoike : Petite Bibliothèque des
Pères de l'Eglise. — Un jour, une saison, on mondi:. — Mélanges :
Traite des Nègres. — ControTerse hindoue. — Journaux. — Annonces.
REVUE POLITIQUE.
4
DU PROTOCOLE DE LA DIETE DE FRANCFORT.
La ditte germanique réunie à Francfort vient de prendi-e,
sous l'influence de l'Autriche et de lu Prusse , une série de
déterminations dont il est difficile de prévoir les effets ; elle
■vient d'anéantir l'indépendance des ét.:ils confédérés de l' Al-
lemagne, de réduire à la valeurde formules mortes !e> con-
stitutions que possèdent quelques-uns de ces états; elle vient,
eufin, do refouler la liberté au-deià du Rhin. Ajoutons que,
de l'aveu même de la diète, c'est la force militaire qui veil-
lera à l'exécution du nouveau concordat des princes alle-
mands, ^'ous n'avons pas un souvenir assez exact des an-
ciennes couditions de la confédération germanique , pour
dire jusqu'à quel point le protocole qu'on vient de leur ad-
joindre est en rapport avec elles , et s'il constitue ou non
une infraction aussi flagrante au traité de Vienne que la
conduite de la cour de Russie envers la malheureuse Po-
logne. Nous ne discuterons pas davantage, soit du point de
vue de nos intérêts nationaux , soit de celui de la politique
générale de l'Europe les effets probables d'un pareil acte,
non plus que sur les arrière-pensées qu'il peut déceler
chez ceux qui doivent en porter la responsabilité. La pru-
dence humaine ne manquera pas d'organes pour éclairer
ces importantes questions,
A nos yeux, l'attitude que prennent aujourd'hui officiel-
lement les souverains qui dirigent la confédération cstextrê-
memf nt grave sous un autre rapport encore que celui des
intérèt<si sérieux de lapaixeuropoenne. C<'tte altitude, nous
en sommes "jirofoiidémeiit convaincus , est hostile aux des-
seins de Dieu , et il ne serait pas Hifficile de le prouver. Un
simple coup-d'œd jfté sur l'histoire avec intelligence et
désii'ti're.ssemciit suffit pour apercevoir que les peuples
progressifs mit con s tii ruinent marché vers l'égiilitcdes droits
ft vers rémaiiLipition de toiitos les classes sans exception,
llsiiil de laque le grand mouvement démocratique qui s'est
opéré chez nous, et qui s'annonce et se prépare chez nos
voisins, est, en lui-même, un mouvement normal, nn mou-
vcmei t providentiel. Il commença en Europe le jour où
les peuples apprirent « que Dieu a fait naître d'un seul sanp
loiilIegeMrchMm.iiii,(i>>ets'ilira pas été plus prompt, c'est
que les uns n'ont pas encore \oulu croire à la vérité qu' lai
donna naissance, les autres aux doctrines religieuses qui peu-
vent seules compléter sa victoire. Malgré cela, le triomphe
de cette v<i-ité s'avance; déjà victorieuse en France, en An-
gleterre, en Suisse, en Belgiqu-», elle le sera tôt oirtard dans le
re-te de l'Europe. Il est évident qu'un dos premiers devoirs
des gouvernemeiis, dans ces circonstances , est de diriger,
de légler la maixhe de la société dans la voie nouvelle où
elle entre , et non de s'opposer à cette marche. Une telle
opposition est le fruit d'un dangereux aveuglement; c'est
voiiloirlutter contieun torrentdonton doit essaver de ré*
gler, mais dont il est impossible d'arrêter le cours.
LITTERATURE.
Discours sur les rapports ce la religiox avec les
SCIENCES, etc.; par M. Paumier, Pasteur et Président
de l'Eglise réformée de Rouen, etc.
On a sou vent examiné quels sont les rapports delà rehgion
avec les mœurs , les lois , la politique , la littérature; plus
rarement on a fait le même travail pour les sciences. Il est
(0 AcTss, XVII, 26.
SG'2
LE SEMEUR.
facile (le s'expliquer celte iTcféieiicc d'une part, et de l'au-
tre cet oubli.
Les mœurs ne sont que l'Evaiioile même dans son appli-
c.ition la plus directe et la plus (jciiérale. Tous les apoloyitt'S
et les piédicateurs ont donc été naturellement conduits a
montrer l'influence du Christianisme sur les mœur» publi-
ques et privées ; il suffit, pour s'en convaincre^ d'ouvrir une
apologie de la i elitjiou chrétienne ou un volume de ser-
inons.
Les lois sont une autre application de l'Evangile. Le
Nouveau-Testament a été la grande charte des peuples de-
puis CoPiStantin, Tous les codes modernes, à parln- de celui
de Justinien jusqu'au Ciule-Napolcon , en ont subi la pu.s-
sante influence, et les publicistes, tels que Grolius, Puflcn-
dorf, Montesquieu, n'auraient fait qu'une œuvre incomplète,
s'ils n'avaient pas examiné les rapports de la religion avec
les lois.
La politique, c'est la loi dans son action sur le gouverne-
ment des peuples et sur la marche des affaires. Toute saine
politique prend sa source dans la religion chrétienue et y
aboutit. En France, les rédacteurs des feuilles périodiques
ne s'en Joutent pas encore , par la raison fort simple qu'ils
ue connaissent point l'Evangile; et ceux mêmes qui le con-
naissent n'ont abordé jusqu'à présent ce sujet qu'avec une
jîénible réserve, parce qu'ils devraient, non pas indiquer le
bien que produit parmi nous la présence du Christianisme,
mais signaler le mal qui résulte de son absence. C'est un
rôle assez ti'iste cjue celui de cet habitant de Jérusalem qui
tournait sans cesse autour des muradies , pendant le siège
de Vespasien , et qui criait : « Malheur , malheur à Jérusa-
lem I » Il en est tout autrement dans les contrées où l'Evau-
gile conserve de Ja vie; sa bienfaisante influence sur les
affaires politiques est devenue une vérité triviale , uu lieu
commun pour les écrivains religieux des Etats-Unis et de la
Grande-Bretagne.
Quant aux lapports de la religion avei- la littérature et
les beaux-arts, c'est une matière presque épuisée eu théorie
comme en pratique. Nos plus grands peintres, nos plus il-
lustres poètes ont trouvé dans la Bible de sublimes inspira-
tions. Au commencement de ce siècle, M. de Chateaubriand
a composé la poétique de la religion chrétienne. Malheu-
reusement son ouvrage révèle le génie de l'auteur beaucoup
plus qu'il ne montre celui du Christianisme : ce n'est qu'une
riche et magnifique broderie sur uu fond imaginaire.
Mais les rapports delà religion chrétienne avec les sciences
n'ont pas obtenu, en général, la même attention. Les diffi-
cultés du sujet eu offrent, ce me semble, la principale cause.
Les mœurs, la politique et la littérature sont du domaine
de tous les écrivains , ou à peu près; les sciences , au con-
traire, forment un monde à part; comme dans l'enseigne-
ment exotérique de Pythagore , il n'y a que les adeptes qui
peuvent y entrer. Une belle imagination et uu pinceau bril-
lant ne suffisent pas au commerce des sciences; il y faut de
longues recherches et des études sérieuses. Or, les hommes
initiés dans les sciences manquent parfois de religiou, et les
hommes religieux n'ont pas toujours de la science. Chez les
uns, la vérité révélée s'absorbe trop souvent dans l'examen
des vérités physiques et mathématiques ; l'atmosphèi e du
inonde matériel éteint pour eux le flambeau du monde mo-
ral. Chez les autres, la vie intérieure est quelquefois si puis-
sante en même temps et si douce, qu'ils se laissent dépieudre,
presque à leur insu , de l'étude des théories scientifiques ;
leur sentiment religieux est comme la sensitive , qui se
tourne par instinct vers le soleil, ne demandant autre chose
que sa lumière et sa chaleur. De là résulte le manque d'ou-
vrages qui traitent des rapports de la religion avec les
sciences. Bonnet, Deluc, Paley, Ilerder et d'autres écrivains,
surtout eu Allemagne et eu Angleterre , ont développé
quelques parties spéciales do ce vaste travail; mais aucun
livre, du moins que je sache, n'a présenté le sujet sous un
point de vue général et dans son ensemble.
M. Paumier n'a pas entrepris de remplir cette lacune; il
n a voulu faire qu'un simple discours académique. Les amis
de l'Evangile doivent regretter qu'il se soit restreint dans
des limites si étroites; car avec l'esprit logique , la bonne
foi dans les recherches , le jugement solide et les moyens
d'érudition qu'il possède, avec ses profondes convictions
religieuses et sa piété vivante , M. Paumier aurait composé
uu ouvrage très-utile. Mais au lieu d'un livre, il nous a
donné une brochure , et ce que nous avons ne fait que
nous mieux apprendre tout ce que nous aurions désiré
d'obtenir.
L'auteur a divisé son discours en deux parties; dans la
première, il examine les services que la religion a rendus
aux sciences; dans la seconde , les services que les sciences
ont rendus à la religion. Il établit que le Christianisme a
puissamment influé sur les progrès de la saine philosophie,
des sciences physiques , de la chronologie , de l'histoire, de
la jurisprudence , de la moralité nationale et de la civilisa-
tion. Ces divers objets sont analysés ou plutôt indiqués en
quelques lignes; les bornes obligées d'un discours académi-
que n'ont pas permis à l'auteur de les développer. La se-
conde partie contient quelques détails plus étendus , entre
autres sur le zodiaque de Denderah, sur les découvertes de
M. Champollion et sur les travaux géologiques de M. Cu-
vier.
Le fameux zodiaque a perdu son renom d'antiquité de-
puis qu'il est sorti des solitudes de l'Egypte pour fatre son
apparition dans la capitale:
Tel brille «a second rang qui s'éclipse au premier.
Cette masse de siècles que Dupuis et ses disciples accor-
daient si libéralement au zodiaque, et dont quelques per-
sonnes pieuses avaient la bonliomie de s'effrayer , s'est
évanouie comme un rêve au grand jour de la discussion.
Les adversaires du Christianisme, convaincus d'erreur dans
leurs calculs astronomiques, ne parlèrent plus du zodiaque;
il aurait été fort sage à eux de n'en point parler du tout.
Lus recherches de M. Champollion le jeune , les études in-
fatigables qu'il a faites sur les vieux monumeus égyptiens
ont aussi rendu uu importjnt service à la religion , en con-
firmant d'une manière authentique plusieurs faits de la
chronologie moïsiaqne. Après trois mille ans, les Pyramides
ont pris une voix et les momies ont recouvré la parole pour
témoigner en faveur des récits de la Genèse et de l'Exode.
Enfin, les découveites de l'illustre savant que la France
vient de perdre ont répandu de nouvelles lumières sur la
cosmogonie de Moïse , eu joignant la preuve des faits à
l'autorité de la Parole révélée. On pourrait dire de M. Cii-
vier ce que Voltaire disait de Montesquieu : Celui-ci a re-
trouvé les titres des lois que le genre humain avait perdus ;
l'autre a exhumé des entrailles du globe ses titres chrono-,
logiques.
"Tels sont les points principaux que M. Paumier a exami-
nés dans sou discours. Le style de cet cciit est ce qu'il do t
être , simple , clair et correct. L'auteur n'a poiut tordu le
sujet pour l'adaplerfi son style; luais il a le style de son su-
jet. C'est un genre de mérite qu'il est bon «de signaler avec
éloge ; car il devient très-peu commun de nos jours.
A cette rapide analyse j'ajouterai quelques réflexions. —
Il existe des savans, fort estimables d'ailleurs, dont les pré-
ventions contre le Christianisme vivent encore, après deux
siècles et demi, sur l'emprisonnement de Galilée et sur
V Index des cours de Rome et de Madrid. C'est trop d'inno-
cence, en vérité ! De ce qu'il s'est trouvé six ou sept inqui-
3 siteurs pour mettre un grand astronome en prison, il est
LK SEf
\Txh.
mz
difficile de voir par (|iicl .ii-j^umciit lof;;quc on en peut d*"-
duiie <]up la rclijjion cliri'liciiiio csl l'ciHuMnic des sciences;
et de ce qiu- deux coins timoiéos ot bigoUes ont prosent
des onvi-ages dijfnes d'un mi'illenr accueil , je ne sais pis
non plus ce qui autorise raisonnablement à en tirer la mcnie
conclusion. Il me semble qu'il y aurait plus de justice a
poser ui!e thèse précisément opposée ; ce n'est pas le Chris-
tianisme qui ne veut point de la scieure, mais c'est la science
(J'diiisemcnl ainsi nommée, à\l un ap()tre,)qui ne veut point
du Chiistianisme. En d'autres termes , la science prétend
tuer la religion , et la religion ne consent pas à être tuée :
voilà toute la question.
Ecoutez ce que disent certains rédacteurs de journaux
scientifiques ou philosophiques. Quand ils ont parlé des
chemins de fer, des machines à vapeur , des perfectioniie-
mens de l'industrie, de ia propagation de la vaccine, des
nouvelles découvertes en chimie , des procédés économi-
ques, en un mot , des objets qui se rapportent à l'existence
matérielle , ils croient avoir épuisé tous les besoins de
l'homme. Ils ont ima(i;iné, par exemple, de publier un jour-
nal intitulé : Journal des Connaissances utiles ; toute chose
y trouve sa place , excepté la grande chose , la seule néces-
saire , comme s'exprime Jésus-Christ , la religion. Depuis
l'origine du monde, je ne vois que la France et notre siècle
où l'on ait pu avoir l'idée d'augmenter le bien-être du peu-
ple, en ne lui parlant jamais de doctrines religieuses , non
pas même de Dieu ni aie l'immortalité de l'âme. On appelle
cela un progrès ; autant vaudrait dire qu'un malade qui se
goulle par l'effet de l'hydropisie gagne de l'embonpoint.
Si l'homme ne doit savoir et faire que manger, se loger,
se vêtir, se bien porter , s'amuser quand il peut ; s'il n'est
qu'une brute perfectionnée, un être dont les organes soient
servis par l'intelligence , et non une intelligence servie par
des organes , selon la belle définition d'un philosophe, la
science a raison (^'exclure tout ce qui n'est pas ellt , et l'on
aurait tort de se plaindre de son mépris pour les idées re-
ligieuses. Mais si l'homme ne doit pas vivre seulement de |
pain ; s'd a une conscience , une âme , un but moral , un
avenir ; s'il est enfin ce que tons les siècles et tous les peu-
ples ont entendu par ce noble mot : homme, la science com-
met le plus grand attentat dont on se puisse rendre coupa-
ble contre l'iuimaiiité, en essayant do bannir la religiou de
l'ordre social. C'est un crime qui portera ses fruits , s'il ne
les porte déjà, et cette génération peut être ne passera point
avant qu'on ait vu la France, mutilée et sanglante, s'asseoir
dans la poussière pour verser des larmes de douleur sur
son incrédulité.
Ce qu'il y a de bien remarquable encore , c'est que la
science, en voulant étouflxir la religion chrétienne, attacjne
sa mère; elle devient parricide. On peut prouver, ainsi que
l'a fait récemment un auteur américain (i) , que la science
moderne , celle qui s'occupe du bien-être des masses , est
fille du Christianisme. Dans les anciennes républiques de la
Grèce et de Rome, les philosophes, les hommes de science,
les hommes de lettres ne se proposaient pas , pour but es-
sentiel de leurs travaux , d'améliorer la condition des hom-
mes et d'augmenter leur bonheur social , domestique et in-
dividuel. Ils imaginaient 'des théories pour les théories
mêmes; ils n'avaient d'autre objet que de s'exercer dans une
soite de gymnastique intellectuelle , sans prétendre obtenir
aucun lésultat pratique; et si Ion cherche ce qu'ils ont fait
pendant l'espace de six cents ans, depuis Thaïes jusqu'à
Jesus-Christ , pour l'amélioration morale et politique des
peuples, on ne trouve rien ou peu de chose. 11 en esfdc
même chez les Arabes du moyen-âge, les Perses, les Indiens,
( 1 ) Th. SaiiH Grimké, An Address on ihe Clwacter and Objects of
SçUiice, elc. i83i.
partout où le Christianisme n'a point pénétré. La science a
pu environner de gloire quelques noms d'homme»; elle a
pu servi !■ à la splendeur d'une cour, à la renommée d'un
pays; mais nu bonheui' d'un peuple, aux progrès des mœurs
et des lois , non. C'est la relijçion chrétienne qui a conduit
la science dans une nouvelle loute; c'est elle cpji lui a mon-
tré sa véritable fin , laquelle n'est autre que de contribuer
à tout ce qui peut rendre l'homme plus éclairé, plus sage,
plus moral, et par conséquent plus heui-eux. Voilà l'inesti-
mable service que le Christianisme a rendu à la science, à
toutes les sciences; il les a créées de nouveau, en leur don-
nant un nouveau principe, de nouvelles vues, un nouveait
but. l/i science moderne est née de la religion chrétienne,
et quand elle la frappe, je le répète, elle essaie de tuer sa
mère. S'il lui arrivait de réussir, elle ne tarderait pas à
reconnaître qu'elle se serait frappée du même coup , et la
science elle-même disparaîtraitbientôtavec le Christianisme,
ne laissant derrière elle qu'une effroyable barb.rie.
La science et la religion, la lumière et l'amour ne sont
pas deux choses opposées. Elles sont une en Dieu, et si elles
ne peuvent être une dans l'homme , à cause de la fiiiblesso
de son intelligence , que du moins elles y soient unies.
Quand la créature veut séparer ce que son Créateur a joint,
elle essaie de redescendre , autant qu'd est en elle , dans
l'abîme du chaos.
DES RABIÎÎ^a JL'IFS.
Dispersés parmi tons les peuples depuis près de dix-huit
siècles, et formant cependant partout une nation distincte,
les Juifs nous présentent un phénomène qu'il est impossible
d'expliquer par des causes naturelles. Leur attachement
persévérant à leur religion et à leurs usages est d'autant
plus reuiarquahle, que leurs ancêtres se rendirent coupables
de nombreuses apostasies , lorsqu'ils habitaient la terre pro-
mise. On ne peut voir sans surprise ce peuple demeui-er
firlèlc à ses institutions, tandis que le mépris et les persé-
cutions, qui ne lui ont été épargnés depuis tant de siècles
dans aucune des contrées où il rest établi, auraient dû, ce
semble, le détacher d'un culte, dont la profession est la
seule cause de ses malheurs. Il n'en a cependant rien été»
on a même lieu de croire que les Juifs sont aujoui-dhui ,
malgré leur dispersion, plus nombreux qu'ils ne l'étaient
en Palestine, au temps de leur plus grande prospérité. Il faut
bien, à défaut de causes naturelles , en chercher de provi-
dentielles à ce fiiit, et celles-là du moins ne nous manque-
ront pas. Nous y reconnaissons l'accomplissement de pro.
phéties, répétées en une foule d'endroits de la Bible, etqiii
toutes annoncent le double événement de la dispersion des
Juifs et de leur conservation; et par surcroit, ils sont eux-
mêmes les dépositaires et les gardiens des livres qui prédi-
seutleur misère et leur ruine. « Les Juifs, dit le célèbre poète
» et moraliste Addison, sont, à cause de leur grand nombre,
» comme une nuée de témoins, qui attestent la vé"ité de
» r Ancien-Testament et, par leur dispersion , ces témoins
» ont été disséminés dans le monde entier. L'attachement
> qu'ils conservent pour leur religion fait que leur témoi-
» gnage est incontestable. Si, au contraire, toute la nation
» des Juifs avait été convertie au Christianisme, on aurait
» certainement pensé que toutes les prophéties de l' Ancien-
» Testament qui se rapportent à la venue et à l'histoire du
» Sauveur, ont été forgées par les Chrétiens. On aurait été
» jusqu'à prétendre que, comme les oracles des Sibylles,
» elles ont été composées long-iemps après les événcmens
» ([u'ellcs annoncent. »
Si nous considérons de ce point de vue l'histoire des Juifs,
elle grandira prodigieusement à nos yeux; nous éprouve-
B6U
LE SEWEUR.
loiis le besoin Je mieux coiuKÙtre un peuple , qui , dans sa
dégradation iiicnic,a une si iniportanle destuialion, et nous
voudrons' examiner de plus près par quels liens il estretenu
dansle triste état moral où il est tombé. Nous ne croyons
pas nous tromper en affirmant que des hommes, qui sem-
blent, au pi eniier abord, avoii' par leurs fonctions la mission
]a plus directe de hâter les pi ogres des Juifs, nous vou-
lons dire les Rabbins, sontpréciséuient ceux qui contribuent
le plus à empêcher toute espèce de progrès parmi eux Pour
le prouver, nous devons d'abord dire ce que sont les Rib-
bins ; car ou n'a généralement à cet égard que des idées
bien confuses. Le portrait que nous allons tr.icer est sur-
tout celui desRabbius d'Allemagne, où les Juifs sont encore
plus nombreux qu'ailleurs j mais on peut appliquer à ceux
des autres pays prescjue tout ce qui est particulièrement
vrai de ceux-ci.
Les Piabbins n'ont pas besoin, en cette qualité, de con-
naître la théologie , la religion et la morale judaïques mieux
que les autres Juifs. S' il en est quelques-uns qui en fassent une
étiKle ]i\as appiofondie, c'est par goût et non pas à cause
de leurs fonctions. Ils n'ont pas de sacremens à administrer,
tout Juif ayant le droit dccirconcire. Ils n'ont pas non plus à
fonctionner au service divin , et il en est beaucoup qui se
jendentà peine une ou deux fois l'année à la synagogue. Ils
lie sont pas appelés à prêcher , et ne sont chargés d'aucune
espèce de cure d'âmes. Les Rabbins ne sont donc ni théolo-
giens, ni moralistes , ni philosojjhes. ni piètres, ni officiers
de la synagogue, ui prédicateurs, ni directeurs spirituels.
On se tiomperait également si l'on s'imaginait qu'un Rabbin
est nécessairement versé dans la connaissance de l'A-ncien.
Testament et delà languehébraïque. lien est peu qui en aient
étudié la grammaire. Leurs prétendues compositions en celte
langue ne sont ordinairement que des mosaïques de phrases
de l'Àncien-Testament etdu Talmud en hébreu, en chaldaï-
que, en syriaque, etc., qu'ils réussissent, àforce de routine, à
rapprocher les unes des autres, de manière à en former un
tout. S'il y a parmi les Juifs quelques hébraïsans , qui possè
dent une connaissance plus approfondie de l'hébreu et qui
sachent l'écrire correctement, il est rare que ce soient des
Rabbins.
Mais qu'est-ce donc qu'un Rabbin? nous demandera- t-on.
Un Rabbin n'est au fond rien autre que le président du tri-
bunal d'une commune juive. Le nom de Rabbin (Rab,
Monsieur , Maître) qu'on leur donne est le nom vulgaire.
Quand on écrit, on les nomme Ab-beth-diii , c'est-à-dire
Père ou Président du tribunal, et c'est le titre qu'ils prennent
eux-mêmes. Leurs assesseurs, queles chrét'ens nomment ov-
diuairement 6'oi«-/?nt/)/«i-, portent le nom de Dajjanimoa
juges. Dans'les grandes communes juives , il y a en outre un
Rosch-betlt-din , chef ou vice-président de la cour de justice.
Les fonctions des Rabbins exigeant souvent beaucoup d'im-
partialilé, il est des communes juives qui ont l'habitude
d'en appeler d'étrangers, parce qu'elles espèrent être plus
sûres de trouver en eux cette précieuse qualité, s'ils
n'ont pas des rapports de famille ou d'amitié qui puissent les
portera favoriser certains membres delà commune plus que
d'autres. Les Rabbins sont aussi chargés de veiller â l'obser-
vation rigoureuse de la loi cérémoniclle et au maintien de
l'ordre et de la discipline.
Il a bien pu arriver quelquefois que le Rabbin ait eu à
décider des questionsdifficiles relatives à la loi cérémonielle;
mais tout lalmudiste, jouissant de la.confiance deses coreli-
o-ionnaires, pouvait les résoudre aussi bien que lui, et il
était même rare que dans les grandes communautés on char-
geât le Rabbin de ce soin. Dans les communautés moins im-
portantes, où il n'y avait pas de tribunal, il n'y avait pas non
plus de Rabbin. Celui qui était chargé de décider les
questions relatives aux lois cérémonielles ue recevait pas le
titre le Rab, maiscelui de More-Zedck, docteur delà justice,
parce qu'il devait, le jour du sabbat , faire lu lecture
de quelque livie de morale religieuse.
li arriva dans des communautés nombreuses et aisées, où
desétudianspauvres trouvaient de l'assistance, que les Rab-
bins furent chaigés de leur expliquer le Talmud. De temps
en temps ils soutinrent, soit dans leurs propres maisons,
soit dans la synagogue , des thèses publiques sur la loi; c'est
ce qu'on nomma à tortdes sermons, et c'est la première ori-
gine de quelque rosîemblance apparente entre les fonctions
des rabbins et celles des prédicateurs chrétiens. Mais comme
ces thèses pouvaient être soutenues par tout talmudisle, et
même, avec la permission duconsistoire, par tout Israélite,
on voit que ce n'étaient là ni des fonctions nécessaires, ui
des droits exclusifs des Rabbins. On est même si éloigné de
les en croij e spécialement chargés que, dans quelques com-
munautés juives de la Pologne, on a, outre le Rabbin, un
prédicateur, qu'on nomme 3/aggid ou Rlachiadi.
Il résulte de tout ceci que ce n'est que depuis peu Je
temps qu'on regarde , en certains endroits, la prédication
comme l'une des parties principales du culte judaïque, et
qu'on ne la considérait pas jusque là comme l'un des devoirs
des Rabbins. Il en résulte de plus, que ceux-ci n'ayant pluj
de juridiction, et ne pouvant plus exercer aucun pouvoir
en matière de police, ni contraindre à l'observation de la
loi cérémonielle, ils ont perdu ce qui constituait autrefois
resseutiel de leur charge; qu'ils ont encore un titre et des
revenus, mais que leurs véritables fonctions sont impossibles
à remplir.
Tous les actes religieux des Juifs pourraient être accom-
plis par tout autre membie de la communauté, tout aussi
bien que par le Rabbin; car les Juifs n'ont pas d'ordination.
Il suffit que la communauté ait leconnu à quelqu'un la
capacité nécessaire à un emploi pour qu'il en soit revêtu. Le
Rabbin n'est pas même nécessaire pour la cérémonie du ma-
riage. D'après le Talmud, il suffit que l'homme dise à la
femme : « Tu es à moi : » et que celle-ci accepte de lui, en
signe de consentement, un objet de quelque valeur, pour
que le contrat soit régulier; mais à cause de l'importance
de cet acte, surtout dans les pays où il n'y a pas d'état civil,
on a, dans l'intérêt de l'ordre public, ajouté quelques autres
formalités, qui peuvent cependant être remplies par tout
Juif qui comprend la lilhurgie hébraïque. Le Rabbin charge
souventle maîtred'écolc deprésider aux mariages, lorsqu'ils
rapportent trop peu pour qu'il veuille le faire lui-même.
Les Rabbins sont si peu nécessaires que de grandes com-
munautés juives, celles de Breslau, de Lissa, de Hambourg,
par exemple, s'en sont quelquefois passées pendant dix ans
et plus ; il en est d'autres qui n'en ont pas actuellement, et
qui probablement n'en appelleront plus à leur tête. La
communauté de Berlin n'a pas de Rabbin depuis près de
trente ans.
Les Rabbins contribuent, avons-nous dit, à retenir les
Juifs dans l'ignorance. Ils veulent leur persuader que les
lois Icvitiques, qui étaient faites pour un pays particulier et
pour un temps dont Dieu lui-même avait fixé le terme, sont
encore en vigueur; et, dans l'impossibilité absolue où ils
se trouvent de les faire observer, ils ont recours à mille ex-
pédiens, souvent vexatoires et qui, quelquefois, sont plutôt
des moyens d'éluder que d'accomplir ce que la loi prescrit.
Ainsi , Moïse ayant défendu à une veuve de se remarier à
un autre homme, tant que son beau-frère, si elleena un, n'a
pas déclaré qu'il ne lui plait pas de l'épouser, et tant que,
pour eonstater le refus qu'elle a reçu , elle ne s'est pas ap-
prochée de lui et ne lui a pas ôlé son soulier , en présence
des anciens, les Rabbins de l'xillemagne, delà Pologne et
de quelques autres pays, exigent qu'en pareil cas cette cé-
rémonie ait encore lieu. Quoique les mariages, en plusieurs
LE SEMEUR.
365
contrées, enlie un beau-frère et une bi'lU; sœuf soient Jc-
fendus par la loi civile, et qu'en conséquence le consente-
ment (lu beau-frère de se marier ne pouvant avoir lieu, son
refus est inutile, iU insistent pour que la veuve robtienne.
Si le licaufrèrc demeure dans une antre ville , elle est sou-
vent forcée de le presser et même de le payer, pour le lairc
consentir à venir se prêter à la cérémonie. Lu loi de Moisc
défend de porter, le jour du sabbat, des fardeaux d'une
maison à une autre. Que font les P^abbins? Un lieu entouré
do murailles étant considéré comme une seule maison, ils
font tendre un fil d'arcbal d'un bout du village à l'autre,
et prétendent que ce fil lient lieu de muraille, en soite
qu'on peut, selon eux, vaquer à ses affaires dans toute
l'étendue du village, sans violer le sabbat. Quant aux sacri-
fices, qui ne devaient être célébrés que dans le temple de
Jérusalem et dont, remarquons-le en passant, l'abolition
avait été formellement prédite, tomme ils ne peuvent plus
avoir lieu, ils y suppléent en récitant certains passages des
Livres saints. Pai- ces pratiques et mille autres semblables,
les Rabbins s'efforcent de tenir les Juifs soumis, non à la loi
de Moïse, ce qnt serait aujourd'hui tout-à-fait impossible,
mais à l'ordre de choses factice par lequel ils l'ont i cm-
placée et qu'ils leur persuadent être le même. Comme il n'a
pas le caractère typique qui donnait une tendances! élevée
aux cérémonies de la religion judaïque, ce n'est plus qu'un
système de minutieuses observances, privées de toute signi-
fication et qui dégradent ceux qui s'y soumettent et leur
ôtent la possibilité de tout pi ogres. Ce système étant main-
tenu par l'influence des Rabbins , il n'y a rier. d injuste à
les rendre responsables de l'état stationnaire de leurs com-
patriotes; mais', malgré leurs efforts pour les retenir dans
la superstition, le temps viendra, la Parole de Dieu nous le
déclare, et nous nous en réjouissons^ où. ils ne réussiront
plus à eu imposer au peuple, parce que le cœur des Juifs
sera enfin éclairé de la lumière éclatante de l'Evangile.
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
LE CHRETIEN DE NOM ACCUSE PAR SES PENSEES (l).
Il y a deux manières fort différentes de recevoir et de
pratiquer le Christianisme j et ces deux manières peuvent
être désignées par deux expressions bien simples : Pour
les uns, le Christianisme est tout, pour les autres, il est
quelque chose. Les uns l'ont reçu comme une puissance
souveraine à laquelle tout doit être soumis; ils lui ont éle-
vé un trône dans leur âme, ils ont livré leur vie à sa merci.
Croire en Jésus-Christ, l'aimer et le servir, est poHr eux la
seule chose nécessaire, le tout de l'homme; ils ont choisi
Jésus-Christ pour le centre de toutes leurs pensées, la règle
de toutes leurs actions, le modérateur de tous leurs senli-
meus. Voilà les chrétiens déterminés et complets. Pour les
autres, le Christianisme est seulement quelque chose. Son
excellence intérieure, l'autorité des siècles, la force de
l'exemple les ont traînés sous ses bannières. Ils y sont même,
jusqu'à nu certain point, de bon cœur; ils ne déposeraient
pas volontiers le titre de chrétiens ; le leur refuse-ton , ils
s'indignent. Mais le Christianisme ne fait que partager leur
cœur avec d'autres objets qu'ils n'estiment pas moins; ils
(0 A peine quelques mois se sont écouit-s depuis que nous iivons an-
noncé les e\crllfns Discours de M. A. X^iket, et déjà l'édilion enl ère est
épuisée : on ne peut plus s'en procurer un seul exemi.laire, l'nu s. conJe
édition se prépare, à laquelle l'auteur a ajouté divers morceaux qu'il avait
publiés séparément , et plusieurs nouveaux discours. Nous profitons avec
empressement de la permission qu'on nous a donnée de faire connaître d'.->-
vance à nos lecteurs quelques fragmens de l'un de ces discours inédits.
Depuis long-temps aucun ouvrage de philosoj hie , et en particulier de
philosophie chrétienne , n'avait obtenu un pareil succès. Nous sommes
conTaincus que la seconde édition , à laquelle les additions qui y ont élc
faites donnent un attrait de plus, sei a aussi recherchée que l'a été la
première.
n'ont rien chasse pour le recevoir ; leuvs intérêts n'ont fait
que se raiigi;r un peu pour lui fiire place , et la meilleure
partie est resti'^c à la porte de leur cœur. Un peu de crainte
de la mort, un peu de respect pour la sainteté de Dieu, ua
peu de coiiliance en sa miséricorde, un peu d'aflectioii pour
Jéstis-Ciinst se sont glissés , pour ainsi dire, dans les inter-
valles que laissait libres une âme dcjt si bien remplie. Et se
sachant lion {'ré d'avoir ainsi tout accommodé, satisfaits de
voir cette grande affaire si bien réglée, ils se remettent à
vivre à peu près comme ils ont toujours vécu, et vont
traïujuillemeul à la rencontre de ce Dieu cjui veut que nous
l'ainiious de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes
nos forces et de toute notre pensée.
Que ces chrétiens ne soient pas des chrétiens, c'est ce que
nous n'avons pas besoin de piouver. Notre but aujourd'hui
est de tirer cet aveu de leur propre bouche en les opposant
eux-mêmes à eu.v-mêmes; en d'autres termes, notre but
est de piouver que leurs propres pensées les accusent.
(Rom. II, i5.)
Lorsque le cœur éprouve une affection innocente et légi-
time, n'cst-il pas généralement reconnu qu'il est beau de
s'y livrer? Si l'olijet qui nous rins|)ire est aussi digne de res-
pect que d'amour, n'est-il pas beau de lui vouer de l'en-
thousiasme'.' et dans un cas semblable, l'exagération n'est-
elle pas beaucoup plus pardoiinée que la tiédeur !"
Lorsque nous avons reçu quelque bienfait d'un de nos
semblables, n'est-:l pas généralement convenu que la recon-
naissance doit se proportionner au bienfait ? N'est-il pas
beau de ne point la mesurer trop exactement? Ne doit-elle
pas, s'il se peut, surpasser le service rendu? et ne doit-elle
pas saisir avec empressement toutes les occasions de se ma-
nifester par des faits?
Eiifiu, lorsque nous avons jugé quelqu'un digne de notre
affection et de notre estime, n'est-il pas généralement re-
connu que nous devons nous honorer devant le monde des
scutimens que cet être nous inspire? n'est-il pas beau de
faire connaître et, si nous le pouvons , de faire partager à
tous cette affcction et ce respect? et ne devons-nous pas,
alors même qu'il serait pour les autres un objet d'aversion
ou de mépris, alors même et surtout alors , nous confesser
ses amis et le défendre par celte expression publique de
notre attachement?
Trois questions dont la réponse n'est pas douteuse. Oui,
voilà des maximes reçues dans le monde, reçues non seule-
ment des hommes spirituels, mais des mondains; non seule-
ment des chrétiens, mais des pa'i'ens ; non seulement d'une
classe de la société , mais de toutes sans exception. Ce sont
des pensées que tout le monde avoue , dont tout le monde
s'honore, et dont l'absence supposerait une dégradation mo-
rale dans laquelle personne ne s'imagine être tombée Je
prends ces pensées , dont la vérité étant universellement
admise, est donc admise par les chrétiens de nom, etje leur
dis, à eux, que ces pensées renferment leur condamnation.
Un objet a gagné leur cœur par de belles qualités. Ils
l'aiment. N'allez pas croire qu'ils se mettront en garde
contre un seotiinentsi doux. Ils trouvent juste, innocent et
même beau de s'y ;ibandonner. S'ils craignent quelque
chose , c'est de ne pas aimer assez. Ils se savent bon gré de
leur sensibilité ; ils se voudraient du mal de la sentir refroi-
die. L'exagération ne leur fait guère de peur : trop heu-
reux, pensent-ils, qui peut exag-érer ainsi ! On peut trop
jouir, trop agir, trop connaître : on ne saurait trop aimer.
Cette prétendue exagération est l'âme de toutes les grandes
actions , le mobile de toutes les belles vies ; l'enthousiasme
pour ce qui est grand et bon est le plus noble état que
l'âme puisse connaître, une disposition où il faudrait qu'elle
pût se maintenir habituellement ; le fanatisme même a sa
grandeur, et soit qu'on s'enflamme pour la patrie, pour la
science ou pour les beautés de la nature et des arts, on
honore par ce transport la nature humaine, qui ne retombe
que trop aisément vers les choses communes et vers les in-
térêts matériels.
Tout pénétré de ces pensées, tout avide d'aimer et d'ad-
mirer, on vous place devant le modèle accompli de tout ce qui
mérita jamaisl'admirationet l'amour. Loin, bien loin, toutes
les fictions les plus sublimes ! c'est la plus sublime des réa-
" lités. Loin, bien loin, tous les sages, tous les héros, tous les
365
LE SFMELTR.
piophctos, tous los hommes ! c'est un Dieu ; et , ô profon-
deur I c'est un UiouM;irlyi'. Avez-vous admiré l'homme
palienl? c'est la patience même ;avez-voas respecté l'homme
pur? c'est l:i pureté même ; uvcz-vons aimé l'homme ai-
mant? eh ! bien, c'est la charité même; avcz-vous prêté une
oreille avicle aux discours de la sagesse ? jamais homme u'a
parli; comme cet homme. Tonte la philosophie, toute la
science moderne s'incline devant cette s.'g'^sie in<ai-née, qui
donne au génie des pensées d'cnlant, à l'enivuil des pensées
de f'énie. Combien de fois, préoccupés d'un idéal de per-
fection humaine, vous en avez cherché la réalité parmi les
hommes! Combien de fois vous avez été trompés I Toujours
l'homme se trahissait par quelque cn.hoit. Tantôt un vice
obscurcissait les bonnes qualités, tantôt ces bonnes qualités
elles-mêmes, méconnaissant leurs limites, devenaient des
vices. iSIème dans ces fictions où se déploie librement l'ima-
piiialion de l'homme, il ne vous est pas donné do tracer des
caractères parfaits, soit qu'une espèce de bon goût répugne
à cette falsification , soit qu'en effet un être inqiarfait et
borné ne puisse peindre avec succès que des êtres bornés et
inqîarfaits comme lui. Mais le divin héros de l'Evangile est
accompli de tout point. Aucune imance de péché, aucune
vertu qui s'a\'»nce en usurpatrice sur le terrain d'mie autre
vertu. Il en est de son caractère comu-ic de son œuvre : la
justice et la miséricorde s'y sont entiebaisées; la force et la
douceur se sont réconciliées; l'auforité et l'hnmilité o;!t
bi'illé de concert; en un mot, tous les éUmons dont se com-
pose l'idée de la perfection se sont combinés dans la plus
ravissante harmonie. Que laul-il donc de plus pour gagner
votre cœur? Aurez-vous encore le droit d'admirer quoi
que ce soit, si vous n'admirez pas Jésus ? Ne serez-voiis pas
iiiéme souverainement injuste s'il y a chose an monde que
vou» admiriez ou que vous aimiez autant que Jésus ? Car,
vous ne sauriez le nier, le problème est résolu ; vous avez
enfin trouvé V Admirable , ainsi que l'appelle justement
l'Ecriture ; et si vous ne l'admirez pas plus que tous les
autres êtres à la fois, on sera forcé de conclure, on que cette
prétendue soif du bon et du beau n'était qu'une puie hypo-
crisie , ou que votre goût dépravéest incapable de discerner
tout ce qui est vraiment bon et beau, oa que votre vauitt-
trouve mieux son compto à admirer l'imperfection , jJarce
que l'imperfection ne vous hiunilie pas. Eh bien I 11 en est
ainsi pourtant. Non pas qu'il vous eu coûte quelque chose
de convenir que Jésus-Ciirist est l'être le plus parfait, et
même le seul parlait qui ait vécu parmi les hommes. Mais
que ce sentiment est froid en comparaison de celui que vous
accordez souvent à des créatures ! Que dis-je? ce sentiment
si pur et si ennoblissant, vous le redoutez comme un dange-
reux sentiment; vous semblez lui appliquer celte même
règle de prudence morale qui nous prescrit de nous défier
de toutes nos passions charnelles, illimitées pai- leur nature,
et capables de dévorer l'âme entière! Vous traitez ce senti-
ment avec la sévérité qui est due aux convoitises mondaines
qui font la guerre à nosàraes! et tandis que vous laissez un
libre cours à des torrens dévastateurs que vous devriez
borner de toutes parts , vous resserrez de tout votre pou-
voir ce fleuve d'amour qui , en coulant dans l'âme , en y
débordant, s'il élait [lossible, n'y pourrait jamais porîer que
la fertilité, l'abondance et la vie! Et vous êtes chrétiens!
et ce qui serait injustice chez des païens mêmes, à qui
l'Evangde serait connu , vous vous le permettez comme
chrétiens ! On passe aux incrédules de prodiguer leur âme
à des objets créés et imparfaits, de vouer à des hommes
pécheurs, que dis-je? à des inventions humaines, à des
ouvr.iges de l'art, un enthousiasme voisin du délne : l'àme
a besoin d'être remplie, et hors des inspirations de la sagesse
d'en haut , elle n'est peut-être pas libre de choisir; mais
que des chrétiens accordent (et cela se voit tous les jours, 1
à un homme, à un système, à un tableau, à une statue,
beaucoup pins d'intérêt et d'admiration que Jésus ne leur
en inspii"C, qa'ils craignent môme d'avoir trop d'affection
trop de zèle, trop d'enthousiasme pour celui à qui ils ne
feraient que rendre justice en l'aimant de toutes les forces
' de leur âme, c'est ceriaincnient lecomblederinconséqueuce
et de l'égarement.
Premier point sur lequel les chrétiens de nom sont con-
éamnés par leurs propres pensées, c'est-à-dire, par leurs
principes. Voyons si leur condamnation ne sortira pas de
quelque antre de leurs pensées.
Ils font grand cas de la reconnaissance , et avec raison ;
car si la reconnaissance, prise en elle-même, n'est pas préci-
sément une vertu, elle est du moins le sentiment le plus
désintéressé que l'homme puisse éprouver. La morale
humaine, que les liommes ont déjà tant mutilée, pourra
souffiir encore bien des atteintes avantque la reconnaissance
ait peidii son crédit. Tout autre chose peut trouver une
excuse : l'ingiatitude avérée n'en trouvoiimais. Après cela,
je ne dirai pas que tout le monde est reconnaissant ; je ne
paile pas des habitudes de la société, mais de ses maximes,
et des maximes que les chrétiens de nom rei;oivent comme
tout le reste des hommes. Tons font de la reconnaissance
un devoir sacié; tous veulent qu'elle se ])ro. luise par des
faits ; tous approuvent qu'elle aille au-delà des services
lendus.
Ici, je m'adresse encore aux chrétiens de nom, et je leur
dis : Voici une belle occasion d'appliquer vos principes. Un
grand bienfait vous a été accordé. Il va plus loin que votre
corps, il louche votre âme; plus loin que cette vie, il em-
brasse l'éternité; pins haut que vos pensées, il le» surpasse
de beaucoup plus que les cieux ne surpa«s< nt la terre. Ce
bienfait est le salut. Et si un bienfait infini en lui-môme
peut devoir à quelque circonstance un nouveau prix , re-
gardez au bienfaiteur: c'est celui que vous avez offensé;
regardez au moyen du bienfait : c'est la mort du juste ; re-
gardez à celle mort : elle fut volontaire. Tout l'ordre de
choses établi semble avoir été renversé afin que vous fussiez
sauvés ; et quand l'Eternel , pour atteindre ce but , aurait
étendu de nouveaux cieux dans l'espace, ou (juaud il auiait
anéanti des mondes par milliers, ou quand il aurait fait vio-
lence à toutes les lois de la nature, il aurait fait pour vous
moins qu'en envoyant dans le monde le petit enfant de
Bethléem. Si vous ne croyez pas à la réalité de celte grai.de
œuvre de miséricorde , n'en parlons plus ; que la créature
retourne à la créature, i qui , pour des bienfaits bornés, il
lui sera libre d'offrir une reconnaissance bornée. Mais si
vous y croyez! si vous y croyez , il est évident , d'après vos
principes mêmes, que vous ne vous appartenez plus, que ce
n'est plus vous qui devez vivre , mais Christ qui doit vivre
en vous, et que ce que vous vivez encore dans la chair, vous
le vivez dans la foi au Fils de Dieu, qui vous a aimés. Ciné tiens
de nom, nous ne vous demandons pas un cœur où la pensée
de Dieu habite conlinnellemçnt , et qui fait de la méditation
des choses divines ses délices les plus chères ; mais montrez-
nous, du moins, vos œuvres, des œuvres faites pour l'amour
de Jésus Christ , par zèle pour sa gloire; montiez-nous eu
quoi votre justice surpasse la juslu e de ceux qui ni- l'ont
point reçu ! Vous êtes appelés, c'est lui-même qui l'a dit , à
faire des choses extraordinaires; le chrétien n'a pas nue na-
ture à suivre, mais une nature à dompter; ni à f.iire ce qui
plaît au monde, mais , dans l'occasion , aussi ce qui lui dé-
plaît; ni à remplir ses devoirs, mais à les dépasser; ni à
atteindre certaines limites, mais à franchir tontes les limites.
Or, si le cercle dans lequel il se meut est aussi étroit , l'es-
prit dans lequel il agit aussi terrestre, les règles dccondtiile
qu'il professe .i.ussi communes que pour les hommes qui
n'ont pas li même foi que lui , si l'on ne peut distinguer à
l'ensembh! de la vie, à son cachet , ce chrétien de l'homme
iialnrcl, je le demande, où est sa reconnaissance?
Mais au lieu de beaucoup de preuves variées de recon-
naissance, n'en demandons qu'une, une toute particulière :
encore ici nous allons prouver aux chrétiens de nom que
leurs pensées li"s accusent. x
Nous l'avons dit , ce n'est pas un véritable amour qua
celui dont on rougit; il faut ou renoncer à notre affec-
tion ou la confesser hardiment, et la confesser surtout lors-
que la personne pour qui nous l'éprouvons est méconnue
dans le monde. Ces maximes , ce n'est pas nous qui les in-
ventons, ce n'est pas le Christianisme qui les a apportées sur
la terre; nous en faisons honneur au monde lui-même ; et,
comme maximes universellement admises, elles appartien-
nent aussi aux chrétiens de nom.
Sont-ils , sur ce dernier point, accusés ou défendus par
leurs pensées? Quelle question ! dira-t-on : le nom même
qu'ils portent et qu'ils acceptent y répond suffisamment ;
LE SEMELR.
>J/
de Jésiis-
piiisqu'ils se disent cluétieus, ils ne loiigisseiil pas
Christ. r-i • . I
Il y a dans le monde deux Jcsns-Clinsl : un Jcsus-Uni^t |
lionoié et considéré, un Jésns Cluist humilié et conspue
comme jadis au prétoire. Le premier est le fondut.ur d nue
éjilise ipii , comme la vigne du prophète , a étendu ses vas-
tes et fructueux, r.ime aix sur toutes les parties du gl*)bP,
le fondi.teur d'une civilisation qui a laissé hicu loin d elle
Ja civilisation menteuse de l'antuputé, le fondateur , cnhn ,
d'une morale qui arrache aux ennemis mêmes du Christia-
nisme d'involontaires hommages. Ce Jésus-Clu•i^t est encore
honoré sur la terre. L'autre , c'est l'Agneau immolé des la
fondation du monde pour les péchés des enians d'Adam ;
c'est celui dont il faut manger la chair et boire le sang pour
avoir la vie; c'est celui dev;:ut lequel il faut nous dépouiller
de toutes nos justices pour être trouvés vêtus et non pas
nus ; c'est celui (p'on ne peut suivre que comme Simon^ de
Cyrènc, en partageant avec lui le l\irdeau de sa croix; c est
IcDieu des petits , des humbles et des enfaiis. Celui-là ne
jouit pas de grands honneurs dans le monde. Dites que vous
êtes chrétiens; allez dans les églises , communiez même:
tout cela n'apprend pas encoie auquel de ces deux Jésus
vous appartenez; et si vous ne vous expliquez pas davantage,
on croiia que c'est au premier : opinion qui ne peut au-
jourd'hui compromettre personne. Mais confessez, à temps
et hors de temps, Jésus-Christ le Sauveur , l'Agneau de
Dieu qui ôte les péchés du monde et qui a ôlé les vôtres ;
confessez que vous avez été sauvés par grâce, par le moyen
de la foi ; confessez, ce qui revient au même, toutes les con-
séquences pratiques qui découlent de cette prolessiou; in-
troduisez le Christianisme tout vivant dans votre vie, et
vous verrez s'il n'en coûte rien de confesser Jésus Christ.
Il ne s'agit donc plus que de savoir si vous le confessez
ainsi. Si vous le faites , vos pensées vous défendent ; car
vous agissez conformément aux maximes de morale que
vous avez proclamées. Si vous ue le faites pas , vos pensées
vous coiidamnent.
Tout ce que nous avons exposé établit que les chrétiens
de nom tiennent en commun avec les hommes du monde
certaines m;',xlmcs générales ;c[u'ils se piquent rl'y être fidè-
les dans les choses du monde ; mais que , au fait du Chris-
tianisme , ils sont trauquillcment infidèles à ces mêmes
niJXimes.
Nous avons trouvé l'homme , sous ce dernier rapport ,
étiangement inconséquent; il l'est moins, beaucoup moins
dans les autres choses : d'oii vient ce singtdier phénomène?
Je n'en sais, pour ma part, d'autre explication que celle-
ci : c'est qu'il est naturel d'élre touché pour ses a;nis , de
reconnaître des services rendus, de s honorer d'un choix
que le cfieur a fait , mais qu'il n'est pas naturel d'être cliré-
tien. Chrétien, dans le sens vague et général dont nous avons
parlé, il est naturel de l'être; chrétien conséquent, chrétien
au sérieux, cela n'est pas naturel. Comment donc est-il dos
hommes qui devieunetit solidement chrétiens , si cela n'est
pas naturel? Par une force surnaturelle qui se voile, qui se
cache le plus souvent dans les moyens naturels, qui coule
dans l'âme par les mêmes canaux que nos idées ordinaires ,
mais qui n'en est pas moins surnaturçlle dans sa source et
dans son principe. Dans le sens spirituel et vrai , il rst ccr-
taiuquenul ne peut dire que Jésus-Christ est le FilsdeDicu,
sinon par le Saiut-Espr.t . C'est Dieu qui en a persuadé par
sou Esprit tant d'âmes qui u'éla.ent ni par le cœur ni par
l'esprit plus disposées/[ue d'antres à le croire. C'est Dieu
qmamLue pjur l'iioaime, au milieu du bonheur on du
malheur tcriestre^ eu besoin inconnu du ciel, cette soif de
pei feclion et d'harmonie, ces nobles et saintes détresses d'un
cœur a qui Dieu manquait encore, ce commencement de
tendresse pour un Sauveur rpii ne lai avait inspiré jusqu'a-
lors qu'une froide admiration; enfin, cette vue si vraie du
monde et de la vie, <jui demande pour centre et pour point
d'appui à l'univers ébraidé l'Amour et la Sainteté, réunis
en un Dieu suprême. .Mais qui pourrait compter toutes les
rout_'S du royaume céleste? Qui voudrait tracer aux âmes un
itinéraire unique vers la citcde la paix ? La bonté deDieu est
riche en conseils et diverses en moyens. Jamais nous neconnaî-
trons toutes sesrusespaternelles; jamais nous ne mesurerons
l'immeusité de cet amour. O bonté, qui embrasses et qui
enserres tous les êtres crées, ô amour I chargez-vous de
faire croire à l'amour ! coijtraignez pi^r les nobles moyens
qui vous glorifient et qui nous honorent, contraignez l'âme
inmaine a incliner sa liberté superbe sous votre joug bien-
Faisant ! Persuadez l'esprit par le cœur, lecceur par l'esprit!
1
Faites éclater toute la beauté de votre œuvre à ceux qui n'en
connaissent encore que l'accablante grandeur et la niyslé^
rieuse obscurité ITransformez en chrétiens véritables et ces
chrétiens de nom , et ces esprits incrédules, et ces cœurs in.
certains, et toutes ces créatures immortelles pour
dévouement du Premier-né plaide avec puissance
de vous , depuis les premiers jours du monde !
qui la
auprès
HISTOIRE.
Petite BiBLiOTnÈouE des Pères de l'Eglise , publiée par
Tan. Fr. Aug. Gontiuer, ministre du Saint-Evangile.
Tome II. In-i3 de 333 pages. — i832. Genève, chez
ar'SusanneGuers; Par-:,, chez Risler, rue de l'Ora-
toire, n. 6.
Entre touteslcs études historiques vers lesqucllcslcs esprits
se portent aujourd'hui, il n'en est pas de plus attachante
que celle qui nous transporte aux premiers siècles de l'Eglise
chrétienne. Là nous assistons à un spectacle qui n'est pas
sans analogue de nos jours, bien que sous des formes et avec
des proportions différentes de celles de notre temps. Nous
vovons alors , comme aujourd'hui, une société ébranlée
jusque dans ses fondcmens et foulant un sol prêt à s'abîmer
sous ses pas ; alors, comme aujourd'hui , nous voyons une
civdisation avancée éblouir de son prestige des générations
qui lui confient tout leur -jn-ésent et tout leur avenir- Mais
aussi tandis que l'cgoïsme, la sensualité, la faconde des so-
phistes et le cynisme desarts achèventde ruiner les derniers
étiis de l'édifice social , tandis cpie de rares stoïciens font
encore entendre au monde un dernier et impuissant appel
à la vertu, ou voit naître et croître de jour eu jour une
. autre société, obscure d'abord , méconnue de la loule , dé-
daignée des philosophes , mais pleine de vie en présence
d'un monde qui se meurt; animée d'un même esprit et
formant un même corps, en présence d'un monde que la
diversité des opinions divise en mdle fractions ; parlant de
renom ement et eu donnant l'exemple, lorsqu'autour d'elle
règne l'intérôt personnel; regardant avec joie l'éternité qui
s'avance, lorsque la multitude ne voit, ne cherche, ne veut
que le temps; triomphant de la mort et la contemplant avec
paix, lorsque les autres hommes la voient avec cifroi se pro-
uieuer au milieu d'eux.
Ecoutons un chrétien du TV' siècle nous décrivant ce que
serait la société tout entière, si elle partageait la foi de la
minorité dont nous parlons :
« Si Dieu était généralement honoré et servi ici-bas, dit
Lactance, il n'y aurait plus parmi les hommes de dissensions
ni de guerres; car ils sauraient, et mieux encore, ils senti-
raient qu'ils sont tous les enfans d'un même père. Il n'y au-
rait plus de pièges tendus à la bonne foi , plus de fraudes ;
car ils songeraient aux chàtimens terribles que la justice di-
vinc tient en réserve pour les coupables, elle à qui rien n'é-
chappe , pas même les plus secrètes pensées. Les hommes
se bornant à l'usage de ce qui leur appartient, préféreraient
à des richesses périssables les biens qui subsistent toujours.
Il n'y aurait plus de voluptés coupables, plus de ces infa-
mies qui souillent le monde, si la société tout entière sui-
vait l'exemple que lui donnent aujourd'hui les fidèles. Ce se-
raitl'àgedubonhcur, de la paix, de la tendre commisération,
du support mutuel, de la justice , de la tempérance. Dans
cet heureux état de choses, il n'y aurait bcsom m de ces co-
des si divers, si multipliés , qui régissent les hommes, ni de
prisons et de châtimens pour contenir et réprimer le ci-ii
puisque la loi de Dieu suffirait à tout, et que sa douce^
ence, pénétrant le coeur , se répandrait dans la
coudEite
chacun. »
La lecture des Pères de l'Église et la connaisi
:/-'^
'%
^:.r.
^
M
368
LE SEWEUR.
leur vie sont éminemment propres à révéler tout ce qu'il
y a de puissance dans le Clu^stianisme pour conduire
l'homme il ces admirables résultats, pour le rendre vain-
queur du mal et de toutes ses manifestations. Qui peut lire
sans une salutaire émotion la vie d'un Athanaso, cette vie
si pleine d'orages, de vicissitudes, et i[ui a été un triomplu-'
continuel de l'esprit de pais et de charité sur l'esprit tra-
cassieret haineux d'une secte trop fameuse ?
Il y a sans doute beaucoup à choisir parmi les écrits et les
exemples que nous ont laissés les Pères; ils avaient appar-
tenu au monde avant d'appartenir à Jf sus-Christ, et leurs
anciennes idées, leurs anciennes habitudes se trouvèrent
encore souvent mêlées aux idées et aux habitudes des hom-
mes régénérés. Quelques-uns surtout, et à leur tête Origène,
corrompirent plus d'une fois la simplicité de la foi chré-
tienne, en y mêlant les rêveries du néoplatonisme. En en-
treprenant l'œuvre éminemment utile de populariser la
connaissance des Pères de l'Eglise, M. Gonthier a choisi le
procédé qui pouvait à la fois le mieux faire atteindre ce but et
servn' la cause des saines doctrines chrétiennes. Des notices
Liogiapliiques, écrites d'un style animé , inais exemptes de
tout eugouement , nous apprcii'icot d'abord tout ce que les
ti'aditions les plus digues de foi nous ont transmis de certain
sur la vie de chaque Père. L'auteur nous donne ensuite
quelques cxti'aits des ouvrages des Chrétiens dont il vient de
parler, et nous faitconnaîtrc par eux les piincipalcs circon-
stances de l'histoire ecclésiastique contemporaine, ainsi que
la doctrine de ces hommes éminens.
Nous recommandons beaucoup la lecture de cette petite
bibliothèque des Pères; il y a à la fois instructioir et édifi-
cation à en recueilhr. Les pcisounes qui connaissent les au-
tres ouvrages de M. Gonthier nous croiront sans peine.
Le deuxième volume a pour objet les Pères du IV° siècle ;
il renfcrnie les biographies et des fragmens d'Arnobe, de
Lactance, d'Alexaudrc, d'Eusèbe, d'JIilaire et d' Athanaso.
11 est à désii-er que le troisième volume ne se fasse pas long-
temps attendre.
UI¥ JOUR, UNE SAISOi"V, Ui\ MO.\DE.
Il y a des insectes qui ne reçoivent la vie quo par un
jour pur et serein et qui n'en jouissent que pendant la
durée de ce jour. Pour ces éphémères ( tel est leur nom ) ,
un orage n'est pas dans la nature des choses et, quand il
survient , il les fait périr avant qu'ils aient eu le temps d'y
croire.
11 y a aussi des insectes qui vivent plus long-temps et qui
durent, par exemple , toute la belle saison; poui- ceux-ci
l'hiver n'est pas plus dans la nature des choses que l'orage
pour les premiers. Cependant l'hiver arrive au temps njar-
2ué, et il les fait périr avant qu'ils aient cru à la possibilité
e l'hiver.
Ces deux réflexions me conduisent à une troisième que
voici : ce que les hommes appellent les lois de la natuie ,
est-il beaucoup plus sage que l'opinion que je suppose à
mes insectes d'un jour oud'unesaison? Arrêter une planète
dans sa course après plusieurs milliers d'années , est-il plus
difficile à Dieu que d'agiter une atmosphère après quelques
jours de repos, ou de donner à cette planète un mouvement
successif d'oscillation tel que , présentant à son soleil tantôt
l'un, tantôt l'autre de ses deux pôles, il en résulte à sa sur-
face cette variation successive et périodique de température
qu'on appelle saisons? Non, sans doute; cependant parlez
de cela à nos savans , et vous verrez leur assurance et leur
air de raé])ris, quand ils vous diront qu'une telle catastrophe
n'est pas dans la nature des clioses. Il se passe certainement
alors dans leur âme quelque chose d'analofjue à ce qui se
passait dans l'âme des contemporains de Noé quand ils le
voyaient bùlii- sou arche.
MELANGES.
TniiTE DES NÈGRES — On lil dans le Moniteur que, par .nrrêt de la
cour d'assises de la Pointc-à-Pilre (de de la Guaileloiipc) , en dale du 28
avril i83-2. les n mimés Pierre Robin , de Borde-nix, Vicier et Cliarlcs ,
tous 1rs Irois contumaces , ont été déclarés coii(ial)les de s'êirc livrés à la
traite dcsmiirs, du mois de juin i8jo «n mois d'avril iS3i . à bord du brick
le JuUui-Thalès, exprdié de Saint-Pierre (ile de l,i Martinique), dont ils
i-taiei.t, le pri mier, arnialcur, les deux autres, ofûciers. Par application de
la loi du 9.5 avril 183;, ils ont clé condamnés chacun à la peine de huit
années de bannissement, et en outre, solidairement, à l'anirnde de 3o,ooo
francs, valeur du bâtiment, à celle de 79,735 fr. 60 c. , valeur de la car-
gaison, et aux dépens. Le même arrêt a prononcé la 1 onfisi ation du navire
le JuUus-Tlialcs, et a déclaré lesdils Roliin. Victor et Charles incapables
lie servir, à aucun titre, sur les bdtimens de l'Etat et sur ceux du commerce
français.
Cet arrêt est une nouvelle preuve de l'inexaclilude de l'assertion de
JIM. les délégués des colonies français.'S , que la Iraitr y a complctemrnt
cessé. Elle se poursuit d'une manière effrayante sur là côte occidentale
d'.Vfrique. Un officier de lam.inne i<nglaise, qui a été pendant trois ans m
station le loi'g de cette cote, alfirme qu'un i'.icteur portugais , nommé de
Laiiza. que ses crimes ont fait exilrr de Lisbonne, vend pnnurllement
près de G. 000 esclaves, à un eniroit nommé Wkyd.i. Les négriers en
achètent chnque année 8,000 à lemboucliure des lleutesBonny el Calabar,
et iG.oood'iis le golfe de Bénin. Tous ers marchés suni au nord de l'éqna-
teur, tl il sufliiait de deux colonies florissantes, établies sur ces rives d'a-
pi es le même plan que la lolonirde Libéria, pour mettre un terme à cet
affreux commerce sur toute l'étendue de cette côle, jusqu'à la ligne.
Controverse hindoue. — Les missionnaires rhrél rns ne sont plus
seuls occupés è attaquer le sy tèmr religieux de l'Inile. Il y a entre les
Hindous eux-mêmes une controverse très-animée , qui [jouria contribuer'
puissamment à la ruine de leurs iloctrines. Les deux partis qoi s-mt en
guerre professent également de tenir à la rrligion de leur» ancêtre- ; mais
tandis que l'un la défend en son entirr, sans rejeter cr qu'il y a d'absurde
el d'horrible dans beaucoup de ses do,;mes , l'autre prêche hardiment la
né essité d'une réformi-. Ce dernier parti a pour organe un journal qui se
publie àCalculta, et dont l'éditeur a ex[iose avec lant de courage les ruse» des
bramines, qu'il s'e-t attiré une véiilable persécution. Un autre adTersaire
dr la religion des Hindous, Madub Chunder MuUuik. a déclaré publique-
ment que. de toutes 1rs choses qui existent sous les cieux, cette religion est
celle qui lui inspire le plus d'horreur, celle qu'il regarde c<imme la plus
dangereuse ei qui lui parait la plus favorable au vice. N'oublions pjs que
l'Hindou qui s'exprime ainsi r» poussrrail le nom de chretirn. S'il répudie
un culte que sa raison réprouve, et si de violentes attaques sont dirigées
coulru crtte antique croyance, ce n'est denc pas dans riulérèl de la religion
de l'Evaugile, à laquelle les rêforuiiiteurs in. lirns sont tout-à fait étrangers,
mais uuiqueiiient à cause de la vétusté d'un s)stèiiie qui , n'étant pns d'o-
riginr divine, ne renferme pas le principe d'une jeunesse éternelle. iMais si
la lutte se poursuit, si la religion de l'O^ ient s'ébranle, si un schisme éclate,
n'est-il [las évident que, quoique ce ne soit pas la pensée de ceii\ qui fa-
vorisent ce mouvement, il dfvra cependant tourner au profit du Chrittia-
nisme, qui s'est déjà élevé sur tant de ruines el qui doit un jour régner sur
toute la terre ?
JocrjiAl'X. — Nos lecteurs savent que les journaux ne sont pas soumis.
aux Etals-Unis, à l'impôt du timbre. La nécessité de les rendre acces-ibles
à toutes les classes est îellement sentie ilans ce l>*ys que le sénat vient
d'examiner s'il ne conTÏen Irait pas de leur accorder la franchise du port
dans toute l'élendiie de l'Union. Cette proposition n'a été rejetée qu'à la
majoriié d'une .seule voix, el il est probable qu'elle sera adoptée lans une
prochaine session.
AIVrVONCES.
L'iMMOlîTALiTÉ DE l'ame . ode par M. Gardes, pasteur à Nismes.
Le Choli^ra-morbus , ode par le même , suivie de réflexions sur les
bals en faveur des cholériques, 1° édition. Paris, chez Risler , rue de
l'Oratoire, n. 6.
Nous rccommanlons à nos lecteurs ces deux brochures , écrites sous
l'inspiration d'une foi Tivanle , el nous appelons particulièrement l'alten-
lion du public sur les réflexions par lesquelles l'auteur combat les spécieux
arguinens qu'on a allégués en laveur dis bals donnés dans quelques en-
dîtiits au profits des cholériques. Ces réflexions démontrent fort complè-
tement la iiauvrcté de es œuvres de prétendue philantropie. invrniécs de
no- jours pour servir de passeport au plaisir , dans les lemps de calamité
publique. Nous ajouterons que les odes de M. Gardes se vendent au profit
des pauvres. C'tst une preuve que b s amis de l'Evangile sont loin de les
oublier, lorsqu'ils s'opposent à ce qu'on les soulage par des moyens que
réprouve la consc'ence.
Le Gérant, DEUAULT.
Imprimerie de Sellicce , rue des Jeûneurs , n. i4-
TO.^lSi 1".
I\" M,
25 JUILLET 1831.
,— f^»— «V-W-^J»
LE SEMEUR
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISSANT TOUS LES «lERCREDIS.
Le ch9mp , c'est le mocde.
Maiûi. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Marlel , n" ii,et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix:i5 fr. pour l'année;
5 fr. pour 6 mois, 5 fr. p'^ur 3 mois. — Pour rétran;;er, on ajoutera i fr. pour l'année, i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et envois d'argeut , doivent être alTranebis.
SOMMAIRE.
ÎEVcr f OLiTiQDE : Lettres de la province. N° I. — Société helvétique
DE KiE»FAisAKCE : Assemblée générale de i832. — Episode du séjodr
DES rRISOSXIERS ANGLAIS ES FrAKCE. PHILOSOPHIE RELIGIEUSE :
De deux ordres de vérité." religieuses. — Le choléra - uorbus. —
McLAHCES : Voyage de deux missionnaires Crançais parmi des tiibus
inconnues du sud de l'Afrique. — Travaux philologiques de M. Gericke.
REVUE POLITIQUE.
Letti'.es de la provimce.
N" I.
Il y eut un temps où la politique était une affaiic à part,
une étude spéciale, comiue l'est encore de nos jours la iiié-
laphysique ou la chimie. Paysan ni bourgeois, ni même
gentilhomme do province, ne se mêlaient alors de politique.
L'un cultivait sa lerie, payait sa tiille et s'acquittait cic ses
;orvoes, n'ayant aucun souci des intrigues de la cour ni des
juesiions d'état. L'autre gagnait paisiblement sa vie dans
un laborieux négoce , et les intérêts de sa petite ville, les
affaires du ménage communal formaient toute sa politique.
Le goiitilhomme de province aimait la vie de château ; il y
hornail son ambition , ne prenant guère à cœur les vicissi-
tudes du pouvoir ministériel, et ne s'occupant de la situa-
tion du royaume que lorsqu'il lui fallait sortir de son ma-
uoir pour guerroyer. On ne publiait point de gazettes dans
ce temps-là. Quelques gros livres , tels que la République
de Jean Bodiii , renfennaient seuls la politique lourde et
savante de l'époque. Les littérateurs n'y touchaient pas, et
Michel Montaignr , qui parle des choses les plus scabreuses
avec le na'if abandon d'un Gaulois , semble , quand il ren.
contre le terrain de la politique, marcher sur des charbons
enflammés.
Je ne prétends |pas faire l'apologie de ces habitudes s
complètement opposées à la politicomanie de notre siècle;
il est bon , je crois , que les citoyens s'occupent des affaires
de l'Etat, qui, après tout , sont leurs propres affaires. Mais
il résultait de cette manière d'être un précieux avantage
pour k's hommes religieux , c'est qu'ils pouvaient vivre en
dehors de l'atmosphère politique, et travailler aux progrès
de l'Ev.ingile sans avoir besoin de chercher un autre moyen
d'iiiiTuenceqirel'Ev-augildlKi-awtewî. Pour attirer les regards
de la multitude , il n'était pas nécessaire alors de mêler la
bannière du Christian. sme aux drapeaux des factions. M. de
La Mennais et son école n'auraient pas imaginé, au seizième
siècle , de prendre pour devise : Dieu et la liberté ! Dieu
seul suffisait.
On vit naître un nouvel ordre d'idées vers le milieu du
dix-huitième siècle. Les littérateurs et les bourgeois com-
mencèrent à s'enquérir des questions politiques. Ce n'était
encore pourtant que de la politique générale. Voltaire vou-
lait êtie bien eu cour j il avait des pièces légères pour tous
les ministres et pour toutes les favorites de Louis XV. Hel-
vétius était fermier-général ; Montesquieu , piésident d'un
parlement de province ; Mably, titulaire d'un bénéfice ecclé-
siastique : excellentes raisons pour ne s'ingérer qu'indirec-
tement dans les affaires de l'Etat. Ils faisaient des théories
sans application personnelle ni locale , et ils se gardaient
bien de nationaliser leur politique. C'était alors une grande
hardiesse que de témoigner de l'estime à un ministre dis-
gracié, et Jean-Jacques se vante beaucoup , si ma mémoire
est fidèle , d'un pareil trait de courage dans ses Con-
fessions.
Depuis 1789 tout a changé de face. La politique s'est po-
sée comme l'intérêt dominant , comme le besoin essentiel
de la France ; on pouvait chercher , il y a deux siècles , où
elle était; on doit chercher aujourd'hui où elle n'est pas.
Du salon ministériel jusqu'au foyer d'une échoppe de vil-
lage, et depuis le duc et pair jusqu'au manœuvre qui vit au
jour le jour , chacun ne s'occupe , ne parle , ne resph'e que
d'affaires politiques. On ne veut plus rieu entendre qui ne
s'y mêle, ou du moins qui ne s'y rattache , et les hommes
religieux sont forcés, en dépit de leurs plus chères afFections,
de se présenter aussi sur ce terrain.
370
LE SEMEUR.
Ils se croient d'autant plus obligés de le fjire, qvi'ils pen-
sent avoir, dans leurs doctrines et dans Icuis principes mo-
raux, le meilleur remède à notre déplor.iblc situation poli-
tique. Pour guérir le malaise social qui nous ronjje , on a |
essayé de tout excepté de la religion. Peut-être le médci iii
dont on n'a pas réclamé les services était précisément celui
qui possédait le baume réparateur j et cette idée que nous
présentons sous une forme dubitative , à cause des nuages
qui l'enveloppent encore aux yeux du plus grand nombre
des lecteurs , a pour nous le caracl^jre d'une certitude
complète et absolue. Oui, l'Esangile seul peut cicatrisai' los
plaies de la France et lui rendre des jours de prospéiite;
seul , il est capable de fermer le grand abîme des révolu-
tions : les chartes n'v peuvent rien, l'expérience l'a prouvé.
Il y a donc poui' les hommes religieux plus qu'une néces-
sité du siècle , il y a devoir de conscience à examiner les
questions politiques sous le point de vue du dogme ihré-
tien ; et, comme on ne lit gucie de notre temps que des
journaux,îes aniisde l'Evangiledoivcnt se faire journali>tes
pour être écoutés. S'ils composaient des ouvra^^es volumi-
neux dans lesquels ils s'attacheraient à montrer les rapports
du Christianisme avec le bien-être social et domestique , ils
ne seraient lus de personne. Aujourd'hui chacun éparpille
ses loisirs dans des lectures superficielles; les livres de lon-
gue haleine sont passés de mode avec la vie austère et les
habitudes sérieuses du temps de la réformulion. Il faut que
l'apologétique se rapetisse pour entrer dans ce nouveau lit
de Procuste , et l'Evangile doit prendre , dans les écrits de
ses défenseui's , une t'ille proportionnée à la stature des
hommes de l'époque. S'il s'approchait d'eux sans scbaisàcr,
nos contemporains ne l'apercevraient pas.
Mais quel lapport le Christianisme a-t-il avec les intérêts
du jour ? Un Sauveur dont le règne n'est pas de ce monde,
une doctrine qui n'a pour objet que la félicité de l'autre
vie, qu'en veut on faire dans nos débats politiques? Si
quelqu'un présente cette objection , je lui conseille de lire
ou de relire Montesquieu. Il y verm ce qu'il paraît ignorer,
c'est que le Christianisme ofiVc les plus solid('s garanties
d'ordre et de bonheur social.
La France en a plus besoin que jamais. Les hommes
éclairés de tous les partis avouent qu'elle n'a maintenant
aucun principe autour ducjucl se rallient les masses. Les
idées comme les individus , les opinions comme les institu-
tions, tout estdisjo'nt, épars, réduit en poussière j et quand
une pluie d'orage tombe sur cette poussière , ce n'est plus
que de la bouc. Aux diverses époques de l'histoire on
trouve pour chaque peuple des principes, des centres com-
muns, et les systèmes nationaux tracent une courbe i éfulièie
autour de ces foyers d'attraction. Ici le principe de la théocra-
tie, ailleurs le principe de la hiérarchie féodale, plus loin Je
principe fédératif, organisent, vivifient et retiennent dans
un ensemble harmonique les divers membres du coi'ps so-
cial. Mais à présent existe-t-il en France un seul principe
qui soit adopté par une foi commune ? Est-il une rèf le quel-
conque, de religion, de morale ou de politique n'importe
que l'on reconnaisse comme supérieure aux opinions et aux
atteintes des différens partis? Les nombreux bouleverscmens
des quarante dernières années ont tout remis en question ,
tout obscurci , tout confondu. Les idées sont flottantes , les
principes incertains; plus de convictions fortes sur aucun
objet ; plus de centre de ralliement pour les intérêts indi-
viduels. C'est une vaste anarchie dans les intelligences la-
quelle est pire que l'anarchie dans la rue ; car celle-là, on
ne peut l'anéantir par la puissance des baïonnettes.
A défaut d'un principe qui lui serve de drapeau, si du
moins la France avait un homme pour s'y rallier! Ce ne
serait, à la véiité, qu'une ressource viagère , mais elle vau-
drait mieux que cette misérable existence qui se refait cha-
que jour au gré des passions politiques. On a vu quelquefois
des liommes suppléer à l'absence des principes, surtout après
des temps de révolutions. Au commencement du moyen-
âge , lorsque les institutions l'omaines avaient disparu sous
les pas des Barbaies , Charlemagne fut pour les peuples de
l'occident une loi vivante. Après le règne de Richelieu ,
lorsque l'autorité royale , victorieuse du système féodal et
oublieuse des Etats-Généraux, restait seule debout, Louis XIV
domina la nation par la hauteur de son caractère et par la
force de son gouvernement ; c'était un principe incarné, et
quand il taisait : « L'Etat, c'est moi , » il prononçait un mot
plus profond que ne l'imaginent nos publicisles de gazettes.
A l'époque actuelle, Bonaparte sut également tenir lieu des
principes cpiedouzeans d'orages populaires avaient détruits;
et si l'on eût demandé , en 1801 , quelle était la foi com-
mune de la France, l'opinion publique aurait répondu:
Voilà l'homme en qui je crois ! Maintenant nous n'avons
pas plus un homme qu'un principe. Il y a beaucoup de per-
sonnes influentes , mais pas un personnage d'une incontes-
table supériorité; il y a des pouvoirs politiques, mais pas
une seule puissance.
Faut-il s'étonner dès-lors de ce malaise, de cette agitation
fébrile qui court déveine en veine jusqu'aux extrémités du
corps politique ? Faut-il s'étonner de cette profonde défiance
de l'opinion qui tremble , à chaque anniversaire , de voir
crouler tout l'édifice de nos lois ?Uiie seule chose m'étonne :
c'est l'intrépide sécurité de certaines feuilles ministérielles
qui promettent un long avenir au gouvernement sur la foi
de quelques adresses départementales et communales. Ces
protestations , ces offres de service qui se renouvellent si
fréquemment, me paraissent prouver précisément le con-
traire. Quand tout manque, hommes et choses , il ne reste
aux peuples qu'à faire des phrases pour s'étourdir, et rien
n'empêche d'en faire beaucoup. Sous un pouvoir fort , les
faits parlent plus et les fonctionnaires publics parlent moins.
L'Evangile ne donnerait pas un homme à la France, mais
il lui donnerait mieux, des principes fixes et supérieurs aux
événemens. Bornons-nous à citer aujourd'hui comme preuve
un fait remarquable , c'est que tous les véritables chrétiens
ont, à quelques nuances près , la même opinion politique.
Cette homogénéité de sentimcns ne se retrouve nulle part
ailleurs, ni dans les rangs des philosophes, ni dans ceux des
pulilicistes, ni dans le corps des financiers ou des industriels,
ni dans quelque classe de la société que ce soit. Partout des
systèmes contraires , des tendances opposées , des drapeaux
ennemis. Miis chez les fidèles disciples de Christ , il y a
coïncidence d'idées et de besoins politiques. On ne trouve-
rait pas un seul vrai chrétien dans les émeutes républicaines
de P.iris; on ne le rencontrej-ait pas davantage dans les in-
surrections carlistes de la Vendée. Ni anarchie ni despo-
tisme : l'ordre avec la liberté, voilà ce qu'inspire l'Evangile
à ceux qui l'adoptent sincèrement (1).
(i) L'assertion de notre correspondant pourra sembler exagérée au\
personnes qui s'arrêteront au\ apparences, 1 1 qui clierclieronl cette liomo-
f^éncité dans les jUjjcmeas portés sur la politique du jour par les chrétiens
de divers pays. Nous n'ignorons pas que des disciples également lidèles et
sincères de l'Evans^ile envis;igent différemment le mouvement sariul de
noire ë,ioque , ri que plusieurs d'entre eux . sans d.)ute exclusivement
préoccupés du devoir de se soumettre aux puissances supérieures , et sen-
tant avant tout le besoin de l'ordre, craignent encore plus l'anarchie et la
licence, qu'ils ne désirent des lihertés pour leur pairie. Celte piéponjé-
rance de l'amour de lordri,' sur celui de la liberté s'explique aisément, sur-
tout quand on a é^ard aox circonstances locales des personnes chez qui
nous l'observons; mais après tout, ce n'.-st encore là qu'une prépondérance,
et il dépendra beaucoup des amis des principes libéraux de la faire cesser,
en monirant que de leur côté l'amour de la liber'é n'empiète pas sur celui
de l'ordre. Réunissez en un seul corps de nation les chrétiens qui profrssent
aujourd'hui des opinions diflérentes sur les questions du moaient , et tous
Terrez cesser aussitôt entre eux toute divergence un peu importante sur
cette matière; car au fond ils veulent tous une même chose.
LE SEYIFUR.
o/i
Le jeune homme à passions exaltées, s'il se convertit à la
religion chrétienne, voit s'affaiblir son exaltation. L'homme
mnr qui partageait les idées absolutistes, s'il arrive à la
même conversion, abandonne spontanément son amour de
l'absolutisme. L'un el l'autiesc rapprochent dans des senli-
iiicns communs qui soullcuncnt la liberté sans détruire
l'ordre, et qui garantissent l'ordre sans compromettre la
libei té.
C'est là , je le répète , un fait d'expérience qui mérite la
plus séiieuse attention. Et ce qui est bien remarquable en-
voie, c'est qu'on peut l'observer, non-seulement en France,
niais partout où il y a des chrétiens. D'un bout du monde à
l'autre, en faisant la part de la diversité des circonstances ,
des formes de gouvernement et de l'éducation , ils s'accor-
dent à vouloir toutes les institutions libéiales compatibles
avec l'ordre , et tous les moyens lég.iux de répression com-
patibles avec la liberté. Sous un gouvernement despotique,-
un chi'éticn serait accusé de libéralisme; sous une nouvelle
Convention, il serait déclaré suspect de modérautisme. Que
prouve ce fiit universel? Il montre évidemment, ce me
semble , que la foi chrétienne donne des principes qui do-
minent les intérêts et modifient les opinions politiques. Les
chrétiens peuvent sans doute être divers sur quelques points
des questions sociales , mais non divisés, ennemis encore
moins. Lue cause supérieure produit en eux des résultats
identiques ; un lien puissant les rapproche et les unit : d'où
il faut conclure qu'un Etat dont les citoyens adopteraient
en majorité l'Evangile aurait une vaste opinion nationale ,
dérivant de la même source et ralliée autour des mêmes
principes. IMiis qu'il nous suffise d'avoir entrevu ce
sujet; les explications et les développemens viendront plus
Urd.
Il est viai , diront, peut-être quelques amis timides , la
prop ^gation de l'Evangile douiierait une face toute nouvelle
J nos destinées politiques; mais le moyen d'y réussir! Com-
bien d'obstacles à vaincre! Quelles difficultés qui paraissent
insurmontables! Comment la faible voix des disciples de
Christ serait-elle enteudue au milieu des bruyantes clameurs
des factions? Espérez-vous , en étendant les bi'as , de pou-
koir saisir et retenir cette population immense qui s'échappe
ie l'édifice du Christianisme par toutes les portes , par ses
passions, par ses intérêts, par ses goûts, par ses plaisirs^ par
ses préjugés? N'est- ce pas s'exposer aux mêmes dérisions
que l'homme insensé qui, en puisant quelques gouttes d'eau
ians un vase d'argile , s'imaginait de pouvoir dessécher
l'Océan ?
Cette objection est forte , et pourquoi ne l'avouerais-je
pas? Plus d'une fois, quand je me sentais pressé d'écrire sur
l'heureuse influence du Christianisme dans ses relations avec
la politique, la plume m'est tombée des mains, et je me suis
dit : A quoi bon? Cependant qu'est-ce que ce manque de
courage, sinon une défiance inexcusable contre les voies de
la Providence , sinon une secrète incrédulité qui se déguise
îous le masque de la sagesse? La foi transporte des mon-
tagnes, et malheur à l'homme qui se laisse abattre quand il
î Dieu pour lui ! N'a-t-on pas vu, dans tous les temps, que
les plus petites causes, appuyées qu'elles étaient par sa force
tonte-puissante, ont produit les plus vastes résultats?
Le pauvre moine augustiu de Wittemberg pouvait s'é-
crier aussi : A quoi bon ? Qui suis je pour ébranler le colosse
de Rome? Les anathèraes d'un concile et le bûcher de Jean
Hus5,voilà mon avenir! Mais Luther eut foi dans la puissance
de la vérité , il a-ut en Dieu; et avant que la tombe se fût
Duverte pour ensevelir ses restes mortels , le tiers de l'Eu-
rope catholique s'était rangé sous la glorieuse bannière de
la réformation.
Quelques obscurs Moraves , aidés de quelques disciples
inconnus de Penn, réclamaient, il n'y a guère plus d'un
siècle, l'abolition de l'esclavage des noirs. Le petit nunibre
d honnêtes gens qui lisaient leurs brochures les accusaient
probablement de folie, et les hommes d'état les accablaient
de leur supci be dédain. Mais les Quakers et les Moraves
persevéïLient dans leurs généreuses réclamationi; ils trou-
vèrent bientôt d'éloquens écrivains pour les soutenir, et
noire siècle a entendu les cinq potentats de l'Europe dé-
clare, solennellement, au congrès de Vienne , que l'escla-
vage des noirs devait être aboli.
Soixante ans se sont écoulés depuis que le fils d'un mar-
chand anglais, nommé Jean Howard, parcourait les prisons,
les bagnes et les hôpitaux des pestiférés. Que pretendait-il?
Introduire une réfoime complète dans ces réceptacles de
crimes, d'atrocités , de misères et d'angoisses. Quelle tâche
pour un seul homme! quelle entreprise, admirable si l'oa
examine les intentions , folle si l'on considère les moyens!
Howard continua cependant son œuvre chrétienne, et voici
que des maisons pénitentiaires s'élèvent depuis le lac On-
tario jusqu'au lac Léman.
Vers le même temps vivait dans une ville de province
en Angleterre, un imprimeur en toiles peintes, nommé
Robert Raikes. Homme sans lettres el sans fortune, il était
peu connu, même dans son quartier. Il imagina un jour de
rassembler les enfans qui couraient dans la rue le dimanche,
et de leur expliquer la Bible. De ces humbles commence-
mens est sortie l'institution colossale des écoles du dimanche-
et plus de trois millions d'enfans y reçoivent aujourd'hui
une éducation chrétienne. Robert Raikes a fait plus pour le
bien-ê re moral de l'humanité que Jenner pour son bien-être
physique, et il laissera sur le globe des traces pins profondes
et plus durables de son passage que Gengis-Kan ou Na-
poléon.
Loin donc , loin de nous un découragement indigne des-
serviteuis de Christ! Soyons assurés , avec saint Paul , que
a Dieu a choisi les choses folles du inonde pour confondre
» les sages, les choses faibles du monde pour confondre les
» fortes, les choses viles du monde et les plus méprisées, et
» même celles qui ne sont point pour anéantir celles qui
1) sont. »
SOCIETE HELVETIQUE
DE BIENfAISANCE.
Assemblée générale de i833.
Une Société fut fondée à Paris , il y a quelques années
par les Suisses qui y résident , pour assister ceux de leurs
compatriotes que l'indigence atteint dans cette grande ca-
pitale. L'assemblée générale annuelle de cette Société a eu
lieu le mOiS dernier, sous la présidence de M. Stapfer, qui
a ouvert la séance par une allocution dont nous sommes
heureux de pouvoir offrir à nos lecteurs les passages sui-
vans :
Messieurs,
Nous avons le bonheur d'appartenir à une nation
essentiellement religieuse. Nos ancêtres, ces hommes qui
ont si admirablement su allier le sentimeul de la liberté
avec le respect pour la justice , la courageuse résistance à
l'oppression avec de profonds sentimens de charité et de
fraternelle sympathie pour leurs concitoyens malheureux ;
CCS hommes qui sont encore notre gloire et nos vrais i-em-
parls (car ce sont leurs ombres qui, après la protection
divine, sont encore la plus puissante garantie de notre /
existence nationale); ces nobles paysans, ces pâtres illustres^ '^iP^
ces loyaux chevaliers, ces magistrats intègres, chefs libre-'"'"' *"
ment élus de leurs concitoyens et défenseurs, sans ambitioa
personnelle, de leur commune patrie j ces aïeux, qui op-
372
LE SEMEUR.
posent à nos ennemis une barrière plus respectée que nos
Alpes ne prenaient aucune résolution , ne se croyaient en
droit de tenter aucune cntieprisc, n'espéraient pouvoir, ni
jouir pleinement d'un bien, ni conduire une afj-aire à heu-
reuse issue, qu'après avoir imploré l'assistance divine. Par
cette invocation, ils sanctifiaient leurs armes avant le combat
sur le champ même de la bataille; les séances des autorités
civiles furent long-temps ouvertes par la prière , comme
l'est aujourd'hui encore chaque séance de la chambn- des
communes, en Angleterie; la réélection annuelle à tous les
emplois de haute administration , long-temps sérieuse et
réelle avant qu'elle dégénérât en puie formalité , se faisait
le lundi de Pâques, après que les électeurs avaient assisté
au service divin ; la nomination aux places vacantes dai.s le
gouvernement était arrêtée pour le vendredi saint, pour
donnera l'impartialité des choix la plus auguste des garan-
ties- et, nonobstant les progrès d'une incrédulité quia fini
par se jouer de ce qu'il y a de plus sacré, nonobstant les
actes d'une vile hvpociisie qui , cachée jadis sous le manteau
de la religion, se couvre aujourd'hui du masque de la mo-
rale et du patriotisme, qui oserait dire que ce recueillement
relipieux, cette concentration de la pensée sur les devoirs
imposés à l'homme par son législateur et son juge supi éme
aient été sans effet salutaire , même sur les esprits légers et
les cteurs corrompus?
Messieurs, ce n'est pas sans une vive douleur que les
hommes d'un sens droit, les appréciateurs éclairés des be-
soins et des ressources de l'humanité ont vu , durant ces
deux dernières années ^ les plus imposantes cérémonies
solennisées', les obligations les plus redoutables et les pUis
riches d'avenir se contracter à la face d'un grand peuple et
en présence d'événemens si graves, si voilés encore dans
leurs immenses résultats, sans que le nom du seul et tout-
puissant arbitre de ces événemcns , le nona du Maître de
l'univers et des destinées de cette génération d'un jour, ait
été invoqué une seule fois par ses tuteurs et ses clicfs. Que
penser de l'état moral et de la sainteté des sermens au mili u
d'un vaste empire, où les hommes qui les prononcent, sans
doute avec l'intention d'inspirer à leurs concitoyens une
entière confiance dans leurs promesses , n'osent pas faire
mention expresse des croyances qui, seules, peuvent offrir
au pays la garantie de leur loyauté ? Et pourquoi ? par la
crainte du ridicule ou d'une accusation de complicité avec
de parjures profanateurs du titre de chrétien. Que diie
d'une société à laquelle on craint de déplaire par un hom-
mage à la Providence, crainte qu'on déplore de voir exercer
son influence pusillanime jusque sur les discours d'un grand
citoyen , naguère objet des transports du peuple le plus
libre mais aussi le plus religieux de la terre, de cet illustre
et intrépide défenseur des droits de la cité, ainsi que de ceux
delà couscience, qui, dans sa marche triomphale d'un an de
durée à travers les provinces du plus vaste état civdisé, n'a
pas assisté à une cérémonie , n'a pas été harangué une fois ,
que dis-jc? ne s'est pas assis à une seule table dressée en son
honneur par la gratitude et l'enthousiasme , sans entendre
remercier le Dieu de Penn et de Washington, et sans lui
entendre presque toujours associer le nom adorable du
Sauveur du monde? Qu'augurer, je le répète avec douleur,
d'un état social qui , dans toutes les grandes manifestations
des habitudes de la vie, révèle à l'observateur éclairé par
la réflexion et l'expérience, de si tristes symptômes d'anar-
chie morale et d'indifférence absolue à l'égard des seuls
vrais intérêts de l'homme? Quel gage de stabilité et d'union
offre une pareille disposition , disposition qui dom ne, Bon
pas seulement dans une multitude ignare et inconstante,
mais dans les âmes élevées , mais dans l'élite de la société ,
n'osant, de peur d'être assimiléeaux Jésuites, n'osant rendre
un hommage public à la religion , à laquelle l'Europe doit '
sa supériorité en liberté, en civilisation et en puissance, sur
le reste de la race hnmaine? Quels fruits peut ou se pro-
mettre d'une tendance des espriti qui les porte à cheicher
leur salut dans tout ce qui est éphémère et mobile , nulle-
ment auprès de ce qui est impérissable et incorruptible , à
s'appuyer sur un bras de chair et non sur le rocher des
siècles, en un mot, une tendance sinistre et folle à repousser
la seule ancre qui puisse affermir et le vaisseau de l'Etat,
jouet des orages, et la frêle barque de l'existence indivi-
duelle? N'imitons pas, chers compatriotes, tant de légèreté,
(le faiblesse, d'imprévoyance, d'ingratitude. Maixhant sur
les traces de nos pères , ne négligeons point de professer,
dans chaque circonstance solennelle, des princines qui sont
le ciment indestructible d'associations telles que la nôtre,
le plus sûr garant et de leur durée et de leur accroissement:
implorons, en ce moment même, la bénédiction du Dieu
d'amour et de charité, afin qu'il soit avec nous à cette heure
et qu'il sanctifie en nous lessentimens sans lesquels l'œuvre
qui nous réunit ne saurait prospérer. Que ne puis-je déchi-
rer le voile qui dérobe le monde invisible à nos yeux ! nous
verrions un témoin cpii maintenant se dérobe à leurs regards,
un concitoyen qui nous était cher, applaudir à nne manifes-
tation de notre i-econnaissance et de notre piété. Oui, Mes-
sieurs, je n'en puis douter, le collègue qui nous a été enlevé
par le cruel fléau, cane de tant de deuils et origine des
tant de nouvelles misères qui nous crient de les soulager,
un des membres les plus estimables de notre société , qui a
long-temps partagé avec un zèle aussi pur qu'éclairé, les
soins de votre conseil et de votre commission des secours,
et qui, en qualité de vice-président de la société , a occupé
plusd'une fois cette place, qu'il remplirait assurément miens
cjue moi aujourd'hui , cet excellent frère s'unit en ce mo-
ment à nos prières et aux élans de nos cœurs vers l'Auteur
de tout bien j il se réjouit de voir éclater des sentimcnsqui
ont rendu son concours à l'administration de noti'e établis-
sement si utile à la société et qui l'ont hii-mème soutenu,
consolé, rendu vainqueur dans le dernier et grand combat.
Ce n'est pas là une phrase hasardée, non , messieurs , j'ai la
joie, et vous en béniiez Dieu avec moi,j'ai la joie de pouvoir
citer M. L , comme une des preuves certaines que la
Foi est encore vivante parmi nos compatriotes, et que le lit
de mort révèle parfois les motifs qui leur inspirèrent , avec
ie plus d'efficace, leur dévoiîment à la cause de l'humanité.
O mort! où est ton aiguillon? o sépulcre, où est ta victoire?
telles furent les paroles saintes que notre collègue s'appli-
qua, avec l'accent du triomphe, dans les derniers instans de
sa vie terrestre. Pourrions-nous méconnaître d.ins cet acte
de foi , attesté par un témoin irrécusable , la source de sa
consciencieuse et bienfaisante coopération aux travaux de la
société? Dieu nous fitsse à tous la grâce de puiser à la même
source, et le principe d'une charité active et un appui
nfailllble, lorsque tout autre soutien nous abandonnei'a. —
Il résulte du rapport qui a été lu ensuite que cette utile
société continue à rendre de grands services aux Suisses
pauvres qui habitent Paris. Ne serait-il pas désirable que les
étrangers aisés des autres nations formassent dans nofre ca-
pitale des institutions semblables , en faveur de leurs com-
patriotes iiidigens ?
EPISODE
DU SEJOUR DES PRISONNIERS ANGLAIS EN FRANCE.
Lorsque la guerre éclata entre la France et l'Angleterre,
Napoléon retint prisonniers tous les Anglais qui se trou-
vaient en France , quel que fiït d'ailleurs le motif qui les
y eût amenés. M. Wolfe, qui partagea leur captivité, vient
LE SEMEUR.
373
de publier le récit de leurs infortunes. Nous y avons trouvé
des faits d'un haut intérêt et une preuve nouvelle de la
miséi'icorde avec laquelle Dieu fait souvent jaillir des maux
les plus compliqués et les plus amers de la vie , une source
de paix et de bonheur. C'est sous ce dernier rapport que
nous croyons surtout utile d'en présenter une rapide
analyse.
M. Wolfe, jeune ecclésiastique marie depuis peu , faisait
avec sa femme un voyage d'agrément, lorsqu'ilfutatteiiil par
l'arrêl qui déclarait les Anglais piisonnicrs de guerre. Ou le
conduisit à Fontainebleau , où nu grand nombre de ses
compatriotes de tous les rangs et de toutes les prolessious ne
tardèrent pas à arriver. Inconnus les uns aux autres, ils
furent bientôt unis par l'affliction qui leur était commune.
Ceux dont les ressources étaient plus g.andes déployèrent
en faveur des plus nécessiteux une chanté active ; et, ne se
bornant pas à leur distribuer des vêtemens el de la nourii-
ture, ils ouvrirent aussi des écoles pour leurs cnfans. Cet
exemple fut suivi dans les autres dépôts, et ces écoles furent
dans la suite d'une grande utilité, non seulement pour ceux
à qui elles étaient d'abord exclusivement destinées , mais
aussi pour des hommes d'un âge mùr , qui acquirent
dans la terre d'exil des connaissances auxquelles ils étaient
jusqu'alors étrangers j plusieurs les firent servir à une
étude consciencieuse de la Parole de Dieu, qu'ils n'avaient
pas eu auparavant le privilège de pouvoir lire. La petite
colonie commençait à peine à s'installer, loi squ'elle reçut ino-
pinément, l'ordre de quitter Fontainebleau dans les vingt-
quatre heures, pour screndie tout entière àVerdun. On ne
peut se figurer la consternation que causa cet ordre. Les plus
pauvre*, qui avaient déjà contractédesdcttespour pourvoir à
leur entretien , étaient dans l'impossibilité absolue de faire
les frais d'un second voyage; ceux mêmes qui appartenaient à
la classe aisée ne savaient où trouveisipromptement l'argent
qui leur était indisj)ensable. Ij!>s habit us qui voyaient (|u'ils
ne pouvaient, d'un côté, obtenir le paiement de ce qui l^vv
était dû, ni, de l'autie , s'opposer au départ de leurs débi-
teurs, s'emparaient quelquefois de tous leurs effets , leur
laissant à peine les vêtemens nécessaires pour se couvrii-.
Mais au milieu de cette désolation, ou vit quelques traits de
générosité qui forment un touchant contraste avec cet
égoïsme si général. Nous eu citerons un seul.
Le capitauie Bienlon n'ayant pu se procurer de l'argent
contre ses billets , essaya d'emprunter une petite somme en
donnant sa montre en gage; mais l'hoi loger auquel il s'a-
dressa n'en ayant offert qu'un prix très-inférieur à sa valeur
réelle, le capitaine se retira sans rien conclure. Il était à la
porte de l'auberge et réfléchissait à sa triste position , quand
il fut accosté par uu étranger qui lui dit qu'il avait appris
qu'il voulait se défaire de ce bijou. Supposant que c'était
un de ces gens qui cherchent à profiter de la détresse d'au-
trui pour faire quelque bonne afiaire , le capitaine lui répon-
dit assez brusquement: « Oui , mais ce n'est pas vous qui
l'achèterez. » — « Qu'en savez-vous !" reprit l'étranger. Fai-
tes-moi voir votre montre. » Quand il sut qu'elle avait coûté
U-en te-et-uue guinées avec les cachets : « C'est bien cher , dit-il,
et si je voulais l'acheter , je n'en donnerais guère que quinze
louis; mais comme je ne veux que la garder en gage pour
l'argent que je vais vous avancer , je vous en donnerai vingt-
cinq. » Le capitaine commença à avoir meilleure opinion
du français; il lui exprima sa surprise de cette nouvelle ma-
nière de traiter, lui remit la montre et reçut les vingt-cinq
louis. Il écrivit à sou homme d'affaires à Londres de la ra-
cheter , et donna cette note au français , qui le quitta bien-
tôt après. M. Brenton avait à peine eu le temps de faire
part à quelques-uns de ses amis de ce qui venait de se pas-
ser, quand il vit revenir son prêteur; ils ne doutaient pas
qu'il ne se fût ravisé et qu'il ne vint rompre le marché. "
Mais (juelle ne fut pas leur surprise quand il dit au > api-
taiiie : « Monsieur, ma conscience me presse. J'ai hoi le de
la prudence qui m'a fait accepter un gage d'un brave offi-
cier qui éprouve les vicissitudes de la gucri'e. Pu-piuiez
votre moiitie et donnez-moi un simple billet pour l'ai jjent
que je vous ai avancé. » Celte of.ic fut acceptée avec recon-
naissance ; mais l'étrangei' était à peine reparti qu'il revint
une seconde fois: a Ma conscience me prc=se encore, » dit-
il. — « Comment encore?» — a Oui , monsieur , cl j'ai ré-
fléchi au moyen de la faire taire tout-à-fait. Je suis un né-
go^imt de Lorienl; je me nomme Dubois. Je ntiuirnc
chez moi , et eu examinant ma bourse , j'ai trouvé que j'ai
vingt-cinq louis déplus qu'il ne me faut pour mon voyage.
Les voici, ajouta-t-ilen déchirant le reçu du capitaine; pre-
nez-les aussi et faites-moi un autre reçu pour le tout »
M. Wolfe essaya, à Verdun, d'offrir des consolations
religieuses à ses compagnons d'infoi tune; mais , peu a\ ancé
lui-même dans la piété , il s'aperçut bientôt qu'il nava t pas
ce qu'il fallait jiour faiie du bien aux autres. Ses prédica-
tions étaient peu nourries : ne possédant aucun livre reli-
gieux où il put puiser des idées nouvelles, il se vit forcé,
presque malgré lui, d'avoir sans cesse recours à li Bible
pour composer ses sermons; mais c'est de cette circouMance
mciue que Dieu se servit pour le préparer peu à peu à
l'œuvre qu'il voulait lui donner à faire. Il puisa ainsi dans
la Parole Je Dieu cette connaissance de la vérité qu'il (levait
amioiicer avec bénédiction. A la demande de l'un d:-s offi-
ciers, et au grand étonnement des prisonniers anglais, le
gouverneniv-nt lui permit de remplir les fonctions <!t cha-
pelain auprès de ses malheureux compatriotes. Il put, en
conséquence , choisir pour sa résidence le dépôt où il pensait
que ses services seraient le plus utiles, et c'est ce qui le dé-
termina à se fixer à Givet, où il se rendit eu i8o5.
Le dépôt de Givet était dans l'état le plus déploi abb-. Les
prisonniers y étaient soumis à de grandes privations. De mi-
sérables barraques, consiruites le long d'un chemin étroit,
entre le roch^'r escarpé de la forteresse de Cbarlemont et la
Meuse, leur servaient d'habitations. La rivière était sépa-
rée d'eux par un mur, et l'espace où il leur était pci mis de
prendre de l'exercice n'avait guère plus de dix pîeds de
large. C'est là cependant qu'ils étaient obligés de S( tenir,
exposés à toute l'ardeur du soleil, s'ils ne préféraii ut de-
meurer enfermés dans des chambres étroites, dans cha-
cune desquelles seize personnes étaient entassées. On ne leur
permettait pas d'aller en ville. Il leur était difficile de rece-
voir l'argent qu'on leur envoyait de leur pays . jiarce
qu'ils n'avaient personne pour le faire toucher : L' maré-
chal des logis retenait cinq pour cent sur celui qui leur
parvenait. Leur détresse était si affreuse qu'ils se jcUaient
souvent, pour satisfaire leur faim, sur des pelures de pom-
mes de terre et les dévoraient; et cependant, si grande est
quelquefois la corruption du cœur de l'homme, qu'on
voyait souvent des matelots , lorsqu'ils recevaient quelque
argent d'Angleterre, l'employer, non à satisfaire leurs véri-
tables besoins , mais à se livrer aux excès et à la débauclie.
M. Wolfe n'était pas vu de bon œil par les emplovés
français. Lorsqu'il intervenait en faveur de ses compagnons,
qu'il cherchait à mettre un terme aux extorsions dont ils
avaient à souffrir, ou qu'il se plaignait de la mauvaise
qualité de la nourriture qu'on leur donnait, on le menaçait
de solliciter sa ti'anslation dans un autre dépôt. Le com-
mandant chercha cependant à lui faciliter l'établissement
du culte. Il mit à sa disposition uu local qui pouvait conte-
nir environ 200 personnes , et où se trouvait un four qui
servait à cuire le pain destiné aux prisonniers. Cette cha-
pelle improvisée était, tous les dimanches , plus que plciue-
Lcs derniers venus étaient obligés de s'asseoir sur le four
où ils ne pouvaient se tenir qu'à demi courbés. Des écoles
37f»
LE SFMELiR.
furent aussi ctahlios. Qiu'.lrc on cinq cents personnes y
étaient inslinltes diuis la lecture , l'cciituic , l'arilhuiélique
et même dans les hautes matliématiqncs et la théorie de la
navigation. Ces études qui leur furent très-utiles , lorsqu'ils
furent rendus à la liberté, servirent à les enipêcher de s'ap-
pesantir sur leur infortune et à relever leurs cspiits abattus.
Les instructions religieuses qui leur étaient aussi données
furent bénies pour un grand nombre. Plusieurs prisonniers,
qui ne s'étaient jamais occupés des besoins de leurs âmes, y
furent rendus attentifs et endirassèient avec joie 1-S consola-
tions cl les promesses de l'Evangile. L'influence de la reli-
gion devint évidente par le clianj;cnient qu'elle produisit
sur la conduite des détenus; et, chose remarquable, les
p-ardions eux -mêmes en furent tellement frappés, qu'ils
se relâchèrent de la sévérité dont ils avaient cru devoir
user, etque, tandis qu'auparavant l'interprète lui-même n'a-
vait pu obtenir de sortir de l'enceinte qu'accompagné d'un
frendarme, ils en vinrent jusqu'à permettre à deux cents
hommes à la fois de la franchir. On accorda à quelques-uns
de s'e ifjager comme ouvriers et comme domestiques. Des
prisonniers , qui jusque-là n'avaient eu d'autre pensée que
celle de s'évader, obtinrent leur liberté sur parole et ne la
faussèrent jamais. Un local plus vaste fut accordé pour les
réunions du culte, et tous ceux qui désirèrent entendre
prêihcr la Parole purent s'y rendi-e. M. Wolfe eut la joie
d'èirc témoin de conversions si réelles et si nombreuses, qu'il
n'hésita pas , au bout de quelque temps, à donner la cène
après de quarante communians qui, quoique avancés en âge,
n'y avaient, pour la plupart , jamais participé , et dont les
convictions religieuses ue dataient que de leur séjour dans
le dépôt. Lors de son départ , deux cents personnes s'ap-
prochèrent de la table sainte. Il n'y avait alors pas un seul
dortoire où il ne se trouvât quelques hommes pieux , et ils
étaient traités avec respect par ceux mêmes qui i.'avaient
pas encore embrassé la vérité. Le .Seigneur ajoutait chaque
jour au petit troupeau deGivet de nouvelles âmes pour être
sauvées Ou venait sans cesse demander au pasteur : « QiiC
faut-il faire pour obtenir la vie éternelle?)) Ceux qui avaient
déià reconnu quelle est pour le pécheur la seule voie de ré-
conciliation , le priaient de leur expliquer les passages dif-
ficiles qu'ils rencontraient en lisant la Bible.
L'ordre qui avait été donné d'arrêter tous les Anglais
propres an service militaire ne pouvait guère s'appliquer
aux ecclésiastiques, et M. Wolfe aurait pu se prévaloir de
cette circonstance pour solliciter son relâchement. Il hésita
cependant long-temps à le faire, parce qu'il voyait l'utilité
dont avait été son ministère. Des considérations qui ne lui
étaient pas seulement personnelles l'y déterminèrent enfin.
Précisément à l'époque oii il commença ses démarches ,
Napoléon passa par Givet, et quelques personnes se char-
pèrenl de lui remettre une pétition en faveur du pasteur.
L'empereur coucha dans la ville, comptant repartir le len-
demain. M lis , durant la nuit , le pont sur la Meuse fut
emporté par l'impétuosité du courant. Les autorités locales
se trouvèrent dans la plus grande consternation , sachant
combien les obstacles , de quelque nature qu'ils fussent ,
irritaient l'empereur. On était au milieu de la nuit, et le
seul parti à prendre était de construire un pont volant
avant que l'empereur n'eût eu connaissance de l'événement.
Dans ce cas pressant, l'inspecteur des fortifications proposa
à Cauhtincourt , qui accompagnait Napoléon, d'envover
cliercher les prisonniers anglais pour les faire travailler,
disant qu'il répondait d'eux sur sa tête. Trente d'entre eux
furent immédiatement mis à i'reuvre. Ils se trouvaient par-
faitement il l'aise dans l'eau et montraient la plus grande
intelligence. Plusieurs travaillaient ayant de l'eau jusqu'au
cou; d'antres, dans de petits bateaux , luttaient contre le
courant et parvenaient à le remonter; quelquefois ils se
jetaient à la nage, qu^ind ils ne réussissaient pas, et plon^
geaient à une grande profondeur pour accomplir leur tâche.
Dos fenêtres de sa chambre, M.Wolfe pouvait voir le pont et
une portion considérable de la rivière. Il fut extrêmement
similis, le matin , de voir ses compagnons d'infortune ainsi
occupés. L'empereur en apprenant, à son réveil, que son
départ était relardé, en éprouva un grand déplaisir; mais
il se remit bientôt et reçut aN'ec beaucoup de grâce les dif-
lérentes personnes qui lui furent présentées.
En quittant le palais, Napoléon se dirigea vers la rivière,
ou une scène des plus intéressantes eut lieu. Les matelots
anglais travaillaient encore au pont , qui était presque
terminé. L'empereur se mit à parler à l'un d'eux; aussitôt
tous l'entourèrent et, fiers de la confiance qu'il leur accor-
dait, ils lui servirent comme de garde d'honneur pendant
qu'il traversait le pont. L'empereur les traita avec une
extrême générosité; il accorda la liberté à tous ceux qui
y avaient travaillé. M. Wolfe obtint aussi la sienne j
mais sa joie fut de courte duiée. En arrivant à Paris, Bona-
parte apprit que Tes Anglais avaient fait éprouver des pertes
à ses armes, ce qui refroidit sa bonne volonté envers les
prisonniers. Cependant quatorze d'entre eux furent défini-
tivement libérés; on n'accordaàM. Wolfe que trois mois de
congé. Il en profita pour se rendre en Angleterre avec sa
fimille et eut le bonheur, avant l'expiration de ce terme ,
d'obtenir sou entière libération. S'il avait eu l'idée de quit-
ter pour lonjours les prisonniers, i! aurait pris des arrange-
mens qui , à cette distance, étaient impossibles. Il eut
du moins le joie de pouvoir se dire que son séjour parmi
eux n'avait pas été inutile, et qu'il avait été l'instrument
dont Dieu s'était servi pour le réveil spirituel de plusieurs.
Dès-lors, il a eu l'occasion de s'assurer que la plupart de
ceux qui lui donnèrentde si doucesespérancesontpersévéré
dans la bor:ne voie où ils étaient entrés. En outre, il a pu,
à l'aide de ses recommandations, procurer à plusieurs des
plus pauvres d'entre eux des places, que l'instruction qu'ils
avaient reçue à Givet leur permettait de remplir; et il a ap-
pris que quelques-uns de ces matelots si pauvres, si ignorans,
occupent maintenant un rang de beaucoup supérieur à tout
ce qu'ils pouvaientes{)érer, ayanlacguis, commcprisonniers
de guerre en France, des connaissances qui leur ont permis
d'aspirer à des emplois assez relevés.
Ces faits sont intéressans sans doute, mais ne l'est-il pas
surtout de voir comment les circonstances les plus tristes
en apparence sont précisément celles dont Dieu se sert sou-
vent pour opérer des résultats spirituels que rien ne per-
mettait d'espérer ? Combien n'est pas admirable cette sa-
gesse, dont les voies sont si différentes de celles de la sagesse
des hommes, et qui nous offre sans cesse de nouvelles occa-
sions d'admirer et de bénir!
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
DE DEUX ORDRES DE VERITES RELIGIEITSES.
En examinant avec soin les propositions fondamentales
dont l'ensemble constitue la doctrine chrétienne, on ne peut
s'empêcher de reconnaître qu'elles sont toutes faciles à
exprimer, touies également claires et intelligibles , même
pour les esprits les plus bornés , toutes également faciles à
retenir, même par les mémoires les plus ingrates. Mais si
toutes ces déclarations ont le même degré de clarté dans la
manière dont elles peuvent être énoncées , il s'en faut
{[u'elles se présentent à l'esprit avec un égal degré d'évi-
dence. Elles diffèrent même tellement sous ce point de vue,
qu'elles viennent aisément se ranger en deux séries parfai»
temcnt distinctes , en ce qu'il est tout-à fait superflu de
prouver les unes, tant leur cjractère de vérité est manif stc,
et tout-à-fait impossible de prouver les autres , tant elles
LE SEMEUR.
375
sont élov<>es au-dessus de la raison Iiiiraalne (i). Une autre
disscmblanci; sépare encore ces doux séries de ventes : c'est
que les piciuières, celles dont l'evidcncc est nianileste, soûl
d'une nature triste, désolante iiiènie , taudis q.ic les autres
sont toutes consolantes. Le earactère désolant des premières^
nous ne craignons pas de le du'e , est tel, que tout lioniuie
qui les aurait constauiiuent présentes à la pensée serait ré-
duit bientôt au plus affreux désespoir , si Dieu ne venait
proniplement soulager son àuie en lui donnant la foi aux
secondes. En effet , il ne peut en être autrement ; car les
premières se résument p ir la misère , les secondes par le
bonheur ; les prein ères aboutissent à la mort , les secondes
à la vie et à l'iminortalité.
a Mais, nous dira-l-on, si les vérités chrétiennes de votre
» première série sont d'une si grande évidence qu'il devient,
» d'après vous, supeiflude les prouver, conimenl se tait-il
» qu'au moins cette première partie du Clir.stianisnic ne
» soit pas a.ioptee par tous les hommes? » A cela nous ré-
pondions par une simple d'cia ration de la Parole de Dieu:
« La lumière est venue dansle monde, maisles liommes ont
» préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres
» étaient mauvaises. » Oui , c'est parce que les œuvres, de
l'honime sont mauvaises , c'est parce que son cœur est rnen
leur el désespérc'ment malin par-dessus Coules choses que
son esprit repousse loin de lui d'importantes vérités, m;.l-
gré leur évidence incontestable. — L'homme est coupable
et misérable ; celte double déclaration, dont toutes les véri-
tés clirétieunes de notre première série ne sont que le dé-
veloppement, aurait l'assentiment de tous les ho.umes de"
bon sens, s'ils étaient sincères et si les cousécjuences qui eu
découlent n'étaient pas de nature à les remplir d'épou-
vante. Mais Dieu est si bon qu'il a voulu, par un moyeu qui
dépasse l'intelligence humaine, uousarrachcr à noire culpa-
bilité et à notre misère; voilà la vérité improuvable dont tou-
tes les iléclaratioiis de notre deuxiènie série ne sont que le
développement, mais pour l'acceptation desquelles il nous
faut, outre le bon sens et la sincérité qui sont loujours né-
cessaires, non une preuve mathématique , car il n'y en a
point, mais l'Espnt de Dieu, l'Esprit de vérité, la foi, en un
mot, la foi que l'E; riture d fiMit : « la substance des choses
» qu'on espère et la vive représentation de celles qu'on ne
» voitpoinl.» Développons iiolrc pensée. Les jours de mon
pèlerinage terrestre sont courts el mauvais , dwa. certaine-
ment avec le patriaichc Jacob, tout homme sincère parlaiH
pour son propre compte (a). Qui a jamais dit, eu effet, et
continué de dire sans interruption jusqu'à sou dernier mo-
meut: « Je goûte un bonheur parfait et sans nuagej il y a
dans mon cœur un rassasiement de joie sans fatigue, sans
monotonie, sans fadeur; toutes les soifs de mon àme sont
satisfaites? » Personne certainement. Il s'en trouveia une
foule, nous le reconnaissons, qui auront eu ce qu'on appelle
avec justesse des éclairs de bonheur.... Des éclairs de bon»
heur! voilà donc à quoi se réduit , d'après le suprême té-
moignage de tous les hommes, la poi lion des mieux parta-
gés... Quoi! des éclairs, des instans insaisissables, voilà donc
tout ce qu'obtient un être qui sent en lui-même, quand il
s'interroge dan» le silence des préjugés , le besoin profond,
non d'un jour, non de quelques années, mais d'une étei-
nité de bonheur. Ah I combieu la découverte de ce besoin
devrait nous faire réfléchir!
Nous le répétons sans hésiter, tout homme est coupable,
et le sentiment plus oa moins pénible qui accompagne, eu
nous la conscience obscure ou précise de cette vérité est un
fait intérieur qu'on ne peut révoquer en doute. Et non seu-
lement nous sommes tous coupables , mais aucun de nous,
(i). Nous irons au-devant cVune objection qui s élève pput-clre dans
1 espriS du lecteur quand nous disons, dune pari, que toutes les propositions
de la doclrme chrétienne sont claires el intelligibles, el, d'autre part, que
quelques-unes sont impossibles à prouver. Un exemple nous servira mieux
que tout ;iutre moyen à résoudre celle contradiction apparente; le voici :
une pers.inne .nflirme qu'il y a des Labitans dans la lune ; celte proposition
ne présente nm que de clair et d'intelligible, et pourtant il est impossible
a en démontrer la vérité.
(î)_Si quelqu'un , tout en avouant que cette proposition est vraie pour
lui-même, vient à ciler quelques hommes pour qui il pense qu'elle ne le
serait point, son objection n'en pas recevable ; car personne ne peulré-
pondre ici pour d'autres. « Chacun ne connaît que lamertune de son âme »
a dit Salomon. '
s'il veuls'cxaminer, ne manquera de sentir distincteinentau
fond de sou àme, à côlé de l'obligation de faire toujours le
bien , un penchant irrésistible à commettre le mal , i .iiniou
raouslrneuse et tout aussi inexplicable à l'aide de nos lumiè-
res, que facile à constater et douloureuse à découvrir.
.Si quelque stoïcien ou quehpie spiritualiste aveugle par
l'orgueil que lui inspirent quelques œuvres de belle appa-
rence , prétendait nier que tout homme est coupable , et
que jamais il ne cesse entièrement de l'être , nous pour, ions
nous borner pour toute ré|)onse à lui opposer les argumens
de ces autres philosophes qui, ne cioyant qu'à la matière et
à l'aveugle nécessité des lois qu'ils lui assignent, et s'dant
délixrés ainsi, tant b en que mal , de la crainte d'un juge-
ment final , ont démontré que la morale n'avait de base
qui! rintéièt, et que l'homme le plus vertueux n'étanl que
l'esclave de sou org'anisatiou et des appétits qui en dépen-
dent, personne n'avait plus de droit qu'un autre à une ré-
compense éternelle. Ah ! si Helvélius et les auties secta-
teurs de ces doctrines avaient piété quelqu'attention ix [d
vo.x de leur conscience, comme il leur eût été facile de re-
connaître que s'il est vrai qu'aucun homme ne menti; de
récompense , il ne l'est pas moins que tous méritent une
punition. En un mot , si chacun de nous était ch.iige de se
juger lui-même sincèrement , il se verrait contraint pirsa
propre conscience de mettre dans l'urne la boule noue qui
do t le condamner.
Enfin une dernière vérité de cette piem ère série , et qui
n'est guère moins affligeante que les précédentes , si.i tout
quand ou la place à leur suite, c'est que bieutôt il nous
faudra mourir, oui bientôt , car qu'est-ce que la plus longue
carrière quand on arrive a sou terme ? A ce moment
là , peu importera le système d'illusions qu'on se sera
fait pour échapper au malaise de la conscience et pour se
procurer quelques jouissances; il faudra en reconnailrc la
vanité et l'impuissance complète pour vaincre cette mort
qui est appelée à si juste titre « le roi des épouvantemens. »
Si, pendant sa vie, on n'a pris conseil que de sa raison , on
ne pourra espérer ni dans le néant, car la raison ne le dé-
uionlre point, ni dans l'idée d'un Dieu qui transigerait
avec le coupable, car la raison ne démontre pas davantage
l'existence de ce Dieu; on n'aura devant soi que le doute
et une effrayante obscurité; oui, effrayante ; car si la raison
se lait , la conscience parle haut au bord de la tombe.
Ainsi donc, culpabilité qu'il est impossible d'anéantir,
puisqu'un fait accompli esta tout jamais indélébile ; inca-
pacité complète de rentrer par nous-mêmes dans la voie du
bieii , dans le chemin de la loi morale , puisque notre nature
déchue nous entraîne du côté opposé, comme chacun do
nous le sent fort bien, pour ce qui le concerne; aialaise
dans le présent , ignorance inquiète et douloiireiiss de l'a-
venir, crainte d'un jugement que iros notions de justice
nous rendent probable , \ oilà tout autant de faits ou de vé-
rités qu'un homme sincère et de bon sens ne contestera pas,
et dont le simple énoncé suffit.
Mais si les déclarations de cette première catégorie sont
désolantes, combien sont douces et propres à nous consoler
et à nous réjouir les vérités de la deuxième série, vérités
que nous connaissons, non plus par la vue, comme les pré-
cédentes, mais par la foi , et uniciuement par elle, car ce
sont des choses que l'œil n'a point vues , que l'oreille n'a
point entendues, et qui ne sont point montées au cœur de
l'homme.
S'il n'est personne qui puisse raisonnablement contester
sa culpabilité, il n'v a, en échange , que celui qui croit qui
sache, que « le sang de Christ nous purifie de tout péché; »
car cette consolante vérité ne saurait être découverte ni par
la raison, ni par la conscience. Jésus-Christ ciucifié est folie
jiour Ja raison humaine, et nul ne peut dire que par le
Saint-Esprit que Jésus est le Christ , le Sauveur, l'Agneau
de Dieu, qui ôlc le péché du monde.
Notre expérience nous prouvera facilement , à toute
époque de notre vie, que nous sommes incapables de ren-
trer par nous-mêmes dans la bonne roule et de nous y
maintenir constamment ; mais ce qu'elle ne nous prouve que
lorsque nous avons cru, civique « Dieu donne la sagesse
libéralement et sans la rep'trrcher à tous ceux qui la lui de-
mandent ; » c'est encore , o que sa force s'accomplit dans
576
LE SE*!F.liï\.
noire Faiblesse'j » c'est enfin, que « nous pouvous toutes cho-
ses Pli Ciii'ist qui uous fortifie. »
Nous gémissons sur cette terre; le mal qui y règne nous
y poil i5uit sans cesse, et il n'y a p:is Je. prudence, de luinièics
do lithiisse, de puissance capables de uous fane éviter la
rupture des liens les plus intimes ni les vicissitudes de tons
gcuii's qui traversent notre existence ici bas ; voilà encore
ce (|i'(! Mexpérience enseigne à tons les hommes. iVlais ce
qne 1.1 foi seule nous apprend, c'est que « toutes choses con-
courent ensemble ai bien de ceux qui aiment Dieu, » et que
« notre légère affliction, qui ne fait que passer, produit en
nous le pjids éternel d'une gloire infiniment excellente,
quand nous ne regardons pas aux choses \iisibles, mais aux
invisibles, car les choses visibles nesont que pour un temps,
mais les invisibles sont éternelles. » Tout nous démontre
autour de nous que nous n'avons point ici bas de cité per-
manente; mais la loi nous dit que « si notre h ibilation 1er
rcstre est détruite, nous avons un édifice de par Dieu, une
maison éternelle dans les cieux,qui n'est point faite de
m.iin. »
Enfin, si notre raison et notre conscience uietLcnt en évi-
dence pour tout les monde la vérité des déclarations de la
Bible qui se rapportent à la misère de l'homme, c'est là que
s'ariète leur témoignage; suffisantes pour nous désoler, ces
facultés ne peuvent rien pour notre consolation. Dieu seul
poinait donc encore nous parler de régénération et de bon-
heur, puisque tout en nous et hors de nous ne nous parlait
qne de culpabilité d'ég.ircment et de malheur. S'il ne faut
que voir l'homme pour connaître sa misère, il faut croive
Dieu pour connaître sa miséiicorde.
LE CHOLERA-MORBUS.
Le choléra , après une recrudescence de quelques jours
revient rapidement à ce qu'il était à la fin du mois dernier.
Nous rendons giàceî à Dieu de ce que sa boute abrège ainsi
le deuil ~ui couvrait la capitale, et surtout de la longue
attente qu'il jnontre envers tant d'âmes que la uiurt sur-
prendiMil mal préparées à paraître devant leur Juge. iMuis,
îrins! cette patience du Très Haut seia-t-elle comprise ?
Nous commençons à en désespérer, en regardant autour de
nous, en écoutant les discours de ce malheureux peuple,
que tint de fléaux ont déjà visité sans vaincre sa légèreté et
sans le ramener à de sérieuses réflexions. Pendant qae la
mort redouble ses coups, de quelle pensée se préoccupe-t-
il '.' De quel côté le porte sa crainte ? Les yeux arrêtéssur le
thermomètre ou sur quelques articles de la Gazette iiiédi-
cah:, il n'a d'intelligence que pOur évaluer la part qu'une
température trop élevée ou certaines fautes de régime ont
au réveil de l'épidémie; toutes les facultés de son âme sont
absorjjccs dans ces supputations, auxquelles nous ne contes-
tons. d'aillîurs, ni leur justesse ni leur genre de mérite.
Puis, aussitôt que le danger diminue, vous le voyez secouer
le poids de ces momcns d'angoisse et revenir avec toute sa
fi-ivolité à son train accoutumé d'affiires et de plaisirs. Et
cependmt, que la maladie sévisse peu ou beaucoup, la mort
est toiiiour.s à la porte, l'épée de Damoclès n'en est pas
moins suspendue sur nos têtes; elle peut couper avec la
même rapidité les liens qui uous attachcnl si fort à cette vie;
elle ne cc.«se de nous dire d'être sur nos gardes! Oh I que
riicmmc se rapetisse, quand il s'attache ainsi à la terre,
quand il y cherche en même temps la cause de ses maux et
la snuicede ses consolations , quand le présent est à la fuis
la sphère de sa prudence et la limite de ses voeux , quand il
resserre tout son esprit , toute son âme dans cette étroite
enceinte du monde visibh^ ! Combien il grandit au con-
traire (jiiand son iiilcUigencc s'élève des causes de détail à
la cause générale , d.-s lois delà nature à son Législateur, de
l'apparente fat dite des f lits matériels à la sagesse providen-
tielle qui les domine, de la sphère et de la prudence du
présent à la sphère et à la prudence de l'étern té!
Oui , la prudence de rétcruilé , voilà ce que nous vou-
drions trouver chez nos contemporains; telle est la leçon
qu'ils devraient puiser à l'école des calamités de tous genres
par lesquelles Dieu cherche à rappeler leurs regards vers lui.
Mais jusqu'ici ces calamités ont beaucoup plus servi à ma-
nifester l'aveuglement de notre génération qu'a la ramener
à Dieu.
^ MELAÎVGES.
Voyage DE DEDXMISSIOWHAIRES FRANÇ/lIS PARMI DES TRIBUe IKCOSWOES
DU SUD DE l'Afrioue. — l.a Sucit-ié (les Vlission.s priiiestiinles île Paris
vieiU de reci-voii- ilis I ilr.-s iiUd;-.-ssa tes lies iiii.^siuaiiaires qu'elle a en-
voyés |iarmi les H chuiinds du sud de rAfrique.
M. L.mue. l'un d'eux, a fjii avec M. Baillie , l'un dfS mis<ionnaires
anglais du Kinninan , une excursion dans le pays des K.illibarrY ou Karii-
liari (lune de ces orlliogrHphes est cède de Caiiipbi-11 , l'antre celle de
Bnrihell ) , situé au iioi-d de L.it.iko i , le puii:t le plus septentri in.il au-
i|uel fusscnl parvenus jui.pi'lci les Tc)yageur> européens. Ils se snnl joints
po n- ce voy.igc à plusieurs li;d)itans du Kuinin.in , dont le but élail d'c-
cliang r ri, s verr.)t<-rie- , du tiiliac et d'.nilr. s maridiandises contre des
dénis d'éli'phans Forcés souvent de se frayer un chemin avec la hache,
ils sont ensuite arrivés dans d immenses plaines de sable , où l'on rencon-
tiail seuleaienl çà et là qnelques mimosa; cet arbre, doni les feuilles
servent à la nourriture des giraffes, est d'un.- hauteur proportionnée à celle
de ce-aiiimiiix, dont n is voyageurs virt-nt pass-r de^ troupes conddéia-
bles. Ils enreul cru llem'ut à sjulfrir de la rareté de l'eau; ayant ma ehé
deux jours et une nuit sans en reni'on rer , ils -inraien: péri de soif , si,
contre tonte allenle, ils n'en ava ent trouvé à six pieds de profondeir . en
creusant d nis le sitble brùiant du dr*>ert. Dans toute cette contrée , ils ne
virent pîs [ilii^ de deux cents h ibila r, (jui n'ont [inur tout moyen d'exis-
tence que le gibier qu'ils tuent à la chaise, et une espèce de melon d'eau
n nnm • makatane, q l'ils c )upen. par tranche- et font sceller au sileil pour
1 hiver Ils se no irris>enl aussi de SHUterelles. N'.iyanl jamais vu d'etr.in-
gers dans leur pays, ils prenaien; souvent la fuite en apenevanl les wag-
gons de la caravane ; mus ils se rassu.airnt bientôt , et se montré. ent en
genérnl affibliS et h j-pilaliers,
M. Rolland a esiayé de foider une mission ai m'Iieu de la Iribades
B ihanilzi , dont le chef, nomm- Mokatia , parait très-favorable à ce pro-
jet. Il s'est ms en rojte |>our 1 -ur pays, accompagné d'un maço i anglais et
de sa femmes dunintrp été et de plusieur- Béch lanas ; il comp ail de-
minder aussi a Mahura, chefdupaysd' Latlakou , l'aïuorisation d emme-
ner avec hr plusieurs de ses gens; iuai> celui-ci . jaloux de voir les tribus
d- l'intérieur s ir le point d'avoir .les m-s.ionn -ires, tmlisqu' lui-iir'me
n'en avait pas eiro'e,s'y refusa et voulut mêm' emp'cber M. Rolland
d'exécnl r son projet. Apres avoir vaincu s i résislance , il c mliiiu.i sa
route vei'S la rivièr - de Sitlagoli. S'étant écarté de ses comp iguons , il fut
poursuivi par dux énorraL's Lons , et il ser.dt indubitable.nent devenu
leur p* oie , si S')n chev.il , effrayé . n * l'eût empoi-té avec une extrême vio-
l-ni*e. Arrivé sur le b:)rii du Sillagolt , M. Rollan 1 eut une entievue avec
le ciief G'iut/.i ; il reçut délai . sur l'état du pays , des nouvelles si peu d'ac-
cord avec cellus qu'il avait reçu -s jusque-là , qu'il re.solul , avan de conti-
nuer sa route , d'envoyer une dépalatiou à Mokatia . chef des Batiarutzi ,
et à Mosolekatz' , roi desZoulas, dont IViok.ttln est tribaîaire . pour obte-
nir des renseignemen- pins positifs. Mokatia lui envoya ses tils et son
neveu pour le détourner de p nétr.T plus avant , Mosoltfcjtzi , lier de
quelques avantages qu'il avait remportés sur les Griq lias , ne voulant faire
aucune dilférence entre ceux-ci et les Européens , qu'il accuse de leur
avoir foumi des armes contre Ini. M. Rolland retourna donc au Kuriimaii,
et il craignait de devoir ajourner indéfiiira nt lexecution de son projet ,
lorsqu'au mois de décembre passé , il reçut un nouveau me-'S.ige du chef
des Baliariitzi , qui lui anninçait pie les disposiiions du roi des Zoulas
étaient toui-à-fait changées , el qu'il piuvait venir sans crain'e d.i s soa
piys. Il va répondre à cet appel . et nous pouvons e.spérer de voir l'Evan-
gile et la civilisation portés par des chrétiens fraaçiis dans ces co. Urées,
où jainiis homme blanc ne pénétra avant eux.
Travaux philoi.ogi(JOEs de m. cericke. — La Si.'iété biblique hoUan-
ilais • est sur 1- point de publier une traduction de l'Ancien-Testament
dans la langue de li'.e de Java. M. Gerieke, qui est atlaché à Cette So-
cioté depuis 1823 el qui est élève du savant professeur Williii;;t , s ■ rendit
dans cette ile en i S'i'j. Il a su se p nétrer, mieux qu'aueuu autre Européen,
lie l'esprit des habituas , et s'eit familiar se avec leur langue , leur carac-
tèe, leurs coutumes et leui-s principes religieux. Les relations qu'il a en-
treleniics avec toutes les cl isses de la société , et les iiomSr uses oecasions
qi'il M eues d et e à la co ;r des princes javainii , l.ii oit été très-utiles sous
ce rappirt. Il n'.i jamai- perdu de vue les deux obj Is de sa m .ssion , sa-
voir : la comjiûsition d'une g amniaire de la langue du pays et la Iraducliors
de la Bible en celte même langue. Le premier de ces ouvrages est ter-
miné ; il a été imprimé à Java par les presses du gouvernement , et les
Javan.iis ont téinoig.ié leur é'onnement de rexcellenre de ce tiavail.
SI. Gerieke a reçu du roi de Hollande une médai le d'or. Ce savant vient
aussi de terminer la Irjduclion des Rsaunie-. C -s deux écrits ont été sou-
mis à un érndit javanais qui réside depuis quelq le temps à La Haye. Il a
déclaré qae la version des P-.aumi;s était dans l'idiômo qu'on parle à Sau-
I a-R irla , rcsi icnce de la Cour , el qu'on reg irde comme 1:^ plus pur de sa
pairie.
Le Gérant, DEHAULT.
Imprimerie de .Sellicue , rue des Jeûneurs , n. \\-
TOWF r
\-' fiS,
1" AOUT ISS*!.
MEIJ
JOURNAL RELIGIEUX,
Polîtlqii ,!, Philosopliîqiie et Lutéraîre,
PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS.
^L ^"V \^ '\ L* champ , c'est le n
\, 'VjI?Î^ V Mailh.XIII.
londe.
38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n° ii,et chez tous l*s Libraires et Directeurs de poste. — Prix:i5 fr. pour l'annéeî
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera a fr. /our l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et enTois d'argent , doivent être affranchis.
SOMMAIRE.
Revde politique : Lettres de la province. N° IL — ^Voyages : Voyage
de M . Douville au Congo el dans l'intérieur de l'Afrique équinoxiale. —
Philosophie : Des rapports de la doctrine de Confucius avec la doc-
trine chrélirnn*;. — Mélanges : Prohibition de l'opium en Chine. —
A>N0SCE.
BEVUE POLITIQUE.
Lettkes de la province.
N» II.
La (It'cla ration de la diète de Francfort contimieà fournir
le sujet d'une vive polémique. Chacun juge celle mesure
selon ses intérêts ou ses passions. Les organes du libéralisme
l'attaquent avec colère j les )'eprésentans des idées absolu-
tistes la saluent par des cris de joie et d'espérance j les dé-
fenseurs du pouvoir ministériel la défendent avec mollesse,
avec une sorte de pudeui' qui trahit leur fausse position.
Pour nous, qui subordonnons les faits politiques à nos idées
religieuses, le protocole de Francfort ne nous paraît pas avoir
toute l'importance que lui attribuent les hommes de parti.
C'est un point d'arrêt, sans doute , dans le développement
des liberléi germaniques , mais rien de plus. Toute déter-
mination qui u'a pas sa cause dans la marche progressive
de riiumanité ne possède qu'une force apparente ; c'est un
échafaudage sans fondement, une création qui, n'ayant pas
en elle sa r.iison d'existence, doit périr par cela seul qu'elle
essaie de vivre cl de se mouvoir : or, tel est le caractère de
la résolution de Francfort. Celle œuvre d'absolutisme, ima-
ginée d.ms les camarilla de la diplomatie, tramée dans le
secret des cours , él.iborée dans l'ombre , adoptée dans un
conseil oii les souverains seuls ont des représeiitaiis , n'est
pas autre chose qu'une conspiration de rois. Eh! bien , que
l'on conspire d'en bas ou d'en haut, le succès n'est pas un
gage de durée; ce n'est qu'une manière plus lente de révé-
ler s n impuissance. Il y aura bienlôl en Allemagne ,, nous
le cioyons, plus d'un Etat qui dira de la servitude qu'où
prétciid lui imposer ce que disait Mirabeau : Je ne l'accepte
poinii
Nu'JS laisserons donc les feuilles politiques épuiser toute
la - "'vtncc de leurs passious contre la diète de Francfort.
TJii antre sujet, qui ne se rattache qu'indirectement à celui
qui précède^ nous paraît mériter un examen plus appro-
fondi.
Les hommes qui ne voient dans les choses que ce qui s'y
trouve, et non ce qu'ils veulent y trouver, ne se douteraient
pas que la résolution des souverains allemands puisse don-
ner matière à une querelle entre le catholicisme et Je pro-
testantisme. C'est pourtant ce qu'a essayé de faire un journal
habile et très-influent dans son parti, la Gazette de France.
Celle feuille a soutenu, dans plusieurs articles, que le pro-
tocole de la diète est une réaction contre la ligue de Smal-
calde, qu'elle appelle un monstre hideux, un retour vers la
liberté contre les principes de réforme et de licence appor-
tés dans le monde par la réforme. Cette opinion , évidem-
ment dictée par des intérêts de parti, ne demande pas une
réfutation sérieuse; la Gazette elle-même a trop d'esprit
pour y croire sérieusement. Mais il vaut la peine d'établir
combien le catholicisme est moins favorable que le protes-
tantisme au développement de la vraie liberté.
En thèse historique, on pourrait demander ce que le ca-
tholicisme a fait pour la cause des libertés européennes
avant l'époque de la réforme. Quelques écrivains catholi-
ques, et même des oralem-s saint-simonicns ont prétendu
que , dans le moyen-àje , le SaintSiép^e avait protégé les
peuples contre les rois. 11 nous est difficile de comprendre
sur quelles données de l'histoire se fonde cette assertion.
Beaucoup de rois ont été excommuniés , non parce qu'ils
opprimaient leurs peuples, mais parce qu'ils déplaisaient au
Siège de Rome; l'insubordination du membre de l'E;;lise,
bien plus que la tyrannie du prince temporel, fais.iit éclore
et tomber les foudres du Vatican. Si l'on excepte la pé
suie italienne, oii les pap;;s coiubattaieiil pour leur pr
cause, on ne citerait peut-être pas un seul exemple
couimunicaliou obtenue par le cri des peuples oppr
'S.
378
LE SEMEUR.
£^2=
En France , les armes du Saint-Sicge ont frappé, comme
par une espèce de défi , les plus grands e), tes meillcuis Je
nos rois, Pjiilippe-Auguste , Philippc-le-Bel et Henri IV.
Personne assurément ne serait plus surpris que les p ipcs
eux-mêmes, s'ils revenaient au monde, de se voir transfor-
més en défenseurs de la liberté. Innocent III ne saurait pas
ce qu'on voudrait lui dire ; Boniface VIFI regarderait cette
louange comme une mauvaise plaisantciie , et Grégoire VII
enfermerait dans un carJiot les flatteurs maladroits.
Si l'on eût dit que le trône pontifical a été, dans les longs
siècles du moyen-âge, un centre d'unité pour l'Europo , il
serait injuste de lui refuser ce mérite , qui est fort grand à
uos yeux. Mais centralisation et liberté sont deux choses
toujours distinctes, souvent même complètement opposées.
Napoléon , par exemple , a é'abli le plus habile système de
centralisation ; faut-il en conclure qu'il était le plus fervent
apôtre de la liberté?
Que si des papes nous descendons à des pontifes d'un rang
inférieur , aux évèques , aux chefs des ordres monastiques,
nous ne voyons pas encore quels services ils ont rendus à la
cause des libertés nationales. Dans tous les temps et partout,
le haut-clergé a fait alliance avec les seigneurs féodaux pour
imposer à la multitude un pesant esclavage. Ces deux aris-
tocraties n'en ont formé qu'une, également avide et lyran-
DÏque, jusqu'à la réforme du seizième siècle; et quand les
peuples de France s'armaient sous le nom de Jacquerie , le
sacerdoce était en butte à plus de haines et de malédictions
que la noblesse. On ne doit en excepter que les ecclésiasti-
ques du dernier ordre, ce qu'on nomme le bas-clergé, qui
défendirent quelquefois les intérêts populaires , non parce
qu'ils étaient prêtres, mais parce qu'ils étaient peuple,i'qu'ils
sortaient du peuple et vivaient avec le peuple. Il y kurait
peu de bonne foi à faire honneur an catholicisme d| leur
esprit libéral.
Lorsque Luther parut, où étaient les nations libres? Pa-
pes, rois, évêqucs et seigneurs se battaient et se déchiraient
pour résoudre des questions de suprématie; les pauvres
peuples ne figuraient dans ces luttes que pour y donner
leurs dépouilles et leur sang. Les anciennes franchises, ap-
portées des forêts de la Germanie dans l'occident et le midi
de l'Europe , se mouraient ou se mutilaient au gré d'une
poignée de nobles usurpateurs. Au pays de la grande Charte,
les communes ne paraissaient être que les humbles servantes
des deux ordres privilégiés; en France, le tiers-état n'était
assemblé de loin en loin que pour payer les folies de ses
maîtres. A peine trouve-t-on , en cherchant bien, quelques
hommes libres sur les rochers de la Suisse; encore devaient-
ils avoir toujours des armes sous le toit de leurs chalels ,
pour tenir à distance les satellites des empereurs d'Alle-
magne. Nous ne parlons pas des républiques italiennes;
entre la liberté de Venise et le despotisme de Constantino-
pie, il n'y avait guère que le nom de changé. Milan, Gênes,
Florence , étaient en proie aux sanglantes querelles de
quelques familles, et lorsqu'il ne fallait plus qu'un dernier
coup pour abattre les institutions populaires, les papes se
seraient fait conscience de ne pas le donner.
Voilà toute l'œuvre du catholicisme avant la réforme. Il
est vrai que la Gazette entretient ses lecteurs de la forte et
mâle civilisation qui s'est développée , en Europe , depuis
Charlemagne jusqu'au seizième siècle. On aurait pu , à
notre avis , trouver des mensonges pins spirituels. Cette
mâle et forte civilisation est un digne appendice des qua-
torze siècles de bonheur et de gloire qui avaient été imagi-
nés par le Conservateur.
Depuis la réforme, le catholicisme a-t-il fait plus pour la
cause des libertés nationales? En France, non ; ce sont deux
cardinaux , Richelieu et Mazarin , qui en ont dispersé les
derniers débris. Eu Espagne et en Portugal, pas davantage:
les confesseurs des rois y ont tenu la place et exercé le pou-
voir des anciennes cortès. En Autriche , non plus : les peu-
ples y sont demeurés en tutelle. Les républiques d'Italie
ont péri ; la république de Pologne s'est déchirée en lam-
beaux. L'Amérique du sud a été gouvernée comme un vaste
couvent, et les jésuites du Paraguay furent les inventeurs
du plus méticuleux despotisme que jamais peuple ait subi.
Partout , en un mot, où le catholicisme s'est conservé , les
libertés nationales se sont éteintes , quand elles existaient,
ou bien ont été empêchées de voir le jour , quand elles
n'existaient pas.
Si l'on se rapproche de l'histoire contemporaine , le mê-
me ordre de faits se présente. Aux Etats-Généraux de 89,
lesévêques et les nobles,5 'associèrent pour soutenir l'ancien
régime j il n'y eut quec es curés et quelques prélats jansé-
nistes, c'est-à-dire à deriii'protestans, qui se déclarèrent en
faveur des idées constitutionnelles. Au temps du consulat,
lorsque le catholicisme fut officiellement rétabli , les mem-
bres du haut-clergé devinrent les plus humbles flatteurs de
Bonaparte, et ils lui applanirent la route du trône impérial.
Quand Pie VII vint couronner le moderne Charlemagne ,
il réclama les biens de l'Eglise; mais des libertés publiques,
il n'en parla point. Quand le même pape crut devoir lancer
une bulle d'excommunication , ce fut contre le conquérant
des Etats romain?,non contre l'usurpateur de tous les droits
de la nation. En i8i4, peu s'en fallut que le clergé catholi-
que ne réclamât les dîmes ; le malheur des temps ne le per-
mit pas. Mais il se fit du moins l'auxiliaire des prétentions
anti-libérales de cette époque , et dans tous les lieux où il
avait de l'influence, des hommes de l'extrême droite sorti-
rent de l'urne électorale. Bientôt après, le jésuitisme vint à
son aide , et tous deux se mirent de concert à travailler la
France pour y remettre les esprits d'abord , les personnes
ensuite, sous le joug du bon plaisir. Dans tout le clergé de
France , on ne trouverait guère que l'abbé de Pradt et
l'abbé Grégoire , considérés l'un et l'autre comme apostats
par le corps des prêtres , qui aient élevé la voix contre les
empiètemens de la royauté. Aujourd'hui même , les ecclé-
siastiques romains se distinguent , en général , par leur op»
position plus ou moins flagrante au nouvel ordre de choses,
et s'il y a des soulèvemens carlistes, il faut les chercher dans
les provinces où le clergé domine , dans la Vendée et dans
le midi.
A cette masse de faits que pourrait-on opposer? Rien de
plus facile que d'aligner quelques phrases sur l'esprit libéral
du catholicisme, mais elles se brisent contre d'irrécusables
réalités. La Gazette, qui sait toujours répondre, nous dira
qu'il ne s'agit point du libéralisme actuel, mais des anciennes
libertés du pays. Malheureusement ces anciennes liberté»
ne renfermaient ni la liberté de culte, ni la liberté de la
presse,' ni la liberté d'enseignement , ni la liberté indivi-
duelle. Qu'est-ce donc que la liberté sans les libertés?
Quanta la déclaration de Louis XVI sur laquelle s'appuie
la Gazette, elle ne devrait pas ignorer que cette déclaration
fut faite en désespoir de cause , après le serment du Jeu de
Paume , et contre les sentimens bien connus de la majorité
du haut -clergé. Si le corps ecclésiastique français eût
éprouvé un si vif désir d'étendre les droits du peuple, d'où
vient qu'il ne l'a pas déclaré une seule fois pendant les
quinze années de la restauration? Il est permis de se défier
d'un amour que l'on cache lorsqu'il pourrait se montrer
avec succès, et qu'on révèle lorsqu'il est impuissant.
En dehors de la France, le clergé catholique n'a pas fait
preuve d'un plus grand zèle pour la liberté. Les deux
royaumes de la péninsule hispanique ont vu les prêtres se
liguer avec la populace pour anéantir les droits nationaux
et pour remettre en vigueur tous les monstrueux privilèges
du moyen-âge. Il ne paraît pas non plus que le catholicisme
LE SEMEUR.
379
forme des hommes qui possèdent les conditions et les vertus 1 liqiie le plus libéral qui ait été publié en France, la doctr
nécessaires à un peuple libre j car il n'existe jusqu'à présent
aucun pays fidèlement catholique , où la vraie liberté , la
liberté unie à l'ordre, ait pu se maintenir. Les Etats de l'A-
mérique du Sud se débattent, depuis dix ans, sous une ef-
froyable auiirchie , et l'on s'en éloune d'autant plus qu'Ms
ont à côté d'eux une vaste républitjue protestante dans la-
quelle l'ordre semble avoir fait une alliance indissoluble
avec la liberté.
On cite la Belgique, la Pologne et l'Irlande où les prêtres
de l'Eglise romaine se sont levés pour soutenir les intérêts
populaires et l'indépendance nationale. A Dieu ne plaise
que nous méconnaissions leur noble courage et leur dévoue-
ment! Honneur au clergé , de quelque communion qu'il
soit, qui défend la cause de l'opprimé contre l'oppresseur,
et qui revendique les droits s.icrés que le Christianisme ac-
corde à toute créature humaine ! Il est juste d'observer ce-
pendant qu'il y avait pour le clergé romain, dans ces divers
pays , un intérêt religieux ec même temps qu'un intérêt
politique. La Belgique était soumise à un prince protestant;
la Pologne, à un souverain de la religion grecque. Le clergé
soutenait donc sa propre cause , sa cause personnelle , en
s'uuissant avec les peuples pour secouer le joug de ces chefs
étrangers. Il en est de même de l'état actuel de l'Irlande;
les jjrétres y voient une question d'af ranchissement pour
l'Eglise plutôt qu'une question de liberté pour te pays.
Autre chose est , chacun le comprendra , d'employer son
influence pour accroître les diverses espèces de libertés
dans une contrée exclusivement catholique et gouvernée
par un roi catholique , ou bien d'user de cette influence
pour délivrer un pays de catholicité du sceptre d'un mo-
uarque hérétique. Le clergé romain a souvent agi dans ce
dernier cas; il n'a jamais ni nulle part agi dans le premier.
Au contraire , partout où il est prépondérant, il fait cause
commune avec l'absolutisme des rois. Point de liberté de
culte , de presse , d'enseignement ni d'aucun genre en Es-
pagne , en Italie et ailleurs , parce que rien n'y oblige les
prêtres à se servir du libéralisme comme d'un moyen d'in-
dépendance. Mais s'il arrivait, par exemple, qu'un conqué-
rant hérétique ou incrédule , un nouveau Napoléon , en-
vahît les Etats romains, nous pensons que le pape lui-même
se déclarerait le défenseur de toutes les libertés, et qu'eu un
besoin il se ferait carbonaro, sauf ensuite à ressaisir le pou-
voir absolu, lorsque le pays serait affranchi de la domination
étrangère. Le pape deviendrait ami de la liberté , non par
principe, mais par tactique j il jouerait fort habilement peut-
être son personnage; les niais seuls pourraient croire qu'il
le remplit sérieusement.
Nous avons vu cette hypothèse réalisée en France depuis
la révolution de juillet. Tant que le clergé catholique a es-
péré d'obtenir ou de garder la direction des afïiiircs pu-
bliques , il n'a pas montré de souci pour la liberté de la
presse, la liberté d'enseignement et la liberté d'association;
mais depuis qu'il a été contraint de se renfermer dans le
sanctuaire , sa voix a retenti , forte et impérieuse , contre
tous les monopoles. La Quotidienne elle-même a bégayé du
libéralisme contie les privilèges de l'Université. Il est fâ-
cheux que cette conversion soit venue si tard ; nous y aurions
applaudi do tout notre cœur sous le règne de Charles X ;
maintenant elle est si naturellement un devoir de circon-
stance , qu'il faut une foi plus robuste que la nôtre pour
l'admettre comme une vérité.
En dernière analyse, tous les faits historiques témoignent
contre l'esprit libéral qu'on attribue au catholicisme. La
preuve des doctrines conduirait au même résultat.
Est-il rien de plus hostile à la liberté de la pensée, et
par cela même à la liberté de la presse qui n'en est qu'une
application, que la doctrine professée par le journal catho-
de la raison universelle substituée à toutes les raisons indi-
viduelles? {Déclaration présentée au Saint-Siège par les
Rédacteurs de l'Avenir.) Dès lors l'individu , comme être
iutelligcnt, cesse d'exister et d'agir; il s'absorbe dans la rai-
son générale. Et comme le Saint-Siège est le seul interprète
de cette laison générale, il s'ensuit que le pape devient la
pensée unique et souveraine de l'humanité. Dès-lors aussi
toute idée contraire aux idées reçues est , non-seulement
une innovation, mais une révolte; celui qui admet une au-
que celle qui est reconnue par le Saiiit-Siép-e se
tre vérité
place hors la loi des intelligences. Comment accorder celte
théorie avec la liberté de penser et d'écrire ? Les rédacteurs
de / Avenir ont eux-mêmes montré que l'une tue l'autre.
Voici leurs propres paroles qu'ils ont réalisées bientôt
après, en suspendant la publicution de leur journal : « Si ,
1) dans les principes que nous professons , il y a quelque
» chose qui soit contraire à la foi ou à la doctrine catholi-
» que, nous supplions le Vicaire de Jtsus-Christ de daigner
» nous en avertir , lui renouvelant la promt-sse de notre
» parfaite docilité. A Dieu ne plaise que nous puissions ja-
» mais mettre nos sentimens particuliers à la place de la
1) tradition de l'Eglise, dont il est l'interprète souverain!...
» Pour nous , la soumission , qui est notre premier devoir
» comme catholiques, est en quelque sorte notre être com-
» me écrivains. Toute parole de révolte dans notre bouche
» serait le suicide de toutes nos paroles ; car notre premier
» principe , le principe vital de nos écrits , l'âme de notre
» intelligence, c'est que la vérité n'est pas un bien qui nous
» soit propre; et depuis notre doctrine sur la raison jusqu'à
1) notre foi en la Chaire éternelle , de toutes parts nous
» sommes comme enveloppés d'obéissance. » ( Déclara-
lion, etc. ) Est-ce assez d'abjection et de servilité? Tout est
donc soumis à la décision du Saint-Siège, non-seulement les
choses de foi, mais les choses de simple raison. Parlez-nous,
après cela, de la liberté de la presse ! Il n'y a que deux ma-
nières d'appliquer la doctrine de l'Avenir : ou bien que les
écrivains fassent le voyage de Rome pour solliciter les hau-
tes lumières du Saint-Siège, ou bien que Rome envoie par-
tout des censeurs pour soumettre les écrits à leurs infailli-
bles ciseaux.
Conçoit-on quelque chose de plus menaçant pour l'in-
dépendance nationale que la doctrine de l'infériorité du
pouvoir temporel relativement au pouvoir spirituel? « Les
» conventions humaines n'étant libres, dit l'Avenir, qu'à la
» condition de ne pas violer la loi divine qui est leur règle
a permanente , l'ordre temporel qui se compose de ces
» conventions , est par là même subordonné à l'ordre spi-
» rituel qui renferme cette loi. » ( Déclaration , etc. ) Eu
sorte que le Saint-Siège étant appelé à prononcer, pour les
objets purement politiques et administratifs , sur ce qui est
ou n'est pas conforme à la loi divine, décidera souveraine-
ment de ce qui doit subsister ou être aboli. Est-ce là le dé-
veloppement de la liberté que nous promet le catholicisme?
C'est nous faire rétrograder en-deçà de la Pragmatique-
Sanction de saint Louis<
La liberté de conscience et de culte sera-t-elle bien ga-
rantie par le dogme : Hors de l'Eglise visible point de salut?
Non que nous pensions que ce dogme conduise essentielle-
ment , ni même nécessairement à l'intolérance maiérielle ;
il nous semble qu'on peut être à la fois catholique fidèle et
bon logicien, sans employer la force brutale contre les opi-
nions dissidentes. Mais toujours feut-il avouer <[ue ce dogme
est une arme dangereuse entre les mains des passions, puis-
qu'il donne aux attentats des persécuteurs une apparence
de zèle religieux. L'Avenir déclare lui-même qu'un pays
dans lequel se trouvent plusieurs sociétés spirituelles ne
peut pas agir cathoUquement : d'où il résulte que , pour
580
LE SEMEUR.
agir catholiquemcnt, la majorité doit commencer par iin-t- 1
tre hors de l'Etat tons les hérétiques. Il affirme aiUeius 1
que , dans l'ordre, l'Eglise et l'Etat sont inséparables , et
que l'ordre n'existe plus quand il y a des communions dis-
sidentes. Or , comme une société quelconque doit toujours
tendre à rentrer dans l'ordre , les cultes non-calholiqucs
seront sans cesse exposés à un3 complète destruction.
Qu'est-ce donc qu'une liberté religieuse qui verrait le gluivc
de l'ordre catholique perpétuellement suspendu sur sa Icle
comme l'épée de Damocics ?
Enfin, la liberté d'enseignement subsistera-t-clle à coté
du dogme de l'infaillibilité du Siège romain? Il y aurait
une prodigieuse inconséquence à laisser enseigner dans Ici
écoles ce qu'on regarde comme des eneurs manifestes cl
palpables. Avec un seul et suprême interprète de la vérité,
il ne peut y avoir qu'un seul enseignement : en admctUe
deux DU plusieurs, ce serait contiedire le principe dans sa
plus simple application. Personne n'a le droit de donner
aux enfans une substance empoisonnée , et la vie de l'àme
est plus précieuse que celle du corps.
Ainsi , en raisonnant sur les dogmes de l'Eglise romaine ,
toutes les libertés s'écroulent à la fois : la liberté de la pen-
sée, la liberté de la presse, la liberté du pouvoir tcmporri,
la liberté de conscience, la liberté de culte, la liberté d'en-
seignement. Que reste-t-il, si l'on ôte toutes ces libertés ?
Un esclavage pire que celui des Ilotes , un état d'abrntissc-
meiit dont il n'y a aucun exemple depuis que les hommes
sont réunis en corps de nation. Heureusement les plus zélés
catholiques reculeraient eux-mêmes devant les conséquences
de leurs dogmes^ il n'est pas donné à la conscience humaine
de descendre jusque-là.
Histoire et théorie, faits et doctrines, tout se réunit donc
pour prouver que le catholicisme n'est pas favorable aux
progrès de la liberté. Il la détruit ou l'enipéthe de naître,
quand il est le plus fort; et quand il est le plus faible , il
l'enibrasse pour mieux l'étouffer. Nous n'aurions pas abordé
cette question sans la polémique opiniâtre et provoquante
de la Gazelle de France; mais lorsque les choses les plus
claires sont audacieusement travesties , il faut les rétablir.
Nous ne voulons avoir, d'ailleuis, aucune solidarité avec le
catholicisme ultramontain , et nous désirons que l'opinion
publique ne nous confonde jamais avec lui.
Dans une prochaine lettre , nous parlerons de l'influence
du protestantisme , ou plutôt du Christianisme , sur le dé-
veloppement de la vraie liberté. La question purement
protestante ne nous intéresse guère; car nous neproteslons
plus, nous attestons que nous sommes disciples de Jésus-
Christ.
VOYAGES.
Voyage au Congo et dans l'interieijr de l'Afrique equi-
noxiÀLE, Fait dans les années 1828, 1829 et i83o , par
J.-B. DouviLLE , secrétaire de la Société de Géographie
pour l'année i8!52 et membre de plusieurs Sociétés sa-
intes françaises et étrangères ; oia>rage auquel la So'
ciélé de Géographie a décerné le prix dans sa séance
du 3o mars i832. — 3 vol. in 8", avec carte et figures.
Paris, i832, chez Jules Rcnouard, rue de Tournon, n" 6.
Prix : 3o fr.
Tandis que les navigateurs européens ont découvert au-
delà de l'Océan deuxnouvelles partiesdu monde, l'Afrique,
si voisine de nos côtes, nous demeure encore en grande
partie inconnue. Les colonies qui s'y sont établies n'ont
jamais été bien florissantes et elles ne se sont pas étendues
dans l'intérieur. On aurait dit que la civilisation, resserrée
sur le sol africain dans d'étroites limites et, en quelque sorte,
cernée dans ses retrancheinens , n'osait lutter avec la vie
barbare et la vie sauvage, et ne se croyait ni la mission, ni
la possibilité d'envahir. Mais après que l'Afilquc est
demeurée, pendant tant de siècles, impénétrable à nos in-
vestigations, voici lout-à-coup que le voile qui nous la
cachait se déchire et que la lumière nous arrive de toutes
parts. Nos soldats s'emparent d'Alger et , missionnaires de
l'épée (1) , y transportent nos idées et nos moeurs ; Gobât et
K.ugler, missionnairesde l'Evangile, pénètrent en Abyssinie;
Caillié parvient à Tomboiictou; deux colons de la Libérie,
Taylor et James, tentent dans l'intérieur un voyage de dé-
couvertes; les frères Laiider, marchant sur les traces du
major Laing, de Clapperton et de Denham , explorent le
cours et l'embouchure du Niger; Rolland, Bailiie et LemuC
s'avancent beaucoup plus au nord de la Nouvelle-Latakou ,
qu'on ne l'avait fait avant eux ; et Douville, parcourant 16
degrés du sud au nord et i4 degrés de l'ouest à l'est, dans
les provinces soumises au roi de Portugal et dans les vastes
contrées habitées par les nègres iiidépendans, change com-
plètement nos idées sur l'Afrique cquinoxiale. N'est-il pas
remarquable quêtant de recherches aient lieu à la fois, et ne
doit-on pas reconnaître dans leur coïncidence un fait provi-
dentiel? Il nous semble impossible que l'Afrique soit mieux
connue, qu'elle devienne accessible à nos voyagent s, à nos
commeiçans, et surtout à ces hommes désintéressés et
dévoués, qui demandent sur leurs deux genoux sa régéné-
ration morale et sociale, retardée de tant de siècles, et qui
veulent y travailler de tout leur pouvoir, sans que quel-
qu'une de ces 1 évolutions, par lesquelles la condition de
l'humanité s'améliore, se prépare sur les points de ce conti-
nent oii ils porteront leurs pas. Et qui nous dit que ce ne
sera pas la plus importante, des révolutions, celle qui s'opère
d'abord dans le cœur des hommes et qui ne produit qu'en-
suite des effets extérieurs correspondans?
Le voyage de M. Dou ville, qui a duré près de deux ans
et demi, a exigé de sa part de grands sacrifices de fortune ,
sa caravane ayant presque toujours été composée de quatre
à cinq cents hommes, qui lui furent souvent utiles pour ré-
sister à la violence et qui portaient les instrumens dont il
avait besoin pour ses observations, les présens qu'il desti-
nait aux chefs , dont il traversait le territoire, et les provi-
sions nécessaires à tant de gens. Mais que sont ces sacrifices
auprès de la perte qu'il a faite de son épouse, qui avait
voulu affronter avec lui les périls de sa difficile entreprise
et qui, atteinte douze fois des fièvres de ce climat meur-
trier, a fini par y succomber ? Lui-même a couru de grands
dangers, auxquels il n'a souvent échappé, de la manière la
plus inattendue, que par une présence d'esprit extraordinaire
et unegrande fermeté decaiactère. Nous ne pensons pas qu'il
puisse être bien utile de transcrire ici quelques-unes de ces
aventures, quelque intéressantes qu'elles soient d'ailleurs; il
vaut mieux , ce nous semble, nous arrêter quelques instans
à considérer l'homme tel que M. Douville l'a rencontre
dans des régions où aucun blanc n'avait encore porté ses
pas; c'est, il est vrai, une triste page qu'il ajoute à l'histoire
de l'humanité, mais c'e^t une page instructive.
La religion des peuples que M. Douville a visités est le
plus grossier fétichisme. Quoique les Portugais, qui décou-
vrirent le Congo en i^Qi, niais qui ne s'y établirent que
quatre-vingt-quatre ans après , y aient accordé aux prêtres
des prérogatives et une autorité exorbitantes, ceux-ci n'ont
rien fait pour la conversion véritable des indigènes. Les curés
songent bien plus à satisfaire leui' avarice qu'à gagner des
àraes à Jésus-(^hrist. Lorsqu'un des chefs oj sobas a , en
apparence, embrassé le Cliristianisme, il devient sujet à des
vexations de toute espèce. Il doit fiiic baptiser et cnlerrcr
tous ses vassaux par le curé le plus proche de sa capitule, ce
qui entraîne des frais considérables. LTu nègre manque-t-il
de faire baptiser ses enfans ou de faire enterrer ses proches,
le soba est condamné à une amende et , s'il ne peut y satis-
faire , il devient le prisonnier du curé pendant un temps
assez long. Il en résulte que les nègres, au lieu de former
des villes et des villages autour des églises , vont vivre loin
des hommes qui les tourmentent et fixent de préférence
(1) C'est le titre qne leur donne le Journal militaire pour faire com •
preodre l'importance et le sérieux des deroirs qu'ils ont à y remplir.
LE SEMEliR.
381
leur li:ibitauou au milieu des bois. Aussi pinit-oii dire, sans
exagération, qu'il serait peut-être difficile de trouver, dans
toute retendue des provinces portugaises d'Africp:c, un seul
ncp,r> véritablement converti; ayant été biptisés, non parce
qu'ils ctaientcon vaincus de la vérité des doitrincsclir(îlien nef,
mais seulement parce que leur soba a été baptisé avant eux,
ils continuent àadorer lens idole'^jet les Portugais le savent si
bien que, lorsqu'un nè{;ie baptisé mcuit à Saint-Phdippc de
Benguela , ils font cscortej- son coips jusqu'au cinielièrc,
éloigné d'une dcnii-lieue de la ville, par deux soldats cliar-
gés d'empécber que ses parcns ne l'enterrent selon les rites
commandés par les prêtres fétiches. Quelquefois, en sortant
de l'église, les nègres célèbrent des fëtes en l'Iioiineur des
idoles. Dans les provinces plus éloignées de la capitale, ils
eavent seulement que les missionnaires ont prêcbé un Dieu
différent de ceux (ju'ils honorent, et ils le nomment le Dieu
du roi de Portugal; adorant eux-mêmes Saméz-Ne-Lamaz ,
dieu des potentats, ils ne sont pas surpris qu'un si puissant
monarque ait un dieu tutélaire pour lui seul.
Les peuples visités par IM. Douvillc ont un grand nombre
d'idoles. Ceux qui vivent dans le voisinage de Benguela
ont des temples pour leurs dieux pénates , et reconnaissent
en outre le soleil et la lune comme des divinités suprêmes;
mais ils ne les honorent par aucune cérémonie religieuse.
On retrouve le sabeisrae sur le territoire de Baka, soba in-
dépendant, dont les sujets sont antropophages et sacrifient
des victimes humaines aux dieux maliaisans. Ils adorent le
soleil, qu'ils considèrent comme l'auteur de tout ce qui
existe sur la terre, parce que rien ne peut croître ni vivre
dans les endroits où ses rayons ne paraissent pas. Ils regar-
dent la lune comme son premier ministre, qui gouverne en
son absence dans les lieux oii il a passé. Elle est moins bril-
lante que lui . parce que l'esclave ne doit pas être semblable
au maître. Lorsque le soleil paraît, ils lui adressent leurs
hommages, et lorsqu'il est sur le point de se coucher à l'ho-
rizon, ils le prient de revenir bientôt. Si un temps nébuleux
l'empêche de se montrer, ils jugent qu'il est offensé de ce
qu'il va des hommes qui ne lui rendent pas tout rhonneur
qui lui est dû. Lorsque la lune devient entièrement invi-
sible, ils disent que le soleil change de ministre et qu'il ne
donne que peu à peu sa confiance au nouveau niiir'stic q-.i'il
a choisi. Le moment de la pleine lune est ';elui de la toute-
puissance de ce ministre, qui semble vouloir égaler son
maître; celui-ci s'en apercevant, (ommencc à lui retirer sa
faveur de la même manière qu'il la lui avait accordée, afin
de le changer lorsqu'il l'aura dépouillé de tout pouvoir.
Dans le district de Zenza do Golungo , Muta-Calumbo,
dieu de la chasse, est la divinité la plus renommée. Il est
représenté sous toutes les formes possibles et a son autel
dans un des coins de la maison. Quibuco n'est pas moins
respecté. On rend aussi des marques d'honneur aux Zi^ibi ou
esprits, que le nègre lêtc continuellement pourse lesiendre
favorables et s'en faire à sa mort de. amis et des protecteurs.
C'est par leur intercession qu'il espère n'être pas condamné
à passeï-, par une sorte de métempsycose, dans un corps qui
doit mener un état misérable ; il se flatte ausoi qu'ils le pré-
serveront d'une mort prochaine et qu'il obtiendra, parleur
moven, une demeure riante dans l'autre monde.
Outie ces dieux qui sont les principaux , les indigènes en
ont une multitude d'autres qu'ils adoreul sous différentes
figures, tantôt sous celle d'un mouton, tantôt sous celle
d'une chèvre. Ces animaux sont alo.s nourris avec tous les
soins possibles. On leur apporte l'herbe la plus tendre et
ou veille avec les précautions les plus minutieuses à la con-
servation de leur vie, parce qu'on croit que l'on n'a rien à
craindre de la mort tant que cet animal existe, le dieu
Vivant sous cette forme devant protéger son adorateur, en
reconnaissance du culte qu'il lui rend. Les nègres du Cas-
sange regardent l'aigle comme le dieu protecteur de la vie,
à cause de la force que cet oiseau déploie. D'autres ont
pour objet de leur vénération des plantes et des racines;
ils ne les cueillent jamais , et si , par mégarde , il leur arri-
vait de fouler aux pieds ces végétaux, ils attribueraient à
cet accident tous les maux qui leur arriveraient dans la suite.
Les habitans du Sambo ont pour fétiche principal le
serpent; ils croient que le dieu de la fourberie est caché
sous la forme de ce reptile. Le serpe;U est aussi adoré par il
les sujets de Samouené-IIaï. M. Douville ayant tué celui
qui était regardé comme le dieu du pays,et(pii s'était enfui
tlu temple, fut retenu prisonnier pendant huit jours; il
aurait été mis à mort si les prêtres, gagn"S par quelque*
présens, n'avaient déclaré que l'étranger était ami de Gané-
Tinaï, dieu de la foudre , et que nul ne devait penser à lui
nuire.
I>amba-Lianquita est un second dieu delà foudre; Maffula,
le dieu du plaisir; Hendé, le dieu de l'amour ; Quazé, le dieu
de la justice. M. Douville a vu un temple dédié au dieu de
l'adresse; il assure que les nègres de l'empire Bomba ado-
rent divers insectes; il parle aussi d'un dieu du scorbut,
ce qui rappelle le dieu de la toux adoré par les Ilomains,
et dont le temple en ruines se voit encore près de Tnoli.
« Leur cœur, destitué d'intelligence, a été rempli «le té-
» nèbres, » disait saint Paul des idolâtres de son temps;
et il ajoutait : « Ils oiitchangé la gloire du Dieu incoi iiip-
» tilde en des images qui représeutent l'honimc incoi rup-
» tible, et des oiseaux , et des bêtes à quatre pieds, et des
» reptiles. » Ce tableau est celui de l'idolàli le de tons les
lieux et de tous les temps, et, encore aujourd'hui , elle a
les mêmes caractères dans l'intérieur de l'Afrique. Quel
puissant argument pour prouver la nécessité d'une révéla-
tion qui fasse connaître à l'homme le Dieu véritable et ses
I apports avec lui , ne peut-on pas tirer de ces profondes té-
iièljies qui couvrent tous les pavs que la Parole de Dieu
n'a éclairés d'aucun de ses rayons ! Si des milliers d'années
n'ont pas suffi à l'homme pour connaître Dieu par la sa-
gesse, y parviendra-t-il da\anlage dans la suite? L'Alrique
peut-elle espérer de voir naître un sage, un réformateur,
qui oiièreson émancipation religieuse, ou bien demeurera-t-
elle dans la servitude de l'idolâtrie et du péché jusqu'à ce
qu'elle entende proclamer l'Evangile du salut? Nous n'es-
pérons rien pour elle que de l'Evangile. Les sorciers conti-
nueront à exercer sur les nègres le terrible empire que la
supcrsliliou du peuple leur a accordé, les sacrifices humains
seront regardés dans ces contrées comme la meilleure ma-
nière d'honorer les dieux, la prostitution et le cannibalisme
feront partie de leurs mœurs, tant qiielcCliristianismen'aura
pas exercé sur ses habitans sa puissante influence. RI. Dou-
ville n'a à peu près rien fait pour dissiper les supei stilions
dont il a été témoin ; il nous raconte au contraire que, vou-
lant s'attacher ses porteurs, il leur donna quelques bouteilles
de t ifia , des moutons, des chèvres et des poules , pour cé-
lébrer une fête en l'honneur du dieu des voyages, et
qu'ayant blessé des sauvages qui avaient envahi son camp,
il leur fit dire que leurs souffrances étaient un châtiment du
dieu de la foudre, pour a^oir voulu voler!
Nous avons souvent entretenu nos lecteurs des maux de
l'esclavage; mais nous n'avons pas encore eu occasion de le
considérer tel qu'il se présente dans les pavs d'où on es-
porte les malheureux noirs. M. Douville nous donne sur
ce sujet des renseigiiemens d'un haut intérêt. On aurait
tort de croire que l'esclavage n'existe en Afrique que de-
puis que les blancs font la traite. La prophétie relative aux
descendaus de Cham n'a pas commencé seulement alors à
être accomplie. M. Douville s'est informé partout où il
passait à quelle époque on faisait remonter le commence-
ment de l'esclavage, et les chefs lui ont toujours répondu
qu'ils avaient appris de leurs pères que de toute antiquité
il avait existé. Chez les Molouas, dont les états s'étendent
au nord et au sud de l'équateur, on lui assura qu'il avait
toujours été connu, et que, selon une tradition très-an-
cienne, le nombre de ceux que le souverain doit posséder
et garder pendant son règne est de 8/(0; il ne peut vendre
et donner que le surplus de ce nombre. Le souverain
Holo-Ho a aussi des esclaves qu'il ne peut jamais vendre.
Mais avant que les blancs fissent la traite, l'esclavage diffé-
rait peu de la domesticité. Dès lors la politique des
chefs a consisté à réduire en esclavage le plus grand nombre
possible do Luis sujets. Les esclaves qui précédeminent
étaient attaches au service d'un maître, ayant la faculté de
les livrer à un autre dans le même pavs , devinrent une
marchandise qui fut échangée contre des étoffes, des ver-
roteries, du tafia et des armes. Ces objets ayant tentée de
proche en proche , la cupidité des peuples grossiers qui les
virent, le commerce des esclaves prit une grande exteusioQ.
382
LE SF.MKliR.
Cli.iq K! peuple tâcha de s'en procurer le plus qu'il lui fut
possible, aria J'acquéi il- des marchandises auxquelles il
atlachilt du prix. Tantôt on faisait des incursions chez un
voisin faihle, et l'on enlevait hommes, femmes et enfans ;
tantôt on allait chez un voisin puissant, et on y achetait les
individus réduits à l'esclavage.
Lorsque la traite était licite, on embarquait annuellement
M. Douviile arriva à Bcnguela , trois navires négriers
étaient eu charge dans ce pjrt, et lorsqu'il revint à
Loanda de son premier voyage dans les pays indépendans ,
il Y vit un navire faisant la traite, destiuc pour R;o-Jaueiro.
Dans la province des Dembos, l'impôt n'est pas assis ,
eomnie dans les autres provinces portugaises , sur les
maisons ou sur les plantations. Chaque chef donne un ou
deux esclaves, selon le nombre de sujets qu'on lui supposait
au Itmps où le tarif fut établi. On v . voir que les chefs ont
su fnre des lois qui leur rendent le pariement de la taxe
facile, et qui même servent quelquefois à les enrichir. Qui-
conque, n'importe son sexe, rencontre la femme d'un cliel^
doit quitter le sentier et s'éloigner pendant qu'elle passe.
S'il Y manque, il est, ainsi que toute sa famille, condamné à
l'esclavafe. Dans le Baïluiido, les fuites les plus légères font
encourir^la servitude. M. Douviile avait à son service un
cuisinier qui avait été vendu pour avoir laissé tomber à
terre do la poudre à tirer que le chef de Tamba lui avait
donné à tenir dans un mouchoir. Dans les étals de Canco-
bella, un étranger qui touche un habitant encourt la peine
de l'esclavage. Il serait impossible d'énumérer toutes les
coutumes bizarres inventées par la cupidité. Celles que nous
avons rapportées donnent quelqi e idée des autres.
L'un des principaux marchés d'esclaves est celui de Bihé.
L'homme qui amène des captifs doit s'adresser d'abord au
soba pour obtenir la permission de trafiquer. Ensuite il va
au m irclié, qui est situé hors de la ville et qui consiste au
moins en une centaine de maisons éparses. Ces maisons out
été bâties par les mulâtres qui viennent faire la traite pour
le compte des iiégocians portugais. Chacune est entourée de
mara^'iis P°"'" y déposer les marchandises, de cabanes pour
y icîT.T les esclaves achetés, d'un jardin, où les plantes pota-
pèiPo sont cultivées, et d'une cour où les affaires se termi-
nent. L 1 1 éuu;o:i des bâtimens et des dépendances de chaque
maison porte le nom de poinbo.
Le •)! i.x commun du plus bel esclave est de quatre-vingt
pannos, équivalant à peu près à quatre-vingt francs. Le
panno est une mesure de longueur qui correspond à trente
pouces français ; il varie suivant les lieux. La valeur de
l'esclave au lihe est exprimée par quatre-vingt pannes de
toile de coton ; mais le paiement ne s'effectue pas seulement
par celte marchandise. L'acheteur forme un assortiment
dans leq;Uîl entrent ordinairement un fusil pour lo pannos,
uu fl.icoii de poudre pour 6, du tafia pour lo à i5, suivant
la volonté de l'acheteur; de la bayette, espèce de drap lé-
frer, pour i6; enfin, de la toile de coton pour le reste. Tou-
jours la vendeur reçoit en cadeau de l'acheteur une quantité
d'aip-iiilles et de fil proportionnée au nombre des esclaves
qu'il livre: un an^i de ce dernier, qui a servi d'entremet-
teur pour conclure le marché, a pour sa peine un bonnet de
laine ronge.
l,:i quaiitlié des captifs amenés au marche du Bihé
est aniKiclicincnt d'environ (i,ooo, dans la proportion
de tro s feiniues contre deux hommes. On y c impte tou-
j<Kirs au moins une cinquantaine de mulâtres , qui restent
là pour les ailiter. lis les expédient pour Angola ou Ben-
guela en troupes plus ou moins nombreuses, sous la con-
duite de pombciros accompagnés d'une escorte de quelques
nègres, qui se recrutent en chemin. On a vu des bandes de
ces malheureux se révolter contre ceux qui les menaient,
et recouvrer la liberté en leur donnant la mort. La plupart
des captifs dont ou trafique sur ce marché proviennent du
pays même. Les cas nombreux <juc les lois punissent de l'es-
clavage expliquent ce fait. Les nègres du Bihé se procurent
aussi un grand nombre d'esclaves par les excursions qu'ils
font chez leurs voisins. Le soba perçoit un droit sur chaijuc
tête d'esclave. Les marchands sont très-unis entre eux j l'ua
d'eux a le titre de capitaine du marché.'
Il y a d'autres marchés à l'embouchure du fleuve Am-
brez, à Yanvo et à Cassange. Dans ce dernier endroit, le
prix d'un esclave est d'environ 6o francs; il ea arrive de
temps à autre de- troupes considérables de la rive droite
du Couaivgo. Les Cassanges so.nt séparés par ce fleuve de
nations chez lesquelles ils vont échanger à l'amiable les mar-
chindises européennes. Ces peuples ont voulu passer le
Couango pour apprendre d'où les Cassanges tiraient toutes
les belles choses qu'ils leur avaient apportées; mais ceux-ci
ont su jusqu'ici faire respecter leur territoire et conserver
le monopole des esclaves sur la rive droite. M. Douviile a
passé le Couango , malgré l'opposition des Cassanges ; il est
le premier homme blanc qui ait pénétré dans les con-
trées qui sont au-delà. — Que ne pouvons-nous pas conclure
sur les maux de la traite, des faits que nous venons de
trancrirc! Des peuples dont nous ignorions même l'exis-
tence et cjui ne savaient pas jusqu'ici qu'il y eut sur la terre
des hommes d'une autre couleur que la leur, en sou t dé-
solés !
Si cet article n'était pas déjà si long, nous aurions em-
prunté au voyage de M. Douviile beaucoup d'autres faits
intéressans. Nous aurions, par exemple , fait remarquer un
usage singulier de la plupart de ces peuples, chez lesquels
ce n'est pas le fils, mais le neveu qui a droit à la succession,
et eu rapprochant de -cette coutume celle non moins singu-
lière des Cassanges , chez lesquels le fils aîné est frappé de
la malédiction paternelle , nous aurions demande s'il ne
faut pas voir dans ce double fait les restes d'une tradition
dont la Bible peut mous fournir l'explication. Nous aurions
aussi parlé des mœurs des Molouas , qui out deux grandes
villes, Tandi-a-Voua et Yanvo, et qui seuls de tous les
peuples dont M. Douviile a parcouru le territoire , possè-
dent quelque industrie. Ce voyageur ne nous paraît pas leur
avoir rendu un grand service en leur apprenant à couler des
canons de fusils, pas plus qu'aux sujets de Mucangama , eu
leur enseignant à fondre les balles de plomb.
Le voyage de M. Douviile est un grand événement géo-
graphique. Nous avons la confiance qu'il ne profitera pas
seulement à la science, mais qu'il aura aussi d'heureuses
conséquences pour les peuples au milieu desquels il a eu
lieu. AL Douviile nous dit lui-même que l'idée d'attacher
de la gloire à son nom a eu plus d'empire sur lui que la
crainte de la mort qu'on lui présentait comme inévitablej
ce qu'il a fait par un tel mobile , d'autres ne le feront-ils pas
après lui par zèle religieux et par amour de l'humanité. Des
chrétiens ont affronté la mort au milieu des antropophages
de la Nouvelle-Zélande ; il s'en trouvera sans doute aussi qui
exposeront leur vie au milieu des cannibales de l'Afrique
équinoxiale.
PHILOSOPHIE.
Des rapports de la doctiune de confucius avec la doc-
TIlINE CHRÉTIENNE.
Nous avons vu , il y a quelques semaines . la Revue En-
cyclopédique exaltant, en termes généraux, l'importance
de l'étude des monumens philosophiques de l'Orient, et
nous avons cherché à réduire à leur juste valeur les espé-
rances qu'on peut fonder sur ces études, qui , à croire sur
parole le lédacteur du recueil saint-simonien, promet-
traient de nous faire trouver des vérités capables de renou-
veler le monde actuel. Aujourd'hui la Revue essaie ua
premier pas dans cette carrière qui doit, selon elle , nouS'
conduire à de si riches trésors.
C'est par Confucius que la Revue aborde l'Orient. Elle
nous oflàe dans son cahier de juin la traduction d'un petit
écrit de ce sage , qui fournit à M. Leroux l'occasion de li-
vrer un nouveau combat à l'Evangile. En Angleterre et en
Allemagne , cette attaque serait sans importance , parce que
là on ne se laisse pas prendre à quelques phrases sonores et
hardies, à quelques assertions tout à fait gratuites, et que le
Christianisme y est trop connu pour avoir à redouter les at-
taques d'un article de journal. iMais en France, où l'iiistruc»
LE SEMEUR.
mh
lion la plus commune est celle qui se puise dans uiisaloii litté-
raire, en France, où la chute du catholicisme n'a laissé qu i-
gnoranrc sur la nature de l'Evangile et préjugés anti-chré-
tiens , c'est un devoir pour nous d'entrer en lice contre les
adversaires de la vérité et de briser leurs armes, (pielque
émoussées qu'elles soient d'ailleurs. Nous suivrons donc
aujourd'hui M. Leroux sur le terrain oii il s'est mis pour
attaquer l'Evangile.
Pour mettre nos lecteurs à même déjuger entre la doc-
ti'inc de Confucius et la doctrine chrétienne , nous commen-
cerons par transcrire ici le passage du philosophe chinois
qui sert de base à tout le raisonnement de M. Leroux.
o I. La voie de la sagesse consiste à mettre en lumière,
cultiver ou développer la nature rationnelle ou la faculté
intelligente que nous avons reçue du ciel en naissant , à re-
nouveler le peuple et à ne s'arrêter que lorsqu'on est par-
venu à la perfection.
» IL La fin ou le but auquel on doit tendre, étant une
fois connu, l'esprit pfend une détermination j étant en re-
pos dans sa di'tcrmination , l'àme est sereine et calme j
i'àme, étant seri'iue et calme, elle considère la nature des
choses , elle estsùrede parvenir à son but de peifection.
» III. lA'.schoses (dans la nature végétale) out des racines
et des rejetons j toute affaire a un commencement et une
fin. Connaître ce qui vient le premier {la cause ,) et ce qui
vient après {l'effet), c'est approcher de la suprême raison,
du Tao.
»IV. Les anciens qui désiraient rendre à sa pureté primi-
tive et remettre en lumière, dans tout l'empire , la vertu (ou
la faculté vertueuse) que nous tenons du ciel, s'attachaient
d'abord à bien gouverner lesprovinces; — désirant bien gou-
verner leurs provinces , ils commençaient par bien adminis-
trer leurs fiimilles; — désirant bien administrer leurs fiimilles,
ils commençaient par orner leur personne , (c'est-à-dire par
se corriger eux-mêmes); — désirant orner leur personne,
ils commençaient par rectifier leur cœur, (ou principe in-
telligent);— désirant rectifier leur cœur, ils commençaient
par purifier {litt: verunifacere) leurs intentions; désiiant
purifier leurs intentions, ils commençaient par perfection-
ner leurs connaissances ; perfectionner ses connaissances ,
c'est pénétrer la nature de toutes choses.
» V. La nature des choses étant pénétrée , la connaissance
de l'esprit sera ensuite parfaite ; — étant devenue parfaite,
les intentions seront ensuite purifiées; — les intentions étant
purifiées, le cœur sera ensuite x-ectifié; — le cœur étant rec-
tifié, la personne sera ensuite ornée {corrigée); — la personne
étant ornée , la famille sera ensuite bien administrée; — la
iàmille étant bien administrée, le royaume sera ensuite
bien gouverné; — le royaume étant bien gouverné, alors
tout ce qu'il y a sous le ciel sera tranquille et heureux.
«VI. Depuis le fils du Ciel (l'empereur) jusqu'au dernier
du commun des hommes, devoir égal pour tous : orner sa
personne ( se corriger soi-même ) est le fondement {de toute
It politique).
»\ U. La principale affa;re(ccWe de se corriger soi-même)
étant troublée , en désordre , comment celle qui n'est que
secondaire ( la famille et le royaume) serait-elle bien gou-
vernée? Traiter légèrement ce qui est le principal , et gra-
vement ce qui n'est que secondaire, c'est agir contraire-
ment à la raison, (i) »
Telles sont les paroles que M. Leroux met en regard de
l'Evangile, et qui lui semblent autoriser un parallèle entre la
doctrine de Confucius etcelle de Jésus-Christ. Maispour aider
ici l'intelligence du lecteur qui , en effet, pour peu qu'il ait
luatlentivement le Nouveau-Testament, doit avoir quelque
peine à comprendre le rapport qu'il peut y avoir entre la
page de philosophie morale que nous venons de citer , et les
paroles à la fois si simples et si pleines d'autorité du Sau-
veur, M. Leroux résume tout le raisonnement de Confucius
en ces termes : « Confucius donne au sage deux devoirs qui
?e confondent en un , et sont inséparables : Cultiver sa rai-
son et servir l humanité.Rameaée à ces deux obligations, la
(i) Ce morceau est extrait d'un écrit iulitulé le Ta-Hio , dor.t M. Pau-
thier nous a donné une traduction française, insérée tout entière à la suite
de l'article qui nous occupe. De tout cet écrit, il n'y a que la page transcrite
ici qiii soit de Confucius; le reste «st de son disciple, Tfaseng-Tsco.
doctrine du philosophe chinois paraît à l'auteur - .ircs-
pondre tout-à-fait au piéccpte de Jésus qui résume t Lite la
loi chrétienne : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de Coût
ton cœur, de toute ta force et de toute ta pensée , et ton
prochain comme toitiiénie , piéccpte que M. Leroux trans-
forme, nous ne savons trop pourcpioi , en celui-ci : Tu ai-
meras Dieu et ton prochain comme toi-même. Réduits a ces
termes , le Christianisme pourrait sembler encore quelque
peu de la doctrine de Confucius; M. Leroux lève lu diffi-
culté et , résumant une seconde fois cette dernière par une
nouvelle formule :« Perfectionner sa raison, aimer les hom-
mes, c'est, dit-il, comme si Confucius avait dit : Dieu et
l'humanité. » Or, comme les mêmes mots : Dieu et l'hu-
manité, peuvent être aussi considérés comme le som-
maire de l'Évangile , il s'ensuit que, de résumé en résume ,
de traduction en traduction , nous arrivons à ramener les
deux doctrines aux mêmes termes, par conséquent à mon-
trer leur identité.
Nous conjurons M. Leroux d'y mieux réfléchir, de des-
cendre des hauteurs de son nuiveisalisme, et de se placer
plus à portée des choses qu'il compare ; il les regarde de trop
haut et de trop loin ^our ne pas les voir coufuscs, et c'est
pour cela qu'elles lui apparaissent toutes sur le même plan.
A quelle distance ne doit-il pas setiouver des doctrine»
dont il parle, pour qu'à ses yeux la culture de la niisoû
soit la même chose que l'amour de Dieu , pour que con-
naître et aimer ?e confondent en un seul et même acte de
notre nature morale. Depuis quand voyons-nous les lu-
mières être la mesure de la piété et de la moralité des hom-
mes? Cultiver l'intcUigcnce est, sans doute, un moyeu
d'approcher de Dieu, c'est-à-dire d'admirer de plus près
la sagesse, la bonté et la puissance que le Créateur a dé-
ployées dans la création et dans les soins de sa Piovidence
paternelle ; mais qu'ils sont rares, et M. Leroux ne peut
l'ignorer, qu'ils sont rares ceux qui cultivèrent leur raison
en vue de s'approcher de Dieu , de le mieux connaître,
d'être en état de le glorifier et de le servir ! D'ailleurs,
quiconque a luatlentivement nos Livres saints doit savoir
que ce n'est pas par la culture de sa raison qu'ils appellent
l'homme à Dieu, et que leurs appels s'adressent avant tout
à nos seutimens et à notre conscience. Confucius , en faisant
de la culture de son intelligence le précepte capital de sa
doctrine , a mis a son œuvre le cachet de la philosophie , et
la distinguerait par cela seul de l'œuvre de Jésus-Christ
Les philosophes ont placé leur sanctuaire dans la raison hu-
maine; notre Maître établit le sien dans les profondeurs de
l'âme. Ainsi rien de plus difl'érent que les deux préceptes
capitaux des deux doctrines qne M. Leroux regarde comme
à peu près identiques.
Cette identité ressort encore bien mieux selon cet écri-
vain des développrmens donnés à l'une et l'autre doctrine»
par leurs auteurs. Nous convenons , en effet, que les maxi-
mes morales de Confucius qu'il cite à l'appui de sa thèse,
ont une analogie frappante avec les grands préceptes de
cette partie de la morale chrétienne qui règle les relations
des hommes entre eux ; et nous faisons mieux que d'en
convenir, nous en donnerons ici la preuve :
«Celui qui est sincère et attentif à ne rien faire auxantics
de ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui Ct , dit Confucius, n'est
pas loin de la loi ; ce qu'il désire qu'on ne lui fasse pas,
qu'il ne le fasse pas lui-même aux autres. » Dans le Ta-
Hio , le disciple de Confucius Thserig-Tlieu se demandant:
Qu'est-ce que la vertu? répond : « Ne f ites point aux autre»
ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit; faites aux au-
tres ce que vous voudriez que les autres vous fissent. » En-
fin Confucius définit la charité par ces paroles remarqua-
bles : « La cnABiTE est cette affection constante et raisonnée
qui nous immole au genre humain, comme s'il ne faisait
avec nous qu'un individu , et qui nous associe à ses mal-
heurs et à ses prospérités. » Il y a sans doute encore fortloia
de cette définition toute didactique aux magnifiques paroles
duxin* chapitre del'Epître de saint Paul aux Corinthiens;
il y a toute la distance qui sépare une notion intellectuelle
de la charité elle-même. Mais il n'en demeure pas moins
vrai que Confucius avait déjà mieux et plus largemept
compris qu'aucun moraliste de l'antiquité , l'une des fàee»
de cette charité, qui , prise dans son ensemble est CaccWk'
38a
LE SEMEUR.
plissement de toute la loi.Q,a(i conclure de la ?c est que la loi
morale était connue des lionimcs avant que Jesus-Chnst tut
venu lui rendre témoifînafie par sa vie et par sa mort. C est
ce que ses di.^cipies n'ont jamais nié, et ce hul même est , a
leurs yeux, d'une haute importance pour niotu er 1 appari-
tion de leur Maître sur la terre.
En eflet, connaître la loi qui doit nous régir et être
fidèle à cette loi , sont deux choses entièrement distinctes,
depuis que la volonté humaine s'est égarùte loin de Dieu.
Est-il un seul homme qui puisse se rendre en toute sincérité
le témoignage d'avoir constamment parlé et agi d'une ma-
uière parfailèment conforme à ses lumières morales, d'avoir
obéi à la voix de sa conscience? Nous o^ons afhrmer qu il
n'en est aucun , et pour peu qu'on veuille être suiceie avec
soi-mcme,on ne peut nous démentir à cet égard. Des lors il
eslévidini que connaître la loi ne suffu pas encore pour la
pratiquer, ne suffit pas pour lui gagner notre amour et notre
obéissance. Il v avait donc autre chose à faire dans le monde
qu'une œuvre'de docteur de morale; il y avait plus qu'abieu
définir la loi, plus qu'à compléter sur ce sujet les notions
de l'humanité; il y avait à rendre l'homme obéissant à la
voix de sa conscience, et avant tout à le délivrer de la cun
damualinn que toute loi prononce contre celui qui 1 en-
freint. Eh : bien, c'estessenliellement pour cela que Jésus a
paru d ms le monde. Simple docteur de la loi , il n'eût pas
arraché un seul homme à l'empire de ses mauvais penchins,
il n'en eut pas réformé un seul. Victime expiatoire, souve-
rain sacrificateur des cnfans égarés d'Adam, il a délivré des
milliers d'âmes des angoisses de la conscience, et a ranimé
en elles l'amour de leur souverain législateur: amour qui en-
traîne avec lui celui de la loi qu'il nous a donnée. C'est don-
ner un démenti aux chrétiens de tous l's siècbs , c est affir-
mer que tous ils se sont trompés sur le véritable seos de
l'Évangile que de dire , comme M. Leroux , que cette pré-
cieuse charte des droits de 1 homme pécheur n'est, en der-
nière analyse, qu'un code de morale ou, pour me servir des
propres expressions de l'auteur, (expressions vagues et s'a-
"diessanl plus à l'imagination qu'à l'intelligence, comme tout
le style de cette école,) que «la morale enseignée par Jésus
Christ a été , pour ainsi dire le centre de formation et la
cause du Christianisme, et que sans elle jamais l'occident
n'aurait adopté aussi littéralement les tradition, juives. »
Sans elle ! M. Leroux y a-t-il bien pen,é avant d écrire ces
deux mots? Le Christianisme sans sa morale I Sonl-ce des
choses qu'il soit possible de supposer? Et s'il est souverai-
nement illusoire de vouloir rejeter le dogme et de garder
la morale seule, l'est-il moins de supposer le dogme isole
delà morale et présenté ainsi à la foi du genre humain?
En effet , il est certain que jamais les peuples de 1 occident
n'eussent accueilli les hautes vérités religieuses de l'Evau-
gile , sans les préceptes de ce même Evangile ; mais , il l'est
tout autant et, l'histoire à la main, nous le prouverions
sans peine , que la loi chrétienne n'a été observée que là où
les vérités dogmatiques furent reçues comme une bonne
nouvelle, dont on sentait le besoin, et crues d'une foi
sincère,
M. Leroux prévoit les objections que les Chrétiens pour-
ront lui adresser sur sa manière d'envisager le Ciinstia-
uisme; il les résume en ces termes : «Le Cliristianisine,
diia-t-on, n'est pas seulement un grand principe moral;
c'est toute l'histoire religieuse du genre humain : le péché,
la chute, la rédemption par Jésus, la vie future. Il y a,
nousdiia-t-on encore, toute la tradition de Jésus, toute
^.'histoire hébraïque, toutes les prophéties qui l'annoncent;
il y a sa passion; il y a son martyre. Oubliez-vous que Jésus
a été , suivant l'expression de Novalès , la figure du peuple,
et le grand martyr du genre humain ? »
A cela M. Leroux se borne à répondre par les simples
affirmations que voici :
« Aujourd'hui toute la constitution historique du Chris-
tianisme, toutes les solutions données par lui des grands
problèmes, sont ce qu'il y a de plus délabré, altaquces
comme elles l'ont été par les sciences et la philosophie. La
/Genèse chrétienne est renversée; les prophéties n'ont plus
de partisans; les miracles ont été ramenés aux faits naturels
par la critique et par les travaux sur l'extase , et quant aux
.^aslitutions , je les cherche et ne les tiouve plus. »
Que les sciences et la philosophie , ou plutôt, disons
mieux, les savans, les philosophes , aient attaqué le Chris-
tianisme pour faire place à leurs propres idées, nous ne le
savons que trop; mais que la science et la philosophie aient
ruiné, comme le dit l'auteur, la constitution historique du
Christianisme et les solutions qu'il a données des grands
problèmes , c'est ce que nous ne voyons nullement , et ja-
mais on ne fut moins autorisé qu'aujourd'hui à prononcer
une pareille sentence; les travaux archéologiques les plus
avancés disent tout le contraire, et écrire publiquement
des choses se:nblables , ajouter que la Genèse chrétienne est
renversée, lorsqu'on se trouve en présence des travaux des
Champollion et des Cuvier, c'est montrer ou beaucoup
d'ignoiance ou bien peu de mémoire. Les prophéties n'ont
plus de partisans, dit M. Leroux; nous ne sommes pas de
son avis ; car, pour notre part, nous leur en connaissons un
grand niimbre , et nous sommes certains que si elles n'en ont
pas davantage, c'est qu'elles ne sont pas assez connues et
étudiées. Quant aux miracles, tout ce que la critique a fait,
en s'attaqnant à eux , c'est de constater à son tour la réalité
des faits et, après cela , d'en donner des explicitions cent
fois plus incroyables que les miracles ne sont extraordi-
naires. C'est sans doute par réminiscence des travaux de
M. Bertrand , jadis son collaborateur à l'ancien Globe, et
comme un hommage à sa mémoire, que M. Leioux nous
donne l'extase comme expliquant les miracles ; nous ne
voyons pas trop quelle lumière a pu lui donner une pa-
re.Ile explication , puisque l'extase est elle-même encore un
problème insoluble pour les physiologistes.
En résumé, M. Leroux enest encore sur le Christianisme
àropiiiioii,je veux dire aux préjugés du xv!»' siècle. Seule-
ment ces préjugés s'associent chez lui à des vues plus larges,
à des habitudes de critique plus généreuses que celles des
encvclopédistes , et, tandis que ces derniers ne songeaient
qu'à détruire tous les temples du passé, il cherche dans
l'histoire des matériaux pour reconstruire le nouveau tem-
ple. Mais ces matériaux il les cherche sans guide, il ii'iu-
terroge sur eux que sa raison et ses sympathies d'artiste.
Ce n'est pas ainsi qu'il trouvera. Les choses morales, les
vérités religieuses se cherchent avec le cœur, avec la con-
science sérieusement interrogée. S'il les cherche ainsi , il
sentira ce que c'est cjue la loi morale séparée de l'Evangile,
et ce qu'elle est avec la bonne nouvelle du salut; il sentira
aussi tout ce qu'il y a de distance entre le sage chi-
nf)is Confucius, docteur de morale, et Jésus, le Fils bien-aimé
de Dieu, en qui toute la plénitude de la Divinité habite cor-
porellement; Jésus, par quiet pour qui toutes choses ont
été faites, Jésus qui, étant en forme de Dieu, n'a point re-
gardé comme une usurpation d être égal à Dieu, et cepen-
dant s'est anéanti lui-même ayant pris la forme de serviteur
fait à la ressemblance des hommes, et s'est abaissé lui-môme
jusqu'à la mort, à la mort même de la croix , nous
ayant été fait de la j)art de Dieu, sagesse, justice, sanctifica-
tion et rédemption. L'E\ angile de Jésus-Christ est la puissan-
ce de Dieu en salut à tous ceux qui croient. La loi fut
donnée par Moïse. La grâce et la vérité sont de Jésus-Christ.
Prohibitio» DE l'opium EN Chine. — On sait que le commerce de
l'opium a clé d.fen Jii en Chine ; m,\U on ignorait jinquïci la c.juse de celle
pioli liilion d'HiiUiiil plus (Honninie que li'S Orientaux eu font un grand
\>sage , et que c'est voulo r clijn:;ei- l.uis mœurs que de le leur interdire.
M. GHz.ldfr, qui vient de pan'ourir près pie toutes les côtes de cet empire,
qui a vi'ilé plusieurs ports et i,'iii s'est «Tvaucé jusqu'à l'exlrcinité orientale
de 1j gr.inde iiiUraille dnns la T.irlarie Maudsch'iuique , prêchant partout
lEvang le an\ Chiuo.s, nous apprend que l'opium a été prohibé à la suite
de la inurl del'hérilier du Irôm- qui a été viclime de l'a-age immodéré
qu' 1 tn l'disail.Cel événement a f.iil couipreudre à lempcreur quelle terrible
inlluence la pussion de l'Opium devait exerc. r sur le bonheur de ses sujets.
Les ESFAN8 DE DiED, sermon, par M. Merle D'AoBicNÉ.Br. in-S" de 23 p.
Chei Risler, rue de l'Oraloi' e . n. 6.
Christ est venu fonder au milieu de toutes les familles humaines une fa-
mdle spirituelle de Dieu. Dieu, par une vaste adoption, prend tout ceux qui
rroieut pour ses lils et ses filles. Telle est la peinée qui domine dans le
discours que nous annoi.(;ons. Ce petit nombre de pages est , a^ec la bé-
nédiction de Dieu . de njture à p uduire une profonde impression.
Le Gérant, DEHAULT.
Imprimerie
de Selliccc , lue des Jeûneurs, n. i^v
TOME 1". ~ IV' 49,
8 AOUT 183'>-.
JOURNAL RELIGIEUX,
PolitîqjBe, Hiîlosopîiîqiie el Lîltëraire,
PAUAISSANT TOUS LFS MEUCIiEDIS.
Le chiîmp , c'est le monde.
Matlh. XIII. 38.
)n s'abonne à Paris, au bureau ilu journal , rue \Uitel , n° ii,el clie.'. \om les Libraires el Directeurs de poste. — Prix:i5 fr. pour l'unnéa}
r. pour 6 mois. 5 fr. pi^ur 3 mois. — Pour l'élriini^er, on ajoutera 2 fr. pour l'unnée , i fr. pour 6 mois, el 5o c. pour trois mois. — »
i lettres , paquets el envois d'argent . doivent être affraniliis.
SOMMAIRE.
VVE poLiTiQrE : Lcltres de la province. N° III. — Chapelie chré-
riEKne oEs Galek'.es de Fer : Prédication du 39 juillet i83a. — '
icciÉTÈ Biblique de Lodbes. (Suite.) — Pstcolocie : Des r.npport-
le rbamme .ivec le monde visible et le monde invisible. — M^l.vkces :
Des Maisons de jeu. — Cartes géngrapbiqjes murales. — Fr mière
ioriclc Je Tempérance formée en Allemagne. — Ansonce.
REVUE POLITIQUE.
Lettbes de la province. — N" III.
C'est une vieille accusation que celle qui Impute au pio-
staiitisnie d'avoir apporté dans le niondc chrétien des
incipes de révolte et de licence. Les moines qui trafi-
laient, au seizième siècle, des fjràces pléiiièrcs de l'Eglise
ce un incroyable cynisme de paroles et de conduite , se
itèrent de jeter cette inculpation contre le réFormalenr
; l'iVllcmague. François \" et Cliarles-Quint , divisés sur
it le riste, furent d'accord sur ce reproche qu'ils adres-
iiMit au piolcstaiilisme et sur les craintes qu'il leur iiispi-
11. L 1 Ijijjue eut aussi p')ur cri de ralliement la prétend ne
voite cl l'esprit de hcciice des reformés. Dans la polémique
uienue par Bossuet contre les pasteurs de Charenton, l'c-
;que de Meaux n'eut gfirde d'oublier que les protestaiis
'aient un esprit dangereux de rébellion, soit comme meui-
vs lie l'Eglise, soit comme sujets de l'Et.it. Efifiu , toute
controverse de Rome dans les pays de la chrétienté s'est
jrticuiièremcnt ;,ttathéc à fa re lire aux peuples sur les
p.ipeauji de la réforme cette devise : Révolte et licence !
Pour peu que l'on considèie les intérêts religieux et po-
ttques du Sitge romain , on se rendra lacileinent compte
es motifs qui rengagèrent à insister si fortement sur celle
jcusalion. Les rois, les nobles, ies classes moyennes, et tous
ÎMX qui veulent avant tout l'ordre ei la pais, s'accoulu-
maicnt ainsi h voir dans la réform»^ un adversaire avec le-
quel on ne pouvait pactiser, parce qu'il niciiaçtit leurs pri-
vilèges, leurs diDils et même leurs propriétés. D^ là , une
liiinc pr )foH(le, iraphtcabie, non-seidemenl contre les doc-
trines, mais aussi contre les personnes coupables de pi'otcs»
tantisme,etce que la puissance de Piome n'aurait p:is obtenu
pcjt-êti'e pour s.i propre cause, elle l'obtenait par son adn^sse
a taire cr— re que la réi'orme avait compromis toutes les po-
sitions politiques el individu^ lies.
C'était une tacti(|ue absolument semblable à celle qui fut
employée contre les libéraux, pendant les quinze années de
la restauration, par les hommes de la droite. Ceux-ci ne né-
gligèrent aucun moyen de persuader aux Bourbons de la
branche aînée que les principes des libéraux ne pouvaient
se concilier avec l'existence de la dynastie légitime, de im>nie
que les écrivains catholiques avaient représenté les protes-
tans comme incapables de jamais sympathiser avec les idée»
d'ordre et de monarchie. Dans les dinix cas , la même cause
produisit les mêmes effets. A force d'accuser les libéraux
de nourrir im esprit révolutionnaire , les hommes de la
droite précipitèrent la France dans la révoluiion de juillet s
el les écrivains calholiques , à force de reprocher aux pro-
testans un esprit de révolte et de licence, les coutra'gnireat
quelquefois à s'y livrer. Il n'en pnuvait être autrement.
Supposer des antipathies inconciliables, c'est ies ci'éerj car
on piovoqiie, d'une part, des mesures d'oppression, et l'ont
oblige, de l'autre, les opprimés à se défendre. L'abîme ré-
pond à l'abîme, la haine à la haiuc ; quand il n'y a plus do
garanties dans les intentions du pouvoir , on en cherclio
dans la force des armes ; et mettre des milliers d'individus
hors la loi, c'est les contraindre à la briser.
Nous voulons croire que certains dérciiieurs du catholi'»
cisme étaient de bonne foi, lorscpi'ils accusaient lu réforme
d'avoir des principes de révolte cl de licence. Mais ils sa
seraient épargné cette grave erreur , ils auraient porté un
jugement plus é(juitable, s'ds avaient pris la peine d'cxami-
ncravecplus J'alUMition la révolution religieuse du seizième
siècle. Le fait est qu'il y eut à cette époque deux protes-
tanlisraes j el qu'il y a encore deux proiestantismes de uos
j'ouii,
3S6
LE SEMEUR.
Le piotcstanlisme de Luther et de Calvin , de Z\vin{;li et
de Melancton, de Cramer et de Mornay , le protestantisme
de la confession d'Au{;sbourg et des confessions de langue
française avait pour priiicipi's fondamentaux de se sou-
mettre à la Kible en matière de relij;ion , et d'oljéir aux
puissances l'tablics on matière de politique. Point de licence
d'aucun genre, puisqu'il y avait une barrière contre lu ré-
volte spirituelle dans la Parole de Dieu , et un frein contre
la révolte civile dans les lois de chaque pays. L'homme tout
entier, comme chiétien et comme citoyen, se trouvait ainsi
contenu dans des limites fixes et faciles à reconnaiue. Mais
ù côté de ce protestantisme il en parut un autre , cehii de
Muncer et de Jean de Leyde , protestantisme effréné , qui
posait des principes précisément contraires à ceux de la ré-
forme, puisqu'il établissait l'inspii'ation particulière comme
règle de croyance religieuse , et le lenversement des puis-
sances établies comme règle de conduite politique. Entre
le protestantisme de Luther et celui des anabaptiste», il y
avait toute la différence qui sépare la Vérité du mensonge
et la lumière des ténèbres. Les anabaptistes ne laissèrent
même aucun doute sur ce point; car ils attaquèrent le ré-
formateuide"V\ ilteoiberg avec le même acharnement qu'ils
montraient contie le Siège de Rome. Cependant qu'est-il
arrivé? Plusieurs écrivains catholiques , par une confusion
qui fait peu d'honneur à leur disceinement ou à leur sin-
cérité , ont mis sur le compte de la réformation les excès
des rebelles de Munster. Est-ce là de l'histoire? IN'est-ce
pas plutôt la plus inique des calomnies?
Ces deux protcstantismes se reproduisirent en Angleterre
du temps de Cromwel. On vit également une pai tie des
Puritains s'affranchir de la Bible pour n'admettre que
rinspii;;tion particulièi'e, et secouer le joug des lois établies
pour créer de nouvelles institutions politiques. Mais là ,
comme en Allemagne, le vrai piotestantisme lutta contre
le faux protestantisme , et loin qu'on puisse reprocher à la
réforme les monstiueuses aberrations de quelques fanati-
ques, ce fut la réforme, an couti'aire, qui montra le plus de
zèle et de force pour les réprimer. Lorsqu'un homme probe
et cour.igeux a retenu le bras d'un malfaiteur, ractuse-t-on
devant les tribunaux du crime dont il a empêché l'accom-
plissement?
Si l'on répondait que la réforme a été du moins la cause
indirecte de ces révoltes , nous n'accepterions pas non plus
cette in( ulpalion mitigée. En Allemagne, la guerre des pay-
sans , provoquée pai- 'a tyrannie des seigneurs laïques et ec-
clésiastiques; en Angleterre, les griefs des communes; telles
furent les causes indirectes des excès commis par les anabap-
tistes et par les puritains. Ces excès auraient eu lieu sous
d'autres formes peut-étie, lors môme c|ue le protestantisme
n'eût pas existé. La seule différence que nous y trouvons
c'est f[ue le catholicisme, en ne voulant pas combattre avec
la Bible, aurait eu moins de force pour défendre les lois
contre les aticiiitcs des factieux.
Le piotLStanlisme n'est certes pas responsable des éner-
î;u mènes qui ont usurpé son nom et aiboré son drapeau.
Toutes les sectes religieuses ont cela de commun , qu'elles
sont exposées à voir sortir de leur sein des opinions folles
ou coupables. A difféientcs épo([ues du moyen-âge parurent
des troupes de flagellans,qui couraient par milliers à travers
les villes et les campagnes , nus comme des faquiis indiens
frénétiques comme des échappés de petites maisons, com-
mettant d'effroyables impudicités, ne connaissant d'autre
doctrine religieuse que le fouet dont ils frapjiaient leurs
membres sanglans. A-t-on rendu le catholicisme responsa-
ble de CCS atroces folies? Lui en a-l-on demandé compte?
Et pourtant il y avait plus de rajiport entre les flagellans et
les principes de l'Eglise romaine qu'il n'en existait entre les
anaba^Jlistes de Munster et les principes de la réformation.
Nous avons dit qu'il y a encore deux protcstantismes d
nos jours : nouvelle source d'erreurs et de confusion pou
les apologistes de Rome. L'un de ces protcstantismes est 1
même que celui de Luther et de Calvin ; nous y adhérons
non parce qu'il appartient à ces reformateurs , mais parc
que ces léformateurs l'avaient puisé dans la Parole de Dici
Les hommes ne nous sont rien, et lorsqu'on vocifère comiu
une injure le nom de calvinistes, on répète une pauvre so
tise. Notre point de départ, notre guide et le terme auqui
nos croyances viennent aboutir, c'est la Bible. Nous ne ri
connaissons aucune antre autorité religieuse sur la teirc
mais aussi nous l'acceptons comme une autorité infaillib
et absolue. Nous trouvons dans la Bible certaines doctriiii
fondamentales clairement enseignées, et comme il est coi
tiadictoire que deux explications opposées d'un mon
dogme soient également vrau;s, nous plaçons en dehors (
notre protestantisme, ce qui pour nous revient à dire qu'
sont en dehors de la vérité, tous ceux qui ne trouvent poi
dans la Bible ces doctrines fondanientales. Assurément i
tels principes ne doivent pas nous attii'er le rcpiochc i
n'avoir aucune règle en inalière d'opinions religieuses.
Quant à nos maximes politiques, nous posons avec
Bible, ainsi que l'ont fait avant nous les réformateuis , qu
faut obéir aux puissances établies. Ce n'est pas uu princi]
de servitude, comme l'a prétendu Pioussean, parce q
notre obéissance a des bornes invariables dans les enseigr
niens et les préceptes de la Parole de Dieu. Ce n'est j
non plus un principe d'immobilité ; carie progrès de tou
les institutions sociales présente une parfaite analogie a\
la foi chrétienne, qui ne doit être elle-même qu'un progi
continuel. Mais c'est un principe d'ordre public. Nous vc
Ions que les lois et les formas politiques se perfectionne
successivement par l'amélioration des mœurs, par la difl
sion des lumières et par l'accroissement du bien-être ma
riel. Nous ne voulons pas d'innovations brusques et vioh
tes, qui renversent tout pour courir après uu bonlit
d'autant plus incertain qu'on prétend y arriver d'un si
bond. Nous voulons encore moins des soi-disant libertés fj
les émeutes s'en iraient conquéi-ir dans la rue à la poii
des baïonnettes. Nous demandons un développement réj
lier , graduel des droits civils et politiques , et nous cioyi
qu'on ne peut y atteindre qu'eu améliorant, non une p;
tie de l'homme, mais l'homme tout entier^ comme ê
religieux, moral , social et domestique. Tels sont nos pr
cipes et nos règles d'action dans les affaires temporelles,
verra-t-on quelque chose qui doive nous faire accuser
révolte et de licence? En religion , n'avons-nous pas une
mite devant laquelle notre raison s'arrête et s'humilie?
politique , n'avons-nous pas un frein qui garantit l'ordj
et eu même temps un niobilc qui favorise les progrès d(
liberté?
Mais il existe un autre protestantisme qui , Lien que f
différent de celui des anabaptistes , s'en rapproche par
extrêmes. Les fanatiques de Munster, tout en acceptanl
Bible comme Parole de Dieu , la faisaient dépendre de li
inspiration particulière; les protestans, dont nous p
Ions; tout en lecevant aussi la Bible comme règle de f
la font évapoier au creuset de leur raisou individuel
Ces deux sectes se réunissent donc en ceci , qu'elles i
connaissent une autorité supérieure à la Bible; mais el
se séparent en ce que l'une plaçait l'autorité suprôi
dans l'illuminismc , tandis que l'autre la place dan» 1'
telligence humaine. Or , comme ces deux autorité
l'inspiration particulière et la raison individuelle , n'c
point de principes universellement admis, ni de bon
positives dans les choses qui n'appartiennent pas au moi
des sens, il eu résulte une complète anarchie dans
croyances religieuses. Au temps de la réforme, les anab:
LE SEMEUR.
^81
tes s'cg.iicrciit il.uis un dédale d'extrav;ig;inres inyuiques;
nos joiir-s, les prolestaiis c.vlni hi'ilitjtics se perdent dans
i al)îiue d liypollièscs ralionnelles. D ■« deux paris, 1 aii-
i-itc de la Bible étant méconnue , il n'est [ilus possible (le
esscr aucune confession de foi; il ne veste que des opi-
Btis; c'est la licence réduite en système; c'est l'absence de
ulc loi q li fait loi.
Si l'on ri'fjarde à leur politique, ces protcstans n'en ont
cmii' qui leur soit propie; ils ne peuvent nièniecn avoir,
lisqu'au fond ils s'accordent aver le libéralisme vulgaire,
ne posant d'autre lègle que des théories purenicnt plii-
iopiiiques. Wilberforce, Clarkson et leurs amis avaiei t
ic poli li([iie ;\ eux; de luèmc en Ecosse, les presbytérien'';
Sai>se et en France , les vrais disciples de l'Evangile; aux
als-Unis, tous les citoyens pieux, ont une politique pi o-
e cl indépendante, parce qu'ils sont protestans bibliques,
ais les rationalistes allemands, les sociniens suisses et
un ais , tous les protestans extrci-bililiques mirclient avec
i libéraux ou se traînent derrière eux , n'ayant rien qui
i en distingue , incapables de se placer en delio s des par-
, parce qu'ils n'ont aucun principe antérieur et supérieur
X exigences du moment. Us s'effacent donc et se privent
toute iiifluciice , en politique comme en religion : sous
dernier rapport, ils se confondent avec les philosophes;
us le premier, avec les libéraux.
Cette distinction entre les deux piotestanlismcs du temps
tuel est importante, et les écrivains catholiques, pour ne
,\ oir pas faite, sont lombes dans d'étranges erreurs.
M. de laMennais, par exemple, lépète, depuis douze à
linze ans que les proti stans n'ont aucune règle de foi , el
levivredans le protestantisme, c'estla mcmeclioscque de
croire à rien. S'il eût mieux examiné les deux protcslan-
mcs , il aurait vu que les protestans bibliques ont une i è-
é de foi si simple et si claire, qu'ils s'entendent d'un bout
i monde à l'autre, sur les mêmes doctrines loiidamcnu.-
i, sans communiquer entre eux ; et non sculenient sur Us
ictrines, mais encore sur des expériences qui ne semble-
ient devoir être qu'individuelles : de sorte que vivre dans
; protestantisme -là , ce n'est pas du tout ne croire à rien ,
:iis c'est, au contraire. , croire , éprouver , sentir, agir.
péier d'une manière si gcnéralem.ent unifoi me , que nou.-
! pouvons l'expliquer que par un miracle perpétuel,
oilà .iotre état de révolte et d'anarchie dans les choses de
ligion I
D'un aiitic côté, la Gazette de France prétend que 1'
liliisopliie du dix-luiiiième siècle est fille du protestan-
ime ; et comme elle attribue à celte philosophie la révo-
tlonde 89 et même les horreurs de g3, elle en conclut avec
logique 11 ibituelle que le protestantisme est la pi'em'ère
use de tous les boulevcrscmens qui ont eu lieu depuis
nsurrcction de l'Amérique du J\ord. Il est clair que la
azelte a confondu les deux protestantismes. Avec des lu-
ières plus étendues et une connaissance plus vaste de la
iritablc situation des Eglises protestantes, elle aurait porté
1 jugement tout opposé. B en loin que la philosophie du
x-huilième siècle soit fille du protestantisme biblique , elle
a trouvé qu'en lui un puissant et infatigable adversaire,
e catholicisme a paiu désarme dans le combat; il a été
op faible ou trop indifférent pour soutenir avec énergie
s attaques des sophistes religieux et politiques; il s'est
isso détruire pièce à pièce, membre à membre, comme
a viclll.iid dont le br s engourdi ne sait plus manier un
aive. C'est après avoir vécu en Allemagne , que Benjamin
)nslaut écrivait que a pour s'égayer avec Voltaire aux
dépens d'Ezéchiel et de la Genèse, il faut réunir deux
choses qui rendent cette gaieté assez triste : la plus pro-
fonde ignorance et la frivolité la plus déplorable. » Un
Itératcur qui n'aurait jamais perdu de vue les tours de
Notre-Dame n'eut point écrit cela. Dans la Erance catho-
lique, on a publié , depuis i8i(i, deux à tros cent mille
exemplaires des (envies de Voltaire; dans les pays protes-
tans on a lepandii , depuis la même époque , plusieurs mil-
lions d'exemplaires de la Bible. Que les défenseurs de l'E-
glise romaine descendent au fond de leur conscience , et
qu ils nous disent knpud de diux peuples aura les plus so-
lides principes, les meilleures conditions morales d'une
alliance de l'ordre avec la liberté , de celui qui écoute Voi-
la re comme un oracle , ou de celui qui soude les vi ais ora-
(■les de la Parole de Dieu. Voilà notre état de révolte et de
licence en matière de politique !
Si l'on nous demande ; Oiiest votre protestantisme? n'è-
t 'S-vous pas réduits à n'avoir que des protestans ni'gatifs
qui couvrent à peine la religion naturelle d'un ver.iis d'ex-
pressions scripturaircs ? la réponse est facile. Notre protes-
tantisme, le protestantisme biblique, celui qui possède une
règle de foi religieuse et des principes d'ordre social, il se
ranime, il grandit partout, tfne vie nouvelle circule dans
ses veines ; une force inconnue lui est donnée d'en haut. Le
géant du seizième siècle se relève au milieu des popula-
tions abâtardies par le philosophisme étroit de notre âge,
et il leur imprimera peut-être une impidsinn plus puissante
encore et plus vaste qu'au temps de Luther et à-.'. Calvin.
Quant au protestantisme extra-bibliquc , il a commis la Faute
irréparable de s'unir au cadavre de l'incrédulité , et il se
meurt sous ses terribles étreintes. Les applaudissemens
qu'il amhitionne, les svnqiathics, les appuis qu'il trouve
dans la masse des chrétiens extérieurs de noire époque ,
c'est cela même dont il se glorifie que nous regardons
omme l'avant coureur de sa ruine. Quand l'Evangile ob-
tient l'approbation d'un monde pharisaïste ou incrédule,
il se suicide; pour être fort, il doit avoir, comme Jésus-
C'.irist, le courage et les moyens de s'en faire haïr.
Ces explications se sont prolongées presque à notre insu.
Nous nous proposions , en commençant cette lettre, non
seulement de défendre le protestantisme contre le reproche
de révolte et de licence, mais encore de montrer par des
preuves puisées dans les principes et dans les faits, quelle
pio'oade influence les doctrines de la réforme ont exercée
depuis trois siècles sur les progrès de la vrafe liberté. Nous
vovoiis maintenant que nous n'avons rempli qu'une moi-
ne de notre tâche ; il est trop tard pour s'occuper de l'au-
tre. Nous reviendrons , au reste, plus d'une fois sur ces
importantes matières dans le cours de notre correspon-
dance.
CHAPELLE CIIÎIET1EX)\E
DES GALEniES DE FER.
Prédication du iq juillet i832(i).
« Trop long-temps on a cru qu'il y avait incompatibilité
entre la religion et la politique , entre la politique et la reli-
gion , et que ces deux choses naturellement et profondé-
ment antipathiques s'excluaient mutuellement. Il est temps
d'apprendre à la génération présente que le Christianisme,
qui cstla révélation de Dieu, est destiné par son divin Au-
teur à tout pénétrer, à tout réf'oriuor, à tout renouveler,
à tout sanctifier, et que, comme ses destinées futures ne lui
(i) Nous n'avons pas l'habiliide de tenir nos lecteurs au courant deî
seniKins (ajcliés dans les dlfférenles (églises de la capitale ; mais le dis-
cjur-; que M.GrandPitrre a prononcé, le 2g juillet, à l'occasion de Innni-
versaire de notre riivolution de i83o, dans la chapelle chréliciine des
(■aleries de Fm', bo ilirvart des Italiens, n" 19, contenant des vues que
nous nous croyons la mission d'exposer, nous nous félicitons d'avoir obte-
nu la permission d'en jiublier quelques fragmens.
^
388
LE SEMEUR.
promettent rien moins que l'empire universel sur ce mon-
de lessociélés, aussi bien que les individus, doivent se
ressentir un joui , plus qu'ils ne l'ont fait jusqu'àprcsent, de
sa salutaire et divine influence.
Toutefois, mes ihers a iditcurs, rassurez-vous sur nos
iatentions. Si, hors de cette chaire, il nous e;t permis,
comme à tous les autres hommes, d'avoir nos opinions sur
las affaires du jour, ici nous nous interdisons à nousnièmos,
ou plutôt la Parule de Dieu nous interdit, toute d.scussion
sur ce snj'jt. A Dieu ne plaise donc qu'oubliant le i aractére
sacré du ministère dont nous sommes ic\ élus et la nature
du règne que le Sauveur et le Maître que nous servons est
venu fonder ici-bas, nous voulions tiansformer la chaire de
paix et de vérité en une tribune de débats pnlitiqurs. Dans
cette th iic, nous ue connaissons et nous ne dcvoi sconnaî-
tie ni monarchie, ni république , ni gouvernement absolu ,
Mi gouvcrneiacut libre. Ce que nous avons à vous duc au-
"iourd'hui n'étant donc pas exclusivement applicable à une
fonno particulière de gouvernement ^ est pur, D,eu ie sait,
de touio iiiflueu c polit.qucj c'est la vérité de rE/angile,
indépendante de l'esprit do parti, dominant tous les pu tis,
avant pour miss. ou de rapprocher tous les partis, ralliant
tous les houmics sous la bannière de Jésus- Chiist. »
Après avoir expliqué les paroles de sou texte : Lajinticc
élève une nation ^Proverbes , xiv, 34), le préùicaieur a
aïontré que ce qu'il faut essenliellcment et avant tout à
un peuple pour qu'il prospère , ce sont des mœurs dans
l'acception la plus noble et la plus étendue de ce mol :
a Les mœurs! a-t-il dit. Elles sont nécessaiies à tous les
ordres de citoyens, dans tous leurs rapports, pour l'exercice de
tous leurs di olls, pour la jouissance de tous leurs privilèges.
Sans les mœurs, que devient le pouvoir entre les mains de
ceux qui gouvernent l'Etat? un instrument de despotisme
ou un moyen de s itisfaire leur ambition et leur cupidité. —
Sans les mœurs, qucsont les reprcseutans de la nation? des
liom;uesqiii,s )uii ombre dese réunir dans le but de s'occuper
cousciencicusement dos graves intérètsqui leur onl été con-
fiés ne se lassemblrnt que pour faire briller leur éloquence
cm leur hibiicté dans les affaires, que pour se frayer le
cl. eruiu de; charges et des honneurs, que pour faire des
iois dans lo£(pic!les ils consultent plus leurs avantages pri-
vés que le b en public. — Sans les mœurs, que sont les
jiiarislralsj •sjuges,ct tous ccusqui, parleur vocalion, sont
H-jp'elés à f.iire respecter les lois et.'i défendre les droits des
opprimés.' des hommes qui, au lieu d'avoir essentiellement
à cœur les intérêts de la justice, ouvrent leurs âmes à toutes
JiS influences extérieures et à toutes les passions, écoutent
t.oules les voix qui assiègent le sanctuaire inviolable de leur
conscience, exeiplé celle de la loi dont ils sont les organes
Cl qui tievr..il parler 'cule par leur bouche. — Sans les
nucaip ouc dijvieiit le peuple ? ou bien il se laisse acheter
par le pouvoir , et alors il n'est plus qu'une puissance aveu-
flc c. lire SCS mains; ou bien, domine par l'esprit d'insubor-
dination , il tombe de révolte en lévolte; dans l'un et
raiitiecas, point de patriotisme réel, point de fidélité,
point d'amour de la vérité ft de l'ordre, point de moralité,
cl par conséquent esclavage ou anarchie. — Sans les mœurs,
qu'est la prospé.ilé matéiielle, résuhat de l'accroissement
du commerce cl des pro;;iès de l'industrie? ce qu'est la
lïiatière iuflammaLle pour le feu , le moyen d'alimenter et
d'exciter l'ardeur des pissions et de favoriser le luxe , la
mollesse, l'oisiveté, l'intempérance. — Sans les mœurs,
qu'est la liberté de la presse, ce glorieux privilège des peu-
ples libres, des nations e.ivilisécs? le plus tcrr ;blc des fléaux,
puisqu'il met en circulation dans la so-iété , avec une rapi-
dité effrayante, les maximes les plus dangereuses ou les
d3ctriucs les plus impies. — Sans les mœurs enfin, qu'est la
liberté elle-même? licence chez les individus , anarchie
chez les peuples.
Fuites riiomme libre au contraire, c'est-à-dire, rendcz-l(
esclave de Dieu , inspirez-lui l'amour, liez-le par la liberti
morale à des lois qui ne soient que l'expression de ce qui
sou âme régénérée aime , désire et vent, et vous aurez ui
bon citoyen, sous tous les gouvernemens, dans quelque pay
que ce soit , à Rome sous Néron , comme aux Etals-Unis ai
dix-neuvième siècle. L'homme véritablement libre peut à 1
rigueur se passer de loi; car il est sa loi à lui-même , et de
institutions auti-libérales peuvent aussi peu l'avilir que de
instilutious libres sont peu capables d'ajouter quelque chos
à sa liberté ou à sa dignité. »
Le prédicateur a montré que si quelques antiques mo
narchies et quelques républiques illustres sont parvenues
un haut degré de prospérité et de gloire , c'est qu'où
trouvait plus de vertu sociale ou nationale que chez les au
Ires peuple.'. Puis il a continué ainsi :
«Or, voici l'argument qu'il me tardait de tirer de cesfuits
et la couclusioii à laquelle je voulais arriver. Si ces natioui
avec une morale si imparfaite, avec des institutions sociale
si défectueuse.*, avec une religion si pleine de superstitions
avec un paganisme si ridicule, diiai-je, ou si iiifàme, oi
prospéré pendant tant de siècles, que ne ferait pas le Chri
tianiauie pour 1 Europe moderne et pour la France e
particulier, si l'Europe et la France étaient véritablemei
chrétiennes!.. Le Christianisme, cette religion d'amour (
de justice , de paix et de vérité^ de vie et d'union, de pn
grès et d'ordre , de perfectionnement et d'égalité , de rég
nération luorale sans secousse, de révolution spirituel
sans biuleversement, cette source intarissable de haut
pensées pour la raison, de vie pour le ca-ur, de sanctificatic
pour la volonté, de bonheur pour l'âme tout entière,
Christianisme pourquoi n'est-il pas mieux connu , pi
apprécié? Il leiidrail les citoyens humbles; car l:i premiè
chose qu'il enseigne aux hommes , c'est qu'ils sont pécheui
et que ce n'est que par la mort expiatoire dn|Christ qu'
ont pu être sauvés. Il leur inspirerait l'amour de Dieu ; c
le premier sentiment qu'il met dans leur âme est un amoi
sans bornes pour le Sauveur qui les a délivrés de la coi
damnation , un amour qui n'a d'autre mesure que celui qi
cet adorable Rédempteur leur a lui-même témoigné. Il lei
donnerait l'horreur du mal et l'amour du bien; car la cro
apprend par un fait au pécheur que le péché est liaïssab
eu lui-même , offensant pour Dieu, terrible dans ses cons
quences. Il en ferait des hommes actifs et zélés pour le bi(
public ; car dans l'amour se trouve la vie . et dans la vie l'a
tion; et pourraient-ils jamais être lâches et paresseux cet
qui savent qu'ils doivent tout à Dieu, que leurs œuvres u'i
teignent jamais une dette que le sang de Christ seul a f
effacer, et qu'en faisant le bien ils demeurent toujours inso
vables. Il les unirait enfin par le plus fort et le plus doux di
liens ; car l'amour chrétien est un amour pur, désintéresse
gratuit, calqué sur l'amour divin, reflet, émanation c
l'amour de Dieu pour l'homme , seul capable de réalise
l'association universelle, d'éteindre li!S haines, de faii
cesser les divisions, de détruire l'esprit de parti , de tranj
former l'hunianité en une famille de frères.
»Vonlv7-voiisdes hommes conscieucieu.v dans l'accompli
sèment île li'urs devoirs, véridiques dans leurs parole:
probes dans leurs affaires , purs dans leurs mecurs , doux
p.iisibles , bicnfaisan'.? Voule/:-vouç des hommes égalemei
ennemis du despotisme et de la licence, chauds ami's de 1
liberté et défenseurs incorruptibles de l'iu-drc, fidèles au
lois établie'.s , tout en étant parlis.uis du progrès? ne le
(lierrhez pas ailleurs que dans les rangs des tlirélieus; ca
1 ;s chrétiens seuls vous présentent une garantie suffisanie d
leur vertu et de leur pairie^lisme, dans leur amour pour J
LE SEMEUR.
389
Dieu qui li;s a sauvés, dans riioneur qu'ils ont pour le
mal, dans la crainte qu'ils ont tl'offciiser leur Roi et leur
Légis!;itcur supième, dans leur soumission à sa Parole qui
leur commande l'obéissance, dans les motifs sublimes qui
les animent, dans les espérances magnifiques qui les sou-
liennenl, dans la foi vivante qui les remplit, dans la puis-
sance divine qui les régénère et les sanctifie. Dieu se sacri-
fiant pour riiomme et l'homme se sacrifiant pour Dieu,
Chi'isl mourant pour le pécheur, et le pécheur mouiant
à lui-même el au péché par amour pour Christ, voilà , en
deux mots, le résumé de cette théologie et de cette morale
chrétienne qui , si elles étaient crues et pratiquées par nos
Comjiatriotcs, non seulement feraient d'eux des gens hon-
nêtes, de bons citoyens , des hommes vertueux, mais crée-
raient ()e< saints sur le trône , dans le conseil du roi , dans
les chambres, dans la magistrature , dans les armées, dans
le commerce, dans les ateliers , dans tous les degrés de
l'ordre sociiil.
B.M.iiscrt Evangile, si glorieux dans le passé, puisque
riiistoire atteste que l'Europe lui doit sa civilisation et sa
prééminence, si fort dans le présent, puisque les nations
les plus ilbies aujourd'hui sont évidemmeut les plus chré-
tieimes(i), si plein d'espérance dans l'avenir, puisque les
piomcsics de la Parole de Dieu lui assurent la conquête du
nionde , comment esl-il envisagé par les Français ? Bou
nombre d'entre eux, confondant religion et hiérarchie, piété
et superstition, christianisme et jésuitisme, rejettent ou-
veitenu'iit l'Evangile, parce qu'ils ont depuis long-temps
eecoué le joug du catholicisme; d'autres , avouant les services
cmi liens que l'Evangile a rendus à la société moderne, sous li;
rapport des mœurs et de la civilisation, négligent de s'enqué-
rir pour eux-mêmes des principes qui ont produit d'aussi
immenses résultats; d'antres encore, croyans parliabitudeou
chrétiens par tradition , se contentent de suivre les formes
extérieures de la religion, n'accordent au Chrislianisine
qu'une attention secondaire, et lui refusent cette première
place qu'il demande à occuper dans le cœur et dans les in-
Icrcts de la vie; il en estenlin qui, s'imaginantque l'Evan-
gile est mort, parce que le règne de l'hypocrisie et du bi-
gotisme est passé , s'en vont proclamant partout que la loi
du Christ a fait son temps, et que notre siècle appelle de
tous ses vœux une religiou plus éclairée et plus en rapport
avec ses besoins ; et quand on cherche au milieu de ces
ti-ente-deux millions de citoyens, dont une partie a gardé
certaines formes du Christianisme, et dont l'autre s'est ins-
crite ouvertement contre lui , les vrais amis de l'Evangile,
les sincères disciples de Jésus , les rachetés de Christ , les
enfans de Dieu, hélas ! on peut , en quelque sorte, les nom-
Lrer, tant ils sont clair-semés au milieu des masses : voilà
où nous en sommes aujourd'hui. La France, qui marche en
avant des nations , sous tant de r-ipports , ne s'afflige point ,
ne rougit pas d'occuper la dernière place dans le catalogue
des sociétés chrétiennes. De la gloire militaire , elle n'a be-
soin d'en envier à aucun peuple; de l'industrie, elle n'en
manque pas ; les sciences et les arts , ils fleurissent dans sou
sein ; des savans , des hommes de génie , elle en a produit
dans tous les temps , elle en produit encore ; elle a de tout ,
CKccpté de la religion ; elle veut de tout , excepté du Chris-
tianisme. Et pourtant , ne devrait-elle pas savoir que tout
cela ue suffit pas, et que ni l'esprit, ni le talent, ni l'élo-
quence, ni le savoir, ni l'habileté dans les affaires ne font
seuls le bonheur des peuples ? La Bible ne le lui dit-elle pas
(i) Quand nous disons que le> nations les plus libres sont les plus dire-
tiennes , nous n'enlenJons pas par chiélicnms celles où domine le Chils-
lianisme de l' homme , iclki que l'Aulriche, l'Italie, l'Espagne , clc. ;
mais celles où rèjne le Christianisme de lEt>a-igile , telles que les Elals-
Vais et l'Angleterre.
depuis des siècles? Les confesseurs de la vérité ne le lui
crient-ils pas assez haut? L'expérience ne le lui a-l-clle pas
appris ? Ses malheurs ne le lui font-ils pas toucher au doigt?
Malgré cela, elle s'obstine à ne p.ts écouter; elle se boucha
les oreilles; elle affecte un dédaigneux mépris. Du Christia-
nisme, entend-on dire, à nous Français, au dis-neuvième
siècle ! I Eh ! bien , nation malheureuse , parce que tu es
"Veugle, continue à marcher selon que ton cœur te mènej
encore quelques jours dans cette voie cpii aboutit à la mort;
encore quelques pas vers les bords de cet abîme que lu ta
creuses , et tu serviras peut-être de terrible commentaire
aux paroles de mon texte, et Dieu apprendra peut-être,
par tes interminables maux, au monJe épouvanté, que ii
la justice élève les nations, l'incrédulité les rappetisse , Içs
rabaisse , les corrompt, les démembre et les tue.
» Toutefois , mes chers auditeurs , rappelons-nous ici una
vérité importante, c'est que, si la nation doit être régén«i-
rée, si les masses doivent changer un jour, la réforn^
commencera par les individus , et qu'elle ne peut commen-
cer que par eux. La luitiou se compose de familles, et la
fini lie se compose d'individus. Pour réformer la nation , il
est doue indispensable de réformer d'abord les familles , eX
pour réformer les familles , il est nécessaire de réformer d'à»-
bord les individus qui en sont membres.
)> Que chacun rentre doncsérieusemcnten lui-même et sa
dise que de même que , pour sa part , il a contribué au mal-
heur de la patrie, il doit aussi, pour sa part, concourir x
son relèvement. Sous la théocratie juive, il existait une loi
d'après laquelle, dans les temps de calamité publique , le»
chefs du peuple étaient autorisés à consulter l'Eternel et à
faire des enquêtes pour découvrir le coupable ou les coupa-
bles , qui avaient attiré sur Israël les chàtimens de lajustic»
vengeresse. Ici ce n'est ni uu coupable , ni deux coupables,
ni cent coupables, ni mille coupables, qu'il faut recher-
cher el accuser : tous ont péché, tous se sont détournés de
la justice , tous , plus ou moins, d'une manière ou d'une
autre , depuis les plus grands jusqu'aux plus petits , depuis
les gouverneurs jusqu'au peuple, se sont rendus digues des
fléaux qui nous désolent dans le présent, ou qui non/,
menacent dans l'avenir; et s'il y avait de la sincérité parmE
nous, chacun le reconnaîtrait devant Dieu, et s'écrieraitr
a Moi , par mon oubli de Dieu , par ma négligence de son
culte, par ma profanation de ses sabbats; moi , par moa
mépris pour sa Parole et par les principes d'incrédulité
que j'ai professés; moi, par mes fraudes et mes injus-
tices ; moi , par mon intempérance et ma sensualité j
moi, par mon égoïsme et mon manque d'amour pour
le bien public; moi, par ma légèreté, mes paroles lascives,/
mes mœurs licencieuses, j'ai mérité la colère de Dieu, j'ai
attisé le feu de ses vengeances , je suis le coupable qu'il faut
frapper; je viens à toi, ô Dieu, saint et juste, qui liai»
l'iniquité et qui dois la punir; mais aussi , Dieu de bonté et
de miséricorde , qui ne veux point la mort du pécheur, mais'
plutôt sa conversion et sa vie : pardonne à un condamné ,
absous un criminel , réconcilie avec toi un ennemi, change
mes inclinations et ma volonté, soumets-moi à ta loi, rends-
moi ton esclave, fais de moi un de tes sujets, admets-moi
au
nombre des citoyens de ton royaunie: je me donne à ti^jj ç_
Jésus; je me donne à toi, à la vie et à la mort ! Mes cuen-- g^adl-
teurs, ces scutimcus de repentance, ce n'est pas un îic,mme
qui peut les faire naître dans le cœur des hommes; la grâca
seule a le secret et la puissance d'en déposer le gevme dans
les âmes et de l'y féconder; j'ignore jusqu'à q>jel point ce
sont les vôtres, et combien d'entre vous les connaissent ; mais
ce que je sais, c'est que, quand une âme les éprouve, elle n'est
pas éloignée du royaume des cieux; ce que je sais, c'est
que si , dans celle ville , dans ce pays , on voyait de jour eo
jour, de semaine eu semaine , de mois en mois, un plus
390
LE SFMElîR.
grand nombre d'àmes éprouver tes rclij;iiHises impressions,
Jes choses changeraient bientôt de face , la patrie renaîtrait,
rajeunirait, fleurirait, et là où l'oa n'apercevait qu'un dé-
sert couvert de ronces et d'épines, croîtraient le myrte el
l'olh'ier, le sapin elle cèdre, pour parler le lauj^age de l'E-
criture. »
LA SOCIETE BÎBLIQUl': DE LO:^'DRES.
DEUXIÈME ARTICLE,
La Société Biblique Britannique et Etranfj<";rc, dont nous
avons raconté l'oripjine, continua à s'occuper avec une
grande activité de l'ccuvre importante de la distribution des
Saintes-Ecritures. Une année s'était à peine écoulée, cl
•déjà ses travaux s'étaient étendus au continent. Nous avons
-dit qu'une Société Biblique s'était, sous son influence , for^
mée à Nuieniborgjellc fut, quelque temps après, transférée
à Bâie, dont la position f^éographiquc paraissait préférable.
"Vers le même temps, quelques c:ith()liques de Ratisbonnc
en foiidèicnt une seconde, dont SI. Wittmann, chef du
séminaire de cette ville, accepta la direction. Un ecclé-
siastique romain de la Souabe offrit aussi à la Société Je IjOn-
-dres de lui servir d'intermédiaire pour faire parvenir les
Livres saints aux catholiques de sou voisinage; ses services
Jurent acceptés avec empressement.
Ije plr.n qui venait d'être accueilli avec tant d'ardeur par
les chrétiens anglais, n'était d'ailleurs ]ias nouveau en Alle-
mague. Charles de Canstein avait créé à Halie, eu 1712,
■une institution biblique qui, après un siècle et quart,
existe encore. L'idée d'une sorte de stéréolypic s'était pré-
sentée à son esprit; il fit fondi'C un nombre de caractères
suffisant pour composer, d'abord le Wouveau-ïestameiit ,
puis- la Bible entière. I-es frais d'établissement étaient énor-
mes ; mais la conservation des planches épargnait ceux d une
composition répétée et laissait la facilité de corriger les fau-
tes. Ses intentions étant uniquement de répandre la con-
naissance de la vérité parmi les classes les plus pauvres , il
vendit son édition des Livres saints à très-bas prix. Plus de
trois millions d'exemplaires , tant de la Bible entière que du
Nouveau-Testament, furent imprimés à Halle, en diverses
langues, dans l'espace de quatre-vingt quinze ans ; et combien
grand ne doit pas être le nombre de ceux f[ui sont sortis, de-
puis le commencement de ce siècle, des presses de cet établis-
sement ! M. le D"' Rnapp , qui était alors chargé de sa direc-
tion , assura la Société de Londres que , si elle voulait se
servir de l'institution de Canstein pour la i-éalisalion de son
généreux dessoin de répandre les Saintes-Ecritures en Alle-
magne , il se trouverait heureux de la seconder. La Société
«e hâta de proliter de ces bienveillantes dispositions. Elle
provoqua aussi , eu i8o5 , l'organisation de la Société Bibli-
que de Prusse, dont le roi actuel devint aussitôt souscrip-
fteur, et qui , ne se bornant pas à répandre des Bibles alle-
■mandes, fit bieiilùt imprimer le Livre s tint en polonais et
fËTa bohi-inien,
A cette même époque , deux jeunes Ecossais , MM.
pAtersoii et Ilenderson , qui désiraient partir, en qualité
^e ^Tiissionnaires, pour les Indes orientales, se rendirent
à Co">-''"l''''5ue, d'où ils espéraient pouvoir passer à Tran-
qnebai'j pour exercer Iciu' ministère dans les établissemens
danois situés sur la côte de Coromandel. Ayant rencontré
des obstacles insurmontables à l'exécution do ce projet, ils
utilisèrent l(iU'' séjour en Danomarck, en prenant des reiisei-
gnemens sur l'état religieux des pays qui les environnaient.
Un homme pieux, M. ïhorkclin, conservateur des archi-
ves, appela leur attention sur l'intéressante population de
l'Islande, où il était né. Il y a dans cette île trois cent cinq
punisses etenviion quarante-sept mille habitans. ALTIior-
liclin raconta aux deux voyageurs que sur cent person-
nes Agées de plus de douze ou quatorze ans , on aura;t de
!.i peine ^ en trouver une seule qui ne sut pas lire ; fpi'aucun
peuple du monde n'aimait autant la lecture, et que la seule
-mprimeric qu'ils eussent étant hors d'usage, depuis un
ijraiid nombre d'années j les Islandais y suppléaient en co-
piant péniblement à la main les livres inq^rimés qui leur
restaient. Il ajouta (ju'on ne trouverait à acheter à aucun
prix, une Bible chez eux, et que, dans toute l'île, il n'en
existaitqueqiiaranteoucinquante Unami de l'Evangib^M.
.^tistrup en avait autrefois fut distribuer un grand nombre;
mais ces envoisavaient cessé depuis plus de soixante ans, et
la plupart de ces livres étaient usés. Les fermiers avaient, a
tour de rôle, le droit de lire dans la Bibli; envoyée à la pa-
roisse, dont ils f lisaient ])ailie.
MM. P.itorson et Ilenderson ccmmunicjucrcnt ces détails
à leurs amis d'Ecosse, et l'un d'eux en ayant fa;t part à la
Société Biblique de Londres, celle-ci se mit immédiatement
en correspondance avec l'évoque d'Islande, et lui offrit
de piiyer la moitié des frais d'une édition de cinq mille
exemplaires du Nouveau-Testament en islandais. Il eut été
difficde aux habitans de l'île de réunir l'argent nécessaire
pour le reste de la dépense ; mais par une directioii toute
spéciale de la Providence, quelques chrétiens de l'île de Fio-
iiie s'occupaient alors aussi avec sollicitude desbc-^oiiis reli-
gieux de l'Islande; ils prirent à leur cluirge le restant des frais,
et cet intéressant projet put ainsi être mis à exécution. L'im-
pression eut lieu à Copenhague, sous la surveillance de M.
Paterson. Quinze cents exemplaires furent expédiés pour
différentes parties de l'Islande; mais la guerre qui éclata
eutie l'Angleterre et le Danemarck s'opposa à l'envoi du
reste de l'édition , qui fut même menacée d'une dcstrucl;( Q
entière pendant le bombardement de Copenhague. Deux
bombes pénéli èieut dans le magasin où étaient les exem-
plaires en feuilles ; celui qui con.tenait les exemplaires reliés
fut brûlé ; mais la partie où les livres étaient déposés échap-
pa aux tlaninics.Les Nouvcaux-Testamens qui parvinrent en
Islande turent judicieusement distribués et accueillis avec
empressement. La Société de Londres comprit l'importance
qu'il y avait à satisfaire la soif de ce peuple pour la Parole
de Dieu, en liii donnant aussi l' Ancien-Testament. Ui e
somme de trois cents livres sterling fut destinée à l'inipi -
mer, et l'on préparait déjà les matériaux nécessaires ,
quand M. Paterson fut forcé, en sa qualité d'Anglais, de
quitter Copenhague. Il ne partit du moins qu'après avoir
rîiis l'affaire en train , autant du moins que les circonstances
le permettaient. On a souvent cité un fait qui , nous en
convenons , est intéressant. Lorsque l'Angleterre et \\
France, alors eu guerre, exploraient toutes deux, dans un
but scientifique , les côtes de la Nouvelle-Hollande , elles fi-
rent assaut de générosité. L' Invesligalor, commandé par
Flir.ders, le Géographe et le Naturaliste , commandés par
le capitaine Baudin , portaient des passeports avec signale-
ment, pour «protéger une expédition formée dans le noble
» but d'étendre les connaissances humaines et d'assurer les
» progrès de la scieuce nautique et de la géographie. » Les
deux expéditions se rencontrèrent sur le théâtre de leurs
travaux communs , et la plus grande loyauté présida à leur
entrevue. A cette époque de guerre et de rivalité nationale,
ci n'était qu'aux extrémités du monde que les savans de
Londres et de Paris pouvaient renouer des relations inter-
rompues par le malheur des temps. Eh ! bien , ce qui se fît
alors dans l'intérêt de la science est peu , ce nous semble ,
auprès de ce qui se passait à Copenhague dans l'intérêt do
la religion. C'est, à la lettre, sous le feu des canons anglais,
que des chrétiens de cette nation , n'épousant aucune haine
politique, et ne se souvenant que des liens que l'Evangile
LE SEMEUR.
391
î\«
ét;il)liL entre toil^ ceux qui réclaiiunit le nom de Jésus-
Clinst, Iravailhiiciit à iciidie le plus important des services
à une poi lion de ce peuple contre Knpiel l'Anfjleterre dé-
ployait ses foices.
La Société Biblique de Londres se mit aussi, en 1 806, en
relation avec lesmissionnaires ileKarass, au nord delà mer
Caspienne. La distribution de quebjues traités religieux ,
écriti en dialecte tartare, cl les conversations des mission-
naires avaient inspiré au peuple , et même aux. molas cl aux
elfendis \m vif désir de posséder la Bible dans la langue tar-
tare. M. Brmiton connaissait très-bien cette langue; il se mit
à traduire la Bible, et il s'adressa à la Société Biblique de Lon-
dres, dans l'espoir d'en obtenir les secouis n.cessaircspour
l'accomplissement do cette grande entreprise. Il ne s'était
pas Iroiiipé ; le comité résolut de lui lournir des caractères
arabes neufs, et de plus, l'encre et le papier nécessaires pour
une éditon de cinq mille exemplaires. La Société envoya
aussi des Bibles dans les colonies allemandes établies sur les
bords du Volga. Elle essaya nièiiie de persuader au clergé
grec de la seconder pour répandre les Samtes-Ecriturcs eu
Russie; mais ses efi'orts demeurèrent alors sans résultat.
Les missionnaiics de Sérampore avaient formé le projet
de traduire la Bible dans les différentes langues de l'Orient.
Plusieurs traductions étaient déjà commencées, et des sa-
vans bindous, réunis des lieux les plus reculés de l'Asie, dans
ce vaste foyer de la littérature orientale, aidaient les mis-
sionnaires dans leurs travaux. Des secours étaient indispen
sables pour les poursui\'re.La Société vota un don de deux
iiiillî livre» sterling ; mais elle ne tarda pas à rencontrer des
difficultés de la part de la Compagnie des Lides. Un pro-
priétaire du Bengale, M. Thomas ïwining, de retour de-
puis peu à Londres, publia une lettre au président de cette
CompuQiùi: , sur les da/igers de se Piéterdes opinions reli-
gieuses des Indiens , el sur les projets de lu Société' Biblique
Uritaunif/ue et Etrange/ e dans l'Inde. Il y exprimait «ses
» craintes sur les entreprises qui tendraient à clianger le
«système religieux de ce pays,» et il ajoutait que si,
comme on le lui avait assuré, il y avait parmi les chefs de
la Société Biblique des hommes qui fussent en même temps
à la tête de la Compagnie des Indes, et même de la Cour
des directeurs et du Bureau de contrôle, les possessions bri-
tanniques dans l'Orient lui paraissaient « dans un danger
» imminent et sans exemple , » et que ce danger « comman-
» dait d'arrêter les progrès d'une entreprise si téméraire et
» si inexcusable. » Parmi les personnes attaquées par
BI. ïwining, se trouvait le président même de la Société
Biblique, lord Tcignmouth, ancien gouverneur-général
de l'Inde. Il crut devoir répondre, et il le fit dans une bro-
chure intitulée: « Considérations sur la possibilité', l'utilité
politique et l'obligation de communiquer aux Indiens la
coniudssance du Christianisme. On y reconnaissait à la fois
la sagesse de l'homme d'état et la piété du chrétien. Cette
controverse , qui fut très-animée , et à laquelle plusieurs
autres écrivains prirent part, n'eût cependant pas d'autre
suite. M. T« ining , qui avait voulu soumettre une propo-
sition hostile à la Société Biblique, à la première assemblée
delà Cour despropriétaires, y renonça, parce qu'il comprit
que cela n'aboutirait à rien. Nous reviendrons sur les tra-
vaux des missioiiuaires de Sérampore ; ils prirent , peu de
temps après , une grande extension.
PSYCOLO^IE.
DES RArrOUTS I)E l'homme avec le MOi-VDE VISIBLE ET LE
MONDE INVISIBLE.
Il existe dcuxmoudcs infiniment différens l'un. de l'autre.
L'un se compose des choses visibles et l'autre des choseSt
invisibles; l'un est passa(;er, l'autre éternel; l'un est maté-
riel, l'autre spirituel. Un lien , un seul lien, a été placé par
la savante main de rEtcrnel cuti e tes deux mondes déna-
tures si diverses et incompatibles en a|ipai'Ciice. L'neo'uvie
merveilleuse de sa pensée féconde réuiiit en elle les choses
visibles et invisibles, passagères eléteriielles , matérielles et
spiiitiiellcs, d'une maiiièreaiissi complète qu'elle est inexpli-
lable. Ce lien entre deux mondes, ce point de réunion de
deux mondes, cette œuvre vraiim ni aJmirablcdc la toute-
puissance, c'est l'homme. Surpris qu'il était du prodige
qu'il s'olfi'ail à lui-mèiue, l'huninea tant de fois voulu re-
monter aux sources de sa vie, pour tàclicr de découvrir
comment se mêlaient en un seul être deux existences si
opposées, il a pris tant de peine pour saisir en lui ce point
mystérieux oùlecorps finit vt où l'âme commence, ou jilutôt
où leur union cesse, et ses efforts ont été suivis desi peu de
succès, que sans doute celle science ne lui e^t pas réservée,;
et que le en mystère restera caché dans les profondeurs de la
icience de Dieu. Aussi importe-t-il peu à l'homme de;
connaître comment se fondent eu lui, par des dégradations
impossibles à suivre, deux nuances aussi tranchées. Le fait
seul lui esLimportaiit à connaître, et il est Facile à consulter.
Chacun peut s'assurer qu'il a un corps qui ne pense pas-
et un esprit qui pense; un esprit qu'il ne voit pas, et un.
corps cpi'il voit. Chacun peut en conclure que son corps
appai lient au monde visible, et son âme au monde invisi-
ble. Le représentant de ces deux mondes devrait se trou-
ver en pleine communication avec tous deux. Le corps, ea
effet, est étroitement uni à la nature extérieure par ses sens et.
scsorganes.Pouiquoirûme n'est-elle pas également unie aux
choses invis.bles par si's facultés et ses sent. mens ? Pour-
quoi csl-clle collée à la terre ? Pourquoi toute liaison seni-
ble-l-eile inlerronipne entre elle et Dieu, la perfection ,
réternilé? Pourquoi l'intelligence de l'homme ne s'excrcc-
IcUe point avec succès sur ces choses , et les regarde t-ell&
plutôt comme des rêves que comme des réalités ?
C'est ce grand désordie et colle erreur si commune que
je voudrais faire ressortir, en examinant un passage de l'a-
pôtre Paul, qui dit, en parlant de lui et des chrétiens ses-
frères : « Nous nuichoiis par la foi , et non par la vue. ( 2
Cor. y. ) » Deux directions de l'àme sont mises en opposi-^
lion l'une à l'autre dans ce passage; elle y est représentée
tomme eigagée dans deux routes bien differenles. Qu'est-
ce donc pour elle que marcher par la vue? Quesl-ce aussi
que marcher par la foi ? Le même apôtre l'expl.que ea
quelques mots dins un autre passage, où il dil : « JNous uie
regaidons point aux choses visibles, mais aux invisibles.
( 2 Cor. IV. ) » Piegarder aux choses visibles, c'est mar-
cher par la vue; regarder aux choses invisibles, c'est
marcher par la foi. Ma.s , demandera-t-on aussi, que fiiut-
il entendre par ces choses visibles et ces choses invisibles?"
Paul les définit encore de la manière la plus claire : a Les
« éhoses visibles ne sont que pour un temps, et les invisibles
« sont éternelles, » dit-il. C'eslassez démontrer la nature de
ces deux ordres de choses, que de les classer dans ces deux
catégories; et c'est aussi assez faire ressortir la supériorité
de l'un et l'infériorité de l'autre. Entre ce qui passe et ce
qui dure, lejugement n'hésite pas : il prononce, lors même.
qu'il se sent incapable de choisir.
Les hommes, clans leur état naturel , marchent tous par
la vue. Ils ne trouvent de réalité que dans les choses vi-
sibles. C'est une erreur ei un bouleversemeut de la nature ,
déchue, que cette importance exclusive donnée à ce qui
n'est cpie pour un temps parce c[ui est pourtoujours, aux
objets de la vie piéscnte par l'âme. C'est un sujet de pro-
fonde méditation , que de voircellecis'ag ter , ramper dans
le monde du corps, tandis que son propre monde lui est
fermé , cl qu'elle peut à peine s'avancer sur le seuil de l'in-
visible qu'elle devrait habiter et contempler sans cesse. La
réalité pour l'homme , c'est posséder le plus qu'il peut de
richesses, de science , de répulalion , de gloire , de jouis-
sances terrestres. Il traite d'illusions toutes les réalités du
monde invisible ; parce qu'elles sont douteuses pour son
1 esprit affaibli, il les considère comme douteuses en elles-
mêmes; parce que sa vue courte et troublée ne les distin-
' gue pas, il croitùjjeine à leur existence, et en fuit quelque
892
LE SEMFUR.
<;hosede semblable à l'ancien cabos des éléincns. lien est ef-
frayé comme d'un océan sans rivages, comme d'un espace sans
JOute cl sans limite , tant ses sens tlominenttoules SOS percep-
tions; il lui faut chercher en toutes choses une analojjie avec
le monde extérieur. Le monde invisible, le seul vrai, puisque
Dieu y habite, il le trouve bien fait pour exciter quelques
«motions et l'enthousiasme des poètes, ouïes icveiies des
imagiiialions trop inquiètes pour se donner aux choses po-
sitives; et ce qu'il appelle se donner aux choses positives,
c'est assujettir son àine aux intérêts de la vie présente , tau-
dis que pour elle, les choses vraiment positives, ce sont les
intérèls de l'éternité. Dans -on ijinoiance et sa folie , l'homme
-veut repaître son âme immortelle de la nourriture qui pé-
rit. «Pourquoi employez vous l'argent pour des choses qui
» ne nourrissent point, et votre travail pour ce qui ne ras-
t sasie point? » demande un prophète. (Esaie, lv , 2. )«
Leschosesqueràmeabandonnc, lorsqu'elle quittelecorps,
:iie peuvent constluer la réalité pour eile. Elle est invisible,
«lie est immortelle: il lui faut une réaLté invisible et impé-
rissable. Le désordre, pour elle, consiste dans la séparation
d'avec celte réalité iiivis b!e, et dans son union as'ec la
réalité visible, qui , étaiitd'une autre nature qu'elle, n'est,
par r.ipport à elle, qu'illusion et déception.
Mais comment repreniJra-t-elle la lonte oubliée, effacée,
des choses éternelles? Comment, sou. liée, comme elle l'est,
par ses affections corrompues et le mépris qu elle fait de sou
Dieu, se relournera-l-elle vers Celui « dont les yeux sont
Dtrop purs pour voir le mal (H .b. i, i3)? » Comment, rem
-plie des ténèbres qui s'épaississent eu elle, à mesure que sou
alliance avec la terre devient plus étroite, recherchera-t-
cllc cette lumière éclatante de la vérité, qui manifeste les
choses cachées dans les ténèbres? Elle ne connaît pas, elle
B'aime pas, elle ne discerne pas le royaume de Dieu ; elle
•est morte quant à lui; et sa ré.ilité ne peut pas plus la ra-
Bimer, que l'existence de milliers d'êtres ne pourrait rcu-
dre la vie à un mort.
L'âme est-elle donc irrévocablement exclue du monde
auquel elle appartient , jusqu'à cet inévi'.able moment où
•elle y sera jetée par la mort, et oii elle ne pourra plus, pour
ainsi dire, prendre pied sur la terre? Non , la pitié divine
lui a donné une ressource et lui a frayé un chemin, pom-
arriver, non plus étrangère et condamnée, mais amie tt
délivrée, dans l'éternité. Ce chemin, ce n'est pas celui
qu'elle a quitté en s'égarant, le chemin de l'obéissance par-
faite, dans lequel elle serait toujours demeurée dans des lela-
tions d'amour et de paix avec son D.eu : il est terme, et
nul ne peut l'ouvrir. Le chemin nouveau, c'est la foi. Dieu
l'a ouvert, nul ne peut le fermer.
o Nous marchons par la foi . » disait l'apôtre Paul : o nous
regardons aux choses invisibles. » Quel adorable mystère !
Dieu parle . l'homme croit , et de nouvelles relations s'éta-
blissent entre eux. Dieu offre sa grâce , l'homme l'accepte,
et son âme renaît sous l'influence bienfaisante du pardon ;
croire Dieu , la remet en possession des choies éternelles ,
et l'introduit dans le monde nouveau, afin qu'elle y agisse
et qu'elle y vive. « Celui qui croit en moi a la vie éternelle, »
a dit le Sauveur des pécheurs. Ce n'est point là une illusion
_pour l'âme; c'est pour elle rentrer dans la réalité. Elle ne
•peut y rentier que par la foi. Croire , remplace pour elle
'le témoignage trompeur des sens , les vagues idées de l'es-
prit, la vaine apparence des choses. Ce monde cesse d'être
pour elle un tableau dont les vives couleurs cl les figures
variées arrêtaient ses regards et lui cachaient le ciel. Il est
devenu comme un verre transparent, à travers lequel elle
aperçoit le monde spirituel et communique avec lui. Du
moment qu'elle a cru , elle a marché par la foi , elle a jeté
J'ancre dans Ic3 cieux; ce qui lui reste à vivre sur la terre
«'est plus le temps; c'est déjà l'éternité.
Quiconque voudrait persuader à un croyant qu'il s'est
adonné à des rêveries, qu'il a quitté les choses positives
pour de pures spéculations , lui ferait l'effet d'un aveugle
qui entreprendrait de lui prouver qu'il ne voit pas. Tout
croyant se rappelle une époque où il ne croyait pas , où il
marchait par la vue, sans Dieu dans ce monde ; maintenant
il marche avec Dieu : qui pourrait détruire pou-r lui C3 fait
de l'âme? Il est indestructibls.
MELANGES.
Des Maisons de jeu. — Noiis liésirons TiTemenl que, dans !a pmc'iaine
s ssiim des Chambres , on iirn'lc la clôture des mas jns lii; jeu . comme ,
il,in> la deniièie session, on a [irononcé I abolition de la lulcrie. Il -erait
a ilesiier du moins , en aUtnilnnl quOn en vienne la , que les clauses du
c.iliier des chargi s fussenl sévèrement observées. Ou assure que luné des
maisons de jiu du Palais-Royal , qui n'est aulurlsée à ouvrir qu'à quatre
iieiires. est, dejiuis plusieuis mois, impunéminl ouvcrle à midi. O.i ajoute
(lue , derniêreuu ni , un indiviilu s'y est rendu avant Iheiire li\ce et a jeté
4.ouofr. eu billets 'îe b.inque sur une chjuce. Ayjiil [t' u l-- eo ip. il re-
prit Iranquiiiemcnt et eu les coinplant ses qujtre bideis île nulle francs,
les mil dans sa poche et se dirigea ave ■ le plus grand san'^-froid \ers la
poite de sortie. Comme on voula.t s'oppo-ir à oe qu'il s'en allât, il rcs sla et
dit : « Vol e maison de je., est ouvi rte illégalemcul à muU : vos luiplovés
» de la rouietle tournent leur cylindre illégalement ; par coriséquent , en
» jelaiil mes billets sur une chance illégale, j'ai a^i illegak-unnl , et en
') le.s reprenant , j'ai rétabli la K'galité, » Les ciuplovés u o-èreut pa-> usi-r
de vio'ence, parce que le cahier des charges était evileinmeut v,o!é. Si
l'on se rappelle que c'est surtout pour épargner aux cimpîables et aux
g.irçons de caisse la lenlatioii de venir vider leurs sacoiheS et IfUrs porte-
leullle^ dans les maisons de jeu que l'heure de leur ouvrrtu e a et' ri tar-
dée, on ciiinprenir.i toutes les conséipieuces que peut avoir la nég -gence
de l'imloiite à faire observer cette clause, intro.luite. en 1829. sur la.pro-
[1 isition de M. de Cliibr.l. alors préfet de la Se nf. N.>us app tuons aas^^
que, par une aulre infr.iction au cdiier des ch.irges , un nouvi Ib- maison ,
de jeu vieul d'èlre ouverte dans le fj'.ib.)jrg Sainl-Gerinai 1, dans le voisi-
nage des écoles.
C.iRTES GEucRAPHiQUEs MCRALES. — Lcs murs de la plupart des mai-
sons d'é lucation sont nus et e iduits d'une rouche de chau\ Mai che ou
jaune; quelquiS insli'.uteurs ont pi nsé qu'on pourrait pré er au\ murs
ij'.viif classe un langagi'iustruclif qui ferait d'aulant plus dun|ires-ion qu'il
se r.'pelerail Cjntinuellement et sans elforts. Dcji dans pl.isieiirs écoles
ou a commencé k tracer sur K-s murs les lettres de l'alph.ibet , les figures
du dr.ssiu linéaire, el quelques préceptes reli,'ieus cl moraux. On a eu
l'idée d'y figurer aussi des cartes geograp.iiques, dont l'élu le csl si ncces-
s.iir.- et encore si négligée. Le tracé (le ces carte; ne peu; être u le diffi-
culté. D'abord, il faut les dissiiier muettes , atienilu que l'on ccril fort
mal sur un mur, et qu'il vaut mieu\ . d'ailleurs , laisser quelque clio^e à
faire à la mémoire. Les vdies doivent êlre indiquées par des p. unis noirs.
Dans une grande classe , on peut tracer une mappemonde de soisante pieds
curés, une carte d'Euro;ie de quatre-vingt pieils carres et uiie carte de
Fiance de la même dimension. Cite idée de cartes géogr.iph que- mu-
rales a êlé mi.se à exécution depuis long temps au collège de p.iul-l.evoy.
Un chef d'ii.siilution . à P^ri,. vieil d'en faire tracer une sur b- mur
blanc d'une de ses classes. Cette carte, q d n'a que quarau'e-huil picd.<
carrés , a élc dessinée , sous sa direction . i>ar deux élèves dt? qu.ilorze ans.
et elle ri-mplit p.irf.iiti-ment i-.- bul que s'est p- oposé son auteur. Les div, rs
royaumes sont sépaiés par des ligues de couleur différenie à l'buile. La
iQer eA d'uuecouleur bleue tirani sur le vert, ce (,ui fait Irès-bii n re^soitir
le>> conlinens laiss.'S en blanc. On a employé d. s couleurs à l'huile qui
^iellnent bien mieux sur le mur que la détrempe, La dépense a été fort
jégcre.
Société de Tempérance. — Le Correspondant de Hambourg annonça
qu'une Société de Tcin[>érance vitntde se former (Uns le duché de Saxe-
Weimar, sous la (irotection du grand-duc. C'est, si nous ne nous trompons,
la première Société de ce genre formée en Allemagne.
ANNONCE.
C0NSIDÉRiT105S SUR l'hISTOIRE MÉDICALE ET STATlSTlljnÉ Dt) CHOIERA-
MORBOS nE Paris, par P. Caffe , interne de l'IIupilai de la Pitié.
48 p. in-8°. Paris , i83a. Cher Hpp. Tilliard , rue de la Harpe , n° 83.
Nous recommandons ce petit travail d'observation à l'attention des mé-
decins qui recueillent des matériaux pour 1 histoire générale d.i Choléra
de Paris ; ils y trouveront de> doc .meus précieux recueillis et pré.sentés
avfc intellig nce et impartialité. L'auteur est d'avis que le choléra est
aussi ancien que le monde . et que c'est de celte maladie qu'il est question
dans l'F.cclésiaste.ch. 3i et 37, cù il e^ dit : (( Noli avidus esse in omni
evulatione. et non te effundas super oninem escam; in multis eniiit escis
eril infirinitas, et aviditas approximabil usque ad clioteram: propttrcra-
pulain niuUi cholerdobierunt. n Nous ferons remarquer à M. Cifl'e que ce
n'est pas dans l'Ecélésiaste , livie de Salomou , que se lisent ces paroles,
mais dansl'Ecclésiaslique, ouvrage beaucoup plus moderne, et qui napparj
tient pas au canon sacré des Juifs. Le passage ei question n'en est pas
moins fort remarquable ; mais il reste cependant à savoir si la maladie
dont il menace les gens inleinpérans est le vériiable choléra asiat ique , ce
qui n'a rien d'impossible. A l'appui de cette opinion . l'auteur cite encore
un très-anrien ivre de l'Inde , le Chintairuini, qui fait mention de eelte
maladie en terme» précis.
Le Gérant, DE H AULX.
imprimerie dï Seliicde, lue des Jeûneurs, n. i^.
TOME 1". — S" 50.
15 AOLT 183'>.
5Ha?^
LE Semeur
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS.
Le chimp . cV-sl le monde.
A/acili. XllI. 38.
-On «'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel , n" ii,et chei loos les Libraires et UirectL-urs de posle. — Pri.\:i5 fr. pour l'annéej
8 fr. pour G mois, S fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera i fr. pour l'année , i fr. pour G mois , et 5o c. pour trois mois. .^
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affi-.inchis.
9C>
M \l. Us Souscripteurs au Semëuh, dont l'abonnement
empire le 5 : août prochain , sont priés de le renouveler
pur lettres affranchies , s'ils ne veulent pas éprouver do
relard da7)3 l'envoi du Journal.
SOMMAIKE.
JtevBfi poLiTiQDK : LeMres de la province. N° IV. E\amcn de cette qucs-
lioQ : Pourquoi la révolution de juillet a-t-elle trom|.é les espéraucis
de la nation? — Voyages : Voyage de MM. Richaid et John Lander
pour estplorer le cours et 1 embouthure du Niger. — Philosophie
r.ïuciEosE: La nécessité de devenir enfans. — Mélanges : De la sé-
paration de l'Eglise et de l'Etat aux Etals-Unis. — (V-ikosce.
REVUE POLITIQUE
Lettkes de la province. — N" IV.
Examen de celte question :
P0B«l}D0t Li RÉVOLUTION DE JUILLET A-T-ELLE TROMPt; LES ESPÉRANCES
DE LA NATION ?
Comment er. un plomb vil l'or pur s'eM-il changé ?
Deux ans se sont écoulés depuis qu'une guerre civile de
trois jouis a précipité du trône dans l'exil la branche ainée
des Bourbons. Cet immense événement fut salué par des
tris d'enthousiasme et par des chants de vicloirc; une vaste
fspéracce, désordonnée comme le vertige, briilante comme
Ja fièvre , s'empara du pays. Chacun vovait dans la révolu-
tion ce qu'il désirait d'y trouver. Les hommes politiques
du parti libéral se réjouissaient de pouvoir enfin réaliser
leurs théories constitutionnelles avec le concours d'un prince
t'Iu par les mandataires de la nation. Les hommes de lettres,
les rédacteurs de journaux, les auteurs dramatiques s'ap-
plaudissaient d'être affranchis de toutes les entraves qui
arrêtaient, disaient-ils, la marche de leurs idées et compri-
maient les élans du génie. Les vieux scldats de l'empire
versaient dis pleurs de joie à la vue de l'héroïque drapeau
q.i'l'c avaient arboré sur les clochers dî toutes les capitales
de rE«ii-ope ; et ils pensaient, dans la na'iveté de leurs grands'
souvenirs, qu'il suffisait de déployer sur la fiontière ses no-
bles couleurs pour ressusciter l'effroi qu'inspirait Napoléon.
Les hommes de négoce et d'industrie s'attendaient à obte-
nir des moyens de travail plus abondans et de nouveaux
débouchés pour les produits de leurs fabriques. Le peuple,
le peuple de Paris surtout , s'enivrait des éloges que l'on
prodiguait .'i son courage militaire; il était fier du sang qu'il
avait répatdu ; il se persuadait qu'il pouvait croiser les bras
après son œuvre immense, comme le dit alors un poëte na-
tional, et il transformait, dans son espoir, tous les coups de
fusil de la grande semaine en diminution d'impôts et en
accroissement de bien-être. La jeunesse des écoles prenais
s.-i part de l'encens que aeccvait le peuple; elle accourait,
joyeuse et la tète haute , à toutes les fêtes patriotiques , et
elle s'imaginait, dans ses rêves d'enfant , que le nouvel or-
dre de choses amènerait une suite non interrompue de beaux
spectacles et de vives émotions. Les ambitieux de tout ordre
enfin, depuis l'orateur parlementaire qui voulait être mi-
nistre jusqu'au paysan désœuvré qui aspirait à devenir
garde-cliampêlre, chacun se ruait sur les places comme sur
uiio iné[)uisablc curée. Ainsi tout le monde se flattait , le
lendemain des trois journées , d'y trouver des moyens de
tortune , de gloire , de puissance , de bien-être , ou tout au
moins de simple amusement. Une révolution qui com.-
mence, n'ayant pas encore pris des formes arrêtées , ni
choisi les hommes qui doivent la servir , ouvre une large
porte à toutes les théories et à tous les intérêts : elle res-
semble à une riche et beilc héritière qui n'a pas encore fixé
son choix entre ses nombreux prétendans.
Au dehors, les peuples partageaient l'enthousiasme de la
France. Les uns voyaient avec orgueil dans la victoire de
juillet le triomphe de la force civile sur la force militaire;
c'était une importante Ie\;on qui apprenait aux gouvernes
394
LE &EMEUU.
îi défendre leurs droits, et aux gouvernails ;i les respecter.
D'autres supposaient que la chute de la branche aînée des
Bourbons aunullerait les traites de i8i5 , et que le glaive
allait décider si les populations de Saxe , de Pologne , de
Belgique et d'Italie, ti onpeaux dont le congrès de Vienne
avait fait trafic et marchandise, ne recouvreraient pas leur
existence nationale. D'autres encore se rcjouissaieut de vo:r
la France plus libre , parce qu'ils y trouvaient un point
d'appui pour se donner à eux-mêmes des libertés politiques
plus étendues. Tous éprouvaient cette commotion électri-
que , ce mouvement irrésistible, qui unit les peuples aux
peuples, comme l'intérêt du pouvoir associe les rois. Deux
cents millions d'hommes s'étaient levés, en Europe ft on
Amérique, pour entendre l'écho lointain de nos triomphes
populaires , et ils se tenaient debout , en nous saluant d.;
leurs grandes acclamations!
Au milieu de cet élan universel, on ne prenait plus garde
en France au parti légitimiste. Il s'était effacé dans les jours
de combat. Puis, étourdi d'une chute si prompte et si im-
prévue, n'ayant pas encore eu le temps de se construire un
nouveau système pour s'y rallier, ne possédant ni principes
ni hommes snpéricui's, il semblait avoir été, non pis seule-
ment vaincu, mais anéanti. On attribuait quelques présages
sinistres, t/midenient indiqués dans ses journaux , moins à
la sagesse de ses prévisions qu'à ses intérêts froissés et à la
honte de sa défaite. Le parti légitimiste n'obtenait pas alors
plus d'alteuticn de la Fiance que les Romains n'en accor-
daient aux esclaves traînés derrière le char des triompha-
teurs, et qui leur jetaient des insultes pendant qu'ils mar-
chaient sur la voie du Gapitole.
Il y avait bien çà et là des hommes d'un caractère sérieux
et d'une portée politique supérieure à celle du vulgaire,
qui ne partageaient pas du tout l'engouement général. Dans
cet horizon que l'on croyait si pur , ils apercevaient des ta-
ches noires, tristes avant-coureurs de longs orages. Ils' pré-
voyaient que l'allégresse du peuple ferait bientôt place à
des cris de douleur ou de vengeance, et que les fleurs qui
ornaient tant de fronts ne serviraient qu'à parer des victimes
pour le sacrifice. Mais ces hommes lenl'erm .ient en eux
leurs inquiétudes et ieurs craintes; silencieux et pensifs, ils
se rangeaient pour laisser passer les flots de l'entliousiasme
populaire. Dans les premiers temps qui suivirent la révo-
lution , ce n'était pas même chose prudente , on peut m'en
croire , d'élever des doutes sur U' bonheur et la prospérité
future du pays. Qsiconque ne sympathisait pas avec les es-
pérances de la multitude était réputé carliste; et s'il osait
dire que la victoire du peuple préparait le chemin à de
nouvelles catastrophes, au lieu d'en arrêter le cours, il pas-
sait à coup sûr pour un jésuite déguisé.
Aujourd'hui Mais il n'a pas fallu deux ans pour dis-
siper beaucoup d'illusions : quelques mois ont suffi. L'é-
meute ne tarda pas à rugir périodiquement dans les rues
de la capitale , tantôt pour avoir du pain , tantôt pour de-
mander du sang. Dans l'ouest et dans le raidi, deux factions
se trouvèrent en face l'une de l'antre; les carlistes du bas-
étage y préludaient à la guerre civile par des meurtres , et
les républicains imberbes y plantaient , avec un délire fré-
nétique, des arbres de liberté. Le commerce et l'industrie,
bien loin de refleurir, seiublaient avoir été ensevelis sous
1&5 pavés des barricades. Les publicisles et les hommes d'é-
tat, qui se promettaient de régénérer le pays par les excel-
lentes lois qu'ils avaient élaborées sur le papier, n'en firent
que peu ou point à la tribune nationale; ils passèrent leur
temps à se quereller sur des principes et à se disputer des
portefeuilles. Les hommes de lettres, qui se vantaient ijeau-
coup de composer dei œuvres de génie dès qu'il n'y aurait
plus de censure dramatique, tombèrent dans les plus igno-
bles parades, pour ne pas dire les obscénités les dIus révol-
tantes qu'il soit possible d'imaginer. Les com[>n;;noii3 de
gloire de Bonaparte s'aperçurent que l,i couleur du drnppau
ne rendait pas au pavs la prépondérance militaire qu'il avait
acquise à Aiistcrlitz et à Wagram. Conïiiie il y avait dix fois
plus de solliciteurs que de places , il y eut neuf personnes
mécontentes pour une qui ne l'était pas , et encore parmi
ceux qui se trouvaient placés , plusieurs jugèrent qu'ils
n'exerçaient point des fonctions équivalentes a leur mérite.
Les jeunes gens des écoles eurent la prétention de vouloir
régenter le pays ; on les pria d'attendre ([u'ils fussent de-
venus majeurs, et ils s'en retournèrent sur leurs bancs, fort
peu satisfaits du drame trop pâle de la révolutir.ii. Quant
au peuple, il murmura, se souleva, brisa dos métiers , ce
qui ne le dispensa point de paver plus d'impôts avec moins
de travail, l^'opposition, qui s'était ralliée d'abord au nou-
veau gouvernement avec un noble sentiment d'abnégation
personnelle , se refaisait de jour en jour dans les chambres
et hors des chambres. C'est sons le poids de ces cruels dés-
enchantemcns que tomba le ministère Guizot et Broglie.
Ces deux hommes d'état, malgré leurs bonnes intentions et
leur haute capacité, durent céder à la force des circonstances.
Benjamin Constant mourut en prononçant de poignantes
paroles : comme Mirabeau qui disait , sur son lit de mort ,
qu'il emportait les lambeaux de la monarchie. Benjamin
Constant pat dire, sur le sien, qu'il emportait les lambeaux
des espérances nationales.
Le mal ne fit que s'accroître sous le ministère Laffitte.
Le chef dn cabinet, fort honnête homme et habile financier,
n'avait point un caractère assez ferme, ni une poi tée politi-
que assez étendue, ni une éloquence de tribune assez puis-
sante, je ne dis pas pour donner à la France le bonheur
qu'elle .s'était promis (car cela n'est possible à personne,
comme nous le prouverons), mais seulement pour faire fonc-
tionner les rouages de l'adm: nistration sans trop d'encom-
bre. La défiance grandit, pai ce que la main du pouvoir
était faible, et elle éleva des plaintes d'autant plus amères
qu'elle durait depuis un plus longtemps. Les factions, d'une
autie part, se fortifièrent de toute la force dont le gouverne-
ment ne savait point user; tout devenait aquilon pour ce
ministère, et il n'y eut pas jusqu'aux Sisint-Simoniens qui
n'acquirent alors une espèce de puissance. Mais le trait te
plus remarquable de cette époque, ce fut l'attitude de l'op-
position. M. Laffiite avait été pris dans ses rangs, et pour-
tant l'opposition , soit dans les chambres , soit dans les jour-
naux , ne cessait de harceler le chef du ministère. Cvàa fit
beaucoup réfléchir les hommes qui s'occupent des affaires
politiques, et les conséquences de ce fait sont de telle nature
qu'elles s'effaceront difficilement de la mémoire dn prince
cl de celle des amis de l'ordre. Au dehors le ministère Laffitte
n'était pas plus fort qu'au dedans. La Belgique se débattait
sous un réseau de protocoles qui l'enveloppaient de toutes
parts ; la Pologne soutenait héroïquement la lutte, mais une
lutte isolée avec le colosse moscovite, et les troupes de l'Au-
triche entraient dans les Etats romains. Enfin ce ministère
succomba sous l'émeute triomphante à St-Germain-l'Auxer-
rois et sous les rvuiques orgiC) du sac de l'Archevêché. La
France n'y pouvait plus tenir.
Alors parut un homme fort et puissant, Casimir Périer ;
mais sa force de caractère échoua contre la force des choses ,
et sa puissance , comme personnage politique, se brisa contre
celle des événemens. 11 sacrifia à regiet l'hérédité de la
pairie. Il dut pictiser avec l'insurrection des ouvriers de
Lyon. Il dut laisser le nœud gordien de la Belgique s'em-
brouiller toujours davantage. Il dut assister de loin à l'as-
sassinat de la Pologne, sans pouvoir lui porter secours. Tout
est sacrifice dans son ministère; M. Casimir Périer fut obligé
de résister comme les Parthes , en reculant. L'opposition
se fit [dus âpre et devint systématique. Elle pissa du man-
I,K SKSSEt'K.
o95
vais vouloir qu'elle avait montré soui lo luiiiisloïc Lalfittc a
la vi ilcncc , (le la violence à la haine , de la haine aux in-
juiTS personnelles , des injures personiiellos aux altatiucslcs
plus fnvibondes. Au lieu des lois sur l'organibation dcpar-
tniiirutale et sur l'instruction primaire riuc réclaraaille pays,
ia clîaribre ne lui donna que scènes dramatiques chaude-
ment dialoguées, et la plus grande partie de la session fut
employée à ces pufjilats de tribune, qui n'avaient pas le seul
inconvénient d'être stériles pour le bonheur de la nat on ;
car ils déconsidéraient à la fois ceux ([ui étaient minisU es cl
ceux qui voulaient le devenir. M. Casimir Périer ne put se
refuser à suivre ses adversaires sur ce terrain , nouveau sa-
crifice qui ne dut pas moins lui coûter ([ue les autres. Le
clioléra vint joindre ses miasmes pestilentiels à toutes les
nialadies morales qui désolaient la Fiance^ et Casimir Pcnor,
écrasé sous le faix , parut s'être hâté de voiler, avant do
mourir, sa haute intelligence , poui- n'avoir pas trop d a-
raertumes à éprouver sur les malhcuis de sa patrie..
Depuis lors une ambition mateniclle profondément dé-
plorable , et chez d'autres, je ne sais quel chevaleresque
point d'honneur qui exige apparemment qu'on se fasse tuer
quand on ne peut mieux faire, ont allumé la guerre civile
dans la Vendée. A Paris, quelques jeunes gens qui pren-
nent leurs passions pour des idées politiques , soutenus par
des vagjbouds sans aveu et par d'anciens militaires qui ne
savent pas résister à l'odeur de la poudre, ont aussi fait
verser du sang français. Le ministère , se méprenant sur ses
droits , a mis la capitale en état de siège. Une partie de
l'opposition extra - pailementaire b'est changée en radic,,-
lisme. Quelques journaux ont franchi toutes les bornes jus-
qu'à présent connues de lu licence de ia presse etj pour ne
respecter porsoni'.e , ils ont commencé par ne plus se res-
pecter eux-mêmes. La plupart des industries souffrent ; le
commerce no se relève quelques jours cjue pour retomber
devant une nouvelle cause d'inquiétude , et les hommes de
négoce ont liàte de saisir un moment de répit , ii'i(Tiioi;ii:t
pas que s'ils attendent, ils s'exposent à tout perdre. On
croirait voir un malade qui descend de sa couc'ue oisive , a
la première lueur de convalescence , et qui s'empresse de
faire quelques pas, avant que la crise lui revienne.
A la place de ces espérances fébriles qu'avait fait naître la
révolution de juillet, chacun se borne maintenant à de-
mander une sorte de bonheur et de liberté négative. Point
d'émeutes, point de guerre civile ni étrangère, point de
république, point de lois trop libérales ; pourvu qu'on ne
voie pas ses propriétés et sa personne menacées, pourvu
qu'il n'y .lit pas une stagnation complète dans les affaire»
commerciales, pourvu qu'on puisse avoir un peu de con-
fiance dans l'avenir, pourvu qu'on ne soit pas réduit à se
battre dans les rues ou à mourir de faim , chacun se tien-
dra , en général , pour satisfait. Le progrès doit être ajourné;
les perfectionnemens se feront dans des temps plus heu-
reux : telle est l'opinion des classes laborieuses qui compo-
sent les trois quarts du pays. La révolution de juillet ue se
résume plus dans un espoir de prospérité croissante , mats
dans une négation.
iNotrc aveulr matériel ne présente qu'un seul point com-
plètement favorable: ce sont les récoltes abondantes, les
ric^ies moissons qui couvrent nos campagnes. Mais c'est là
l'oeuvre de Dieu , non celle de l'homme. Dieu daigne pré-
venir, par les bienfaits de sa Providence, les fatales extré-
mité» auxquelles le triste état du commerce et l'abaissement
du prix de la main-d'ojuvrc auraient pu entraîner le peuple
dans les mauvais jours de l'hiver; ses dons inépuisables ré-
paj'eut, du moins en quelque partie, les résultats de nos fau-
tes politiqiies. Gloire, gloire eu soit dojc à Dicul Et i;uuj
nous crovDiis d'autant plus appelés à rendre ici témoignage
à sa bonté p.iternelle que les feuilles politiques, tuut en nar-
lantdcla prospérité de nos récoltes avec une sollicitude qui
montre l'importance qu'elles y attachent, n'ont pas trouvé un
seul mot de reconnaissance pour Celui dont nous les avons
reçues. Celte déplorable ingratitude n'a rien cjui nous sur-
prenne; mais nous, qui ne craignons pas d'avouer que
nous avons foi en Dieu, nous ne voulons point en être
complice.
ReN'cnons. I,os détails qui précèdent montrent suffisam-
ment que le pays avait fait des calculs bien faux sur les ré-
sultats de la révolution de i83o. Tous les partis, du reste,
s'accordent à le reconnaître, les républicains aussi bien que
les carlistes , et les défenseurs du ministère de même que les
organes de la gaucho; ils ne se divisent que sur les causes
de ce grand mi'com[ite national. IjCS uns et les autres se de-
mandent: Pourquoi la France n'a-t-elle vu s'accroître de-
puis deux ans ni sa force , ni sa gloire , ni son industrie , ni
r.a fortune, ni même ses libertés? Pourquoi ce qui promet-
tait tant de fruits en a-t-il porté si peu , et des fruits parfois
si amers? Piiuiquoi notre marche, soit ;idniinistrative , soit
financière, soit matérielle, soit morale, :i-t-elle et'' rétro-
grade plutôt que progressive? D'où vient que tout le monde,
ou à peu près , a perdu beaucoup plus qu'il n'a g>?gné par le
nouvel état de choses? Comment expliquer enfin cette
vaste illusion , cet aveuglement inouï de presque tout un
peupla, qui s'est engoué do si beaux rêves sur un événement
dont les conséquences devaient être si pénibles? Ces diffé-
rentes questions se réduisent à une seule : Pourquoi li ré-
volution de juillet a t-ello trompé les espérances de la na-
tion ?
Chaque parti cherche à résoudre ce problème aux d.'pens
des partis opposés. Les légitimistes en accusent la nouvelle
dynastie, le ministère et l'opposition. Les écrivains du
juste-milieu s'en prennent à l'ancienne droite et à la nou-
velle gauche. Les orgiies de l'école américaine en rejettent
la fiiiitesur le gouvcinemciit du 7 août et sur le carlismc.
Go n'est là évidcmniei-.t qu'une vue do parti, eu d'autres
termes, une vue partiale et par conséquent fausse du sujet.
Pour avoir toutes les données du problème, il faut être en
dehors de toutes les opinions.
Or, telle est précisément la position des am s Je l'Evan-
gile en France. Trop peu nombreux pour exercer une ac-
tion directe sur la marche des affaires , n'ayant d'ailleurs
aucun personnage à pousser dans un poste intluent, ils peu-
vent seuls placer la question nu-de,'.sus des intérêts et des
hommes de parti. Tenir la balance égale entre tous leur est
d'autant plus facile qu'ils ont des principes immuables , su-
périeurs aux circonstances, et qui ne dépendent pas plus
des utopies démagogiques d'un tribun que des sanguinaires
menaces d'un despote. Ils acceptent dans chaque opinion ce
qu'elle offre de juste et de vrai; ils repoussent, de quelque
part qu'il leur vienne , ce qui est inique et faux. C'est donc
aux disciples de Christ plus qu'à tout autre qu'il appartient
de résoudre le pi oblèiiic de notre situation politicpe.
J'adjure ici tout lecteur, eu pr.rticutier ceux qui ue croient
pas encore à l'Evangile , de lu'accorder une sérieuse atten-
tion. Je ne me tlatte point de leur présenter des vues pro-
fondes; mais elles seront nouvelles par cela seul qu'elles
seront impartiales. Avec moins de lumières et d'expérience
que le défenseur d'une opinion systémat que , un clirétieu
doit cepend,>«.t voir mieux et pL:3 loin que lui.
Partons de quelques points sur lesquels les hommes
éclairés de toutes les opinions so:U d'accord.
Il est incontef table, en premier lieu, que la prospérité
d'une lijtioa dépend de certains faits moraux et matér.els,
ou de certaines conditions que neu ne peut remplacer. 0;i
n'improvise pas le bonheur nationrd comme un discours de
tribune; ou u'oidunuc pis à uii pc.ple d'être licureu::
&96
LE SEMEUn.
comme on publie un programme de réjouissances publi-
ques. Le bien-être d'un pays lient à u;i vaste ensemble de
tlioscs qui doivent le précéder. Prétendre améliorer le sort
de plusieurs millions d'Iiommcs aussi facilement qu'on
dresse un mât de cocagne ou qu'on allumi des lampions
ilans une fétc populaire, c'est le rêve d'un songe-creux qui
vort de rhétorique ; il faudrait être plus insensé que lui pour
l'examiner sérieusement.
Pouisnivons. — Les hommes éclairés de tous les partis ne
s'accordent pas seulement à dire qu'il existe certaines con-
ditions nécessaires à la prospérité d'un état; ils s'accordent
aussi, en général , sur la nature et le nombre de ces condi-
tions. Inieirogez le premier veim qui comprend les ques-
tions politiques, n'importe qu'il soit ministériel , légitimiste
ou républicain , il vous répondra qu'un peuple n'est heu-
reux et prospère qu'autant qu'il a des moyens de travail ,
de bonnes lois, des chefs intègres et habiles, de la moralité,
de l'instruction. Deuxième point qu'il n'est pas uéccssare
de discuter.
Enfin, les hommes éclairés de tous les partis reconnaissent
que les diverses conditions de prospérité nationale ne peu-
vent pas être placées sur une seule et ménie ligne, comme
si elles étaient toutes également importantes. Parmi ces
conditions, les unes sont essentielles, les autres secondaires;
les unes sont indispensables , on peut à la rigueur se passer
des autres; les unes doivent être mises au sommet de l'é-
clielle, les autres au dernier degré. En un mot , il y a telle
condition de bonheur public sans laquelle tout le reste est
presque nul ; il y a telîe autre condition dont l'absence ne
se fait que médiocrement sentii'. Nous marchons ensemble
jusque-là.
Mais voici le point où nous nous séparons. Et cette sépa-
ration est tellement tranchée , que nous suivons , non pas
des roules divergentes, mais des routes loul-à fait opposées.
Les conditions que lous les partis politiques regardent
comme essentielles, nous les regardons comme secondaires.
Ce qu'ils tiennent pour indispensable, nous croyons que l'on
peut à toute force s'en passer; et ce dont ils se passeraient
sans trop d'inquiétudes, nous le tenons pour indispensable.
Telle condition à laquelle ils s'accordent à donner la pre-
mière place , nous ne lui assignons que la dernière; telle
autre condition cju'ils relèguent à la dernière place , nous
rélevons à la première. La classification des hommes de
lous les partis politiques est précisément l'inverse de !a nô-
tre. Si l'on nous compare à des voyageurs, ils vont au nord
et nous au midi.
Pour expliquer cette grave el profonde antithèse, je vais
présenter deux séries des conditions de prospérité nationale.
L i première est celle de tous les partis en France , comme
on le verra plus tard ; l'autre est avouée par tous les amis
de l'Evangile.
Voici l'ordre dans lequel tous tes-partis rangent les con-
ditions de prospérité publique :
i" Les personnes qui gouveinent ;
2° Les formes de gouvernement ;
3° L'industrie;
4" Les lumières ;
5° Les mœui's.
L'égoïsineest le principe générateur de cette classification.
Voici maintenant l'ordre dans lequel lous les chrétiens
rangent les conditions de prospérité publique :
1° Les mœurs;
1° Les lumières ;
3° L'industrie ;
4" Les formes de gouvernement ;
5° Les personnes qui gouvernent.
L'amour, né du Christianisme, est le principe générateur
âe cette classification.
On ppiit voir, en examinant ces deux séries, que l'ordre
de classifi.;atioii est complètement inverse. Les hommes de
parti regardent les personnes qui gouvernent comme la
proiTi'ère condition du bonheur public; les chrétiens ne
trouvent dans les personnes que la dernière condition. Les
hommes de parti attachent une très-grande importance aux
formes de gouvcinemcnt ; les chrétiens ne donnent à ces
formes qu'une importance secondaire. Les mœurs, dont
l'esprit de parti ne s'occupe jamais et qu'il relègue dé-
daigneusement au dernier degré, les chrétiens s'en occupent
avant tout et les regardent comme la condition première
et absolument indispensable du bonheur national. Les lu-
mières, dont les^ hommes politiques parlent un peu plus
que des mœurs , sans y mettre pourtant un prix bien haut,
comme on le voit assez par leurs actes , les chrétiens ne le»
subordonnent qu'aux mœurs, parce qu'ils savent que l'iu-
struction concourt essentiellement à la prospérité d°un
peuple, quand elle est accoin;)ag;iée de l'éducation. L'in-
dustrie est le seul objet qui figure au même degré sur les
deux tableaux.
Gi', des cinq conditions de prospérité publique, la révo-
lution de juillet n'en a changé que deux : l'une , d'une ma-
nière complète, en remplaçant les personnes qui gouver-
naient par des personnages nouveaux; l'autre, d'une manière
incoiJiplèle,en modifiant quelques formes de gouvernement.
Quant aux mœurs, la révolution de juillet, bien loin de leur
imprimer une meilleure tendance, leur a fourni des moyens
plus actifs de corruption. Les lumières ont peu gagné depuis
deux ans, surtout les vraies lumières , qui sont aussi diffé-
rentes des lumières fausses qu'une torche iiicendiaire l'est
du flambeau destiné à conduire les pas d'un voyageur. L'i»-
dustrie, enfin, a beaucoup perdu depuis la même époque ;
c'est elle qui a payé tontes les folles illusions des partis.
1; sera maintenant facile de s'expliquer ces deux cho»''S :
daboid, pourquoi la nation française a rattaché de si hautes
espérances à la révolution de juillet; ensuite, pourquoi ces
espérances ont été si ctuelli^mcnt déçues.
La révolution avant changé les hommes qui gouvernaient
et quelques formes de gouvernement , les partis politiques
en ont beaucoup attendu , par le molif tout simple qu'ils
regardent les personnes et les foi'mcs comme les plus im-
portantes conditions du bonlieur national. Mais leur espoir
ne devait s'accomplir en aucune manière , parce que , dan»
ht réalité des choses, ces conditions sont médiocrement im-
portantes , et que les conditions essentielles sont les mœurs
et l'éducation populaire , sur lesquelles la révolution de
juillet a exercé une influence pernicieuse plutôt que tavo-
iable. Ce dernier point explique même pourquoi la révo-
lution a fait jusqu'à présent plus de mal que de bien. Réa-
liser deux conditions secondaires en compromettant deux
conditions ccscntielles, c'est la même chose que si l'on gué-
rissait quelqu'un d'un rhume en lui donnant une fluxion de
poitrine, ou qu'on le délivrât d'un mal de tète en lui faisant
pi'idrc la raison.
Telle nous paraît être la solution du problème , et nous
l'avons cherchée, pour ainsi dire, avec une rigueur mallié-
matique. Ce qui va suivre n'en sera qu'un simple dévelop-
pement. Il fallait poser d'abord eu quelques lignes les
principales données, puis il hiut nous occuper d'en offrir la
justification. Nous allons donc établir en aussi peu de mots
que possible :
I" Que la cla sification que nous avons attribuée aux
hommes de îoiis les partis politiques est bien certainement
la leur, et qu'ils ne peuvent en renier la responsabilité;:
2° Que cette classification est fausse en théorie , funeste
en pratique , cl qu'elle a conduit la France dans une mau-
vaise voie, avrnt et après la révolution de juillet;
Enfin, que pour donner au pays la prospérité qu'il cspé-
LE SEMEUR.
S97
l'ait d'obtenir de cette révolution, il faut améliorer ses
mœurs et accroître ses lumières par le moyeu des croyances
relij^iouscs, au lieu de se battre dans les rues, de se quereller
a la (rihuiie et de s'injurier dans les journaux, pour rcsou-
fiie de misérables (juesliotis de places et d'individus.
Tout cela demanderait un volume; j'espère n'y employer
«|ue les deux lettres suivantes, en me bornant aux sommités
du sujet.
VOYAGES.
Jourkald'une expédition entkepkisj; dams le butd'explo-
RER LE couns ET l'embouchuue DIT NiGEB, OU Relation d' Un
f^oyage sur celte rivière depuis > aourie Jusqu'à son em-
bouchure ; par Richard et John La>'deb. — Traduit île
Canglais, parW"' Louise Sw.-Belloc. 3 vol. in-8", avec
ciirtes et figures. Paris. i832. Chez Paulin ^ libraire-édi-
teur, place de la Bourse. Prix : 18 fr.
Le voyage des f. ères Landerest l'un des plus importan*
des temps modernes; iléclaircitlesdifficultésgéograpbique*
que présentait le cours du Niger, dont l'emboucbure était
jusqu'ici tout-à-faitinconnue, et d ouvre une large poili', [nr
laquelle le Cliristianisme et la civilisation pouriimt pénclrer
dans l'intérieur de l' Afrique. Nous avons déjà eu occasion
de dire dernièrement quelles espérances nous nourrissons
relativement à ce pays; c'est doncun devoirpouriiousd'en-
tretenir nos lecteurs d'un voyage, qui peut si puissamment
contribuer à leur réalisation.
Hérodote avait fait du Niger l'une des sources les plus
reculées du Nil, qui, à cette époque peu avancée, atiiiait
seul, par sa raajeslueuse grandeur, l'attention deséciivaiiis.
Pline tomba dans la même erreur. Mêla recoanut avec can-
deur qu'après que le Niger est parvenu au centre du con-
tinent, persoime ne sait ce qu'il devient. Ptoinmée rompit
le premier le lien imaginaire qui unissait le Niger au Nil ;
mais n'ayant aucune coiiiiaissain.edes lieux, il en parle d'une
manière si vague qu'il est difficile de comprendie quelles
sont ses suppositions. Les géoj;r.iphes arabes n'iiclairciient
pas la question , et les Porlugiis qui ti ouvcieut les bouches
du Sénégal et des rivières de Gambie et du Rio-Grande, ne
nous apprirenlrien sur le Niger. Dans les dernières années
du dix-huitième siècle, a enfin commencé une nouvelle ère
lii- [irogrès pour la géogiapbie africaine. Une société de ri •
« hfs amis de la science se forma à Londres, en 1 788, dans le
but spécial d'étendre les découvertes en Afrique et de four-
nir les fot'.ds nécessaires aux voyageurs qui voudraient l'ex-
plorer. Le prenjier et le principal objet qui occupa son
altentio.i fut la solution du grand problème sur le cours et
l'embouchure du Niger. Elle promit une récompense à celui
qui parviendrait à les déterminer. Un grand nombre de
voyageurs l'ont entrepris, et beaucoup d'entre eux. onipéri
victimîs de leur zèle pour la science : nous citerons parmi
ces derniers l'américain Ledyard,le majorlloughton, ancien
consul anglais à Maroc, le célèbre Miingo-Park ,qui le pre-
mier atteignit les bords du fleuve et constata qu'il coule
de l'ouest à l'est , et non de l'est à l'ouest, comnie on l'avait
cru jusque là, les allemands Hornemaunet Roentgen ; enfin,
plus récemment , le major Laing , Denham , Pearce ,
Morrison et Clipperton. Richard Lander, domestique et
ami tje ce dernier, réussit, à travers mille dangers, à rega-
gner la côte j il revint seul en Angleterre et y apporta les pa-
piers du maître qu'il avait perdu. C'est à lui quelegouver-
n ment anglais a confié, en i83o, la m ss on dese rendre de
Badagry ii Bnussa , où le vaisseau que Mungo-Park avait bâti
il Sansanding était venu se perdre et de descendre le fleuve
depuis Boussa jusqu'à la mer. Accompagné de son frère
John, il a accompli, en peu de mois, cette tâche à laquelle
tant de siècles n'avaient pu suffire. La grandeur et l'impor-
tance des résultats et la simplicité des niovens à l'aide des-
quels cette expédition a été faite, la distinguent de toutes
Cl 11 s qui l'avaient précédée.
Qu'on nous permette de signaler un autre caractère par-
ticulier à cette exploration , caractère dont nous n'avons pas
vu qu'il ait été fait mention dans aucun des nombreux
articles que les journaux ont consacrés à ce voyage , et qui
cependinta, jihis que tout le reste, contribué," selon nou» ,
au succès de cetti; périlleuse entreprise ; nous voulons par-
ler de I esprit de prière dont les deux frèies paraissent avoir
ete animés. Richard Lander, né dans le comté de Cornou-
aillcs, de païens peu riches, n'est doué d'aucun ulent re-
marquable et n'a pas même été favorisé d'une éducation or-
dinaire, comme il en convient lui-même. Celle de John
Lauderaété moins négllgéejmais il ne possède pas non plus
des connaissances étendues. .Si la principale qualité de son
treie est une persévérance à toute épreuve, la sienne est une
grande vivacité d'impressions , à laquelle le journal de leur
voyage est redevable de beaucoup de récits qui en font le
charme. .Sous le rapport delà science, ils sont inhabiles tous
deyxa raireaucuneexpérience; une boussole estloseni instru-
meiitdont ils soient munis, etayant, vers la finde leurvoya-
gc , eu le malheur de la perdre , le soleil a été leur unique
guide. Et ce|)endant c'est àccs hommes-là que la géographie,
doit d avoir fait un progrès immense 1 Cnmmeiit ont ils at-
teuitleur but, sans faire presque un seul pas inutile? Com-
ment ont - ils vaincu les difficultés innombiables qu'ils ont
rencontrées et échappé aux dangers cpii, de toutes parts, bs
e.»tonr..ient ? Ou va le voir. « Avec l'aide du ciel, disent-ils,
» lions prospérerons dans notre entreprise; car notre confi-
» an ce et notre espoi; de suc. es reposent en Dieu. » Ils pas-
sent en prières le premier dimanche de leur séjour à Bada-
giy,d ou ils doivent pénétrer dans l'intérieur de l'Afrique,
« demand.int aDicu de les préserverde tout danger et de les
» bciilr. )j Plus tard, lorsqu'arrivésà Boussa ,ils voient enfin
le N.gei', (|ni coule au pied de la ville, assis sur un rocher,
•fini domine l'cndioit où périrent Mungo-Park et ses compa-
gnons , ils prient encore Dieu, lui demandant , disent-ils,
«que, humbles initrumens , ils puissent mettre à fin la
» grande cpicstion du cours et de la terminaison du fleuve.»
Quand, après de longs délais, ils ont réussi à s'embar-
quer, et que tout leur monde esta bord du canot qu'ils ont
acheté, ils adressent aussi leurs « humbles actions de grâces
» au Tout - Puissant pour l'évidente protection qu'il leur a
» accordée dans tous les dangers qu'ils ont courus , et leurs
» cœurs rcconnaissans le supplient de ne pas les abandonner
» et de favoriser leur entreprise jusqu'à la fin. » .4.vaiit
échappé à un danger imminent, ils se sentent de nouveau
pressés de célébrer les bontés de leur Dieu, et ils diseut, eu
se servant du langage de David, que « le Très-Haut a déli-
1) vréleur âme de la mort et leurs pieds de chute; qu'il les
» a préservés des terreurs de la nuit, de la flèche qui vole
11 pendant le jour , de la peste qui marche dans les ténèbres
» et de la maladie qui fr.ippe en plein midi.» Quclc[ue temps
après , dans un péril pins grand encore , où les deux frères
ont été séparés l'un de l'antre et où , après avoir risqué de
périr dans le fleuve,ilsoiit été faits prisonniers par les sauva-
ges et sont dans l'attente d'une mort cruelle, c'est dans la con-
fiance en Dieu qu'ils trouvent des forces et des consolations :
« Les choses , les gens qui m'entouraient ne faisaient
)i qu'une vague impression sur mon esprit , raconte John
» Lander. Mes pensées erraient au loin , et je me disais que
» j'étais arrivé à ma dernière heure. Je rêvais ainsi, sacs
» suite, insensible au présent , indifférent à ce qui pouvait
» suivre, lorsque, levant les yeux , j'apeirus mon frère à
» peu do distance , me regardant fixement. Dès qu'il vit que
» je l'observais, il leva le bras, en me jetant un conp-d'œil
» tristeet significatif, et du doigt me montra les cieux. Oh!
» commelcspiol'ondc'sémotionsdcson âme étaient distincte-
1) ment, élocjuemment écrites sur sa phvsionomicIQuinel'au-
» raiscompris! Il me disait : Coujie-toi en Dieu! J'étais ac-
» câblé de douleur... Mais revenant à moi, je dis, à ce qu'il
» me semblait, un dernier adieu à toutes ces émotions dé-
» chirantes ctchèies, et sevrant mon cœur et mes pensées
» de tout sentiment qui m'attachât à la terre, j'invoquai
» avec ferveur le Maître , l'Auteur de toute vie , devant le
1) trône duquel je croyais bieulôt comparaître. Je lui dc-
» mandai de me donner force et consolation à cette heure
» d'épreuve. Mon cœur se calma , l'umeitume de mes pen-
» sées s'adoucit ; nion âme reprit sa sécurité première, et,
» quoique tout fût ttimultect déscr Ire au-dehois, tout était
» paix et résignation au-dedans ! » Enfin , quand ils arrivent
auterme deleur voyage, c'est, disent-il, « le cœur plein '^"'
39S
LE SEMEUR.
» reconnaissance. » Du reste , nous nous hâtons de l'ajouter,
cette piétédes frères Lander nesemontre pas seuloment dans
les circonstances extraordinaires, où l'ame a peiueàse défen-
dre de recevoir de profondes impressions; on voit qu'elle
fait partie de leur vie et que ces épanclicmens sont un besoin
habituel de leur cœur. Us n'oublient jamais de mettre le di-
mancheà part comme un jour de repos et derccuedlemcntj
ils refusentniême, ce jour-là, d'entrer en pour parler avec un
chef pour desarrangcn!c;is i-elatifi ii leur voyage , et remet-
tent au lendemain de réparer un fusil que le roi de Boujsa
leur envoie, un dimanche, pour !e remettre en état. Des
lectures religieuses les occupent ([uclquefois pendant la nuit,
quand les mosquit^s et les autres insectes de ces clin.als
brùlans ne leur peimettcnt pas de dormir. I,e matin elle
soir, ils se livrent régulièrement à la prière. Ces circons-
tances pourront païaîlre peu importantes à cpielcjues-uus de
nos lecteurs; ils seront surpris qu'entre tant de faits dignes
d'attention, nousleur accordions une préférence si marquée;
c'est qu'en effet elles nous ont vivement touchés, et que
nous avons été réjouis de trouver dans les explorateurs du
cours du Niégcr des hommes de prière ; ils ont compté sur
Dieu, et Dieu a récompensé leur attente, en leur accordant
ini j'icin succès.
Nous avons déjii dit que c'est à Bjdagry que MM. Lan-
der ont débarqué , en arrivant en Afrique ; ils avaient hâte
d'en partir , parce qu'on y préparait un sacrifice de trois
cents créatures humâmes des deux sexes et de tout âge; mais
Adouly , chef de cette ville, cherchait, sous les prétextes les
plus absurdes et les plus frivoles , à les retenir, afin de leur
extorquer chaque jour de nouveaux piésens. Cette avidité
des chefs a beaucoup regardé nos voyageurs dans leur route;
rien n'était plus difficile que d'obtenir d'un chef puissant la
permission du départ. La relig on do; Badagriotes est le pa-
ganisme , et le pire de tous , celui qui sanctionne et enjoint
Jes sacrifices humains , le culte des démons et d'autres pra-
tiques abominables. Le raahométisme fait cependant des
progrès parmi eux et se répand dans tous les pays de l'inté-
rieur , où il est porté par les Feilans , peuple dojit la sou-
che paraît être près des sources de la Gambie et du Rio-
Giaude , et qui a reçu l'Alcoiau des Arabes. Leurs colonies
s'étendent foit au loin ; dans quelques contrées, Ils se h-
vrent à l'agiicidture et à l'entretien des troupraux ; mais
ils sont en général vagabonds et entrepreuans ; ils se sont
emparés de beaucoup de villes, entre autres d'Alorle et de
Piaka , dans le Yariiba ; des royaumes entiers sont dans
une sorte de dépendance de ces maîtres remuans. Ils ont
compris qu'il importe d'établir entre eux et les peuples
qu'ils veulent assujettir le lien d'une même religion ; aussi
se livrent-ils à un prosélytisme actif, qui n'a eu jusqu'ici
d'autre résultat que celui de faire observer^ par quelques
chefs et par une partie des habitans , les cérémonies ma-
hométanes en même temps q\ie le culte des idoles , et qui ,
vu l'ignorance des prêtres Fellaiis , ne peut guères eu avoir
d'autre I Des écoles publiques sont, il est vrai, établies à
Larro, dans le but avoué d'inculquer ;i la génération nais-
sante les principes du Coran; maison voit sur la grande place
d", cette ville l'idole du lieu: c'est un modèle de caunt,dariS
lequel sont trois figures de bois tenant de pagaies. Yarro ,
roi deKiama, professe, il est vrai, la foi mihométaue;mais
des fétiches gardent l'entrée de ses maisons el en oinentles
murs. Il serait facile de montrer piesque partout telle
aUiance entre l'idolâtrie et la religion de Mahomet. Les
mallams ou missionnaires se boinenl à célébrer de temps
en temps des fêtes auxquelles les naturels ne demandeutpas
mieux que de prendre part, et à enseigner aux enfans quel-
ques prières arabes , quoiqu'eux-mémes n'en comprennent
guère un mot.
A Jenna, une horrible coutume veut que, le jour de la
mort du gouverneur, deux de ses épouses favorites quittent
aussi le monde. Quand MM. Lander arrivèrent dans cette
ville, le gouverneur était mort depuis peu ; ses femmes s'é-
taient enfuies avant les funérailles, et étaient restées soi-
gneusement cachées. On venait cependant d'en découvrir
une , a laquelle appartenait la maison même où les vovap-eurs
étaient logés, ctclle devait choisir entre boire une coupe de
poison ou avoir la tête fracassée. Elle choisit le poison.
^.etaffrciax usage rappelle les suttces de l'Inde. Il est re-
marquable cpje l'idolâtrie ait produit les mêmes résultats
dans des pays aussi éloignés l'un de l'autre , et qui n'ont au-
cun rapport entre eux. Dans certains cas, des hommes sont
obligés de se conformer au même lit. Il fiiit , de toute
nécessité , par exemple , que le gonvernenr de Jenna meure
au premier avis de la mort du roi de Yarriba ; et aussitôt
que le gouverneur de Rislii aura cessé de vivre, trois de
ses serviteurs, cjui n'ignorent pas le sort qui les attend ,
seront mis à mort.
Nous ne dirons que deux mots de l'esclavage; ces contrées
n'en sont pas plus à l'abri que celles visitées par TI. Dou-
ville. Les tribus se font la (^neirc pour s'eiiritliir par la
capture des esclaves; comme les combattans ont surtout
intérêt à faire des prisonniers , les combats ne sont pas Irès-
sanglans. On rencontre, de temps en temps, des caravanes de
malheureux qu'on va vendre à la côte. Les Femmes poiteuî
sur la tête des fardeaux qui fatigueraient une mule ; des
enfans de cinq à six ans trottent deriière elles, chacun
avec une charge qui paraîtrait pesante à uii Européen
dans la force de l'âge. Un grand marché d'esclaves se tient,
dit-on, à Tombouctou ; quelf[ues arabes les trinsporlenl
jusque dans la Turquie d'Europe, où ils s'en défont à raison
de 'iSo dollars. Il y a d'autres marchés àRabba,à Boc-.
quà et à Eboe ; on peut considérer ce dernier comme le
principal ; c'est de là que viennent tous les esclaves que les
vaisseaux négriers français, espagnols et portugais , vont
charger à la côte. Les îles du Prince et de Saint-Thomas
servent de dépôt pour ces malheureux , qu'on conduit en-
suite, à mesure cjue les occasions se présentent, sur les
points où l'on espère pouvoir s'en défaire. Les quatre cin-
quièmesde lapopulation de Boussase composent d'csclaver.
Ou ne peut lire sans attendrissement l'histoire d'une infortu-
née, qui se trouvait dans le même canot où étaient les Lan-
der, faits prisonniers par les nègres riverains, a Assise avec
des chèvres , dont le voisinage paraissait lui être incom-
mode, elle poussa , raconte l'un des frères , le pîus profond,
le plus douloureux soupir que j'eusse jamais enteadu. Je l:i
regardai : elle venait de mâcher, avec un évident dégoût,
un morceau d'igniime bouiiii , qui paraissait sec et froid, et
qu'elle avait laissé tomber à <,<\lé d'elle. Elle l'estait ense-
velie dans une profonde méditation ; des larmes tremblaient
dans ses yeux , prêles à couler, tandis qu'elle attachait d'ar-
der.s regaids sur un petit coin de terre de la rive orien-
tale, qui fuyait rapidement de sa vue. Ses lèvres épaisses ,
un peu retournées, mais closes, tremblaient d'émotion.
C'était une physionomie de douleur déchirante , d'angois-
ses continues, qui passait en éloquence tout ce que les cris,
les lamentât. ous peuvent avoir de plus véhément. J'ima-
ginai que la pauvre créature lamentait sa cruelle destinée,
et cjue les mauvtùs traitemens de ses maîtres , dont l'un lui
avait , peu avant , applicpié un coup de pagaie sur la tête
et les épaules , étaient la cau^e de sa tristesse. Je songeai
aussi qu'elle avait peut être soif, et ne pouvait atteindre
jusqu'à l'eau , et je m'enquis du motif de son émotion.
Alorselledétourna lentement la tête, etmontrautdu doigt la
petite place cpi'elle avait regardée avec tant d'angoisse, elle
répli(|ua : Là , ju suis nce ! La corde avait vibré, elle ne
put plus contenir les Si.-ntimcns qu'un moment avant elle ne
réprimait que par un puissant effort, et de plus en plus
agitée, elle versa des torreas de larmes, en balbutiant en-
core : Là, mon pays! »
On l'emarcpae de granies diiïéreuces entre les divers peu-
ples qui habitent cette partie de l'iifrique. Les habilatis du
Yarriba et ceux du Borgou , ne se ressemblent eu rien. Les
Cunibricns forment aussi une race distincte. Les rois de
IJoussa jouissent d'uas grande coasidévation, parce qu'on
croitqu'ils descendent de la plus vieiUefamille del'Atrique.
D'après une tradition cjue MM. Lander ont recueillie, les
premiers parens des nègres outété créé» dans nupays nom-
mé Ilfie, où l'on n'arrive de K:iluuga qu'après un voyage
de quatre haies , et duquel toute la population de l'Afrique
est sortie. Lu fait remarquable, c'est que, d'après une au-
tre tradition des liauu.-ns dullaoussa, le nom du picinirr
homme est Adam , pionouc ; exactement comme nous le
prononçons. Da Adiini signifie, dans leur largue, tout u!)-
jetcpii, vu confusément à distauce, peut avoir quelque
ressemblance avec la forute huiu.'.ine. N'est-ce pas là uu fait
LE SEMEUR.
399
ilipliisà l'appui du riicit de Moïse? Et si l'on t'onsidirc
cuiJihicn sont noni'oiTux. les souvenirs cnliaimon'c avec les
••vctiemciis i apportés dans la Gcniso , qu'on a ti'oiivcs jns-
«l'.i'ici sur tous les points du {jUibc, parmi di-s nations qui
n'avaient pu rmpruntor Irurs traditions ii aucun dos pcu-
)ili\s qui fout anjouid'hui procession de croire les laits rap-
])ortés dans la I5d)!p, on sei'a sui'pris de l'importance de
lette pieuvc delà vérité de nos Livres saints.
Nous no pouvons suivre MAî. I.andcr de trilui en tribu,
ni décrite, d'après eux, le cours du ^Tiger. Nous diions
seulement qu'ils ont trouvé la civilis:\tiou toujours décrois-
sante , à nii"sure qu'ds approchaient de la mei' , et qu'ds ont
eu un besoin ])articulicr Au secours de Dieu, ou'ds ont si
coustamnien! invoque , pour échapper d'entre les mains des
sauvages qui les avaient fiits prisonniers , et pour arriver
sainà et saufs ;i l'emboiichiuu! . ou à l'une des embouchures
du fleuve, dans !(■ jfolfe de Bénin. Les naturels donnent à
ce bras du Niger le nom de la Première Rivière de Brass ,
et les Européens celui de la Rivière Niin. Il est donc cons-
tant aujourd'hui que les vaisseaux de liiverpool qui vien-
nent charger de riuiilc en ce lieu, et les négriers de diverses
nations qui y prennent leur cargaison, ont, sans s'en dou-
ter, depuis lor.g-temps connu l'embouchure de ce fleuve
mystéiieux. On peut supposci- aussi que le Bénin, ou For-
mose des Portugais, le Nouveau et le Vieux Calabar et le
Rio del Rey , en sont d'autres bouches ; s'il en est ainsi, tout
le pays situé au sud du 6" 3o' lat. nord, et entre les 3° 60'
et G" à l'est du méridien de Paris , forment le delta du
Niger.
Jusqu'ici les seules marchandises d'Europe qui aient paru
dans les grands marchés des boids de ce fleuve, où affluent
les habitans de l'Airique ccnti'ale, y ont été apportées de
Tripoli , à dos de chameaux et à travers Je désert. Mainte-
nantie comuiei-co va s'emparer de la voie que les frères Lsii-
der ont ouverte. Déjà , le 12 juillet dernier, une expédition
destinée pour le golfe de Bénin est partie de Liverpool.Elle
se compose du brig la Colombine , de 270 tonneaux , et de
deuxbàtimens à vapeur, le Kouarra etl'Elbarka, construits
exprès pour cette entreprise ; ils vont, sors la direction de
Richard Landcr , remonter ce fleuve magnifique, et com-
mencer des relations commerciales avec les peuples fixés sur
ses rives. Le roi de Vownu . qui prévovait le temps où les
Européens visite, aient sou pays pour y trafiquer, disait aux
Lander qu'il allait construire un édifice convenable pour
recevoir ses compatriotes; mais il ne s'attend sans doute pas
à les voirarriversi lot. Un nouveau débouché est ouvert aux
produits de l'industrie de l'Europe : qu'est toutefois cet
avantage aupr^js de ceux qui vont résulter pour l'Afrique
de cette belle découverte .' La traite va cesser sur toute la
côte ; le commerce, la civilisation, le Christianisme, vont
pénétrer dans l'intérieur de ces contrées ; et l'Afrique ins-
crira les noms des hommes simples ctpieux, quionlrcvélé au
monde par quelle route on y peut arriver, parmi ceux de
SCS plus grands bienfiiteurs !
PHILOSOPHIE RELtGIELSE.
r,A NECESSITE DE DEVEMH ENFA>S(l).
Homme fait par la raison, enfant par le cœur , voilà
ce que doit être le chrétien ; voilà avec quelles qualités on
entre dans le royaume des cicus. Je vous suppose la pre-
mière j avez vous 1 1 seconde ?
Tant que vous n'en avez et.- qu'à examiner, du haut de
votre raison, les preuves du Christianisme, ses titres, ses té-
moignages , on vous a permis tout ce qui est permis à des
hommes faits ; vous n'étiez pas tenus d'être autre chose •
mais lorsque, à la suite de ces rcrherch;^s inilcpendanies
\otreconviction vous a liés à la doctrine du Christ, loiqué
NOUS avez, par une méthode quelconque, acquis la certi-
tude que Chiist est venu dans le monde pour sauveiTcs pé-
cheurs, desquels chacun de vous peut biea se dire Icpre-
(1) Nou^; nous It^lirilons de pouvoir offrir à nos lecte irs quelques nou-
v-au\ f.aiîmens d'un des morcenui inédits qui feront partie de la si'conùc
l'Jition des Discours àe M. Viket.
ne reculeront pas, c'est désormais
mier ; articulons mieux : quand ce grand penseur , ce génie
subtil , ce savant a reconnu qu'il a été ramassé sur les sen-
tiers du monde comme un enfant abandonné, sans asile ,
sans vétcmens et sans pain , sans force même pour avancer
dans sa route , sans voix pour demander son chemin , lui
convieiidra-t-il o'affecter les airs d'un être d'importance,
rt ne devra-t il pas se donner pour un enfant, se traiter
comme tel , devenir tel en réalité?
Qu'est donc , aux yeux de Dieu, celui que le monde tio-
nore comme savant? Ce qu'est le petit enfant par rapport
au . cnniiaissaiiees que cet homme possède , il l'est lui-mêrae
par rapport à la connaissance de Dieu; niais ce qu'a l'en-
fant, il ne l'a pas : l'enfant a pour toute force le sentiment
de ia faillcsse; pourtoute science, le sentiment de son igno-
rancp;po;ir toute sagesse, l'instinct qui le porte vers ses pro-
tecteurs naturels. L'homme du monde n'a pas celte sagesse;
il veut se lever du berceau où git sa débilité ; il veut
chercher lui-même son chemin sur uu terrain qu'il ignore;
il repousse la main qui s'offre à le soutenir, et toujours pré-
occupé de son rôle d'homme fait, il ne veut pas se sou-
venir qu'il n'est qu^un enfant.
C'tte disposition , naturelle , générale , hors des convic-
tions chrétiennes , on la voit très souvent se prolonger chez
ceux mêmes dont l'Evangile a soumis la raison. Ils veulent
bien, en leur qualité d'hommes faits, signer l'acte de re-
connaissance de l'Evangile; mais ils ne peuvent se résoudre
à devenir enfans , c'est-à-dire à devenir chrétiens. C'est ici
que se rencontre la grande pierre d'achoppement que leur
sagesse n'avait pasjprévue. C'est ici qu'ils s'arrêtent déconcer-
tés,comme si on îcscùt fait donner dans un piège. Ce n'était
pas dans celle perspective qu'ils avaient embrassé le Chris-
tian.sme ; on les a trompés , on les a menés plus loin qu'ils
ne voulaient aller ; ils
impossible, mais ils n'avanceront pas.
Il faut avancer , il faut mettre son cœur d'accord avec son
esprit. Le Clii'istianismc n'est pas un système au-dehors de
nous, c'est une vie au-dedans de nous. Le Christianisme est
un renouvellement de l'âme; il n'est rien de moins. Un
tIii-<Stien n'est pas un homme qui a chassé de son esprit une
théorie pour faire place à une autre, c'est un homme hu-
milié, qui sent qu'il ne subsiste que par miséricorde, qui
adore et bénit cette miséricorde.
Il serait plus agréable , sans doute , et plus flatteur pour
l'amour-propre , de se présenter au monde comme un
homme qui , entre tous les systèmes, a fait son choix, et
qui cstprétà donner témoignage de sa judiciaire, en rendant
compte des raisons qui l'ont amené à professer le Christia-
nisme comme une religion éminemment rationnelle. Mais il
s'agit d'autre chose , à ne considérer que la profession
même. L'enfant ne rougit pas d'avouer son père; il ne vient
pas à la pensée de ce jeune être que le père qu'il respecte
ne soit pas respecté de tous ; il le place dans son opinion bien
haut au-dessus de tous les hommes; il lui témoigne respect
et obéissance en tous lieux; là même où son père est obligé
de prendre une altitude humiliée, il ne s'aperçoit pas que
sou père n'est pas pour tout le monde ce qu'.l est pour lui;
ou s'il s'en aperçoit, il s'en étonne, il s'en afflige et le dit
tout haut. Demandez à celui qui n'est encore que philoso-
phe chrétien, ces témoignages , ces aveux , cette profession
ouverte et naïve ; attendez de lui qu'il déclare, sans embar-
ras etsans détour, en tous lieux également, sa confiance ex-
clusivedans Icsang de la nouvelle alliance; qu'il se fasse, au
pied de la croix, humble, petit, misérable; que, plein de
l'amour de son Père , saisi d'admiration pour cette glorieuse
bonté, sentant que rien n'est grand ni beau à côté de cette
œuvre divine, il donne librement passage aux sontimens
de son cœur , et parle de la nouvelle du salut comme d'une
nouvelle toujours fraîche, toujours intéressante, à laquelle
l'attention doit s'attacher par choix au milieu de toutes les
nouvelles Vous le lui demanderez en vain; il n'a pas cru
qu'il s'agiss:iit de cela ; était-ce ainsi qu'on l'entendait? Eu
vérité, vous l'étonné?, fort.
Un petit eul'aiit ne peut rien par lui-même, mais il at-
tend tout de sou père. Il sait qu'il en est aimé et que rJeii
ne lui sera refusé de ce qui lui est nécessaire. Il prie ; la vie
du petit enfant est une prière. Que de l'aisons l'homme n'a-
l-il pas de penser et d'agir de même! Mais prier, dit cet
^00
LE SEMFLR.
naturcUcmeiit
hommesage, prier! voilà qu, ne v.cnt pas natmeUcmuni
au cœur; tout ce qu'on peul dire sur la pnere, je le sais, je
le ticn^ pour vrai ; m:iis malgré cela je ne me sens pas po. le
à le faire; il semble que ce me soit une cliose étrangère,
l'affaire d'un autre; je me paraîtrais singulier en priant,
comme si je faisais une chose apprise ou copiée. Avais-jc
iicnsé à tout cela en me faisant clactien? _
Un petit enfant a, sur le, relations de la société, des vues
plus philosophiques qu'aucun philosophe. Pour Im , des
liomnics sont des hommes ; l'Iubit ne leur communique ,
dans son esprit , aucune qualité nouvelle; il les aime 6 ils
sont bons: il les aime s'ils aiment son père. Le chrétien est
enfant à cet égard; il laisse subsister, ilacccpte les distinc-
tions sociales pour l'usage temporel; il s y conforme sou-
vent par prudence chrétienne; mais son cœur aplanit inté-
rieurement toutes ces distinctions; l'amour chrétien est le
piand niveleur. Il ne craint pas de traiter tous les hommes
comme frères; car il voit en eux les enfans de son Père ; et
s'il en est vers qui son cœur le porte de prélerencc , ce sont
ceux dont sou Père est aimé. Non seulement les dillerences
de ranps n'arrêtent pas son amour ; mais des barrières plus
difficiles à franchir, celles qu'élève la différence de cul-
ture, d'intelligence et de caractère, il les franchit égale-
ment. Il a toujours quelque chose a due au simple , quel-
oue chose à apprendre de l'ignorant, quelque synipalhie
avec les caractères les plus d.fferens du sien. Rien n est plus
élranper au chrétien de système. Pour lien commun avec
le chrétien, il lui faut plus" que le Christianisme; il lui faut,
sinon l'égihté de rang , du moins l'égalité de culture; d
n'a rien à dire au chrétien sans instruction ; il se sent mal a
l'aise dans sa compagnie ; il la redoute. 11 lui faut encore la
similitude des vues ; une nuance le dérange ; il ne se met pas
au-dessus de l'impression que peut lui faire une opinion peu
rationnelle ; il ne sait pas faire abstraction des formes pour
^'attacher au fond, qui est le Christianisme même. Il cherche
des égaux et des semblables plutôt que des frères.
Un petit enfant croit ce que lui dit sou père. C'est son
père; ne sait- il pas tout ce que l'enfanta besoin de sa-
voir • et voudrait-il le tromper? Cet instinct aimable est
l'instinct du chrétien. Il sait que son père a parlé, ce Uu est
assez. 11 ne soumettra pas au contrôle delà sagesse humaine
les communications authentiques de la sagesse divine. Apres
avoir cru que l'Evangile est de Dieu, il croira ce que dit
rEvanpilc.— Le chrétien de système est poursuivi par 1 or-
gueil dé la raison jusque dans'rcnccinte aux portes de la-
quelle elle aurait dû s'arrêter. 11 veut encore juger, choisir,
adapter à son usage , prescrire i Dieu ce que Dieu doit dire,
réformer les axiomes de la doctrine révélée, refaire lu Bble
après l'avoir acceptée. i - •
Et ce n'est pas vous seulement, savans, hommes de génie,
qui ave?, besoin de demander à Dieu d'abattre votre orgue:! ;
il ne surpasse pas celui des hommes dgnt vous surpassez, d'aus-
si haut lestalens.Eux aussi , dans leur médiocrité, sont hauts
et hors, car ils sont hommes; humbles peut-être et mo-
destes par rapport aux hommes, hauts et licrs par rapport
à Dieu. Leur raison n'a pas de moindres prétentions que la
vôtre; leur dignité n'est pas moins difficultuense; il leur en
coûte autant de s'abaisseï que s'ils avaient, comme vous,
la tète dans les nues. Etre enfans, petits enfans, marchera
Il hsièrc , ne pouvoir quitter d'un pas la main qui les di-
rige , dépendre de sa miséricorde pour leurs besoins de
chaque jour, marcher avec Jcs humbles , être vu dans la
compagnie des petits, s'égaler aux simples d'esprit 1 quel
abaissement! ...S'il ne vous plaît pasde devenir enfans avec les
enfans de Dien, comptez que , malgré la sincérité de votre
profession, vous n'êtes point encore dans le royaume des
deux; vous êtes sur le seuil d'une porte ouverte à vos re-
gards , mais interdite à vos pas. Il faut demander à Dieu
qu'il brise votre orgueil, en vousdonnant uu vif sentiment
de votre état de péché, une vue profonde de votre mi-
s<;re , une haine implacable devons mêmes tels que le péché
vous a faits , une sérieuse conviction de votre danger. D.tes-
lui de vous terrasser, de vous mettre si bas dans votre pro-
pre estime que vous vous trouviez trop heureux de renaître
simples ciifaus sous sa main paternelle. Alors seulement les
i-onvictions religieuses que vous avez acquises vous jjrofite-
ront ; eHcs ne seront plus pour vouî un fardeau, un em-
barras , une pensée importiiiie, qui est dt; trop partout o«
vous la traînez; elles seront la base de votre paix, le fonde-
ment de votie bonheui', une vie dans votre vie, une vie
dans votre mort , votre espérance dans le temps , votre
gloire dans l'éternité.
MÉLAÎV'GES.
Skparvtiox nK l'Eglise et de l'Etat aux Etats-L'sis. — Le cholér»
a éc'liiti' à New- York. Avant mûine que Irs [irrmiers sjmplom' s île rel'e
malddii* ne .s'\ fussent montri-s , les chrétiens avjleiU si^iili le be-suin de
consjcrer un jour spécial au jeune el à la prière, afin «le .IciriMn 1er à Dien
d'éloigner ce fléau el lu«er de misCiicorde envers Us Etats-Unis Des réi -
nions ont eu lieu pour choisir 1 jour le plus convenable , ei on csl tomb"
d'ac ord qui', poui' donner plusde scilennilé à celle liumlli. lion volont iie
de loul un peuple , il valaîi mieiiv pri- r le gouvernement de 6\er un jour
dej ùae. Lrs diverses aiiloi iiés. loul en reconnaissant l.i convenanre d'un
jeunepublic.se sont ce] cndanl toutes déclarées ini'ompi'lenles ; ferme-
ment îiltarhées au princiiie de Ja sépar-iliou de 1 Eglise el de l'Et.Tl . elles
ont dit qu'elles n'avaient aurun earanère pour usurper, en leur qualité de
lonclionnaires publies, les droils desjîdèles. Leurs r.'ponses soûl ileinesde
Cc-uvenaiioe, de piélé et de raison.
M. le géiiéial Jackson . pri sident de l'Unifin, a écrit .tu S nni'e généra*!
de l'Eglise n fo'"niée holl.ind. use des Etals- Tnis ce q i suit ; «Tout en
» étant d'accord jvec le Synode sur l'efijciice de la prière , el en espérant
» avec lui que notre pays ser.i préservé du fléju, et que les châtimeaî qae
» Dieu iiifl ^e à la lerre seront saneliûês pour les peuples, je -uts forcé de
» me refuser à designer une époque ou un mode qm-lconqu s c, m:r.e fdi i
ij convenables que d'autres ptnir la inanif sl.ilion de ces strtiiiiens. Je n,-
). pourrais agir autrement sans dépasser les limites qui sont tracées au
Il président pa; la conslilution , et sa is rrain lie dd troubler en quelque
» cliose la sécurité dont la relig on jouit cliez uous. grâce à sa séparation
)) complète d'avec les inlerè:s poluiqies du ^'ouvernement général. »
M. 'i'Iir.iop, gouv. rneur de l'Etal de New-Yoïk, s'est exprimé dans le
mê ne sens : « Les ouvCi tures qui m'ont été failes île divers côtés , sans
), qu'on se soil entendu poir cela , mais seult-menl parce qu'on éta l géné-
,1 ralement excite à me li-s faire pjr l'a iproche du plus terrible fléau , que
Il le Dieu loui-pu ssant a jugé à pn-pis d'employer poir exécuter ses jiige-
11 mens, et par la leriire persuasion que la prière csl eflicare pour le dé-
11 tourner de not c pays, ne me penuellenl p is de d uler des voe x una-
11 nimes de li partie religieuse du peuple sur ce sujit... Mais si le devoir
11 des individus el des sociétés religieuses de s hum lier devant Dieu , dans
1) Jeltinpsd une afilii lion publique, comme la psieo i tout autre, est clai-
Il r meni prescrit dans les Saintes-Ecrilur.s, je dois, comme l'oneliounair ;
Il publie, exaaiiner quels pouvoirs ine sout conférés par la eonstitutioi* et
11 par les l"is. D.ins un f^ouvernein. Ht comme le nôtre , do it l'exislence
Il repos.; sur un eontral. il esl évide.nt que les pouvors qui ne sont pas dé-
11 légués demeurent au peuple. Dj mè ne que nou^ lisons dans la consti-
11 tulion des Eials-Unis que les pouvoirs qui n • sont pas e\pr. ssémint
Il concédés restent aux EtJls, de uicme il est évident que les pouvoirs qui
11 n'ont pas été délourués de la sourie de laquelle ils émanenl tous , lors-
II qu'on a fait desconsiitutionsd Etats, dcmeurenl dans le dépôt commun, v
Après avoir examine les lois, il conclut qu'il n'a aucun caracière [lour de-
signer un jour de jeune.
les Aldi rmen de la ville de Niw-Tork ont également déclaré qu'élnnt
un corps publique , ils n'ont pas le droit de pre,riire des jours de jeûne m
de proposer des formes de piières ; mai- que , d'un aulre < ôté , ils;ie peu-
venl pas , non p!us, s'opposer à ce que les citoyens celèbrenl up joui de
prière el d humiliation.
,On ne sait ce qu'on doit admirer le | lus. de rattachement que les diffc-
rens foiclioni aires lécioigiicnt puur le grand principe de la séparation de
l'Eglise el de l'Etat , ou des senlimens religieux qu'ils ne craigiienl pas de
professer publiquement. En France , c'est tout le contraire : d un côli' , Ip
gouvcrnemeM veut tenir les différentes socielés religii usci dans un élal de
dépendance et de servitude ; et de l'autre , les fonitioimoires publ'cs b'o-
sin; pas prononcer le nom de Dieu ni ri'connailre un. Prov'denee.
On a fini . à New-York , par ou on aurait ^'ù comm ncer. Les divrrses
E^tlisi's ie spnl p.issecsde l'uitervenlion do giiuvernement , el se sont eu-
teudues pour célébrer le 19 juillet le ji ùin- projeté.
A[\iXO.\CE.
Couns DE LECTCr.E hébu.ûoue , on Méihode f:cilc pi ur appr^ndic st-ii!,
el en peu de temps à lire l'hébreu .etc. : suivi d'un voean il. lire hébreu-
françuis; par S. Cahe» , 1' edil., in-8° de 70 |i. Chez l'Auteur, rue des
Singi'S , n" 5. Prix : 1 fr. 5o c.
Cel opuscule peut être considéré comme l'appendice très-utile il'iine
grammaire hébraïque . et sous ce rapport nous le recommandons à ceux de
nos lecteurs qui étudient la langue de l'Ancien-Testainenl. Lj proiioncia-
tion des lettres est bien indiquée; li-s exemples de lecture sont bien choi-
sis , et le petit vocabulaire qui se trouve à li lin de l'ouvrage, sans être
lré--rii lie , esl cependant sufiisanl pour aidera lire à des c.immençaiis.
l'ne grammaire . sans devenir très-volumineuse . ne peut guèje enibras'cr
tout ce qii se trouve dans cette brochure. Tout en reconnussanl lulilité
du tiavail de M. Caheii . nous ne prétendon- nous porter g.irans . ri soiis
le point de vue chrétien , ni sous le point de vue crilique . des Iradin tiuns
interlinéaircs qu'il a jugé à propos de joindre à ses eveiiiples de ledure.
Le Gérant, DEÎÏTv U L'i .
imprimerie de Sellicu: . i'M des Jeûneurs, n. i^-
TOME 1". — y 51.
22 AOUT 183'>..
LE SEMEUR
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISSANT TOCS LES MERCREDIS.
Le ch^mp , c'est le monde.
Matth. XI II. 38.
.U«"
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n" ii,et chei tous les Libraires el Directeurs de poste. — Prix: i5 fr. pour l'anné
S fr. pour 6 mois, 5 fr. pwr 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera a fr. pour l'anpée , i b. pour 6 mois , el 5o c. pour trois mois. ■
Les lettres , paquets et enTois d'argent , doiyeut être affranchis. ^
SOMMAIRE.
Bevoe POtiTiQDE : Lettres de la proTincc. N° IV. Examen de Cette ques-
tion : Pourquoi la révolution de juillet a-t-die tron^ie* es(i«r»tice»
de la nation? (Suite.) — Scèhes dc monde actcel : Confessions li'un
jeune homme. N" IX. Un chapitre d'ap«'ogétique. -r- Hélaicges :
Diligence en Egypte. — A^•H0NCE.
REVUE POLITIQUE.
Lettkes de l* pRovmçE. ^- N° ly.
Examen de cette question :
FOUBQDOl lA RÉTOIOTIOH DE JUILLET A-T-ELLE TROMPÉ LES ESfÉBANrCES
DE n KATio» ? (Suite.)
Comment en un plonib TÏll'or pur s'est-il changé ?
Un homme d'esprit disait que toutes les révolutions se
iciunient dan» ce peu de mots : Ote toi dc là pour que je
m'y mette i on pourrait faire le même résumé de la polé-
mique de tous les partis qui divisent la France. Bien qu'ils
aient des vues complètement opposées sur les plus impor-
tantes questions de l'ordre social , ils sont d'accord sur ce
point : Les personnes avant tout I Avant tout, nos hommes,
nos amis , nos protecteurs , nos protégés ! Les mœurs , les
lumières et l'industrie viendront après ; elles sortiront d'un
nouveau ministère ou d'une nouvelle dynastie tomme l'eflfl
sort de sa cause. ^ Point de bonheur , point de prospérité
d'aucun genre , s'écrient les hommes qui ne sont nen , si
l'on ne chanfje pas les hommes du pouvoir ! Et les hommes
du jxiuvoir. séduits par la même erreur qu'ils envisagent
sou> un autre aspect , répondent h ceux qui ne sont rien :
Point de bonheur, point de prospérité , si nous ne renons
pas à la tête des affaires ! Le personnalisme {([\i' on me per-
mette d'employer ce mot) est le lieu-commun de tous les
partis ; c'est la seule planche posée sur l'abîme qui les sé-
pare, et ils ne viennent s'y donner la main que pour se bat-
tre corps à corps avec plus d'acharnement.
Ouvrez, dans un cabinet de lecture, vingt journaux poli-
tiques ; vous y verrez des noms propres diFférens , mais
partout de« noms propres,sur lesquels le journaliste fait re-
poser l'aTeuir du pays. Les hommes seront divers , mais la
poissaoee miraculeuse eu'on leur attribue hc le sera point ,
et TOUS changerez de leuille sans changer d'illusion. Qui
vous présentera Henri V comme la panacée universelle ,
qui Louis-Philippe , qui M. Dupin , qui M. Odilou-Barrot,
qui M. Mjuguin. Chaque journal est inféodé à quelque
personnage influent; on le dtisigne par le nom de ce per-
sonnage , comme on désignait autrefois les terres par les
noms de leurs seigneurs.
La presse a conduit l'opinion publique dans la même
voie. Pour peu qu'on s'entretienne des affaire» de l'Etat,
les noms d'hommes reparaissent toujours , et l'on ne ren-
contrerait pas un individu sur cinquante qui sorte des ques-
tions personnelles pour s'élever à des vues générales sur les
moyens de fonder la prospérité de la nation. Parlez des
bonnes mœurs, sans lesquelles il ne saurait y avoir de bien-
être domestique ni social , qui est-ce qui vous écoutera?
Dites que pour qu'un peuple profite d'institutions libres, il
faut que l'éducation l'en rende capable, qui est-ce qui vous
comprendra? Peut-être quelqu'un delà société trouvera
que vos p iroles manquent de libéralisme , et il croira faire
un trait d'esprit en vous .iccusaiil d'appartenir au juste-
mlieu. Mais c'tez à tort et à travers beaucoup de noms
propres ; diti^s que tel ministère cause tous les malheurs de
la France, et que tel autre les guérirait infailliblement, voiis
tiendrez un langage intelligible à tous vos auditeurs; et s'il
y a quelque ministériel qui vous écoute , il attaquera, non
la base de voire argument, mais son application ; il préten-
dra que vous raisonnez fjux , non que vous raisonnez mal >
et il vous citera ses noms d'hommes avec autant d'assurance
et aussi peu de raison que vous avez cité les vôtres. La
question personnelle est le grand pivot sur lequel tournent
la plupart des conversations politiques; placez ailleurs vo-
tre point d'appui , on vous laissera seul et l'on se moquera
dc vous.
La chambre des députés, étant l'cxpressioa du pays, doit
maroher sur les mêmes erremens ; c'est ce que prouve I expé-
rience des quarante dernières années. La principale affaire
de nos asseniblces législatives a toujours été la question
personnes : renverser les dépositaires du pouvoir pou
mettre à leur place , voilà ce qui a provoqué les attai
les plu» véhémentes et les plus ojjiniâires apologies. Sij
prenait le soin de compulser le Moniteur depuis 89
402
LE SEMEUR.
verniit que les deux tiers des séances ont été remplis par
des débals personnels, ou du moins par des discussions dont
l'intérêt personnel était le premier motcui'. Il ne faut en
excepter que les corps législatifs sous Bonaparte, parce qu'il
V avait à cette époque un pci'sonnape assez grand et assez
fort ])our absorber tous les autres. Depuis la révolution de
juillet, le personnalisme a repris le haut rang qu'il occupait
sous le directoire; il domine les deux côtés de la chambre;
il s'impose à tous les orateurs comme la condition essentielle
du bonheur public , et l'on aurait peine à citer un discours
de quelque étendue où il ne so';t pas entré.
En un mot, ministres , députés , électeurs , journalistes ,
gouvernans et fjouvernés , gens parvenus ou à parvenir,
liommes du juste milieu , membres de l'opposition et légi-
timistes, tous, sauf un bien petit nombre d'exceptions, pré-
tendent que la prospérité nationale dépend essentiellement
des hommes chargés du pouvoir. Maint3nez-nous , et vous
serez heureux; changez-les, et vous serez florissans : qu'est-
ce qu'il y a de plus dans la masse des opinions du pays ?
Pour avoir une image sensible de cette manie du person-
nalisme, qu'on se figure un ceitain nombre d'individus ha-
biles et beaux parleurs. Chacun d'eux monte sur une borne,
attroupe les passans , et leur dit avec une imperturbable
gravité : Tout va mal , mes amis ; au dedans des troubles ,
de la honte au-deliors. Votre commerce languit , vos arts
dépérissent , vos taxes augmentent , votre misère devient
chaque jour plus insuppon.able. Pourquoi cela? Eh! ne le
voyez-vous point? C'est parce que vous avez pour ministres
des hommes du juste-milieu. — Que dites-vous là? crie aussi-
tôt le voisin ; ne sont-ce pas les hommes de l'opposition qui
empêchent la France de prospérer? — A d'autres, réplique
un troisième; ne savez-vous pas que c'est l'absence de la dy-
nastie légitime qui fait le malheur de la nation? Alors ils se
mettent tous ensemble à déblatérer à peu près dans les mô-
mes termes : Prenez , mes amis , prenez pour vos chefs les
pcrsonnesquc je vous indique; avec de pareils hommes, vos
querelles s'apaiseront , vos troubles cesseront, vos inquié-
tudes finiront, votre commerce renaîtra, vos arts ae hâteront
de refleurir, vos taxes seront diiHinuées et vos libertés
agrandies; vous deviendrez plus heureux qu'en aucun autre
temps ; vous posséderez, en outre, des lumières, des mœurs,
des vertus, de la gloire; vous n'auiez plus rien à désirer,
parce que vous aurez tout obtenu. Le peuple , entendant
ces belles choses , commence à dialoguer comme dans les
tragédies de Shakspeare. Les uns prennent paiti pour les
hommes du juste-milieu; d'autres, pour les hommes de
l'opposition ; d'autres encore, pour un enfant de douze ans.
C'est bicutôt un bruit à ne plus s'entendre. Quelquefois ils
en viennent aux coups , espérant qu'ils s'entendront mieux
après; mais cet expédient ne leur réussit pas. Ils choisissent
enfin des mandataires pour s'expliquer ; mais ces manda-
taires, qui représentent des passions et des haines, se dispu-
tent, se renversent les unssur lesautres,etn'expliqueut rien.
Sur ces entref litcs, arrive un ir.connu qui n'est pas beau
parleur. Il essaie pourtant d'élever la voix. Cliers amis,
dit-il , les personnes qui vous gouvernent sont la moindre
cause de vos souffrances. Vous changeriez viugt f'o's de mi-
nistère et même de dynastie , les choses n'en iraient guàrc
mieux; peut-être n'en iraient-elles que plus mal. Voulez-
vous connaître ce qui reproduit , sous tous les gouvcrne-
meas, vos divisions , vos troubles , votre état de m.ilaise ,
vos dises commerciales et politiques? Ne regardez pis au
dessus de vous , mais eu vous-mêmes ; n'accusez pas ceux
qui vous gouvernent , mais vos passons que vous ne savez
point gouveiner.Si vous aviez des habitudes de soumission,
d'ordre et d'économie, dis principes fondés sur une bonne
et snge conscience, des lumières solides; si vous étiez guidés
par l'amour social, au lieu de l'être par l'égoïsme de famille
ou d'individu; si vous pouviez acquérir des croyances reli-
gieuses Mais au mot de religion chacun s'en va, ne vou-
lant plus rien entendre; quelques niais seulement lestent
pour vociférer les injures qu'ils ont lues qucli[uo part: Ehl
{)rétcnd-il nous remettre sous le joug du jésuitisme? N'est-
ce pis fini avec la camaiilia? Avons-nous élevé des barii-
cades et pris le Louvre d'assaut pour conserver les vieille-
ries des Frères Iguorantins?
Soit : il ne faut qu'un peu de mémoire et beaucoup de
déraison, qualités qui vont souvent ensemble, pour débiter
ces pauvretés-là. Mais, en attendant, les partis s'agitent, les
inimitiés deviennent plus profondes , les arts se traînent
dans la boue . l'industrie souffre-, la plaie du paupérisme
s'étend avec une effrayante rapidité, 1 avenir se couvre de
nuages , et les plus hideuses factions se promettent un len-
demain. Le personnalisme qui concentre toute l'attention
ne nous guérira pas ; au contraire, il fera rejeter le véritable
leniède, en offrant un remède illusoiie; et la France , ne
ciierchaiit de garantie contre les passions des hommes que
dins les passions d'autres hommes, tournera perpétuelle-
ment dans un cercle vicieux.
Vous ne comprenez pas la question, dira peut-être quel-
que publiciste qui prend son égoïsme pour de la profontleur;
NOUS n'attachons tant de valeur aux hommes que parce
qu'ils représentent des principci. Les principes, voilà l'es-
sentiel; l'importance des individus est proportionnée, dans
notre système politique, à leurs moyens de les réaliser.
Il n'est pas encore nécessaire d'examiner ce que valent
les principes de droit lorsqu'ils ne sont pas appuyés sur les
lumières et sur les mœuis; nous v viendrons plus bas. Mais
il se tro.ivc ici une difficulté doiït je propose la solution à
ceux qui croient établir un principe en élevant au pouvoir
l'homme qui le leprésente : c'est que jamais , dans aucun
parti , depuis notre première révolution , aucun homme ,
parvenu au ministè.ct ou même sur le trône, n'a pu réalise r
d'une manière durable le principe dont il était le repré-
sentant. Cette assertion semblera paradoxale; elle n'est que
rigoureusement viaic. Necker et Mounicr représentaient le
principe de la constitution anglaise; parvenus au pouvoir,
ils ne purent le réabser. Les Girondins représentaient Je
principe du gouvernement républicain fondé sur l'ordre
légal; parvenus au pouvoir, ils ne purent le réaliser. Ro-
bespierre et les Montagnards représentaient le principe
d'une constitution démocratique; parvenus au pouvoir , ils
ne purent le réaliser : leur constitution fut suspendue avant
d'être mise en vigueur. Le Directoire représentait le prin-
cipe de la fusion des partis par le moyen d'une constitution
qui satisferait aux légitimes exigences de tous ; il ne put le
réaliser: les haines des partis s'envenimèrent sous le Direc-
toire au heu de s'assoupir. Sous la restauration, M. Dccazes
représentait le principe d'un moyen-terme entre la droite
et la gauche; il ne put le réaliser. M. de Villèle représen-
tait le principe des anciennes institutions françaises; il ne
put le réaliseï'. M. de Polignac représentait le principe de
l'omnipotence royale; il ne put le réaliser. Depuis la révo-
lution de juillet, M. Guizot a représenté le principe de la
quasi-légitimité , telle que les Anglais l'avaient comprise en
i68S; M. Laffitte a représenté le principe de l'alliance du
trône avec la gauche; M. Cisimir Périer a représenté le
principe de l'ordre public : qu'on nous apprenne s'ils ont
pu faire prévaloir les principes dont ils étaient les rcpré-
sentans!
Et ce que nous disons des hommes devenus ministres , il
faut le dire aussi des hommes devenus rois. Bonaparte ,
Louis XVIII cl Charles X ont-ils établi d'une manière solide
les principes qu'ils s'étaient chargés de réaliser? Et le gou-
vernement du 1 août a-t-il pu accomplir jusqu'à présent son
principe fondamental : Liberté, ordre public? Quelle liberté
dans les départemens où l'on a cru devoir suspendre les
droits des citoyens, même leurs droits civils 1 Quel ordre
public avec ces émeutes qui semblent se renouveler périod-
quementsur tous les points de la France!
Non-seulement Vr% hommes-ministres et les hommes-rois,
mais les assemblées législatives eUes-mémes ont clé incapa-
bles de réaliser les principes qu'elles avaient mission de re-
présenter. Je le prouverais de toutes les assemblées sans ex-
ception,depuis la Constituante jusqu'à la Chambre actuelle,
si je ne craignais d'entrer dans de trop longs détails. Les
lecteurs qui connaissent notre histoire sauront y suppléer.
Aujourd'hui enfin les hommes que les partis mettent en
avant pourraient-ils réaliser les principes qu'ils représentent?
Pense-ton de bonne foi que M. Odilon-Barrot, s'il devenait
ministre , parviendrait à réaliser le principe de la royauté
républicaine? Pcnse-t-on que si les prétendus amis du peu-
ple s'cmp iraient des lônes du gouvernement, ils réaliseraient
le prir.cipe de la constitution des Etats-Unis? Croit-on que
LE SEAÎKUR.
^i03
si Henri V montait sur le trône de Fiance , il réaliserait le
princip ■ de ce que la Gazelle nomme l'ancienne constitution
française? Quelle pitié I quelle dérision!
Hommes de parti , vous vous (;lorifiez d'avoir des prin-
cipes, mais vous n'écoutez au fond que des intérêts, non pas
des inléiéts généraux, mais vos intérêts particuliers, vos
prétentions individuelles , vos passions de coterie ! Vous
prenez le plus fort d'entre vous , et vous dites : Voilà mou
principe I Mais le mensonge est grossier. Cet homme n'est
pas pour vous un principe; c'est un moyen d'ambition, un
instrument pour vous élever vous-mêmes avec lui. Vous
prétendez que les personnes qui gouvernent sont la pre-
mière condition de la prospérité nationale; mais les habiles
parmi vous ne le croient pas. Ils savent bien qu'd y a des
louiJitions infiniment supérieures aux. personnes , des con-
ditions sans lesquelles les personnes ne peuvent rien et ue
3')nt rii'ii. Ils savent que, dans tous les temps, le bonheur
d'un p^îuple a dépendu de ses mœurs , de ses lumières , de
son industrie, beaucoup plus que des iiommcs qui avaient
été choisis pour le gouverner. Que peuvent les meilleurs
che.'i , les intentions les plus pures contre les excès d'un
peuple immoral ou abruti par l'ignorance? Lorsque la ré-
publique d'Athènes ue renfermait plus que des âmes véna-
les et dej cœurs efféminés , le grand caractère de Phocion
a-t-il pu la sauver de sa ruine ? Lorsque l'empire romain
fut rempli de cette pourriture infecte qu'il avait ramassée
dans le monde entier , on vit un miracle inouï , cinq empe-
reurs distingués par leurs vertus , Nerva , Trajan , Adrien ,
Aulouin, Marc-Aurèle, monter successivement sur le trône,
pendant l'espace d'un siècle , et ce miracle ne put arracher
Rome aux débordemens de ses vices Jii ans abominables sa-
turnales de ses factions ; il fallut le Christianisme pour la
retremper par de nouvelles mœurs. Rendez à la France un
minisii'e comme Sully, comme Malesherbes ; donnez-lui des
citoyens tels que Franklin et Washington : que pourraient-
ils faire au milieu de ces intrigues, de ces coalitions égoïstes,
de cette avidité de places et d'argent, de ces lâches calom-
nies, de ces haines ardentes , de ce déchaînement des plus
viles passions, qui ne cesseraient d'opposer d'insurmon-
tables obstacles à leurs généreux efïbi Is? Ils iraient bientôt
s'ensevelir dans la retraite, sinon dans la tombe , nr.vrés de
leur impuissance à faire le bien, et priant Dieu de cicatrisCi'
les plaies de leur patrie.
S'il ne s'agissait que d'une poignée d'ambitieux et d'in-
trigans , leur esprit de personnalisme n'aurait qu'une mé-
«;iocre importance; mais les ambitieux égarent ceux qui ne
le sont pas. La Fiance est peuplée de paisibles marchands,
d'honuétes bourgeois , de braves gens do campagne, qui se
passionnent pour des noms propres , à la suite de quelques
journal stes , et qui s'attaquent aux hommes, lorsqu'ils ne
devraient s'en prendre qu'aux choses. Si leurs affaires ne
vent point, s'il y a des faillites, s'il vient une peste,
si des gens ivres cassent des réverbères, que sais-je? si
quelques brigands dévalisent des voyageurs dans la Vendée,
toute la faute en est jetée sur les personnes qui gouvernent,
et rien de semblable n'arriverait, à les entcndie, si d'autres
personnes étaient mises à leur place. On pourrait comparer
les ministres qui se suecèJeiil, les rois mêmcs,à ces victimes
qui , dans les anciens sacrifices, étaient chargées de toutes
les iniquités d'une nation.
C'est ce qui explique la grande illusion de juillet et le
mécompte qui s'en est suivi. On avait tant de fois dit et
redit que les dépositaires du pouvoir étaient la principale
cause de toutes les misères de la Franco, qu'en les voyant
abattus, chacun s'imagina qu'il entrait dans une nouvelle ère
de fortune et de prospérité. Parce qu'un vieux roi s'en
allait sur la terre d'exil , et qu'une demi-douzaine de prê-
tres, retournant dans leurs diocèses, ne formaient plus la ca-
marilla du château; parce que deshommesde lagauclieiem-
plaçaient des hommes de lu droite dans les hantes fonctions
Aa ministère, dans les préfertures et dans les principaux
emplois de finances; parce qu'enfin les jésuites étaient dé-
cidément chassés du pays, on se persuada que tous les sujets
de plainte disparaîtraient comme par enchantement, cl qu'il
n'y avait plus qu'à vouloir être heureux pour le devenir.
Si l'on eût appris à la nation que le bonheur public dépcid
avant tout do ses lumières, de ses ruœurs, de sj probité, de
. ses principes, et que les pcrioimcs qui gouvernent n'v con-
tribuent que pour la moindre part, la révolution de juillet
n aurait ))a9 enivré d'espérances deux ou trois millions
d'industriels, d'artisans et d'ouvriers. On aurait senti que
les noms propres seuls étant changés, il fallait s'attendre
a peu de chose; et que, d'un autre côté, les passions étant
déchaînées, il fallait craindre beaucoup. Mais comment
veut-on qu'il raisonne et juge de cette manière , un peuple
auquel on a fait envisager le personnalisme comme la plus
haute question de l'ordre social, un peuple que l'on a hé-
bété pendant quinze ans par de sottes querelles oii l'égoïsme
était partout, mais la vérité , mais la sagesse, mais le bon
sens nulle part ?
Au reste, les mêmes hommes qui avaient trompé la France
ont reçu mission de la détromper; ceux qui avaient tant
l)roniis que leur entrée au pouvoir changerait la face des
choses semblent n'y être montés qiiepourse démentir. Vaine-
ment l'opposition cherche à rejeter sur d'autres les vraies
conséquences de la révolution de juillet , en disant que l'on
n'a pas employé ses chefs : le fait est faux. M.M. Latiivette ,
Dupont-Je-l'Eure, Laffitte , Benjamin-Constant , OÎlilon-
Barrot, Bernard de Rennes, Comte, les principaux mem-
bres de l'opposition ont été appelés au pouvoir dès les pre-
miers jours du nouveau gouvernement. Qu'est-ce donc qu'ils
ont fait pour la prospérité du pays? quels troubles ont-ils
empêchés de naître? quelle émeute ont-ils retenue dans sa
tanière? Le commerce a-t-il fleuri gous leur administra-
tion ? les beaux-arts ont-ils pris un nouvel essor? la confiance
publique s'est-elle ralliée autour d'eux? la gloire de la nation
s'est-elle agrandie? les libertés mêmes ont-elles obtenu quel-
que développement? O Providence, tu es juste dans tes
souveraines dispensations. Tu as forcés de se condamner
parleurs propres œuvres, ces hommes qui disaient à la
France qu'elle serait heureuse dès qu'ils dirigeraient les af-
faires publiques. Tu les as mis sur le faîte pour servir de
leçon aux peuples qui placent leurs espérances dans les in-
dividus, au heu de s'appuyer sur les lumières et sur les
bonnes mœurs. Tu iiousasdit, eu nous montrant ces hommes
au sommet de l'Etat: Voyez ce que peuvent les forces hu-
maines , quand elles n'ont point de principes supérieurs
pour les conduire, point de vertus pour les seconder I
Malheureusement cette grande leçon n'a pas été comprise.
Après que les personnes ont manifesté leur complète im-
puissance à créer le bonheur national, le personnalisme est
encore triomphant. Le peuple s'y rattache encore comme
à l'ancre de salut; il s'obstine à ne rien voir au-Jessus d'un
changement de ministère ou de dynastie. Il ne veut pas ap-
prendre que les plus grands hommes deviennent petits, les
meilleurs mauvais, les plus forts infirmes, les plus habiles
insuffisans , lorsqu'ils se trouvent en présence d'une multi-
tude égoïste, passioinée, déchirée en factions, avide de
choses nouvelles, sans lumières sur ses véritables intérêts,
sans idées religieuses. Eh ! bien, d'antres leçons lui seront
données; nous en avons pour garant l'éternelle Providence
de Dieu.
Quand les deux conditions essentielles de prospérité, les
mœurs et les lumières sont absentes, il n'y a pas de boosrois
ni de bons ministres. L'inverse est également vrai: quand
ces deut conditions existent, il n'y a pas de mauvais rois ni
de mauvais ministres. Cela s'exphque facilement. Les meil-
leures intentions n'ont qu'une influence presque nulle dans
le premier cas , parce que les vices et l'ignorance du peuple
leur opposent d'invincibles barrières; les pires intentions
n'ont aussi qu'une influence presque nulle dans le seconû
cas, parce qu'un peuple moral et éclairé les relient aans
des limites qu'elles ne peuvent franchir. Sparte n'eut pas de
mauvais rois tant qu'elle conserva ses vertus patriotiques.
Rome n'eut pas de mauvais consuls, tant qu'elle fut sobre ,
chaste et laborieuse. L'Angleterre n'a pas eu de mauvais
rois depuis que son éducation constitutionnelle a pris de
fortes racines. Les Etats-Unis n'ont pas eu de mauvais pré-
sidens depuis la déclaration d'iudcpendaucc. Une feuille dis-
tinguée de l'opposition examinait i écemraent pourquoi il ne
s'est pas trouvé , d.ins les quarante dernières années , un seul
chef du gouvernement en France qui ne soit tombé sous Ip-
poids de C exécration iinh'ersclle ( ce sont ses expressions , )
tandis qu'on ne citerait pas en Amérique un seul président
ûOi
LE SEMEUR.
qui ne soit rentré dans la vie privée avec l'estime de ses con-
citoyens. Le journaliste prétend que cette différence tient
surloutàceque les présidensu'exercenl qu'une chrtige tem-
poiaire dont la durée est connue. Paiavve National ! il n'a pas
même pu imaginer avec tout son esprit un sophisme spé-
cieux. La causg de cette différence est très simple: c'est qu'en
♦France les bons chefs paraissent devenir mauvais , au lieu
qu'eu Amérique les mauvais chefs sont forcés d'être bous ,
parce que lesconditions essentielles de prospérité, qui n'exis-
tentque très-imparfaitement dansl'un de ces pays, régnent
dans l'autre. En France, beaucoup d'intérêts et de passions
avec peu de lumières et de bonnes mœurs ; eu Amérique,
beaucoup de lumières et de bonnes mœurs avec peu de pas-
sions et d'intéiéts mal entendus; voilà le mot de l'énigme.
Résumons en quelques lignes tout ce qu'on a lu jusqu'ici :
Les hommes de tous les partis regardent les personnes qui
gouvernent comme la première condition du bonheur pu-
blic : là est l'erreur fondamentale qui a trompé la France
dans la révolution de juillet. Les personnes, bien loin d'être
la première condition de ce bonheur, n'en soiitdaus ia réa-
lité que la dernière condition.
Une deuxième erreur que nous devons signaler , c'est
l'importance beaucoup trop considérable que les partis po-
litiques attribuent aux Jbrmes de gouvernement. Après les
hommes, ils supposent que les lois sont le principal moyen
de donner à la nation le bonheur qui lui manque (i). Faites
de bonnes lois, disent-ils , établissez des institutions libres;
que ces lois et ces institutions soient fidèlement observées;
et tout renaîtra , tout prospérera dans le pays.
Cette promesse, quand on l'examine sérieusement, ne se
fonde sur aucune base solide ; ce n'est qu'un vain leurre
dont on amuse les gens simples. Nos écrivains politiques
oublient toujours , ou peut-être ont-ils seulement l'air d'ou-
blier qae les mœurs et l'éducation sont inffiiiment plus es-
sentielles que les lois et les formes. Ils se refusent à com-
prendre qu'il ne peut pas y avoir de bonnes institutions avec
de mauvaises mœurs, ni de sages lois avec des espiits mal
éclaires. Ils veulent produire un peuple moral et instruit par
l'excellence des formes de gouvernement ; et nous , au con-
traire, nous pensons que ces formes de gouvernement ré-
sultent de l'instruction et de la moralité du peuple. Ce qu'ils
regardent comme cause, nous le regardons comme effet ;
et là où ils voient un effet, nous y trouvons une cause.
Nouvelle et profonde ligne de démarcation entre les partis
politiques et nous.
L'auteur de l'Esprit des Lois consacre plusieurs chapitres
à prouver que les institutions doivent être mises en rapport
avec les mœurs. Il loue le mot de Solon : J'ai donné aux
Athéniens les meilleures lois qu'ils pouvaient souffrir. Il
l'appelle également la législation de Moïse, à laquelle , dit
Montesquieu, la sagesse divine n'avait donné qu'une bonté
relative ( Livre xiv, chapitre ai ). L'auteur à'Emileposc et
développe les mêmes idées: « Plus j'examine l'ouvrage des
hommes dans leurs institutions, dit-il, plus je vois qu'à force
de vouloir être indépcndans, ils se fonlesclaves...La liberté
u est dans aucune forme de gouvernement; elle est dans le
cœur de l'homme libre; il la porte avec lui; l'honrmc vil
porte partout la servitude. » {Emile , Livre v.)
Ces principes sont les nôtres. Nous ne contestons pas la
valeur des formes de gouvernement , pourvu qu'on les
pince dans une sphère subordonnée. Nous admettons que
de bonnes lois influent puissamment sur la prospérité d'un
peuple, qu'elles développent son industrie, augmentent
ses moyens de travail, facilitent ses progrès en toutes cho-
ses, et qu'elles accroissent ainsi la somme de son bic.i-êtie
moral et matériel. Nous admettons encore que de mauvai-
ses lois contribuent à rendre un peuple malheureux, en lui
imposant des restrictions et des entraves, des craintes et des
fardeaux qui l'empêchentd'acquérir aucun genre de perfec-
tionnement. Ndus croyons qu il importe beaucoup de vivre
(i) II n'y a que les républicains aujourd'hui q;ii placrnl les formes de
piiuvtrnemeiit au dessus des [>€r>oiines . pnr lu laison qu'ils sont encore
tmp loin du pouvoir |iour rsj érer d'y atteindre. Mais les ré^iublirains ne
sont p.is un parti; ils ne forment en France qu'une faction. Il est i.'onc
juste d'établir, comme nous l'avons fait, que tous nos grands partis polifi-
qiies placent, dans la série des conditions de prosi^érilé nationale, 1. s per-
sonnes d'abord, ensuite les formes de gouvernement.
h Constaniinoplc ou à Philadelpliic , et qu'il est ibil diFio-
reiit de posséder notre Charte constitutionnelle ou d'être
gouverné sous le bon plaisir d'un despote. Telle est la part,
que nous accordons volontiers aux institutions politiques.
Mais tout homme éclairé, qui n2 veut pa; se meiiiir ù soi-
même, doit reconnaître aussi avec nous q^e les meilleures
lois ne sauraient avoir une sa^lutaire influence qu'autant
qu'elles sont précédées et accompagnées par les bonnes
nvijetirs ; il doit avouer qu'il ne sufàt pas de mettre la liberté
dans les institutions pour faire un peuple libre, et que telle
nation serait plus heureuse, plus florissante sous le despo-
tisme du grand-visir que telle autre sous les sages lois de*
Etats-Unis.
Kasserablez les plus grands publicistes des temps moder-
nes, et demandez-leur la constitution la plus parfaite qu'il
soit possible à l'esprit humain de rédiger. Puis donnez celte
constitution à un peuple ignorant et démoralisé comme
celui de l'Amérique du Sud. (>ue fera- t-il de vos loisPQielle
prospérité pourrat-il enalleadre? L'équilibre des pou-
voirs sera foulé aux pieds des passons; les principes de
l.bcrté deviendront des moyens de licence ; les droits poli-
tiques seront vendus à des factieux ; chacun voudra empor-
ter un lambeau de l'ordre social ; tout y sera fort, excepté
les lois que vous aurez vainement écrites sur le papier. Fui-
tes une supposition précisément cojitraire. Donnez à un
peuple moral et éclairé la plus détestable de toutes les con-
stitutions, ou, si vous l'aimez mieux, que ce peuple n'ait
point de constitution. Ses mœurs seront pour lui des lois
plus puissantes que toutes les formes politiques; ses princi-
pes et l'i'nergie de son caractère opposeront une digue in-
franchissable aux attentats du despotisme; son éducation
suppléera aux vices de sei institutions ; il sera sa charteà
lui-même, et il contraindra bientôt son maître à l'observer.
Mais pourquoi des hypothèses? Toute l'histoire est là
pour nous servir de témoignage. Athènes avait des lois plus
démocratiques du temps d'Alcibiade qu'au siècle d'Aristide,
mais elle était plus immorale ; etses lois, bien loin de servir
à sa prospérité , ne faisa eut que la plonger plus avant dans
le gouffre de sa ruine, Rome , sous Marius , était plus libre
par SCS institutions que sous les premiers consuls, mais elle
était plus esclave par ses mœurs. Ces deux républiques,,
long-temps florissantes sous des lois impaif.utes , devinrent
misérables sous des lois savamuieii.t p^rfecliouiiées. Si l'on
rot'erroge des époques plus rapproi-hées de nous, la race
bretonne fut le premier peuple libre en Europe, non pas-
tant à cause de sa constitution , informe ramas de vieilles
loisetde coutumes anglo-normandes, qu'à cause de son ca-
ractère et de ses mœurs, La Suisse, la H(dlaiide, les Etats-
Unis devinrent Ibies et forts , parce qu'ils avaient des ver-
tus. La France on pS , avec des législations qui remontaient
jusqu'aux loisdeMinos, avec des lois libérales jusqu'à la
démagogie , fut lâchement esclave , et se baigna dans le sang
de ses meilleurs citoyens. Sa Ubeilé n'était que servitude,
sa fraternité que fureur atroce , ses institutions républicaines
que hideuseana:cliie;elleavait espéré d'obtenir le bonheur
par ses lo.s;e'le ne trouva que le malheur par ses vices. De
nos jours, le Brésil, le Mex ique et la Colombie offrent le même
spectacle , et par les mêmes causes. Hommes d'état, hommes
de parti , que prétendez vous faire avec vos interminables
discussions sur les formes de gouvernement ? Eclairez lu
France, dounez-lui des mœurs, et vos lois seront assez bon-
nes ; laissez la France plongée dans l'égoïsme et dans 1rs
fausses lumières, et vos lois seront toujours mauvaises,
quelque soin que vous preniez de les perfectionner I
Ces rétlexions nous découvrent la (deuxième source des il-
lusions et des mécomptes de juillet. Pendant les quinze an-
nées de la re tauralion , les hommes de la gauche , n'ayant
que peu de chances d'arriver au pouvoir, écrivaient et agis-
saient comme font maintenant les républicains. Ils parlaient
beaucoup des formes de gouvernement; ilss'occup.iient sans
cesse de lois à faire, d'institutions à réformer; ils récla-
maient les conséquences de la Charte dans les mêmes termes
que l'école américaine réclame aujourd'hui les conséquen-
ces des trois journées; ils pi omettaient enfin à la France le
même bonheur que lui [)roniettcnt chaque matin les feuil-
les de la république. Il n'y a dans tout cela qu'un mot de
changé : l'ancienne gauche prenait son point d'appui duus
LE SEMEIR.
^i05
acte constitutionnel ; les républicains prennent le leur
iun mvsléricux programme. Mais c'était alors, comme a
;ent, une œuvre d'iiabilotcpour les clieFs , et de duperie
r le commun des lecteui».
>n n'a pas oublié quelle était la polémique des journaux
l'opposition sous les deux règnes de la brandie ainee.
il venaient, à leur nvis, les agiUtious intcrieuies, les
spirations, les inimitiés, le malaise des affaires, et cette
uiétude vague,mais réelle, dont Louis XVllI parlait dans
discours d'ouverture? Tous ces griefs avaient leur source
is les hommes du pouvoir et dans les mauvaises formes
Rjuverncment. Et que fallait-il pour que la France de-
il parfaitement heureuse, tranquille, prospère, glo-
use, morale, éclairée et tout le reste? I fallait observer
jlemcnt la Charte et en développer loutei les conséquen-
; il fallait une loi qui appliquât le jury aux délits politi-
es, une loi sur la responsabilité des aiinistrcs , une loi
• l'organisation de la garde naticnale . une loi plus large
• la liberté de la presse, une loi sur la liberté d'enseigne-
!nt, une loi départementale et municipale, une loi des
ctions qui abolît le double vole, etc. Moyennant toutes
lois, bien entendu pourtant qu'elles seraient exécutées
1- les hommes de la gau lie, la fiance ne manquerait pas
:tre le pays le plus florissant et le plus heureux du monde.
3r, quand la révolution de juillet arriva , le peuple se mit
aisouner à peu près en ces termes : Nous étions assez mal
is la restauration ; nos querelles devenaient chaque jour
1» vives, nos affaires politiques suivaient une fausse diiec-
n, notre activité commerciale se ralentissait, nous étions
ilinucllement à la veille d'une crise terrible, parce que
us n'avions pas de chefs consciencieux ni de bonnes lo.s ,
rce que la Charte et ses conséquences n'étaient pas reli-
îusement accomplies. Maintenant que la révolution est
le , la Charte sera une vérité ; on abolira les mauvaises
s, on nous en donnera d'excellentes ; et comme ces lois
ont exécutées par des hommes intègres, qui ne cherche-
nt pas à éluder dans la pralque ce qu'.ls auront admis en
jorie, il est clair que nous allons être exemp'.s de tout ma-
se, de toute inquiétude , de toute crainte sur nos desti-
es , et qu'il ne nous restera plus qu'à jouir en paix du
nheur que de braves citoyens nous ont acquis au prix de
ir sang.
Malheureux peuple, comme on l'avait trompé! que ton
isiou était grande I et combien les événemens allaient se
Lcr détela rendre amèi cl Je ne l'accuse point cepen-
IV. d'avoir en de si hautes espérances; quel peuple, dans
même position, entouré des mêmes prestiges, n'aurait
i espéré comme loi elauunt que toi? Les députés , les
irs, les ministres, le lieutenant-général , tous le promet-
ent un glorieux avenir. Us te disaient dans leurs discours
leurs proclamations que lu rentrais eu possession de l'or-
e et de la liberté, qu'il n'y avait plus de crainte pour les
ails acquis, plus de barrière entre la France et les droits
i lui minquaieiil encore (0- Us l'anBonçaient qu'elle se-
l libre et heureuse, cette France qui leur est si clièrc(2).
te répclaient que les sages modifications faites à la charte
rantissaieiil la sécurité de l'avenir, et que la France serait
urcuse au dedans, respeitéc au dehors (3. Ils tenion-
lient des siècles de bonheur et de gloire avec tes nouvel-
institutions (4). Ils prophétisaient que la paix au dedans
lu dehors, l'ordre public, le libre développement des fa-
tcs et des .ndustries devait être le prix do la victoire(5).
uple, tu en as cru les maîtres ; l'expérience t'a condam-
; mais les hommes doivent t'ab-oudre.
Que cette expérience du moins ne soit pas perdue I Nous
uvons tous reconnaître, après les deux ans qui viennent
s'écouler , ce que valent les formes de gouvernement
ur le bonheur public. Plusieurs des lois que l'on récla-
lit avec tant d'instances ont été données. En sommes-
us plus heureux, plus assurés de notre avenir? Loin, bien
n de là. Les passions se sont emparé de ces lois pour en
re des iDstrumens de licence et de désordre , pour les
1) Pioclamalion des dcput- s au 3i juillet. (2) D'scours du liculenant-
léral, dans la séance du J a' ùt. (3) Deuxième discours, dans la séance
9 août. Cl) Proclamalion contresignée par M. Dupont de l'Eure.
.\'lrcs>e de la chambre des pairs au roi.
torturer au profit de l'égoïsmcelde la vanité. Ce qui devait
nous rendre plus paisibles nous a remplis d'agitations ; oî
qui devait nous inspirer plus de confiance dans notre marchti
politique, nous a faits crainlil's jusqu'à la peur et dcflans
jusqu'à ne compter que d'un jour à l'uiitre ; ce que l'on des-
tinait à produire au milieu de nous •.■.■.■.-prospérité inconiiue,
ne nous a donné q;,'unc misère dont on n'avaitpiusd'excm
pic depuis les deux invasions.
Hommes de tons les partis politiques , vous dites qu'il
faut commencer p.ir les fornusde gouyerncnienl ; non:
c'est par les foi mes de gouvernement qu'il faut finir. \ ous
dites que c'est par les mœurs qu'il faut finir; non : c'est pur
les mœurs qu'il faut commencer. La prospei ilé d'un peuple
ne 9C laisse pas inscrire dans une charte ; elle 110 1 tpoud qu':i
l'appel des citoyens vertueux.
SCÈi\ES DU MO.\DE ACTUEL.
CONFESSIONS p'uN JEUNE HOMME.
IX. Un chapitre d'apologélù/ue.
« La religion chrétienne peut donc être défendue avec
les armes de la logique 1 » disais-je en revenant de la m.aisou
du Frère Morave ; et cette réflexion, encore toute nouvelle
pour moi , m'apparaissail comme un trait de lumière. Que
les chrétiens me pardonnent d'avoir attaché tant de valeur
à une idée qu'ils regarderont comme bien peu flatteuse
pour l'Evangile ! Oui , c'était une pensée réjouissante pour
une âme qui avait soif de croyances religieuses , c'ét.iit un
véritable triomphe à mes yeux,dc savoir enfin que le Chris-
tianisme pouvait soutenir une discussion libre et éclairée.
Jusqu'alors je m'étais fait la plus singulière idée de ceux qui
professent de croire à la révélation. Ne connaissant qu«
d'une manière très-imparfaite les vérités du Christianisme,
ou plutôt ne les avant vues que de loin, à travers le prisme
grossier des formés de l'Eglise romaine; imbu d'ailleurs de
toutes les moqueries soi-disant philosophiques de l'école de
Voltair.e, il me semblait que, pour avoir la foi chrétienne ,
il fallait s'étourdir, feimer les yeux , rompre en visière anx
faits les mieux démontrés, et, qu'on me passe l'expression,
sauter à pieds joints sur les plus simples règles du sens com-
mun. « Des enfans dénués de toute science et de toute ex-
périence, des femmes enthousiastes qui ne savent appréciei-
une doctrine que par les émotions du cœur , quelques per-
sonnes crédules des dernières classes du peuple, voilà, peii-
sais-je auparavant en moi-même , les seules gens que l'on
puisse retenir dans les langes du Christianisme. Mais des
hommes qui possèdent une raison éclairée , qui connaissent
l'histoire, qui savent examiner froidement les preuves sur
lesquelles on appuie la vérité d'une religion ; des hommes
logiques , investigateurs , philosophes , de notre siècle en-
fin! »
Hélas! une âme chrétienne peut-elle imaginer jusqu'où
va le superbe dédain des incrédules contre la religion révé-
lée? El la cause de ce dédain est pourtant toute simple:
c'est qu'ils ne connaissent qu'un Christianisme bizarre , in-
cohérent, un Christianisme tel que l'ont construit récem-
ment encore d'honorables professeurs , une espèce de reli-
gion dénaturée par la plus grossière ignorance clu sujet, un
assemblage informe de saillies d'imagination et d'hypothèses
où l'esprit ne manque pas , mais où la vérité manque tou-
jours. Les incrédules se domicnt alors le plaisir d'affirmer-
fiue ce Christianisme-là n'est bon que pour ceux qui sont
incapables de penser et de réfléchir. Je suis parfaitement de
leur .avis. Leur Christianisme, qui n'est pas du tout le Chris-
tianisme, est au-dessous du sens commun; c'est une œuvre
de fantaisie qu'ils estiment ce qu'elle vaut.
Supposez un peintre d'enseignes qui voudrait s'amusci-
aux dépens d'un public ignare. Il jette sur la toile quelques
grossiers coups de pinceau qui do.vent , dit-il , représenter
la Transfiguration; puis il s'avance d'un air grave avec son
méchant croquis , et il crie aux passans : « Voyez donc le
tableau de Raphaël! Comprenez-vous que ce peintre ail ac-
quis une si grande renommie ? En vérité, cette pauvre to'lc
h06
LE SEMEIIR.
n'est plus à la hauteur de nos proférés en peinture, et il "'y
a que les aveufjles qui puissent croire au génie de Raphaël.' »
Changez les noms ; au lieu d'un peintre a'enseignes, mettez
tin professeur dans sa chaire d'histoire ou un saint-sirao-
nien ; au lieu du tableau de la Transfiguralion , prenez le
Christianisme, et à la pîàcc de ce public ignorant, don'iez-
nous la jeunesse d'aujourd'hui, qui n'a sor.veiii pas lu deux
pages de la Bible , et vous saurez pourquoi ces jeunes gens
méprisent si fort la religion thrétieunc.
Les discours du Morave commencèrent a m'ouvrir les
yeux sur celte triste mystification, et l'on comprendra que
je dus me réjouir de trouver un homme respectable, possé-
dant l'histoire cl sachant la philosophie , qui défendait le
Christianisme avec conscience et logique. En France, i! n'y
a rien que l'on craigne tant que de passer pour un nais ,
pour un esprit crédule , et je suis Franriis en ce point. Il
m'importait donc beaucoup d'apprendre que la lumière et
le Christianisme , la science et lu révélation , le boa sens et
!a foi ne sont point incompatibles, mais f[u'ds s'appuient et
se soutiennent l'un l'autre. Cependant, il faut le due aussi,
mes doutes n'étaient pas encore dissipes j je voyais Lien qu'il
était possible de les combattre , non de les détruire ; j'avais
une meilleure opinion des révélations chrétiennes, mais au-
cune croyance ferme et positive. lie Frère Siméon avait pu
m'amjuer au point de ne savoir que lui répondre; l'esprit
ne trouvait guère de raisonncmens à lui opposer , mais le
cœur persévérait dai;» sa révolte. Il y avait au-deduus de
moi comme deux forces qui agissaient en sens contraire :
l'une se laissait dompter par la puissance des paroles du
Morave, l'autre eu était à peine ébranlée.
Il est plus facile de se représenter, quand on en a fait
soi-même l'expérience, que de décrire l'étal mixte dans le-
quel je me trouvais. Je pie\iais un vif intérêt à lire des ou-
vrages sur la vérité du Christianisme; lorsque j'y découvrais
un argument solide , je ni'eu glorifiais comme d'uue prc-
deuse acquisition , et si l'on eût attaqué l'Evangile devant
moi , j'en aurais certainement pris la défense avec chaleur.
D'ui\ autre côté, lorsque je descendais sérieusement au fond
de ma conscience , pour me demander : Crois-tu ? crois-tu
en Jésus-Christ, Dicu-Sauveur ? la réponse l'tiit vague et
presque négative. Dans mes prières, sans m'astrciudrc pré-
cisément à des phrases apprises par cœur, je prononçais des
formules convenues, des heux communs d'oraison , qui me
laissaient l'àine froide et inoccupée. Les argumens des apo-
logies chrétiennes, je les tournais en imagination contre des
incrédules, rarement contre moi ; je m'applaud.ssais d'avoir
\in moveu de polémique, un gage de triomphe sur mes ad-
versaires supposés, non sur mon propre cœur. Je plaçais
mon Christianisme au-dehors, presque jamais au-dedaus de
moi j je l'appliquais volontiers aux questions de controverse,
mais peu ou point aux questions d'amendement peisonnel
et d'édification. Puis il y avait des journées entières et mê-
me des semaines où tout cet échafaudage semblait écroulé.
Le cœur ne s'y intéressait eu aucune manière , et l'esprit
même n'y trouvait plus que des images fantastiques. Je res-
semblais alors à un voyageur qui parcourt à la hâte tous les
appartcmeus d'un magnifique palais, afin de pouvoir dire
qu'il les a vus , mais qui ne s'arrête nulle part , qui ne sait
prendre aucun l'epos , et qui sort quelquefois de 1 édifice
pour se demander avec découragement: A quoi sert tant
de fatigue? Ne vaudrait- il pas mieux poursuivre mon
chemin?
Le Frère Siméon avait lu, je crois, dans le fond de mon
âme ; il avait mieux apprécié que je ne pouvais moi-même
le fan-e tout ce qui me manquait pour arriver à la foi chré-
tienne. Aussi s'abstenait-il, autant que possible, de disserter
sur des matières de controverse; il essayait de s'adresser à
mes facultés morales plutôt qu'à mes facultés intellectuelles.
Mais par une tendance qui était plus forlc que mes rêsolu-
l'.ons, je ne cessais, dans ce temps-là, de lui opposer les syl-
logismes de la raison contre les mystères de la Bible; et
li.i , il me répondait toujours par une fin de non-recevoir,
comme on s'exprime au barreau : c'est que toute religion
renferme des mvstèrcs impénétrables à reniendement hu-
main.
— Les incrédules, me disaifi^, tombent dans une étrange
erreur en pensant qu'il n'y a de doctrines mvslci ieuses que
dans la Parole de Dieu. On croirait, à les entendre, qu'aus
sitôt que l'on sort de la Bible, tout est clair, tout est évident
tout peut s'expliquer par la raison. Il n'en est rien. Quelqu
croyance religieuse qu'on adopte , ou même qu'on n'en re
çoive aucune, l'esprit de l'homme sera toujours arrêté pa
des hauteurs inaccessibles; les mystères seront différens
mais il restera tOujtvaî-s des mrsicrcs. Le déisme, par exem
pie, off|-e aut;int de mystères inexplicables , sinon p'us qu
le Christianisme ; et lorsque les philosophes qui se iiommcn
déistes prétendent justifier la préférence qu'ils accordent
la religion naturelle sur la religion révélée, en disant qu'il
veulent des croyances où la i-aison puisse tout expliquer, il
se tiompent ou ils nous trompent. La création de la ma
tière par un Esprit pur, doctrine admise par le déisme, es
un mystère aussi grand , aussi incompréhensible que ton
autre mystère, quel qu'il soit , de la révélation. L'existcnc
du mal physique et moral, jointe à l'idée d'un Dieu souve
rainement sage, puissant et bon , présente autant de diffi
cultes, j'ajouterai même autant de contradictions apparente
dans la théologie du déisme que tout autre dogme de I
théologie chrctienne. Les déistes ne s'affranchissent don
pas des ténèbres, en sortant du Christianisme; ils ne fou
que chercher dans un autre lieu des ténèbres plus épaisse;
Que si , pour satisfaire à leur prétention de tout expliquer
ils abandonnent également le déisme à cause de ses mystère;
ils se délivrent d'un mal pour tomber dans un pire. L'athi
isme est forcé de dévorer les plus mystérieux des mystèrei
ou plutôt les plus grandes absurdités; il se met en contra
diction avec toutes les lois de l'intelligence, avec toutes h
règles du sens-commun; et lorsqu'un athée se glorifie de E
croire point au Christianisme, parce qu'il y trouve des doj
mes inexplicables, il me semble voir un homme qui se ré
jouit d'être courbé sous une lourde chaîne de fer, pou
n'avoir pas voulu supporter des liens de soie, ou qui s
fait gloire d'aller se noyer djns l'Océan pour ne pas i
mouiller les pieds dans un ruisseau. Que si, enfin, en dései
poir de cause, on quitte aussi l'athéisme, à cause de H
mystères; si l'on se résout à ne plus rien croire sur rien;
l'on prend le parti de vivre matériellement, sans aucur
pensée religieuse, comme les brutes qui périssent, de noi
veaux mystères se présentent dans la nature, dans les sent
mens , dans les besoins de l'homme : mystères non moii
incomprélicnsibles que ceux de toutes les religions, mais qi
s'en distinguent par la monstrueuse dégradation dans li
quelle ils plongent ceux qui sont assez malheureux ou assi
aveugles pour les adopter.
Essayez donc, ajoutait le Morave, d'imaginer une religio
qui n'ait point de mystères, point de dogmes inexplicable
une religion évidente par elle-même dans toutes ses partie
comme un axiome de mathématiques, et vous aurez alors «
prétexte spécieux pour reprocher au Christianisme ses do
trines mystérieuses. Je dis le prétexte, et non pas le droil
car, après tout, révélation et mystère sont deux idéPs corfi
latives; et en supposant que l'homme !ut capable d'arriver
une théologie dépouillée de mystères, il ae s'en suivrait p
du tout qu'il ne devrait point y avoir des mystères dans ui
révélation. Pour justifier les attaques des déistes contre 1
difficultés de la religion chrétienne , il faudrait ces det
choses: d'abord que leur religion naturelle fût parfailemc
claire, explicable, compréhensible dans tous ses point!
ensuite que cette religion fût tellement satisfaisante, qu'el
eût une influence morales! incontestable, et qu'elle présc
tât des moyens si puissans de perfectionnement et de s«n
lification, qu'on fût obligé d'en conclure que toute révél
tion était inutile. Jusques-là je répondrai aux déistes :Voi
n'échappez aux mystères de l'Evangile que pour vous so
mettre à des mystères également obscurs ; mai» les discipl
de Christ ont sur vous ce double avantage : le premier, qu
leur paraît tout naturel qu'il y ait des mystères dans une i
vélation, an lieu qu'il doit vous sembler étrange qu'il y ;
aussi des mystères dans la religion que vous avez laite; I a
tre, que les dogmes du Christianisme, si mystéiieiix qu'
soient, ont une puissante influence morale, ce qui est visil
à tous les yeux qui veulent s'ouvrir, tandis que vos dogn:
n'en ont aucune, ce que vous êtes vous-mêmes contrait
d'avouer.
Au fond de tout cela , poursuivait le Morave, c'e^l l'o
LE SEMEUR.
hii-j
eil humain qui s'agite en tous sens, qui se dresse avec
brtsur la pointe des pieds, qui s'clouiditpournepasapci-
i'oii' sa petitesse et ses misères. Il essaie de se faire illusion
Dut prix sur les limites de la raison. En voyant partout
s mystères, dans la religion naturelle comme dans la reli-
)n révélée, dans l'athéisme comme dans le matérialisme,
loi de plus simple que de se dire : Les révélations chré-
nnes sont aussi claires qu'elles pouvaient l'être pour une
sature d'aussi Lible intelligence que moi j les difficultés
c j'y rencontre, je les dois attribuer aux bornes de ma
son", nullement aux choses que Dieu m'enseigne, et si le
eil laisse encore autour de moi des ténèbres, ce n'est pas
clarté qui est insuffisante, ce sont mes yeux infirmes qui
convient d'un voile. Mais non , ce raisonnement si sim-
î, la plupart de nos philosophes ne le font point; ils se
ivent du Christianisme , comme des enfans du collège,
ut fiers de n'avoir plus devant eux de hautes murailles,
utjovcux d'être libres; puis, courant toujours sans pren-
c garde à rien , ils vont se précipiter dans un bourbier
ofond dont ils ne peuvent plus sortir, ce qui ne les cmpê-
:ic point de crier à tout venant : Ne suis-je pas librePn'ai-
pas franchi les murailles du collège où l'on prétendait me
itenir? Mystères pour mystères, je m'en tiens pour de
)nues raisous à ceux de la Bible, et lorsqu'un déiste me
mmera de les expliquer , je ne lui ferai d'autre réponse
le celle-ci : Expliquez d'abord les vôtres ; ensuite nous
aminerons les miens.
On doit reprocher peut-être à quelques pieux apologis-
s, concluait le Morave, d'avoir trop facilement laissé
rendre l'offensive à l'incrédulité. Ils lui ont permis de ve-
r sur leur terrain , d'attaquer l'Evangile dans ses derniers
:tranthemens, d'employei' toute espèce d'armes, le men-f
inge , le ridicule, la mauvaise foi, la force même pour
ibattre, et ils n'ont pas voulu, par je ne sais quel scrupule
c conscience, porter la guerre, mais une guerre loyale, sur
: terrain de leurs antagonistes; ils ont craint d'établir un
•ibunal pour y faire comparaître le déisme, bien que les
éistes n'eussent pas craint d'en ériger un pour condamner
. religion chrétienne. C'était accepter une position fausse
t une lutte inégale. Pendant le dix-huitième siècle la cause
u Christianismea été jugée sans étreplaidée, et la cause du
éisme a été triomphante sans être examinée. Les personnes
eu instruites (et elles forment toujours le grand nombre)
oyant que les amis de l'Evangile se renfermaient timide-
lent dans la défensive, jugèrent qu'ils étaient faibles et
apercevant, d'une autre part, que les philosoplies atta-
uaicnt avec audace, les estimèrent forts. I! fallait faire moins
11 ne répondant pas du tout à leurs injures , ou faire plus,
n les obligeant à s'expliquei-, s'ils le pouvaient, sur les mys-
ères de leurs croyances philosophiques. Accepter le com-
lat, puis attendre l'ennemi sans oser franchir sa frontière,
'est déjà se reconnaître à demi-vaincu.
— Mais si le déisme offre autant de mystères, autant de
octrines inexplicables que le Christianisme , répondis-ie an
'rère Smiéon, comment se fait-il qu'il y ait dans les classes
clairées, parmi les hommes de lettres et de science, beau-
oup plus de déistes que de chrétiens?
— Vous êtes accoutumé à mes paradoxes, reprit en sou-
iant le Morave ; permettez-moi donc de vous dire sans
pologie préliminaire , que votre opinion , bien que géné-
alement admise , me paraît fausse à tous épards. Je ciois
[u'il y a beaucoup moins de vrais déistes que de vrais chré-
lens, et je le crois , non seulement des pays ou rèpne l'E-
angile, mais de ceux où il semble complètement détrôné •
e le crois de la France, de Paris, et <ie quelque réunion
l'hommes qu'il vous plaira de rassembler. Oui, l'on peut
fBimer d'une manière positive que ceux qui ont une véri-
able foi en Dieu et en son Christ Forment partout nombre
leaucoup plus considérable que ceux qui ont une véritable foi
m Dieu seul. Remarquez bien les termes que je viens d'em-
ilnyer ; je parle d'une véritable foi. Celui qui croit vérita-
i^lement en Dieu do't sentir par le cœur sa toute-présence,
îh ; bien , les déistes reconnaissent en théorie cette perfec-
ion , mais leur cœur n'en éprouve pas la réalité; ils vivent
lors de Dieu , loin de Dieu , sans Dieu dans le monde. Si
nés paroles pouvaient retentir du haut d'une tribune, i'in-
iterais en ce moment tout déiste, quel qu'il soit, de 'met-
tre la main sur la conscience, et de déclarer s'il n'est pas vrai
qu'il vive habituellement sans Dieu : oui, sans le Dieu qu'il
avoue, qu'il proclame, sans le Dieu auquel il fait profession
de croire. Peut-être faut-il en excepter quelques àincs natu-
rellement contemplatives et aimantes; et encore ce n'est que
dans de rares occasions qu'elles ont réellement senti la toute-
piésence de Dieu. Prenons un autre fait. Celui qui croit
véritablement en Dieu doit l'aimei. Quel est le déiste qui re-
fuserait d'établir en théorie que cet amour est juste, légi-
time , obligatoire ? Mais dans la praiiquc , dans les profon-
deurs de son àme , dans ses œuvres , dans sa vie a-t-il de
l'amour envers Dieu? Ah I s'il veut répondre sincèrement,
il avouera qu'il ne l'aime point ; qu'il s'occupe de toutes
chose? plus quelle Dieu; qu'il n'éprouve aucune joie à pen-
ser à Dieu; qu'il ne parle presque jamais de Dieu; qu'il agit
envers Dieu .comme il ferait d'une personne indifférente,
étrangère, et non comme il agirait pour nu père, une mère,
un protecteur, un ami.
Repassez toutes les autres conséquences paniques de la
véritable foi en Dieu, ajouta le Morave, et vous verrez qu'il
n'y en a aucune qui soit réalisée dans les sentimens et dans
les actions du déiste. Or, qu'est-ce qu'un déisme qui ne pro-
duit rien, qui ne change rien, qui n'inspire ni crainte ni espé-
rances, qui ne se montre dans la vie de l'homme, ni comme
obstacle au vice, ni comme moyen de vertu? Ce déisme est
un déisme faux ; cette foi en Dieu est une négation de Dieu.
Un tel homme ne croit pas ; il se paie d'un mot vide ; il
croit qu'il croit; au fond il est athée. Mais considérez un
vrai chrétien dans ses actions, dans ses paroles et, s'il vous
est possible , dans les plus intimes pensées de son cœur; il
croit en Dieu, lui; il sent sa toute- présence ; il le prie; il
l'aime; il demeure avec Dieu; il vit en Dieu. Chose éton-
nante, et qui ressemblerait à un jeu d'esprit dans une con-
versation moins grave : c'est le chrétien seul qui est réelle-
ment déiste, et il ne croit véritablement en Dieu que parce
qu'il croit véritablement en Jésus-Christ. Celui qui s'appe-
lait la vérilé nous l'a dit : « Nul ne viendra au Père que
par moi. »
Les réflexions du Morave frappaient juste, et je me gardai
bien de l'interrompre. Il me semble que j'ai déjà rapporté
quelque part dans ces confessions que mon prétendu déisme
était dans la pratique un athéisme pur. Si quelqu'un m'eût
accusé de ne pascroire en Dieu, j'en aurais pourtant éprouvé
de l'irritation comme d'une offense gratuite et personnelle;
j'aurais affirmé , soutenu que je croyais en Dieu aussi bien
que personne au monde. Mais si l'on eût alors examiné ma
vie, observé mes actes, sondé mes pensées et mes sentimens.
Dieu n'y était plus. Singulier déisme qui chasse Dieu de
toutes les paroles, de toutes les actions où il devrait se trou-
ver ! Etrange foi que celle qui n'est acceptée par l'esprit
qu'à la condition qu'elle s'effacera , qu'elle se taira, qu'elle
n'occupera point de place dans les affections du cœur, et
qu'elle s'abstiendra de contrarier aucune passion !
Dieu vivant! Dieu présent partout 1 Etre souverainement
salut et juste I je doute miintenant si mon déisme n'était
pas un plus grand outrage envers toi que n'aurait pu l'être
le plus stupide athéisme I Celui qui nie ton existence est
digne encore de pitié; ses fautes, ses égaremens sont un
malheur pour lui plus encore qu'une révolte contre ta sou-
veraineté; il n'obéit pas à tes ordonnances, parce qu'il ne te
connaît pas; son cœur est endurci, parce que son entende-
ment est couvert de ténèbres. INlais reconnaître que tu
existes pour te laisser dans l'oubli , pour te mettre à la der-
nière place; avouer que tu es là, près de chacun de nous, et
agir comme si tu n'y étais point; te proclamer de nos lèvres
et t'outrager dans notre conduite ; s'écrier devant les hom-
mes : Je crois en Dieu, et te calomnier indignement devant
ces mêmes hommes par nos actions pleines d'orgueil , d'im-
pureté, d'avarice, de vengeance I n'est ce pas une révolte
flagrante , une insulte au-dessus de toute expression ? n'est-
ce pas se rendre coupable envers toi. Dieu puissant I d'un
attentat que l'on frémirait de commettre contre la dernière,
la plus méprisée des créatures humaines ?
Cette méditation intérieure dura lang-temps; et le Frère
Morave, ne recevant aucune réponse, crut que je préparais
une nouvelle objection. Il s'empressa de venir au devant
de la difficulté qu'il supposait : Vous vous étonne/, peut-
^i08
LE SEMF.lin.
("Uie me dit-il , que je soulieiiiie avec tant d'assurance qu'il
V a moins de vrais déistes que de vrais chrétiens. "Vous ue
vnvcz pas pourquoi les éci i^aiiis et les savans de noire siè-
de', s'ils ne sont pas plus l'un que l'autre, et s'ils trouvent
autant de nivslères dans le déisme que dans le Christianisme,
pourquoi ils acceptent volontiers le nom de déistes, et re-
fusent opiniâtrement celui de disciples de Jésus-Christ. Je
«[■ois cependant qu'il est f.icile d'c:i découvrir la raison:
l'fjt que le nom de déiste n'ublige à rien , au lieu que le
nom de chrétien obrn;e à beaucoup.
Dites que vous crovez en Dieu : qu'est-ce qu'on vous de-
mandera de plus? L'expérience ii'a-t-cllc pas suffisainiuenl
appris que cette crovance philosophique n'impose aucuue
b.ivrièreet n'exclut aucun vice? I.a-t-on ciierther ce que
■vous faites pour le mettre en conlradiclioii avec ce que
vous croyez ? Les mcmbics de la Coiivenlion savaient bien
«lu'ils ne prenaient aucun engagement moral eu proclamant
lex.istence de l'Etre supicme j ce n'était qu'un al■tic^e addi-
tionnel aux lois de la république; et l'opinion n'eut pas
même l'idée que cette théorie, pompeusement promulguée
dans les gazettes , empêcherait un seul crime ou renverse-
rait un seul échaf.ud.Le Directoire , qui proclamait un peu
plus que le déisme , puisqu'il avait construit le mot grec de
i'iéophilanthropie pour annoncer qu'il unissait les hommes
à Dieu dans ses croyances religieuses , le Directoire avec son
mot technique avait il rcelleraent promis quelque chose?
S'était-il imposé le devoir d'être jiiste, loyal , probe dans
ses relations publiques , honnête et pur dans ses relations
privées? Nullement : personne en France, ni ailleurs, ne
crut à la puissance morale de latliéophilanthropie. On con-
Tfaîtsi parfaitement ce que peuvent les croyances des philo-
sophes qu'on n'imagina pas de vous en demander compte ,
fu,=iiez-vous d'ailleurs féroce comme un terroriste, ou bas-
sement luxurieux et vénal comme un membre du Direc-
toire. Le déisme n'engage pas devant les hommes j il n'cn-
g ige pas non plus devant la conscience de celui qui l'accepte.
Point de passions à vaincre, ni de pénibles sacrifices à Sup-
porter; nulle contrainte ni gêne dans son propre cœur. Ce
n'est plus Dieu qui corrige les passions ; ce sont les passions
qui corrigent l'idée de Dieu ; elles le font :i ieur minière
pour se mettre à l'aise; le déiste commande, et son Dieu
obéit, méthode inverse de celle du Christianisme. Ajoutez
à tout cil I qu'il est vulgaire et trivial de se soumettre aux
.logmes de la révélation; on se sépare du commun peuple,
eu portant la bannière du déisme; cette démarche suppose
de la science et fait présumer de la force d'esprit. Pour
moi , je ne m'étonne pas qu'il y ait tant de gei«, dans les
classes Ktlices, qui se disent déistes, quoi qu'ils soienl aussi
peu déistes que chrétiens ; je m'éloiine qu'tl n'y en ait pas
encore un plus grand nombre.
Déclarez-vous, au contraire, disc'plc de Jésus-Christ;
prenez hautement sa défense dans vos écrits et dans vos dis-
lours. Premièrement on vous plaindra; vos amis diront :
Oui aurait pensé qu'il eût une Iclc si faible et si crédule?
Ensuite, s'il arrive que vous donniez des preuves irrécusa-
bles d'une grande Solidité d'esprit et d'une forte intelli-
gence, vos anciens amis modifieront leurs conjectures, sans
les rendre plus favoialnes: Quel niotif peut-il avoir pour
afficlicr ces principes de dévotiou? Quel intérêt y trouve-t
il? V oilà le soupçon d'hypociisic qui se fait jour. Puis (;n
observera scrupuleusement toutes vos actions et toutes vds
paroles ; car la foi chrétienne, lorsqu'elle se pose eu face du
monde, est un engagement difficile à tenir; chacun sait à
quoi s'oblige, un chrétien , et le déi&le exigera beaucoup
plus de vous qu'il n'exige de lui-même. Il est vrai que par
i:ela seul il reconnaîtra la supériorité du Christianisme
s^.irses théories religieuses; mais il n'y prendra pas garde,
«t pour peu que vous fassiez quelijue chose de blâmable,
vous serez impilovablemont blâmé. Dès lois le soupçon
d'hypocrisie s'attachera plus fortement à vous: Un homn.Ê
qui'se loue d'être cliréticu , faire de telles choses! avoir si
peu de modération, d'indulgence ou de charité I Ce n'est
pas tout. Vous pourrez à la ligueur vous mettre au-dessus
des jugemelisd'autiui. Que m'importe, dis:iit un écrivain,
que m'importe le mépris, si je le méprise? Mais la foi chré-
tienne sera surtout un saint engagement pour vous; elle
vous imposera de grai.ds devoirs dont vous serez responsable
au tribunal de votre conscience , avant de l'être au tribunal
de votre Juge suprême. Celui qui passe du déisme à l'Evan-
gile s'oblige à vaincre ses passions et à changer son mauvais
train de vie; il faut qu'il devienne autre qu'il n'était, ou
bien il est à la fois plus coupable et plus malheureux qu'au-
paravant. Voilà , mon jeune ami , la pierre de scandale con-
tre laquelle se heurtent et se brisent les hommes du siècle.
Les mystères dont on se plaint sont le prétexte de l'incrédu-
lité; les obligations morales dont on ne se plaint pas en sont
la cause. Citons encore une parole de Celui qui a su renfer-
mer en quelques mots des vérités grandes comme l'univers:
« Voici la cause de la condamnation: c'est que la lumière
» est venue d:ins le monde, et que les hommes ont mieux ai-
» mé les ténèbres que la lumière, parce que leurs oeuvres
1' SONT MAUVAISES. »
ilais bornons ici notre entretien, dit en terminant le
pieux Morave. Il doit se tenir demain une assemblée re-
ligieuse chez moi ; vous pourrez y voir quelques fidèles
serviteurs de Christ, et leurs simples discours auront peut-
être sur vous plus d'influence que tous les argumens de
l'apologétique. La science humaine est peu de chose; elle
ne fait que préparer W sprit, sans changer le cœur. C'est toi
seul , ô mon Dieu I qui donnes et qui vivifies les germes
d'une existence nouvelle; c'est toi seul qui convertis I
m£LA:VGES,
DiLicE.iiCE E\ Egypte. — Un navire parti de Londres a pris à son bord
une voiture qui est dg^tinée à faire le Service rnire le Caire et Alexandrie.
Celte voilure a eiéfdi.to en Angleterre ; on a mis au sommet une espèce de
toil et des jalousie» a IX panneaut de la voilure, aGn quil soitfaci'ede
renouveler l'air, el que les voy;igeurs puis-ent supporter le climat brûlant
de celte contrée. On a emporté aus«i des harnais pour quatre chevaux. Un
cocher anglais .accoutumé au clufiat de.* tropiques.est parti en même temps.
C'c'^t la première fois qu'on a tenté d introduire en Enyp'e d s voitures pu-
bliques. Un olliricr du p.iclia, qui avait vis'ité l'.Angluteirt; , il y .1 quelques
ann es . a f.jit celle t iitative: il a obtenu pour cela la sanction de son
maître, l-e gouveinemen a, depuis quelque temp*. donné d.-s ordres pour
faire ouvrir des < liemins com uodes p lur des voilures entre le Caire el
Alexandrie, et entre Alexandrie, Rosette et Damiette.
AÎ\\0\CE.
y,K PPRTE OU BATEAU A V.lPEt'R LE ROTBS\T-CllSTI.E, par J. II. StEWARI.
Traduit de l'anglais, i vol. in-iî. Paris, i83a. Chez J.-J. Risler, rje
de l().-..toire, li" (>. Prix : i fr.
Il ser.dl difûcile de lire sans éjnolioH ce livre, où l'inQuence que Dieu
exerc»: sur les événemens de la vie e^l mise dans tout son jour, au milieu
de fdi s d'uB grand in érèt. Ne pouvant en présenter l'analyse , n ms cite-
rons iiii touillant épisode de ce naufrage :
« Un matelot était pr^s du gouvernail avec son Gis qu'iltint par la main
jusqu'à ce qjc 11 s vagues fondant sur le gaillard d'arrière, et ayant déjà em-
porté quelques personnes placées près d'eux, il ne fut plus possible de rester
en cet endroit. Le père .tenant toujours J'enfant par la main , courut vers
Jes haubans : mais l'enfant ne put y monter avec lui , et s'écria : n M n
père , mon père , ne me quitte pas 1 » Mais le père , voyant que son fi!s ne
pouvait le suivre el que sa propre vie était en danger, lâcha sa main !...
Quand le malin fut venu , le père fut transporté à terre avec d'autres passa-
gers qui avaient été sauvés : en débarquant, il s'écriait n Comment me
présentei ai -je devant ma femme , sans avoir notre enfant avec moi!»
Mais lorsque )e peie terrestre de l'enfant l'avait abandoaiié , son père cé-
leste ne l'abandonna point. 11 fut en'.evé du pont par tes vaj^ues . tna.s
s'ai crocli 1 heureusement à un débris , sur lequel ll.iltaienl quelques autres
passagers II fut sauve avec eux . comme par mir.icie. Eii débarquant , il
Ignorait que son père dtail sauvé aussi , et il disait ; « Il esi inutile de me
mettre à terre , puisque je n'ai plus de père ! « On le porta , presque éva-
noui . dans la même maison où .se trouvait son père , et on les mit dans l«
même lit , sans savoir qu'ils s'appartenaient , jusqulà ce que, , se revoyant
ils tombèrent dans les bras lim de 1 autre En lisant l'îiistoiie de ce pnuvrt
petit marin , vous vous souvien Irei des paroles de David : « Q.ianl mm
I èi e et nia m<:ce m'auraient absndouné , toutefois l'Eternel me recueii-
lera !»
M 1/. Us Souscripteurs au Semeur, dont Cabonncmai
expire le 5: août prochain , sont priis de le rcnouvilm
par Litres ajj'rancliics , s'ils ne veulent pas éprouver d>
retard (Lins l'envoi du Journal.
Lp Gérant, DEll.VliLT.
imprimerie de 5ei.i.ii;uS , lue des Jeùneiir> . u. i^.
TOME 1'
IV 52.
29 AOLT 1831.
JOURNAL RELIGIEUX.
Politique, Phllosopliique et Littéraire
PARAISSANT TOL'S LES MERCREDIS-
Le cliBmp , c'est le monde.
lilalth. XI II. 38.
On s'abonne à Paris.au bureau Ji. journal, rue Martel . n° ...et che. tous les Libraires et Directeurs de pos-e.-Prix : .5 fr. pour Tannée
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. p.^ur 3 mois. - Pour Tétranser , on ajoutera a fr. pour Tannée . i 0. pour G mois , et 5o c. pour trots mois. -
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M )/. Us Souscripteurs au Semëub, dont l'abonnement
r.vpirc ce jour , sont pries de le renouveler par lettres
nffrancidcs , s'ils ne veulent pas éprouver de 7'ctard dans
(a réception du Journal , dont Ccnvoi cessera pour tous
ceux qui né^lif^eront de remplir cette formalité'.
SOiHMAÎRE.
RtvBE rOLiTi<ii-E : Lettres de la province. N" VL E\nuicn de cette ques-
lli»n • Pourquoi la révolution de juilKt a-l-elle troui[.é les espérances
de la nation? (Fin.) — Litté:;atdre : /« faille Je refuge, rêve
jthitantropiq le. — Philosophie ptiicieuse : L'honnêle homme. —
>iri.v.iii.ES : Les Cliactas de r.Vraérrque dn Nord. — A.snokce.
REVUE POLITIQUE.
Letthes de la province. — N" YI.
Examen ele celte question :
POVBQOOl I.\ REVOLUTION DE JUILLET A-T-ELLE TROJIPL LES ESPÉn.VXCES
DE LA 5AT10X ? (Fin.)
Conimcn', er. un plomb vil l'or pur s'est-il changé ?
On a vu, dans ma prcccdeiite lettic, quelles sont les deux
glandes causes du mécompte national de juillet. Les partis
politiques legardeut les peisonues qui (jouvernent et les
formes de gouveniement comme les conditions essentielles
delà piO!.p.:Mitc du pays. I.i rcvoluliou de i83o avant
•liange les peisonnes et modifié les formes, ils devaient na-
tûiellcment s'attendre à jouir d'un bonheur inconnu jus-
qu'alors. Mais comme leur opinion était l'ondée sur dos vues
égoïstes , au lieu de l'être sur la nature des choses , l'expé-
l'ience les a condamnés. Avec plus de bonne foi dans leurs
théories, c.t surtout avec plus de dcsiiitércsscmenl dans leurs
actes, ils n'auraient pas eu besoiu de si tristes épreuves : uii
esprit éclairé , un cœur droit eussent suffi pour leur ap-
prendre qu'un peuple est heureux par la culture de son
intelligence bien plus que par le mérite des hommes qui le
gouvernent , et que sa prospérité dépend moiqs de ses lois
qii3 de ses vertus.
Pour finir l'examen des illusions de juillet , il nous reste
ik varier des trois autres conditions de bonheur public :
liH'lustvie, les lumières et les nireurs.
Nous prenons le mol industrie dans son acception la plus
étendue. Le sens qu'on lui donne ici comprend tous les élé-
mens de travail, tous les genres d'act vite, tous les moyens
do fortune matérielle. L'agriculture , la fabr cition , le né-
goce, la vente des produits du sol et des objets manufactures
sont donc renfe-rmés dans le terme générique d'industrie.
Cette condition de prospérité figure en troisième ligne
sur notre tableau comme sur celui dL-s partis politiques; mais
on commettrait une grave erreur si l'on déduisait de cette
ressemblance de nombre un rapport de vues entre ces partis
et nous. Il faut se souvenir que nous plaçons l'industrie
après les mceurs et les lumières , tandis que les hommes de
parti les placent avant CCS deux conditions. Il faut se sou-
venir encore qu? nous élevons riudtislrie au-dessus des
personnes et des formes, tandis qu'elle k'ur estsubor.ionnée
dans les systèmes politiques actuels. Il suit de là que, tout
en nous accordant à poser l'industrie au troisième rang,
nous avons un point de départ et un but complètement
opposés.
Avant d'examiner la classification des hommes de parti ,
justifions, en quelques mots, notre propre ch.ssification.
Que les mœurs doivent l'emporter sur l'industrie , c'est
un fait qui ne sera contesté par aucun de ceux qui savent
en quoi consiste le vrai bonheur n itional. Assnrément des
vertus valent mieux pour un peuple que des richesses; il
sera bien plus heureux avec ses habitudes morales, fùt-il
pauvre et sans industrie , qu'il ne pourrait l'être avec une
grande fortune matérielle sans moralité. Dans la première
livpothèse, le peuple aura des hommes et des citoyens;dans
l'autre , il n'aura que des riches et des intrigans. Pour ma
part , j'eusse préféré vivre, au moyen âge, parmi les pâtres
indigens du Oiùtli , que de i-espirer l'air empoisonné de
l'opulente Venise. Sur les chalets de l'Untcrivald j'aurai»
trouvé peu d'industrie, peu de richesses , mais des mœurs,
mais du patriotisme, cl partant des c<curs paisibU-s^rtJgÇ^
roux; sous les portiques de marbre des commcr^m^w-^
t.ciis, j'aurais vu beaucoup d'industrie, ^'"'^"■"**"|F-^^^^^
'1
MO
LE SEMEUR.
fortunes imiiienscs . mais des cœuis inquiets et dévorés
d'ambition. Les petites peuplades républicaines de la Suisse
possédaient dans leur indigence même une garantie de pros-
périté , parce quM n'y a guère de citoyeus factieux et tur-
bulens dans un pays pauvre; les républiques italiennes, au
contraire , avaient une cause perpétuelle de troubles dans
les richesses de leurs grandes familles.
Je ne connais pas de société plus misérable que celle qui
renferme un peuple riche et démoralisé. Les vices y aug-
mentent dans une proportion plus forte encore que la for-
tune, et les besoins que fait naître la corruption y surpassent
toujours les moyens de les satisfaire. La plus active indus-
trie ne comble pas l'abime ; elle ne fait que le rendre sans
cesse plus profond , jusqu'à ce que l'Etat lui-même y soit
englouti. L'histoire nous eu ofirirait de nombreux exem-
ples , et nous en trouverions un de plus dans l'avenir pro-
bable de notre pays , si nous avions le temps de nous y
arrêter.
Lorsqu'on attache une si haute importance aux progi es
de l'industrie et si peu d'attention aux progrès des mœurs,
on ne réfléchit pas que les mœurs sont le moyen le plus
puissant de faire fleurir l'industrie. Toutes les autres choses
égales, un peuple économe, sobre, piévoyant, sérieux, de-
vancera bientôt de fort loin dans sa marche industrielle un
peuple dépensier, intempéi'ant et d'un caractère léger. Les
hommes les plus industrieux de nos jours sont les Quakers,
les Moraves et les chrétiens d'Ecosse. Il y a , de plus , celte
grande différence à placer l'industrie avant ou après les
mœurs , que les bonnes-mœ-urs produisent l'industrie , au
lieu que l'industrie toute seule produit les mauvaises mœurs.
La question est donc jugée pour nous : elle ne l'est peut-
être pis encore pour les manufocturiers de Lyon et pour
les agioteurs de la Bourse de Paris.
Non seulement nous subordonnons l'industrie aux mœurs,
nous croyons aussi qu'elle doit être subordonnée aux lu-
mières. Imaginez un peuple riche sans éducation : ce sera le
portrait en grand d'un sot parvenu. Il aura des habitudes
grossières, des goûts matériels; il se montrera tout à la fois
vaniteux et brutal ; il traînera sa fortune dans les ruisseaux,
ne sachant que faire pour en user. L'ignorance d'un Etat
pauvre est un malheur que l'on plaint; l'ignorance d'un
Etat industrieux et opulent serait un objet de risée , sinon
de dégoût; car la fortune sang les lumières engendre tous
les vices.
Quelques despotes ont essayé d'abrutir leurs sujets par ce
bonheur matériel dépouillé de toute instruction et de toute
dignité; ils engraissentainsi des hommes comme on engraisse
des animaux. C'est le système de rAulriche. C'était surtout
la maxime des jésuites du Paraguay, qui voulaient gouver-
ner les habitans du pays comme de grands en|-ans,et les en-
richir en les faisant travailler à la lisière. Les possesseurs
d'esclaves suivent pour leur propre avantage la même ligne
de conduite : apprendre aux nègres à devenir industrieux,
mais ne leur lieii apprendre au-delà. Une telle manière de
voir, on le concevra lacilement, n'est point la nôtre. jNous
plaçons les lumières au-dessus de l'industrie ; et nous devons
ajouter , comme pour les mœurs, que l'industrie même ne
se développe rapidement que chez des hommes éclairés.
L'éducation ett un moyen d'industrie, et l'industrie devient
à son tour un moyen d'éducation.
Mais s'il faut mettre l'ind^islrie après les mccuiset les lu-
mières , il ne s'ensuit pas qu'il faille également la mettre
après les personnes qui gouvernent et les fo. mes de gouver-
nement. Nous trouvons ici une double erreur dans la classi-
fication des partis polit i[ucs. Ils commettent d'abord la
grande faute d'élever l'iudustrie au-dessus des lumières et
des mœurs, et en cela ils se rapprojhent des idées matéria-
listes tlu despotisme et des peuples marchands. Ils ont en-
suite le tort d'abaisser l'industrie au-dessous des hommes et
des formes politiques. En sorte que , pour le même objet,
ils lui accordent a la fois trop de valeur et trop peu : trop
de valeur, puisqu'ils placent les mœurs et les lumières
après lui; trop peu, puisqu'ils placent les hommes et les
formes avant lui. Ou s'expliquera celte double erreur, en
se rappelant quelle haute estime ils ont des hommes et des
formes, et dans quel avilissement ils reticuneut les lumières
tt l:s mœurs.
Lorsque les chefs des partis politiques veulent obtenir les
suffrages des in<lustripls, c'est plaisir d'entendre comme ils
parlent de l'industrie. Ils sont alois les plus chauds amis du
développement de l'activité agricole et commerciale ; ils
tonuent contre les entraves des lois et contre les vexations
du fisc ; ils vont abolir, dès les premières séances des Cham-
bres, tout ce qui gêne l'accroissement des deux mamelles de
la France ; ils ne s'occupei ont point des questions de places,
fort peu des lois purement politiques , mais beaucoup des
douanes, des tarifs, du sel , du tabac, et de tout ce qui re-
garde l'agriculture et le commerce. Belles paroles , on en
doit convenir, véridiques surtout comme une piofession de
foi d'éhgible ou comme un prospectus I A peine les Cham-
bres sont ouvertes , le personnalismc et le libéralisme ab-
sorbent toute l'altentiou ; les disputes individuelles se
poursuivent à outrance; les théories politiques, au movon
desquelles l'homme parlementaire se fait une réputation
d'orateur , consument des sessions entières. Et si quelque
député , pour l'acquit de sa conscience , essaie de discourir
sur les tarifs , sur les douanes , sur le tabac , on ne l'écoute
point; chacun l'interrompt à haute voix ou déserte la
Chambre; les jeunes gens qui lisent le lendemain les débats
dans un café trouvent que la séance a été fort ennuyeuse ,
et les deux mamelles de la France deviennent ce qu'elles
peuvent.
Faut-il citer d'autres faits? Toute notre histoire contem-
poramc en est remplie. Les grands amis du peuple , pen-
dant les dix ou douze années de la république , laissaient
mourir le peuple de misère et de faim , en ruinant l'indus ■
trie par le maximum , par les assignats , par la fermeture
des ateliers , par les proscriptions. Périssent les colonies
pliitoL qu'un principe! disait un orateur. Périsse le com-
merce , périsse l'industrie , périssent les intéi êts matériels
des classes laborieuses , plutôt qu'un principe! Les formes
de gouvernement et les questions de pouvoir au-dessus de
tout et avant tout I C'est le fond de la pensée de la plupart
des hommes politiques; et pourquoi ? parce qu'au fond de
leur pensée l'égoïsme est souverain.
Voyez encore sous Bonaparte : le grand principe de !'é
poque, c'était la gloiic, l'esprit de conquête. Les doléances
du commerce étaient forcées de se taire devant la nécessité
politique du blocus continental, et il s'agissait bien du dé-
veloppement de notre industrie, pourvu que nos phalanges
victorieuses plmlassent le drapeau tricolore du dôme de
l'Escurial à la tour du Rrcmlin I
Pendant la restauration, l'industrie reçut une certaine
impulsion et vit quelques beaux jours. Mais aucun des p-'its
qui se partageaient alors la France ne saurait revendiquer
l'honneur de ces momens prospères, qui curent pour vé-
ritable cause la paix de l'Europe, après les fatigues et l'épui-
sement d'une longue période de guerre, paix sur laquelle
on était généralement en parfaite sécurité.
Nouvelle source de mécomptes pour la révolution de
juillet. Lorsqu'elle éclata, les industriels y aidèrent de tout
le poids de leur influence , et ils mirent leurs ouvriers sur
la rue pour les lancer contre les régimens de Cliailes X;
puis , quand elle fut accomplie , ils l'accueillirent avec un
joyeux espoir. On les avait leurrés des plus décevantes illu-
sions : d'abord , que les hommes de la gauche estimaient
l'industrie par-dessus tout, et qu'ils ne négligeraient aucun
moyen de la développer; ensuite, que les ministres de
Charles X privaient nos manufactures de débouchés consi-
dérables, ne voulant pas reconnaître , par un intérêt pure-
ment politique, les Etats de l'Amérique du Sud; en troi-
sième lieu, que la cour, les émigrés et les jésuites mangeaient
des millions, ce qui empêchait d'abolir des impôts onéreux
pour le commerce et l'agriculture; en quatrième lieu, que
le fi^uvernement des hommes de la gauche serait un gou-
vernement à très-bon marché ; enfin ( et ceci n'était pas le
moins grave pour des Français), que la gentilhommei-ie de
la restauiation méprisait foit le négoce et se moquait des.
boutiquiers, au lieu que les patriotes avaient pour eux u«e
très-liaute considération. Sur tout cela, les industriels s'ima-
ginèrent qu'ils allaient voir des merveilles après la révolu tien
de i83o. Ils en virent effectivement, mais de tout autres
([ue celles qu'ils attendaient.
Plusieurs causes peuvent paralyser l'industrie : la violcn.ce
LE SEMEUR.
^lli
des discussions parlementaires , les excès de la presse , les .
cmculos cl la perspective d'enc (;ucrre fji'v.iéiale. Eli ! bien,
de ces qu:\trc (jrandcs cames d'inci lie industrielle, nos i)urt:s
politiques ne nous ont fait faute d'aucune. Dans la Cliamhrc,
on s'est jeté et rejeté des injures peisonn''lles, depuis deux
ans, avec une inexorable persévérance : le cri du commerce
qui se mourait n'a pas abrégé d'une heure les attaques de
^oppo^itlon ni les apologies du niniislère. Au uidieu de ces
ConlLls excités par le persounalisme et par des tliéories vi-
des, les lois d'économie politique ont été ajouriiées; la seule
loi importante qu'on ait rendue, celle des céréales, est sortie
de li discussion mutilée par les intérêts des grands propi:c-
taircs. La presse a remuéchaque uîatin, comme pai' gageure,
tous les principes fondamentaux de l'ordre politique, et elle
n'a rien omis de ce qui pouvait arrêter les opérations in-
dustrielles. Chaque province a fourni son contingent d'in-
surrections,d'émeutes, d'échauflourées ou de charivaris; et
toutes ces folies plus ou moins déplorables, tous ces moyens
d'ôter au commerce le peu d'élan (pi'd voulait ressaisir ,
ont trouvé de fervens défenseurs , tantôt dans un parti ,
tantôt dans un autre. La guerre enfin a été suspendue sur
la France; elle paraît l'être encore , et les craintes qu'on
nourrit et qu'on propage empêchent la confiance publique
de renaître. Les républicains etd'autres poussent à la guerre,
dût l'industrie française y périr , parce qu'ils v voient une
porte pour alleiudie le pouvoir. O industriels! agriculteurs,
commcrçans, pères nourriciers du pays! ne comprenez-vous
pas que les principaux membres des partis politiques , mi-
nistres, députés, publicistcs, rédacteurs de journaux, placent
les personnes et les formes de gouvernement avant vous?
qu'ils s'occupent de leurs intérêts d'ambition et de vanité
plus que des vôtres, et qu'ils s'embarrassent médiocrement
de faire fleurir l'industrie, pourvu que leur éloquence brille
et que leurs prétentions soient réalisée.-.?
Quant au gouvernement à bon marché, vous ne l'attendez
plus et vous faites bien. Les budgets des Etals représentatifs
sont comme les avalanches : ils grossissent en marchant.
Pour la grande i.ousidératlon que l'on vous promettait , il
n'v paraît guère; les républicains surtout vous traitent assez
mal, quand vous défendez au péril de votre vie l'ordre pu-
blic menacé. En dernière aualvsc , vous avez beaucoup
perdu, ce qui est arilhmétiquemenl démontré dans vos livres
de caisse, et je pense que vous auriez peine à d re ce que
vous avez gagné. Votre erreur est là , ne l'oubliez point :
c'est que vous en avez cru des gens de parti, qui s'intéressent
aux hommes du pouvoir et à leurs discussions politiques plus
qu'à vous. Notre système, à nous amis de l'Evang le, aurait
des conséquences précisément opposées sur la man lie de
vos affaires ; nous préférons , il est vrai , les lumières et les
mœurs à votre industrie ; mais ces deux choses ne servi-
raient qu'a la rendre plus florissante, et à garantir de toute
perturbation vos utiles travaux.
Venons maintenant aux conditions que les hommes poli-
tiques tiennent pour secondaires, et que les hommes religieux
regardent comme absolument indispensables à la prospérité
publique , les lumières et les mœurs, l'éducation du peuple
et son perfectionnement moral. On y trouvera de nouvelles
données sur la grande question que je me suis proposé de
résoudre.
Il semble , au premier abord , que je fais un injuste re-
proche aux partis actuels , en les accusant de ne mettre les
lumières que sur la quatrième ligne. Si quelqu'un, après
avoir vu le tableau que j'ai présenté dans ma première
lettre , s'en allait interroger un écrivain politique, et lui
disait : Je viens de lire dans un journal religieux que vous
n'attachez qu'un prix fort médiocre aux lumières, et que
vous songez à gouverner le peuple bien plus qu'à l'éclairer;
n'est-ce pas une fausse accusation ? Sans doute , répondrait
de la meilleure foi du monde l'écrivain politique, ce jour-
naliste, malgré sa religion, nous calomnie, mes amis et moi.
Nous désirons beaucoup que le peuple soit éclairé; nous
prisons les lumières plus que personne; nous ne demandons
pas mieux que de pouvoir ouvrir des écoles jusque dans
le moindre hameau. Un peuple ignorant et abruti ne nnus
irait pas du tout; il se remettrait sous le joug des prcire, et
d'un autre don Miguel. Celui qui nous accuse de mésestimer
l'instruction élémentaire, ne sait-il pas que cette instruc-
tion est la principale garantie de notre puissance et de nos
formes de gouvernement? S'il nous suppose de l'égnisnie, au
moins ne devrait-il pas nous supposer une telle niaiserie?
A cette j'éponse voici ma répli(jne. Il est bien vrai qu'erv
théorie chacun se loue de vouloir propager les lumières. Il
est encore vrai que l'instruction du peuple serait le plus so-
lide fondement du nouvel ordre de choses. Je persiste ce-
pendant à dire que les partis ])olitiqucs ne mettent les
lumières que sur la quatrième ligne , et cela par les deux
raisons suivantes : premièrement, il faut juger les intentions
des partis, non d'après leurs paroles, mais dans leurs actionsj
ensuite, je crois que les mots lumières, instruction du peu-
ple , sont employés parles hommes politiques et par les
chrétiens dans des sens fort di.fércns.-
Si j'avais vu nos divers partis s'occuper avec zèle et per-
sévérance de l'éducation populaire , reclamer à voix haute
les lois qui doivent la régir, et ne se po'nt donner de relâche
jusqu'à ce qu'ils les eussent obtenues; si j'avais vu les or-
ganes du ministère insister journellement sur ce sujet , au
lieu de s'appesantir sur le persounalisme et sur des questions
de principes ; si j'avais vu les journaux de la gauche faire
de généreux efforts pour éclairei' le peuple, plaider sa cause
avec chaleur, ouvrir des sous .iptions pour fonder de nou-
velles écoles, au lieu d'en ouvrir pour les plus chétifs intérêts
de coterie; si j'avais vu s'organiser partout , sous le patro-
nage de nos hommes les plus influens, des sociétés d'éduca-
tion, et de bons livres élémentaires se répandre dans chaque
ville, bourg et village; si j'avais vu, enfin, del'activité, des
sacrifices, du dévouement, de nobles et grandes entreprises
en faveur de la propagation d(?s lumières, j'aurais été heu-
reux de rendre témoignagfî à la vérité.
Millieureusement je vois, à peu de chose près , tout le
contraire. La loi sur l'instruction publique et sur la liberté
d'enseignement, loi promise dans la Charte, n'a pas encore
été donnée à la France. Quelques milliers de francs déplus
dans les allocations du budget, un changement d'organisa-
tion introduit dans les comités cantonaux pour affaiblir
l'influence des curés, trois ou quatre circulaires ministé-
rielles , tout s'est borné là pour le gouvernement et poul-
ies Chambres. Le portefeuille de l'instruction publique est
considéré comme le plus petit des portefeuilles, tant l'édu-
cation du peuple est mise à peu de valeur dans notre sys-
tème polit que. En dehors de-s pouvoirs constitués je cherche
ce qu'on a fait. Les journaux les plus répandus ne publient
aucun article sur l'instruction populaire, à moins qu'ils n'v
découvrent quelque sujet d'opposition , et ce n'est plus dès
lors pour éclairer, mais pour récriminer, qu'ils s'en occu-
pent. Deux ou trois associations se sont formées à Paris
dans le but de propager les lumières , entre autres celle de
l' Emancipatinn intellectuelle. Cette société publie un jour-
nal qui ressemble fmt à une entreprise de libranie, et dont
je parlerai bientôt. Mais où, sont les écoles qu'elle a ouvertes?
où sont les souscriplious, les sacrifices pécuniaires de ses fon-
dateurs? où sont ses comités auxiliaires dans les départemens?
Je la compare aux sociétés du même grnre en .\ngletcrre
et aux Etats-Unis , et je ne sais pourquoi l'idée d'une spé-
culation honorable et adroite en même temps pour les mem-
bres actifs ne cesse de me poursuivre. En résumé, je trouve
une vie ardente , infatigable , quand il s'agit des questions
politiques, et une langueur presque mortelle, quand il s'agit
de l'éducation du peuple. Si j'en conclus que les partis pla-
cent les lumières après les personnes et les formes de gou-
vernement, ai-je si gland tort?
La statistique appuie ces réflexions par des chiffres qu'il
n'est guère possible de contester. Les différens partis qui
travaillent la France depuis quarante ans l'ont laissée, pour
l'instruction primaire , au-dessous de la plupart des autres
contrées de l'Europe. Quelques rois absolus ont mieux
éclairé leurs sujets que nos hommes d'état leurs concitoyens.
D'ailleurs, en supposant à nos hommes de parti autant de
zèle qu'ils eu montrent peu pour la difiusion des lumières ,
il faudrait encore s'eiKcndre sur la chose elle-même. En-
seigner aux classes inférieures à lire, à écrire , à chiffrer , à
cravonncr quelques esquisses de dessin linéaire, est-ce éclai-.,
) er le peuple? Non, assurément ; ce n'est que lui fournir uj^ ^
moyen de s'éclairer. Ce qu'on nomme instruction nCj.faitg^
que prépa'er à l'instruction. La porte qui condu.t à \W\- Vr°
t'A ô V^ -j
&12
LE SEMEUR.
fice u'est pis l'étlificc lui-même, et l'on n'a jamais prétendu
qu'un ouvrier sache sou état, par cela seul qu'il tient entre
les maiiis les outils néccs'airespour l'appiciulre. L'art de la
lecture n'est que le matériel de l'éducation : instrumeul nul,
si le peuple no lit point; instrument Funeste , si le peuple
lit de mauvais livres. Or, l'immense majorité de ceux qui
savent lire dans les classes inférieures en use de la sorte : les
uns ne lisent dans toute l'année que leur almanach ; les au-
tres lisent des ouvrages impies, obscènes, ou tout au moins
frivoles. Si l'on donne une arme à un conscit , et qu'il la
laisse dormir dans la caserne , ou qu'il s'en serve poiii- se
blesser , dira-t-ou que ce pauvre conscrit est devenu habile
dans l'art militaire? La véritable insti-uctiou du peuple ne
consiste pas à savoir lire , mais h savoir choisir de bonnes
lectures et à vouloii- en profiler. D'où il suit que celte in-
struction même n'est réelle et solide qu'autant qu'elle est
accompagnée de l'éducation, qui peut seule inspirer le goiil
des bons livres et le désir d'en faire un bon usage. L'art <lo
la lecture qui ne conduit pas à l'instruction n'est rien ;
l'instruction sans l'éducation est une arnre à deux tranchans,
qui produit plus de mal que de bien , par la raison que
l'homme a plus naturellement des vices que des vertus.
On s'exjjiique ainsi une contradiction apparente qui
existe entre l'opinion générale et certains faits d'expérience.
L'opinion est persuadée qu'on ne peut améliorer les hom-
mes qu'en propageant les lumières; mais des faits récem-
ment constatés montrent qu'il y a plus de coupables , pro-
portionnellomei-.t à la population, dans les provinces où les
lumières sont le plus répandues. Comment accorder sur ce
point l'opinion avec l'expérience ? Ru n de plus simple.
Quand l'opinion dit que les lumières améliorent les hom-
mes, elle entend parler des vraies lumières; quand l'expé-
rience prouve que les lumières démoralisent les hommes ,
il s'agit des f.iusses lumières. D'une part, on juge de ce que
ferait l'éducation avec l'inslruciion ; de l'autre, on constate
ce que produit l'instruction sans l'édu ation.
Enfin, lorsque des hommes de parti prétendent qu'il y va
de leur intérêt propre de donner au peuple des lumières,
on doit leur demander : quelles lumières ? Des lumières sur
quelques vieilles superstitions qui tomberaient d'elles-mè
mes , d es lumières sur l'ancien régime qui s'est écroulé sous
les coups de la Con tiluanle, des lumières sur leurs per-
sonnes et sur leurs systèmes politiques , en un mot, des lu-
mières de parti, c'e^t;^-diie, des passions. Qui est-ce qui
songe à contester qie vous soyez d'ardens propagateurs de
ces lum ères-là? Qui(st-ce qui nie que vous déclamiez dans
vos journaux et à la tribune contre le despotisme, contre le
clergé , contre la noblesse héréd taire, contre tant d'autres
choses qui gênent le développenieut de vos théories ? Le
peuple, il faut y souscrire encore, vous écoule avec atten-
tion; il marche même plus vile et plus loin que vous. Quand
vous attaquez les pratiques superstitieuses , il s'attaque à la
religion. Quand vous accusez certains prèlres , il met les
églises au pillage. Quand vous discourez contre les privilè-
ges drs nobles , il se soulève contre les privilèges des pro-
priétaires. Quand vous criez: liberté! il crie: égalité! Mais
donnez-vous au peuple des lumières sur ses devoirs, sur les
vertus qu'il devrait [>iat:qiier, sur le but moral qu'il doit se
proposer d'atteindre , sur son perfectionnement domesti-
que et individuel? Ilolas ! de telles lumières lui sont refu-
sées, parce qu'elles ne vous servent plus à lien. Hommes
de paiti, vous avezintérét, je le répète, à i:>assionner le peu-
ple , i;0,i à l'éclairer !
Ce manque de vraies lumières ajoute une g; ande cause à
toutes les autres des tristes résullats de I i révolution de juil-
let. Jani:iis circonstance plus favorable, jamais occasion [dus
belle ne fut off rie d'assurer l'avenir el la prospérué d'une
nation. Le peuple pouvait tout demander, puisqu'd avait
tout conquis , el 1 France était assez forte pour n'avoir pas
besoin d'obtenir l'approbation des puissances étrangères
dans ses arraiigemens intérieurs. Supposez une population
réellement éclairée, instruite sur ses diîvoirs aussi bien que
sur ses droits; une population amie de l'ordre en même
temps que de la liberté , possédant de solides lumières pour
la garantir des sophismes, et prémunie contre les ambitions
personnelles par une intelbgciice droite el cultivée : quelle
prospéritél quelle paix au dedans ! qn lie puissance au de-
hors ! quelle liberté dans les lois ! quelle obéissance el quelle
sagesse parmi les citoyens! Oh ! oui , tu aurais été belle et
glorieuse entre tontes lescontrées du globe, Icrrede France!
el les nation?, en coiitemi)lanl de loin les sublimes exemples,
se seraient UKlinées devant loi!
Mais qii'csl-il arrivé ? Une partie du peuple français n'a
point de lumières, l'autre partie a des lumières fausses , et
tous les perfectionnemcns qu'il était permis d'espéier à la
fin de juillet ont été viciés ou suspendus. On a reslieint
la liberté pour se préserver de li licence cl de l'anarchie.
Les droits électoraux ont été concentrés dans les imposés
a 200 francs, qui sont à toute la nation comme un esta
trente , parce que , de l'aveu même des lunnmes de la gau-
che, la masse du peuple est encore trop ignorante et trop
abrutie pour les exercer avec discci uenicnt. 11 y a plus. La
multitude qui vit d'industrie à maintes fois brisé par les
émeutes son gagne-pain ; elle n'a pas même eu assez de lu-
mières pour savoir que la force brutale, bien loin d'accroître
■ïCS moyens d'existence, les dj'triiiiait. Ailleurs de pauvres
paysans se sont armés pour de vaines questions de person-
nes. Le peuple de Paris, si héroïque el si pur dans ses jours
de victoire , a réclamé quatre têtes avec tant de fureur qu'il
a fallu les lui déi'ober par subterfuge. On a vu partout, non
seulement les classes inférieures, mais beaucoup de mem-
bres de la classe moyenne, oublier leurs véritables intérêts,
compromettre leur avenir, afin de s'attacher à des hon>mcs,
a des formes de gouvernement, qui ne pouvaient être que
stériles, sinon funestes pour la prospérité du pays. L"s feuil-
les les plus pitoyables ont trouvé des échos ; les plus sanglan-
tes fart ons , des séides. Le gouvernement n'a pu rétablir nu
peu de calme que par la logique de la force. Tels sont les
Fruits de l'absence des vraies lumières. Les uns n'ont pas^
voulu éclairer le peuple; d'autres l'ont mal éclairé; ou a
relégué l'iubtruclionaprès d'antres condit'ons moins impor-
tantes, et toutes lesespérances de juillet on été déçues. Celui
qui sème le vent moissonne les tempêtes. t
Les vraies lumières tiennent aux mœurs comme un fleuve
tient à sa source , comme un effet à sa cause. Eu parlant du
l'inslruction du peuple, on a donc indiiectement parlé (lè-
ses mœurs, et s'il est vrai qu'il so t mal éclaire , on eu doit
diy'i conclure qu'il est peu moral. Les bonnes mœurs peu-
vent exister sans des lumières étendues, mais les vraies lu-
mières n'existent p is sans de bonnes mœurs.
Est-il nécessaire de prouver que nos partis politiques re-
lèguent les mœurs au dernier degré des conditions de prospé-
rité nationale? Le sujet m'embarrasse, je l'avoue, non parce
qu'il 6=1 obscui, mais parce qu'il est trop évident. Je vou-
drais trouver quelque chose en faveur de la moralité du.
peuple dans les discours ou dans les actes des partis , eljc
n'aperçois rien. Si je repasse les débats parlementaires, où
l'on a longuement disserté sur les causes de notre malaise
actuel, aucun orateur de l'opposition ni du ministère iie
dit un mot sur le fond même de ia question ; sur l'impré-
voyance , le défaut d'économie, le manque d'habitudes mo-
raU'.i des classes populaires; sur les ambitions efuéné'Cs, les
jalousies , les cabales, les intrigues des classas supérieures;,
sur l'égoisuie , la manie d'ostenlalion , le caractère étroit
des classes movenncs.On se contenterait de répondre au
malenconlrenx dé[)ulé ipii s'occu|eiait des mœurs de la na-
tion qu'il ressuscite les homélies de l'archevêque de Grenade,
et la peur du ridicule l'empêche d'indiquer les véritables
causes de nos misères soci.iles. Si je parcours les journaux
politiques , je n'y découvre non plus absolument rien sur les
nucurs, rien sur les méthodes qu'il faudrait employer pour
arrêter les progrès de cette corruption qui s'étend , comme
une gangrène dévorante, des sommités de l'état jusqu'à ses
dernières extrémités. Les feuilles quotidiennes se rattachent
auv mojurs , parce que leurs articles passionnés dépravent
le peu qui nous eu reste , mais non pavce qu'elles s'appli-
quent à les améliorer. D'antres journaux , qui ne sont pas
])olitiques, donnent au peuple des conseils sur l'hygiène, sur
l'économie rurale ou doiuesliqne , sur les devoirs civils , sur
les arts cl métiers; mais sir les mœurs ils se taisent. En
écrivant ces lignes , j'ai sous les yeux la feuille aux quatre-
vingt-dix mille abonnés , publiée par la Société de l'Eman-
cipation inicllecluelle , sous le titie de Journal des Connais-
simces utiles. J'y cherche des réflexions morales , des avei -
LE SEWEL1R.
^13
tisscraens contre riiitcmpi'raiicc , contre l'iucondnitc , les
taux jugemciis et les calomnies, contre tout ce qui excite
tant lie troubles et de haines, contre tout ce (jui produit
tant de malheurs et de calamités ; mais je cherche en vain :
la morale de celle publication est renfermée dans les inté-
lêts, et encore dans les intérêts matériels. Je me souviens a
ce propos de la boutade d'un épais financier <(ui disait : Je
ne comprends pas pourquoi mon fils vent épouser cette
personne-là : au phvsiquc elle est laide , au moral elle n'a
pas le sou I Le moral, tel que l'entend la feuille aux innom-
brables abonnés , ressemble beaucoup , je le crains , à celui
de l'honime de finances. Lors iprenfin j'examine s'il y a ,
dans notre pavs, d^-s institutions fondées par les hommes
politiques poi\r l'amélioralion du peuple, mes rejjards plon-
fjent dans le désert. Sept ou huit caisses d'épargnes au plus
pour trente-deux millions d'hommes ; une société de la
Morille chrctieime qui s'est transforiuée en petites associa-
tions de bienfaisance lo.alc , et qui donne à peine quelques
signes de vie; des etabl ssL'mens dr charité, destinés a subve-
nir aux misères du peuple , non à les prévenir : voilà tout.
Je me repro'lie, en \ éi lé , d'avoir dit que nos partis poli-
tiques placent les mœurs au cinquième et dernier degré; i!
vauraileu plus de fr iiicb se à soutenirqu'ils ne les placent à
aucun d g 'é q ieK;on(|iic.
Là est le ver rongeur de la révolution de juillet. « I! est
phis facile de renverser une dynastie , comme l'a justement
observé AL Odilou-Barrot , que de changer les mieurs d'un
pavs, » Ou peut se bittre avec une héroïque valeur, et con-
linuiT à vivre dans l'oubli de tous ses devoirs; on peut triom-
pher des satellites du despotisme sans avo r la force de vain-
cre ses p is.s ous. De hauts faits d'armes, des traits admirables
d'humanité , de désintéressement, se monticnt dans les nio-
mens de péril el d'exaltation; puis reviennent les vanités,
les vengeances; les immoralités, les calomnies, les attentats
contre l'ordre , tous les effets de la corruption des mœurs.
I-l V rtii milita^i"e n'a qu'un jour; les vices ont un lende-
iiia'u q li ne fi lit plus.
E:i poiii rait-ou citer une picuve j)lus frappante (|iie notre
dernière révi latioii ? Comme il f.it biciitôt diuatuii.' , avili ,
1(? beau trioniplie du [leuple coiiti e un pouvoir usurpateur I
ct.mmc les p: ssioiis se iiàlèient de mutiler et de pervertir à
leur prcfit les résultats de ii > icloire ! Qn die insatiable
avidité d'emplois dnis les antichambres niiu.stcriels ! quel-
les prétentions se heurtant les unes contre les autres dans les
lieux parlementaires et dans les salons du Paliis-Rov.d !
quel immense débordement de sollic;tat-ons et de vanités
dans toutes li s communes du pays I quelles ignobles émeutes
dans les rues! On ne semblait, dans tous les partis, avoir
obtenu pUis de drots, que pour mieux enl'reiudre ses de-
voirs ; lis lust tulioiis étaient outragées, parcequ'eiks étaient
désarm; es; tout paraissait mis hoi s la loi commune , excepté
l'égoïs.iie.
Pourquoi cra ndrions-ious de le dire? les mœurs, comme
les \ ra.es lumières , comme l'industrie, ont plutôt perdu
que gagné parla révolution de juillet. Un gou.eriicmeut
fort, main lient une Sorte dQ moralité sociale : la crainte des
lois est la conscience des peuples corrompus. Mais quand le
gouvernement est faible, quand les lois n'iiispireiit plus de
crainte , les passions régnent à leur place; car il faut tou-
jours un maître aux peuples. Si la vertu, fille de 1 amour
social, ne les gouverne pas, il faut que la peur les gouverne ;
et si la peur et la vertu sont tontes deux éteintes , il faut que
le pouvoir tombe aux mains des passions. Cette loi univer-
selle de la nature humaine, nos législateurs ne la change-
ront point.
Non seulement les mœurs politiques , mais toutes les es-
pèces de mœurs ont subi une fatale iulluence depuis deux
ans. Consi<lére7, la lilt;i;rature actuelle ; on a tracé la poétique
•l'un genre nou\eau , Vobscènc , et des écrivains d'un talent
remarquable remuent sérieusement cette boue infecte pour
y puiser de nouvelles émotions. Au théâtre , on ne voit plus
que des héros ensanglantés par le meurtre, et des héroïnes
salies Jiar l'adultère. Sur une antre scène, on a nréchiî publi-
quement la promiscuité des femmes. Le suicide court les
rues et les carrefours , comme dans les temps oii Rome avait
jeté tons ses dieux dans la fange de ses lupanars; des jeunes
gens se tuent au moment oii ils pourraient coœ.mcncei- de
vivre. Le duel , qui s'était affaibli vers la fin du dernier siè-
cle, a pris un caractère piesipie léj;;il , comme moveu de
vider les quercdles politiipies ; à Paris, les plus hauts fonc-
tionnaires, les gardiens des lois se sont rendus sur lejiré; a
Grenoble, les autorités ont institué un diamp-clos. Voil.à
pour les mœurs des grandes villes. Dans les b.iurgs et les
campagnes , surtout dans les I. eux où se propage l'indus-
trie, la plus honteuse imnioralilé ne fait plus roiijjir. On
pourrait dresser une échelle des degrés de corruption que
parcourent successivement sous nos yeux les cl.isses inférieu-
res. La vanité , Ivpe du cai aclère français , "iigendre l'envie
de paraître; l'envie de paraître engendie le besoin du luxe;
le besoin du luxe engendre les dépenses folles ; les folles
dépenses engendrent la misère, l'incondu te , et de là aux
vices les plus s'andalenx il n'y a ([u'un pas. Les écrivains
qui prétendent que les mœars s'améliorent , n'ont jamais
visité les petites villes et les hameaux ; ils se font une France
de fantaisie, qui n'est point la vér, table France ; pcut-ètn-
sor.iicnt-ils plus ])rès do la vtrité, s'ils consultaient les re-
gistres des enfaiis trouvés.
Ou ne doit donc pas s'étonner si la révolution de juillet
nous a placés, du moins sous quelques rapports, dans une
position pire que c lie où nous étions auparavant. Nous eu
avons déjafiit li remirquc; les mœurs étant devenues plus
maiivai es, les fausse^) lum ères avint obtenu plus de crédit,
la France a vu s'alTa blir les conditions essentielles de bon-
heur public; et les personnes qui gouvernent, de même que
les formes de gouvernement, sont impuissantes pour y sup-
pléer. D'habdcs aicliitectes ont construit un vaste édifice ;
ils y ont placé des locataires fort honorables; la seule chose
qu'ils aient oubliée, ce sont les foudemens.
De tout l'ensemble de nos réflexions, déduisons deux le-
çons importmtes qui dominent à la fois l'état pol. tique et
religieux du pays.
Li première , c'est que le moyen d'atte'n Ire à la prospé-
rité que nous désirons ne se trouvera pis dans un change-
mantd hommes ni de formes constitutives. Qu'il y ait une
dyuailie ou une autre , des ministres du juste-m 1 eu ou des
.ministres de l'opposition; que l'on conserve un roi ou qu'oi
établisse un président; que nous adoptions les lo s anglaises
ou les lois aiuériciitics . le mil n'est pont là, ni le remède
non plus. Le mal est dans les mauvaises mœurs, dans les
fausses lum ères qui égarent le pays; le l'emède consiste
donc à changer les mœurs, à corriger les lumières. Tant
que la France n'entrera pas dans cette voie , elle agira
comme un malade qui croit se guérir , parce qu'il se re-
tourne tantôt d'un côté, tantôt d'un autre ; ses agitat'ons
augmentent sa douleur, bien loin de l'apaiser; et le malade,
tout en se flattant d'être mieux, descend de crise en crise
jusqu'aux por'es du tombeau. Nous avons peu d'espo.r
d'amener à nos vues les che.'^s de parti ; leur intérêt person-
nel les défend trop bien contre la vér té. Mais il y a dans
toutes lesopinioiispolitiques des hommes probes, généreux
et sincèreo: qu'ils ouvrent donc les yeux avant d'arriver jus-
qu'aux bords de l'abîme; qu'ils laissent 1; s <jU(s:ioi;s de for-
mes et d'individus pour s'atta' lier aux que tons de mu.ui s
et d'éducation : tout notre avenir en dépend.
La deuxième leçon , c'est que , pour marcher avec per-
sévérance dans cette voie nouvelle , il fuit avoir un esprit
nouveau, un cœur nouveau , une nouvelle âme; eu d'autres
termes, il faut être chrétien. Les hoiiimes droits de tous les
p:irtis pourront sentir que nous leur doinons un sage con-
seil, en les engageant à s'occuper de l'instruction et de la
moralité du peiqde; mais ils resteront incapables de le suivie
avec la fermeté qui fait seide réussir les projets humain.-,,
aussi long-temps qu'ils ue seront pas couvert. s à l'Evangile.
Les eireurs que nous avons combattues ont leur princip.de
racine dans l'irrelgion. L'irréligion laisse régner l'égoïsme ;
l'egoïsme égare l'espr.t, et le désordre de l'esprit crée l.i
dijilorable classiIL.'tion qui élève ce qui doit être abaissé,
et qui abaisse ce qui doit être élevé. L'arbre fital ne périra
point, sil'on necouped'aburd la racine, et pour couper cette
racine, l'homme n a pas un gl live assez tranchant; il do;t
l'emprunter àli Parole do Dieu. La religion chrétienne
r<;iiiplacerait 1 égoïsme par l'amour, le désordre deres])r!t
par la vérité , la fausse classification des conditions de pros-
périté nationale par une vraie classification, le maLdae de Li
41^
LE SEMEIR.
Fiance cafiii par un tUt de calme et de boiilieur. De même
que l'homme n'csl pas seulement corrigé par la foi chic-
licunc, ma^. converti, de morne la destinée d'une nation ne
serait pas senlenient améliorée par l'Evangile, mais renou-
velée. Quand le soleil se lève sur l'horizon , il ne jette pas
quelcpies pâles rayons à travers les ténèbres; il chasse toutes
les ombres de la nuit, en répandant à flots immenses tous les
trésors dn jour.
Mais il est temps de finir ce travail. On me pardonnera ,
je l'espère, l'extrême étendue de mes lettres. « L'erreur,
ditM. deBonald, n'a qu'un fond bientôt épuisé; la vente
est infinie dans ses developpemens. » L'amojr n'est pas
moins inépuisable; et celui qui aime son pays, après Dieu ,
plus que tout autre chose qu'on aime ici-bas; celui qui
donnerait volouiiers le reste de vie que lui réserve le ciel
pour voir la France chrétienne , heureuse et libre; celui-lu
franchit involontairement les bornes d'un article de journal,
et quand il cherch- les moyens de rendre le bonheur à sa
patrie, il ne sait plus s'arrêter.
LITTERATURE.
La MLLE DU REFUGE, re\-e pliilaiilliropique. i vol. in-iî.
Pans, i832. Chez Ladvocat, libraire, quai Voltaire.
Prix : 3 fr. 5o.
Une Société philanthropique de la Suisse a ouvert, il y a
quelques années , un concours dont le but étail d'obtenir la
solution d'une question d'un haut intérêt: il s'agissait de
rechercher quels sont les meilleurs moyens d'assurer du
travail aux malheureux, qui , après avoir été détenus eu pii-
son pour des fautes plus ou moins graves, ne saveut, quand
ils recouvrent lu liberté, comment se procurer du pain ,
parce que , n'inspirant de confiance à personne, tojt le
monde les repousse. Nous n'avons pas appris qu'aucun mé-
moire ait été couronné; il aurait été désirable cependant , si
quelques écrivains ont médité sur ce sujet, que les résultats
auxquels ils sont parvenus eussent obtenu de la publicité.
Des travaux, même incomplets, sur une matière aussi neuve,
n'auraient pas été sans utilité; car l'expérience corrigera
toujours ce qu'il y a d'imparfait dans les théories.
Il est inutile de prouver combien est misérable h condi-
tion des hommes dont nous pirlons. i\I. Villermé a inséré
dans le Dictionnaire des sciences médicales des faits remar-
quables sur l'influence qu'exerce souvent sur le moral et
même sur le physique des détenus , l'approche du moment
de leur libération. Mais quand l'heure de l'affranchissement
a vraiment sonné, quand ils se retrouvent au milieu de la
société qui les a repoussés pour un tem^js , isolés et munis
seulement d'une feuille de route dont la couleur et le signa-
lement sont pour eux, ainsi qu'on l'a dit, commela marque
qui fut mise sur Gain , que leur avenir doit leur paraître
triste et angoissant I Qu'arrive-t-il en effet ? Eu France, sur
dix forçats mis en liberté après l'expiration de leur peine,
il n'y en a pas trois qui ne commettent un nouveau crime,
dont la conséquence est une condami.ation à perpétuité.
Souvent d'autres hommes de celte classe, arrêtés comme
vagabonds , demandent, à titre de faveur, d'être renvoyés
en prison, pour ne pas être contraints par la misère à voler.
Combien n'impoi le-t-il donc pas de faciliter à ces malheu-
reux la transition de la prison à la vie sociale!
L'auteur de l'ouvrage que nous annonçons, qu'on dit être
l'ancien directeur d'une maison centrale de détention , l'a
senti. C'est l'idée qui le préoccupe, et il voudrait qu'elle
fut envisagée sous toutes ses faces par les hommes qui peu-
vent contribuera la réaliser. Il s'est demandé s'il ne serait
pas possible de créer, dans les landes incultes que la France
renferme éparses dans son sein , un refuge pour les piisoii-
niers libérés qui désirent ne pas tomber dans de nouvelles
f.iutes, et qui ne peuvent gagner leur pain au milieu d'une
société qui les méprise et qui les craint. IN'avant toutefois à
offrir à ses concitoyens qu'une pensée qu'il croit utile, mais
dont il ne sait pas présenter les moyens d'exécution , il n'a
pas voulu paraîtrelul donner plus d'importance qu'elle n'en
saurait avoir j c'est un rêve , dit-il ; les images fantastiques
dont il se compose n'ont par elles-mêmes aucune réalité,
mais peut-être cjuelques-uues des scènes qui s'y succèdent
peuvent-elles un jour en acquérir. On a essayé , eu Hol-
lande, quelque chose de pareil , mais pour des personnes
d'une autre classe ; nous avons noiis-méme visité les colo-
nies qu'on a formées dans le vaste désert de la piovince de
Drenihe. Les unes so.it libres , les autres foicées. Les pre-
mières se composent d'iummes laborieux qui s'y sont fixés,
parce qu'ils ne pouvaient, malgré leur industrie , gagner
leur vie dans les villes delà Hollande, oii la cherté est
excessive; les secondes , de meudi ans qu'on enlève dans les
rues d'Amsterdam, où la mendicité est sévèrement défendue;
mais on n'a pas eu l'idée d'en faire des rendez-vous pour les
prisonniers libérés. Queue devrait-on pas avoir à craindre ,
enefiet, dans le voisinage d'une ville où quelques milliers
de scélérats aéraient réunis? S'il est si difficile de maintenir
la police dans les colonies pénales de la Nouvelle-Galles du
Sud , que serait-ce en France où . dans les landes les plus
incultes, on aurait de la peine ;i faire vingt lieuessans trouver
une ville ou un Village qui fut digne d'êlrc pillé. C'est là
une difficulté, et il est dommige que l'auteur, qui a tant
rêvé , n'ait pas songé aussi comment on peut la résoudre.
Au surplus , elle ne s'est p.is même présentée a son esprit;
car du moment qii'un prisonnier libéré arrive a. la f die du
Refuge, \\se. troive, comme par enchantement, transformé
en un homme nouveau ; on dirait que le mépris qui l'envi- •
rounait dans la société qu'il a fuie était la seule cause de sa
corruption; placéau milieu d'hommes dont il ne craint pas
les regards . parce qu'il sait qu'ils ne valent pas mieux que
lui, et dont il espère même pouvoir gagner l'estime, il
devient aussitôt tout autre.
Il y a de la vérité dans ce mot de Diderot , cité par l'au-
teur, que « rendre l'homme infâme et le laisser libre , c'est
» une absurdité qui peuple nos forêts d'assassins; » mais
faut-il conclure de là que dès que le mépris cessera de peser
sur lui, sa vie changera aussi. Nous avons d'autant plus
de peine à nous expliquer cette illusion, que l'auteur fait de
tristes révélations sur l'état moral des piisons et qu'il rc-
connait lauécessité d'une influence religieuse sur les prisoti-
i.i rs. D'où vient donc qu'il transforme en un nouvel Eden
le refuge qu'il suppose ouvert à des hommes qui n'ont pu
déposer à ses portes leurs passions et leurs vices? Il fmt au-
tre chose que des circonstances extérieures pour une réfor-
me intérieure. C'est au Saint-Esprit, et non aux institutions
des hommes, qu'il appartient, commedil la Parole de Dieu,
«d'arracher et de planter, de démolir et de bâtir. » Tous les
efforts qui n'ont pas pour but la conversion du cœur sont
par cela seul impu ssans. L'homme ne peut être amélioré; il
faut qu'il soit entièrement chaiig-, étonne trouve que dans
l'Evangile le secret de son renouvellement.
Il y a de l'intérêt dans ce livre ; mais sa forme lui fait
tort; l'auteur qui se met en scène, reçoit en rêve d'un ancien
détenu , dont la vie a été passablement noire, tous ses reu-
seiguemens sur les prisons , et il a cru devoir faire de cet
homme une sorte de prodige des maisons de force ; aussi
faut-il entendre avec quel ton sentencieux et doctoral celui-
ci s'exprime. Il fait cependant souvent de fort bonnes re-
marques, et il en est dans le nombre dont l'administration
pourra faire son profit; nous citerons, par exemple , la re-
commandation de ne jamnis confondre les condamnés en
état de récidiveavecceux détenus pour une première faute.
Cette classification est au moins aussi importante que la sé-
paration qu'on établit entre les condamnéscorrectionnels et
les condamnés criminels; et la raison en est que les condam-
nés en état de récidive ayant appris , pendant leurs jours
de liberté, qu'il n'y a plus pour eux d'existence supportable
dans le monde , communiquent à leurs compagnons une
haine des hommes par lesquels ils ont été humilies , qui
les prédispose encore plus fortement à tous les crimes.
Ou a commencé la réforme de nos lois pénales; mais il
reste encore beaucoup à faire pour les rendre bonnes. Voici
une de leurs inconséquences qui mérite, ce nous semble ,
de fixer l'attention des législateurs. L'auteur rencontre, dans
la fille dn Rejuge, un jeune homme avec lequel il entre
en conversation :
(i C'est aujourd'hui que je vais revoir mon frère , dit ce-
' lui-ci. — Votre frère? cl d'où vient-il? — Hélas ! mon bon
LE SEMELR.
Mb
^ iiiKLiLiiic iimin;. i-' uu V luiii, iiiuii w^jn .wv.^.v ». , -^ —
fVèic, qui avait bien moins de raison que. moi , a du passer
iiuit années en prison , tandis que moi , qui l'avais enlrauie
Vous devez en-
monsieur, de )iiison. — De ])rison ! Et quel à{;e a-t-d :
— Vingt ans. TVous fûmes condamnés l'un et l'antre pour
un délit dont nous ne connaissions assurément pas l'impor-
tance ; mon fiére surtout , car H n'avait ([ne douze ans , et
j'en avais près de seize. Mais comme on décida que nous
avions agi sans discernement, nous fûmes condamnés a
remprisonnement jusqu'à ce que nous eussions atteint notre
vingtième année. D'où vient, mon bon uiousicur , que mon
f
huit années en prison , tandis c[
à mal faiie, je n'en ai subi que quatre.'
core savoir gré à la clémence de la loi , qui pardonne à la
fiiblesse de votre âge une fuite qui, si vous eussiez eu seu-
lement seize ans accomplis , vous eût mérité des chàtimens
bien autrement sévères. — Hélas! non, car j'ai appris de-
puis , que si nous eussions été majeurs , notre contraven-
tion n'eût cntrainé que deux années d'emprisonnement. »
Nous ne teiiuintrons pas sans dire, que, si la qualité
d'ancien directeurd'uue maison centrale , a fourni a l'auteur
le moveu de bien connaître l'état des prisons , elle l'a ren-
du un peu trop hostile aux travaux des hommes qui s'occu-
pent de l'amélioration des prisons , sans les connaîtie, il
est vrai , aussi bien que lui , et un peu trop partisan de ce
qu'il nomme « les utiles rigueurs pénales. » Il est au moins
plaisant , dans ce rêve philanthropique, d'entendre un ancien
détenu s'enthousiasmer pour les fers, les prôner comme le
feraitun valet de geôle, et protester, que par leur poids
et leurs aspérités , ils ne sont point insupportables aux déte-
nus,dont les chairs n'en restent, dit-il, ni déchirées ni meur-
tries. L'auteur a continué, après avoir entendu cela de la
bouche d'un tel homme, de dormir et de songer comme
avant; tant mieux pour ses lecteurs. Pour moi , je me se-
rais certainement réveillé de surprise.
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
Ii'honkÈte nOMME.
Le titre d'honnèle hnmnie, d'homme d'honneur est gé-
néralement donné ;i toute personne qui vit avec une cer-
taine décence extérieure etdont la conduite est en harmonie
avec l'opinion publique. iMais serait-ce seulement en cette
bienséance de conduite que coi.sisterait la nature de la vé-
ritable vertu? Peut on nommer moralité une honnêteté de
vie dont le moins vertueux peut se parer comme le plus
probe , puisqu'il n'est besoin pour cela que de dissimuler
les passions, non de les réprimer? lit cependant la quilité
d'honnête homme ne va pas au-delà de cette apparence de
vertu et, dans le monde, ou accorde sans difficulté une cer-
taine considération à des personnes qui ont en même temps
ce qu'on nomme un mauvais caractère, et qui sont souvent
pour ceux qui les entourent des insirumens de douleur.
Qu'il était donc nécessaire que le Christianisme vint remet-
tre ici chaque chose à sa place, en nous enseignant que la
vraie moralité ne peut exister sans une régénération préala-
ble du cœur, et qu'elle n'est rien moins que la sunteté.
Si de la nature de la vertu nous passons à Vétendiie que
lui donne le monde , nous aurons encore à signaler sur ce
pouil une grave erreur. Quelles sont les vraies limites de la
morale? On sent qu'elles ne peuvent être que les limites de
ce qui fait l'objet de la morale, c'est-à-dire du bien. A
quels êtres se rappoi leiU uos devoirs? Evidemment à Dieu
qui nous a créés, et aux créatures qui nous environnent. Et
cependant tous les devoirs relatifs à la Divinité ne sont-ils
pas retranchés du code de la morale humaine, et n'est-il
pasconvcnu aujourd'hui dans la société que, pour être hon-
nête homme , il n'est pas du tout nécessaire d'être religieux.
Les qualités sociales, voilà tout ce qui définit aujouid'hui
le mot vertu , voilà dans quel cercle étroit nous la trou-
vons circonscrite. Mais est-ce bien du moins à l'accomplis-
sement de toutes les obligations sociales qu'on réserve le
litre d'honnête homme? Hélas! non. On peut aspirer à ce
titre sans amour pour ses semblables , sans dévouement
réel à l'humanité, sans support, sans iiiJuIgencc. L'époïstc,
l'homme violent, Ichaineux, le vindic tif, lemédis.ait, le
menteur, l'adultère se trouvent aussi dans la longue file de
ceux qui aspirent à la palme de ro|)inion. Et comme les ju-
ges ([ui la décernent ont tous intérêt à se montrer faciles
quant à ces divers vices, puisqu'ils sont plus ou moins les
leurs , personne ne pense à refuser les insignes de l'hon-
neur à une foule d'hommes qui sont cependant entachés
d'immoralité. Au fait, uncseule vertu est exigée pour mé-
riter mention honorable , c'est la probité. « Je n'ai fait de
m;il à personne : » telle est au fond la légende de la mé-
daille de ceux qui ne connaissent que la vertu du monde ;
tclleest, hélas! aussila triste et baniiale forrauledans laquelle
Unit d'Iioiiiié/cs gens résument, à leur dernière heure , la
vertu de toute leur vie. Et souvent , dans cette honnêteté
que de fraudes secrètes , dans cette droiture que de mauvaise
foi ! En sorte que, si nous poursuivions cet examen jusqu'à
SCS dernières limites, la vertu de plus d'un honnête homme,
réduite à son expression la plus mince, se trouverait n'être,
en dernière analyse, que l'art si commun de faire de la
justice sans équité, et de la probité sans justice, en
esquivant avec adresse la vengeance des lois et eu trom-
pant l'opinion publique. Qu'ici encore la distance est
immense entre l'hoiinêleté du monde et la vraie moralité ,
que l'Evangile fait consister dans la pratique de toutes les
choses qui sont véritables , vénérables, justes, pures, aima-
bles, de bonne renommée, où il y a quelque vertu et quel-
que Icuauge (Philip, iv, 8), et que Jésus Christ nous a som-
mairement commandées , en nous disant d'aimer D;eu de
tout notre cœur, et notre prochain comme nous-mêmes.
(Math. XXII, 36-4o).
Nous trouvons une diffa-encc non moins giaude entre la
vertu selon le monde et la vertu selon Dieu, si nous considé-
rons les forces qui les mettent en action. Les moralistes du
siècle ne cessent d'exalter la puissance de notre propre vo-
lonté : à les entendre , tout ce que l'homme veut, il le
peut. Et c'est à ses forces naturelles qu'ils l'adressent pour
son perfectionnement moral. L'Evangile, au contraire, nous
enseigne que de nous-mêmes nous ne pouvons rien , et que
nous devons recevoir de Dieu, non seulement la faculté,
mais encore la volonté d'accomplir ce qu'il nous commande.
Or, toute personne sincère n'est-ellc pas en état de consta-
ter , par sa propre expérience , la vérité de cet enseigne-
ment? Qui osera dire qu'il ait jamais pu faire lout ce qu'il
s'était prescrit? Quel est l'homme qui ne soit obligé de con-
venir, à chaque instant, de iafaiblesse deLi nature humaine?
Et c'est cependant à cette faiblesse que vous vous adressez
pour avoir de la force !
Combien nous auions encore sujet d'être confus de notre
moralité naturelle, si nous cherchons à saisir ses progrès.
Mais que dis-je? Ce genre de vertu est-il susceptible de
progrès? Ne l'en a-t-on pas rendu à tout jamais incapable ,-
en commençant parla resserrer dans les plus étroites limites,,
en mettant devant elle une barrière qu'il lui est comme
interdit de passer? Comment progresserait-elle enfin, si elle
n'a pour toute force que la faiblesse d'une nature impuissan-
te? Arrêtée ainsi dans sa marche en avant , la vertu selon le
monde peut-elle foire antreineiil que rester stationnaire ou
rétrograder ? Et qu'on ne nous accuse point ici d'exagéra-
tion. Le chrétien , conduit par l'Esprit de son Maître , se
rcpent après ses fautes et en éprouve une salutaire humi-
liation. La honte et la souffrance qu'il en ressent le rendent
plus vigilant pour l'avenir, et sa position se Irouveainsi pour
le moins aussi élevée qu'avantsachute. Maisil n'en estpoint
ainsi dans le monde. La rcpentance y suit rarement le mal ,
et , le plus souvent on n'y cherche qu'à justifier celui-ci par
tous les moyens possibles^ Si pai fois l'âme semble passer de
tels ou tels sentimens violens à un état plus doux et plus pai-
sible, ce changement ne résulte que de l'action du temps,
dont l'effet naturel est d'aflaiblir toutes les impressions.
C'est une trêve de guerre lasse ; c'est la fatigue d'une âme
agitée qui n'en est que moins disposée à combattre à l'a-
\eiiir j c'est enfin le calme après la tempête sur une mer
dont les ondes ne tarderont pas à s'émouvoir de nouveau.
Dès lors comment des déviations successives de la règle ilu
devoir ne nous éloigneraient-elles pas toujours plus du che-
min de la vertu ? N'est-il pas vrai que l'homme abandonné
;i lui-même est enlrainé par son propre poids , que les peii-
cluns vicieux se foi lifieiit par l'exercice , que les mauva:ses^
hl6
LE SEAÎFUn.
liibltudcs s'onracinciit toujours dav,int;i,^,e , et que le cour
ijt, dcjour en jour, plus esclave du mal?
Jetons enfin un r,ip de coup d'(C:l sur l.'S mofifs qui por-
tent à la vertu nituielle^ et ici encore non-; serons consani-
ciis de sa nnllilc nioialc. Cliacnn s.-nt ipic la moralité dos
at tes consiste avant tout dans l'uilention qui les dicte, et
que les motifs sont l'àmc et la vie des oeuvres. Une actio.i
sans motif est une œuvre indifférente sous le pomt de vue
moral ; elle peut être ass luiléo au\ inouvcmeus instinctifs
de l'animal. Une action, dont le mot f est mauvais, est tou-
jours par cela même uns mauvaise œuvre, qaelq l'excel-
lente qu'elle semble, à ne la jujjer que sur les apparences,
ou sous le rapport de ses résultats. Ces principes si sim()lts
s!!nt parfiiteiuent d'accord avec l'Evangile, qui nous re-
commande d'ajjir, en toutes choses, pour D.eu , par amour
iruir lui , et <|ui veut que notre vertu consiste tout pi c-
inièrement, d iiis la pureté de notre volonté avant de se
jn-oduire au deliors par des paroles ou par des œuvns.
Maintenant jugeons d'après cette règle la moralité de l'hon-
iiète htmime selon le monde, et voyons par quels motifs
il agit.
?s'ous ne demanderons pas s'il pratique le bien par amour |
et par admiration pour la vertu, parce que nous ne pensons
p is qu'au sein de l'Iuimanité corrompue on puisse trouver
l)i-aucoiip de gens qui se p iss:onneiit pour l'excellence de la
moralité. On pouria faire des systèmes, de la poésie morale,
mais ou ne parvendra jamais à faire de la beauté du bien
et de la laid.'ur du mal, en isolant ces idées de la pensée de
Dieu, des motifs qui agissent sérieusement sur les iimes.
Diions-nous quelque chose du respect de soi-même ,qu*^
tant de personnes donnent comme un puissant motif d'ètr°
vertueux? Mais est-il bien certain qu'une pareille coiisidcra-
I on exerce sur les cœurs l'influcuce qu'où lui attribue , et
l'expérience n'appreud-elle pas tous les jours qu'il y a du
moins beaucoup d'occasions où l'on préfère se passer de sa
propre estime, plutôt que de renoncer à satis auc un nuu-
vais désir? Au surplus , que serait un tel motif, sinon un
sentiment d'orgueil; et une intention qui ne prend sa source
«lue dans un sentiment personnel pourra-t-ellc j.imais s'ap-
(itlcr nue intention morale? ?*'estclle pas Lien plutôt une
autre manifestation de notre égoïsme?
Mais hAtons-nous d'en venir aux deux véritables mobiles
'lui , à peu d'exceptions près , décident toutes les actions
liumaines : ce sont l'intérêt et ce qu'on nomme l'honneur.
Ces motifs sont si universels, ils régissent si généralemeut
la morale du monde , que des philosophes moralistes n'ont
. 1 u pouvoir mieux faire que de les donner pour base à leurs
systèmes , et de ré lu.re en préceptes ce qui se pratiquait
p irtout sous leurs yeux, avouant ouvertement que la vertu
n'était que riutcrèt bien entendu.
' Dans le monde , en effet , on ne respecte les droits des
iiuircs que pour élre respecté dans ses propies droits ; on
évite d'offenser autrui en proport ou du ;irix qu'on attache
il être en paix avec tout le monde ; on craint aussi de trans-
gresser les lois pénales,... parce qu'elles punissent celui qui
l'es viole; on prend en considération dans toute sa conduite
lesoin de sa santé, les avantages qu'on se procurera, le tort
qu'on pourra se faire; on visa à obtenir la confiance pu-
i! ([lîc, parce qu'on en a besoin pour réussir : c'est là la mo-
1 i.lité de l'iiitérèl. Ou bien, l'on aspire .à éviter le blâme elle
I iilicule; (lU tient, non seuicmcntàavoir une réputation hono-
r, iblc, mais aussi il jouir d'une certaine o-msidcralion; on com-
i'iiic toute sa conduite demanièreii atteindre ces divers buts,
etlesrésultr-tsqu'on obtient s'appellent, selon les cas, loyauté,
ph lanlliropic, courage, bravoure, héroïsme, gloire en un
înut: j'est lit I i vertu de l'honneur, disons mieux, de l'amour-
pioprc. Mais qui ue voit que de semblables molifi seront
iiien loin de nous pousser toujours dans les sentiers du bien?
L'intéièt. par exemple , ne nous consediera-t il jamais que
■ les actes de justice et de probité? L,'honneur, de son côté,
serat-ii toujours d'accord, dans ses exigences, avec la loi de
Dieu? Jésus ordonne il celui qui est frappé sur une joue de
présenter aussi l'autre; il veut que nous rendions le bien
iiour le m:d, que nous pardonnions toutes les injures : 1 hon-
neur mondain ne nous commande- t-il pis tout le contraire?
)Hi nous pjc5cril-il pas, de la manx-iela plus impérieuse de
ni' point souffrir d'ii;sulte et de nous laver d'une pareille
tadic dans le sang de notre ennemi?
Mais, à supposer môme que jamais les lois de l'intérêt et
de l'honneur ne nous fissent quitter la ligne de conduite
que nous trace la loi de Dieu, quelle vertu serait-ce encore
que celle qui n'aurait pour motif que des calculs d'égoïsme,
et qui , bien loin de consister dans une volonté soumise à
D eu et incliiice au bien, ne serait qu'un moven de se servir
soi même 1 N'y aurait-il pas une insigne fausseté à vouloir
considérer et présenter comme faites par un principe de
couse ence des actions où l'on n'aurait eu véritablement en
vue que son propre honneur ou son intérêt ? Que le lecteur
en juge, et qu'il décide lui-même, si le mot hypocrisie
flétr.t de stygmalcs trop honteux ce qu'il y a de bas dans
la mercantile vertu et dans la Torfanterie de l'honijcur
moud. lin. Que restcra-t-il à l'honnête homme selon le siècle
de tout ce déplorable orgued , au jour oii seront manifes-
tés les desseins des C(turs et les secrets des consciences? Ah !
qu'avant ce rcdout.ible jugement , chacun se réfugie auprès
du Piédempteuravec un humble repentir de cette honnêteté
coupable , cl qu'il s'efforce d'être ii l'avenir, non un homme
d'iiouneur, mais un homme de Di^ul
MELAIS (iES.
I.Es CiuCTAS DE l'Amérique nu Nonn. — Le pays de^ ClncLis s'éîon I
(le lii ii\ ière Toiiibekiiy, à l'tst, au lleuve Mississipi , à l'oaesi , el Au pnys
lies Chicasaws, au norJ , aux froulièies de lE'al Je Mi*sis<ipi. au su.l. Sa
plus {ji-ande longueur est de i5o milles , et sa plu^ grande largeur de l 'o
milles. Ou e.sliine le nombre des hiibilans à environ 20,000 : il y en avai',
il y a nue Irenlaine d ann-es. près de 3 j.o:)0 ; mais leur nombre a été coa-
sidér.iblemenl réduil par d s épidéiuies el d'autres c.ius s. Ou Iro iTe ch 7,
ce peu, de deux Iradiiions conlra licloires : d'après l'un- , les Cliuctas , b s
Cliii-as iws . U> ClK>ki-lm n.is et les Creeks sont oriL,'inaires d'une conlrée.
silu.'e .a 1 est de leur pays actuel, de la.^uelle ils ont émigré, sjus la direc-
ti,jn d'un gr-in I pvo;iIièle ou chef. D'a|irès l'aulie. ils S)nl son s du sein de
1.1 (eire. il y a '1 latre ou cinq geaL'r..ti ms , à nu en irnit nomme JVuniJi
If'aui. ToJle la p vpidjlion est dviice en deux clans. J imais un ho.nnie
n.' i'h.)i->il une é|ioase dans le clan dont il fait partie ; il se marie to ijours a
une femme d<; l'autre < l.iii : les eufans app.Ti-liennent à ccaii de la mère.
On a r-_'t ouvé p umi les Iradiiions de^ Chaetas quelques-uns d. s f,iils r.qi-
portés dans la Gcnè-e. Ils adoraient le soleil el Un atlrdiiaii n' le pouvoir
de créer et de faire mourir ; ils croya'.ent aussi que c'est île lui que dépen-
d lit le >uceè* ilans les batailles m.ûs ne ii^irai.ssaicnt d'ailleurs pas s'être
beaucoup occupés de leur dieu. Ils avaient foi à la sorccU rie , él lient
adonné> à l'ivrognerie, et meaaient une vie corrom[tue.
Une mission cil él eaiie a été établie, en 1818. piirmi les Ch.iclas , d.int
le pays était alor.- tout e.iiverl de forêls. Les habitans comiirirent bientôt
une p iriie des avuulages qui résulteraient pour eux de la connaissance de
l'Evangile tl des propres At la civilialion. Le g-)uvei-ni ment des Etat-^-
Linis .s'élanl, CM i8ii ■ reco uni débiteur envers eux d'une anniilé de
6,000 dollars, payable pendant -eize ans, pour une cession d.* terres , les
chefs arrêlèrcnl qu-^ cette somme se ail cons icrée à form-r el à eiitreli ni"
de' écoles el à ciéer d'autres élablisscmens d'une utilité générale. Treize
écoles exisli ni aujourd'hui dans ce p lys ; elles sinl suivies p ir îSo é èves.
La Société Américaine des Mis-ion- é cngèies a, en ou re, fait enseignera
lire à un gr. nd nombre d' nf ins dans les villages où >l n'y a pas d'écoles.
Sept ouvrages différens ont été imprimes dans la langue des Cli.alas La
civi is.ilioii s'étend rapidemert, el l'Evangile s'impare peu à peu du ripur
de ces p:,ïin5: enviion 36o ont été réellement cjnverlis au Clirislianismc.
Le nombre des enfans baptisés est de 244-
Les crijies nr.s fxix Cituolioues, rnnsiâc'rés coimie la principule
cause lies liuuliles et ihs caliinutes de la fiance, et Je leur prolon-
gation ; par M. A, .Madrolle. Paris, i832.Cliez Moutardier, lucGit-
le Cœur, n" \.
Celte bnch re , écrite avec beaucoup d'esprit et, n us devons l'ajouter,
avec beaucoup de pa-sion , est dirigée , d'un bout à l'aulre , contre M. de
Cenoude . propiiélaire de la Gazette de France, el contre le parti auquel
ce journal serl d'organe. L'auteur prétend èlre le premier de tous les an-
ciens roy.distes qui ait prêché comme un devoir des catholiques la sou-
mis.sion 'ab=obic aux puissances, iiic'me défait. C'est la doclrine qu'il sou-
tient enore ici ; il mpiielle, en passant . que l. s Ces us auxquels Jésus-
Ciirist recommande d obéir furent icndaul cinq cents .ms des u ur, ateurs.
dont la plup.irl n'él.iicnl pas in'in par,-ns de leurs préili-eessenrs. « Je
Il voudrais au [irix de ma vie , d.t-il , piévcnir de mauvais rois , lorsqu'ils
» sonl futurs ; mais , venu- , je les respecte , je les défends , à l'exeinplc de
I. Celui dont je rilève , quand ce ne scrail que pour les em|iêclier d'i'lre
» piris )> Ou voit qu'il a pour principe de défendre , non les personnes
du pouvoir, mais U potii-oir, quel que so't son [irineipe.
Le Ocrant, DEHAULT,
imprimerie
,. SEtLiccE , rue des Jeûneurs, n. 14.
Si'rpli'ment.
9
POLITIQUE, PHILOSOPHIQUE
ET LITTÉRAIRE.
Le champ, c'est le monde.
Matth. XIII. 38,
TOME §E€0K©5
DL: (" SEPTEMBRE 1835 AU 31 DÉCEMBRE 183S.
AU BLREAL DU SEMELR, RUE MARTEL, ÏN° 11.
1855.
f/
;<■■"
SUPPLÉMENT AU N" 60 DU SEMEUR.
LE SEMEUR.
VAX
DE L'IMPRIMERIE SELLIGUE,
RtE MOMMARTHE , M" 131.
I>€ TOME SFXO>D.
À'iJ
Pages.
Éiliicalion ralioiihclle, par J.-P. GVsc ''"
Ijistiiiclioii étémciitaire iiôHi'la formation et la Iciuie des salles
<rà5ile lie renfanec '^^^
Collège industriel ' . . . . ■ • • • '''-^
De l'eihuation consi<Çéréc dans ses raiiports avec le» viiilaliles
l.csoins de riiomme 1!)3, 207, et 237
D'une nouTelle liranclie d'enseignement pour les salles d'asile. 200
£eoIes d'enseigncnienl mutuel, en Pologne 22 i
Rapport sur l'état de l'instruction publique dans quelques pays
de l'Allemagne et particulièrement en Prusse, par M. \.
Corsi.v 22o
Conférence des régens de l'état de Neuclialel. ..... 240
De l'instruction publique en Ecosse 24G
Etude du droit dans le grand-duché de Bade 248
Opinion de M. Cousin sur les livres pour l'enfance. .... 272
Etat de l'instruction primaire en Angleterre 280
De quelques nrano-uvres contre les écoles d'enseignement
mutuel.. . • . . . . 288
Association entre les instituteurs de l'arrondissement de Bcau-
Tais. , ib
Du projet de loi sur l'instruction primaire 297 et .309
Etat de l'instruction primaire dans le royaume de Prusse à la
fin de l'année 1831 , par M. V. Cousin 325
Des changemens à apporter au système de l'instruction primaire
dans le canton de Vaud, par In-F.-F. Gvuiuiv 345
Etat de l'instruction primaire à Alger 440
Cantiques ou hymnes et chansons pour les salles d'asile. . . 455
Etal de l'inslruclion en Espagne 504
Du projet de loi sur lei écoles primaires du canton de Vaud.. 509
COLOMES.
Consultation pour M. Hermk-Duquesse , juge d'instruction .i la
Martinique, etc * 19
Nouvelle réclamation de MM. les délégués des colonies fran-
çai«es 4G
Réponse de» rédacteurs du Semeur ib-
Discussion avec le Journal du Havre 59
Droit et nécessité des garanties sociales et politiques réclamées
par les colonies françaises, par M. A. de Cools 64
Mémoire adressé au roi, par M. Hermé-Di'ql'es>"E 72
Lettre de M. Sclly-Brcnet. - . ' 78
Réponse des réd.ictours du Semeur. ib.
Lettre d'un magistrat de la Guadeloupe , pour rendre compte de
sa conduite, par M. Juston 88
De la discussion de la chambre des pairs sur les projets de lois
relatifs aux colonies 21 G
De quelques brochures de MM. Fabien , Bissette et Mondesir-
Richard , sur le» projets de loi relatifs aux colonies. . . . 250
De quelques brochures sur les colonies , par MM. Fabien , Bis-
sette et Hermé-Duquesne 261
Abolition de la mutilation et de la marque dans les colonies. . 287
Préjugé de la couleur '*6'4
Plainte portée par M. Lemeneur, ancien magistrat, contre la
cour royale de la Guadeloupe, pour crime de forfaiture, etc. -503
TILUTE. ESCLAVAGE.
Lettre de lord Goderich au gouverneur de la Jamaïque. . . 51
Des noirs de traite importés dans les colonies françaises depuis
les lois prohibitives de 1817 95
De r.abolition de l'esclavage au Mexique 120
Mesure prise contre l'efclavage 160
Affranchissement d'esclaves 192
De l'esclavage des noirs et delà législation coloniale. . . . 231
Esclaves birmans. ... * 288
De la mesure projetée par le gouvernement anglais pour l'c-
mancipation des esclaves 304
Trois mois à la Jamaïque en 1832, par Heskî Whiteleï. . . 318
Etrange assertion du National 335
Projet de fondation d'un refuge pour les esclaves affranchis
sur la côte d'Afrique 456
Société formée à New-York pour l'abolition de l'esclavage. . 536
ÉC0N0.AI1E RELIGIEUSE, POLITIQUE ET
SOCIALE.
D'une assertion de M. le comte d'Argoul dam «on rapport sur
les colonies agricoles « ^2
Pages.
te dinitinche de l'ouvrier. . . .' ^•>^>
Harmonies des intérêts matériels et des intérêts sociaux, par
M. le baron Cimii.Es DcMv. '"1
Introduction à l'étude de l'économie politique, jKir M. Nestor
Uroain ^fi'
L'éconofnie politique. — Contes de Miss II\rrif.tt Mvrtixemj. 435
Mélanges d'écûrtoniic poliliiiue et sociale, par M. nE i.* Ger-
449
VAISAIS , . 1 1.»
HISTOIRE. PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.
De la (■i>ilisalion de» peuples sauvages. 110
Petite bildiothèque des Pères île l'Eglise, publiée par M. Go.n-
TillER ^^°
Histoire des Suisses a l'époque de la réformation, par J.-J. HoT-
TiM-.Eti , traduite en français par L. VuLiiEMiM. . . . 323 et 472
Quelques vues sur le développement religieux de l'humanité. . 365
Quelques traits de la vie et du caractère de Lutlier. . . . . 382
Histoire des révolutions de M.adagascar, par M. Aciu.RMA.v. . . 458
Introduction à la science de l'histoire , par P. -J.-B. Bûchez. . 47ti
De l'oiigiue et des progrès du tiers-état JlO
ARCHÉOLOGIE.
Lettres écrite» d'Egv^)te et de Nubie , par CiiAMroLi.io>-Lc-jr,i;<E.
GÉOGRAPHIE. VOYAGES et >0UVELLES
Gi:OGRAPIIlQUES.
Voyage de M. Stcwart aux îles SaiKhvich. 21, 28, 39, 55, 63, 68 et 87
De la condition des femmes dans l'Inde 32
Annuaire de l'état d'Alger • • • •
Précis de géographie comparée, par F. DE RouGEJioNT. . . .
Mission française parmi les Béehuanas et les Baharuizis du sud
del' Afrique • '
La Cible portée aux peuples de l'Afrique centrale par M. P.i-
chard Lander
Voyage de M. Grofes à Bagd.ad. . . . . 124, 134 , 142 et
De l'état du monde relativement au Christianisme. ...»
Metsage de la nation des rétes-Plates de l'Amérique du nord,
pour s'informer quel est le culte agréable au Grand-Esprit. .
Fertilisation du Delta du Rhône.
39S
ib.
48
62
'72
149
249
280
28S
293
376
38T
392
406
Le Tyrol et le nord de l'Italie , par M. Frédéric Merceï. .
EfTcis des missions évangéliques dans le Gualimala. . . .
Naufrage du Woodrojj-Sims, par M. Jules Lecomte.
L'abolition des Suttec» approuvée dansune assemblée d'Hindous
Effets du Christianisme sur les insulaires de la Mer du Sud.
Société hottentote de tempérance 440
Voyage de M. Evvald à Alger .* . . 444 et 452
Incendie d'une forêt sur les rives du Mapoola 44.S
Les frères de sang , .à M.adagascar 472
Influence des sociétés de tempérance , en Angleterre. . . . 4SS
Retour du capitaine Ross 490
Juifs en Afrique ^04
Almanach impérial de Pékin 'b-
Voyage en Syrie et dans le Désert , par feu Louis Damoi-
.r.ii 534 et 540
HISTOIRE NATURELLE.
Elémens de géologie, par L. A. Cualbakd
Des dunes sur les côtes de la Guyenne. .
Phénomène végétal
215
464
504
PHYSIOLOGIE.
Spurzheim
Les physiologistes français du dix-neuvième siècle . • . .
Lamarck
M. de Rlainville 2C4 et
Ecole de Bichal "' *'
CORRESPOXD.^'CE.
Lettre de M. de Salvandï au rédacteur dn JemeMf
Réponse du rédacteur '
Nouvelle lettre de M. de Salvasdt
Réponse du rédacteur
VARIÉTÉS.
Etranges paroles de M. Dupin aîné, à l'occasion de la mort de
Cuvier
22R
239
269
487
)3S
140
151
152
VU)
TABLE DU TOME SECOND.
Pages.
Procès des Saint-Simoiiiens r . , n,^
Loid^BjTon, consiJcic dans ses relations avec quelques hom-
mes religieux 34
Souscription en faveur des incendiés de Noroy, iO
Consécration de deux missionnaires destinés pour le sud de
l'Afrique ,/,.
Société du prêt charitable et gratuit 72
Coupable indiscrétion d'un journal 80
Colonies agricoles gg
Société de civilisation gg
Serres chaulTccs par l'haleine des bestiaux. . 104
Caisses d'épargne en Angleterre ]r2
Associations de charité 12S
P.églement remarquable pour l'armée, fait par le ministre de
la guerre aux Etats-Unis jh.
Kxemple donné par la presse périodique américaine 13G
Manuscrit curieux 1^,
Voyage imaginaire au Pérou 152
De la franche-maçonnerie , considérée dans ses rapiHjrts avec
les doctrines chrétiennes iJjS
De l'influence de l'opinion publique I à9
Lettre de Milton sur sa cécité l(i(j
Le prisonnier d'état. . . . 173, 182, 188, 19G, 206, 214 et 219
Les duels politiques 184
Du jour de paiement des ouvriers 184el2iS
Le dimanche.! Paris (réflexions d'un peintre américain). . . 1S9
La maison des jeunes détenus 190
Les Bohémiens de Southampton 200
Société pour le patronage des jeunes libérés .... 223 et 328
D'un refus de duel 224
Statistique des journaux français ib,
r.ultes non salariés par l'état , en Angleterre ib.
Moralité dans l'état de Vermont il/,
Prix-Monlhyon îi.
Influence d'un meunier américain sur la législation de son
pays . 232
Em.ancipation politique et religieuse des juifs 248
Des loteries 253
De la publicité rclalivcmcut aux élablisseraens publics, aux
Etats-Unis 250
Entretien des orphelins dans le duché de Saxe-Weiniar.. . . ib.
Des exiles en Sibérie ' //>,
Assemblées anniversaires des sociétés religieuses et philantro-
piques 270
Les moulins à vapeur d'Alger. . 272
Programme d'un prix sur la mani.''e5tatiûn de la "conviclion
religieuse. . 279
JNouvelle dactylologie pour les sourd>-nîucts 280
Des maisons de refuge aux Etats-Unis 28â
Du cosmopolismc des villages de France 286
Des inconvéniens du serment 288
Origine des noms de quelques villes de France ib.
Monnaies obsidiciiales ib.
Saîmasius , '^.
£angilc «le la nation polonaise pendant son pèlerinage. . . X81
Mots révélateurs de l'ctat inoral de la société a une certaine
tiKjque 2 90
Solidaj'ité des peuples dans le bien et le laal 304
Le Cliristianisme et les conquérans ib.
fSivalité entre deux villages du Tyrol ib.
Civilisation chrétienne 312
De la rêverie. 319et4IC
l'ricrc de l'empereur de la Chine pour demander de la pluie. 326
Le Messie 327
ij'iiistitut des Billodes 333
i.dngcvité comparée des artisies et des savans 330
L'heureux malade it39
-Vppropriation de la scc;ic où le Sauveur apparut ai;x huu.i;;es
au but de sa mission 344
Fragincns 364
Ecole du dintanchc dans la prison de Charlestuwn , près de
Boston 358
De l'étude des. faits chrétiens 300
Opinion de 31. Ampère sur Moise 370
hc la vie de la campagne 383
{jzie journée de voyage. . ■ 389
Pouvoir de l'Evangile. 392
William Wilberforce it.
tsagc du droit de pctitic/u. . ib.
Pages.
La rose des montagnes ^o
Plaidoyer pour excuser les duels 405
Lettre du président des Etats-Unis 4Qg
Lettre de J. Newton ,_ ,j
De la prophétie 437 et 446
Plaintes sur le Moi { traduit de l'allemand , de M. de Meïer. ). 454
Des distinctions pour les actions vertueuses 456
Société de la paix , de Genève n,.
D'un appel à l'opinion publique, aux Etats-Unis, à propos
d'estampes obscènes ij.
De la charité 461 et 49S
De la franchise 463
Des exécutions militaires 464
Catéchisme polonais ib.
Des diverses manières de lire la Bible 470
L'incendiaire 48O
Projet d'un des rédacteurs de V.^rlisle, de faire faire un progrès
à Dieu 488^
Les ouvriers anglais ■ ^ i- 495 et 502
Innocence d'un condamné. , . 5t2
Des caricatures dans les départemens 520
De la prétendue antiquité des Chinois 528
Publications de la Société de tempérance des Etats-Unis. . . ib.
L'inexprimable 544
Vente au profit des pauvres ib.
Hôtel des ouvriers à Birmingham ib.
Explication de M. Appert sur la publication d'un écrit intitulé
l'Incendiaire ib.
Nombre des prévenus dans l'armée , en 1832 ib.
Du patronage en faveur des prisonniers libérés 551
Protestation d'un juré contre la peine de mort ib.
Pe.isées 320, 376, 440, 448, 456 et 604
BIBLIOGRAPHIE.
Du rabbinisme et des traditions juives', par Michel Bekk. . 16
Des colonies de bienfaisance à établir en France, sur le modèle
de celles de la Hollande et de la Belgique, par T. G db
Mo>cnvE 72
Almanach des Bons Conseils pour l'an de grâce 1833. ... 96
Mémoire adressé d'une chaumière des Vosges à M. le ministre
de l'Intérieur HJ
Du ministère évangélique, par G. de Félice ià
Six cantiques 144
Archives du Christianisme, au xix' siècle 152
Souvenirs de Moïse Mendclssohn, par L. M. CoTiiRD. . . . 160
L'évocation, par J. Olivier; suivi du Drapeau rouge, par
Mw« C. O. 192
Il lazzarino ed il viaggialore inglese in Napoli 224
Nouveaux chants religieux, par David Mavrel ib.
OEuvres de M. B.illanche 240
Indices que présentent quelques phénomènes de notre nature,
par A. BosT -■■ 248
De renseignement de la philosophie en France, au xix' siècle,
par M. Bautain 255
Piev.ie d'Amiens ib:
Appendice aux ruviiineiis de la langue hinJoustani, par M. Gar-
Cl>' DE Tassy 312
Onze années de la vie d'un enfant, par A. Beed 328
Lettres chrétiennes, fome 1" 344
Histoire abrégée de l'Eglise de Jésus-Christ , principalement
pmdant les siècles du nioyen-.àge, rattachée aux grands traits
de la prophétie. Tome 2 3.Ï2
La religion constatée universellement, à l'aide des sciences et
de l'érudition moderne, par M...., de Ij Marne 376
Essai sur l'étude de l'homme , par Ch. DuFocn 392
De l'enseignement mutuel, par Malisas 4.52
Larmes d'un barde, par Ghoi'i-t de Tochlaville 45(5
D'ntionnaire français-anglais et anglo-français, par J. Ticni.vs. 472
Cahier de lithographies relatives à la Société de la paix de
Genève " . 395
Almanach des Bons Conseils, pour 1834 '*•
Afl'aires religieuses. ■ — Examen ne la loi du 20 mai et du pro-
jst de loi sur la liberté religieuse 5'20
Maître Jacques, ou l'instituteur de campagne, par G. F. Bette. 536
Guide des maires, des adjoints et des conseillers municipaux,
par Vicroa Dda^dis. »''*
FIN DE LA r.tBLE.
rtfVVVVW(VVVVVVVVVVVVVVVVVVVVV\lVVVVVVlVVVf\lU!\'VVVVVV\i\^VVVVVVVVVVVVVVVVVV\^
TABLE
DU TOME SECOND
Du i" septembre i832 au 3i décembre i833.
Pages.
ISTKODOIION - 1
REVUE POLITIQUE.
Lettres de la Province.
N» VU. De la populsrité 3
N"> VIII. De deux assertions 9
N° IX. De quelques procès 41
N" X. Des procès de la presse 49
N" XI. Du changement de ministère 57
N» XII. Manuel général de l'instruction primaire. . . 81
N" XIII. Académie des sciences morales et politiques. . 89
N» XrV. La nation hollandaise et le roi Guillaume. ■ . 97
N" XV. De la nouvelle fession " . . . . 113
N" XVI et XVII. Du projet de loi sur l'état de siège et
de troubles 129 et 145
W** XVIU. De l'instruction pour les classes industrielles. 161
N° XIX. Des discussions de la chambre des députés. . 177
N» XX. Du Budget des cultes ÎOI
Ce qui manque à la France 5
Réponse à un article du Nouvelliste 33
De la séparation de l'Eglise et de l'Etat 65
Arrestation de la duchesse de Berry 83
De la guerre contre la Hollande 84
Du discours prononcé par M. Dupin à la séance de rentrée de
la cour de cassation ib.
De la baisse du prix du pain 86
Discours du roi , à l'ouverture des chambres 92
Tentative d'assassinat sur la personne du roi ib.
De la trahison , comme moyen de police ib.
Efforts pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat , en Ecosse et
en Angleterre 104
Du commencement des hostilités et du vote de l'adresse. . . 105
Dissolution du parlement 115
Reddition de la citadelle d'Anvers 131
De la négligence du droit de pétition 136
Les deuils de la France en 1832 137
Clôture de l'Eglise catholique française de Clichy ICO
De l'exclusion des ministres du culte salariés par l'Etat de la
représentation départementale 1G8
Des événemens d'Orient 1G9
Séparation prochaine de l'Eglise et de l'Etat, au Canada. . . 184
De l'arrêt de la cour de cassation dans l'affaire Dumonleil. . 208
De la destitution de HH. Baude et Dubois 217
Election d'un quaker comme membre du parlement. . . . 240
Alger sous la domination française , son état présent et sou
avenir; par M. le baron Pichor 257
De la nouvelle session des chambres 273
De la liberté religieuse dans quelques cantons de la Suisse
française 281
Quelques traits de la physionomie politique de l'Europe. . . 289
De la position actuelle des paj-tis en Angleterre 290
Pages.
De la circulaire adressée aux inslitulcurs primaires par M. le
ministre de l'instruction publique i-^^
Faits relatifs à la liberté religieuse dans deux cantons de la
Suisse française o-.-
Troisième anniversaire des journées de juillet yi^
Evénemens de la Suisse l...
Persécution religieuse dans le canton de Vaud io^
Evénemens de Vevey (canton de Vaud) ^g..
Statistique morale des partis politiques ^j.
De la situation de l'Espagne ^r^
Affaires du Portugal. «^r
D'un projet de résistance armée jyj
Liberté de la presse .«.>
De l'Espagne «-.,
Exposition des produits de l'industrie ».-..
Liberié religieuse ,^..
Question de liberté religieuse dans le canton de Vaud. . 481 et 489
De l'Angleterre
Des coalitions d'ouvriers, envisagées sous le point de vue moral
et religieux r,-vr
Attitude du parti légitimiste avant , pendant et après les élec-
tions départementales ,
Réponse à la Gazelle di: France ' rÔ.
Réponse du Semeur au Journal des Débats ' * -Ôq
Réponse à V Impartial, journal de Besançon. ... * rô.,
Un mot à la Gazette de France et au ^'u'.ional. , . ' /'
Du discours de la couronne à l'occasion de la prochaine session. 537
Projets des differens partis politiques pour la nouvelle session! 446
Du désordre moral signalé par le Journal des Débats, et avoué
par les autres journaux .,
Lettre de S. M. Louis-Philippe au docteur Clialmers. . ii<i
RÉsciiÉ DKs NOUVELLES ronTiQfEs. 4S3, 492, 499 508 5)" ' l'i
533 539 Cl .',19
SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.
Paris, Nantes et la Session, par M. de Salvibdy. '. . j).
Des derniers écrits politiques de M. de Chateaubriand. . ifia
Quelques Pensées. — Mou ami Lesman, par M. KÉRii.TT. 185 et 209
Opinions de Napoléon , recueillies par un membre de son
Conseil d'Etat ., ,.,
De l'homme et de l'état actuel de la société , par M. le général
DoSNiDIEC. . , .,,.•-
' Zll-t
Liberté du mariage des prêtres; mémoire par M. Naciiet. 305 et 3I.J
Du mariage des prêtres catlndiqucs, Jiar M. Kéritut. ... ib
De la loi et du législateur .>o .
Vues sur l'histoire contemporaine, par M. Lotis de CAP.Né. 337 et 353
De l'erreur fondamentale des sciences politiques 3(1.',
JIORALE ET LEGISLATION.
De l'innuence des moeurs sur les lois et de l'influence des 1.)it.
sur les mœuri, par M. Matier 9S 1 1 ini;
^J
TABLE
Pngts.
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
L'homme rcsénéré pal l'Evringile ■ ^r'-ï 6
Discours sur quelques sujets itligieux , par A. Vi.vet. ... ]4
De l'opiiiio» relaiivement au Christianisme, au dix- neu\ième
siècle »... 70
De l'incrédulité g4
De l'inlluence sanctifiante de la doctrine de la rédemption. . . 103
Servons-nous tous le même Dieu? Ijy
Le salut , \2G
Des ctïéts de l'ahaissement de Jésus-Christ 135
Pensées chrétiennes extraites du journal de Thomas Adam. . . ni
Discours sur quelques sujets de religion et de morale , par
J.-H. Gu\ndI'ieui;e J'J-i
Deu\ discours sur l'état religieux , les maux et les Lesoins de
notre époque, par Am . Vermeil J-98
De la doctrine de la rédemption 220
La conversion chrétienne 230 et 2'j4
L'homme considéré dans son intelligence et dans ses alTections. 243
De l'activité 24S
Le vrai et le faux sérieux 262
De la sainteté 271
Le Christianisme considéré comme hostile , non à l'homme ,
mais au monde 283
Insuffisance des lumières naturelles en matière de religion. , , 303
"D'un nouveau fatalisme 317
Des faits de conscieuce 3.50
Qui faut-il croire? 374
L'Evangile 390
L'homme céleste. 39G
Nécessité d'une révélation. 404
Le Christianisme envisagé comme la religion complète et défi-
nitive dç rimmanjlé 412
Le Germe de l'Eternel 422
Le Christianisme des gens du monde, par W. Wilderfouce. . 423
Divinité de la révélation , 427
De l'état rç-ligieiLX actuel dans son rapport avec l'avenir. . . 439
L'indilTcrenlismc religieux , 52G
La vie éternelle .■ .■ 533
PHILOSOPHIE.
De la guerre, de sa cause et des moyens de l'éviter 23
Jbettres philosophiques adressées à un Berlinois, par M. Leu-
MiMER 30 et J 55
Le mal est-il un élément de progrès dans la nature humaine? Ht
De renseignement de la philosophie en France au dix-neuvième
siècle, par l'abhé Ba*l'tai>- 27G
Les Piévélations 296
Destination de l'homme, de Ticote, liaduile de l'allemand par
M. Baucuou de ^L^uoE^ . 393
£&sai d'une caractéristique de la nouvelle philosophie , par
J.-H. FlCHTE îT».
Conditions nécessaires pour htcn juger 4i4
Mélanges philosophiques, par Th. Joiffroy 430 et 484
Danger des vues et des considérations générales suc l'humanité. 453
Fi-agmens philosophiques, par V. Coesix 518
De l'influence de la philosophie du dix-huitième siècle sur la lé-
gislation et la sociabilité du dix-neuvième, par E. Llu.mikier. 624
LA FOI CHRÈTIEME.
Vue sommaire de la foi chrétienne 343
La Bible est Parole de Dieu 500
Le péché s 550
PHILOSOPHIE JI0RA.LE.
Kxtraits d'un cours sur les moralistes français.
De la morale de Montaigne et de la morale en général. . 332
De quelques opinions de Charron 356
De la morale descriptive cl du Misanthrope de Molière. . 401
La Rochefoucauld 409 et 419
D'un critérium du hon moral 3C3 cl 372
La loi morale 450
PSYCOLOGIE.
Des obstacles que le cœur de l'homme présent^ à l'Evangile. . 80
De la légèreté et de l'exaltation 143 et 107
Qu'est-ce que croire? 367
APOLOGETIQUE.
De l'importance des faits miraculeux de l'Evangile.
De la perpétuité du Christianisme
Pages.
118
260
UtTÉRATURt. POÉSIE.
Jpuf^nal dqs Enfans H
Cessation définitive du journal l'Avenir 16
Le Puritain de Seine-et-Marne, par Michel Raymond. ... 38
Du Mémoire de M. Ponpot sur lé Saint-Simonisme 56
Paris maladC; esquisses du jour, par Elgé.ve Rocn 76
Résignée, par G. Duoui.veac JOI
Deux mois de sacerdoce, par A. Labctte 109
Mœurs domestiques de,? Américains, par Mistkess Trollope. . 115
Chroniques du crime et dç rinnocen<5e, par M. J. CHAMPAcriAc, 131
Le roi s'amuse, drame, par M. Victor Hico. ■"' . . . . 169 et 180
Lettre a AI. Victor Hugo, par M. Alexandre Duval iZ>,
Adieux à l'Angleterre, poème, par M. le comte A. de Jolffuoy. 187
Lucrèce Borgia, drame, par Victor Hlco 203 et 212
Le Pénitent, par E. Cassagaaux 218
Rammohun-Roy 223
Mes prisons. Mémoires de Silvio Pellico de Saluées; traduits par
A. DE Latoir 267
Les Ombrages, contes spiritualistes, par M. G. Drol'ixeau. . . 274
Mémoires de la Société d'Emulation de Cambrai 284-
Aux panégyristes de lord Byron 292
Solitude, par J. -M. Dargaud ,^ 299
Pouvoir de l'éloquence . 301
D'un article de la Revue des deux mondes. ,J>(;i'tf-i1. cl.sb., 31|
Eloquence du siècle apostolique: ; . . ...''.' ^P lif^'K 326
Allan-Cunningham ,■.■.• i- '.">. 329
Les enfans d'Edouard, tragédie, par M. Caslmir Délavions. 341 et 348
Essai sur l'histoire htteraiie du moyen-àge, par J.-P. Gbarpen-
iiLR. . . ..-...:".... ; !.'..! 379 et 386
Les Pleurs, poésies nouvelles, par M"" DE$EoaDES-V'À'i,Moi«> '. 425
Mort de M"'s Hannah-More. ..... .' v-'> •'?/.'/, 448
ThomasRagg 't-'^]. ■ ■[ ■ /.l/-.'K ib.
L'amour difficile. '■. . . . ; : ^i alhruop iij sQ ./Z,»Y, «0
L'Angleterre et les Anglais, par BuÎwEr; ' '.' -U ■'/■ V ' i '' .* ''. 468
La langue hébraïque et I.t langue -arabe -jugées -par- le- tâW)in
Juda .- .'1 .';;.-•. -. 512
Le rajah Rammohun-Roy et la Revue Brit(»nmtjt*ei-''^i ■'^'-^."''l 520
LITTERATURE P0PUL.\IRÇ,
Almannch de France. ....,,»....*.. tSP
Almanach des -Bons Conseils. , ï>.
Des eliau's populaires 871
Comment instruisej- vous le peuple.^ ......... 642
LÉGISLATION PÉNALE .
; ■ ■ ' . ■ " . - . ' i
Du système pénitentiaire aux Ët<ats-Uni&, et de son appliaiitioB
en France, par MM. de Beaimo.m et Tocqueville. 236 ut. 2iit
Observations sur les maisons centrales de détention, à Poeetw ■''
sion de l'ouvrage de MM. de Beaumont et de TocqueviHe , ' ■
par M. DE LA Ville-de-Mïrmom- ■ ïô.
LIBERTÉ D'ENSEIGNE.AIENT. INSTRUCTiÛJi i
PUBLIQUE, ÉDUCATION, ' ''"'"' :
De l'instruction populaire.
§ I. Introduction '. . . '
§ II. La moralité politique et la moralité sociale.. ....
§ III. Instruction proprement dite
§ IV. Complément de l'instruction. .
§ V. Le Christianisme éducateur
§ VI. Le Christianisme instituteur
§ VII. Conclusion
Concours sur cette question : Quelle peut être l'influence de
l'instruction des classes inférieures sur le bonheur des na-
tions et sur le perfectionnement de l'espèce humaine P
La plus facile dc^ granuuqires, Mr M. Esu.e de Bujsechose, .
L'Éducation progressive, par M'"' Nëcker de Saussube. 5.9, 73, 307
■ ■ . . . • . • • . - ' 3
Etat des écoles en Bavièrç. . . , . , '
Manuel général de l'instruction primaire- ...'..■•'
Etat des écoles en Irlande '
ta"
25
42
52
66
16
40
et
15
7i
12
TOME II . ~ IN 1.
5 SEPTEMBRE ISS'Î.
LE SEMEUR
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISSAKT TOUS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Mailh. XI H. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n" ii,et chei tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix:i5 !r. pour l'année;
8 fr. pour 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera a £r. pour l'année , i Cr. pour 6 mois , et So c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et enruis d'argent , doiveut être afTranchis.
SO.MMAIRE.
liïTBODCCTiox. — Revte poLiTiQPE : Lettres de la province. N" VII. De
la popularité. — Ce<>ui masque a la.Fra>ce, — Philosophie re-
ligieuse : L'homme régi'néré par l'Evangile. — Mélanges : Elrangrs
paroles de M. Dupin aine à l'occasion de la mort de M. Cu«ior. -^
Procès des Sain'.-Simonien^. — Asiîokce.
li\TRODUCTIO.\.
Le Semeur entre aiijourd'liui dans sa seconde année , et il
v «ntre , grâce à Dieu , sous les auspices les. plus encoura-
geaus. Un succès plus prompt que ses rédacteurs n'osaient
l'fspéi'er est venu leur déuioutrer pleinement l'opportunité
de leur œuvre dans un temps où li s joiiinaux jouent un si
grand rôle. jNous savions , avec une entière certitude , que
l'hunianité ne peut attendre de bonheur que de la doctrine
au nom de laquelle nous parlons; nous étions assurés d'a-
vance du triomphe Cnal de notre cause , nous voulons dire
do la cause de notre Maître et Sauveur Jésus-Christ; toute-
fois nous pouvions douter du nouveau moyen à l'aide
duquel nousnousproposions deservir cette cause; nous pou-
vions douter de l'accueil qui serait fuit à un jiurnal chré-
tien par un public qui ne montre trop souvent que du dédain
pour tout ce qui s'appelle religion. De nombreux témoi-
gnages de sympathie sont venus nous prouver que noli'e
semence rencontrerait encore, dans le vaste champ de la
so>;iété actuelle , plus d'une parcelle de terre bien préparée
a la recevoir; nous avons vu notre feuille recherchée par des
hommes qui jusqu'alors n'avaient eu que de l'indifférence ,
ou pis encore, pour les grandes vérités chrétiennes;
enfin, le chiffre de nos abonnés s'est élevé , durant celte
première année, beaucoup au delà de ce que nous avions osé
l'espérer. La conception du Semeur se trouve donc entiè-
rement justifiée par l'accueil qu'il a reçu jusqu'à ce jour.
Ce que nous disons ici, nous le disons, non pour nous ap-
plaudir de cette conception , la louange en revient à Dieu ,
mais pour réjouir nos amis, et parce que nous y trouvons
un puissant encouragement pour notre travail à venir ; car .
nous ne nous le dissimulons pas, nous avons de grands pro-
grès à faire. Ua journal est comme un individu : il a son
•^lifauce, pendant laquelle il ne fait encore que quelques pas
«bancelaiis, il s'essaie plutôt à marcher qu'il ne marche
réellement.
Il est bien , ce nous semble , qu'avant de poursuivre notre
carrière nous jçLlions encore un coup-d'œil sur notre point
de départ et sur noire but.
Nous sommes partis , en prenant la plume , d'un fait trop
incontestable, la dissolution graduelle et inévitable d'une
société dépourvue de toute foi , de toute croyance , de tout
ce qui donne vie aux individus et aux peuples. C'est à des-
sein que nous plaçons les individus avant les peuples : nous
protestons par là contre l'habitude si commune aujourd'hui
de tout envisager sous le point de vue général de la société,
et de fondre les individualités dans les masses, oubliant que
la vie sociale n'est que le réjultat des vies individuelles, et
que le bonheur social n'a de prix que parce qu'il n'est après
tout que celui des individus. Au premier coup-d'œil il peut
sembler étrange que ce soit précisément alors que l'égoïsme
se montre plus que jamais dans toutes les manifestations de
la vie inlelloctuclle et morale, qu'on affecte d'oublier les
personnes pour ne parler que des peuples; mais tout ce
qu'un pareil contraste peut avoir d'énigmatique disparaîtra
bientôt si l'on songe que rien n'est plus commode pour la
conscience que cette manière de philosopher. On i-everse
ainsi sur la nation, sur le siècle, la responsabilité des actes
et des sentimens dont on se sent coupable ; oa fait ainsi
provision abondante d'indulgence pour toutes les fautes
d'un cœur égoïste. C'est à l'aide de celle utile invention de
notre âge, c'est en ne voulant jamais voir que des faits et
des résultats sociaux , que des écrivains ont été conduits ré-
cemment à réhabiliter la mémoire de Robespierre et de ses
compagnons d'œuvre , sous prétexte que les forfaits de ces
hommes avaient été des nécessités sociales. C'ost ainsi que
les Saint-Simoniens sont tombés de degré en degré jusqu'au
dernier terme de l'immoralité et jusqu'aux extrav.ngances
LE SEMEUR.
qu'ils ont débitées , il y a peu de jouis , devant le public de
la Cour d'assises.
Oui , les misères de l'individu réclament avant tout notre
attention; c'est parce que les plaies individuelles sont gran-
des, que celles de la société se mont'ent à leui' tour si pro-
fondes; c'est donc en guérissant les maux de chacun, c'est
par la l'cgcncration de chaque cccur que la masse sera gué-
rie, que le peuple entier rcvivia.
Pour les Chrétiens , d'ailleurs, il s'agit de bien autre
chose que de travailler nu bonheur temporel de leurs sem-
blables, que de leur montrer la voie d'aune meilleure exis-
tence sociale. Il s'agit pour nous, avant tout, de leur sort
éternel. Nous avons sous nos yeux des millions d'êtres im-
mortels qui marchent it luic étemité de misère, aussi.lôug-
temps qu'ils marchent séparés du Dieu de l'Evangile cl
livrés à leurs propies inspirations; nous avons devant nous
une multitude de pécheurs condamnés par la loi divine,
mais auxquels leur grâce et leur reHOU;Vcllenw;n.t moral
sont offeits j^ar ce même Evangile où nous avons trouvé
une nouvelle vie. Quel sera donc notre besoin le pluspics-
sant? Ne sera-ce pas de nous adresser à chaque conscience
d'homme pour la réveiller , si elle dort, en lui pré>entant les
terribles sentences de la loi de Dieu , et les conséquences
iaéviiablcs du mal , et pour l'inviter à la paix, si elle est
réveillée et travaillée, en lui parlant de Celui qui « est
vena chercher et sauver ce qui était perdu? »
Toutefois, en disant qu'il importe de chercher, avant
tout, la cause de l'état général de la société dans l'état de
1 individu, en invitant chaque homme à commencci par
sonder son propre cœur, avant de s'occuper des misères pu-
bliques , nous sommes bien loin de méconnaître qu'à son
tourl'étude du caractère général du siècle et du peuple, au
milieu duquel novis vivons , peut donner d'utiles leçons sur
les dispositions intellectuelles et morales des individus, et
sur l'éteuduc de leurs conséquences. j
C'est ainsi' que, pour montrer à nos compatriotes les ré-
sultats de l'absence de toute foi, il suffirait de leur faire voir
1 anarchie menaçant aujourd'hui , jïar suite de cette im-
mense lacune , de ruiner ce qu'ils prisent le plus au
monde, les sciences , les beaux aris, la philosophie.
Eui effet, pour ce qui concerne celle-ci , l'éccJe maté-
rialiste de Condillac , de Crib.rnis et de Broussuts est en-
core la plus forte en réalité, quoiqu'elle paraisse la plus
faible dans nos chaires actuelles de philosophie. Le spiritua-
lisme est une opinion que l'on écoute avec plaisir, que l'on
défend volontiers dans des entretiens de salon; au foiidjSU'on
juge, non sur des paroles, sur des théories. plu; ou mpins
savamment développées, mais sur It vie positive , sur les
actes de la génération actuelle, le matérialisme est encore
dominant; et chose plus déplorable encore I ce matérialisme
c&t surtout dans les habitudes, dans les mœurs. S'il n'était
qae dans les esprits , l'arme du laisonuemeiit serait puissante
pour le combattre; on espérerait d'agir avec succès en atti-
qiiaiit SCS théories; mais ici encore, ce n'est que do l'auar-
ch'e en piincipe, une absence presque complète d- vues et
de connaissances positives; dans la pratique, on s'élourdit;
o« laisse le manteau philosophique pour courir apits de
tristes réalités matérielles: on c>t philosop'.ic pjnd:iiit une
heure dans une S3lle delà l'acuUé des lettres, et scusaalistc
Itf reste de \\ journée. Et même je ne parle ici que de la jeu-
nesse qui élidie et de quelques hommes de lettres ; quant à-
IS' misse de la popul.ition, la philosophie ne lui est rien cl
1*6' l'iiUtresse en rien.
Pour cccpii regai-dela politique, l'état d'anarchie est vi-
sible. Les anciens dogmes politiques de la nation , li Icg'ti-
miti', le caractère sacré du prince, l'inviolabilité des instltu-
lio.is foidamcntales, toute celte religion sociale s'cslécro.ilée
depuis quarante ans; elle a reçu le dernier coup à l.i ré^ o-
lutiou de juillet. Si ces vieux dogmes polit qucs avaient été
remplacés j)ar de nouveaux dogmes généralement admis; si
la souveraiiiité nationale, par exemple, avait élé bien com-
pi ise , et qu'elle eût jelc deprofijudes racines dans les mœurs
du pays ; s'il y avait un piriaieipe qui réunit les esprits et les
intérêts, qui fournit uitceiiBre du ralliement aux opinions ,
assurément ffn vegiellei-aitpen l'ancienne icligion sociale.
iMais ici, dcmême qncpour le c^t'iolcismo, on a détruit sans
rien nictlre à la place de ce qui n'existe plus;on a fait table
rase de.s idées qui maintenaient l'oidie dans les masses et !a
fixité dans les lois, sansécriie de nouveaux commandt-mcns
sur celte table. C'est une anarchie pure. La force maiiilirnt
une sorte d'ordre dans les rues; on obéit par. e qu'il y a des
baïonnettes pour y contraindre ; mais au dessus sic la force,
brutale, il n'y a rien qui garantisse notre avenir politique.
Eu littérature, aussi de l'anarchie. Les lèjjles classiques ,
ce code de nos écrivains aux s ccics de Louis XIV et de
Louis XV , ont été presque généralement abindonnés. Nos
gens de lettres ne veulent pas d'Aristote, ni d'Horace, ni de
Despréaux. Ils n'ont pas tort, je le crois, mais que veulent-
ils? Si l'on en juge par les pièces de théâtre, par les romans,
par les fculUelous littéraires , notre seule i èglc en littéra-
ture, c'est de n'avoir plus aucune règle quelconque. Les es-
prits selivrentà un nïonsti'ueuxdéA-ergondage ; en nesachaiil
plus ce c£ui est bleu , la génération actuelle s'est condam-
née à ne pas savoir non plus ce qui est beau. Il semble que
nos écrivains disputent à qui choq leraavcc le plus de har-
diesse les règles du bon sens, et avec le plus de cyniimc les
lois de la pudeur.
Voilà ce que les amis de l'Evangile-ont vu en France, et
le point de départ ind. que assez le but qu'ils se sont proposé
en publiant le Semeur: combattre, d'ahjrd, l'anarchie reli-
gieus«, eu présenlaut ajwc intelligences, et plus encore aux
conscicnceslcs h iules vérités du. Christianisme. L'î, se trou-
veut des croyances positives , des dogmes invariables. Là ,
les cœurs vides trouveraient à se nourrir, et 1rs âmes alté-
rées étancheraient leur solF. Au lieu de ce triste élo urdisse-
menl que l'on clierclic couiin ■ un d..rnler i emède, tomme
une ressource désespérée, rÉvangile offrirait aux hommes
de notre époque una religion aux subi mes pensées, aux
grandes inspirations , aux nobles espérances. L'abîme des
e.'prlts incrédules ferait comblé: le vide des âmes serait
rempli. Et nous, disciples de C'.irist, nous nous réjouirions
surtout de voirl-s espérances chrétiennes pénétrer dans les
cœurs et s'y poser comme une foi éildente, parce que nous
y troLiveriojis le gage et l'assurance de leur éternelle féli-
cité au delà du tombeau. Tel est le but essentiel et fouda-
meiital delà publicati>n du Semeur. Le premier et le der-
nier mol inscrit sur notre bannière, c'e^t l'Evangile.
Si ranarchic religieuse disparaissait, l'anarchie philoso-
phique disparaîtrait bientôt avec elle. Le Christianisme, ou
ne saurait trop le remarquer , pose des salons sur les princi-
paux sentiers de la philosophie , et ces jalons ont un double
avantage : d';djo;d , de mettre hors de cause les grands prin-
cipes de toute saine philosophie; ensuite , d'empêcher les
philosophes de s'égarer trop loin dans leurs icclierch:"s se-
condaires, licst digue d'atteutlon que les philosophes qui
ont fait faire les plus grands pas à la science', Bacon , New-
ton, Pascal, Loibniti, ILiller, étaient des hommes reli-
gieux.
La politique prendrait un aspect tout nouveau par la-
môme influen'c du l'éveil de la religion chrétienne. EJie y
puiscra't des maximes sup,5rieure3 aux événcmcno, des prin-
cipes immu jblcs , une autre religion sociale pour remplacer
celle fjui n'existe plus depuis l.i Constituaulc. Eu même
temps que l'Evangile doinerait des principes pour guider
les inlclllgoiiccs , il donnerait aussi des préceptes pour diri
ger les acl'otis. Choje admirable! le Cliristiauismc piéscui
LE SEMEUR.
tei-.-.lt il 11 l•li^ I ; l!i.!.)rii: i-l 1 1 pi';ui([iii". R'uMi de [iliis cluvc,
ricii de plus rassurant que la conduite d'nn chrélicii pour
l'avonir d'un {jonvcrncnipnl r<''{jidier. Avec l:i tlicoric seule,
on n'a que peu de chose, parce que les passions la brisent;
avec la pratique seule, on ne satisKiil pas les esprits éclairés;
mais l'un et l'autre besoins d'un état libre seraient acconi-
plis par la foi chrétienne. Dès lors, plus d'anarchie, mais
repos, proférés et pi-ospéritc.
Quanta la littérature, l'Esangile u'cxerccraît pas sur elle
une influence moins puissante. S'il est vrai, comme on
J'adit, que la littérature soit l'expression de la société, il
est clair qu'avec un« société morale, paisible, éclairée, on
aurait aussi une littérature pure, ralme et profonde. Nous
ne verrions plus ces dégoûtantes oigics de compositions , ces
saturnales de pièces di-amatiqups ; on ne nous donnerait
plus d'horribles obscénités pour un genre nouveau. L'ima-
gination des écrivains, qui est maintenant plus que jamais
la folle du logis, ou plutôt une bacchante déhontée , serait
contenue dans de justes bornes pir les règles morales dont
les cœurs religieux ne lui permettraient pas de s'affranchir.
Nous aurions vraiment une littérature , au lieu qu'à présent
nous n'avons rien qui mérite ce nom; c'est un ramas de
monstruosités recueillies dans les ruisseaux, et rien autre.
Tel est donc le but vers lequel nous continuerons à mar-
cher. Appeler chaque homme à s'appliquer pour son propre
compte les sérieuses déclarations et les magnipK[ues promes-
ses de l'Evangile , le convier au partage de notre foi et à la
régénération qu'elle engendre, et combattre par là les gran-
des causes des misères sociales^ détruire toutes les espèces
d'anarchie, en religion d'abord, puis en philosophie, en
politique, en 1 tlérature; rappeler notre génération au
sentiment du vrai , du juste et du beau, et aux pures jouis-
sances qui en découlent; en un mot, travailler au boiilienr
de nos semblables pour le temps et pour l'éternité, tel est l'a-
brégé de l'œuvre que nous allonspoursuivre avec le secours
de Celui qui nousl'a confiée.
REVUE POLITIQUE.
LETTStS DE LA PROVINCE.
N" VU.
DE LA POPULARITE.
OÙ commence la popularité? où finit-elle? y a-t-il des
signes irrécusables qui font distinguer ce qui est populaire
de ce qui ne l'est pas? Je cherche depuis long-temps à me
former une idée nette sur ce point, et plus j'y réfléchis, plus
je trouve d'ambiguité dans les termes que les partis se ren-
voient rautuellenient , tantôt pour s'applaudir eux-mêmes
d'avoir conservé leur popularité , tantôt pour accuser les
autres de l'avoir perdue.
Sept à huit vauriens, en sortant le soir d'un café ou d'un
cabaret , s'en vont hurler des injures sous les fenêtres de
quelques honnêtes gens qui dorment paisiblement; à demi-
ivres, ils crient pour crier, ils font un tapage nocturne pour
se divertir, et l'on ne saurait dire s'il entre la moindre idée
politique dans l'ignoble passe-temps qu'ils se donnent. Ces
honnêtes gens ainsi réveillés sont-ils impopulaires? Est-ce
laque commence l'impopularité? Pas encore, dirait la
Tribune.
La police piend des mesures saniuures qui déplaisent à
quelques chiffonniers , ou bien le chef d'un établissement
industriel croit devoir retrancher aux ouvriers de sa fabri-
que une partie du prix de la inain d'oeuvre. Alors ces rluf-
tonniers ramassent des projectiles dans les ruisseaux et les
lancent à la tête du commissaire de police qui passe dans la
rue ; ces ouvriei s prennent des pierres et vont les jeter dans
les vitres du chef d'établissement. Le c )mmissaire et le ma-
nufacturier sont-ils impopulaires? Est-ce là que commence
l'impopularité? Pas encore, répondrait le Nalional.
Un honmie du juste-milieu s'en levient dans son dépar-
tement, après avoir voté en faveur du ministère; il n'a pas
déclamé contre le budget, et il a donné sa boule blanche à
toutes les mesures qui tendaient à augmenter l'action du
pouvoir. Aussitôt qu'il arrive, des jeunes gens d'assez bonne
maison se rassemblent; ils attroupent à leur suite des cu-
rieux et des vagabonds ; puis ils vont faire avec des usten-
siles de cuisine une musique infernale devant la porte de
I homme du juste-milieu. Ce pauvre député dont on tym-
paiiise les oreilles est-il impopulaire? Est-ce là que com-
mence l'impopularité ? Pas encore , dirait le Journal des
Débats.
Il en vient un autre qui n'a voté ni pour le ministère ni
pour l'opposition. N'écoutant que la voix de sa conscience
et n'ambitionnant les Eiveurs de personne, il a rejeté ce qui
lui paraissait mauvais et accepté ce qui lui semblait bon,
sans prendre garde à des intérêts de parti ou de coterie. Il
a soutenu quelquefois les ministres, non parce qu'ils étaient
ministres, mais parce qu'ils avaient raison; d'autres fo's, il
s'est levé avec l'opposition, parce qu'il approuvait ses plain-
tes et ses vues. Ce député consciencieux rentre sous le toit
de sa famille ; mais il y reste seul. Les fonctionnaires publics
craignent de l'aller voir, attendu qu'il n'est pas ministériel,
et les hommes du mouvement l'abandonnent par le motif
qu'il a été mal noté dans les journaux patriotes. Que prouve
cet isolement? L'homme de bonne foi et d'honneur est-il
impopulaire? Est-ce là que commence la vraie impopularité?
Pas encore, dirait \c. Semeur.
Qu'est-ce donc que l'impopularit»' ? A ([uels signes la re-
connaître ? Quelles bornes lui fixer? Le dictionnaire de l'A-
cadémie française ne résout pas cette question.
J'éprou.e un égal embarras sur l'autre terme, la po-
pularité.
Des hommes en guenilles, des misérables sans feu ni lieu
s'attellent de foice à la voiture d'un illustre général; ils l.i
traînent en triomphe avec d'effroyables clameurs , malgré
les protestations, dirai-je du héros ou de la victime de cette
orgie? En faut-il conclure que ce haut personnage est po-
pulaire? Est-ce là un caractère évident de popularité ? Peu
de gens en conviendront , et l'on a lieu de croire que celui
qui fut l'objet de cette ovation en conviendrait moins que
personne.
Voici un homme connu par ses harangues patriotiques; il
a fait de l'opposilion par système; aucun projet de loi n'a
trouvé grâce devant lui , parce qu'il a pour idée fixe que
rien d'utile ne p^-ut venir du gouvernement. Les feuilles de
son parti l'ont beaucoup vanté, rien de plus facile à com-
prendre; et ceux qui lisent ces feuilles en ont conçu la plus
haute opinion de l'homme aux harangues, ce qui est encon:
fort naturel. Aussi , dès que le député a franchi le seuil (!.•
sa maison, les jeunes gens de l'endroit accourent, suivis d,s
musiciens auxquels ils ont proni'S une récompense honnête,
et cette troupe, grossie par les désœuvrés, improvise une
sérénade, dont on peut affirmer que l'intention est bonne ,
si la musique ne l'est pas. Ce député dont la musique charme
les oreilles est il populaire? Je connais des gens qui n'en
doutent pas , mais on me permettra d'être d'un autre avi.',
.et j'aurais d'assez bonnes raisons pour le soutenir, si besciu
:, en cUiit.
Supposons plus. Dans une ville de cinquante mille àine-,
par exemple, il se rencontre deux ou trois cents individus,
professeurs, avocats, officiers en retraite, médecins et autres,
qui font du patriotisme avec de l'exaltation , et qui placci^t
dans les personnes la meilleure garantie du bonheur natio-
■ liai. Ces candides libéraux, dont vingt expériences n'ont j as
LE semeur:
encore dessille les yeux, apprennent qu'un céUbie dépnté
de l'opposition est aux environs de leur ville. Ils s'empres-
sent d'aller le liaiangucr avec pompe, en lui disant beaucoup
de phrases souvent fort décousues. Le député répond avec
beaucoup de saffcsse que les personnes qui gouvernent ne
peuvent pas rendre la France heureuse par une espèce d'en-
chantement , mais qu'il faut des mœurs , des lumières, de
bonnes habitudes, pour atteindre ce but. Ou ne tient compte
de son observation. Les deux ou trois cents patriotes de la
ville aux cinquante mille âmes préparent une entrée triom-
phale et un banquet. On dîne , on porte des toasts , dans
lesquels chacun fait briller son éloquence. Il se réunit de-
vant la porte de l'hôtel une foule nombreuse d'oisifs, d'ou-
vriers qui sortent de leurs fabriques , de jeunes gens qui
quittent leurs bureaux, de flâneurs, d'enfans de dix à seize
ans, à peu près comme on voit dans les foires publiques la
multitude se rassembler devant une enseigne qui montre
un objet curieux. Cette foule crie : Vive un tell carie
temps paraît moins long quand on crie quelque chose. Le
député paraît au balcon, et l'on crie plus foit.En attendant,
il y a plus de quarante mille habitans sur cinquante qui sont
restés chez eux, qui vaquent à leurs affaires et qui gagnent
tranquillement le pain de leurs familles. Pour le coup, la
question n'est-elle pas décidée? L'homme de l'opposition ,
harangué, fêté, acclamé, environné de la multitude, réjoui
par les sons d'une musique qui se promène en bateau, n'est-
il pas populaire? Oii donc rcconnaîtie la popularité, si elle
n'est point là? Je n'en sais rien, mais il me semble que deux
ou trois cents meneurs qui attroupent quelques milliers
d'individus ne prouvent pas que tel député soit l'homme de
tout un peuple. Une nation de trente-deux millions d'âmes
ne se laisse pas représenter en si petite miniature.
Qu'est-ce donc , en dernière analyse, que la popularité?
où commencc-t-clle ? où finit-elle? l'Ac demie française dit
qu'on appelle homme popnlaiie celui qui , « par des ma-
niëi-es affables et honnêtes se concilie l'affection et les bon-
nes pràces du peuple, des petites gens. » Voilà une défini-
tion qui nous place bien loin du temps actuel. Les hommes
qui se disent aujourd'hui populaires s'embari'assent assez
peu d'avoir des manières affables et honnêtes , surtout lors-
qu'ils sont à la tribune , où qu'ils attaquent le ministère
dans un banquet électoral.
S'il ne s'agissait que d'éclaircir quelques termes obscurs,
la question n'aurait qu'une médiocre importance. Mais ces
termes, si obscurs qu'ils soient, dominent les paroles et la
conduite de la plupart de nos hommes politiques. L'idole
est enveloppée de nuages; l'œil n'en peut saisir les con-
tours ni la main en mesurer la hauteur ; rependant chacun
vient v sacrifier avec un culte servile , et quelquefois même
lui apporter en offrande le premier trésor d'une créature
humaine, les lonvictions de sa conscience. Le simulacre de
la popularité a fait plus d'esclaves que tous les négriers et
tous les couquéraus , depuis que l' esclavage existe dans le
monde.
Combien de députés et de piiblicistes qui ne parlent qu'a-
vec des réticences, qui n'exprinieiit q^uc mollement leurs
pensées, qui relicuneut pout-êlrc des vérités utiles dans les
abîmes de leur cœui ! Conibieii d'entre eux qui n'ont pas le
courape de blàuier hauti nient l'opinioM , lorscpi'elle méri-
terait ce blâme à juste litre , et qui se r-enfeinient dans un
timide silence , dans une coupable apathe, au lieu de pro-
clamer devant la Franre entière les règles éternelles du
droit et de la vérité! Pourquoi cela? parce qu'ils craignent
de devenir impopulaires, parce ([u'ils trcinblent devant
cette misérable idole de l'impopularité , qui leur apparaît
menaçante et inexorable. Ils n'osent pas affi'ontcr lesbui-
lesques charivaris , le tapage ridicule qui les attend dans
leur ville de province; ils reculent devant les indécentes
injures de quelques journaux ; ils déguisent leurs vrais sen-
tiinens , ils se taisent par peur de je ne sais quelles ignobles
manifestations qui seraient faites sur la voie publicjue par
des énergnmènes et par des eufans.
Combien d'autres qui vont au delà de leur pensée , qui-
détlament contre telle mesure ministérielle , tout en lui don-
nant intérieurement leur approbation , qui jettent aux pas-
sions dominantes de grands mots, des diatribes ampoulées,
qui se précipitent dans les extrêmes avec une sorte d'a-
veugle fureur I Pourquoi encore? parce qu'ils veulent être
populaires. Ils attachent une haute importance à ces pauvres'
sérénades que leur donnent les jeunes gens de leur quar-
tier; ils estiment plus que tout autre chose les cavalcades
d'honneur, les banquets, les panégyriques de quelques in-
dividus de l'endroit; et s'ils peuvent obtenii-, à force de
récriminations et d'attaques contre le pouvoir, une ovation
retentissante, un tiiomphe dans toutes les formes ,.si trois
ou quatre mille désœuvrés les élèvent sur leurs pavois, ils
croiront avoir att-eint le beau idéal de leur existence parle-
mentaire. Avant tout, de la popularité : avant la patrie,
avant l'ordre, avant les maximes du devoir I de la popula-
rité à tout prix ! Quelle extravagance , et pourtant quelle
vérité I
O Athéniens, s'écriait Alexandre après avoir conquis la
moitié de l'ancien monde , conaVjien de fatigues et de périls
il ine faut supporter pour obtenir vos éloges I O Français,
dirait aussi plus d'un de nos hommes d'état , s'il avait la-
même sincérité que le roi de Macédoine, combien de folies
j'ai faites, combien d'attaques injustes, de pai-olcs décla-
matoires, de démarches contraires à la prospérité du pays,
combien d'intrigues, de cabales pour obtenir cette pré-
cieuse popularité, ce dieu de toute ma vie l
Ne verrons-nous jamais un grand citoyen qui foulera aux
pieds cette indigne idole : un citoyen qui ne s'attachera pas
' plus à courtiser le peuple qu'à flatter le pouvoir, et qui se
placera entre tous les partis avec son devoir pour guide et sa-
conscience pour flambeau? Il a paru dans ces derniers temps
quelques hommes qui ont eu le courage de se rendre impo-
pulaires; mais comme ils occupaient de hautes fonctionspo-
litiques, on a toujours pu soupçonnerqn'ils n'avaient fait que
changer d'idole et de culte, et qu'après avoir sacrifié leurs
convictions à la popularité pour devenir forts, ils ont sacri-
fié leur popularité aux maximes d'ordre pour demeurer
pulssans. Nous voudrions voir s'élever un homme doué
d'une haute intelligence et d'un noble caractère, en dehors
de tous les chemins du pouvoir et de l'opposition, n'ayant
d'autre passion que celle de servir son pays, n'aspirant qu'à
être le premier des citoyens. Il dirait la vérité à tous, au
peuple plus encore qu'au gouvernement, parce que le peu-
ple est plus facilement séduit et trompé. Il supportera t la
haine qui ne manquerait pas de l'atteindre sans faiblesse à
la fois et sans ostentation. 11 braverait les insultes des fac-
tions, les violences d'une populace égarée, non pour acqué-
rir ou pour conserver une grande place, mais pour rester
fidèle à ses principes de justice et de vertu. Un tel citoyen,
si différent de nos hommes politiques, serait sans doute, au
premier abord, un objet de risée pour tous les partis; on
l'accuserait d'avoir un caractère faible, précisément parce
que lesien serait trop fort pour être compris par les petites
ambitions qui s'agitent autour de nous ; on le taxerait de
niaiserie, parci; qu'il aurait une sagesse trop élevée pour
être aperçue des esprits vulgaires. Mais à mesure qu'il se
manifesterait davantage dans ses paroles et dans ses actes, il
grandirait <]ans rc>tiino publique; et pour avoir dédaigné
une vainc popularité de théâtre, il obtiendrait enfin la
vraie popularité, celle des bienfaiteurs de l'espèce humaine,
la popularité de Malcsherbes et de Washington.
N'va-t-il donc personne en Fraaicc qui se sente capabl-.
LE SEMEUR.
;iUier dans celte voie et de recueillir un si ma{!;nifi((uc
ritage ? Il s'en présentera peut-être, mais il est difliciie de
spérer, aussi long-temps que les principes de l'égoïsnie et
rincrédulilc domineront sur nos hommes politiques,
ur former le citoyen que je viens de peindre, il faudrait
.niir dans la même personne de profondes convictions
ligieuses avec les talens supérieurs qui procurent l'in-
cnce parlementaircj il faudrait un Mirabeau chrétien. On
fait rien avec succès et persévérance tant qu'on n'a p s
1 puissant mobile d'action. Dans les anciennes lépubli-
cs, il y eut des citoyens qui sacrifièrent leur popularité
LicQ-être général, parce que la patrie était pour eux
ute une religion. Dans nos temps modernes, ce culte re-
;ieux a disparu ; la patrie, devenue plus grande, a perdu
puissance morale ce qu'elle a gagné en puissance maté-
;llej on sert encore sa patrie, on ne l'adore plus. De là
l'est-il arrivé? L'égoïsme, déguisé sous des noms divers ,
jris la place de cette antique religion dans les âmes incré-
des; on a retrouvé des Marins et des Catilina , mais peu
i point d'Aristide et de Phocion, Comment demander à
I homme qui ne voit rien au-dessus niau-delàde cettevie,
qui ne comprend plus ce que c'est que de rendre k sa pa-
ie un culte religieux, en renonçant à soi même pour elle,
mment lui demander le sacrifice de son besoin de popu-
l'ité? Il lui faut un point d'appui et un levier pour asjir ;
innez-lni du pouvoir, de grandes richesses, il échangera
;ut-êtrc sa popularité contre de tels avantages; mais si
lUS ne lui donnez rien en échange, ni honneurs, ni for-
ne ; si vous lui offrez la seule perspective d'être impopu-
re sans y rien gagner, où puisera-t-il la force nécessaire
lur un si pénible dévouement ? Quel moyen de produire
ns son cœur cette énergie persévérante , unique source
s belles actions et des illustres destinées?
Mais supposez qu'il ait des convictions religieuses profon-
ment gravées dans son âme, et qu'il voie une éternelle fé-
ité au-delà du tombeau, il possédera dès lors le pluspuis-
nt de tous les mobiles et il aura le courage de mépriser la
ipularité pour accomplir son devoir, parce qu'il se propo-
ra quelque chose de plus haut et de plus précieux que cette
ipularité; il dédaignera la haine, il méprisera les injures
s factions, parce qu'il marchera vers un but que les inju-
s ni la haine ne lui peuvent ravir ; il sera fort, en un
ot, parce qu'il sera chrétien.
On asouventfeit d'excellens discours contie la soif de po-
ilarité qui règne parmi nous et qui entraîne à tant d'excès
iplorables. Mais lorsqu'on ne sait rien mettre à sa place ,
n'est qu'une vaine et stérile phraséologie. Il est clair que
je ne regaide qu'au monde actuel et aux biens que j'y
lis acquérir, je chercherai l'une de ces trois choses : le
luvoir , la fortune ou la popularité: vos raisonnemens ne
lî changeront pas; s'ils réussissaientàme convaincre, ils me
duiraient à une complète apathie, puisque je n'aurais plus
mobile d'action ni de but à me proposer ; au lieu d'un
oïsle, vous auriez fait un automate. Mais inspirez-moi des
pérauces qui m'élèvent au-dessus de ce monde; présentez-
Di la perspective du plus grand de tous les biens , le bon-
urde l'éternité; montrez-moi un Dieu de miséiicorde,qui
cite mon amour parce qu'il m'a aimé le premier en cn-
lyant snn Fils unique pour me servir de rançon; eusei-
lez-moi à obtenir ses grâces et les secours de son Esprit
r la prière; vous nie donnerez alors beaucoup plus que je
puis perdre, en sacrifiant la popularité , le pouvoir ou
fortune ; vous mettrez entre mes mains un levier puis-
lU; et je no reculerai devant aucun obstacle, parce que
urai pour me soutenir ma conscience et mon Dieu.
CE QUI MA.\Ol]E A L \ FKAIVCE.
II n'y aurait que de la cruauté à dévoiler les plaies de la
société si l'on n'avait aucun remède à lui offrir. Dans un
mal sans remède , c'est un soulagement d'ignorer sou nul ,
et même, s'il est possible, de le prendre pour un bien. Nous
aurions peu d'estime pour des censeurs qui , convaincus
que les misères du pays sont incurables, les lui rejetteraient
incessamment sous les yeux. Tel n'est point notre lôlo.
Nous signalons le mal , nous n'en dissimulons point la gra-
vité, mais nous connaissons un remède et nous riiiditpions.
C'est même là le principal objet de ce journal. Il a été fondé
pour répandre des convictions dont la société a besoin, non
des convict ons quelconques ( bien qu'au pis aller la société
fut troji heureuse d'avoir des convictions quelconques I ) ,
mais celles qui ont subi l'épreuve des siècles, et qui, de nos
jours encore, guérissent les individus, montrent assez
qu'elles sont propres à guérir les nations.
Tel est le but de ce journal ; il n'en aura jamais d'autre ;
et si la reproduction continuelle des mêmes principes et de
la même vérité nous expose à quelque monotonie , nous
n'en avons pas trop de peur. Notre divin Maître a chargé
les siècles de se répéter l'un à l'autre , jusqu'à la consom-
mation des temps, une seule et même vérité; elle ne s'est
point usée en traversant les âges; et si la société moderne
s'en éloigne, ce n'est pas par lassitude ni par ennui ; ce n'est
pas que a le fel ait perdu sa saveur » , c'est plutôt parce
que cette saveur, bienfaisante mais amère , a trop d'âpreté
pour des palais délicats. Ce qui s'use, c'est le mensonge ; en
toute chose il fait Vite son temps; les systèmes tombent les
uns sur les autres , encombrent le sol, fatiguent les yeux à
les compter et la mémoire à les retenir. L'homme est in-
cessamment à la recherche d'une vérité perdue, il jette de
tous les côtés d'inquiets regards , il étend les bras sur le
chemin, il arrête chaque erreur qui passe, et lui dit, comme
autrefois les Juifs au Précurseur : « Es-tu celui qui devait
venir, ou devons-nous en attendre un autre? » puis, recon-
naissant qu'il s'est trompé, il soupire et passe. Notre époque,
à cet égard , ne diffère pas des autres; mais elle a quelque
chose de particulier qui nous donne do l'espérance.
Iluniainoment parlant, il faut une religion à nn peuple,
c'est-à dire qu'il lui faut iiiieidee qui le lie. L'absence d'une
telle idée a toujours été un des symptômes essentiels de Va
décrépitude d'un peuple, et aussi long-temps qu'une nation
o!fie un caractère de grandeur, elle présente le phénomène
dont nous parlons. L'intérêt personnel, la nécessité, n'est
qu'un ciment grossier des sociétés; il faut quelque autre
chose pour les faire vivre énergiquement de la vie de na-
tion , pour leur donner la conscience de leur unité , pour
conf dérer les coeurs et les pensées. Cet élément supérieur
n'a été étranger à aucune des nations que nous admiions;
sa présence a fait la beauté de l'histoire grecque; Bossuct
et Montesquieu y trouvent la cause principale de la gran-
deur de Rome.
Ce qu'on a moins remarqué , c'est que ces idées où tout
un peuple puise sa vie ne sauraient remplir cet office qu'à
condition de se rattacher à l'iiiHiii , ou de revêtir elles-
mêmes le caractère de l'infini. Un individu n'en demande
pas toujours autant : un peuple ne se donne pas à moins.
La religion a été cet infini pour la plupart des peuples. La
morale est également infinie , du moins pour nn peuple ;
car il ne la concevra jamais que comme une dépendance de
la rel.gion. Mais à défaut de ces deux grandes sources d'in
piration nationale, à défaut de ces réalités , des fanion,
peuvent en prendre la place et en jouer le rôle , poin*i!.
que l'illusion leur donne ce caractère d'infini qui u'api^ar-
tient essentiellement qu'à la religion et à la morale. Tout
objet dont les bornes échappent à la vue peut passer pont
6
LE SEMEUR.
infini. Malheureusement ou licuicuscment , le jour vient ,
tôt ou tare], où l'adorateur mesure son idole.
Il serait impossible , hors de ces suppositions , de s'uxpli-
nucr telle vie, qui fût grande sans Dieu. Aucune ùme noble
n'a besoin de moins que de l'infini. C'est pour l'avoir pl.icé
dans l'opinion des liommes, c'est pour avoir déifié l'hoinioiu v,
c'est pour avoir conçu le temps comme une espèce d'éter-
nité, que certains hommes ont été au devant de la moi t qui,
sans un immense dédommagement, leur eût semblé affreuse.
Cette illusion peut remplir toute une vie d'homme. Les
peuples , vivant davantage , ont le temps de se désabuser
plusieurs fois de suite. I.e nôtre touche à l'un de ces désa-
buscmens ; et , chose étonnante , il y est arrivé , non psr la
fatigue d'efforts inutiles , non par une déception propre-
ment dite, mais plutôt par la réalisation de ses espérances.
En deux mots, l'adorateur a mesuré son idole. Depuis que
la religion de la gloire a péri avec la gloire, la nation, plus
sage, poursuivait la liberté. Cette liberté , niée , disputée ,
départie avec regret par d'avares délenteurs , menacée
sourdement par eux , attaquée enfin avec la plus folle au-
dace, cette liberté a , pendant seize ans, absorbé la pensée
nationale; le désir ardent de la posséder, la crainte conti-
nuelle de la perdre , ont agi sur les imaginations jusqu'à
faire de ce bien temporel le dieu de la nation fiançaise; cette
poursuite exaltée a été une religion ; elle a eu ses dévots ,
ses enthousiastes, ses mystiques, ses confesseurs, ses apôtres,
ses martyrs. Aujourd'hui le combat est cessé j la liberté est
,\ nous j nous pouvons en jouir , l'exploiter; mais par là
même elle a cessé d'être une pure idée; elle n'est plus
qu'une réalité ; elle ne peut être l'objet d'une religion , et
la nation est sans culte. Il n'y a que le vrai infini qui ne
montre jamais ses bornes, parce qu'il n'en a point.
Oh! s'il y avait une libeité au-delà de la liberté, quelque
chose au-delà de tout ! Voilà le Y<ru des àrars ardentes , à
([ui, certes, une telle liberté n'apporterait qu'un désabuse-
nmnt nouveau , mais qui ont besoin de croire le contiaire,
afin de pouvoir se passionner pour quelque chose. Il y a de
\:\ religion chez les républicains, il y en a dans le carlismc :
il ii'v en a plus ailleurs; car ce ne sont pas quelques griefs
de détail, quelques mérontentcmens partiels qui formeront
u.ie religion.
Tel devait être le sort de la religion politique. Le bien
qu'elle déifiait est réel ; il est précieux; \\ est. bon à l'user;
mais il est acquis, on l'a : voilà le mal. Les vœux sont sa,tis-
faits , miis l'âme est vide; elle ne sait où se prendie; elle
ne sait à quelle idée demander un nouvel infini pour con-
tenter celte soif d'infini qui la tourmenic.
On lui propose , il est vrai, un excellent moyen , non de
la satisfoiro, mais de l'oublier. Un matérialisme audacieux ,
sans pudeur et sans frein, appelle à lui les âmes travaillées
et cliargées. A défaut de gloire , de liberté et de poésie , il
offre, pi ci ne jusqu'au bord, la coupe des voluptés grossières.
Une foule d'ouvrages spirituels invitent l'homme à se faire
bête. On détache , en riant , les restes de liens qui le rete-
naient cncoi'e. On jette au veut la poussière des croyances.
Les dernières idées de morale sont balayées d'un sol d'où
avaient déjà dispiru les dernières idées de religion. On m-
gagc la société fatiguée à se reposer dans un bourbier. Les
beaux -arti semblent avoir conspiré l'abrutissement des
imes , et une littérature pétronieniie (i) profane le retour
triomphant de la liberté.
Dans ces circonstances, nous nous plaisons à croire que le
moment approche où , de gré on de force , il faudra que la
nation se retourne avec respect et supplication vers l'objet
de ses déplorables mépris. Les enivrcmcns de !a liberté et
[ij Pétrone , poctc ob'îCi;nc , a été siirr.omnié : Auclor punsiimcr tni
litalis.
de la gloire sont p.isséî , et le matéri;ilisme qui cherche à
faire invasion tuerait la société. Que fcra-t-elle? vivra-t-elle
sans une idée qui la rallie, sans un infini qui la captive?
offrira-t-elle le phénomène inouï d'un peuple sans convie-
tion d'aucune espèce? et n'est elle pas revenue par mil'e
détours, et pour ainsi dire par voie d'exclusion , à cette
même grande idée autour de laquelle se sont rallii-s ses pè-
res, ses aïeux, autour de laquelle doit se rallier le monde?
Est-ce que, dans ce vide qui la dévore, dans ce beso n de
croire, dans ce désespoir de la pensée, dans cette indigence
du cœur, un instinct, un souvenir, un regret, ne 1 1 poussera
pas vers ces autels que, durant tant de siècles , elle entoui-a
de ses hommages? Est-ce que l'éclatante beauté de Ttiva::-
gile se présentera vainement à d^s Ames qui cherchent,
après tant de mécomptes , quelque chose qui promette
beaucoup et ne trompe pas? Et ne pouvons-nous pas espé-
rer,dans ce vaste silence de toutes les idées qui ont naguère
exalté les âmes et qui maintenant sont mortes, d'être écoutés,
d'être entendus par ceux dont l'âme demande à vivre?
Nous reproduirons donc avec courage et persévérance
toujours cette même idée , qui est encore Jolie an monde.
Mais uoys n'avons pas besoin , pour cela , de demeurer
étrangers à toutes les idées qui peuvent préoccuper légiti-
mement nos contemporains et nos compatriotes. Ces idées ,
à la vérité, on nous les verra toujours coordonner ou plutôt
subordonner à la grande idée au service de laquelle Dieu
nous a mis; tout le bien qu'on peut proposer, nous le vou-
lons chrétien, et pour cause; mais le Christianisme accueille,
en répur.int, en le complétant, tout ce qui est vrai et bien
intentionné. Nous avons avec les simples philanthropes bien
des intérêts en commun. L'un de ces intérêts, l'instn/clion
populaire, est même ce qui nous a fait prendre la pliiint'
aujourd'hui. C'est à l'instruction populaire chrétienne que
nous pensions en dur.nant pour titre à cet article : Ce gui
manque à la France. Mais un courant impi'évii d'idées nou;
:i. f lit dériver loin de notre propos. Nous y reviendrons dmii
un procItAin article.
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
l'homme régénéré par l'évangile (i).
L'homme en qui s'opère la régénération chrétienne com
mence d'abord par être éclairé sur son état par rapport :
la loi divine. 11 examine son âme d'après ce code éternel <■
immuable sur lequel doivent se régler tous les membres d;
royaume des cieux.et sans s'arrêter simplement à examine
sa conduite extérieure, il va dro.t à la racine du mal, ilaji
prend à connaître avant tout combien son cœur est éloign
de Dieu , combien sa volonté est faible et pervertie, com
bien ses affections sont charnelles et dépravées. Comme
s'agit ici de son salut et de sa perdition, il se garde bien d
traiter à la légère ces questions importantes ; il sent bic
qu'il ne sert à rien de ?e dissimuler le danger qu'il court c
d'en écarter l'idée. Aussi, plus il s'approfondit lui-même
plus il s'inquiète sur ses destinées futures, plus il se dçijiand
souvent : comment paraîtrai-je devant le souverain tribu
nal ? plus il sent la nécessité de fuir arrière la colère à venii
et de rebr(uisser tout de bon vers l'Eternel. Alors il se fa
une révolution dans ses idées. Auparavant il ne s'occupa
point des choses spirituelles, elles lui paraissaient une foli'
La vie présente était tout pour lui ; il estimait que le combl
de la sagesse était de la passer tranquillement et coninu) h
(i) E\lr.nit (les Discours de feu M. de Petit-Pierre. Un vol. in-8". Clie
Risler, rue de l'Uroioirc, 11° C,
LE SEMEUR.
jicut , sans tiop s'iiiquit'ter de ce qui devait la suivre; et
ses vues y ses ])iojcts , ses craintes , ses espérances ne dépas-
îaiciit jamais les bornes de ce inonde. Toute sa nioriilc se
l)oi-n:iit à quelques devoirs de société et de famille ; aussi les
péclU'S qu'il toniniptlait contre sa consciente et contre la
loi divine ne lui semblaient importaiis qu'autant qu'ils
avaient dj fà^.lieuscs consctpionccs dans ce monde. D ail-
leurs il avait assez peu de chose à se reproclier. 1! pensait
r]a'il ne fallait pas être totijotir* en souci à cet égard j s'il
(vail eu qnclqies torts , il se reposait follement sur la mi-
séricorde d'un Dieu qu'd ii ritait sans cesse, et il prenait, au
losle , pour de la foice d'àiue l'insojciancc Jans laquelle il
vivait, sui" SCS destinées futuH'os et sur son état par raj!v[)ort
a4i monda à venir. Mais ;Tiiiin tenant il pense d'une manière
bien différente. Il a acquis le véritable bon sens, qui consiste
à préférer ce qui est permanent et éternel à tout ce qui est
frivole et passager. Les chases invisibles sont à ses yeux
beaucoup i)lus réelles que les visibles, et la vie future qu'il
voit toujours en perspective lui fait estimer à sa juste valtur
lo temps court et précieux qu'il passe ici-bas. Il considère le
péché sous un tout autre point de vue. Comme il doit avoir
des conséquences éternelles, il le regarde comme le seul vé-
ritable malheur dont il doive profondément gémir , et loin
de se reposeï' sur quelques œuvres bonnes selon le monde ,
loin de se tranquilliser par quelques idées vagues de misé-
ricorde-divine , il pense qu'il lui importe foi t peu de pa-
raître juste aux veux des hommes , et plus il se connaît lui-
même, plus il se met à h place qui lui convient devant un
D!cu de sainteté et de justice, plus il sent que ce qu'il y a
de plus impoi tant pour lui , c'est d'être délivré du mal ,
quelque petit qu'il soit en apparence. Ses devoirs ont aussi
agrandi leur cercle devant lui. lioin de ne regarder com-
me tels que les actions extérieures qui ont du rapport avec
les relations sociales, il a compris que les premiers désirs de
son âme doivent appartenir à cet £tre auquel il doit tout,
à son Créateur, à son Père, à son premier Bienfaiteur; il a
compris que sa volonté tout entière doit être soumise à ce
Dieu qui a sur lui les droits les plus absolus et les plus im-
jucscriptibles. aussi une autre révolution s'opère dans ses
santimcns et dans les affections de son âme. Auparavant il
ne pcusait pas à Dieu, il en écartait l'idée, il ne s'occupait
de lui qu'avec un sentiment de crainte et de malaise, ou s'il
v pensait quelquefois , son commerce avec lui était sans in-
timité. Et comment aurait-il pu donner son cœur à Dieu ?
Bien d'autres objets le remplissaient tout entier et le dis-
travaient de l'amour de son Créateur. Le monde vivait dans
son âme; les idoles de l'avarice, de l'orgueil , de la sensua-
1 té c'tiieut les objets de son culte; toutes ses af.ections
< la'cut possédées par mille objets d. vers qui l'occupaient,
le tourmentaient, l'abandonnaient tour à tour; des habitu-
des vicieuses, d'innombrables péchés, un vidé affreux, une
sécurité terrible étaient la conséquence de la fausse direction
donnée aux peuchans de son cœur, et malheureux esclave
de la vanité , il ne sentait pas les pesantes chahies qui le
couibaieit vers la terre et qui mitérialisaient son âmo.
Mais maintenant ses affections ont pris une tendance toute
Jifi'érente. Son âme a repris sa position naturelle. Dieu, la
sjurce de la sainteté et du bonheur , règne sur elle , et la
remplit tout entière. Devant cet amour dominant, l'amour
du monde a disparu. 11 combat, il crucifie , il déracine les
pissions charnelles qui font la guerre à sou âme. L'amour,
en le sortant de lui-même , lui a enseigne le dévouement ,
le désintéressement , les sacrifices. L'amour, en l'élevant à
Dieu, lui a appris à ne vouloir avec joie et avec force, que
Ce qui est beau et bon, que ce qui est saint et juste, et
c'est ainsi qu'une antre révolution , non moins importantî,
sifqHM-e-dans,^a vei«nté-. Ariifjftftsvatrt , s'il n'était jias tombé
aisci biS pour vouloir précis Jraciil 1; crim; , du moins fort
peu éclairé sur la nature du véritable vice et de la véritable
vertu, ne les considérant que dans leurs rapports avec la
terre cl jamais dans leurs rapports avec les cieux , il vou-
lait les plaisirs du monde, il voulait les plaisirs des sens,
il voulait ce qui l'éloignaitde Dieu. Si quelquefois il désirait
opérer dans sa conduite quelque amélioration extérieure ,
1 n'avait poiiu pour le mal une haine décidée et vipou-
l'cuse ; sa volonté faible, ses résolut. ons sans consistance
étaient bientôt le jouet de la première tentation. Il se fiait
à ses seules forces ; s'il faisait queltjuc bien , il s'en rappor-
tait à lui seul la gloire, etd'ailhurs, il voulait si peu l'a-
mour de Dieu , l'humilité, le renoncement, que les mots
seuls de piété et de dévotion faisaient sur lui uneimpression
désagréable, et qu'i-l' se représentait une vie i-eligieuse et
chrétienne comme quelque chose de triste et de malheu-
reux , comme uu esclavage.
Mais maintenant , il veut tout autre chose , et il veut
d'une manière bien différente. 11 ne veut décidément que
le bieu ; il ne hait décidément que le mal ; c'est chez lui
quelque chose d'arrêté. Le péché a beau se cacher et se
couvrir d'une enveloppe attrayante , pour petit tju'il soit ,
il le reconnaît , il le démasque, son cœur se soulève, et il
rompt décidément avec lui. Ses bonnes résolutions ne les-
tent plus sans accomplissement. Cet homme faible veut avec
efficace. Cet homme charnel devient victorieux de ses pas-
sions , et accomplit des devoirs qui lui semblaient aupara-
vant impossibles. Avec cela, il ne s'enorgueillit de rien , il
demeure dans l'humilitc la plus profonde, quoique le but
qu'il se propose d'atteindre , avant tout, ne soit rien moins
que de devenir saint comme Dieu est saint, et parfait comme
il est parfait. Voilà la grande réforme qui s'est opérée dans
ses idées, dans ses inclinations, dans ses goiits. Voilà cer-
tainement une nouvell-j créature, dans l'âme de laquelle de
nouvelles semences , de nouveaux germes ont été déposés,
et qui doivent se manifester à l'extérieur. Et lors même que
ce cliangement ne s'opère qu'à la longue , lors même que
les progrès de son perfectionnement so.';t lents et souvent
insensibles, lors même que le corps de péché, que le ci-
toyen des cieux traîne encore avec lui sur la terre, lui li-
vre des combats fréquens et remporte quelquefois la vic-
toire, il n'en est pas moins vrai qu'une nouvelle nature a
été substituée à l'ancienne, et que cet homme est un hom-
me nouveau , pensant différemment , aimant d'autres ob-
jets, voulant tout autre chose que ce qu'il pensait , aimait
et voulait auparavant. Quoi donc ! L'orgueilleux est devenu
humble, le faible est devenu fort , l'égoïste renonce à lui
môme, l'indifférent a élargi son cœur , l'homme charnel et
mondain aspire aux biens du ciel, l'esclave du péché veut
dcNcuir un saint ! Oh I quel changement admirable I Com-
ment donc a t il pu s'opérer ? Comment l'aveugle a-t-il re-
couvré la vue? Comment le pawlytique a-t-il pu se lever
et courir ? Comment le mort a t-il pu sortir de la tombe , et
paraître au inil.eu des vivans ?
Ah! c'est sans doute une œu\re céleste, faite par le grand
Dieu des cieux ! Oui, ceci est l'ouvrage de la puissance créa-
trice. Le Dieu qui , au commencement , a fait jaillir la lu-
mière du sein des téuèbres,a fait resplendir à nos yeux une
lumière brillante et nouvelle ; il a déployé sa force. Il s'est
rainifesté pjr l'Evangile, et ces admirables effets en sont
résultés. L'image de toute sainteté et de toute justice a
paru sur la terre eu la personne de Jésus; l'esclave du péché
qui vivait sans inquiélude et sans crainte, a comparé son
âme souillée avec cette image pure ; il a entendu Li menace
p ononcée contre le traiisgresseur delà lui; il a vu le ter-
rible anathèmc proclamé sur la croix contre la chair et lè
sang, et il a tremblé , iUs'est dit : «Jesuls l'hoinme auquel
Cl^s menaces s'adressent», et sa sécurité s'est changée cti
liislcisso, et sa joie frivole cl moiidaiu.' a f.iil pluLC à i;ii.
LE SEMEUR.
amer déplaisir. Mais la voix de Dieu qui disait: «Je iio veux
point la mort du pécheur, mais sa conversion eisavie, s'est
fait entendre à ce coupable , désormais certain d- sa
tondjmiialion. Il a vu Jésus , le Rédempteur , soufiV.inl la
moi t qu'il a\ ail mérilée : il a vu l'acte Je son pardon signé
par le sang du Fils de Dieu , et son ànie t'est ouverie à l'es-
pérance , el à la vue de tout ce que Jésus a fait pour lui , à
la vue de cet amour immense, qui surpasse son imagina-
ot (jui confond ses pensées, son cœur a repris de la vie , et
tomes SCS affections se sont tournées vers ce Dieu infini en
grandeur et infini en miséricorde, qui l'a aimé le premier ,
alors même qu'il aurait pu le perdre. Alors aussi cette im-
mense perspective de (-,loirc qui s'ouvre devant ses yeux,
celle vie éternelle à laquelle il peut m;iiutpnant prétendre,
élève son âme, et lui inspire une force et un courage qui
fotit de lui, dans le champ de la vertu , un héros el un
triomphateur. Et par dessus tout encore , l'Esprit même
de Dieu concourt avec sa Parole pour imprimer ces sen-
unieiis dans sou âme. Il lui donne l'assurance de son adop-
tion, il fortifie sa volonté, ill'aide à mctue sa conduite d'ac-
loid avec ses principes; et par ce moyen , cet homme si
fable et si fragile, qui ne pouvait et ne voulait efficace-
ment que le mal , peut aller chercher sa puissance dans
la puissance même de Dieu. Ah ! quel autre que toi, Esprit
régénérateur, quel autre que toi a pu faire cet admirable
ouvrage? Voilà le but où tu tendais par tant de prodige»
d'amour, par tant d'évéuemens inouïs. La Divinité tout
entière a réuni ses efforts, pour aire de l'enfanl de la
pcudre un ciloyen du royaume du ciel.
MELA]\GES.
Etranges paroles de M. Dupm aîné , a l'occasiou de la mort dp
Cl vieh.— Dans son discours de réception à lAcadémie française , M.' Du-
pin aillé s'est exprimé d.ins les termes suivans à l'occasion i-'e 'a mort de
tuvur, .-luquel il succède dans le sein de cette compagnie leUree : « Il
épiouva une subite indisposition : à l'instant même , et quoique le symp-
tôme put paraître léger, sa science lui révéla l'imminence du d nger. Les
ine lecins appelés près de lui ne jugeaient cependant pas la maladie mor-
telle; ils chcr-hèrent du moins à le lui persuader. Lui seul ne se Qt aucune
illusion. Je suis analomiste , messieurs, leur dit-il ,je suis anatomiste.
Et il expliqua scientifiquement la cause d.i mal ; et il démnnira , sans
trouble, que l'art ne pouvait point y appor er de rem- de. Celte inielli-
gence sublime discourait sur son pro|ire sort avec autant de d.sintéresse-
ment que sur lout autre sujet Pendant q atre j mrs il a tu s'afpr..cher
une mort inévitable, el dans cet es. ace de temps, long sans doute pour
celui qui sait qu'il va mourir, il n'a pii^ cessé un •■cul instant de conserver
le même calme, la même sérénité. L'exercice de ses lacu!té> intellectuelles
lui avait évidemment donné une haute philosophie : il a montré plus que
de la résignation ; c'était une adhL-sion donnée sans efforts aux décrets
éternels. »
Et un peu p!us loin : 'I Le soir de sa mort, M. Cuviir était assoupi:
dans iiu .le SiS momens de réveil , il dit quelques mots sur la bizarrerie de
sc< rê\es. Ces mois, prononcés en souriant, prouva-ent qu'il consrvait en-
core toute sa présence d'esprit. Une demi-heure après, il porta sur son frère
un coup-dœil expressif .et lui dit : La tête s'engage. Son regard, son ac-
cent annonçaient que cela voulait dire: Tout estjini. Peu de momens
apiès il expira. — Ainsi il a été donné à M. Cuvier de coiiseiver ses fa-
cullés intellectuelles jusqu'à sa dernière heure !.. Il a conaiii l'instant
précis où son esprit se troublait, el il a jugé que du moaienl où l'inlelli-
gence le quittait , la vie allait aussi l'abandonner. Convenons , messieurs,
que celte man.cre savante de mourir est conip.irable aux plus belles morlS
de l'antiquité '. »
C'est avec une vive peine qne nous avons lu daiisle .Won/iei/rces lignes,
et surtout l'exclainalii.n plus qu'étrange qui 1rs termine. Voilà donc la phi-
losophie d'un des esprits d'élite de notre époque! Croire, d'une part,
qu une haute intelligence est la condition d'une mort paisible , prendre
ensuite le trépas de quelques grands hommes de l'anliqnilé pour archi-
type des belles morts , après les exemples innombr.iblts ttbien autrement
sublimes que nous devons au Christianisme , oompaier à ce type les derniers
inslans d'ur) savant, par cela seul qu'il conserve as'cz de présence d'esprit
po T suivre les progrès du mal qui le tue . appeler enO i cela une savante
manière de mourir , en venté , nous n'aurions pas cru le récipiendaire car
pable d'nccnmuler de si tristes erreurs et de les couronner (>ar un si déplo-
inble non-sens; car , à notre gran'l i egrel , nous ne trouvons pas d'aulre
terme [mur qualiGer ce dernier trait de s n éloge de Cuvier. Nous aimons
à entendre répéter que la mort de cet bomme illustre a i lé douce el loote
empreinte de sérénité , parce que nous désirons pouvoir e [térer que plus
son étonnante intelligence lui révélait çlMireH^eiUquele moment était venu
de comparaître au tribunal du Saint de^ sain's , que plus sa conscience lui
parlait hautement l'inexorable langage de la Ipi ijivine , plus flnsù le Saur
vi'ur se faisait connaître à lui , gagnait sa conGance el lui doiio^it en retour
la seule paix qui se retrouve au-delà du tombeau , la seule qui nous per-
mette de nous écrier : Oh mort ! où est ton aiguillon ? O sépulcre ! où
est ta victoire?
Dans un autre passage de son discours , M. Dupin , parlant des travaux
géologiques de M. Cuvier, a dit inconsidércmenl qu'au temps de Galilée ,
M. Cuvier e^t éprouvé le même sort que l'illustre astronome de Florence ,
pour avoir, par ses découvertes, donné un démenti à la Bible : ici même l'ora-
teur a démenli lui-même la foi qu'il y a quelques années, il disait hautement
profess r pour le Christianisme ! il a fait je ne sais quelle pauvre plaisan-
terie sur les animaux qui auraient oublié de se réfugier dans l'arche. Nous
ue sa/ons ce que les inquisiteurs de Rome eussent pensé des découvertes
de notre célèbre naturaliste , et nous u'avons nul besojn de le savoir. Mais
il est certain, q l'.en api rofondis-ant son sujet el en l'envisageant avec
tout le sérieux qu'il mérite , M. Dupin se fui épaigné une saillie foil
déplacée , qui ne semble lui avoir été dictée que par une funeste complii-
sance pour les préjugés anlibibliques de son auditoire Au reste, celle
faiblesse lui a mal réussi ; car tout le monde sait si ben anjourd'hui quel
témoignage M, Cuvier a rendu par ses travaux à l'exactitude du lécil de
la Genèse , que le National , relevant la méprise de M. Dupin , eu a pris
occasion de revenir sur une assertion qu'il avait déjà émise |irécédim-
ment , savoir que Cuvier n'avail pas eu le courage de s'affranchir, dans ses
recherches , de ses opinions religieuses, assertion fort grain ile de la part
du National, dénuée de preuves scientifiques aussi bien que de preuves
morales . mais à laquelle il ne manque que d'être répétée encore quelques
J'ois pour avoir acquis , en France , la valeur d'un fait démontré.
Procès des Saint-Simoniens.— Leschefs de la famillcsaint-simonienne
ont eu a soutenir , la semaine dernière , un procès criminel qui a eu pour
issue la cond imiisition (Je plusieurs d'entre eux à la pri.son et à l'amende.
Nous pensons que le ministère public a porté une atteinte fort grave à la
liberté religieuse gar.mlie par la Charte , en invoquant contre ces mes-
sieurs ce malencontreux article 291 du Code pénal qui défend de se réunir
périodiquement au nombre de plus de vingt personnes pour s'occuper de
sujets politiques, religieux ou littéraires. Aussi long-temps que cet article
sera dans le Code, el qu'on ne l'en tirera que pour en faire l'application,
l'article de la Charte , loi suprême de 1 Etat , recevra un démenti, à l'abri
duquel il est de la plus haute importance que nos législateurs le mettent.
Du r sie , une autre prévention , celle d'outraj^e à la morale publique était
de moitié comme cause de la présence des Sainl-Simoniens sur les bancs
de la Cour d'assises. Les accusés, comme on a pu le voir dans les journaux
quotidiens, oui essayé de prendre position au-dessus de leurs juges el de
tout l'auditoire, el de convertir leur procès en enseignement saint-simo-
nien. Ils ne se sor}l pas boinésà s'avouer lus auteurs des écrits scandaleuii
qui servaient Je base à l'accusation ; ils en ont reproduit jusqu'à un certain
point la doctrine dans leurs plaidoyers. Le père suprême Enfantin s'est
particulièrement distingué par l'étrangeté de son langage et de ses pré-
tentions. Bref, les prétendus apôlres de la religion nouvelle ont réussi à
mettre à la fois contre eux leurs juges et le public. Tandis que les pre-
miers siégeaient et condamnaient , ce dernier ne voyait que matière à di-
vertissement dans l'espèce de scène de théâtre que jouaient les pauvres
insensés. Pour nous , nous ne saurions contempler sans une émotion de
profonde tristesse la folie de tant de jeunes hommes que l'orgueil de leur
ra-sonct les écarts d'une imagination malade égarent si loin de la lumière
qui seule peut satisfaire leur intelligence et leur- cœur.
ANNONCE.
Pour paraître dans deux jours :
Discorns par A. 'Vinet. seconde édition , revue t augmentée de pinsi urs
di'^cimrs nouveaux. Un volume in-i2. Chez Ris!er, rue de l'Oratoire,
11- G.
Nous rendrons compte de ce volume aussitôt que nous l'aurons reçu
Au reste , il suffirait d'annoncer à nos lecteurs une seconde édition Jes
Discours de M. Vinet pour les engager à se les procurer. Ils ont pu appré-
cier par deux fiagmens récemment insérés dans le Semeur les nouveaux
Discours dont ce livre s'esl enrichi.
Le Gérant, DEHAULT.
imprimerie de Selligwe , lUs.- des Jeûneurs, n. i4-
tOHi: ir. — N 2.
12 SEPTEWBRE 183'î.
LE SEMEUR
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARALSSAMT TOUS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Hfatlh. XIII. 38.
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SOMMAIRE.
REvt]E POLITIQDE : Lettres de la province. N° Vlll. De deux assertions.
— Littérature : you/?ia/Jw £n^n|. >— De l'Instruction ropo-
LAiRE. — Philosophie religievse : Discours chrétiens sur (/ut/'^tte*.
sujets religieux , par A. Ainet. — Mélanges ; Cessation dtlinitive
du journal V Avenir. — Concours. — Annonce.
REVUE POLITIQUE.
Lettres de la province. — N° VIII,
DE DEUX ASSERTIONS.
Jevieos vous écrire aujourd'hui sur deux phrases : l'une,
de M. le procureur-géuéral Persil; l'autre, à\i Journal des
Débats.
Dans le réquisitoire qu'il a prononcé contre \e National,
M. Persil a dit qu'il ne faut pas s'en prendre aux lois de
l'impunité des éciivains , puisqu'on n'a jamais atteint le
maximum des peines destinées à réprimer la licence de la
presse, nuis qu'il faut en accuser ïégoïsine , Vindividua-
lisme et la peur , 'qui sont tout puissans dans notre siècle.
« Les hommes manquent aux lois , s'est écrié M. le procu-
reur-général ; jamais on n'a tant parlé de patriotisme, et
jamais il n'y en a moins eu. Chacun se replie sur soi-même ;
il s'isole, il cherche, comme on dit, à ne pas se compromet-
tre... Et notre pauvre société, attaquée dans tous les sens ,
déchirée par tous les excès, nulle paît soutenue comme il ie
faudrait, ne pourra bientôt plus conserver une forme quel-
conque de gouvernement; car la presse les attaquera et les
démolira successivement toutes... Muis puisque le remède
est dans la fermeté des hommes, a poursuis i M. Persil , et
que de là dépend le salut du p;iys , il sera beau pour vous,
messieurs, d'en donner l'exemple. »
Constatons d'abord un fait précieux à recueillir, c'est
que l'un des principaux magistrats de la France , parlant
devant une cour royale , deux ans après la révolution de
juillet^ qui a fourni matière à tant de belles amplifications
sur le patriotisme de notre époque , ce magistrat n'a pas
craint de proclamer qu'il y a maintenaut moins de patrio-
tisme que jamais , et que les dieux du siècle sont l'égoïsme,
l'individualisme et la peur. Quand nous disons cela , nous
autres écrivains religieux , on pourrait croire que nous
exagérons par mauvaise humeur , et nous soupçonner de
voir l'état de choses actuel pire qu'il n'est, parce que nous
sommes mécontens de n'y trouver presque plus de foi chré-
tienne. Mais voici un procureur-général qui fait les mêmes
réflexions que nous sur la corruption morale de l'époque^
et il les énonce en audience solennelle devant l'élite des ju-
risconsultes de la capitale. Ce témoignage , qui confirme
d'une manière si forte nos propres idées , mérite d'obtenir
une place dans le Semeur,
J'ai cependant un regret à exprimer, c'est que M. Persil
n'a indiqué ni la cause ni le remède du mal dont il se plaint.
Après avoir dit aux jurés : « Vos prédécesseurs étaient des
gens foit égoïstes et peureux , » il n'y a rien ajouté de plus
que ceci : « Messieurs , n'ayez pas peur et sacrifiez voti\;
égoïsme au bien général , en montrant de la fermeté. » Le
conseil est bon , mais la logique de l'orateur me parait Cii
défaut; car il sert à peu de chose de dire: « Guérissez- vous,')
quand on n'offre pas en même temps les moyens de s.^
guérir.
Je me sens mal et j'appelle un médecin. Après m'avo'r
bien examiné , il s'exprime eu ces termes : « Vous souffre.^
parce que vous êtes malade; quand vous serez guéri, vous
ne souffrirez plus; ainsi, tâchez de vous guérir au plus tôt,
et tout ira pour le mieux. — Sans doute , mais d'où vient
la maladie qui me ronge? et quel remède employer jioui
la faire disparaître? — Je vous dis, répond le médecin, q:;e
le remède à vos souffrances est de vous guérir. — A mci -
veille , mais encore une fois, où est la source du mal et
comment l'extirper? » Le médecin refuse de m'écoutcr et
s'en va. No suis-je pas bien avancé de l'avoir fiit venii' ?
La logique de M. Persil n'est pas autre. Il n'y a plus de
patriotisme; avez du patriotisme, elles affaires du ;; :ys
prendront une nouvelle face. L'égoïsme, l'individualisuie
iO
LE SEMEUR.
et la peur dominent; repoussez tout cela , et nous serons
heureux. Rien de plus juste; mais d'où vient ce manque de
patriotisme? Poui quoi l'égoïsmc, l'individualisme et lu peur
sont-ils toutpuissans dans notre siècle? Et à quels nioyer.s
recourir pour les remplacer par l'amour, par la (jénérosité,
par le courage civil ? Sur le pourquoi et le comment M. le
procureur-général s'abstient de répoudre.
S'il eût fait des retlierches à cet égard , il aurait sans
doute trouvé dans les annales de la magistrature française
CCS paroles d'un président du Parlement, lorsque les ligueurs
étaient maîtres de Paris : Mon ame est a dieu; mon cœur
est au roi, et mon corps est aux mechans. Les premiers
mots de cette plnase expliquent les derniers. Ce vénérable
magistrat liviaitsans crainte son corps aux médians, parce
qu'il savait que son àmeappartenait àDieu; sa foi religieuse
lui donnait la force de s'immoler à sou devoir ; il n'était ni
égoïste ni lâche, parce qu'il n'était pas incrédule. Otez à ce
chefde la m.igistrature françaisei'espéranceque son âmeestà
Dieu ; supposez qu'il soil imbu des doctrines flétrissantes du
matérialisme, et qu'il vive d'une vie d'homme politique de
notre siècle: pensez-vous qu'il persisteiail a livrer son coips
au supplice pour ne pas trahir ses serniens? Affronterait-il
la mort pour demeurer fidèle à la voix de sa conscience ?
Kon : il se nioiilreiait égoïste , parce que le cœur humain
qui ne reçoit pas une impulsion supérieure , revient néces-
sairement à l'égoïsme par sa penle naturelle; on le verrait
s' individualiser , parce qu'il n'y a que des individus dans
nos sociétés modernes, loi'sque leliendela religion est brisé;
•il aurait /je;//', parce que tout homme craint la mort quand
il croit qu'il mourra tout entier; \\ manquerait de patrio-
tisme , (pour employer les expressions de M. Persil ) parce
que la patrie a perdu son caractère sacré, etqii'il faut main-
tenant traverser la charité clii étienne pour avoir un vrai
patriotisme ; il se replierait sur lui-même , il s^ isolerait , il
chercherait à nepasse compromettre; car, en vérité, quand
ou ne croit pas à l'immortalité de l'âme, on ne croit guèi-es
à sa conscience; et quand on ne croit plus à sa conscience,
on rapporte tout à soi, à sou profitparlii ulier , sansse met-
tre en souci du bien-être général. Homère dit qu'un homme
perd la moitié de ses vertus le jour on il devient esclave;
un magistrat perd aussi la moitié de ses vertus , et plus en-
core peut-être, le jour où il devient incrédule.
Telle est la cause du mi<l. Vous ne voulez pas, ou vous
n'osez pas prononcer le nom de Dieu et celui de Providence
dans l'enceinte de vos cours de justice. Quand vous rassem-
blez deux ceut mille personnes autour d'une tombe illus-
tre, vous craignez ou vous oubliez de dire que l'âme est im-
m,ortelle. Vousconceutiez, non seulement les actions, mais
les paroles et les pensées dans ce monde périssable; vous
matérialisez tout, les fêtes, les douleurs , les espérances , les
menaces, la politique, la philosophie, les lois , l'éducation.
Ehl bien, chaque arbre porte sou fru.t, et le matérialisme
porte les sicus. Voilà pourquoi vos jurés sont égoïstes et
s'abandonnent à la peur; voilà pourquoi vous trouvez de-
vant vous des individus qui ne songent qu'à eux, au lieu
de se dévouer pour leur patrie. Aviéz-vous espéré de chas-
ser la religion sans exiler avec elle toutes les vertus qu'elle
insp.re? Pcijsiez-vous qu'en adoptant le système avilissant
de l'utilitarisme, les membres de vos tribunaux , utilitaires
en tout le reste, cesseraient de l'être au moment où ils au-
raient une cause à juger ? Prétendiez- vous réunir deux cho-
ses incompatibles, une profonde incrédulité dans le cœur,
et une héroïcjuc générosité dans la conduite ? L'illusion se-
rait grande , il faut en convenir, on ne pourrait la compa
ver qu'à celle qui place le bonheur de trente-deux millions
d'hommes dans la changement de quelques individus et de
quelques formes politiques.
Indique)' la souvcc du mal, c'est indiquer en m^me temps
le remède. Puisque l'iiréligiou détruitlc vrai patriotisme, la
religion seule peut le reproduire. Puisque l'Agoïsmc , l'in-
dividualisme et la peur ont pénétré dans le sanctuaire de la
justice depuis que les magistrats ont cessé de dire que leur
âme est à Dieu, il faut s'efforcer de remettre ce langage,
non sur leurs lèvres , mais dans le cœur; et il y rentrera ,
non par le déisme , mais par le Christianisme. Dans les tri-
bunaux comme sur la rue, comme dans la Chambre des dé-
putés , comme dans les comptoirs des industriels , l'Evan-
gile est la grande lumière qui doit servir de guide, le grand
levier qui doit faire agir, le frein puissant qui doit contenir
les passions , la source intarissable de laquelle doivent
sortir les vertus. Hors de là, on peut le dire des nations de
même que Jésus-Christ le disait des individus, hors delà
vous ne pouvez rien faire.
J'arrive maintenant à la phrase du Journal des Débats ,
qui n'est pas moins curieuse que celle de iVl. Persil; car elle
sert à peindre tout un parti sous le point de vue-moral. Ce
journal contient depuis quelque temps une polémique assez
mordante et pas toujours juste ni bien réfléi-hie contre M.
Odilon-Barrot; il a attaqué entre aulresun discours tenu à
B umatli, dans lequel ce député disait que la prospérité du
pays résultera de l'amélioration des mœurs beaucoup plus
que du changement des personnes qui gouvernent. Le
Journal des Débats s'est pris aussitôt à demander si le parti
du mouvement prétendait changer les mœurs de la nation^
et il a dit que ce projet ne pouvait conduire à rien. Voici sa
phrase : « Les dynasties ne sont que des élablissemeiis poli-
tiques; les mœurs sont des étabhssemens naturels. On ne
change point les mœurs d'un pays, pas plus qu'on ne change
sa religion. Les mœurs et la religion changent toutes
SEULES. »
Je cherche la pensée du journaliste sons ces paroles , et
j'y trouve un vice d'expression, si elles doivent être enten-
dues dans un sens restreint, ou un vice de raisonnement ,
s'il faut les prendre dans un sens général.
Le rédacteur a-t-il voulu dix'e que les mœurs et la reli-
gion d'un pays ne se changent pas aussi iacilement qu'une
dynastie; qu'un i>oi et même trois rois sont chassés au be-
soin en quelques jours , mais que les idées religieuses et les
habitudes morales d'un peuple ne se modifient que par le
travail successif d'une longue suite d'années? Soit; nous
partageons entièrement son avis. Nous croyons que les hom-
mes politiques ont eu grand tort, depuis quarante ans, de
s'imaginer qu'on enlève les mœurs d'un peuple pour les
remplacer tout-à-coup par d'autres, comme on ferait des
décorations de théâtre. Nous pensons que ce fût là prinçir
paiement l'erreur de la Constituante , qui crut faire table
rase des mœurs, parce qu'elle avait abattu les institutions
que les mœurs avaient créées. Nous sommes persuadés enfin
que les hommes de juillet se sont trompés daus leurs
calculs, parce qu'ils n'ont pas mis en ligne de compte les
mœurs nationales. Mais si le journaliste n'a pas voulu ex-
primer autre chose, pourquoi écrit-il que la religion et
les mœurs changent toutes seules, hcs deux mots lentement
et spontanémentnc sont pas synonymes, il s'en faut de beau-
coup. La transformation des mœurs est le?ite , mais elle n'est
pas spoi.tanée. Dans la nature physique, il y a des corps
qui exigent des siècles avant de parvenir à leur dernier
terme do croissance; on ne prétendra pas cependant qu'ils
croissent tout seuls et par une force de création qui leur
soit propre.
Le rédacteur a-t-il entendu son assertion dans le sens gé»»
néral? Veut-il soutenir que le changement des mœurs est
spontané, qu'il se fait de lui-même , qu'il ne dépend pas
de causes extérieures , qu'on ne peut ni le retarder, ni le
hâter, ni le diriger; que c'est là nue espèce de transforma-
tion fatale , nécessarc, quel'ou doit laisseragir par impuis-
LE SBIWEUR.
11
sance de la modifier; enfin , pour rappeler ses ternies , que
les mœurs CHANGENT toutes seules? Je m'étonne alors cpi un
journal, qui ne maïuiue ni d'esprit ni de maturité , ait ac-
cueil! uu non-sens aussi absurde.
Les mœurs sont tellement loin de se chanf;er toutes seu-
les, qu'elles ont attendu partout de nouvelles institutions
religieuses et politiques pour se modifier. Moïse a iliaiige
les mœurs des Juifs. Lycurgue a changé les mœurs des La-
cédcmoniens. LeCliristianisme a changé les mœurs de cette
partiedu monde qui s'est faite chrétienne. Mahomet acliangii
les mœurs des Arabes. Calvin, avec la réforme, a changé les
mœurs de la république où il a fini ses jours. Les philoso-
phes du dix.-luiiliome siècle, et plus tard, les formes poli-
tiques ont puissamment modifié les mœurs do la Fiance.
Partout nous trouvons des causes extérieures , hommes ou
institutions, et souvent ces deux causes à la fois, qui ont
exercé une influence bonne ou mauvaise , favorable ou nui-
sible sur les mœurs. Qu'est-ce donc à dire que les mœurs se
changent toutes seules?
Je ne relèverais pas celte étrange assertion , qui aurait
aussi peu d'importance que tant d'autres que l'on rencontre
chaque jour dans les feuilles politiques, si les hommes de
parti ne pratiquaient pas justement ce que le journaliste
pose en théorie. Il semble en effet qu'ils soient tous bien
fermement persuadés que les mœurs se changent toutes
seules. Aussi vous voyez qu'ils ne s'en inquiètent guères ou
point. Que les journaux , les théâtres, la littérature, les
chansonniers des rues répandenten tous lieux, jusque sous
les pauvres chaumières de nos villages qui devraient au
moins être respectées , qu'ils répandent des maximes im-
morales , des idées obscènes , des mensonges grossiers , de
Etupides attaques contre les plus saintes doctrines de la re-
ligion , qu'importe ; cela ne fera rien aux mœurs ; les mœurs
se ch ingent toutes seules. On pourrait distribuer de bons
livres, donner à l'instruction du peuple un caractère plus
moral, créer des institutions philanthropiques, élever des
maisons pénitentiaires , essayer enfin d'agir sur la masse du
peuple pour lui inspirer des habitudes d'ordre, de pré-
voyance, d'économie, de simplicité, de charité; qu'importe
encore; celanefei'a rien aux mœurs; les mœurs se changent
toutes seules. Il y a quelques individus épars çà et là sur le
sol de la France, qui voudraient modifier les idées reli-
gieuses et les principes moraux de leurs concitoyens; ceux-
là publient des brochures, des journaux destinés à ce noble
but; ils fondent , selon leurs movens, quelques institutions
inspirées par le désir d'améliorer leurs semblables; mais la
plupart des hommes de parti n'y prennent point garde, et
s'ils en entendent parler, ils haussent les épaules avec un air
de dédaiu. Que prétendent ces enthousiastes? tous leurs
efforts ne feront rien aux mœurs; les mœurs se changent
toutes seules. En vérité , aurions nous découvert le secret
de la conduite de tant d'hommes influens qui ne s'inquiè-
tent pas plus des mœurs de la nation , que si ce n'était là
qu'une expression creuse et vide? Ne prenons donc plus
aucun souci de rendre les Français meilleurs; croisons les
bras en présence de cette corruption à laquelle nous ne pou-
vons opposer aucune digue; soyons comme des matelots
qui, jetés par le naufrage au milieu de l'Océan, se laissent
descendre au fond de l'abîme, sans essayer de lutter contre
les flots, parce qu'ils savent que tous leurs efforts ne les
conduiraient pas jusqu'au rivage.
Eh ! bien , Français, les mœurs changent toutes seules, et
les religions aussi, dit le journaliste, en sorte que nous n'a-
vons plus qu'à nous asseoir dans un morne silence jusqu'à ce
que le dernier terme de l'impiété ait produit le dernier
terme de l'immoralité, et alors nous nous coucherons tous
dans le tombeau, comme le Bas-Empire s'est endormi dans
sa pourriture. Nous verrons la gangrène ^'étendre , gran-
dir, creuser chaque joui- pins avant; et nous resterons im-
passibles spectateurs de ce progrès de mort, et nous dirons :
Que puis-|i' y faire?
Voilà jusqu'où le matérialisme égare des esprits éclairés;
il les dégrade, il les absoibe, et il les tue dans la plus no-
ble partie de leur être. Voyez , au contraire , si les Chré-
tiens arrivent jamais à croii-e que les mo;uis se changent
toutes seules; et pour ne rappeler ici qu'un seul fait , allez
demander aux fondateurs et aux mcmhves, dvs Sociétés de
Tcmpcrance, s'ils n'espèrent pas d'améliorer les mœurs de
leur nation. Mais ils possèdent plus que des espérances; ils
ont obtenu, en moins de dix ans , les plus magnifiques réali-
tés. Comparez, hommes droits et sincères, entre ceux qui
disent que les mœurs se changent toutes seules et qui s'en-
dormentdans une complète apathie sur l'avenir moral de la
nation, et ceux qui croient que l'on peut agir sur les mœurs
et qui réalisent leurs généreuses pensées; puis, vous connaî-
trez ce que vaudrait le Christianisme pour le bonheur
de la France !
LITTERATURE.
Journal des Enfans, paraissant le aS de chaque mois , par
livraisons de i feuilles, grand in-8°. On s'abonne au
bureau du journal, rueTaitbout, n" 14. Prix : Gfr, par an.
«Dites-moi qui fait vos chansons populaires, disait un
étranger, homme d'esprit; cela me paraît plus important
que d'apprendre qui fliit vos lois.» « Montrez moi vos livres
pour l'enfance , aurait-il pu ajouter ; je leur attribue plus
d'influence qu'à toute votre littérature. «Nous ne revien-
drons pas sur ce qu'on a dit cent fois sui' la profondeur des
impressions reçues dans les premières années de la vie. Tout
le monde semble d'accord Ij dessus , et cependant rien n'est
plus inconcevable que la légèreté avec laquelle on consent
à les produire. Les parens achètent ordinairement de con-
fiance les livres qu'ils destinent à leurs enfans; uu titre
bien choisi, le nom d'un auteur connu, ou une annonce
en gros caractères dans un journ il, suffisent pour les déter-
miner; ils permettent à leurs enfans de lire ces livres avant
de les avoir lus eux-mêmes, et puis , au bout de quelque
temps, ils sont toutsurpris de voirse développcreri eux des
germes qu'dsy ont eux-mêmes déposés, sans le savoir. Les
livres pour l'enfance sont cependant une nécessité ; à défaut
de bons, les mauvais auront la vogue , et accoutumé qu'on
est à n'en pas voir d'autres , on s'inquiétera à peine de ce
qu'ils ne valent rien. Je n'en voudrais pour preuve que
le succès du Journal des Enfans , succès tel, à ce qu'as-
surent les rédacteurs, qu'il leur est venu plus de cinq
cents abonnés en un même jour. Le prospectus de ce re-
cueil eût cependant dû suffire , ce nous semble, pour faire
comprendre que les rédacteurs n'ont aucune idée juste de
ce qui est nécessaire à l'enfance. MM. Jules Janin , Van-
labelle et Michel Raymond , qui y ont inséré des articles,
sont des gens d'esprit, j'en conviens; mais cela ne suffit pas
pour être des éducateurs, selon l'iieui'euse expression de
M. Degérando ; cela ne suffit pas surtout pour détourner
à leur profit une des paroles du Sauveur, et dire au pu-
blic : « Nous avons pour épigraphe de ce livre le mot
» touchant de l'Evangile : Laissez venir à nous les
» enfans, elles petits enfans viendront à nous.»,
à eux, et non à Jésus, que ces messieurs enlenJ
petits enfans doivent aller ; leur pensée n'est
servir seulement d'intermédiaires, de conduq
se tiennent pas sur la route , pour leur do^
et les mener auprès de leur Ami et de leur iW
qu'ils arrivent à eux , et ils seront au but. Oi-, tes.Jjrdd«J^
12
LE SEMEUR.
leurs puisent dans leur piopre foud , et non dans l'Evan-
gile ; il importe de le dire, afin qu'on ne s'y trompe pas.
Si l'on veut avoir une idée de ce qu'ils pensent de l'éduca-
tion il faut lire l'avis qu'ils ont publié à l'occasion du second
numéro : « L'éducation, pour un être bien organisé , y est-il
» dit peut se résumer par ces mots : Savoir lire, n « La lec-
» ture, ajoutent-ils , est, en quelque sorte, un sixième sens,
» qui nous permet de communiquer avec les idées des au-
» très. «J'accepte volontiers cette définition; mais j'en conclus
que ce sixiiime sens ne vaut pas mieux que les cinq autres.
De même que ceux-ci peuvent servir à bien et à mal, la
lecture peut être dangereuse ou utile; et puisque Jésus-
Christ disait : « Si ton œil droit te fait tomber dans le péché,
» arrache-le, et jctte-le loin de toi; car il vaut mieux pour
» toi qu'un de tes membres périsse, que si tout ton corps
» était jeté dans la géhenne ; » je pense qu'on peut dire aus-
si: « Si ton sixième sens ne tend à s'exercer que sur dts livres
dangereux, s'il ne te met en communication qu'avec des
idées fausses ou des sentimens corrompus, ne lis pas; car il
vaut mieux demeurer ignorant que de fausser ton esprit et
de pervertir ton cœur. » Les rédacteurs du Journal des
Enjlins diront peut-être que nous donnons trop d'extension
à leur pensée , qu'ils n'ont jamais prétendu en dire autant,
qu'ils ne font de la lecture le résumé de l'éducation, que
parce qu'elle est la clef de l'instruction, qu'ils ne parlent
d'ailleurs que des êtres bien organisés, ce qui aurait besoin
encore d'explication, enfin, qu'ils n'ont pas manqué de nous
prévenir que leur recueil est fondé sur les principes de la
morale ; je le veux bien , mais il n'en est pas moins certain
qu'il y a morale et morale, et que celle de leur journal ne
nous paraît pas de nature à lui mériter une place dans la
bibliothèque des cnfans. Pour le prouver, entrons dans
quelques détails.
M. Jules Janiny a-t-ilbien pensé, lorsqu'il a écrit laFéle
Je /a /^l'erge? C'est l'article prétendu religieux du second
numéro. « L'impie insulte le ciel, dit-il^ le philosophe nie
nie Dieu tout-puissant; il n'est personne qui osât outra-
« ger la Vierge sainte. Elle est si faible et elle nous aime
» tant ! » Eh ! quoi ? c'est ainsi que vous posez le fondement !
En fait de religion, tout ce que vous avez à apprendre aux
enfans, c'est que Bonaparte, qui voulait sans doute pren-
dre la plus belle place dans le calendrier, quand il se décida
à Y mettre sou nom, dédaigna de le placer au-dessus du
nom de Saint-Louis et même du nom de Charlemague, et
le mit au-dessous de celui de la Vierge; qu'il écrivit Napo-
léon en petites lettres, laissant subsister en grosses lettres le
nom de Marie ; que la nom de Napoléon Cat effacé de l'al-
manach , et que celui de Marie a gardé sa place ; ce qui vous
mène, je ne sais comment, à conclure qu'il faut étudier les
arts utiles: « l'histoire, cette science du passé, au profit de
1) l'avenir ; la poésie , cette relgion de l'ànie , cette croyance
1) secondaire qui conduit aussi à l'immortalité ; les langues
» étrangères, cette pensée des peuples voisins, cette grande
» voix par laquelle l'antiquité nous révèle toutes ses joies et
.> toutes ses douleurs; enfin , la musique, cet écho des pas-
» sions innocentes, cette grande manifestation savante de
» tous les transports de l'âme, cet enchantement de la terre,
» qui nous fait approcher des cieux; » arts utiles auxquels
vous voulez qu'on joigne « les vertus utiles. » Mais à ces
mots, quelque étranges qu'ils soient, vous vous arrêtez;
vous craignez d'en avoir trop dit; vous faites des excuse^;et
V )usrappelczbieu vîteaux jeunes fillesauxquelles vous vous
adressez, qu'elles sont « déjà de grands enfans, plus intel-
« lipenles que leurs frères, et que leur père lui-même,
» quand il rentre, les baise au front. »
Quant aux vertus utiles , ce n'est pas M. Jules Janin qui
se charpe de nous apprendre ce qu'il faut entendre par là;
nous en trouvons l'explication dans le conte des Trois Fi-
leusesjimévé dans la môme livraison. Qu'est-ce que le conte
des Trois Fileitses? Une petite paresseuse ne voulait pas filer;
sa mère , emportée par la colère et l'impatience, la gronde
et la bat. Or, dans ce moment , la reine passait en voiture;
elle entend les cris de l'enfant , et en demande la cause. La
mère a honte de la paresse de sa fille , et se décide à men-
tir : « Je ne puis la faire cesser de filer, dit-elle , et je n'ai
pas assez d'argent pour acheter le lin qu'il lui faut. » La
reine, émerveillée de cet amour pour le travail , l'emmène
avec elle, la conduit dans trois chambres toutes remplies
du plus beau lin, depuis le plancher jusqu'au plafond, et
lui promet que quand elle aura fini, elle lui donnera son
fils aîné pour époux. La paresseuse reste trois jours à pleu-
rer et sans remuer la main : pendant ce temps, ou le com-
prend, l'ouvrage n'avance pas. Heureusement que s'étant
mise à la fenêtre , elle voit s'avancer trois femmes , dont
la première a un pied plat, la seconde la lèvre inférieure si
grosse qu'elle pend jusqu'au mentcn,et la troisième un
large pouce. Arrivées auprès de la fenêtre, elles s'arrêtent et
offrent leur secours à la petite fille , en disant : « Si tu veux
nous inviter à ta noce , ne pas avoir honte de nous faire pas-
ser pour tes cousines , nous admettre enfin à ta table , nous
filerons tout ton lin, et même en peu de temps. » La pro-
position est acceptée; la petite fille cache les trois fileuses,
qui terminent bientôt la tâche qu'on lui avait imposée; les
noces vont avoir lieu, et la fiancée , se souvenant de sa pro-
messe^ fait inviter ses trois prétendues cousines. L'époux
n'est pas enchanté de leur mine; frappé de leurs difformi-
tés , il veut en savoir la cause : « Pourquoi avez-vous un si
laige pied? » demande-t-il à la première. — « Pour avoir
tourné le rouet, «répond- elle. — « Pourquoi avez-vous cette
lèvre pendante?» dt-il à la seconde. — «Pouravoir mouillé
Icsfils. )> — «Pourquoi avez-vous ce large pouce? odemandc-
t-ilàla troisième. — « Pour avoir roulé les fils. » Le fils du roi
s'effraie et dit : « Désormais ma belle fiancée ne touchera
plus à un rouet. » Ainsi la petite fille fut délivrée du rouet ,
occupation qu'elle n'aimait pas.
Voilà le conte ; en voici la moralité ; « Vous le voyez ,
» mes amis, il ne faut jamais oublier dans la prospérité
» ceux qui nous ont servi , lorsque nous étions dans une
» moins belle position. Si la petite fileuse n'eût pas été re-
» connaissante et qu'elle eût eu honte de faire passer ces trois
» femmes pour ses cousines, » (ce qui était un mensonge de
plus) « elle eut été obligée de continuer à filer, et de tou-
» jours filer. » Savez-vous maintenant ce que c'est que des
vertus utiles? Vraiment, j'aime encore mieux les aven-
tures de Peau d'dne et du Petit Poucet , ces classiques du
genre , que les contes du Journal des Enfans. Les rédac-
teurs avaient dit dans leur avant-propos : « Enfans , nous
» vous aimons trop pour vous fiire souvent des contes; »
et cependant ces deux premiers numéros en sont pleins.
Les trois Frères , \n légende des Z>oi<ze a/sdtre*, l'histoire
merveilleuse de la Pierre qui tourne , ont tous les incon-
véniens de cette espèce d'écrits, et sont, en outre, dénués
de tout intérêt. Les récits mêmes , dont les auteurs parais-
sent avoir eu le désir d'être utiles aux enfans , tels que la
Statue brisée , la Peur des revenons , le Petit Robinson ,
Jeanne la Boiteuse , n'atteignent pas ce but. Ainsi, par
exemple , je ne voudrais pas lire à un jeune enfant la Peur
des Revenans. Son imagination resterait frappée, malgré
l'explication qui termine cette histoire ; vous inoculez la
peur, en essayant de la guérir. Je ne dirai rien des aven-
tures de Jean Paul Cl'opard, si ce n'est qu'elles n'auraient
pas plus que les autres articles que j'ai cités , dû trouver
place dans un recueil de ce genre.
J'ai beaucoup blâmé, et je crois cependant ne pas avoir
été sévère. Ce jouinal est mauvais , et je le dis d'autant
plus haut, qu'on essaie d'en faire grand bruit. Au su'plus,
LE SEVIEUU.
13
sl-il surprenant qu'il ne soit pas propre à former des
oniiues, puisqu'il n'est pas dominé par une pensée uni-
uc, puisque la morale qui préside à sa rédaction n'est pas
ne morale arrêtée, dont la loi de Dieu soit la règle im-
fiuable, puisqu'enfin le Christianisme, qui est la religion
es petits euf.ins comme celle des plus liantes intelligences ,
l'y occupe aucune place ?
DE L'I\STttrCTIOlV POPULAIRE.
PREMIER ARTICLE.
11 n'y a pas si long-temps que l'instruction populaire avait
es ennemis, et que ses ennemis osaient se montrer. Bcau-
:oup d'esprit fut dépensé à défendre l'ignorance, et les ar-
jumens employés par les soutiens de cette cause ne furent
jos toujours ridicules. Il n'y a pas peu de chose à dire m
'aveur de l'ignorance, suivant les circonstances où l'on parle
!l les adversaires qu'on rencontre. Les bonnes causes sont
iOuvent si mal défendues qu'elles donnent beau jeu aux
nauvaises , et l'exemple des gens instruits n'a pas toujours
ecommandé le savoir.
Le point de départ qu'on donnait à la question n'i tnit
jeut-ètre pas le plus propre à amener une solution. Li
pestion de principes était devenue une question de pai tv
La démocratie et l'absolutisme, se disputant le pouvo i', se
lisputaient aussi le peuple, matière première de tout pou-
.foir. Les uns espéraient, en l'instruisant, le soustraire au
lomaine des jésuites , de la congrégation et de la cour ; Ici
mtres le voulaient ignorant pour l'avoir maniable et soumiS.
3ui est-ce, dans cette affaire , qui songeait au peuple lui-
uôme ? Quelques honiiètes gens Ju premier de ces deux
partis, et peut-être même du second. Mais pour la grande
nasse des hommes politiques , le peuple cl.iit sur. ont un
nstrumentj et son ignorance ou sa culture un mai chc-picil
pi'ou se disputait. Pour un grand nombre , pour la tourbe
les crieurs, l'ignorance ou la culture des classes ioferieuies
5tait tout simplement im mot d'ordre , un signe de rallie-
iieut, une thèse qu'on affichait pour marquer sa posit on et
outenir son caractère.
Aujourd'hui le zèle pour l'instruction publique ne peut
plus être affaire de parti ni d'opposition. Sur les nouvelles
jases où le gouvernement se trouve placé , il ne peut pas
péculer sur l'abrutissement des populations ; il y a même
jIus : les dangers où le tirent ses deux ennemis mortels, le
épublicanisme et le cailisme, doivent lui faire désirer plu-
ôt que craindre un rapide développement de l'instruction
Jublique , de cette instruction sans laquelle le bon sens est
m pauvre myope, et l'esprit plus dangereux que la bêtise.
_.e gouvernement actuel doit savoir , et n'ignore pas en
;fFet, que , bien loin que la culture des populations puisse
ui porter dommage , chaque progrès de celte culture est
jour lui un gage de sécurité et d'espoir , et que si , dès ce
noment, il avait à régir un peuple éclairé, les plus grands
le ses périls seraient écartés.
L'opposition, j'entends celle qui ne s'oppose pas à l'ordre,
le saurait avoir sur ce sujet d'autres vues que le gouverne-
nent. Si celui-ci se flatte que ses plus dangereux ennemis
le puisent leur force passagère que dans l'ignorance des
nasses, et s'il espère, en éclairant ces masses, les arracher à
les influences réactionnaires ou anarchiques , l'opposition
le son côté, se flatte que l'accroissement des lumières po-
julaires accroîtra nécessairement son crédit et son ascen-
iant j que le peuple, en se cultivant, sentira toujours mieux
'imporUnce des dcveloppcmens ultérieurs que le parti de-
mande h la révolution , en un mot , que la France éclairée
sera la France de l'opposition.
Aucun donc des partis conslitnlionncl<; qui se partagent
la France ne peut être hostile aux lumièresj les lumières
ne peuvent faire peur c]\i'at\x\ factions. Par un heureux con-
cours de circonstances, ces deux partis sont donc contraints,
sur le point qui intéresse le plus le bien-être du pays , de
marcher absolument dans les mêmes voies. Si quelque chose
pouvait étonner, ce n'est pas cela sans doute; ce serait plu-
tôt que l'un et l'autre ne sentent pas plus fortement encore
l'iuiporlance de ce progrès national ; qu'ils ne s'en disputent
pas plus vivement l'honneur, et que chacun ne se hâte pas
de s'emparer de cette œuvre, pour en faire son titre et son
symbole. Serait-il vrai qu'à présent encore, et gouverne-
ment et opposition ne savent vivre qu'au jour le jour ,
qu'aucun des deux n'est assez fort pour être patient, et que
ces longues vues , ces combinaisons à v.iste portée qui ca-
ractérisent l'homme d'état leur sont interdites ou par leur
faiblesse ou pai- les circonstances? Chose déplorable! depuis
dix-huit ans, on s'est arraché de part et d'autre les lambeaux
du pouvoir , on a fait et défait des ministères , disputé sur
les fondomens mêmes de l'état politique existant , préparé
le gouveinement ; mais on a très-peu gouverné. Dans ces
luttes, toujours préliminaires , dans ce retour perpétuel à
la question préalable , dans ce continuel avant-p.'opos du
gouvernement constitutionnel, qui donc a pu songer à l'a-
venir?
Espérons des jours plus heureux , et accueillons-en pour
augure cet accord remarquable des deux partis constilu-
t onnels sur l'article le plus fondamental des intérêts pu-
blics. Reconnaissons que les temps ont changé, et que droite
al gauche veulent les lumières, et l'une et l'autre dans un
but que chacune peut avouer. Mais parlons maintenant des
vues d'un autre parti, celui des chrétiens.
Ce parti , distinct de tous les autres , en ce que propre-
ment il n'en est pas un, ce parti , qui ne se laissera jamais
inféoder ni au ministère, quoi qu'il fasse, ni à l'opposition,
quoi qu'elle veuille, mais qui passera de l'un à l'autre avec
la justice et, selon les cas, saura se séparer de tous les deux,
ce parti a , depuis long-temps, sans vues politiques et sans
arrière-pensée d'intérêt , témoigné la sympathie la plus
réelle pour l'instruction populaire. Cette sympathie repose
sur des principes bien plus nobles que celle de l'homme
politique, ou même que celle du philanthrope. Le premier,
dans son zèle pour l'instruction , ne voit que le citoyen ,
l'Etat, la liberté civile; le second , l'ordre, le repos , le
bien-être, et tout au plus quelques vertus sociales : le chré-
tien seul conçoit toute la dignité de l'instruction • c'est
l'héritier du ciel qu'il forme dans ses écoles; c'est en vue
d'un bonheur spirituel, éternel, qu'il apprend à l'enfant à
lire et à écfire; ses maîtres sont, en quelque sorte , des
apôtres, ses élèves des prosélytes, ses écoles des temples, la
science qu'il enseigne la science même de Dieu.
Telle est la première vue de l'éducateur chrétien. Il sait
qi:e Dieu, en déposant sa sagesse dans un livre , et en nous
invitant tous à y puiser directement la nôtre , nous a , jiar
là même , commandé à tous d'apprendre à lire. Mais ce
n'est pas tout. Observant la liaison intime de l'intelligence
et de la moralité , convaincu que la seconde est jusqu'à un
certain point conditionnée par la première, et que, sans un
minimum de développement intellectuel , tout développe-
ment religieux est impossible, il envisage la culture de l'es-
prit comme prescrite par Celui qui a prescrit la culture de
l'àme. Enfin, il se regarde comme responsable des talens
que son maître lui a confiés; il ne suppose pas qu'on puisse
sans crime laisser en friche un terrain que Dieu a évidem-
ment destiné à produire ; il croit que le perfectionnement
intérieur de la créature honore le Créateur, et il ne recon-
14
LE SEMEUR.
naît à cette obllf^ation j'autrcs limites que celles que Dieu
lui-même indique à chac(ue individu, soit dans la mesure de
capacité dont il l'a pourvu, soit dans les circonstances où il
l'a placé.
On voit que les motifs qui engagent le chrétien à s'inté-
resser activement à l'instruction populaire ne sont pas seu-
lement les plus instans, mais les plus élevés. Toutefois , en
signalant l'ordre tout particulier de considérations qui ren-
dent cette obligation si pressante pour lui , nous n'avons
pas prétendu le rendre étranger aux considérations d'un
ordre secondaire, qui sont spécialement celles de la philan-
thropie naturelle. Attaché par intérêt comme par instinct
à la prospérité du pays qui l'a vu naître , le chrétien sent,
comme tous les hommes éclairés , l'urgenie nécessité de
pourvoir les masses d'une certaine mesure d'instruction.
Ne pouvant attirer les philanthropes sur le terrain du
Christianisme, il se résout sans peine à les suivre sur le leur,
qui ne lui est jias ctianger. C'est sur ce terrain que nous
nous plaçons aujourd'hui avec nos lecteurs, sur le terrain,
disons-nous , de l'intérêt social. Nous presserons quelques-
unes des considérations qui doivent faire sentir à tous les
honnêtes gens l'importance de travailler à la culture du
peuple ; mais nos convictions nous obligeront de foire res-
sortir l'imperfection de tout système d'instruction qui ne
repose pas sur le Christianisme.
Le danger de la société , dans l'époque actuelle , ne sort
pas immédiatement des classes inférieures. Ce n'est pas d'a-
bord dans leur sein que prennent naissance les grandes per-
turbations du corps social. Telles que ces classes sont consti-
tuées, toute spontanéité leur est interdite. Elles reçoivent
l'impulsion déplus haut. C'est donc plus haut qu'il faudrait
aller chercher le mal et le guérir; c'estsur la classe moyenne
qu'il faudrait travailler. Mais que cette tâche est difficile !
Le mal qui, dans la classe inférieure, vient de l'ignorance ,
dans celle-ci vient plutôt de l'instruction. On peut instruire
l'ignorant; mais comment ramener à l'ignorance celui qui
sait? Comment lui enseigner cette a ignorance savantq,, »
cette « ignorance qui se connaît » et qui est, selon Pascal ,
le couronnement et la perfection de toute science? Dans la
difficulté d'influer suffisamment sur ceux qui donnent l'im-
pulsion , il a fallu penser surtout à influer sur ceux qui la
reçoivent.
Or, les masses sont plus que jamais livrées à ces impul
siens qui partent des rangs plus élevés de la société. La so-
ciété, ayant ccsié de s'amarrer , en quelque sorte , a des
croyances religieuses et morales , est attachée au char de
l'opinion. L'opinion a tout envahi. Les idées les plus fon-
damentales de l'ordre social sont tombées dans son do-
maine; on fait et défait l'Etat avec des argunicns; on dispute
froidement sur la forme du gouvernement comme sur une
méthode scientifique, sur la dynastie comme sur une bran-
che d'administration; on remue tout, on remet tout en
question; on enlève les plus vieilles convictions, les instincts
les plus profonds à la pointe du syllogisme; la France est
aux argumentateurs. Cet état d'anarchie des idées est tran-
sitoire, dit-on; elles se raffermiront. Il faut que nous fas-
sions un aveu : nous ne sommes pas encore parvenu à com-
prendre comment, avec la masse de liberté dont la France
a accepté le fardeau , clic pourra marclser avec sécurité à
travers les précipices de sa route, tant qu'rivE religion n'aura
pas saisi profondément les âmes des citoyens; et nous ne
concevons, pour un peuple sans foi , aucun repos , aucun
point d'arrêt que le despotisme, l'ensez-y bien : tant de
liberté , et point de croyances 1 La conscience du droit sé-
parée de celle du devoir ! De l'intérêt beaucoup , des affec-
tions si peu! Quelles combinaisons I Quelles chances! Quel
avenir! Et qu'on n'essaie pas, pour se rassurer, de se citer
des exemples analogues : il n'y en a que d'effrayans. La li-
berté sans la foi a fait crouler les nations ; et s'il y a aujour-
d'hui des peuples libres qui supportent leur liberté, qui en
jouissent, qui y retrempent incessamment leur vigueur, et
qui n'ont rien à en redouter, ce sont des peuples qui croient.
Tout nous persuade que la liberté française est précaire,
qu'elle est menacée par elle-même , qu'elle ne saurait se
consolider ni se régler tant qu'elle ne pourra pas opposer
aux tentatives des ambitieux de toute espèce, h. qui la car-
rière est si largement ouverte par l'état des choses et dos
esprits , la cohésion d'un peuple éclairé , vraiment civilisé,
uni dans une communauté de convictions morales.
Sur une partie au moins de cette vérité les philanthropes
sont parfaitement d'accord avec nous. Ils pensent qu'il n'y
a aucun gage assuré de stabilité ni de liberté dans un pays
où les masses sont au plus offrant ou au plus habile , à l'a-
narchiste ou au tyran , selon l'occurrence , et disposées à
prêter à l'un ou à l'autre { c'est-à-dire à la tyrannie sous
deux noms différens ) la terrible souveraineté de la force.
Ce sont ces masses qu'il faut, dans l'intérêt du pr igrès et de
Vordre, non pas désarmer, mais plutôt armer , armer d'in-
struction , de lumières, et par là même de prospérité ma-
térielle. C'est le seul moyen de les arracher à l'influence de
leurs trompeurs et dangereux amis, de les gagner aux deux
intérêts que nous venons de nommer, et dont le nom com-
mun est civilisaiton , en d'autres termes de créer pour le
pays une liberté saine et robuste , qui n'ait pas plus à
craindre de la coriuption du dedans que des attaques du
dehors.
En deux mots, à qui le peuple appartiendra-t-il? A lui-
même ou aux ambitieux? Il faut que ce soit à lui-même; et
cette indépendance, cette souveraineté morale) l'instruction
seule peut la lui donner. Le salut du pays est là.
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
Discours sur quelques sujets religieux , par A. Vinet.
Deuxième édition , revue et augmentée, i vol. in-8" de
372 pages. Paris , 1882. Chez Risler , rue de l'Oratoire,
n° 6. Prix : 4 f'"- 5o c.
La rapidité avec laquelle s'est écoulée la première édition
de ces discours est, à nos yeux, plus qu'un témoignage ren-
du pjr le public aux talens supérieurs de leur auteur j
nous aimons à regarder aussi ce fait comme le signe d'un
progrès dans les dispositions religieuses des hommes sérieux
de notre époque. Certes nous doutons qu'il y a trente ans
nous eussions vu accueillir de la sorte un ouvrage franche-
ment chrétien , de quelque forme qu'on eût pris soin de le
revêtir, et quelque remarquable qu'il eût été à tous égards.
Ou voudrait en vain nous citer en preuve du contraire
l'immense succès du Génie du Christianisme, la réputation
des ouvragesdeMM.de Bonald, de la MennaisetdeMaistre.
Ces derniers travaux du catholicisme n'ont rien de commue
avec le Cliristiaiiisme des discours de M. Vinet ; ce sont lei
dernières paroles de la poésie du moyen âge et de la chair<
sacerdotale de Grégoire VIT, adressées à toutes les imagina'
tions qui goûtent la poésie et aux rares adhérens de l'Eglisf
ullramoulaine. Il y ade tout dans ces beaux monumens ht
té. aires, hors l'Evangile; car des reflets épars de quelques^
uns de ses caractères ne sont pas l'Evangile lui-même. Ai
contraire entre tous les genres démérite qui recommanden
les discours de M. Vinct , celui de la fidélité à la saine doc
trinedu Christianisme n'est jamais le moindre. Sous la plumi
de cet écri\ain, l'Evangile ne cesse jamais de se présente!
avant toutcomme « la puissancedcDieupoursauvertousceu]
qui croient;» et si l'auteur appelle à concourir à sou ccuvri
toutes les ressources d'un esprit éminemment philosophique
s'il la pare de tout l'attrait d'un admirable style , s'il cher
che à recommander la doctrine de la croix à la sagesse à'
ce monde, ce n'est jamais pour transiger avec cette sagesse
LE SEMEUR.
15
; pour la convaiticir (11' folie, jiini, lis pour s'attirer des ap-
laissemciis, mais poui' appeler îles âmes altérées vers les
es sources où elles puissent étautlier leui- soif de pai\ et
oulicur.
ettc seconde édition est enridiic de plusieurs discoui's
veaux. Noms eu av<uis dcja fait (Onuaitie deux par des
;mcns consid(''raLles que nous fûmes autorisés à nisérer
.ance dans noire feuille. Aujourd'hui nous tei-mincrons
citations en re]>roduisant quelqut'S parties de deux nior-
IX remarquables, dans les(piels l'auteur démontre que si
mnie niérilcsouveuireslimcet les louau^cs de son sem-
ile,il est, en écliaujye, piivé de toute gloire devant
i. Les paroles que nous allons transcrire ne sauraient
trop reproduites:
Il n'est personne qui n'avoue que lous les hommes oui
he ; mais peu de pcns sont disposés à convenir que
m me est prive' ^c tout sujet de gloire devant Dieu.
Il y a un tel accord sur la première de ces propositions,
Jti ne s'y arrêterait pas , si ceux qui sont unanimes à la
;voir ne variaient étrangement les uns avec les autres ,
luelqucfois eux-mêmes avec eux-mêmes , sur la poitée
e sens de cette déclaration. Pour les uns, le péché est
niiellement chose négative; c'est une absence, un manque,
; défaillance; à les eu croire , aucun élément de mal po-
'nc réside dans le cœur de l'homme. Pour les auties, au
traire, le péché consiste dans une préférence directe du
I au bien; le vice, dans l'homme, n'est pas une faiblesse,
s une force dépravée; la volonté n'est pas séduite, mais
rompue. Ici , vous entendez expliquer le péché comme
accideut de la nature humaine, le résultat de l'action des
:onstanccs extérieures sur celte âme ; le mal, suivant
;, ne sort point d'elle, mais vient à elle; elle l'accueille,
is elle ne le produit pas. Là, vous entendez soutenir que
[erme du péché est dans l'âme, qu'il cherche au-dehors
occasions; que tout, au besoin, lui ctt occasion , et que
jmme n'est pas pécheur par accident , mais par nature.
; uns , en reconnaissant dans le cœur de l'iiomme un
ichaiit au mal, regardent ce penchant comme une loi
mitive de sou être , une force intérieure rivale de l'élé-
nt moral, laquelle donne lieu à celui-ci de déployer sa
ce et de triompher avec d'autant plus de mérite et
onncur. Les autres soutiennent que Dieu n'a point fait
(lalj qu'un adversaircest vcnujdu dehors, semer l'impure
aie parmi notre fromenljet que l'harmonie, tion le com-
, est 1 état régulier, l'état de santé de toute ùaip.
> La raison jette bien peu de lumière sur toute» ces
estions ; combien de philosophes et de profonds pcnseuis
uit-clles pas déjà mis hors de combat! Néanmoins, de
IS les pièges de la diilectique, et des mains de lous les
>histcs,une vérité s'est toujours échapjiée, intacte, entière
invincible; c'est que les hommes ont péché; c'est que
is , plus ou moins, vivent dans le désordre; que, tant
ils sont dans la chair, ils sont enveloppés dans le péché;
que , par un contraste iuexpl, cable , à la conscience de
ir servitude ou de leur captivité se joint uu seuliment
itiné de coulpe et de responsabilité.
i> Qaant à une connaissante plus pleine de la nature, de
rendue et des suites du péché, ou ne l'obtiendra jamais,
noins de recourir à la lèvélatiou chrétienne. Cette révé-
ion ne se borne p.is à nous diie fjue tous Ls hommes ont
:hé; elle jette une vive lumière sur cetti; déclaraliou par
i paroles : « Ils sont privés de tout sujet de gloire devant
eu. (Rom. III. 23.)» Pour quiconque adopte cette seconde
itence, le sens de la première devient p.irfaitement clair
précis. C'est donc à prouver que l'homme u'u devant
eu aucun sujet de gloire, que nous devons nous ap-
quer.
» Nous ne voulons pas grossir cette sentence de
qui, évidemment, ne lui appartient pas. Nous ne voulons
s coufoudre deux sphères distinctes. Vis-à-vis de l'homme
1 semblable, l'iionime n'est pas absolument sans gloire,
liomme peut offrir à l'homme de quoi admirer louer
imer du moins. Ce serait même mentir à notre piopie
iiscicncc et nous placer dans une position iusoutoiiahle
c de vouloir, dans tous les cas, refuser un sentiment
ippiobatiou à la conduite de nos semblables. En d'autres
lues, l'homme est souvent appelé à reconnaître dans
l'homme quelijue chose qu'il est forcé d'appeler vertu.
Xout convaincus que nous sommes que l'humanité est dé-
chue, nous ne convenons pas qu'elle soit devenue étrangère
à tout sentiment moral ; nous crovons apercevoir au travers
de sa corruption dis traces de justice et de bienveillance,
tiaces brillantes quehpiefois, auxquelles on ne peut refuser
de l'admiration; en un mot , nous ciovons que l'homnic
n'est pas dénué de tout sujet de gloire devant l'homme.
» Que l'homme soit content de nous , nous lui avons fait
sa part. Qu'il s'entoure de ces splendides lambeaux; qu'il
les admire; qu'il essaie d'en parer sa nudité; nous y consen-
tons; nous allons plus loin : nous respectons ces lambeaux
et nous savons pourquoi. Mais lui, à quelque haut prix qu'il
mette son orgueilleuse indigence, quelle paix et quelle
espérance lui peuvent donner cet assemblage incohérent et
contradictoire des élémens les plus disparates , cette vo-
lonté qui reconnaît la loi et qui la foule aux pieds, qui aime
le devoir et qui le hait , ce cœur qui accueille avec une
même faveur et réchauffe ensemble les passions les plus
brutales et le dévouement le plus héroïque?. Une an-
goisse plus forte que toutes les consolations d'une fausse
sagesse lui crie qu'il n'y a de sûreté que dans l'unité; un
sentiment confus l'avertit qu'un bien qui ne surmonte
pas le mal n'est pas le vrai bien, et qu'une vertu qui laisse
le vice habiter à côté d'elle n'est pas la vraie vertu,- que la
vraie vertu, résidant au centre de l'âme , exclurait par sa
seule présence tout ce qui n'est pas elle; et une voix de
condamnation retentit somdement pendant toute la vie
par-dessous les applaudissemens qu'il se décerne et qu'il
reçoit tour à tour.
» ...Telle est la condition de riiumanité ; telle est sa
gloire; qu'elle s'en empare; mais qu'elle ne porte pas la
main sur une gloire plus haute , la gloire qui vient de Dieu.
Nous la lui refusons absolument.
» Se glorifier devant Dieu ! et de quoi donc ? de lui
avoir, soit dans la vertu, soit dans le vice, incessamment dé-
sobéi. Car voilà le crime qui égalise, parmi les hommes, tou-
tes les conditions morales. Les autres iniquités sont indivi-
duelles , celle ci est la grande iniquité tlu génie humain.
VertuÉux ou vicieux , tous nous avons mis Dieu hois de
nos pensées , hors des motifs de nos actions , hors de notre
vie. Nous avons tous également violé le premier et le plus
grand de tous les devoirs. Nous sommes tous , au même
degré , transgresseurs de l'oidre éternel.
«Qu'un homme, je veux pour un moment supposer
l'impossible, qu'un homme se présente qui puisse nous
dire : J'ai observé tous les cominandemens de la loi dès
ma jeunesse, seulement je ne me suis point soucié de Dieu;
j'ai rempli mes devoirs, seulement j'ai négligé le plus es-
sentiel; j'ai été vertueux en tout point, seulement j'ai
commis le plus grand de tous les crimes... Avec combien
de droit ne lui dirons-nous pas : Vous n'avez pas été ver-
tueux , cela est impossible ; de la même source ne peut jail-
lir l'eau douce et l'eau amèie ; la même âme ne peut ren-
fermer ensemble des élémens aussi coutradictoircs; l'esprit
se refuse à concevoir une aussi monstrueuse alliance,- et si
vous persistez à appelei' vtirtu des f lits qui , nous en con-
venons, jouissent de l'est me des hommes , force nous est
de déclarer que ces faits ne peuvent constituer la vraie
vertu; que , détachés du vrai principe de tout bien, ils
se flétrissent aussi nécessairement qu'une fleur séparée de
sa racine.
» Et que personne ne dise que c'est là une dispute de
mots; que l'obéissance est l'cssenlicl ; et que celui qui obéit
à la loi et à sa conscience , obéit à Dieu. Si l'un est iden-
tique à l'autre, si l'un ne coûte pas plus de peine que l'au-
tre , d'où vient celte répugnance universelle à passer de
l'un à l'autre, de la loi au législateur, de la conscience à
Dieu ? D'où vieut celle inconceva'ole préférence delà chose
à la personne, de l'idée à sa source , de l'abstrail au vivant?
Pourquoi l'homme ne veut-il entendre la voix de Dieu qu'à
travers des détours, et se refuse-t-il obstinément à un con-
ticl immédiat avec sou Père céleste? S'il respecte la loi
comme venant de Dieu , s'il honore la conscience comme
Il vo:x de Dieu, d'où vient que Dieu lui-même n'est point
directement le but et l'objet de ses hominages ? C'est que ,
dans le fait , ce n'est point Dieu , mais lui-même qu'il ho-
16
LE SEMEUR.
nore dans la loi et d.iiis la conscience ; c'est qu'il s'appio-
pric ces deux, auloiités , ces deux élémoiis , les transtbime
en son propre être , et, les adorant comme une partie de soi ,
s'adore on effet lui-même.
«Qu'importe, dites-vous, que je néglige le législateur,
pourvu que j'observe la loi? Cette idée peut trouver place
jusqu'à un certain point dans vos relations avec les législa-
teurs de ce monde. Us ne sont que des hommes , vos égaux,
simples représcntans de la société dont vous faites partie ,
simples organes des idées d'ordre et de justice qu'une plus
liante puissance a déposées dans la société. Il n'y a en eux
aucune dignité dont la source soit en eux-mêmes. De Dieu
il n'eu est pas ainsi. Il ne représente personne. Il n'est pas
l'organe de la loi, il est la loi vivante. I.a loi même n'est loi
que parce qu'elle vient de lui. Il est Ini-mènie la suprême
et dernière raison de tout re qu'il fait, la suprême et der-
nière raison de toutes les idées. Tandis que, sur la terre,
c'est la loi que nous honoions dans la personne du législa-
teur, ici c'est le législateur qu'il faut honorer dans la loi.
Admettre la conscience et le devoir, le juste et l'injuste
comme des réalités, et faire abstraction de l'Etre qui seul
est la sanction de ces idées, seul leur donne une base, seul
en attache la chaîne à un point fixe, seul , on peut le dire,
ça explique la présence dans l'esprit humain et les rend
concevables, c'est une profonde déraison.
, » Yous mettez votre Créateur sur la même ligne (ju'un
législateur humain; et parce qu'un législateur huraaiu ne
demande que de l'obéissance , vous prétendez que Dieu ne
demandera p is davantage. Mais dans le législateur divin ne
reconnaissez vous donc qn^in législateur? Et u'y a-t il que
la loi entre Dieu et vous ? Est-ce la loi qui vous a tués du
néant et appe;és à l'être? Est-ce la loi qui vous a dotés de
tant de moyens de jouissance et de bonheur? Est-ce la loi qui
vous a déféré l'empire de la nature? Est-ce la loi qui a formé
entre vous et ceux de votre sang la mystérieuse union des
cœurs? Non; dans ces immenses libéralités, dont une seule
suffit au bonheur de créatures moins privilégiées, le légis-
lateur se cache et le père se moiilie , un père dont la bonté
surpasse toute pensée. Et vous penseriez qu'une froide et
servile obéissance peut vous acquitter enveis lui! Vous pen-
seriez que de cette force d'aimer qu'il a déposée dans votre
sein r?en ne doit remonter à lui ! Toute votre obéissance ne
serai't pas amour! Votre cœur ne chercherait pas au-dessus
de la loi , au-dessus du législateur , le Père , la Bonté , 1 A-
mour , de qui procèdent pour vous la vie , l'amour même et
la félicité 1 El vous diriez Iroidement, créatures dénaturées:
Jobéis, ilsnlfit, ne suis-je pasacquitlé?
,,.... L'obéissance a Dieu est seule capable de pro
duirela vertu. La vertu est elle un mol ou une chose , une
fiction ou une réalité? Si elle est une chose, une réalité dis-
tincte , il faut qu'elle soit une dans son principe, une à son
orij^iné. Si elle a plusieurs principes , elle est plusieurs
choses à la fols ; elle est l'assemblage hicticc de plusieurs phé-
nomènes auxquels on a Imposé un nom collectif, et dont la
nature intime demeure, par cela même , inexplicable.il
faut nécessairement admettre qu'au - dessus de la piété fi-
liale, delà justice, delà bienveillance, de la véracité,
de la chasteté , il y a une chose qui n'est aucune de ces
choses en particulier et qui les embrasse toutes à la fo.s ; un
principe d'après lequel nous sommes , non seulement hls
respectueux, ou hommes justes, ou bienvcillans, ou sincè-
res, ou chastes; mais tout cela à la fois , mais lout te f/u d
faut dire; une force générale qui doit fléchir notre âme a
l'ordre moral dans toute son étendue, et nousle faireaimer
dans toutes ses applications; en un mot ,qui crée en nous,
non des vertus , m is la vertu. La découverte de ce principe
générateur fait depuis long temps le désespoir de la philoso-
phie morale. Le chcrcherez-vous dans la conscience? U^ la
conscience, dans son état actuel, vous pouvez faire dériver
quelques vertus pirticulièrcs; mais leur cours remonte ne
vous fera pas atteindre au ht primitif d'où elles s'épan-
chent, au trésor commun de leurs eaux. Qu'y at-d de plus
général, dans.la conscience humaine, que cet axiome : «tais
à autrui ce que tu voudrais qui te fut fait ? » Qu'il est loin
d'embrasser toute retendue de l'être moral ! Comment cet.
axiome contieadrait-ll l'obligation de purifier son intérieur.
Comment en concluriez vous l'obligation de rendre à DIlu
les hommiges qui lui sont du3?Tout vaste qu'il est, il n'em-
brasse pas la moitié de nos devoirs. Et dans la pratique, qu(
de lacunes, que d'incohérences ne laissc-t-il pas subsister
Que c'est donc une chose décousue et fragmentaire que 1;
moralité humaine chez l'homme môme le plus distingué pai
son caractère. En vain cherchez - vous en lui le principi
commun de toute moralité ; encore un coup il ne tire de s;
conscience que des vertus , il n'en tire pas la vertu.
» C'est que la vertu ne saurait être cherchée moins bau
qu'en Dieu , qui est sa source suprême et unique. C'est qui
l'amour de Dieu est /a vertu. C'est que la force qui produi
en l'homme ii la fois , parallèlement et d'un seul jet , toute
les vertus, ne réside que dans ce sentiment. Aussi est-ci
dans l'éveil de ce sentiment au sein de l'âme humaine qui
l'Evangile fait consister /a /•e'ge'«e>'«/;'o«. Il ne nousappreiu
pas à être vertueux par addition, en juxtaposant, pour ains
dire , vertu à vertu. Il nous unit à Dieu par la foi; et eetl
foi qui produit l'amour développe simultanément dan
l'âme renouvelée toutes les qualités et toutes les habitude
dont l'ensemble forme la vertu. Etparce que c'estau cciitr
même de l'âme, et non à différens points de sa surface, qu'i
en dépose le germe unique, c'est aussi aux dis[iositioris in
térieures qu'il attache une souveraine importance. La Blbl
seule a dit, avec une parfaite connaissance de cause, qii
« c'est du cœur que procèdent les sources de la vie. » L
morale humaine, dans sori état le plus parfait, est unemosal
que ingénieuse dont la moindre secousse fait un moncc;i
de débris bigarrés ; la morale chrétienne est la puissante p\
ramide dont chaque partie trou.e le même appui dans su
immense base , inébranlable comme le sol qui la porte. »
MELANGES.
Cessitiojt nÉFisiTivE DD jouRN.vL l'Avemir. — Nous avons annonet
il y u liùjà plusieurs innis, que les rédacteurs de l'avenir avdieiit été
Rome deiiiaiider au pape de prinonrcr sur le sort de leur journal. La n
suivante (]uil> viennent de publier annonce q l'ils ee.ssent délinitivcme:
de le faire par; itre ;
€ Les soussignés, rédacteurs de VAt^enir. membres du c inse I de l'j^
genctf géntiratc jjour (a défense de la liberté retlgîeu^e, présen.s à Par!
» Convaincus d'après la lettre encyclique du souverain pontife Gr
goire XVI , en date du aS août i832, qu'ils ne pourraient continuer Im
travaux sans se mettre en opposition avec la volonté formelle de celui ^\
Dieu a chargé de gouverner son Eglise ;
)) Croient de leur devoir, comme calhiliques, de déclarer que r^ spe
lueuscment soumis à la suprême autorité du vicaire de Jésus-Christ, i
soitent de la lice où ils ont loyalement combattu pendant deux année
Us engagent instamment tous leurs amis à donner le même exemple i
soumission chrétienne.
» En conséquence , i° \'yi\'cnir, provisoirement suspendu depuis
iSnovembre i83i , ne reparailia pHis ;
2* VA i^ence générale pour lu défense de ta liberté religieuse est di
soute à dater de ce jour. Toutes les affaires entamées seront terminées
les comptes liquides dans le plus bref délai possible.
» Paris, ce lo septembre i832.
)) F. DE L.i Me.'ssais , Ph. Geruet , C. DE C.VD.x, le coœ
Ch. de IMOXT.^LEMBEUT , II. l.ACORn.llRE. •
11 résulle de là que les réd clenrs de X'Acenir prennent pour règle ni
solue une p^irole d homme, et qu'ils ne connaissent aucune loi immuali
qui y soit supérieure. N^ us reviendrons sur la lettre encyclique de Cr
goi.e XVI.
ConcouRS. — L'Académie royale des Sciences, Belles-Let'res et Ar':
de Rouen . a ouvert un coneouis sur celle question : " Quelle peut et
u rinflueiice de l'instru tion des classes inférieures sur le bonheur desn
u lions et sur le | crfectiunncnient de l'espèce humaine?» Le prix se
une médaille d'or de la valeur de 3oo fr. ; il sera décerné dans la seau
publique de i833. Les Mémoires doivent être adie.isés au secrétaire p
petuel , M. Théodore Licq.iet, à l'Holel-de- Ville, avant le i" jn
prochain.
A^Ii\OIVCE.
Du Rabrisisme ET DES TRAoïTiO-XS JDIVES, ;90ur_/ui;d iuite à l'arlu
Clir:stiaii!snie de Bevjainin-Constant , et à l'article Judaïsme ,
M. Kérutry, dans ( LneycLopcdie moderne, avec un avanl-piopos
dc< noies, par MtcaiLh Beur, de Taurlque. Br. in-B". Paris, i8.!
QAv.i TieuUelel WùrU, rue de Lille , n° 17.
Nous reviendrons sur cette brochure, qui contient d'étranges assertu
sur le Judùisine et le Chrislianisrae. Jesus-Christ y est repiéseiiié cumi
un philosophe ecrleclique. Nous ne voulons d'ailleurs pas empiéter .'ur
travail de celui de nos collaborateurs qui a bien voulu se charger
rendre compte de cet écrit. .
'. Le aérant, DEH.\ULT.
lin[iriraerie de SFLiJ*.uf:
i1t<i Jeûneur-
TOAIK IV.
IV- 3.
19 SEPTEMBRE 183'^..
LE SEMEUR
JOLRNAL IIELTGIEUX.
Politique, Philosopliique et Littéraire,
PAIIAISSVXT TOIS LES MEIiCREDIS.
Le chimp , c'est le monde.
M^rtth. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bareau du journal, rue Martel, n" ii,et clie/. tous les Libraires et Directi.'urs de poste. — Prix:i5 fr. pour l'annde ,
fi-, pour G mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera 2 fr. pour l'année, i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
'S lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affranchis.
MM. les Actionnaires du joianal le Semeur
)nl invités à se rendre à V Assemblée générale qui
•Ara lieu le lundi 15 octobre , ii 2 heures précises ,
u bureau du Journal, rue Martel, n" 11, pour
'itendre te rapport du Gérant sur l'exercice de
année écoulée.
SOMMAIRE.
i l'Isstrcction populaike : La moralité politique et la moralité sociale.
—CoLoxiEs: Consultation pour M. Hermc-Duquesne, juge d'mstiuction
à la Martinique, renvoyé en France pour rmJre compté de sa conduite.
— VoTACES : Voyage de M. Siewart aus lies Sandwich : Arrivée à llle
lie Hawaii (Owliyhre). Culte public à Ilido. — Philosophib ; De la
guerre, de sa cause et du moyen de l'éviter. — Ahitorce.
DE L'I^STtttCTIOIV POPULAIRE,
DEUXIEME ARTICLE.
I,A MORALITÉ POLITIQUE ET LA MOnALITE SOCIALE..
Uuc question se présente en avant de celles que nous
oos à traiter. Nous devons constater et mesurer l'in-
lonce de rinstructiou dupcuple sur sa moralité politique.
•ttc moralité politique est-elle de mémo nature , repose-
:11e sur les mêmes principes que la moralité sociale? n'en
;-clle qu'une branche , ou bien forme-t-elle une plante à
rt? La réponse à cette question nous importe ; car s'il n'y
ju'une morale , nous n'avons aujourd'hui qu'une tâche :
us aurons tout fait en ctablisiant d'une manière générale
18 l'instruction a une tendance moralisante.
Or , à la question que nous venons de poser la théorie
répond oui , et les faits , bien des fiits du moins , semblent
répondre non. Peut-être l'expérience ne nous montre-t-elle
pas beaucoup d'hommes qui aient été, d'une part, bons fils,
bons pères, bous époux, bons amis, et , de l'autre , mauvais
citoyens; mais elle nous fait voir une foule de patriotes qui,
dans les relations privées, ont manqué à quelques-unes des
lois les plus élémentaires de la morale; et là-dessus , lais»
sant e.i paix le temps présent et les vivans, nous en appelons
avec confiance aux morts et à l'histoire. Comment lever
celte difficulté?
Serait-ce en disant que le patriotisme d'un homme sans
mœurs est nécessairement un patriotisme faux , qui se ré-
sout, à l'analyse, en un égoïsme déguisé? Quoi de plus lé-
gitime , au premier coup-d'œil . qu'une telle conclusion ?
Quoi de plus naturel que déjuger que le tyran domestique
ne peut être un véritable ami de la liberté, que le père de
famille insouciant n'aura guère souci de la grande famille
nationale, et que le séducteur de l'innoceuce ne peut avoir
en aucune affaire , des principes bien délicats? L'homme
peut-il se scinder? se partager en deux ànies? l'une, dans
certains rapports , perfide , impitoyable et sans pudeur •
l'autre, dans d'autres rapports, candide, pure et dévouée?
L'homme n'est-il pas un ? Et se divise-t-il en autant d'êtres
moraui qu'il a de relations dans la société ? Il semble qu'il
serait absurde de le supposer.
Nous tommes d'avis qu'il n'y a pas deux hommes dans
chaque homme , et que le particulier , en entrant dans le
domaine de la politique, y porte bien sa même âme. Nous
admettons, en conséquence, que la pureté de l'homme pu-
blic ne peut avoir, avant l'expérience, d'autre garantie que
la pureté de l'homme privé, et nous pouvons due que l'ex-
périence vient souvent au secours de ce principe, à l'appui
de cette règle. Mais souvent aussi elle semble les démentir.
D'illustres exemples nous apprennent que certains vices
n'excluent pas un dévouement sincère à la patrie et un zèle
admirable pour son honneur et sa prospérité. Fox et Mira-
beau en sont la preuve. Le dernier surtout est, sous ce rap-
port, un des plus étranges phénomènes; car à des vices que
l'exemple de son siècle n'autorisait que trop, et qu'il n'avait
18
LE SEMEUR.
ait qu'étaler avec plus d'oigueil , il joignit ce qui semble
contradictoire au patriotisme , une vénalité avide ; et ce-
pendant il est impossible de ne pas croire que ramoiir de
la patrie et de la liberté le consuma jusqu'au tombeau.
Démosthène fut-il plus pur? Non j mais « sa vie cnlicro , a
» dit M. Villomain , s'épure au feu du patriotisme qui le
» dévore. » Trop d'exemples se réunissent pour nous for-
cer d'avouer que l'iiomuie privé ne donne pas toujours
l'exacte mesure de l'homme public.
Ce phénomène moral , comme toutes les contradictions
de notre nature, a une cause sans doute , et elle est aisée à
trouver. Une vie vertueuse , j'entends solidement et géué-
lalemeut vertueuse, est toujours difficilej mille obstacles
i\ opposent au-dcliors etau-dedans de nous. Trop souvent
les traits les plus honoiables de notre caractère doivent
naissance ou à notre tempérament , ou à quelque motif
étranger au vrai principe de la vertu. Toutefois ces stimu-
lans , ces encouiagemens extérieurs sont comparativement
faibles dans la vie privée ; la gloire d'être bon ami , bon
l>cre, bon vo:^in, homme de bien, n'est pas bien éclatante,
et se réduit la plupart du temps à une bonne réputation
négative,à laquelle on met du prix sans doute, mais qui est
peu propre à exalter l'âme. Les vertus politiques ont bien
d'autres encouragemensj la gloire , le bi'uit du moins , les
suit de près j on est incessamment soutenu par des regards,
averti par des clameurs , poussé par des applaudissemens.
L'amour de la patrie, déjà plus poétique en lui-même que
toute affection privée, se renforce de l'amour de la gloire;
ils se confondent l'un dans l'autre; on ne les distingue plus;
celui qui les éprouve sait à peine auquel de ces deux prin-
cipes il obéit, tant ils se sont mutuellement identifiés.
L'importance d'une vertu dont l'univers profite fait aisé-
ment croire qu'elle peut tenir lieu de toutes les vertus; on
s'affranchit peu à peu des autres , dont le joug est dur ; on
n'a plus le temps d'y songer; « la grande morale tue la pe-
» tite ; » il fallait porter celle-ci , au lieu que celle-là vous
porte; ce n'est plus vertu, c'est enthousiasme; on songe
d'autant moins aux devoirs vulgaires . que le monde s'in-
forme peu si vous les remplissez; l'homme d'état lui dérobe
le père de famille; et la nation ne demande pas à celui qui
l'électrise, l'élève et l'agrandit, ce qui se passe dans l'inté-
rieur de son ménage. L'homme d'état a-t-il un ménage? Le
patriote a-t-il des pénates ? Ne gisent ils pas dans la cendre
de son foyer, renversés par les dieux de la patrie? Et dans
les acclamations d'un royaume tout entier , le soupir d'une
femme délaissée, les plaintes d'une famille négligée, les
murmures d'un ami maltraité , comment se feraient-ils en-
tendre?
Ainsi tout ce que l'âme enferme de généreux se porte et
reflue vers la partie du cœur qu'occupent les affections po-
litiques ; le reste de l'espace demeure désert. Et remarquez
bien que je ne parle ici que des hommes sincères , qui , s'ils
nous trompent , nous trompent à leur insu; k quel propos
iraisje demander compte de leur vie privée à ces charlatans
de patiiotisme , dont le dévouement sonore s'exhale tout
entier en clameurs ? Ai-je le droit de réclamer quelque
chose pour la vie privée à cette vertu commode qui n'est ,
jusqu'à l'heure des sacrifices inclusivement, qu'une veilu
parlée; à cette vertu qui se dépense en discours et en écrits,
véritables assignats que l'heure de la crise ou de la tentation
ramène ordinairement à leur valeur intrinsèque; à celte
vcitu de papier, patriotisme pamphlétaire, civisme criard,
avec ses mots sacramentels et vagues^ ses injures apprêtées,
SCS colères stéréotypes , et son cortège de badauds de tous
les rangs ; censure austère , qu'une gratification cnihume
tt qu'une place emmnsèle? Qui est-ce donc qui nous disait
que la révolution avait fait disparaître l'espèce de l'iivpo-
critc? L'hvpocritc de religion, j'en conviens; il est à la re-
traite , en disponibilité; mais l'hypocrite politique est en
pleine activité de service; et pour l'audace , l'imposture et
l'adresse, certes il égale au moins le premier :
Il Tarlufc est rimiige de l'un :
)i Ah 1 si Molière av.iit tu l'autre I! >i
Cependant on pourrait apporter aussi , mais en moins
grand nombre sans doute, des exemples inverses de ceux
que nous avons cités : des hommes qui, souillés d'intrigues,
dilfamés par leur corruption politique, se retrouvent purs
et honorables à leur foyer, et peuvent opposer au déchaîne-
ment de l'indignation publique les témoignages mérités
d'estime et de gratitude de leurs parens et de leurs amis;
ceux-là ont fait un autre raisonnement que les précédens ,
raisonnement plus inconcevable : aussi est-il plus rare. Ils
ont cru que la morale n'avait d'application possible que
dans les relations privées; que là elle conservait tous ses
droits; mais que les af/aires d'état l'excluaient; que, dans
ce domaine à part, on ne pouvait, sans compromettre le
succès, faire un seul pas en sa compagnie; que la morale a
ses lois, la politique les siennes. Cette opinion a été profes-
sée avec une hardiesse qui en relève 1 immoralité, mais qui
exclut l'hypocrisie.
Nous ne conclurons point de ces exemples qu'il y ait la-
cune, solution de continuité, abîme entre la vie politique et
la vie privée , et que la morale ordinaire , bien imprimée
dans les habitudes et dans le cœur, perde toute sa force pour
l'individu dès le moment qu'il devient homme public. Nous
soutenons le contraire, en principe et en fait. En principe,
nous disons que la morale est une , et qu'elle enveloppe
toute la vie ; que dans une seule restriction volontaire et
réfléchie, il y a désaveu de toute la loi morale ; que celui qui
n'est pas prêt à l'appliquer à tout la méconnaît absolument,
que celui qui ne la veut pas souveraine la traite en esclave.
En conséquence, il nous est permis et même commandé de
croire que ceux qui la scindent d'une manière quelconque,
soit en l'écartant de la vie privée au profit de la vie publi-
que , soit en accueillant à leur foyer celle qu'ils bannissent
de la curie ou du palais , que ceux-là ne sont pas , dans la_
force du terme , des hommes moraux ; et que leur vertu ,
bieu étudiée , se réduirait à une agrégation d'élénicns
étrangers à la conscience.
En fait, nous disons , malgré les exemples cités, que la
moralité politique se conclut de la moralité sociale, se pro-
portionne à elle, se peut juger par elle ; et que , générale-
ment, celui qui, dans l'une de ces deux sphères, est pénétré
de la sainteté du devoir , la reconnaît et l'adore également
dans l'autre ; en sorte que créer des vertus privées , c'est
créer des vertus publiques , et que former l'homme de la
famille, c'est préparer l'homme du pays.
Il est vrai que nous n'avons observé jusqu'ici que la classe
des hommes appelés par leur position à jouer un rôle eu
politique; et notre sujet nous invite plus particulièrement
à étudier la classe inférieure. Y trouverons-nous les mêmes
contradictions , le même phénomène , la morale scindée
comme elle l'est souvent dans l'autre classe de la société?
Il y a des différences.
On peut affirmer hardiment, quant à cette classe, que le
mauvais sujet ( pour nous servir du terme vulgaire) n'est
pas susceptible de vertu politique, et n'olfre aucune garan-
tie à l'état. Non qu'il soit incapable, dans l'occasion , d'un
élan cl'eiilhousiasine et d'un acte généreux. Tout le monde
sait que les journées de juillet ont trouvé des héros et des
héroïnes en dehors presque de la société et de la civilisa-
tion. Mais quand un rayon de soleil perce pour un moment
les nuages d'un ciel noir, ou ne compte pas pour cela sur
une belle journée. La vertu ne doit pas être un accident ,
mais le développement continu d'un principe déposé dans.
LE SEMEUR.
19
•ofoudeurs de l'àme. Or, ce principe ne se trouve pas
l'homme dont ncis parlons ; et ce qui le remplace
'à un certain point chez l'homme d'une clas c snpé-
e, les habitudes sociales, li's intcrèt'î , la connaissance
lits et la faculté de générahscr, manque absolument à
vidu qui est à la fois pauvre, ignorant et corrompu,
doute il ne vous sera pas toujours inutile. Une guerre
nale , par exemple , pourra le mettre en valeur ; car la
lé nationale , l'indépendance du sol sont des intéi èts
•emuent la société à de grandes profondeurs ; et ces
; violentes, qui portent pour ainsi dire à la peau les
aises humeurs dont le corps social est infecté, lui sont
i même salutaires. Mais prenons, comme il convient, la
té dans son état ordinaire ; nous trouverons ces mêmes
idus dont le danger national a excité le zèle, aussi in-
:ens à la liberté intérieure qu'ils ont paru ardens pour
,)erté nationale; la première, plus délicate, plus mé-
j'sique en quelque manière , les touche dans la même
ortion qu'ils la comprennent et qu'ils croient en pro
, c'est-à-dire très peu; ils n'en font de cas, et ne lui
lent un prix que pour la vendre; et quant à cette
! partie de la vertu politique , l'amour de l'ordre et dos
et le respect de l'autorité, il ne faut pas l'attendre
î Des instrumens aveugles et mercenaires du pouvoir?
ourront l'être, et le servir contre la liberté; mais de
îctueux serviteurs de la loi ? ils ne le seront pas ; on
eut attendre ce lespectdes lo's, de ceux qui ne respcc-
pas la liberté,
ais ce qui est plus remarquable , et ce qui frappe tous
qui ont quelque peu ohsci'vé la France, c'est que
nnètes gens ont très-peu de respect pour la loi , et ti ès-
de zèle pour le bien public, à moins qu'ils n'y voient
bien-être individuel directement intéressé. On peutas-
;r différentes causes à cette irréligion politique : tant
■évolutions successives , la force si souvent mise à la
; du droit sons le nom de droit , tant de sermens dou-
;t rcpri.v , la loi violée par l'autorité cllo-mème , un so.n-
nt confus de provisoire et d'instabilité, une longue
tude de changemcns ; car si , quelquefois , une guerre
c retrempe une nation, de fréquentes trausmutations
jques la corrompent infailliblement. Peut-être aussi la
re de certaines lois aiderait-elle à comprendre la tran-
lité d'esprit avec laquelle on les enfreint tous les jours,
n'aurais pas le moindre scrupule de faire tort pour cent
e ccus au gouvernement , » disait un jour uu honnête
ime. Dans son ignorance il ne voyait pas que le gou-
lement c'est l'Etat; il n'y voyait qu'un ennemi avec le-
. miliieureusemeiit il faut partager. Qui pourrait dire
onibien d'individus, en Fiance, cet homme était l'écho?
5 les causes accessoires que nous avons cru pouvoir assi-
1" à cette erreur, rentrent ellcs-mêmps dans une grande
c qui les a toutes engendrées, et avec laquelle toutes ,
5 en sommes certains , disparaîtraient,
ctte immoralité politique tient à l'immoralité privée.
: tient à ce manque déplorable de convictions et de prin-
s qui flétrit l'honnêteté de tant de gens estimables. Ces
> honnêtes , de quelle manière, le sont-ils ? A quoi se ré-
, leur morale? Et quand vous en aurez soustrait les a.*^-
i^ns naturelles, la crainte des lois, le respect de l'opinion,
reste de traditions et d'habitudes , que demeurera-t-il
rdes principes plus élevés? Bien peu de chose, en vérité.
c faudra pas s'étonner que cette morale qui, sur son sol le
! familier, ne se soutient qu'à force d'étais , chancelé et
;ombe sur un terrain moins connu ; que, dans la sphère
devoirs politiques, sphère jusqu'à un cei tuin point
velle , que les révolutions ont encombrée de t.-întde dou-
■t de problèmes, et compliquée de tant d'idces contra-
oircs, une morale si débile, si aveugle, à qii l'incrédu-
lité a arraché son guide, ait tant de peine à s'orienter et
s'égare si souvent. Donnez de la morale , de la bonne , à un
peuple, donnez-lui-en pour les relations privées et les cir-
constances ordinaires, et vous verrez si , même sans lui
palier politique , vous ne lui aurez pas donné la morale po-
litique. L'une donc, comme nous l'avons dit, enseigne
l'autre; et l'on permettra qu'en général nous partions de
cette idée dans la suite de ce travail. .
Mais qu'on ne l'oublie pas: nous avons dit non une morale,
mais LA MORALE , celle qui se rattache à un principe moral,
la morale de conscience et d'affection. Oiila trouver ? où esi-
elle? Dans Ij vie de ce peuple ou ailleurs? Dans la nature
ou ailleurs? Laissons dormir ces questions sur le seuil de
notre sujet; le moment viendra de les relever; et nous ver-
rons alors ce que, réveillées, elles auront à nous dire.
COLO.XIES.
Consultation poub M. Hermé-Duquesne , juge (V instruc-
tion à la Martinique , reni>oyé en France pour rendre
compte de sa conduite au Ministre de la Marine et de.
Colonies. Paris , i832. Br. de ^5 pages in-8°.
Nous avons déjà entretenu nos lecteurs de l'expulsion de
M. Hermé-Duquesne de la Martinique (i). Ils se rappellent
peut-être que ce magistrat, récemment promu aux fonc-
tions de lieutenant déjuge à Fort Royal , ayant, suivant
les expressions du réquisitoire de M. le procureur-général
Dessalles , « donné à dîner à des hommes de couleur et , deux
» jours après, assisté, comme convive, à un banquet of-
1) fert à cette même classe d'hommes, avec lesquels il n'a
» cessé de frayer depuis cette époque, » il fut, en vertu de
décisions prises à son égard, les ii et i3aoùt i83i , trans-
porté eu Fiance pour aller rendre compte de sa conduite
au Ministre de la Marine , et dépouillé de ses fonctions. Ces
faits sont graves, parce qu'ils permettent de juger quel est
l'état moral des colonies, et parce qu'ils font comprendre
à quel point les préjugés et les intérêts y exercent une dé-
plorable influence. Il vaut la peine de les considérer de près ;
car ils nous apprennent quels seraient les actes d'une législa-
tion coloniale indépendante, si l'on cédait aux instances di-
MM. les délégués, et si l'on rendait les colons arbitres sou-
verains dans une cause qui est la leur propre. M. Du-
quesne a, dès son arrivée en France, fait connaître au mi-
nistre ce qui s'était passé, il publie maintenant sur toute
cette aff.iire une consultation signée par un grand nombre
d'avocats distingués : son but est d'obtenir le rapport des
deux décisions prises contre lui. Si même ce n'était ici
qu'une affaire personnelle, s'il ne s'agissait que d'une gran-
de injuslic"! à réparer, nous ferions des vœux, pour que ce
magistrat obtienne l'annulation qu'il réclame; mais il s'agit
déplus que cela ; il s'agit de flétrir la conduite d'hommes
revêtus de fonctions publiques, gardiens des lois, appelés à
influer sur les mœurs par leur exemple, ci qui n'ont pr.s
craint de faire un crime à l'un de leurs collègues, d'avo!r
méprisé des préjugés qu'ils caressent. Voici les faits :
Le 9.9 juillet i83i, M. Ilermc-Duquesnc reçut à diner
M. Boitel, secrétaire-archiviste du Conseil privi'; , et deux
hommes de couleur, habitans lecommandables de la Marti-
nique, MM. Saucé et Léonce. Sa porte était fermée, paroe
qu'elle l'était habituellement aux heures des repas; mais il
repousse avec une égale indignation les récils qui donn ■-
raient à penser qu'il voulut cacher le choix de ses convives,
et les insinuations qui laisseraient croire que le but de cctic
réunion fût de causer du scandale. Ces deux suppositions
(1) Vojrz lomc 1", n" 21, ;>agi: itià.
20
LE SEMEUR.
sembleraient en Europe inadmissibles , et cependant la ligne
de démarcation entre les colons et les hommes de couleur
est si profonde, qu'admettre ceux-ci à sa table est , de la
part d'un blanc , une chose inouïe , dont on ne trouve pas
de traces dans les annales de la Martinique et de la Gua-
deloupe, qui uc peut avoir lieu sans qu'on prête à celui qui
s'en est rendu coupable des motifs qui appellent la vindicte
deslois, et qui suffit pour exciter contre lui l'animadversion
publique. Il en est bien réellcmcntainsi, puisque M. le pio-
cureur-général n'allègue pas d'autre grief contre M. Du-
quesne.
A peine celui-ci était-d à table qu'on fit courir à Fort-
Royal le bruit qu'il était malade et à toute extrémité. Plu-
sieurs personnes accoururent, et M. le procureur-général
lui-même lui envoya une domestique blanche, qui ne parut
rassurée qu'apiès avoir été introduite dans la salle à manger.
Plus tard , M. Duquesne apprit q.ie, sous prétexte de savoir
l'état de sa santé , ses ennemis étaient venus s'assurer c!e ce
qui se passait chez lui , pour le publier ensuiteavccenipliase
et donner l'éveil à la population blanche. Le3i juillet, il
était invité à un dîner donné par M. Boitcl , secrétaiic-ar-
chiviste du Conseil privé, à MM. Fraparl père, Elie Des-
prope , Martial Brouc , Léonce, Sancé , Paul Ulric et
Thomas Laroche , l'élite des hommes de couleur de Fort-
Royal ; mais la nouvelle de la mort de sa mère venait de
le plonger dans le deuilj il allait faire savoir à M. Boi-
tel , qu'd ne pourrait se rendre à son invitatioUj quand il
apprit que des énergumènes avaient résolu d'attenter à la
vie des convives; malgré son chagrin , il se décida alors à
se réunir à eux , moins pour affronter que pour conj irer
l'orage.
Pour ne pas laisser de doute à quiconque aurait essayé
d'interpréter cette démarche , il crut devoir expliquer par
quelques mots sa conduite : « Messieurs , dit-il dans le cours
» du dîner, j'oublie un instant de profondes et récentes
» douleurs, pour venir au milieu de vous , et avec vous ,
» consacrer le principe de fusion qui doit être désormais le
» système colonial , celui-là seul sur lequel reposent la tran-
» quillité des colonies et leur avenir tout entier. Magis-
» trat , je dois apporter dans tous mes actes autant de ré-
» serve que de calme et de dignité. Je n'ai pas cru man-
» quer à ce devoir de ma profession, en prenant place à la
» table d'un fonctionnaire, à une table où mou cœur et
» une éducation vierge de préjugés ne me font rencontrer
1» que des pères de famille, des négocians respect ibles ,
» vous paisibles et vertueux citoyens. Vive le roi ! vive la
s Martinique ' » Ces mois furent accueillis par les sifflets et
les huées de la foule, qui se pressait aux fenêtres, et
qui ne put être dissipée que par la force armée. Dans la
soirée , des placards insultans furent apposés dans les divers
quartiers de la ville. M. Duquesne fut affiché à la porte du
tribunal j M. le secrétaire-archiviste le fut à la potence.
Le i"^'' août, M. le procureur-général Dessallrs fit deman-
der à M. Duquesne s'il était vrai qu'il eut, les 'î-j et 3i juil
let, dîne avec des hommes de couleur. Le 8, M. le gouver-
neur le fit appeler et l'engagea à prendre un congé, ajou-
tantque, dans son opinion, il ne li ouverait plus à la Marti-
jiique ni repos, ni sûreté, et que les habitans devaient se
soulever, s'il ne quittait son poste. M. Duquesne répondit
qu'il rougii'ait de fuir devant une accusation aussi injuste;
qu'il coinp'.ait sur l'appui de l'autorité. Le lendemain, M. le
procnicur-gcnéral désira le voir à son tour. M. Duquesne
ayant de nouveau refusé l'offre d'un congé, ce magistral
lui déclara qu'il le ferait traduire devant le Conseil privé,
qui déciderait. Il y comparut le lo août, et M. Dessalles ,
qui est l'un des conseillers qui condamnèrent , en 1824 ,
MM. Bi^sette, Fabien et Volny à la flétrissure et aux ga-
lères perpétuelles, pour avoir lu une brochure prétendue
séditieuse, y développa ses griefs dans un discours qui
été im[)rinié et oii il ne reproche au lie-ulcnant de jupe r
un seul fait autre que les deux repas auxquels celui-ci a assis
et auxquels des hommes de couleur avaient aussi été invit(
Voici les singulières théories que M. le procureur-généi
a professées à cette occasion : « Dans l'état actuel des (
» prits,a-til dit, dans un pavs où, bien que l'égalité 1
» gdle soit établie en principe, les mœurs n'ont point cnco
» été modifiées par ce principe , où des distinctions poli
» ques subsistent encore dans les deux classes de la popul
» tion libre , et où les passions sont eu fermentation,!
» pareil acte, de la part d'un magistral, pcutavoir dej suii
1) funesles Cette conduite n'impliquc-t-elle pas, de
» part du magistrat qui l'a tenue, un oubli complet de tom
» les convenances de son état ? Ne tend-elle pas à soûl
» ver les passions que la sagesse de l'administration s'ati
» che chaque jour ;. calmer? Ne compromctcllc pas lac
» gnite' et la considération , sans lesquelles la magislralu
» ne saurait exercer cette influence si nécessaire au bii
» public? M. Duquesne, comme lieutenant de juge, pe
» être appelé à remplacer le juge io\A {le président 1
» tribunal. ) Ces importantes et honorables fonctions 1
» peuvent être confiées qu'au magistrat qui a su s'enviro
» ner du respect et de la confiance des justiciables. Cclu
» au contraire, qui, bravant l'opinion pubi que, a mis 1
» jeu les passions en se montrant ostensiblement l'instr
1) ment d'un parti, <\\û a. cara}^vo{a\i la tranquillité et po
» vait attirer des malheurs irréparables, n'enlève-t-il pas
1) la société la plus importante garantie ? Quel gouvern
» ment approuverait une conduite»} ui blesse d'unemaniè
» aussi forte des principes aussi sacrés ? » M. leprocurcu
généi-al Dessalles a conclu de tout cela qu'il fallait offrir
M. Duquesne d'aller rendre compte de sa conduite au M
nistre de la Marine et, s'il s'y refusait, le suspendre pro\
soirement de ses fonctions. M. le gouverneur de la Mar
nique décida en efi'et, le 11 août, que M. Diiqu esne seri
transporté en France sur la corvette r--^Z//er, dont le dépa
devait avoir lieu cinq jours après, m.ais qu'il conservcn
son titre et ses appointemens. Par une décision postéricui
du i3 août, fondée sur ce que, pour donner à la précéden
résolution un effet conforme aux intentions du Coiisei
c'est-à-dire sans doute pour satisfaire complètement l'oi
gueilleuse susceptibilité des colons , il convenait que ft
Duquesne ceâsùl immédiatement ses fonctions, le gouvei
neur arrêtait qu'il les cessât (i) . Ce n'était là évidemmet
qu'une injure gratuite au profit des passions coloniales
puisque, le jour de l'embarquement du lieutenant déjuge
ses t()nctions auraient cessé naturellement. Le président di
tribunal dont M. Duquesne faisait partie , fut si indigné à
l'injustice des procédés dont on usait envers lui , qu'il doi
na volontairement sa démission.
Nous ne suivrons pas MM. les avocats qui ont rédigé 1
consultation pour M. Hermé-Duquesne dans l'exposition de
moyens de droit par lesquels ils attaquent 1rs deux décisioi
prises contre ce magistrat; nous dirons scubment qu
M. le comte Bistard de l'Etang, pair de France etpr(!si
dent de la Cour de cassation, qui présidai t la coramissii
chargée par M. le Ministre de la iVlarine d'examiner la coi
duile de M. Duquesne, a écrit à M. le Garde-cl es-sceaux «qi
» l'examen et l'enquête lui ont été très- favorables, et q
» c'est un témoignage de justice qu'il se fait un devoir del
» icndre. »
MM. les délégués des colonies fr ançaises, dans la lettre qu'
nous ont écrite et que nous avons d stribiiée à nos abonne'
se sont plaints de ce que nous généralisions uos accusatioi
(i) Quanta M. Boitel, qui a aussi diné avec de.- h miiips de couleur,
l'a puni en supprimant la place de seciétaire-archivs l qu'il remp'.issin
LE SEMEUR,
2i
Je co qu'ail lieu do les diiijjer contre un petit iioml)ie de
vrais coupables , nous nous en prenions à cent niille j)()sscs-
scurs d'esclaves. Ce leproclic tombe en présence de faits
comme celui qui nous occupe aujourd'hui : ce n'est pas
parce que l'amour-propre de quelques individus peut avoir
élé froissé , mais parce que toute la povulatiop» dmnchE ,
il très peu d'exceptions près, est encore rongée de piéjugésj
parce que , depuis l'établissement du code noir , les mœurs
n'ont pas été modifiées, comme en convient M. le procu-
reur-général j parce qu'enfin, ccmnie il l'ajoute, les passions
sont en feimcntation , que ces aricts ont été rendus; nous
avons donc raison de ne pis nous en prendre seulement aux
individus , mais en général aux passions et aux mœnis, des
maux de l'esclavage et de l'ini'galité sociale aux colonies.
Citons ici les graves paroles deM.de Vatimesnii : a Quoi 1
s'écrie-t il , une oi donnancc met sur la même ligne le blanc
et l'homme de couleiul Cette ordonnance ne fait que ré-
tablir les choses dans l'état où les avaient sagement placées
les éditsde Louis XIV I Elle elfice des distinctions odieuses
et absurdes ! et voilà que l'autorité coloniale fait un crime
à un m igitral d'être entre dans l'esprit de cette législation,
en nouant des relations sociales avec des hommes de cou-
leur, dont l'éducation , le mérite f t l'intégrité ne laissent
rien à désirer. « Les mœurs, a dit M. le procureur-général,
a n'ont pas encore été modifiées par le principe de l'égal. té
» civile!...» Etiangc raison !... Et qui voulez-vous donc qui
travaille à Modifier les mœurs dans le sens de la loi, de l'hu-
manité et de la raison , si ce n'est le fonctionnaire public,
le magistrat , l'organe de la loi ? Vous convenez qu'une telle
modification est nécessaire, et vous défendez à l'homme pu-
blic de mettre dans la balance le poids de son exemple I
Vous voulez qu'il reste humblement courbé sous le joug
d'un préjugé déplorable ! Vous le punissez d'avoir éié le
premier à tenter de s'y soustraire ! Il y a là une sorte de
révolte de l'autorité coloniale contre les ordonnances mé-
tropolitaines. Elle dit : Vous aurez eu vain déclaré l'égalité
des droits ; votre loi ne sera qu'une lettre morte ; les mœurs
coloniales seront plus fortes qu'elle; et, quoi que vous fas-
siez , les hommes de couleur ne sortiront pas de leui' état
d'ilotisme. Nous saurons les isoler au milieu d'une société
dans laquelle ou leur a donné des droits que nous ne vou-
lons pas qu'ils exercent. Nous empêcherons tout contact
eotre eux et les fonctionnaires publics. On sera suspect ,
coupable même par cela seul qu'on les fréquentera. On
aura en sa faveur la loi ; mais on aura contre soi les mœurs,
et ou sera puni pour avoir préféré la loi aux mœurs ! »
Voilà bien l'état des choses aux colonies, et la lutte entre
la loi et les mœurs se prolongera, non pas jusqu'à ce que
les mœurs soient vaincues par la loi , car nous ne la croyons
pas assez forte pour les vaincre, mais jusqu'à ce que les
mœurs aient été modifiées par les intérêts ou renouvelées
par l'Evangile. Dans le premier cas, ce qui se montrera au
dehors pourra être moins révoltant que ce que nous voyons
aujourd'hui, mais les motifs qui feront agir ne seront ni
plus élevés, ni plus purs ; dans le second cas , la transfor-
mation ayant commencé par les cœurs, il y aura accord
entre les principes et les mœurs.
Voilà donc un magistrat français quiaessayéd'imiter l'ex-
emple qu'avait donné uu magistrat anglais, M. Jeremie,
de mépriser le préjugé de couleuret de contribuer, selon son
pouvoir, à la fusion, qui doit être désormais le système colo-
nial , comme M. Duquesne l'a si bien dit.
Lorsque nous avons fait connaîtreles observations impar-
tiales de M. Jeremie sur les colonies anglaises, MM. les délé-
gués des colonies françaises ont pris l'alarme et ont essayé
de jeter du blâme sur son administration : ils se sont appuyés
sur la protestation des propriétaires du parti ultra-colonial
de Sainte-Lucie , et particulièrement sur le paragraphe 8 ,
où ceux-ci avancent f/ii' on J'orcc le planteur à distribuera ses
travadleurs le double de la quunlilé de provisions fourniaux
troupes du roi, et ii leur donner des vétemens dont, dans
plusieurs cas , les maîtres eux-mêmes sont dépourvus. Ces
mots sont en italiques dans la lettre de MM. les délégués,
ce qui montre qu'ils attachent une grande importance à
cette assertion. Les rcnscignemens que nous avons recueillis
nous permettent cependant de la déclarer dénuée de tout
fondement. Quant aux provisions, la quantité prescrite à
Sainte-Lucie est précistmcnt celle donnée volontairement
aux esclaves par les propriétaires des Bahamas et, à la Ja-
iniiïque, aux détenus et aux esclaves fugitifs, dans les prisons
et les maisons de travail. Quant aux vétemens, il suffit de
citer le texte de l'ordre en conseil , si injuste, au dire de ces
messieurs. Il enjoint de donner annuellement :
i" Aux esclaves mâles âgés de quinze ans ou au-dessus:
I chapeau, i veste dedrap, i chemises, i pantalons, 2 paires
de souliers, i couverture de laine, i couteau, i rasoir;
2" Aux esclaves mâles ùg es de moins de quinze ans :
I chapeau, i veste, i pantalon, i paire de souliers j
3° Aux femmes âgées de plus de treize ans : i chapeau,
3 robes, a chemises, 1 jupons, i couverture de laine, i paire
de ciseaux ;
4" A celles âgées de moins de treize ans : i chapeau robe,
I chemise, i jupon, 1 paire de souliers.
Enfin à chaque famille : i marmite, i bouilloire, i pot
ou chaudron.
La protestation des colonsavait pour but d'intimider lelieu-
teuant-colonelBozou, alors gouverneur de Sainte-Lucie, et
de le forcer à suspendre l'exécution de l'ordre en conseil j
mais celui-ci se montra ferme; et les mécontcns ayant eu
recours à des actes séditieux, dix des principaux uégocians
de l'île furent arrêtés sous la prévention de haute-trahison.
Ces événemens peuvent - ils bien , comme le pensent
MM. les délégués, servir de réfutation à nos argumens ? ne
confirment-ils pas au contraire tout ce que nous avons avancé
sur la nécessité de l'abolition de l'esclavage , puisque c'est
à lui qu'il faut attribuer tous ces maux que nous déplo-
rons, et même les faussetés contenues dans la protestation
des colons de Sainte-Lucio ?
Au surplus, puisque MM. les délégués ont cru devoir
prendre la plume à propos des attaques dirigées contre les
colons anglais, nous ne voyons pas trop comment ils peu-
vent se dispenser de répondre , maintenant que M. Dtr-
quesne attaque les colons français. Il nous semble aussi que
ce magisrtat a une noble tâche à remplir; et nous espérons
le voir consacrer son talent et les Connaissances qu'il possède
sur 1 état des Antilles, à défendre avec persévérance la
cause de l'égalité politique et sociale de leurs habitans ,
quelle que soit leur couleur , et surtout la cause de l'aboli-
tion complète de l'esclavage, sans laquelle les hommes de
couleur déjà libres ne sortiront jamais de l'éUt d'infé-
riorité qu'on leur impose.
VOYAGES.
VOVAGE DE M. STEWAr.T AUX ILES SANDWICH (l).
Premier article. — Arrivée â Vile de Hawaii ou
Owhjhee. — Culte public a Hido.
Je quittai le rivage à onze heures ; mais nous avions
jeté l'ancie plus loin de terre que je ne l'avais imaginé , et
nous fûmes près d'une heure et demie avant d'entrer dans
le port de Hido, situé dans la baie de Byron. Nous aperçû-
mes, sur le bord de la rivière Wairuku , un immense bâti-
ment bien construit , que je supposai être la chapelle , et
(i) Nous avons publié, il y a quelque temps, dfS exiralls du Voyage de
M. Slewart aux Iles 'Washinglon , dont les iicibitans sont encore plongés
dans les ténèbres de l'idobUric ; ;nirés les avoir quillées, il a visité les Iles
22
LE SEMEUR.
nous nous dirifîcimes de ce côli', pcnsiint que la maison des
misiionnaii-cs n'en serait pas éloignée. Nous étions encore à
quelque distance du rivage, quand je reconnus M. Goodrich
au milieu d'un groupe d'indigènes; il nous mdiquait par
signes l'endroit le plus commode pour débarquer. Quelques
iiistans après, nous étions à terre et je pressais contre mou
C(Lur cet ami, qui fut d'autant plus ému de me revoir, quM
n'avait rien appris de mon voyage. Nous arrivùiEcs eu
quelques minutes à sa demeure; et comme le capitaine ne
nous avait permis de rester qu'une demi-lieure à terre ,
nous ne savions comment trouver le temps nécessaire pour
irs mille choses que nous voulions demander , voir et ra-
conter.
La nouvelle de mon arrivée se répandit promptcment
parmi les habitans.et la maison de M. Goodrich fut bientôt
pleine de gens qui se rappelaient de moi , mais de la plupart
desquels je n'avais conservé qu'un souvenir confus, (i) L'af-
iîîction qu'ils me témoiguaicntm'étonnaitd'autanlpljsciu'ils
ne m'avaient autrefois que fort peu connu; je me l'expliquai
cependant sans peine quand j'eus été informé que plusieurs
d'entre eux avaient été récemment convertis, et avaient
renonce , non seulement à la légèreté et aux péchés d'une
vie mondaine, mais aussi à l'ignorance, aux superstitions et
aux préjugés du paganisme , pour mener une vie toute chré-
tienne. La demi-heure qui nous avait été accordée fut bien
vite écoulée; je dus prendre congé de M. Goodrich et de sa
femme, pour retourner à bord.
Le lendsmaiu était un dimanche. Dès le point du jour et
InnfJ-lemps avant que l'on eut déjeuné abord du vaisseau,
on voyait ça et là un insulaire, ou un groupe de deux ou
trois d'enli-^c eux , enveloppés dans leurs larges manteaux de
touleurj varices, suivant le sentier sinueux à travers l-'S
bosquets qui bordent la baie à l'est, et descendant les col-
lines et le ravin du côté du nord , pour se rendre à la cha-
pelle. Peu à peu leur nombre augmenta tellement , qu'au
bout de peu d'iustans tous les sentiers au bord de la mer ou
sur les hauteurs présentaient l'aspect d'une piocession non
intcnomoue de gens de tout âge et de tout sexe se hâtant
d'aller à îa maison de Dieu. La veille, nousavious vu si peu
decanots autour du vaisseau, et l'endroit de notre débarque-
ment avait attiré si peu de monde , tandis que nos chalou-
pes allaient et venaient, qu'on aurait pu croire i'îlc à peine
habitée- mais maintenant on voyait des multitudes de gens
accourir dans toutes les directions, et le cri : quelle foule de
peuple! quelle foule de peuple! fut répète d'un bout du
vaisseau à l'a-.itre.
Je fus aussi surpris que les autres de ce spectacle, non
pas à cause de cette masse de population , mais à cause du
but qui semblait la réunir; et tandis que je répétais inté-
rieurement CCS paroles: quelle foule de peuple! des souve-
nirs et des affections d'une grande puissance vinrent m'as-
saill'.r , et mon cœur répéta avec joie: quel changement !
quel heureux changement ! Il n'y a que quatre ans que ,
dans le même endroit , les désirs bien connus des chefs,
leur exemple , les instances journalières des instituteurs ,
joints aux motifsde lacuriositéetde la nouveauté, pouvaient
ùpeineeng.iger une centaine d'habitansà assister , de temps
en temps "et comme malgré eux , au service divin. Et main-
tenant, de tous côtés des troupes de gens descendaient, se
réunissaient, se pressaient pour aller adorer Celui qui dai-
{jne, jusque sur les rivages les plus éloignés, recevoir ks
vœux d'un ca;ur sincère.
Cette scène animée, contemplée du bord du vaisseau par
une belle et tranquille matinée, étaitbien f nte, avec les idées
qu'elle faisait naître, pour préparer l'âme à de fortes im-
pressions, lorsque, notre culte étant terminé, il nous serait
permis d'aller a terre. 11 était près de midi quand nous dé-
barquâmes, le premier lieutenant, le trésorier, le chirur.
Géorgiennes, les Iles de 1 1 Sji'iclé el les lies Sandwiih. où le Chrislianiç-
inc a été porté (iir dis missionnaires anglais et americ lins, el ou il a drjà
exercé une grande indnence.Qielqui'S Tni^niens du journal que M. Stew.irt
a écrit pendant son sujnur au\ Iles S.iiidwii-li intéresseront d'auiaiil plus
nos leelenrs . qu'ils seront sans donte lra|i[iés du eontra'-le qu'il y a ( nirj
celte partie de son réc.t et i elle qu'ils collnaj^scnl déjii. Mo-.s omellons à
ivgrel lout ce qui est relatif aux deux premiers groupes.
f i) M. Stewart a résidé pendant [ilusieurs années aux Iks Sandwicli, tt
pnldie sur ces i'ts «n ouvra^'e iin[iorlJiit.
gien, quelques aspirans de marine et moi. Quoique le ser-
vice fût commencé quand nous arrivâmes, il y avait beau-
coup de monde dehors : nous vîmes ensuite que c'étaitparce
qu'il n'y avait plus de place dans l'intérieur. L'église est un
immense bâtiment, qui peut contenir plusieurs milliers de
personnes; c lie était comble , excepté une petite enceinte
devant la chaire que l'on avait réservée pour nous , et où
nous eûmes la plus grande peine à parvenir, étant forcés
de nous frayer avec précaution un cliemin à travers la foule,
de peur de marcher sur les pieds et les mains de ces gens
accroupis à terre et tellement serrés les uns coutrelesautres
que nous ne savions où poser le pied.
Quand nous entrâmes , M. Goodrich s'arrêta un ins-
tant. Je montai sur un siège élevé près de la chaire, et je
pus voir à mon aise toute la congrégation. L'attention de
tout ce monde ne fut que momentanément suspendue, mal-
gré la nouveauté de nos habits brodés, des chapeaux à plu-
mes et de tout l'appareil de l'uniforme naval. Je ne puis
rendre ce que j'éprouvai, en jetant les yeux sur cette foule
immense assise si serrée sur les nattes, qu'elle semblait ne
former qu'une masse de têtes couvrant une enceinte im-
mense. Ce spectacle était étonnant. 11 devint bientôt, non-
seulement pour moi, mais aussi pour plusieurs de mes
compagnons, un sujet de vives émotions.
« J'ai vu des assemblées de prières de tout genre, depuis
ctdles formées par des grands et des seigneurs , environnés
d'un éclat et d'une magnificence en harmonie avec la beauté
des cathédrales sous la voûte desquelles ils s'agenouillaient,
jusqu'aux plus humbles réunions de deux ou ti~ois qui se
tiennent partout où le besoin de prier se fiit sentir. J'ai
éi outé avec délices les orateurs les plus éloquens de l'An-
gleterre et de l'Amérique; j'ai suivi avec une vive symp.i-
thiel'effetqu'ils produisaient sur leur auditoire, dans lequel
ils savaient exciter le plus noble enthousiasme par la subli-
mité des pensées et des images. J'ai vu des larmes de con-
viction et de repentance répandues à l'ou'ie des vérités so-
lennelles de la Parole de Dieu, et j'ai vu souvent aussi, lors-
que cette parole de paix : a Pi ends courage, tes péchés
«te sont pardonnes, » était annoncée et l'eçue par des âmes
avides de l'entendre, une expression angélique d'espérance-
et de joie animer ceux qui recevaient ces impressons. Mais
c'était une assemblée de fidèles à Hido , l'un des lieux les
plus inconnus de ces parages élo gués, qui devait exciter en
moi les plus vives émotions que j'eusse jamais éprouvées,
et me faire le mieux sentir les richesses incompréhensibles
de l'Evangile ; ces émotions furent simplement causées
par la démonstration produite en moi par ce dont j'étais
témoin, de la jiuissance de la Parole de Dieu sur l'homme
sauvage.
Il me semblait, tandis que je contemplais cette scène,
qu'on aurait pu voir cette Parole puissante s'érigeant avec
majesté un trône permanent et gloi-iiux dans le cœur de ce
peuple, si peu de temps auparavant plongé dans l'idolâtrie
et la souillure du pèche. Quand je comparais ces hommes,
tels que je les avais autrefois connus, avec ce que je les voyais
maintenant devenus, le changement qu'ils avaient éprouvé
me semblait le résultat d'une parole aussi puissante et aussi
prompte dans ses effets que celle que Dieu prononça au
commencement , quand il dit : « Que la lumière soit , et la
lumière fut! n L'impression si profonde que je ressentais
venait de la conviction irrésistible que l'Esprit de Dieu
était là.
A l'cxcept'on de quelques chefs inférieurs, des membres
de leurs familles , de deux ou trois insulaires attachés à l'E-
glise et de la làmille des missionnaires, toutes les pononnes
présentes avaient le costume national. Sous ce rapport et
quant à la manière de s'asseoir, l'assemblée était païenne et
aussi différente de celles qui ont lieu dans plusieurs îles de
la Société, quede celles qu'on tient dans nos contrées. Mais
le profond silence, l'attention soutenue, les soupirs, les
larmes , l'expression de tristesse , de joie ou de p lix qui se
liiaitsur le visage de plusieurs, tout annonçait la présence
d'un pouvoir invisible et divin, de ce pouvoir qui seul
touche et renouvelle le cœur de l'homme , comme seul il
l'a appelé à l'existence.
C'étaient, en un mot, des païens s'emparant des espérances
de l'éternité; des païens sentant pleinement les tcnè!)i'cs
LE SEMEUR.
23
et riioncui- (le leui- premier état, se rcjoiiiss.iiil aux pre-
miers ravous de la vérité et à la lumière certaine du soleil
de justice ; altéiés de connaît! e , même loi's(|u'ils se désalté-
raient doucement aux eaux vives, el sous rinlUienccdecette
ir:llc et vivifianli! parole ([u'ils expriniaicnt par leurs re-
gards :« Combien sont beaux sur les luoiitayues les pieds
» de celui qui apporte de bonnes nouvelles, qui public le
» salut. »
Parmi les milliers de persoiincs qui étaient présentes, il
en est plusieuis dont l'appaience était bien faite pour gra-
ver à toujours ces impressions dans mou creur. Je u'oid)lie-
rai jamais l'une d'entre elles en particulier, et je vaisessayir
d'eu donner quelque idée. C'était une vieille femme, cour-
bée et ridée j)ar l'àj^e ; ses traits étaient , comme c'est le cas
de la plupart des insulaires, réguliers et agréables; ses
cheveux étaient complètement blancs En la rcgai'daut , ou
se sentait intéresse eu sa faveur. Elle ct'a t enveloppée dans
un large manteau de tapa noir, et lorsque mes yeux s'ariê-
tèrent jiour la première fois sur elle, elle était appuyée
contre un pilier près de la chaire dev.uit laquelle elle était
assise, la tète levée et les yeux fixés sur le prédicateur. Il
n'y avait pas seulement du sérieux sur sa figure; c'était un
air de jjrofonde réflexion , qui tout d'abord Fixa mon atten-
tion. Tandis que M. Goodrich contin uait son discours, une
larme s'échappaitdc temps en temps de ses yeux, coulait le
long de ses joues s^llonnccs de r;d es et tombait sur sou
manteau.
Je n'ai pas complètement oubliée le langage du pays pen-
dant ma longue absence, de sorte que je pus comprendre
à peu près tout le sermon. Après plusieurs autres choses
xcellentes , M. Goodrich dit : » Nous sommes tous pé-
» cheurs , mais nous avons un Dieu Sauveur qui nous pai'-
» donnera nos péchés , si nous le lui demandons. C'est no-
» tre devoir de prier Dieu pour cela , et il exauce les priè-
» res de tous ceux qui s'appro client de lui avec sincérité.»
Dans ce moment je regardai encore la vieille femme. Elle
n'avait point changé d'attitude ; seulement elle remuait les
lèvres, comme si elle répétait les paroles qui venaient d'ê-
tre prononcées. Elle les répéta plusieurs fois, comme pour
s'assurer qu'elle avait bien euti-ndu; et à mesure qu'elle
semblaitse pénétrer mieux de leur sens , un sourire plein de
joie et de paix se répandait sur son visage; d'abondantes
larmes coulaient de ses yeux , et elle cacha sa tète dans les
plis de son manteau. Pouvais je me méprendre sur ce que
signifiait son émotion? Pouvais-je me tromper sur la cause
et la nature de ces sentimens divers manifestés, dans de
semblables circonstances, par une créature que je n'avais
jamais vue et que je ne reverrai jamais? Oh ! je ne le pou-
vais pas. Et s'il eu est ainsi, cjuc disent-Us? Ils nous appren-
nent clairement que cette pauvre femme, vieille dans l'i-
jjnorance ci. la dégiadation du paganisme, s'est reconnue,
à la lumière céleste, pour une pécheresse peiduo et qu'elle
a été accablée de tristesse et d'angoisse sous le sentiment de
ses péchés. Mais elle entend parler du pardon et du salut
donnés gratuitement à ceux qui veulent le recevoir gratui-
tement; elle entend pailer de la glorieuse liberté de l'E-
vangile et des précieux privilèges qu'il confère à ceux qui
le reçoivent , jusqu'à leur promettre un libre accès auprès
du Père des esprits et une entière communion avec lui.
Elle l'entend , elle le croit et s'hiim lie devaut son Dieu , en
versant des larmes de recounaissaucc et de joie.
Le sei'l aspect et la conduite de cette humble assemblée de
gens que j'avais connus à une autre époque comme des
païens grossiers, licencieux et sauvages, fit plus pour me
confirmer dans la conviction de la divine origine de la Bible
et de l'influence sanctifiante qui l'accompagne dans le cœur
de l'homme , que tous les argumcus , toutes les apologies et
toutes les défenses du Christianisme que j'ai jamais lus.
Vers le soir, je retournai encore une fois à tcri-e avec
M. Stribling. Nous y restâmes fort tard, nous entretenant
avec nos amis les missionnaires et apprenant d'eux les dé-
tiils les plus réjouissans sur l'état de ce peuple; ils confir-
maient l'opinion que le service du matin nous avait donnée
de lui. Un changement moral complet s'est opéré dans le
voisinage de cette station. Quoique établie la dernière, el
quoique pendant long-temps elle fût restée en airière des
autres, sous h roppcrt de l'iutérél ^ni'crc e\ti!nit cl des suc-
cès (pii lui étaient accordis, elle peut se vanter maintenant
de ne pouit être la dernièie, quant à ses progrès nmiaux et
religieux. L'inslrucliou est partout désirée et recherchée ,
et, la semaine dernièie encore, plus de dix mille personnes
se sont r( unies pour assistera l'examen des écoles. L'-s mis-
sionnaires sont chaque jour visités par une foule de gens
qui viennent Icui- demander de les instruire dans tout ce
qui est bon. Les habitudes vicieuses et les passions cruelles
sont abandonnées; un extérieur décent et moral se remar-
que partout , et tout donne lieu d'espéi'er qu'un grand nom-
bre de ces insulaires soumettent chaque jour leur cœur au
Dieu d'amoui', et goûtent toutes les douceurs, toutes les
pures affections de la vraie piété. Dans plus d'une de leurs
humbles habitations, on entend les accens de la piière; les
liens de f imille sont resserrés; les païens , jadis cruels jus-
qu'à tuer leurs enfans , implorent sur eux les bénédictions
du Seigneur, les nourrissent de la Parole de Dieu, et les
conduisent doucement dans les sentiers de la justice et de la
paix (i).
PHILOSOPHIE.
DE LA GUERRE, DE SA CAUSE ET DES MOVENS DE l'eVITER.
En dehors du Christinnismc , ce n'est que par la méthode
empirique qu'on traite les maux de l'homme et de la société;
ou plutôt on ne sait fane contre eux que ce qu'on nomme
dans la science la médecine des symptômes. Voit-on un vice,
une hLibitude quelconques dominer la vie d'un jeune
homme et menacer sérieusement son avenir ou sa réputa-
tion, on ne songe qu'à ce vice, qu'à cette habitude, et tous
les efforts se dirigent sur ce point-là , sur cette partie sail-
lante du caractère; on ne voit pas que ce n'est là qu'une
branche plus développée d'une plante sauvage qu'il faudrait
enter tout entière sur une autre racine. Heureux encore
quand on n'imagine pas de guérir le pauvre malade en rem-
plaçant un mal par un autre , en développant en lui un au-
tre défaut, d'autres habitudes qui, pour cire innocensaux
yeux du monde , ne sont pas moins funestes pour la vie du
cœur. Un peuple est-il en souffrance, ses conseillers ne
verront du mal qui le travaille que quelques-uns de ses ré-
sultats les plus sensibles; leurs yeux s'arrêteront , par exem-
ple, sur la détresse du commerce et de l'industrie; tout au
plus se porteront-ils parfois sur quelqu'une des misères
morales ou intellectuelles les plus frappantes ; et on ne saura
mieux faire que de prendre à partie ces symptômes isolés, et
de chercher des remèdes pour chacun d'eux ; persuadé que
cette œuvre faite, ou aura une guérison radicale. A. quoi
servent donc les leçons do l'histoire? L'Evangile en agit
bien autrement. Pour guérir, il va droit à la racine du mal,
et re s'arrête pas à combattre d'abord en détail chacune de
ses manifestations. Il ne perd pas d'efforts inutiles à la sur-
face de l'homme et de la société, il réunit tonte sa force
pour attaquer un seul point; mais ce poiut est le centre
d'où résulte toute vie. ■
Nous avons dit plus d'une fois que l'Evangile seul pou-
vait satisfiire nos besoins de liberté, d'ordre et de paix;
mais jusqu'ici nous nous sommes plus occupés de proclamer,
cette vérité que de la ])iouvcr. Nous voulons commencer
aujourd'hui cette seconde partie de notre tâche.
Ce monde est un vaste champ de bataille sur lequel les
peuples et les individus se font, depuis six mille ans, une
guerre continuelle. Le glaive et le canon ne sont pas tou-
jours les instrumeiis du combat. Ici c'est l'intrigue, le men-
songe, la calomnie; là ce ne sont encore que des sentimens
hostiles, qui n'attendent qu'une occasion pour se traduire eu
actes èvidens ; partout c'est la haine , partout l'antagonisme,
de l'homme contre l'homme.
Ces faits n'ont malheureusement pas besoin d'être énon-
cés avec jîlus de détail ; ce qui importe, c'est d'en trouver
le remède.
La simple philantropie s'est déjà essiyée dans cette re-
cherche, mais sans succès. Henri IV avait imaginé pnur
obtenir en Europe une paix permanente, l'institution d'uu
(i) Nous n'avons pas cru devoir cmellre ce iiremier fragment dci voyoj -.
lie i\I. Stewjrl, fiHoiqii'il ait dcji été inséré en partie dans im auliv
journal..
24
LE SEMEliR.
sénat suprême, composé Je députés choisis dans chacun des
états de nolic continent , SLMiat qui aurait jugé en dernier
lessort tous les dift'érens qui suiviendi aient entre ces états.
Plus tard, l'abbé de Suiut-ricne , tout occupé du dési'
de voir cesser reffusion du sau;;, proposa aux nations cuio-
péennes le plan d'une grande fédération , dont le gouver-
nement , confié à une dièlc générale, aurait réglé tout ce
qui, dans lesintéicts politiques des peuples, peut troubler
la paix générale. De nos jours p,nfiu , des sociétés plnlantro-
piques s'occupent, en Angleterre, en Suisse, et ailleurs ,
des moyens de mettre fin aux guerres qui , jusqu'à présent,
n'ont ccssé'de décimer l'humanité, iMalhenreuseinent ces
sociétés marchent encore a tàtoiis,et [jeidenl de louables ef-
forts par la fausse direction qu'elles leur donnent, s'appli-
qnant plus à chercher des pi océdés politiques et des institu-
tions que des principes p;)ur atteindre leur but. C'est ainsi
que dans une circulaire que nous venons de recevoir de la
Société de Genève, l'honorable fondateui- de cette associa-
tion propose de nouveau à la méditation des gouvernemens
et des amis de l'humanité , le projet d'fLuui IV , développé
dans un chapitre des iMémoires de Sully.
Si nous en croyons les économistes modernes , la guerre
tendrait à disparaître complètement par le seul tait des
progrès des lumières et de la civilisation. Les peuples en
apprenant à se connaître , et surtout à connaître leurs
vrais intérêts , et l'appui qu'ils peuvent se poiter mutuel-
lement , apprendraient aussi à s'aimer et à fraterniser, et
renonceraient pour toujours à s'entie-détruire.
Nous conviendrons volontiers que les vastes projets de
paix peipétuelle du roi Henri et de l'abbé deSaint-Pierrc,
une fois adoptés, pourraient produire quelque bien. Mais
nous pensons, comme Rousseau, que le plus difficile
serait de les faire adopter, et nous doutons fort qu'ils le
soient jamais ; et si nous devons voir la paix régner un jour
là où la guerre a régné si long-temps, c'est qu'il se sera
opéié dans le monde une grande révolution morale après
laquelle il ne sera plus besoin ni d'un sénat, ni d'une diète
pour pacifier notre continent. En ce sens, les économistes
<jui nous promettent un avenir pacifique, garanti par la
fraternité des peuples, ont déjà mieux senti comment nous
arriverions à l'abolition de la guerre. i\lais ils ont aussi leur
erreur : c'est d'attendre un si beau fruit de l'arbre de la ci-
vilisation ; c'est de croire que ce qu'ils appellent les lu-
mières pourra, avec les intérêts matériels, fonder cette
fraternité. Avec les lumières d'aujourd'hui et les intérêts
matériels, nous n'aurons jamais entre les peuples d'aune
fraternité que celle qui s'alimente par le combat , par l'op-
position, et l'on conviendra que c'est la une mauvaise ma-
uière de préparer la paix. Eu ef/et, que sont aujourJ'Jiui
les sympathies qui rallient les peuples ou des fractions de
differens peuples, sinon des syuip.ith:es d'opposition qui dis-
paraîtraient le jour oii l'adversaire, contre lequel on lutte
maintenant, viendrait à succomber?
Les peuples, que nous voyons aux prises sur les champs
de bataille, suivons-les chez eux, et observons-les dans leurs
foyers. Voyons si toutes les fractions ennemies de la grande
famille humaine conserrcnt dans leur intérieur la concorde
et la fraternité qu'elles ont répudiées les unes à l'égard des
autres? Vaine espérance 1 Plusj'cxaminedeprès les relat ons
des citoyens d'une même patrie, et plus je les trouve em-
preintes de défiance et d'hostilité. Sur quelque théâtre que
je me transporte, à quelque point de vue que je me place,
si je parcours toute la série des relations sociales, depuis
les plus générales jusqu'aux plus étroites, je ne vois partout
que rivalité j à peine çà et la quelques traits de dévouement,
quelques symptômes d'union. Je me demande déjà com-
rncni des peuples ainsi composés pourraient jamais vivre en
paix au dehors, quand ils n'y vivent pas au dedans. Je vais
plus loin encore. De l'état, je pénètre dans les familles, et
si j'y retrouve plus rarement, il est vrai, la guerre ouverte,
j'y vois encore trop ordinairement, hélas! le père delà
guerre, l'égoïsnie, tantôt isolant les individus, tantôt ex-
ploitant à son profit jusqu'aux affections (jui supposent
le plus de dévouement; en un mot, j'y cherche la paix
et je n'y trouve que l'inquiétude, la fièvre de l'idolâtrie
ou ce qui est pis encore, la mort de l'indifférence, Et je me
demande : si l'égoïsme chasse la jiaix de la famille, com-
ment subsi^tcra-t-elle dans l'étit ?
Je poursuis encore ou plutôt j'arrive au dernier ter-
me de mes observations : je pénètre j-isqu'au cœur des
individus. La paix n'y est pas davantage. J'y vois Lien
souvent, à la vérité, un état léthargique qui peut faire illusion
a l'observateur superficiel ; il est des âmes qui vivent d'une
vie morale s: faible, si semblable au sommeil, qu'on confon-
drait aisément leur tranquillité avec le calme, qui ni îl de
l'ordre et de l'harmonie. Mais la paix que je cherche est
bien antre chose : c'est la paix de la vie et non celle de la
mort. Essayez d'imprimer un mouvement moral plus rapide
à ces êtres si nombreux qui prennent l'apathie de leur cœur
poui- sa paix, et vous verrez bientôt, non l'activité, mais l'o-
rage remplacer leursommcil. Dans cpiel état trouvé-je donc
le cœur de l'homme quand je pénètre jusqu'à lui? Je le
trouve, d'une part , avide Je bonheur, d'un bonheur infini;
de l'autre, sans guide pour chercher ce bonheur dont il a
soif, maîtrisé tour-à-tour par mille désirs, par mille pas-
sions qui le trompent et ne lui donnent que des joies péris-
sibles, que suit l'amertume du regrelet de la déception. Je
I trouve l'homme constamment en révolte contre la loi de sa
conscience et de son Créateur, constamment obligé de se
fuir et de se perdre dans les dissipations du monde exté-
rieur. Je le trouve marchant seul , sans relation avec l'Etre
auquel il doit to it , croyant plus à lui-même qu'à cet Etre,
orgueilleux de tous les dons qu'il a reçus de lui et s'en ren-
dant gloire à lui-même. En un mot, je vois une créature
liavaillée de désirs que le fini ne peut satisfaire et qui ne
vit cependant que pour le fini , une créature rebelle à toutes
les lois de l'ordre moral, qui substitue la loi de l'égoïsmeà
la loi du dévouement , par conséquent , une créature eu
guei re ouverte avec Dieu et constamment obligée d'étouf-
fer la voix intérieure qui lui reproche sa rébellion ; et je me
demande comment la paix pourrait trouver place sur le
théâtre de tant de désordres? comment la paix existerait
jamais dans un monde peuplé de rebelles?
Voilà le mal sans déguisement, le voilà dégagé du voile
menteur des théories philosophiques. Voilà la source de tou-
tes les guerres et de toutes les discordes qui n'ont jamais
cessé d'affliger riiumaui té. L'homme est en guerre contre son
Dieu , c'est là le grand secret de tous les maux que les hom-
mes se font réciproquement. Ne s'en suit-il pas que l'unique
moyen de mettre fin à tant de malheurs , c'est que l'homme
soit réconcilié avec Dieu? Or, on sait que cette réconcilia-
tion est précisément l'œu.re que l'Evangile de Jésus-Christ
doit opérer dans le monde , et qu'il opère depuis le com-
mencement. Chaque rebelle y est invité à venir y chercher
sa propre paix, et avec elle l'héritage du bonheur infini au-
quel il aspire. Et le jour oii tous auront accepté , par la foi ,
le bénéfice de cette précieuse nouvelle, l'humanité tout en-
tière sera devenue une famille de véritables frères. C'est une
vérité sur laquelle nous reviendrons avec quelque détail dans
un prochain article.
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Inipriniene de Sellicve , lue des Jeûneur:^ , ii. i4-
TOME 11%
IV" .^i.
26 SEPTEMBRE 183'î.
LE SEMEUR
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISS V^T TOUS LES MERCREDIS.
Le chiinp , c'est le monde.
Maiih. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel. n° ii,i't cliei tous les Libraires el Directeurs de poste. — Prix:i5 (r. pour l'année,
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera a fr. pour l'année, i £r. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres, paquets et envois d'argent, doivent être affranchis.
SOMMAIRE.
Be l'IïSiBCCiio.x roPCL.HRE ; De l'instruction proprement di;e. —
Voyages : Voyage de M. Siewart aux lies Saniivicb : Excursion au
volcan de Kirauea. — Philosophie religieuse : De l'une des lettres
pliiiosopliiqiics adressées à un Berlinois, par M. L(rminler. — M£lasces:
Condition des femmes dans l'Inde. — Annuaire de l'Etat d'Alger.
DE L'I^STRtCTIOIV P0PUL.4IRE.
TROISIÈME ARTICLE.
INSTRUCTION PROPÏ.EMBNT DITE.
Le lecteur voudra bien se lappeler que, désonuuis , nos
:oQsidératlous se borneut à la mofalité sociale , assuiés que
lous sommes de voir la moralité politique eu découler tout
latuiellcment. Il nous reste à chercher par quels moyens
m peut la lépandrc dans les dusses inférieures de la so-
:iété.
On a proposé , et l'on propose encore, l'instruction
)opulaire.
Cette instruction, telle qu'on la conçoit généralement, se
éduii à savoir lire, écrire et un peu calculer.
Avant d'interroger les faits, tâchons d'apprécier la puis-
ance de ces trois arts, en envisageant leur nature même.
Ce sont d'abord, comme toute connaissance usuelle, trois
noyens de prospérité. Or , la prospérité, dans un sens,
i.oralise. Elle attache par l'intérêt à l'ordre , qui est lui-
uême le respect de tous les intérêts. La propriété , qui a
ervide base à la civilisation générale, est aussi le fondement
le la civilisation individuelle. On s'attache aux fruits de son
ravail ; on se respecte soi-même dans son œuvre ; l'estime
le soi même devient une fortune , qu'on ne veut pas dissi-
)er ; elle amène le besoin de l'estime des autres ; et c'est
jn«i que d'un peu d'aisance, d'un peu à' avoir, naissent dans
l'individu des habitudes morales qui profitent à la commu-
naut,:. Ainsi, comme moyens do prospérité , les arts que
nous avons nommés moralisent les individus^ les classes, la
nation entière.
El visagées sous un autre rapport, ces mêmes connais -
salJC^■^ mettent l'individu qui les possède à même d'eu ac-
quéru- d'autres, d'éclairer son esprit , de connaître sa posi-
tion, d'apprécier les bons el les mauvais conseils, de résister
aux suggestions dangereuses. Ce sont autant de flambeaux
que l'instruction allume devant l'homme du peuple dans sa
route obscure et laborieuse.
Tout ce que les partisans de l'instruclion (renfermée dans
la possession de ces trois arts) peuvent nous dire eu sa fa-
veur se réduit donc à ceci : c'est que l'instructic^i peut de-
venir un moyen de moralisation. En elle-même il est clair
qu'elle ne saurait morahser; lire, écrire et compter n'ont
aucun rapport nécessaire aux idées de droit et de devoir ,
ni même à celles de prudence et de réflexion ; tout dépend
de l'usage qu'on fera de ces trois arts ; et s'il est aisé de
comprentlre qu'on peut les appliquer au bien , il est tout
aussi aisé de concevoir qu'on peut les appliquer au mal ou
ne pas les appliquer du tout. Prenons celui dont l'usage es.t
le plus directement propre à influer sur la pensée et sur la
vie, prenons la lectuie. On dit, à la vérité : Qui sait lire
veut lire. Cela même n'est pas si absolument vrai qu'où
pourrait bien le croire j mais, la chose étant prise pour cer-
taine, il reste à fournir au peuple des lectures et de bonnes
lectures; il reste à le préserver des mauvaises j il reste aie
mettre en état de discerner les unes des autres , et de pré-
férer toujours l'utile et le bon à l'inutile et au mauvais.
Car si les enfans n'ont appris à lire que pour lire de mau-
vais almanachs, les aventuies de la belle Maguelonne ou de
Pierre de Provence , ou des ouvrages beaucoup pires en-
core, si l'esprit n'est pas rendu assez solide ni le cœur assez
fort pour résister à l'attrait des ouvrages frivoles ou perni-
cieux , il est clair comme le jour qu'il eût beaucoup mieux
valu ne point apprendre à lire. Ce n'était certes pas la peine
d'aller à l'école pour passer de l'ignorance h l'erreur. La
première valait mieux. « Si la lumière que vous avez ac-
» quisc n'est que ténèbi es , combien seront grandes ces té?
26
LE SEMEUR.
f
» iièbrcsl (Mattù. VI. 23)» Voilà des raisonnemens tout
aussi clairs que ceux qu'on a allégués plus haut en faveur de
rinstructioii. Il s'agirait niaiotcuant de savoir si , dans l'état
actuel de la France , on peut compter que les bonnes lec-
tures seraient piéférccs; il faudrait savoir encore s'il y a
une bibliothèque pour le peuple; et puisqu'on ne doute
pas que celui qui sait lire ne veuille lire , il faudrait savoir
si le peuple ne lira point trop , inconvénient grave , alors
même qu'il ne lirait pas de mauvaises choses. Notre siècle
souffre de trop lire ; nos meilleurs esprits en sont malades :
que serait-ce du pauvre peuple ! Et , pour ne pas tout dire
«ur un sujet inépuisable, ce qu'il lirait avant tout, ce seraient
assurément les journaux. Mais quelle Icctuie pour lui !
Quel excellent movcn de brouiller toutes ses idées, d'émou-
voir toutes ses passions, de le tirer violemment de la sphère
de ses paisibles travaux pour le lancer, aveugle ou ébloui ,
dans la plus dangereuse des arènes! Quels résultats pou-
vons-nous donc attetidre de la lecture dans un pays comme
la France ? Des résultats très-divers, ce semble, si nous con-
sidérons l'étendue de son territoire et la variété des popu-
lations qui le couvi'ent; des résultats ici favorables, là défa-
vorables à la lecture et à l'instruction. Mais quel étonnemenl !
L'ensemble de ces résultats, au lieu de se borner à rabattre
les prétentions exagérées des amis des écoles, semble donner
gaiu de cause aux ennemis de l'instruction populaire! Voici
les faits :
« M. Quetelet, mesurant l'instruction d'après la propor-
» tion d'accusés qui savent lire et écrire , a construit une
» carte de France et des Pays-Bas, ombrée d'après ce prin-
» cipe ; et l'on voit au premier coupd'oeil que les dépar-
» temens du centre de la France, surtout ceux de la Creuse,
• de l'Indre et autres adjacens , où il se commet le moins
» do crimes de toute espèce, sont les plus igiiorans; que la
» Bretagne, où il se commet peu de crimes contre |es pér-
it sonnes, est remarquablement obscure; que l'AIsaca, au
» conti'aire, et les boi'ds de la Seine , où il se commet plus
» de crimes de toute espèce que dans les régions voisines ,
» sont remarquablement éclairés; que le département de
» l'Ain est moir.s instruit que celui du Doubs , où il y a
1» cependant plus de crimes des deux sortes, etc. »
« M. Guerry ^irrive aux mêmes résultats pour ce qui
» concci'ne les crimes contre les personnes.... Le centre et
» l'ouest se disputent le maximum d'ignorance et le mini-
■» mtim des crimes graves; au contraire, l'est et le nord, où
» l'instruction e^t très-répandue, ont un peu plus de crimes;
» et le sud, qui est au milieu quant au degié d'instruc-
» tion , dépasse toutes les régions quant à li masse des dé-
» liu(i). »
Ces faits prouvent que Li moralité d'un peuple ne se pro-
portionne pas nécessairement à son instruction, qu'il y a des
causes de mal que l'instruction ne peut pas éc;irtcr,et qui en
empêchent les bons effets ou lui en fout pioduue de mau-
vais. C'est bien là la conclusion la plus modérée qu'on
puisse tirer des faits rapportés. Ou ne viendra pas dire sans
doute que les criminels sont ceux à qui manquent ces con-
naissances élémentaires; car premièrement cela n'est pas :
d'autres reiiscigneraens, que nous puisons à la même source,
nous montrent, sur 1 1 ,901 condamnes, seulement 6,5'^7 ne
sachant ni lire ni écrire; ensuite il ne faut pas adnietlio daus
nos calculs, en façon de balance, tous les individus ianoccns
qui savent lire et écrire, parce qu'un grand nombre d'eulre
eux doivent leur moralité légale à d'autres causes cjuc l'in-
struction , à des causes dont l'instruction elle-même n'est
qu'un effet , à une position qui , en même temps qu'elle
amenait l'instruction, excluait en quelcpie sorte les vices
plébéiens dont les tiibunaux connaissent, et jusqu'à la pos-
(1) Bibliothèque arwenelU de Gcnèic. Lillérature. T. XLIX, p. \H.
sibilité du plus grand nombre des crimes proprement dits;
enfin, en supposant même que, dans les déparlemens très-
eclairés,la loi n'eût frappé aucun des individus sacliant lire
et écrire . d serait trop singulier que ce fussent ces dépar-
temens-là précisément qui fournissent le plus de victimes à
la justice humaine , comme si les individus instruits non
seulement eussent attiré à eux toutes les bonnes conséquences
de l'instruction , mais encore eussent !(duit leurs malheu-
reux compatriotes à des ténèbres d'autant plus grandes. On
ne peut éluder le résultat de ces tableaux : il laisse subsister
la persuasion que l'instruction élémentaire a pu profiter à
un certain nombre de personnes , dont il serait difficile de
faire un relevé statistique ; mais il établit nettement que
l'idée de faire dériver la moralité d'un peuple de quelques
connaissances élémentaires est une pure illusion.
Irons-nous jusqu'à diic que l'instruction nuit directement
à la moralité , et qu'il fiut s'attendre à les trouver partout
en raison inverse l'une de l'autre? Non. Les tableaux que
nous avons sous les yeux établissent, à la vérité , que l'in-
struction ne surmonte pas , au profit des mœurs , toutes les
causes qui leur sont hostiles ; qu'il y a telles circonstances
qui neutralisent absolument l'effet des écoles ; ces tableaux
vont même jusqu'à donner lieu de croire que là où evistenl,
dans un certain degré, ces funestes circonstances , l'instruc-
tion elle-même, corrompue dans sou application , peut de-
venir un poison pour un grand nombre d'individus ; mais
admettre qu'en elle-même , indépendamment de toute cir-
constance, elle infecte les dmes et corrompt les mreuis, c'est
ce que rien, dans cesdocumeus, ne nous autorise à admettre.
Tous faits appréciés, un jury interrogé sur cette cause pro-
noncerait en faveur de l'instruction populaire une sentence
d'acquittement. La seule question qui pourra eucoe cire
agitée sera celle-ci : Les circonstances de l'état social sont-
elles de telle nature queTinsli uclioii, propre par elle-même
au bien comme a:i mal, soit plus souvent un moyen de mal
qu'un moyen de bien? Et, dans ce cas , ne faudrait-il pas
préférer l'ignorance ?
Nous avons sur cela plus d'une observation a faire.
La bonté relative de Vignorance ne saurait se conclure
légitimement de lu supposition ci-dessus. En admettant
même que la lecture, l'écriture et le calcul soient des cou-
naissances pernicieuses , il n'en reste pas moins vrai qu'on
ne peut fonder une moralité positive sur l'ignoriince abso-
lue. Chaque degré de moralité correspond a un degré de
connaissance. La culture de l'àme réclame , dans une cer-
taine mesure , la culture de la raison. Et si ce n'est par la
lecture, puisque vous n'en voulez pas, il faudra du moins ,
par quelque autre moyen, fournir quelques lumières à l'in-
telligence. S'il y a des populations morales avec un très-
fuiblc degré d'instruction , ce ne sont pourtant pas , bien
s'en faut, des populations abruties. Quelques idées, et J'im-
poitantes idées , ont été sans doute déposées dans leurs es-
prits ; et c'est déjà de l'instruction, par conséquent plus que
la lecture, qui n'est pas itutruction , mais instrument. 11 ue
faut pas imaginer qu'avant d'avoir inventé l'écriture, l'hu-
manité ne pensait point. Les livres ne sont pas l'unique
véhicule de l'inslruction. Il faut pour soutien à 'a moralité
quelque autre chose que l'instinct; et nous ajoutons encore
que si , au-delà d'une moralité négative , on souhaite une
moralité positive, active, énergique, autre que celle qui peut
résulter d'une certaine mollesse de constitution ou d'un
tempérament flegmatique, on ne l'obtiendra pas sans mettre
en jeu la pensée de l'homme. Les passions sans pensée inè-
ner.t au crime, comme les passions avec la pensée. Tout dé-
pend de la nature des pensées. « Travaillons à bien penser,
dit Pascal, c'est le principe de la morale. »
Mais, je le veux : admettons que le manque des tonnîis-
sinces qu'on acquiert de nos jours dans les écoles ron>t.ti!C
LK SEMEUR.
27
ij;iior:ii]< c [jropi ciueiit d.ie , l'i^jnGraiice absolue , cl , tic
lus, que celle ignorance soit un bien. Peut-on naturaliser,
gaiiser, perpétuer cette ignorance? Autant il est difficile
B la dissiper dans certaines contrées, autant il serait inipos-
ble de la propager et de l'établir dans tout le pays. Le
ïiivernenieut fût-il peu disposé à s'occuper de la culture
u peuple (et nous espérons le contraire), l'impulsion don-
éc serait maintenue. La civilisation, en ce point du moins ,
e lebrousserait pas. La révolution de 89, qui, pour lapre-
uére fois, a constitué le peuple , ne l'a constitué qu'à con-
illon qu'il s'instruisît. La division de la propriété, ou piu-
)t l'admission à la propriété d'une foule d'individus qui y
aient étrangers, ne peut se maintenir qu'à ce piix(i). Les
'glomérations anciennes du sol renaîtraient. Une féodalité
idustrielle , qui agit en sens inverse de la révolution en
issemblant dans ses immenses ateliers une population que
industrie plus imparfaite du dernier siècle distribuait dans
es boutiques, aurait de trop grands inconvénienssans l'in-
ruction du peuple ; et cette nécessité, sentie par la philan-
iropie, l'est aussi, à leur honneur, par les manufacturiers
ix-mémcs. En un mot, les progrès de l'instruction peuvent
Lre, suivant les circonstances, ici plus lents, là plus rapide..;
lais rien ne peut reporter en arrière , sous ce rapport, les
opulations françaises; et le seul parti en France qui vou-
it l'ignorance ayant disparu , ses souvenirs , ses principes ,
)n œuvre, étmt déshonorés dans l'opinion générale, on ne
lit pas quelle cause pourrait , d'une manière durable , al-
iter le mouvement qui porte la France veis l'inslruclion.
Enfin , il nous semble qu'avant de se décider , en déses-
oir de cause, pour l'ignorance , il Faudrait voir si l'on ne
eut pas tirer un meilleur parti de l'instruction. Si , au
oint même où une pente facile pourrait l'entraîner vers le
icn , dis forces ennemies l'interceptent ^ la font dévier et
1 poussent vers le mal , tàut-il la faiie rentrer dans les té-
èbrcs, et n'est-il pas plus sage , plus utile , de lui donner
ne sauve-garde , une escorte qui couvre sa murchc , et lui
ermette d'arriver sans obstacle au terme désiré? Cette
luvc-garde existe-t-cUe? Où la trouver?
Quelques-uns disent: Eh bien ! <iaoA'ifis[i-umeuldcv\eune
islriiction. En d'autres termes, qu'on donne au peuple une
istruction plus étendue. C'est aussi notre vœu. Nous dési-
9ns Tnistruttion plus étendue et surtout plus profonde,
u, pour mieux dire, plus pénétrante.
Donner au peuple la lecture et l'écriture, c'est lui donner
ne machine dont il ignore l'usrige. Le peu qu'il a lu pour
ppreudre à lire n'a pas beaucoup enrichi sa raison, d'abord
cause du peu, ensuite à cause que l'attention a été presque
ntièrement absorbée par le mécanisme. Si vous en restez
I , vous aSaiidonncz l'enfanl à plusieurs chances diverses
IV Icsqui'l'.es vous ne pouvez rien , i;t dont la moins mau-
aise est qu'il ne tire aucun parti de ces moyens d'appren-
rc;cc qu; suffirait pour condamner votre travail. Observez
ne différence. Dans un pays de civilisation avancée, où
;s lumières sont fort répandues, où l'instruction fleurit de
Migue date, ces prdimiuaires suffiraient peut-étic.A.illeurs,
faut aller plus ioin; ii faut, dans l'intérêt de l'élevé, pas-
er des moyens à l'exécuiion, de ces connaissances tout iu-
trumentales à leur application, des signes à la chose- signifiée.
1 faut munir l'esprit de l'enfaiil d'une certaine provision
c notions diversement précieuses, so.l par leur utilité im-
médiate dans la vie, soit par leur utilité médiate, plus
élevée encore. Il faut que ce soit vraiment imiruction
'est-à-diie , ainsi que le mot l'indique, un armement , un
enforcement de l'homme, un approvisionnement de toutes
es choses propres à accroître sa puissance intellctluelle jus-
()) îl serait inicressûnt de s'assurer si les département les moins relai-
es ( dans le sens des carles-Dapiii ] ne son! pas ceux où il y j !e moins de
«lits propriét nr«s.
qu'à la pleine mesure des besoins de sa condition d'homme
et de citoyen. C'est à l'expérience et à la réflexion à mar-
quer ici les limites. Il y a dans l'instruction un point criti-
que, un point fatal , auquel il faut s'arr.Her , ou qu'il faut ,
si on le franchit , pouvoir dépasser de beaucoup. Quelque
chose est peut être plus pernicieux que l'ignorance : c'est la
délibation imprudente de la science, c'est celte téméraire
incursion dans des domaines qu'on ne pourra jamais par-
courir, ce commencement de savoir qui n'est qu'un com-
mencement d'erreur. Une connaissance générale du monde,
une idée nette des principales lois de la nature , une vue
sommai.-e, sous le rapport physique et social , du globe où
nous sommes confinés, ennobliraient singulièrement la pen-
sée populaire, lui donneraient plus d'étendue, fermeraient
la porte à bien des préjugés, à beaucoup de dangereux men-
songes. Bossuet trouverait sans doute qu'il est aussi indigne
du paysan que du prince « d'ignorer le genre humain; o et
nous trouvons aussi qu'aucun homme ne devrait ignorer
les grandes masses de l'histoire et les momens principaux
de la marche laborieuse de l'humanité. Nous n'avons pas
besoin de parler de quelques auli-es connaissances immédia-
tement applicables à la vie, et utiles aux individus de toutes
les classes; et nous omettons à dessein les études qui , com-
me celle de la musique, ont directement pour objet la cul-
ture de l'âme. Nous ne sommes point encore appelés à cet
ordre particulier de considérations.
Concevons-nous bien l'école populaire? Elle devrait être
avant tout une gymnastique de la pensée. Non seulement Ii
pensée bien dirigée est le chemin de la vérité; la pensée est
l'activité d'un principe noble dans l'honime. Bien loin que
l'homme soit, comme l'a prétendu Rousseau, «t un aninul
dépravé », il ne s'élève à la dignité d'homme que par la
pensée. L'homme qui pense mal pont être vicieux; l'homme
qui ne pense pas ne saurait être vertueux. Le perfectionne-
mentiMlellectuel est souvent le prélude du perfectionne-
ment moral. Cependant, que le lecteur veuille bien s'en
souvenir: nous neprésentons point le perfectionnement in-
tellectuel comme la cause efficiente , la condition suffisante ,
le principe générateur du perfectionnement moral.
Qu'on mesure maintenant la distance qui sépare celte ins-
truction de l'état actuel de l'instruction en France. Celle dis-
tance est effrayante. Qu'on rapproche la plupart de nos écoles,
où tout se réduit à l'acquisition de deux ou trois haliludes
mécaniques, de ces écoles de la pensée, où la partie intel-
ligente de l'homme serait développée dans tous les sens
par toutes sortes de moyens , par les livres , par les choses ,
par les personnes, par la vie, où le livre de la nature ser-
virait de suite à l'abécédaire , où le maître seiait en qucUiue
sorte l'introducteur de l'enfance dans le monde de la p nsée
et sur le théâtre de la vie (i); qu'on apprécie l'une des pre-
mières difficultés de leur établissement, en réfléchissant
combien la pensée de la majeure partie du public est au-
dessous de cet idéal de l'école populaire; qu'on se demande
q.iclle portée il faut supposer à ceux qui seraient chargés
de renseignement dans de telles écoles ; qu'on n'oub!» : pis
combien, dans certaines contrées, les difficnltés morales,
et , peut-être dans toutes , les difficultés matérielles de l'exé-
tutinn seraient considérables (2); enfin, qu'on fasse attcn-
t on que pour long-temps encore l'autorité laissera au\
particuliers cette tâche tout entière : quand on aura fait
mutes ces réflexions, on sera peut-être tenté de regarder
comme impraticable une tâche qu'on avait jugée indispeii-
(1) Un nom propre m'aurait suffi pour caractériser une tiUe école, si
tous mes lecteurs connaissaient l'école de Wehrly à Uofwjl.
(j) La premièr<^ de ces difficultés serait le temps que poHrr.iil réclamer
un tel système d'instruclion. No is aurons pent-éire plus tard l'occasion de
revenir sur ce sujet, et d'oûiir Jes r,.-n3eignemens qui réduiront celle
diiiQculté.
28
LE SEMEUR.
sable ; ou du moins l'on avouera qu'elle suppose un progiès
<le l'opinion , une foice de conviction , une léuniou d'ef-
forls , une vivacité de zèle, une persévérance , qui sont loin
d'exister encore, et que le temps seul peut former.
Bien loin que la volonté d'une telle réforme existe , c'est
à peine si l'on en a l'idée, si l'on en sent le besoin. Nous
en sommes, sur ces matières, aux vues les plus superficiel-
les , et , s'il faut le dire , à l'indifférence la plus déplorable.
Ceux qui donnent le plus d'intcict à l'instruction popu-
laire n'en conçoivent pas, à beaucoup près, toute la di-
frnitc. L'idée de former llioinine , l'iiomme tout entier dans
les écoles de la patrie, n'est pas encore venue à bien des
j;cns. C'est que le respect de l'homme nous manquej et qui
pourrait s'en étonnci, lorsque toute idée élevée sur son ori-
gine et sa destination s'est peu à peu effacée de la plupart
des esprits? Il nous faut pour accueillir ces nobles vues,
familières à d'autres pays , il nous faut des mœurs plus sé-
j-ieuses que les nôtres. C'est le sérieux qui nous manque ; on
en met l'apparence et le nom partout; on joue le sérieux ;
on s'applaudit d'avoir abjuré l'auciciine frivolité gauloise :
on est frivole d'une autre façon; frivole jusque dans ces
passions politiques qui , quelque divergentes qu'elles soient,
se rencontrent toutes dans une vaine adoration des formes;
frivole dans cet esprit pratique et positif, heureux don sans
doute, mais qui perd beaucoup de sa valeur, lorsque pra-
tique signifie égoïste, et que po^/t//signifie terrestre. Non,
nous ne sommes pas sérieux : le vrai sérieux n'est que dans
les idées infinies; et nous n'en avons plus ; le vrai sérieux
est là où l'âme est considérée comme le but et le corps
comme l'instrument; et nous sommes arrivés à la théorie
contraire. Aussi suis-je persuadé que si jamais cette impor-
tante reforme est opérée, qui doit faire des écoles une fa-
brique d'hommes , et de l'instruction un hommage à la
dignité de notre nature , elle sera due à des hommes éclairés
d'une autre lumière que celle que nous voyons briller en
France , à des hommes que le respect des choses divines
aura conduits au respect de l'humanité , et qui auront ap-
pris à reconnaître l'héritier du ciel dans le Fils de la pous-
sière.
Laissons toutefois cette question pendante; et, supposant
que le perfectionnement que nous avons demandé pour
l'instruction populaire puisse être conçu et réalisé avec les
élémens que nous pussédoiis , apprécions en elle-même l'u-
tilité publique de C3tte instruction solidement intellectuelle,
mais tout intellectuelle.
VOYAGES.
VOYAGE DE M. STEWART AUX ILES SANDWICH.
Deuxième article. — Excursion au volcan de Kirauea.
Nous avions résolu d'aller visiter le volcan situé au pied
de la montagne Moumroa, à trente-cinq milles dans l'inté-
rieur. Maaro , le chef du district, s'engagea à nous fournir
vingt hommes pour porter notre bagage et nos provisions.
A neuf heures, nous étions tous réunis dans le bateau qui
devait nous conduire jusqu'à la maison de Maaro, où nous
attendaient nos gens, et bientôt après nous dîmes adieu à
ceux de nos compagnons qui, bien contre leur gré, de-
vaient rester à bord. Mais notre entrain ne tarda pas à être
unpcu abattu par une de ces averses si fréquentes à Hiwaii-
elle nous retint lonp-temps chez Maaro. Les chemins furent
inondés ; il ne nous servit de rien de n'être partis qu'après
déjeuner pour éviter l'extrême humidité de l'herbe et des
lx)is; mais vers midi , le temps fut de nouveau magnifique;
à quatre heures , nous avions fait quatorze millr;s, et trou-
vant toutes les commodités désirables dans un établissement
que nous rencontrâmes à celte distance, nous nous déci-
dâmes à V passer la nuit.
Cet établissement appartient à Rinai, chef du district
peu habité d'Ora , et se compose de trois maisons, situées
près d'une prairie entrecoupée d'arbres, cl non loin d'une
forêt majestueuse qui s'élend jusqu'au rivage. Le maître et
sa famille étaient allés à environ trente ou quarante milles
pour surveiller la coupe du bois de sandal. Quelques do-
mestiques seulement étaient restés à la maison. Ils nous re-
çurent avec empressement et mirent la principale habita-
tion à notre disposition.
Nous pûmes nous convaincre ici que les progrès qu'ont
faits ces peupicsnesont pas limités aux ports de mer et aux
côtes. La maison était divisée en chambres, séparées par
des tentures d'étoffes et des nattes du pays; il y avait plu-
sieurs chambres à coucher , et une grande pièce bien tenue,
dans laquelle on nous introduisit. Nous ne nous serions pas
mieux trouvés , dans des circonstances comme les nôtres,
dans le beau salon d'un hôtel américain que dans celui-ci,
dont la propreté et les com/orls furent tout-à-fait de notre
goût. Les nattes qui couvraient d'ordinaire le plancher
étaient soigneusement roulées contre la muraille , en l'ab-
sence du maître. D'autres objets encore semblaient, pour
la même raison, avoir été déplccés , en sorte que nous ne
vîmes pas la maison dans tout son beau. Cependant tout me
prouva que le changement remarquable qui s'est opéré
dans la manière de vivre, s'est étendu jusqu'aux chefs d'un
rang inférieur. Je vis surtout avec grand plaisir plusieurs
livres imprimés dans la langue du pays et bien reliés, et
une ardoise suspendue à la muraille. Mais ce que nous sa-
luâmes avec de joyeuses acclamations, ce fut un large divan
qui s'étendait tout le long d'un des côtés de la salle. Il était
formé de plusieurs nattes , posées sur des planches éle-
vées de deux pieds au-dessus du parquet, entouré de
rideaux de toile perse , et assez grand pour que nous pus-
sions tous y reposer fort à l'aise.
Nous ne vîmes rien d'intéressant, le lendemain , avant
d'être arrivés tout près du volcan, dont nous avions aperçu
la fumée de fort loin. Elle se pressait en colonnes si épaisses
que nous en conclûmes que le hirauea devait être dans une
grande agitation. Je ne remarquai pas sans peine que la
seule cabane où nous pussions trouver un abri était d'un
tout autre côté que celui par lequel j'étais venu en 1825,
et que nous arriverions cette fois au cratère , dans une di-
rection moins intéressante qu'alors. J'aurais voulu retiouver
toutes mes anciennes impressions et, dans mon désajjoinie-
ment, je jouis à peine de labcautéet du pittoresque du che-
min moins rapide par lequel nous descendîmes au milieu
des précipices. Les approches de la nuit et la crainte de la
pluie ne me laissaient cependant point d'alternative, et je
me hâtai de suivre mes compagnons, impatient de contem-
pler encore une fois le cratère, de quelque point de vue
qu'il s'offrit à moi.
Notre arrivée fut plus soudaine que je ne m'y étais at-
tendu. J'étais occupé à regarder autour de moi, croyant
avoir à descendre une pente plus l'apide que les précéden-
tes, et je considérais les nuages d'une épaisse fumée qui
s'élevait jusqu'aux cieux et s'étendait sur tout l'horizon
vers le sud , cherchant à découvrir le gouffre effrovable
d'où elle s'échappait, lorsque tout à coup nous entrâmes
dans une lourde almosphère de vapeur , qui sortait des
crevasses qui entrecoupaient notre sentier, et qui tantôt
allait s'unir à la fumée du cratère , et tantôt enveloppait le
précipice à notre droite. Le plateau sur lequel nous nous
trouvions peut avoir ua mille de long sur un demi-mille de
large. 11 est resserré contre les bords du cratère par une
rangée de précipices. Sa surfiice présente partout des traces
plus ou moins évidentes de combustion souterraine.
LE SEMEUR.
29
Le vent qui s'éleva dispersa et chassa devant nous les
niasses épaisses et brûlantes de fumée qui sortaient de terre ,
les faisant tournoyer et leur donnant différentes formes; en
même temps il amena de la mer un gros nuage noir qui
rasait prcs(jue le sommet des arbres. Tout, autour de nous,
présentait un aspect eflrayant et désolé.
La pauvre cabane oii nous devions passer la nuit est ou-
verte sur le devant, et à peine fermée du côté du vent,
elle n'est éloignée du cratère que de quelques centaines de
pas, mais elle ne le domine pas, et on ne peut pas l'apeice-
voirde là. Nous ne nous v arrêtâmes donc pns ; nous nous
liitames, au contraire, d'avancer juqu'au bord du précipice.
Mais là nous fûmes encore désapoinlés. La fumée qui obs-
curcissait l'ouverture de l'abîme était si compacte , que l'œil
ne pouvait la percer : de temps en temps une flamme va-
cillante se faisait jour à travers son épaisseur et, de loin en
loin , une colonne de feu s'élevait tout à coup dans les airs.
Ce spectacle, quoique au dessous de mon attente , était des
plus imposans. La profondeur de l'abîme cntr'ouvert per-
pendiculairement h nos pieds était immense et impossible
à sonder. L'obscur et vague contour des hauteurs autour
de nous, que la fumée envahissait et quittait tour à tour,
imprimait à ce tableau un caractère de solennelle immen-
sité, qui disposait chacun de nous à reculei-, épouvanté d'a-
voir tant osé.
Une autre cause de désapointement fut l'absence de ces
détonations terribles qui, lors de ma premièi'e visite, se
faisaient entendre. Maintenant, on entendait à peine un autre
bruit que celui du vent s' élevant, au milieu des cimes des
rochers, jusqu'à uuc région plus pure, quelques sons étouf-
fés et sourds , et par moment , loi'squ'nne bouffée de vent
agitait l'air plus fortement , le sifflement de la fumée qui
sortait des crevasses. On aurait dit le bouillonnement d'une
immense chaudière, mêlé au bruit du ressac de la mer sur
une côte rocailleuse.
Nous nous retirâmes enfin dans notre cabane, qui nous
parut d'abord assez commode , parce que nous y étions à
l'abri du vent; elle était située sur un coin de terre que ré-
chauffaient les émanations du volcan. Nous prîmes notre
repas du soir près d'une crevasse , de laquelle la vapeur sor-
tait avec tant de force, qu'elle cuisit nos pommes de terre
en très peu d'iustans, sans le secours du feu. Mais quand nous
voulûmes prendre possession des nattes qu'on nous avait
préparées en guise de lits, nous trouvâmes que notre situa-
tion était pire que celle de l'homme que le poète Coleman
place au-dessus du four d'un boulanger. Ou aura de la peine
à croire que nous pûmes dormir dans une température de
I20 degrés du thermomètre de Farenheit. Heureusement
que l'air supérieur n'était qu'à 5o ou Oo degrés, de sorte
qu'en nous tournant et retournant fréquemment, nous nous
rafraîchissions un peu d'un côté , tandis que l'autre était ex-
posé à ime grande chaleur. Il n'v avait pas moyen de faire
autrement. Cette cabane était le seul abri que nous pussions
avoir, et comme, durant la nuit, il y eut plusieurs averses,
c'eût été exposer notre santé et même notre vie, que d'es-
sayer de dormir en plein air en un pareil lieu. Nous prîmes
donc notre parti de ce gîte , et après bien des soupirs, des
tourcoicmens et des marques d'impatience, nous parvînmes
à nous endormir. Le lendemain, nous fûmes tout léconciliés
avec notre chambre à coucher, en remarquant que le bain de
vapeur delà nuit avait dissipé la roideur de nos membres ,
occasionée par les fatigues de la veille.
Je m'étais levé vers minuit , désirant contempler de nuit
le cratère. Li vapeur et la fumée s'élevaient toujours en
épaisses colonnes au dessus des rochers; mais de nombreux
étangs de feu , dans une effroyabli; agitation , lançaient des
fusées ctincelantes vers les cieux et changeaient par momens
la masse de .'"umée en une mssse lumiiieuse, Jjçs partie» àKi
volcan , qui semblaient être le plus agitées , étaient précisé-
ment à mes pieds; de temps en temps, des sources enflam-
liiées s'en échappaient et serpentaient avec rapidité dans
diveiscs directions, éblouissant les yeux par leur éclat et
m'étonnant par leur l'égularité. Mais comme ces diverses
formes et cette agitation n'étaient rien en comparaison de
ce qile j'avais vu précédemment, et que le vent était froid
et perçant , je me hâtai de regagner notre chaude demeure.
La matinée fut superbe; le ciel était d'une pureté admi-
rable , et nous vîmes dans toute leur beauté les sites brillans
du Mounaroaet du Mounuka. Avant le lever du soleil, j'étais
déjà retourné au cratère. J'en suivis les bords à l'ouest pen-
dant plus d'un demi-mille , et je pus , pour la première fois,
en distinguer les contours. Mais la lumière du jour avait fait
disparaître les feux. Là ou , durant la nuit , j'avais remarqué
la plus grande agitation , je ne vis plus que des lacs de lave
funiaiiteet des cônes noirâtres enveloppés de flammes pâles
et sépulcrales.
Aprèsavoiralteintl'endroit où le plateau sur lequel notre
hutte était construite touche au cratère , je pris un sentier
qui conduit à la forêt, où je rejoignis deux de mes compa-
gnons qui , munis de leurs fusils, avaient été faire la chasse
aux canards sauvages. En revenant, nous passâmes par des
étangs qui fournissent aux voyageurs la seule eau qui se
tiouve dans le voisinage. Cette eau est une bénédiction , non
seulement pour l'homme qui traverse cette partie si inté-
ressante de l'île, mais aussi pour les oiseaux de l'air, qui ,
presque toujours , habitent en sûreté les régions qui l'envi-
ronnent. C'cstpar la condensation de la vapeur qui s'échappe
des creux et des crevasses de la terre, tout auprès d'un lit
de terre et de lave si dur et si compact que l'eau ne peut
pas filtrer à travers, qu'est foi-mé ce bassin naturel; les
gouttes produites par l'action de l'air froid sur la vapeur
viennent y tomber, et il en résulte une provision continuelle
de l'eau la plus pure. Je considérai avec admiration ce sim-
ple procédé toujours en action , et je pensai avec étonne-
ment et reconnaissance à la sagesse et à la bonté du Tout-
Puissant, qui se déploient «i souvent, dans l'économie de
la nature, à propos de circonstances peu importantes en
apparence, préparant toutes choses pour le bien-être des
créatures. Ah ! il est vrai de dire « que les œuvres de l'E-
» ternel le louent! »
Après le déjeuner , nous nous disposâmes à descendre
dans le cratère , et bientôt nous fûmes tous munis de longs
bâtons et de gourdes pleines d'eau. En face de notre cabane,
la descente ressemble à un mur perpendiculaire de neuf
cents pieds. Il nous fallut donc chercher ailleurs un chemin,
et d'après le conseil de nos guides qui , depuis deux ou trois
ans, avaient conduit plusieurs voyageurs dans ce lieu, nous
nous dirigeâmes vers l'est , où nous trouvâmes, en effet, un
sentier. Après une descente rapide de quatre-vingt à cent
pieds, pendant laquelle nous dûmes sauter de rocher en
rocher, nous arrivâmes à une petite vallée d'un demi-niillc
de long sur un quart de mille de laige, entrecoupée de mon-
ticules et de profondes crevasses et couverte d'herbes, de
buissons et de petits arbres. La pente devient plus facile.;
cet endroit est séparé du cratère par une rangée de collines
arides, composées de sable et de matières volcaniques. Il est
évident que cette vallée provient de quelque éboulemcnt,
qui doit avoir eu lieu à une époque peu éloignée. Le lei-ri-
ble élément qui rugit encore au-dessous d'elle , ayant entiè-
rement miné en cet endroit les hauteurs dont elle faisait
partie , elle s'en sera détachée et se sera écroulée avec fra -
cas. Il est probable que maintenant toute la surface sur
laquelle nous marchions , n'est à son tour que comme sus-
pendue sur une base peu solide, jusqu'à ce que quelque^
nouvel accident du volcan la fasse descendre dans un abîr
de feu , où elle sera convertie en flammes liquides.
30
LE SEMEUR.
LasctiiC que iiûLis LODlcniplioiis (Uail extiaoïdinaire au
plus hautpoi.a:<Jci;ière el devant nous , étaient des rochers
uus et perpendiculaires, dont l'endroit où nous nous trou-
vions n'était qu'un débris; tout autour ou voyait des mon-
tapnes et des ravins en miniature, qui présentaient les
formes les plus bizarres, et étaient couverts de verdure. Le
sentier qui serpente au milieu de ces derniers , quoique as-
sez uni et facile eu apparence, est ea réalité le plus dange-
reux que nous eussions encore eu à parcourir. En quelques
endroits , les buissons et les herbes qui l'obstruent cachent
ciiticrenient ou en partie d'effroyables crevasses, dans
lesquelles un seul faux pas suffii ait pour faire tomber , pour
ne plus en revenir. Plusieurs fois, lorsque je pensais le
moins au danger, je me suis trouvé tout-à-coup près d'une
de ces lentes, et mou sang se glaçait, quand je considérais
leur, insondable profondeur et le péril que mon impru-
dente m'avait fait courir.
Apics avoir traversé ce vallon remarquable, nous nous
trouvions encore à quatre ou cinq cenU pieds plus haut
nue le cratère du volcan ; nous eûmes dès lors à marcher sur
une lave, tantôt très-dure , tantôt très-molle , ce qui rendit
notre descente fort difficile. Nous arrivâmes enfin , avec
des peines infinies , à la galerie naturelle qui règne autour
du gouffre. C'est de là que nous devions y descendre. La sur-
face est plus remuée, plus déchirée que jamais; on dirait un
hideux amas de ruines. Chacun dirigea ses pas à sa guise, et
quelques-uni de nous arrivèrent jusqu'au bord de l'éUng
de fiu que nous avionsvu, la veille, dans une si grande agita-
tion. Pendant les deux ou trois heures que nous restâmes en
ce lieu , nous visitâmes quatre cônes, tous foyers de feu
d'une activité exti'uoidinaire. Le premier que nous vîmes
était presque entièrement incrusté de souffre. Nous ne
pûmes eu approcher que du côté du vent, tant étaient
grandes la chaleur et la vapeur qui s'en échappaient dans
les autres diieclions. L'élévation n'en était que de quelques
pieds. ]\ous en approchâmes assez près pour pouvoir le
toucher avec nos bâtons. Quoique la fumée el la vapeur
sortissent de son sommet avec force, nous n'aperçûmes ni
feu ni lave liquide; mais nous entendîmes si distinctement
le mugissement des flammes qui s'agitaient sous nos pieds ,
que nous commençâmes à nous trouver téméraires de nous
être tellement mis à portée de leur bruit menaçant.
L'avide curiosité qui nous avait fait affronter les dangers
de notie situation fut amplement satisfaite, lorsque nous
arrivâmes près de deux cônes beaucoup plus élevés. Notre
■iltcntioii fut d'abord excitée par le sifflement aigu et le tra-
vail laborieux de la vapeur et par les flammes qui sortaient
par momciis de leur sommet. Ils étaient à peu de distance
l'un de l'autre, hauts de vingt pieds environ, n'en ayant
guère que soixante de circonférence, et ils se terminaient
tous deux presqu'en pointe. Quoique la lave s'en échappât
avec fureur , celle qui s'était refroidie à leur base étant assez
élevée, nous pûmes, en y montant, plonger nos bâtons
dans leur ouverture et en retirer ainsi de la lave brûlante ,
aur laquelle nous nous hâtâmes d'imprimer nos cachet-.
Pelé , la déesse des volcans . ne parut pas satisfaite de cette
Jamiliai'ité; car quand nous enfoncions nos bâtons dans la
lave , elle s'agitait avec plus de violence. Ce spectacle est si
grand et si sublime, ces scènes sont à la fois si admirables
et si effrayantes , qu'ii fiiu-Jiait pnuvcii' donner des jours
entiers, au lieu d'une seule matinée, à les contempler; ce
fut avec un regret extrême , qu'épuisés de fatigue et de faim,
nous dîmes adieu aux profondeurs dans lesquelles nous
étions descendus. Notre retour à la cabane où nous avions
passé la nuit, fut très-péuible.
Le jour de notre arrivée , comme je m'éuiis approché du
boid du cratère, un coup de vent enleva le chapeau de
paille que je portais pour me garantir du soleil; il fut
emporté au fond du précipice. Je ne m'attendais guère à
le revoir; mais pendant que nous diiiions , nous vîmes ac-
courir un de nos guides qui venait en toute hâte chercher
une corde; nous sortîmes pour apprendre ce qui était ar-
rivé, et on nous dit qu'un homme du pays, qui avait aperçu
mon chapeau sur un rocher, à quelques centaines de pieds
plus bas, avait réussi par des efforts incroyables à s'en em-
parer; mais en revenant, comme il ne se trouvait plus qu'à
une vingtaine de pieds du plateau où nous étions , il n'avait
pu aller plus loin ; il se tenait debout , sur une saillie de ro-
cher, exposé à chaque instant à perdre l'équilibre et à tom-
ber dans legouffre. Nous frémîmes en pensant à l'issue pro-
bable de cette aventure; voyant que nous ne pouvions être
d'aucune utilité , et redoutant de voir de nos yeux une ca-
tastrophe aussi horrible, nous attendîmes , dans une agita-
tion silencieuse, quel en serait le résultat; au bout de peu
d'instans, nous eûmes le bonheur d'apprendre par les cris
de joie de nos gens qu'ils avaient réussi à sauver leur com-
pagnon, et bientôt après il vint lui-même, pâle comme
la iiiort , tremblant comme une feuille , et couvert de
sueur froide , me remettre mon vieux chapeau de paille ,
qui certes ne valait pas la peine qu'on y songeât un moment.
Après avoir dormi quelques heures, je me réveillai , et
voyant que les nuages au-dessus du volcan étaient magnifi-
quement illuminés , je me hâtai de me rendre avec une lu-
nette d'approche sur le bord du cratère. Un changement cou -
sidérable s'était opéré dans l'activité des foyers du feu, dan»
l'éclat et l'élévation des flammes , et dans la force des déto-
nations que j'entendais de tous côtés. Pétais occupé , depuis
dix minutes, à promener ma lunette d'un cône à l'au-
tre , et sur les lacs et les torrens de lave liquide et brillante,
quand un sifflement soudain , mêlé de sons confus et sourds
et accompagné d'une lueur extraordinaire , attira mes re-
gards à mes pieds. Là, je vis un spectacle des plus ex-
traordinaires . dont l'imagination elle-même ne pourrait
se faia'C une idée. Un lac immense, qui sans doute venait de
s'ouvrir, était dans toute l'agitation d'une tempête furieuse
sur mer. D'abord, les matières enflammées se roulaient et se
soulevaient à la hauteur de quinze à vingt pieds avec une
lapidi lé extrême; puiseutlieu un mouvementrégulier etplus
lent, se dirigeant du sud au nord , et poussant devant lui
comme une lame embrasée dont les vagues s'élevaient, se
divisaient , se brisaient, en écume de feu, semblable à des
vagues de la mer sur une côte hérissée : le spectacle était
effrayant, el en voyant les vagues s'élever toujours plus,
comme si elles voulaient envahir la place où je lu ; trou-
vais, j'oubliai un instant la distance qui m'en séparait, et je
reculai, en poussant un cri d'iiorreur. Au bout de quinze
minutes, la fureur de cette partie du volcan s'était appai-
sée , et sa surface était devenue moins brillante et moins ea-
flaaimée que d'autres. J'attendisloiig-temps, espérant jouir
encore une fois de ce magnifique spectacle , mais ce fut
en vain ; je retournai donc à la hutte, rempli d'une solen-
nelle admiration et d'un profond sentiment de ma peti-
tesse , produit par la grandeur et la puissance que maui-
fescient les oeuvres de l'Eternel.
Le lendemain , de bonne heure, nous nous mîmes en
loutr pour le retour.
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
Lettres philosophiques adressées a un Berlinois , par
M. Llrminier.— N° VIIL — De l'Eglise et de la Phi-
losophie Cdtholique. — M. de La Mennais.
Le morceau dont le titre précède se lit dans le dernier
I allier de la Re^'ite des Deux Mondes (i5 septembre ), l'un
des recueils périodiques les plus graves et les mieux écrits
LE SEMEUR.
31
([Ut; nous posscJioiis , cl qui conijilc parmi ses rédacteurs
plu'^iei'.rs «les jeu lus écrivains del'uiicicii t^/t)Z>e. L'auteur des
Lcitres philosophiques occupe une place dslinguée pai'nii les
liomnics sortis de l'école éclectique. Sou nom est déjà ho-
norabiemcut connu dans la science, dans les lettres et dans
le haut enseignement. Sectateur d'un spiritualisme élève ,
nourri des fortes études de l'Alh, magne , doué d'une pa-
role Facile, lucide el pleine de chaleur, il ne peut être sans
influence sur la jeunesse de nos écoles, et comme tel , il
mérite doublement ratlcntion des amis de l'Evangile; car
si des erreurs s'échappent de sa plume ^ ses erreurs ne pas-
seront pas sans laisser une funeste impression dans des intel-
ligences que rien ne prémunit coutrc elles.
M. Lcrminier croit à l'autorité absolue et sans bornes de
la raison humaine. C'est dire qu'il ne saurait que difficile-
ment toucher aux questions religieuses, sans y trouver bien
des pierres d'achoppement. Aussi devions-nous nous atten-
dre qu'écrivant sur l'Eglise et sur la philosophie catholi-
que, il lui serait impossible de ne pas dépasser les limites de
la critique fondée qu'on peut faire de l'une et de l'autre , et
de ne pas attaquer le Christianisme lui - même, tout en ne
voulant diriger ses coups que contre la foi dégénérée de la
taiisse catholicité. En effet, ce peu de pages est une méprise
continuelle sur le Christianisme et une dénégation de sa
divme autorité , tout autant qu'une protestation contre
les prétentions de Rome. Nous le répétons, aupoint de vue
où s'est placé l'auteur, c'était chose toute naturelle et qui
ne saurait nous sui prendre; mais ce qui nous étonne da-
vantage, c'est de voir combien sont superficielles les notions
que possède M. Lei minier sur les doctrines chrétiennes et
sur leur histoire ; et pour combien peu de chose il compte
les faits historiques les plus incontestables de nos annales
ia-rrécs.
Disons ici quelques mots sur la grande question de l'au-
torité , qui domine tout le travail de l'auteur et qui n'est
pas moins vivante entre nous et les philosophes qu'entre
CCS derniers et les catholiques , qu'entre les catholiques et
nous ; car il suffit de la transporter sur un autre terrain que
celui des traditions ecclésiastiques pour en fjire une ques-
lou toute chrétienne.
« Si vous voulez exploi er les problèmes religieux , dit
cet écrivain , trois chemins s'offrent à vous, la philosophie ,
la réforme, le catholicisme. Pour nous, nous avons fait no-
tre choix , et nous nous en léfcrons philosophiquement sur
toutes choses à rauloritc de l'esprit ïuiniaiii. Le protestan-
tisme reconnaît bien l'empire et la légitimité de la philoso-
phie ; mais à sou sens il est une région où la raison seule s'é-
gaie , où la foi seule peut soutenir l'homme et le mener : il
admet le secours formel de la Divinité , la réalité d'une ré-
vélation primitive; il la prouve par l'Evangile, dont il re-
met l'int- rprétation aux cou viciions de la raison individuelle.
C'est ainsi qu'il s'efforce de suppléer à la philosophie , de la
dépasser et qu'eu même temps il y revient; c'est ainsi qu'il
s'avoue, avec sincérité, partagé entre l'Evangile et la raison.
Le catholicisme s'appuie sur l'Eglise et sur les traditions •
il ne peut entendre l'Etriture , en ce qui regarde la foi et
les mœurs , que suivant le sens des Pères; l'Église catholi-
que professe de ne s'en départir jamais, et elle ne reçoit au-
cun dogme qui ne soit conforme à la tradition de tous
les siècles précédens. »
M. Lerminier aurait pu ajouter un quatrième mode d'ex-
ploration aux trois qui précèdent; nous voulons dire celui
des chrétiens qui ne reconnaissent , en matière de dotTiie
religieux, ni l'autorité de la raison, ni celle des traditions
ecclésiastiques, n'attachant jamais qu'une importance tout-à-
fait secondaire aux témoignages de l'une et de l'autre et
qui n'admettentd'aulreautorilé que celle des Livres canoni-
ques de l'Ancien et du Nouveau-Testament. Ces chrétiens
ue sont pas en tout point les protestaus que définit M. Ler-
minier, et qui malheureusement ne sont que trop nombreux
parmi les descendans des vieux reformés; ils ne consi-
dèrent point la révélation comme un supplément de la phi-
losophie , et ils n'ont garde d'interpréter l'Ecriture d'après
les convictions de leur raison individuelle, ce qui les ra-
mènerait effectivement à uc reconnaître en réalité que l'au-
torité de celle raison. Les chrétiens bibliques , et nous soin
mes de leur nombre , réclament à la foi- la hbcri- d'examen
et l'autorité absolue en malière de croyances religieuses;
ils veulent l'indépendance et la soumission , l'individua-
lisme et le catholii.isme; mais ils les veulent autrement que
les philosophes , autrement que les pioteslans qui ne sont
eiKorc que protestaus, autrement aussi que les sujets de
l'Eglise romaine.
Les philosophes réclament une entière indépendance pour
la raison individuelle, et une autorité suprême pour la rai-
sou générale delcur siècle. Ilsveulentia liberté d'examen et
de discussion , mais cela pour que chacun arrive à l'unité
de croyances, et quelque anarchie qui règne maintenant
dans le champ de la science, ils se tiennent prêts à déclarer
hérétique quicouque ne ferait servir l'examen qu'à s'i-
soler des idées généralement admises , et qu'on s'accorde
à regarder comme les conquêtes de la raison humaine.
Croire que la philosophie ne soit que protestante, c'est mal
connaître les besoins et les tendances de l'esprit humain ;
elle est en effet tout à la fois protestante et catholique. Le
protestantisme est le point de départ; le catholicisme est le
but. Ici c'est la raison humaine , et elle seule qui doit con-
duire de l'un à l'autre ; c'est elle seule , qni éclaire le com-
mencement de la route, elle qu'on retrouve à son extré-
mité , par elle qu'on commence et par elle qu'on finit; elle
est l'alpha et f oméga. Mais une question préalable se pré-
seule ici. A-t-ou bien sérieusement demandé à cette raison
si elle peut vraiment faire les frais de cet important voyage?
L'at-on consultée pour savoir si elle se reconnaît toute la
portée qu'on lui suppose? A-t elle interrogé, pour s'en assu-
rer, le souvenir de ses tentatives précédentes pour s' éleverau
ciel , et lui dérober les secrets de son Créateur? Je ne pense
pas que cet examen ait jamais été fait; et cependant il est
sage qu'avant de se mettre en marche, qu'avant surtout
d'affirmer qu'on atteindra le but, on commence par s'assu-
rer qu'on en possède les moyens. Avant de bâtir une tour
qui doit atteindre jusqu'aux cicux, il faut, selon la re-
commandation de Jésus-Christ, s'asseoir d'abord, et faire
le compte de ses ressources. Eh bien ! cet examen que con-
seille la sagesse la plus élémentaire, les sages de ce monde
:ont toujours dédaigné de s'y an êler. Qu'ils nous pcrmetteni
'de les avenir do celte importante lacune, et de leur faire
au moins pressentir le résultat auquel ils se trouveraient
conduits en commençant par là. Pour nous faire quelque
idée de ce qu'il nous est permis d'attendre de l'esprit hu-
main en fait de croyances religieuses, et quelle peut être
son autorité en pareille matière , voyons ce qu'il a déjà fait
en ce genre. Pour connaître la capacité d'un homme, ce
sont ses œuvres qu'on interroge.
Je parcours toutes les religions passées et présentes, au-
tour desquelles les sociétés humaines se sont ralliées, et-
j'en cherche vainement une seule que la philosophie puisse
revendiquer comme sa création. Je ne pense pas qu'elle
tienne à honneur tic léclamer ni le grossier fétichisme
du sauvage africain, ni le sabéisme, ni même le polithéisme
avec toutes ses variétés.
Ce sont pourtant là des productions incontestables de
l'esprit humain , de cet cspril à la conduite duquel on veut
que nous ayons la plus absolue confiance. Parlerai -je des
croyances i)autliéisies des brahmanes, de la sagesse des
Egyptiens, de la théoloj;ie du Zend-Avesta , eu un mot, des
dogmes les plus philosophiques de l'ancien monde oriental i'
D'abord , ces dogmes n'ont jamais clé que le partage des
castes savantes et sacerdotales, et d'un petit nombre d'ini-
tiés; ils ne constituèrent jamais des croyances catiiol;<;ues .
générales : le polythéisme seul était reçu des masses. Puis ,
que de folies , que de vaincs subtilités dans ces religions
elles-mêmes , qui prouvent d'autant plus l'impossibilité ou
l'homme se trouve de renouera lui seul des relations iute!-
leciuelles et morales avec Dieu, qu'elles sont le fruit d'ef-
foils inou'is pour parvenir à ce grand but. Nous avons doji
eu l'occasion de faire remarquer que l'esprit humain, livn
à ses propres forces, s'est constamment allé perdre dan*
l'abîme du panthéisme, lorsqu'il a voulu s'aventurer un
peu loin dans l'exploration des grands problèmes de Dieu ,
de l'homme et de la nature. C'est là qu'est arrivée la philo-
sophie la plus avancée de l'Orient; c'est là que la luiiite
phil 'Sophie grecque a échoué; c'est là enfin que les pins
[iroioJlds penseurs di l'Allemagne mndrnie, Ficliie, i ..-
32
LE SEMEUR.
cole naturaliste, Ilégel et ses disciples en Franco, ont ete en-
traînés. Je ne dirai rien de la prétention plus que gra-
tuite qu'on veut élever de nos jours en faveur de la philo-
sophie, lorsqu'on avance avec le plus grand séneus que le
Christianisme est sorti de l'école de Platon. Cette assertion
a déjà été suffisamment réfutée dans ce journal (i).
1,'histoire nous enseigne que la notion d'un seul Dieu
est la plus ancienne notion religieuse de l'humanité , et
quel'esprit humain, soit qu'on étudie sou action dans les
écoles philosophiques, soit qu'on l'observe dans le mouve-
ment intellectuel du peuple, n'a jamais su qu'altérer et dé-
grader cette notion aussi simple que sublime. Comment dès
lors prendre avec confiance l'esprit humain pour guide dans
la haute sphère où nous cherchons nos plus précieuses
croyances? Comment lui reconnaître l'autorité qu'on ré-
clame pour lui ? Je me borne , pour le présent , d'avoir
invoqué le témoignage de l'expérience; à la rigueur, il doit
nous suffire. Le défaut d'espace , et ce qui nous reste à dire,
ne nous permettent pas, dans cet article, de montrer que lu
raison elle-même , lorsqu'on la consulte , ne veut pas de
l'honneur d'une pareille autorité, et que la philosophie a
du moins assez mesuré ses forces maintenant pour se récu-
ser en matière de dogme religieux. Poursuivons.
Nous venons de voir que, livré à lui-même, l'homme n'a
jamais fait qu'altérer la notion de l'unité de Dieu. C'est as-
sez dire que ce n'est pas lui qui s'est donné cette notion ,
qu'elle n'est pas une conception spontanée de l'esprit hu-
main , mais un fait révélé. Un livre, un seul livre, œuvre
de plusieurs siècles , se présente où cette idée , enseignée
dès la première page, loin de s'altérer comme dans les li-
vres des philosophes , se conserve dans toute sa siniplicité
première, en jetant seulement un éclat plus vif de siècle en
siècle. Ce livre parle avec autorité et réclame impérieuse-
ment ma foi. On m'assure que cette soumission il la réclame
à bon droit; on m'en donne pour preuve des faits que je
puis aisément vérifier. Quelqu'extraordinaires, queiqu'in-
vraisemblables que me paraissent quelques-uns de ces faits,
je ne me refuse pas à cet examen ; je pèse la valeur des té-
moignages qui les appuient et je les trouve marqués au sceau
delà vérité. Plus j'avance duis la lecturedu livre, et plus je
m'assure que ses auteurs n'ont ni pu ni voulu me tromper;
plus je mesure les prodigieux effets de leurs paroles sur
ceux qui les ont reçues, à toutes les époques, et plus je
compare ces effets avec tous ceux qu'a jamais produits la sa-
gesse des écoles, plus je me persuade que le livre que j'ai
sous les yeux mérite d'être appelé la Parole de Dieu, qu'ila
droit de m'enscigner. En un mot, j'appelle ma raison à
constater la réalité d'une multitude défaits accessibles à
son observation, bien que souvent inexplicables par elle,
et qui prouvent de la manière la plus incontestable que le
Christianisme est ce qu'il dit être , et que la Bible doit être
crue. A tous ces faits vient enfin s'en ajouter un que ma
raison constate aussi, qu'elle trouve réel, qui se passe en
moi-même et qui est décisif pour moi ; c'est une révolution
opérée dans mon être moral sous la double intUience de ce
livre, et d'une force que je sens très-bien m'êlre étrangère,
révolution qui me fait passer de la croyance à la foi. Dès-
lors la Bible, instrument de ces merveilleux effets, acquiert
pour moi toute l'autorité que , philosophe, je croyais pou-
voir accorder à ma raison. J'ai donc passé de l'examen à la
croyance, et de celle-ci à la foi; j'ai passé du protestantisme
philosophique ou demi-chrétien, au vrai catholicisme, au
catholicisme biblique. Si la raison humaine n'était pas au
service de l'orgueil, de ce premier péché de l'iiomme , la
question serait bientôt vidée entre nous et les partisans de
l'autorité de l'esprit humain. Il nous resterait à la vider
entre nous et le faux catholicisme de Rome. Mais c'est une
œuvre faite depuis long-temps et que chaque jour rend
plus inutile, puisque des deux autorités que reconnaît
la grande secte, celle que nous rejetons décheoit de jour en
jour, tandis que celle qni nous est commune étend de plus
en plus son )ègne.
Nous voulions encore relever quelques erreurs commises
par M. Lerminier dans sa Lettre sur l'Eglise et le Catholi-
cisme ; la nécessité de terminer ici cet article déjà trop long
nous oblige à y renoncer.
\\) Voyez tome I", p. 212.
MELAI^GES.
Delà coindition des femmes dams l'Imde — Pour se faire de juslea
idéesdusorl des femmes dans l'Inde, il faut lescon.MdciTr depuis leur entrée
dans la \ie. Les Indiinne< , aussi bien qie leurs maris , désirent générale-
ment qu'il ne provienne que l'es lils de leur union; c'est l'objet de leurs
prières et de K urs vœux , ei lorsque c'est une tille qui vient au monde , on
ne l'acriieille qu'arec une sorte de dé-apoinlement. Une telle réception ne
leur promet fias beaucoup de bonheur; elle explique . au contraire , la cou-
tume d'une tribu entière qui fjit p 'rir . depuis longues années , tous les en-
fans du sexe féminin qui naissent , et l'endurcissement de ces mères , dont
on apprend souvent qu'elles ont exposé leurs lilles daus les lieux oii il était
probable qu'elles serait nt dévorées par les tigres.
On marie 11 s filles inilierines à but ans , et quelquefois avant qu'elles
aient atteint cet âge. Ou ne les consulte pas pour le choix d'un époux ;
d'ailleurs , étant à peine sorties de la première enfance, comment pour-
raient-elles aïoir une volonté ! Dans les cla^ses supérieures, les parens se
laissent ord naircment guider par l'ambition où l'intérêt ; dans les autres ,
ils cherchent surtout à se débarrasser promptement de l'obligation de
pourvoir à l'entretien de leurs filles. ,
Les Indiennes mariées sont plutôt les servantes que les c6mpagn^s de
leurs maris , qui leur font souvent sentir leur infériorité. Elles doivent
regarder le nom de leur époux comme sacré , et ne peuvent le prononcer
sous aucun prétexte. Elles le servent à table et ne se nourrissent que de
ce qu'il laisse. Un Indien n'est jamais l'ami , le conseiller de sa femme;
s'il témoignait prendre du plaisir à sa société , il s'exposerait au ridicule.
Les enfans , ne recevant aucune direction , ni aucune inslmclion de leurs
mères , les consiJèreiit peu , et les traitent même souvent avec durelé et
mépris.
La polygamie est une autre source de misères pour les Indiennes. Le<
bramines épousent toujours plusieurs femmes ; ili en ont quelquefois huit
ou dix ; mais la plupait d'entre elles ne demeurent pas avec eux: elles
restent dans la maison de leurs parens, qui recherchent seulement l'hon-
neur qu'une telle alliance fait rejaillir sur eux. Celles qui habitent dans la
inaison de leurs cpoux , se querellent sans cesse , cl sont jalouses les unes
des autres.
On sait que les veu/es étaient autrefois forcées de se laisser brûler vives
avec le cadavre de leurs époux ; celte coutume barbare est aujourd'hui abo-
lie dans une partie de l'empire , grâce aux efforts chiétiens de lord William
Bentinck. Elles ne peuvent cependant pas se remarier; la loi le défend
même à celles qui n'ont été que fiancées.
C'est au Christianisme qu'il est réservé d'améliorer le sort de ces infortu-
nées ; c'est à lui qu'appartient déj.i la gloire d'avoir fait cesser les suUees ,
et il aura auîsi , n'en douions pas , celle de relever la condition sociale des
Indiennes, en même temps qu'il élèvera leur état moral.
AMfUAiRE de l'Etat d'Alger. — Cet annuaire est pub'ié par la Com-
mission de la Société Colonialiî. Nous y avons trouvé les renseignemeiis
suivons sur la population d'Alger :
1° Maures 10,000 environ.
a" Nègres, Bédouins et Biskeris.. ..... 2,000 iil.
3° Juifs 5,000 id.
4° Européens 5,eoo iil.
Total. . . 22,000
On doit remarquer que la division des sexes à Algi r est à peu près dans
la proportion de
1/3 m,nsculin | ^.,^^^ ,^,^ j,^^^.^^ ^^ [^^ ^.
a/3 féminin ) °
1/2 masculin j , , , c
', ,. ■ ■ \- ch^z le? Juili.
i/a leminin j
11/12 masculin ) • , t. ■ ,
', r • f ehez les Eu:-opeens.
1/12 leminin \ '
La différence qui existe dans ces diverses classes s'explique par la po-
lygam e en usage chez lus Musulmans, et par la quantité d'esclaves ou
domestiques femmes qu'ils entretiennent chez eux , tandis qu'au contraire
les Européens sont jusqu'à ce jour sans famille. On doit dire encore
que ces derniers sont généralement dans la vigueur de l'âge.
Il est bon de remarquer aussi que depuis la présence des Fiançais, la
population des indigènes qiii existait à leur arrivée à diminué des deux
tiers. L'émigration a eu lieu par ordre de fortunes , en commençant par
les familles le- plus rielies; elle continue à mesure que l'auîorité française
par^iit se fortifier davantage.
On compte à Alger 57 mosquées disséminées dans Us divers quartiers.
Les plus grandes et les plus suivies sont celles des rues de la Marine et du
Divan. Les Juifs y ont 17 synagogues , et depuis l'occupation des Français
on y a ouvert une chapelle au culte catholique.
On rencontre dans tous les quartiers de petites écoles pour les enfans
musulmans. Les maitrcs sont appelés IloJgia ou éeriv,iins. L'inslniclion
que les enfans y reçoivent se borne à la connaissance de qui Iques passages
du Koran et de l'usage des car.ictères arabes. La melbodcqui y est suivie
se rapproche b.-aucotip de l'enseignement mutuel. Deux Français, MM. dat-
tier et Beauvais, ont l'un et l'autre établi une école oii ils enseignent la
langue française, 1' u-itlimétique et les premiers principes des bell>s-let-
tre.'. On doit faire mention aussi d'un pensionnat de jeunes demoiselles
dirigé par M""' Lauiieau.
Il y a, à Alger, une lithographie , deux librairies et cebinelsde leitur?.
M, Rolland de B.issy fils, directeur de l'imprimerie de l'ariiiée . est chargé
de la publication du l\lomleur algérien, qui contient les actes du gott-
Ternement et les publications légales et judiciaires
Le Gcriml, DEHAULT.
Imprimerie de .Sellii-ue , lUe .les Jeûneur-. "■ '^-
TOME II
IV"
5.
3 OCTOBRE 183'î.
LE SEMEUR
9
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire
PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS.
Le clump , c'est le monde.
Matth. XIII. 38.
1 s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n" ii,t'l chez tous les Libr.iires el Directeurs de poste. — Prix:i5 fr. pour l'année
pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. ^ Pour l'étranger, on ajoutera i fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. ••—
lettres , paquets el envois d'argent , doivent être affranchis.
SOMMAIRE.
;e politique : Réponse à un article du NouvMisle. — Lord Byrom
ASIDÉBÉ DANS SES RELAIIOKS AVEC QUELQUES HOMMES RELIGIEUX.
E l'Irstrcctiox populaire : Complément de l'instruction. — Littl-
XCKE : Le Puritain Je Seine-et-JUarne ,'[ar Michel Raïsio:id. —
TAGES : Voyage de M. Slewarl aux lies Sandwich: La Cascaie de
rc-cn-ciel. — La dernière pritresse de Pelé , déesse des volcans —
nonce.
REVUE POLITIQUE.
lUipOWSE A UN ARTICLE DU NOUVELLISTE.
e Nouvelliste de samedi, dans un article fort élendu et
1 annonce n'ctic pas le deruier , examine les doctrines
lies consignées dans les lettres publiées par le Semeur,
le litre : Pourquoi la révolution de juillet a-i-elle
ipe' les espérances de la nation ? Le Nouvelliste a par-
iment senti , d'une part , que notre pensée politique
t celle d'aucun des partis qui divisent la société ,
:lie plane sur tous , que notre position est sur un ter-
d'où nous pouvons d'autant mieux embrasser et ap-
;ier l'ensemble du drame qui se joue sous nos yeux, que
5 ne sommes pas acteurs dans ce drame ; et , d'autre
, qu'à la différence des hommes groupés sous les ba-
es rivales des opinions politiques qui se bornent au
ent , nous abordons les questions sociales avec une
iée d'avenir qui dépasse de beaucoup celles qui abou-
nt, en dernier résultat, à une coiislituliou ou à une dy-
ie. « Vous voyez d'ici , dit le Nouvelliste , le double
itaye d'une doctrine ainsi conçue : d'abord , placée
:11e est en dehors de tous les systèmes politiques du
■, elle n'a ni les préjugés , ni les haines , ni les svmpa-
s , ni les engagcmeus d'aucun d'eux ; indifférente à ce-
:i ou à celui-là , elle les juge tous avec un désintéresse-
it complet et une souveraine indépendance ; ensuite elle
va plus loin qu'eux, elle se propose un avenir par-delà les
formes de gouvernement déjà trouvées , et tout-à-fait en
dehors de ces formes, qui ne hâtent ni n'arrêtent ses pro-
grès... L'avenir du Semeur n'est pas dans des combinaisons
politiques; il est tout entier dans les idées morales , et en
cela noi^'i partageons tout-à-fait ses souhaits. »
Après ce témoignage de sympathie donné à la position
{jiie nous avons prise et aux vues qui nous dirigent , l'écri-
vain du Nouvelliste, abordant la thèse que nous avons sou-
tenue dans les lettres en question, commence sa critique par
nous contester notre point de départ, c'est-à-dire que la na-
tion ait éprouvé un mécompte après la révolution de juillet,
que les espérances éveillées par cette révolution aient été
déçues. A son gré, nous aurions dii bien déterminer avant
tout où ces espérances avaient leur source , si elles étaient
l'expression de besoins réels et profonds qui auraient fait
croire à ce qu'on souhaitait, ou si elles reposaient seulement
sur quelques folles promesses de partis et que les partis
n'auraient pas teijues. Quant à nous ^ cette distinction nous
parait peu importante; nous ne voyons même pas son uti-
lité; car, que les espérances eussent été spontanées ou qu'elles
eussent été suscitées par quelque parti, il fallait , dans tous
les cas, que leur objet fût dans les besoins, ou tout au moins
dans les désirs de la nation ; autrement elle n'en eût jamais
espéré la réalisation. Il n'importe pas davantage de savoir
où s'arrêtaient les vœux du public sous la restauration , et
c'est se détourner de la question que nous avons traitée, que
de partir de la limite qu'on pose à ces vœux d'après des
souvenirs qui, d'ailleurs, manquent peut-être d'exactitude,
pour montrer ensuite que la révolution de juillet a réalisé
tous ces désirs. Nous n'avons pas parlé des espérances de la
nation au 25 juillet , mais des espérances conçues après le
29 , à la vue des hommes nouveaux qui montaient au pou-
vo.r et d'une constitution, nouvelle à beaucoup d'égards.
Esl-il vrai qu'à cette dernière époque ces espérances exis-
tassent ou no;]'? Est-il vrai qu'alors la grande majoiité de
la nation se flattât d'obtenir une plus grande somme de
gloire et de prospérité que sous la restauration ; que les in-
dustriels , les artistes , enfin toutes les classes de citoyens ,
attendissent beaucoup d'une révolution qui substituait des
34
LE SEMEUR.
hommes populaires ù dos hommes plus qu'impopulaires, et
qui promcltalt un développement progressif des institutious
chères au pays? Certes , il est aussi impossible de répondre
non à cette question, que de dire oui à quiconque demandera
ensuite si ces espéiaiices furent léalisées. Nous l'avouons, il
nous est difficile de compiendre qu'on nous conteste un
point de départ aussi historique , aussi facile à constater ,
pour peu qu'on interroge ses souvenirs de i83o.
Au reste , à supposer que nous eussions fait erreur dans
notre évaluation des espérances nationales de juillet , et
qu'en effet la révolution eût satisfait ce qu'il y avait de réel
dans ces espérances , pourquoi dire que ce n'eût pas été
notre compte, et qu'ayant quelques vues à proposer sur la
nature des gouvei'nemcns, sur la place que les hommes et
les formes politiques occupent dans le bonheur et la ricliessc
des peujiles , voulant attirer sur nous quelque peu de cette
attention politique indispensable à l'homme qui écrit, nous
avons adopté pour point de départ une erreur des mal-
adroits de l'opposition. Nous passons bien volontiers sur un
reproche de maladiesse, mais nous tenons à ce qu'on ne
soupçonne pas la droiture de notre marche, et à ce que l'on
sache bien que nous croyons sincèrement aux faits qui ser-
vent, non de prétexte , mais de base à nos raisonnemens.
Pourquoi le Nouvelliste croit-il pouvoir mettre en doute
notre franchise? Hélas! c'est que la franchise est rare , en
effet, sur le terrain où il a l'habitude de débattre les ques-
tions politiques. Mais qu'il sache que les allures de la polé-
mique de parti ne sont pas les nôtres , et que les sentimens
dont on s'inspire à l'école de l'Evangile sont tout autrement
sérieux et moraux que ceux que nourrit et développe l'école
des habiles du siècle.
Il nous semble que le Nouvelliste a très-mal saisi notre
pensée sur la valeur relative des m(curs et des formes de
gouvernement dans l'existence politique d'un peuple , et
cela vient de ce qu'il attache au mot mœurs une significa-
tion beaucoup plus politique que morale, de ce qu'il confond
les mœurs d'une nation avec ses idées sociales, de ce qu'il
prend la partie pour le tout. C'est à la faveur de cette mé-
prise qu'il l'éfute notre sentiment sur l'importance très-
secondaire à nos yeux des formes de gouvernement, nous
prouvant que ces formes étant toujours l'expression de
quelque conception sociale , elles ne sauraient convenir à
un peuple qu'autant qu'elles exprimeraient en effet ses
idées d'association, et que par conséquent il importe beau-
coup à son bonheur qu'il ait telle constilutiou plutôt que
telle autre. Mais cette vérité , que nous nous plaisons à re-
connaître , n'atteint pas la question que l'on prétend dé-
battre avec nous j car, nous le répétons, les idées sociales et
politiques d'un peuple sont tout autre chose que ses mœurs,
et la preuve eu est sous nos yeux. En France , on connaît
assez bien aujourd'hui les droits de l'homme ; on est con-
vaincu que la nation est souveraine, et qu'il ne doit plus y
avoir de privilrge devant la loi; bien ou mal comprises,
ces thèses de droit public dominent aujourd'hui toutes les
conceptions politiques; et par suite de cela , nous leur de-
vons la forme de notre gouvernement. Mais les mœurs,quc
sont-elles? Où prennent-elles leur source? Quel intérêt ont
les sentimens moraux delà majorité à l'existence du pou-
vcrncment représentatif?
Ah ! sur toutes ces questions , nous ne pouvons faire que
de bien tristes réponses. Concentrée aujourd'hui dans la
sphère inférieure des intérêts matériels, abandonnée de
tonte croyance religieuse, ayant laissé l'infini pour le fini,
sevrée par ses artistes et ses littérateurs de tout ce qui enno-
blit l'Ame, incessamment ramenée à tout ce qui l'éncrve et
la rapetisse, notre génération n'a de mœurs que celles de
l'égoïsme, et si elle parle d'association et de liberté, c'est
toujours sous l'influence des sentimens de personnalité, et
avec l'espoir qu'ils y trouveront leur compte. Or ce (juc nous
avons voulu prouver, c'est que les mœurs égoïstes et irré-
ligieuses ne rendront jamais un peujile heureux et prospère,
sous quelque forme de gouvernement que ce peuple vive.
N'est-ce pas assez montrer que ces formes n'ont qu'une im-
portance secondaire à côté des mœurs? Nous regrettons que
l'écrivain du Nouvelliste ne nous ait pas compris en cela
comme il paraît l'avoir si bien fait à d'autres égards, et nous
l'engageons à nous relire, après s'être élevé du point de vue
des simples idées d'association et de droit public à celui dcï
conceptions et des sentimens religieux , soi;s l'influence des-
quels nous écrivons. A cette hauteur, il se sentira pénétrt
d'un sérieux qu'il ne connaît pas encore, et qui lui feu
saisir le prix de quelques réflexions qu'il a écartées de s:
discussion avec une légèreté qui nous a fait peine.
LORD BYROi\,
CONSmERÉ DANS SES RELATIONS AVEC QUELQUES HOMMES
RELIGIEUX.
Un journal anglais fort estimé, ihe New-Monthly Review
vient de publier sur lord Byron un morceau intéressant
extrait des Mémoires de la comtesse de Blessington; on
trouve des traits peu connus de la vie de cet homme ex
traordinaire et des fragmens de ses conversations. Plusieui
amis de Byron ont publié , depuis quelques années , des vo
lûmes de souvenirs; mais, malgré la richesse de ces délai
biographiques, il est difficile de se faire de justes idées d
son caractère ; il y a en lui tant de traits contradictoiri
qu'on ne sait comment les faire accorder entre eux, et qu'o
voudrait trouver dans de nouveaux documens le secret qi
doit expliquer son âme. Et cependant ce secret n'est auti
pour Byron , malgré tout son génie , que pour la muliilut
de ceux en qui le désordre moral n'a pas cessé. Ce «lésord
est la cause de toutes les contradictions; et, s'il est pi
évident en quelques hommes que dans d'autres , ce n'est p
qu'il soit moins réel dans ces derniers; mais c'est que 1
premiers sont dans des circonstances qui contribuent davai
tage à le manifester. Il importe pour tous, comme pour lu
que l'ordre soit rétabli. Malheureusement il ne l'a jama
été pour Byron : de là ce manque d'unité dans sa vie; de
ces contrastes entre le scepticisme <Je ses opinions et )i
émotions en quelque sorte religeuses auxquelles il lui an
vait de se laisser aller; de là encore celte légèreté d'espr
qui ne l'empêchait pas de se sentir profondément malhei
rcux , et ce déplaisir qu'il avait loi'squ'on l'accusait d'êl:
\ncréàu\c. {injidel), déplaisir qu'il exprimait en disant qu
ce reproche le glaçait, sans que pour cela il s'abstînt, dar
se.' poëmes ni dans ses entretiens , de vives attaques conti
le Christianisme. Nous ne nous proposons pas d'étudier ai
jourd'hui,sous le point de vue religieux, le caractère de loi
Byron; nous voulons seulement rappeler quelques épisodi
de sa vie, où il fut vivement sollicité de s'occuper des vér
tés de l'Evangile. Il n'a pas , il est vrai , répondu à ces a]
pcls , qui lui furent adressés de la part de Dieu ; mais il n'e
est pas moins important de constater qu'ils ont eu lieu , i
de rechercher l'effet qu'ils ont produit.
M""" la comtesse de Blcssinglon fait allusion, dans ses M(
moires, à une lettre qui fut écrite , en 1821, à lord B'
ron, qui se trouvait alors à Pise , par un mauufactuii(
anglais, M. John Shoppsrd. Byron dit à la comtesse qi
jamais rien ne lui avait fait éprouver une émotion à la fo
si vive et si douce. Voici cette lettre , qu'il lui permit c
transcrire :
11 Mylord ,
0 11 v a plus de deux ans qu'une femme aimable et cher
LE SEMEUR.
35
l'a L'té enlevée , après iiuc courte union , par une maladie
e langueur. Elle possédait une douceur et un courage inal-
■rahles, et uue piOté mod»;ste, qui se manifestait rarement
Il paroles, mais qui influait sur toute sa conduite. Dans la
ernière heure de sa vie, après avoir jeté un regard d'a-
ieu sur sou unique enfant, auquel elle venait de donner
;jour, et pour lequel elle avait témoigné ressentir une af-
iction inexprimable, les derniers mots qu'elle prononça
ircnt ceux-ci : « Le bonheur est en Dieu ! il est en Dieu ! »
•cpuis le second anniversaire de sa mort , j'ai lu quelques
apicrs que peisonne n'avait vus pendant sa vie , et qui con-
enuent ses plus secrètes pensées. Je me sens piessé , my-
)rd , de vous communiquer un fragment de ces notes qui,
ms doute , se rapporte à vous ; car plus d'une fois j'ai en-
indu celle qui l'a écrit parler de votre agilité sur les rochers
e Hastings :
« O mon Dieu, écrivait-elle , les promesses de ta Parole
m'encouragent à te prier en faveur d'une de tescréalures,
à laquelle je piends depuis quelque temps un vif intérêt.
Puisse l'homme dont je parle, et qui, nous le craignons, se
distingue à présent au tant par l'oubli qu'il faitde toiqnepar
les talcns remarquables que tu lui as accordés, être amené
à ouvrir les yeux sur le danger qu'il court, à connaître le
prix de la religion, et à y trouver cette paix de l'ime qu'il
a vu que les joies du inonde ne peuvent procurer. Per-
mets que son exemple pioduise à l'uvenir dos effets infi-
niment plus salutaires que sa conduite et ses écrits passés
n'en ont produit de Funestes, que le Soleil de Justice qui,
nous l'espérons, se lèvera encore sur lui , soit biillant en
proportion de l'obscurité des nuages que le péché a amon-
celés autour de lui, et que sa bienfaisante influence soit
consolante et salutaii-een proportion des angoisses de cette
agonie de l'âme qui lui a été infligée en punition de ses
vices .' »
n II n'y a rien dans cet extrait , mvlord , qui , sous le rap-
ort littéraire, puisse en aucune façou vous intéresser; majs
eut-être trouverez-vous digne de vos réflexions cette solii-
itude profonde et chrétienne que lu foi chrétienne peut, au
;in de la jeunesse et de la fortune, faire naître dans une
lue pour le bonheur d'autrui. Il n'y a \h rien de poétique
i de pompeux comme dans l'hommage que vous a rendu
I. de Lamartine; mais il y a du sublime , mylord ; car celte
irière a été adressée pour vous à l'Auteur de tout bien ;
lie a été produite par une foi mieux établie que celle du
loète français , par une charité qui , réunie à la foi , a mon-
ré tout son pouvoir au milieu des langueurs et des soufr'ran-
es qui annonçaient une mort prochaine. J'aime à espérer
[uc cette prière qui , j'en suis sûr , était sincère , ne sera pas
)Our loiijouis sans effet!
» L'admiration d'un homme obscur , inconnu de vous,
l'ajouterait rien , mylord , à la gloire que vous procure vo-
ie génie: je préfère donc être du nombre de ceux qui
lésirent et qui demandent que la sagesse qui vient d'eu
laut, la paix et la joie entrent dans une âme comme la
'Otre. » John Sheppard. »
Nous connaissions depuis long-temps eclte lettre , et nous
iavions aussi que lord Byron avait répondu à M. Sheppard
ijue « toute la renommée qui a jamais trompé un homme sur
i> sa propre importance ne saurait balancei- un instant dans
> son esprit l'intérêt pur et pieux qu'un être vertueux apris
I) à son bonheur, qu'il n'échangerait pas la prière faite en sa
» faveur par iVl"" Sheppard, contre la gloire réunie d'Ho-
I) mère , de César et de INapoleon , si toute cette gloire pou-
i> vait être le partage d'un seul homme; » mais il était
difficile de dire si cette réponse lui était dictée par un senti-
ment viai et profond , ou seulement par la politesse. Les
Mémoires de M."" la comtesse de Blcssiiigton ne I lissent aucun
doute à cet égard: elle nous apprend qu'il lui lut la lettre
de M""" Sheppard d'un ton sérieux et d'une voix émue : « Je
n'avais jamais bien compris jusque - là , dit-il , ce que veut
dire cette expression : la beauté de la sainteté, dont on se
sert souvent. Cette prière m'a donné une plus haute idée
de la religion et des personnes pieuses que tous les ouvrages
religieux que j'ai lus dans ma vie. Ce m'est une douce pensée
que celle de ces prières si vraies et si simples que ces deux
êtres si bons ont adressées à Dieu, pour mon salut. Non,
rien n a jamais agi si puissamment sur mon imagination et
sur mon cœur , que cette prière de M"" Sheppard ! Je me
suis mille fois représenté cette femme angélique , seule dans
sa chambre, malade, et trouvant, au milieu des pensées re-
latives à elle-même et aux siens qui devaient l'absorber,
assez de liberté d'esprit et de sensibilité pour prier pour
moi, qui lui étais étranger et qui ne pouvais exciter en clic
que de pénibles idées! »
Un ancien ami de la famille de lord Byron , M. Dallas,
fut aussi dans le cas de lui parlei- de son désir de le voir
embrasser l'Evangile avec foi. Il ne connaissait pas lord
Byron personnellemenlj mais ayant lu dans les journaux
des fragmens de son premier poëme, qui venait de paraître,
il en fut si satisfait qu'il lui écrivit. Quelque temps après,
il se lia avec lui d'une étroite amitié ; et c'est à sa sollicita-
tion que le jeune poète publia Cliilde-Harold , dont il ne
faisait alors que peu de cas. Byron permit à son ami d^exer-
cer une sorte de censure sur ses premiers ouvrages. Il est
intéressa ni de voir dans leur correspondance, qui a été pu-
bliée, comment Dallas profita de cette permission. Il ne
cessait de lutter avec lui pour obtenir qu'il retranchât tan-
tôt un vers , tantôt une strophe entière , où le futur chantre
de Caïn et de Don Juau exprimait son scepticisme ou sou
incrédulité. Dallas lui représentait que ce n'était pas sur
ces passages que serait fondée sa gloire, que le moment
viendrait sans doute oîi il regretterait de les avoir écrits, et
(|u'cn les sacrifi.uit, il s'épargnerait des remords. Quelque-
fois Byron se montrait docile et plein de condescendance
pour suivre les avis que lui donnait son ami; mais d'aulres
fois il refusait de céder , et ne se laissait pas détourner de
publier des pages où son incrédulité était hautement expri-
mée. Cette relation singulière entre un giave vieillard, qui
semblait se croire uue mission toute spéciale et qui la
remplissait avec fidélité, et un jeune homme, d'un caractère
tout opposé, qui permettait à un ami plus âgé de modérer
quelquefois sou impétueuse pensée , dura plusieurs années ;
mais le moment vint où elle dut finir. A mesure que Byron
s'abandonnait avec moins de retenue à ses passions , à me-
sure aussi les conseils de Dallas lui devenaient plus à charge.
Celui-ci, voyant qu'il avait perdu tout pouvoir sur lui,
fiiiiL par se tenir tout-à-fait à l'écart et, pendant quelques
années, il n'eût plus de rapports avec lui. Au bout de ce
temps, il se sentit pressé de lui ouvrir encore une fois son
cœur, et il le fit dans une lettre admirable de franchise et
de dévouement , de laquelle nous ne pouvons citer que les
lignes suivantes :
« L'affection que j'ai sentie et que je sens encore pour
vous, écrivait Dallas à Byron, me porte à vous adresser
cette lettre; si je ne désirais vous être utile, vous n'auriez
plus entendu parler de moi. Mais je donnerais le monde
entier pour vous voir relevé et placé aussi haut que vous
l'étiez en 1812. Il est peut-être pins difficile de vous placer
à cette hauteur aujourd'hui qu'il ne le fût alors; ce n'est
cependant pas impossible, et il est même possible que vous
vous éleviez plus haut que jamais. Vous êtes encore presque
à l'entrée de la vie , et il y a de l'affectation , je dirais pres-
que de la folie, à parier, à vingl-neufans, de vos cheveux
gris et de votre âge. Comme poète, vous avez, d est vrai ,
plus que rempli vos années; mais comme lioninie , vous
êtes encore enfant. Vous tombez et vous vous salissez comme
36
LE SEMEUR.
un enfant, et votre dernière cliute a laissé plus de traces
que toutes les autres; je voudrais pour tout au moncle que
vous n'eussiez pas écrit votre dernier ouvrage (i) , qn' "c
peut sejustifier; et même, si je n'y trouvais rà etlàdes preu-
ves bien évidentes qu'il est réellement de vous , je ne plm--
mettraisà personne de soutenir que vous en êtes l'auteur....
Se peut-il qu'un homme comme vous soit perdu? ^- Per-
du! me direz-vous peut-être avec étonnemeut. — Oui,
perdu I L'homme dont la place est marquée dans la pre-
mière assemblée de la première nation du monde, l'homme
qui possède tout ce qu'il faut pour charmer et servir son
pays, s'il partage sa vie entre une villa italienne et une
loge à l'Opéra j s'il use son génie à s'efforcer d'égaler un
Rochester ou un CIcland, car je ne veux pas vous ilatlcr
en vous compaiant à un Boccace ou à un Lafontaine, qui
vivaient dans des temps et dans des contrées où le liberti-
nage passaitpour de l'esprit, cclhommclà est perdu I Oui,
il est perdu! Ah! que ne puis-jc vous persuader de re-
venir en Angleterre , avec la résolution de consacrer les
belles facultés de votre esprit à des études dignes de vous ,
et en particulier à celle de la religion , qui souvent, quand
l'imagination se calme, devient plus accessible aux hommes.
Je vous le répète, mon cher lord, pardonnez-moi la cha-
leur avec laquelle je m'exprime , ou plutôt récompensez-
m'en en écoutant la voix d'un ami..'... Je ne prétends pas
à la gloire de vous convertir; j'espère , si votre vie se pro-
longe, que vous vous convertirez sans moi. Pour le mo-
ment, je ne vous demande que de reprendre dans le monde
la place qui vous appartient, après tant d'éprcu/es qui ont
dû vous faire considérer sérieusement l'avenir. »
Cette lettre est la dernière de cette intéressante corres»
pondance.
Nous ne pouvons entièrement passer sous silence les rap-
ports de lord Byron avec M. le docteur Kennedy, qu'il ad-
mit dans sa société intime pendant un séjour de cinq mois
qu'il fit à Céphalonie. Cet excellent homme lui avait déclaré
ouvertement que l'espoir d'influer religieusement sur lui
était le seul motif qui lui faisait rechercher son entretien. Il
eut avec Byron de fréquentes conversations, dans lesquelles
il put aborder les principales vérités du Christianisme ; elles
conseils qu'il lui donna avec une grande liberté fuient ac-
cueillis avec bienveillance. " Je lis de temps en temps la Bi-
>> ble, lui dit un jour Byron, quoique peut-être pas aussi
» souvent que je le devrais. — Avez-vous essayé de prier
» pour qu'il vous soit accordé de la comprendre ? — Non,
» pas encore; je n'ai pas encore assez de foi pour cela; mais
» nous verrons avec le temps ; vous êtes trop pressé. —
j) L'une des choses les plus difficiles à obtenir d'un pécheur,
» répondit M. Kennedy , est de se mettre à genoux ^ mais
1) quand on l'a amené à cela, on peut avoir bon espoir-,
» Quand je vous verrai en disposition de prier, je commen-
» cerai à espérer. — Et jusque-là, vous me croirez dans une
» mauvaise voie? — Sans doute. «
Pourquoi ces conseils n'ont -ils jjas été suivis! Il n'y
aurait pas eu pour Byron, avec tant de gloire, tant de
honte !
Nous n'avons considéré ce grand poète que dans ses rap-
ports avec quelques hommes religieux ; il faudrait le con-
sidérer aussi dans ses ouvrages et examiner quelle influence
son scepticisme et son immoralité ont exercée sur ses écrits;
mais ce serait là une tâche toute nouvelle, indépendante de
celle que vous venons d'accomplir.
(i) Il s'aij'il ici des premiers chants de Don Juan.
DE L'INSTRtCTIOIV POPULAIRE.
quatrieme article,
comple'ment de l'instruction.
Nous avons, dans l'article précédent, tâché de détermnier
la notion de l'instruction populaire telle qu'elle devrait être.
Aujourd'hui, cherchons à évaluer ce qu'une telle instruction
pourrait apporter d'avantages à la société.
Cette évaluation ne peut pas facilement être demandée
aux faits.
Si nous les che niions dans notre pays même , ils nous
manquent. Une bonne instruction populaire , supérieure
aux exercices ruJimentaires dont nous avons reconnu l'in-
suffisance, est une chose très-rare en France ; les exemples
fju'on en pourrait citer correspondent à une population
trop faible et trop éparsc , pour qu'il fût possible d'en dé-
duire aucune conséquence générale, ni même d'en attendre
aucun résultat uniforme.
Si nous sortons de notre pays, et que nous allions dcinau-
der à des (outrées de meilleure civilisation les causes de
l'avantage qu'elles ont sur nous à cet égard , nous verrons
qu'elles le doivent à une réunion de circonstances parmi
lesquelles la bonté du système d'instruction populaire ne
fait que concourir avec plusieurs causes d'une autre nature.
Nous verrons surtout que la culture morale y est comptée
pour quelque chose dans l'éducation de la jeunesse, que le
devoir y est l'objet d'un culte, et que la vertu y est regar-
dée,non comme le moyen seulement, mais comme le but de
la vie.
En un mot, il est si rare que l'instruetion intellectuelle,
à ce degré de supériorité, se présente snule , qu'on peut la
considérer comme un être de raison, comme une pure idéej
et les jugemens qu'on pourra essayer de porter sur elle se
déduiront presque uniquement de la considération de sa
nature et de ses élémens constitutifs.
Nous l'avons reconnu nous-mêmes dans notre précédent
article : la culture intellectuelle, prise en général , e.-t le
piédestal de la morale; mais , de même que le piédestal ne
donne pas la statue, la culture de l'intelligence, à elle seule
et de sou propre fonds, ne produit pas la vertu.
Quels sont les rapports de l'intelligence et de la con-
science?
La première est l'instrument de la sfcconde ; mais , du
rerte, il n'y a entre ces deux forces aucun rapport d'essence.
Tous les syllogismes du monde, tous les efforts de la puis-
sance intellectuelle la plus vaste, ne pourraient faire naître
dans l'âme le moindre sentiment du juste et de l'injuste, la
moindre notion du devoir. L'intelligence peut féconder ce
germe; sa fécondation ne saurait même avoir lieu sans elle;
mais le germe préexiste.
Encore n'est-ce pas un effet nécessaire de l'intelligence
de développer le sens moral et de le perfectionner. Pour le
croire, il faudrait oublier qu'une multitude des plus mé-
chans hommes qui aient désolé le monde étaient des hom-
mes de génie. L'intelligence vient au secours de la moralité,
si on le veut ; mais cette restriction dit tout.
Si on le veut, on peut employer cette force intellectuelle
dont on aura enrichi le peuple à lui faire mieux comprendre
la force de ses obligations et l'étendue de sa responsabilité ;
on peut l'employer à renforcer l'évidence des motifs qui le
pressent de remplir ses différens devoirs; on peut l'em-
ployer à lui rendre aimables et respectables les objets mê-
mes de SCS devoirs; on peut lui faire de sa conscience une
science; maison peut aussi tout le contraire.
Je ne crois pas même qu'on se puisse attendre à quelque
chose de purement négatif. Je ne crois pas qu'on puisse ne
donner à l'élève d'Idées morales d'aucune espèce. Le silence
LE SEMEUR.
37
sur le vrai conclut à l'adoption du faux; et qui n'a pas re-
commandé ou inculqué l'humilité, le désintéressement, l'o-
béissance. a l'ecomniandé l'orgueil , l'égnïsnie et l'insubor-
dination. Il faudrait mal connaître le cœur humain pour ne
pas avouer que, dans la plupart des cas, ne pas l'encourager
au bien, c'est l'encourager au mal.
Si donc on parvena t à constater authcntiquement d'heu-
reux effets sociaux de l'instruction , il ne faudrait pas dire
que l'instruction a amélioré la moralité interne j car l'in-
struction n'a, par elle-même, aucune prise directe sur cette
moralité; mais il faudrait dire, avec M"" Necker (i) , que,
dans ce cas , « l'observation de la loi morale est l'effet in-
u direct des habitudes de travail , d'ordre , de discipline , le
» résultat de l'exercice plus fréquent du jugement, et aussi
» du calme heureux que les plaisirs intellectuels répandent
1) sur l'existei'.ce; mais ce n'est pas l'effi't d'un désir sin-
» cère d'amélioiation... ce n'est surtout pas l'effet du rap-
» port qu'on a établi entre la morale et la plupart des ob-
» jets d'étude. »
Ces effets indirects de l'instruction, nous y croyons, sans
pouvoir les mesurer; tant de crimes sont le fruit de la mi-
sère , tant d'autres de l'oisiveté, tant d'autres de la super-
stition , que nous croyons sans peine à l'efficacité bienfii-
sante d'une forte qui déracine plus ou moins toutes ces
mauvaises plantes ; mais nous ne pouvons croire toutefois ,
absolument, à un peuple moral sans morale; nous n'accor-
dons pas plus à la prudence qu'à l'instinct le talent d'imiter
à la longue et complètement la vertu ; nous croyons que
les bous effets de l'instruction sur les mœurs demandent
eux-mêmes un certain fonds de mœurs pour avoir lieu ;
xious nous demandons (car il faut pousser la chose à l'absolu
pour la mieux apprécier), nous nous demandons ce que se-
rait un peuple qui n'aurait absolument d'autre morale que
celle qui peut résulter du perfectionnement du jugement
et de l'extension des connaissances.
Un peuple de gens d'esprit sans cœur serait un peuple
d'égoïstes ; d'égoïstes prudens, direz-vous ; mais de ce qu'ils
seraient tous prudens, il résulterait, pour l'égoïsme de cha-
cun, des barrières que la passion de chacun frémirait de ne
pouvoir franchir ; la prudence apparemment se changerait
en ruse ; les vices prendraient une forme savante ; la société
piésenterait moins d'aspects ré voltans ; mais, desséchée dans
ses racines , elle n'aurait bientôt plus de sève à envoyer à
ses différons rameaux, et, sous la lumière ardente d'un so-
leil toujours clair, on la verrait s'affaisser et mourir.
Ce tableau est extrême, mais certainement vrai, et il fera
comprendre que l'instruction elle-même, avec tout le bien
qu'elle peut faire et que nous reconnaissons , ne vivifiera
point le pays, ne préviendra même qu'une partie des maux
qu'elle est destinée à piévenir, si un ingrédient d'une qua-
lité plus élevée n'est mêlé à ce breuvage intellectuel qu'on
pi étend offrir à nos populations malades.
Cet ingrédient, c'est X éducation. Avec l'éducation, ou la
culture morale, la faible instruction que l'on reçoit dans la
plupart des écoles pourrait suffire en attendant mieux. Il y
a bien plus : la culture morale est pleine de développement
intellectuel ; on perfectionne bien moins le cœur par l'es-
prit qu'on ne perfectionne l'esprit par le cœur. Si quelque
intelligence est nécessaire à la morale , la morale lui rend
cette avance avec usure j les sentimens délicats et relevés
qui appartiennent à une bonne morale correspondent né-
cessairement à des idées relevées et délicates; la vertu élève
l'esprit, la vertu civilise, la vertu donne un besoin de con-
naissance et de compréhension ; et l'on peut assurer que
cette instruction supérieure que nous attendons sera bien
plus promptement procurée par l'éducation morale, que
(i) ^t/ucat/on ^/ogrejjiVe. Tome TI , p 4'
le pcrfectionuement moral ne nous sera procuré par cette
culture de l'esprit. Nous ne faisons qu'indiquer ici cette
importante vérité , à laquelle nous aurons occasion de re-
venir et de nous arrètei'.
Retournant à l'idée principale de notre sujet, nous répé-
tons que ce qui manque .i rotre pe\iple , ce n'est pas l'in-
struction seulement, mais l'éducation. De bons esprits l'ont
déjà senti. Plusieurs de nos lecteurs peuvent se rappeler
que, dans un mémoire très-remarquable dont la Revue En-
cyclopédique s'enrichit, il y a quelques années, M. Dunover
se prononça contre l'idée de tirer la moralité d'un peuple
de quelques connaissances usuelles, signala dans nos écoles
la déplorable absence do l'enseignement moral, et proposa,
si nous avons bonne mémoire , d'en revenir tout simple-
ment à la morale du catéchisme. C'est aussi ce que nous
proposci'ons; et le choix du catéchisme nous embarrassera
peu.
En résumé , r.ous voudrions pouvoir convaincre l'auto-
rité que la chétive mesure d'instruction que le peuple re-
ço t agit à contresens du but; qu'une instruction supérieure
cx'ge une masse d'efforts et de sacrifices; que cette instruc-
tion mémo, au cas qu'elle pût êlre donnée, n'atteindrait
qu'imparfaitement le but, à travers mille détours et mille
longueurs ; que pour rendre un peuple moral, le plus court
est de lui enseigner la morale; qu'un bon enseignement
moral rendrait presque suffisante la mesure d'instruction
que donnent aujourd'hui les écoles; que cet enseignement
moral est en même temps un enseignement intellectuel ■
qu'il pourrait faire attendre avec patience un meilleur sys-
tème d'instruction populaire, et que même il en faciliterait,
il en hâterait la naissance.
Sans doute que des considérations de cette nature ne se-
ront repoussées ni par l'autorité ni par les hommes influens
que préoccupe le bien du pays ; sans doute que la nécessité
urgente de familiariser, hélas ! j'allais dire de réconcilier le
peuple avec les principes d'une morale positive , est sentie
de la plupart d'entre eux. Mais ici une pensée se présente à
l'esprit des hommes qui observent. Pour le peuple , la mo-
rale séparée de la religion n'est rien , absolument lien. II
ne rattachera jamais solidement l'idée de devoir qu'à l'idée
de Dieu. Il n'a pas , il ne peut avoir ces mobiles prétendus
moraux de l'homme d'une haute culture. L'honneur , la
dignité humaine, les vastes sympathies, tout cela n'est pas ,
en général , à son usage. N'ayant pas toutes ces brillantes
idoles, il n'a que Dieu et se contente de Dieu. La crainte de
Dieu lui tient lieu de toutes ces choses ; et il y a mieux, elle
les lui donne. Hors du sentiment religieux, il ne les a pas
il n'a rien, rien que ce qui reste à tous les hommes , quel-
ques instincts, quelques lueurs, quelques étincelles , que le
besoin et la superstition n'étouffent que trop .-aisément.
Vouloir donner au peuple de la morale indépendamment
de la religion , c'est , à mon avis , la plus chimérique des
chimères. Au fait , il n'y a ni pour les riches ni pour les
pauvres de vraie morale sans religion; toutefois, les pic-
miers ont quelques moyens de s'imaginer le contraire; mais
cette illusion ne descend pas plus bas.
C'est donc de la religion qu'il faut donner au peuple. La
lui donner I que dis je? la lui rendre , car on la lui a prise.
Telle a été l'action perpétuelle du mouvement social que
nous subissons depuis quarante années. Tandis qu'en d'au-
tres pays la liberté et la religion se sont donné la main et se
sont mutuellement appuyées, chez nous la liberté n'a pas
fait un pas sans déplacer la religion d'autant. Il serait trop
long d'en dire les causes; mais ce qu'il y a de sûr, c'est
qu'aujourd'hui les choses en sont venues au point que les
termes, les locutions, le langage , je ne dis pas du culte au-
trefois dominant, mais delà simple religion naturelle, sont
interdits aux hommes du pouvoir j qu'ils ne pourraient les
38
LE SEMEUR.
pieadie dans leur bouclie sans se cotnpmmetlie , et qu'on
les veut savoir impies pour tes croire coiistitutiounels. C'é-
tait déjà uu sigue luémorable du temps , que le plus grand
événement du siècle eût pu avoir lieu sans faire vibrer dans
le cœur de la nation la coidc religieuse ; on a pu en con-
clure que cette corde était brisée ; mais il y a eu davantage :
la révolution, en croissant, a arboré l'impiété; elle en a fait
une des couleurs nationales; elle a attaché cette odieuse co-
carde au front des chefs du piys; elle a fait de l'irréligion
le symbole officiel , le test, le serment d'allégeance de tous
les hommes qui veulent s'élever. Nul homme qui veut ac-
quérir ou conserver de l'influence ne laisse percer une seule
de ces idées solennelles dont l'antiquité païenne elle-même
faisait le support nécessaire des sociétés. Comment espérer
que, sous le poids de cette nouvelle terreur, qui envoie au
supplice non les têtes , mais les consciences , des hommes
puissans de position, de crédit ou de génie, redemanderont
pour le peuple son pain spirituel qu'on lui a ravi , son an-
cienne portion de foi , de piété et d'espérance ? Comment
espérer qu'ils oseront sentir et avouer cette nécessité ? Et
pourtant c'est tout ce qu'onleur demande. L'aveu de la pre-
mière des vérités sociales, sortant de leur bouche, romprait
le charme fatal sous loquel est captivée une nation entière.
On oserait penser comme eux. ; ou se reprendrait de croire
à l'âme; ou reconnaîtrait à l'éducation le droit et l'obliga-
tion de parler à cette âme; quelques grands noms, quelques
grandes paioles reparaîtraient avec leur sainte puissance...
Tout cela se pourrait encore s'ils le voulaient; mais hélas!...
Quoi qu'il en soit, nous applaudissons au mouvement qui
se fait apercevoir en faveur de l'instruction publique, parce
que nous croyons qu'il ne s'arrêtera pas à multiplier des
élablissemens imparfaits, que leur imperfection même rend
dangereux ; parce que nous croyons qu'on sentira bientôt ,
qu'où scntmême déjà la nécessité de remplacer l'instruction
par la culture; parce que nous croyons que cette impulsion ,
tout entravée qu'elle est, tout incapable qu'elle est de réa-
l.ser l'idéal que nous nous sommes fait, sera maintenue
néanmoins et profitera à la nation ; parce que nous espérons
que l'activité imprimée aux esprits les détournera peu à peu
des lectures qui sont surtout dangereuses pour les esprits
oisifs, et, en créant pour eux des intérêts intellectuels, ôtera
peu à peu de leur force, et laissera moins de prise aux pas-
sions prossièresqui sont le fléau des classes inférieures; mais
nous n'en insisterons pas moins sur la nécessité de joindre
l'éducation à l'instruction ; et nous allons voir que cette
éducation n'est possible qu'au Christianisme , et que , de
plus , le Christianisme est , en lui-même , le promoteur le
plus énergique de la culture intellectuelle du peuple.
LITTERATURE.
Le Puritain de Seine-et-Marne , par Michel Raymond,
2' édit. , I vol. in-8 . Paris, i83i. Chez J.-P. Roiet ,
libraire, rue desGrands-Augustins,!!" 18. Prix 17. fr. Soc.
Nous sommes inondés de romans nouveaux ; chaque se-
maine en voit éclore plusieurs , et comme leurs auteurs, qui
aspirent à être des peintres de mœurs , n'ont en garde d«
négliger d'étudier les goûts du public auquel ils ont affaire,
c'est par la bizarrerie des titres qu'ils cherchent d'ordinaire
à attirer l'attention sur leurs écrits. On se garderait aujour-
d'hui d'intituler un livre : Corinne ou Delphine : ces titres
ne font prévoir ni adultère j ni assassinat, et comme c'est
par l'obscène et l'horrible qu'on parvient, depuis quelque
temps, à se faire un nom , il importe que, dès la prcmièic
p.i;;e, le lecteur puisse savoir à quoi s'en tenir, M. Michel
iV.ivmond nous a toutefois laissés dans le doute : sou titre
pi-que !a curiosité; mais le voile est trop épais pour qu'on
pu.sse voira travers ce qu'il recouvre. Si vous lisez son 1. vie.
vous vous apercevrez cependant bientôt qu'il sait aussi bien
que romancier en France, faire jouer les ressorts à la mode.
D'autres ont peint le libertinage de ce qu'on nomme la
bonne société; ce sujet était usé, et il était temps de descendre
un peu plus bas : c'est donc dans une maison de prostitution
qu'il place la scène , et ce sont les mœurs d'un tel lieu qu'il
décrit. Il n'c«t pas de trait infâme qu'il ait rr.iint de repro-
duire; on assiste avec lui à une longue orgie, dont force est
de détourner les yeux avec dégodt. Je me hâte cependant
de le dire, l'auteur ne se plaît pas dans le monde qu'il dé-
peint;je ne serais même pas surpris qu'il eut , de meilleure
foi que l'abbé Prévost, voulu faire un roman moral et cru
rendre un service en publiant ce volume. L'anarchie qui
règne dans la littérature est telle, qu'il suffit d'une pensée
un peu sérieuse, cachée dans quchjue coin d'un livre,
pour que l'auteur s'imagine qu'il va prendre rang parmi
les moralistes. Il vous dira gravement qu'il n'est pas de
ceux qui entassent événemens sur événemens pour joindre
des volumes à des volumes; qu'écrivain consciencieux, il
veut populariser des vérités, répandre l'instruction sous
une forme attrayante, et faire ainsi une œuvre vraiment
philosophique. Peut-être se le persuadera-t-il à lui-même j
car que ne se persuade-t-on pas?
M. Michel Raymond a eu pour but de prouver aux ha-
bitans de la campagne qu'ils ont tort de se séparer de leurs
filles pour les placer dans les grandes villes , où elles sont
exposées à la séduction. Fort bien; mais était-il nécessaire
pour cela de faire le tableau de la corruption la plus dégoû-
tante , di; nous initier au langage des mauvais lieux , et d'en
remuer la fange? Nos romanciers croient presque tous que
pour donner l'horreur du vice il suffit de le peindre sous
de bien noires couleurs. C'est une erreur ; leurs lecteurs
étant en général fort loin de ressembler aux hommes dé-
hontés dont ils brodent l'histoire, peuvent fort bien se
sentir remplis d'indignation contre le héros d'un roman ,
sans pour cela faire le moindre retour sur eux-mêmes. O.i
a beau leur dire , si tunt est qu'on le leur dise, qu'on leur
montre l'issue d'une route à l'entrée de laquelle plusieuis
d'entre eux se trouventdéjà ; ils ne vous croiront pas; leurs
passions leur persuaderont que r.en ne les forced'y marcher ,
et qu'ils peuvent très-bien demeurer statiomiaires dans le
chemin, où vous prétendez qu'ils sont ent'és. Si vous ne sa-
vez flétrir que les crimes, si le mal ne commence à vos yeux
que là où commence la honte, si vous vous imaginez que
pour tout homme il ne s'agit que de ne pas se corrompre, tan-
dis que, naturellement corrompu, il s'agit pour lui , quelle
que soit «on honnêteté extérieure , de se convertir, vous ne
comprenez rien au problème de l'humanité. On vous lira,
parce qu'on veut à tout prix des émotions; mais on ne pro-
fitera pas de la leçon que, peut-être, dans votre inexpé-
rience, vous avez voulu donner. Si votre intention est de
reformer la société, allez d'abord à l'école du Christ. Ap-
prenez de lui ce que c'est que le mal, et étudiez dans la
Rible de quelle manière il faut parler du mal.
On entend souvent dire que la Bible est un livre «lange-,
reux , qu'elle est pleine d'obscénités, qu'elle souille l'ima-
gination. Mais qu'on me cite des imaginations qu'elle ait
souillées! que, dans ce volume écrit par tant d'hommes di-
veis, quoique toujours sous l'inspiration de Dieu, et qui
contient en effet le récit de beaucoup de souillures, parce
qu'elle contient de longs fiagmens des annales de l'huma-
nité, et que l'humanité est souillée, on me cite une seule
page où le vice soit peint sous des couleurs séduisantes, où
un romanesque intérêt soit excité en faveur des vicieux, et
où le récit perde cette gravité qui convient si bien pour
montrer combien le péché est odieux. Si la Bible nous fait
voir le mal dans toute sa nudité, c'est pour nous diieeii
même temps qu'il encourt toute la haine et toute la colèi c
de Dieu , tandis que vous ne nous parlez guère que de ses
conséquences sociales. Il fall .it faire ronnaîlre 1 homme à
l'h imme , afin que chacuii rentrât dans son propre cteur
et se sentit pressé de demander pardon à Celui qui p.ii -
donne et régénère. La Bible s'en est chargée, et l'cxpé
rience des siècles est la pour nous dire que ce résultat^ elle
l'a atteint auprès d'hommes de toutes les conditions sociales
et murales. Mas nos romanciers l'ont-ils tenté? Ils n'en ont
pas même eu l'idée, parce qu'ils ignorent ce que c'est que
LE SEMEUR.
39
le mal. Qu'ils rcclicrchciit cl;ms rEvangile où le mal
roiiimcnrc , à quels ai.tos tlu coeur humain Jésus- t-hnst
donne, par exemple, les noms de meurtic ctd'adullère, et
ils comprendront qu'il n'est pas besoin de catastioplics
comme celles auxquelles ils ont rcconis, pour constater un
désordre moral , d' sordre qu'ils iic montrent que là où ils
(ommenientà le reconnaître, c'ost-àdiie que dans lésâmes
que déchirent des passions violentes , ou qui sont tombées
dans l'avilissement , tandis que nous l'apercevons dans tout
Jionime qui , selon l'expression de Jésus-Chiist, n'est pas ne
de nouveau.
Cette nouvelle naissance, cette transformalioii morale,
que le chrétien connaît pnr expérience, nos romanciers ne
s;ivent ce qu'elle est. Ils s'imaginent que lorsqu'une âme a
suivi la ponte du vice et qu'elle est arrivée aussi bas qu'il
est possible de tomber , il ne peut plus y avoir pour elle de
relèvement. Aussi M. Michel Raymond tue-t-il la jeune
fille qu'il nous a montrée tour à tour dans la maison pater-
nelle et dans une maison de prostitution. A t-il seulement
ou en vue un coup de théâtre, ou bien s'est-il trouvé em-
barrassé de ce qu'il devait faire de cette malheureuse, dont
il a raconté les chutes? C'est l'un et l'autre, peut-être. Re-
marquez ici la différence qu'il y a entre le romancier et le
littérateur chrétien. Le premier se borne à nous conduire
de précipices en précipices jusqu'au fond d'un abîme, et il
n'a plus rien a nous apprendre d'un homme, après qu'il nous
a dit qu'il est par terre. Le second , au contraire , s'il avait
eu à traiter le même sujet, aurait sans doute pris son point
de départ là où celui-là termine son livre. Les cii'coustanccs
delà chute n'auraient été pour lui que de tristes accessoires ;
sa principale étude aurait été de montrer quelles ressources
il y a encore pour le pécheur. L'œuvi'e de l'homme occupe
l'un exclusivement; l'autre se serait surtout occupé de l'œu-
vre de Dieu. Il n'aurait pas eu besoin de mettre son imagi-
nation à la torture pour inventer des incidens et pour créer
des situations. L'œuvre de Dieuétant tout intérieure, et s'o-
péiaiit par des convictions qui se succèdent, et non par des
événcmens qui s'entrechoquent, il aurait regardé au-dedans
de lui pour voir comment il a ctérelesé, et il aurait trouvé
dans sa propre expéricnrc le secret de toutes les réhabilita-
tions morales. Au lieu d'inventer, il aurait raconté j car si
riiistoire contemporaine est pleine de faits honteux, elle
commence aussi à fournir à l'observateur un grand nombre
de faits d'un tout autre ordre: il suffit aujourd'hui d'avoir
bonne envie de savoir ce que c'est que la conversion, pour
qu'on puisse l'apprendre de ceux m4m< s qui ont été con-
vertis. Que M. Michel Raymond essaie de suivre notre con-
seil: qu'il se mette en relation avec des chrétiens , qui con-
senteat à lui faire part de leurs expériences; surtout qu'il
étudie l'homme et Dieu dans l'Ecrituie-Sainte, et il com-
prendra bientôt , mieux que notre artclc n'a pu le faire
sentir, ce qui manque à ses écrits pour qu'ils puissent exer-
cer une bonne influence.
Valait il la peine de dire tout cela à propos d'un roman ?
Nous le croyons; car que lit-on d'autre aujourd'hui que des
journaux et des romans? Il faut bien que nous examinions
ce qu'ils sont, puisque nousnepouvonspasfairc qu'on sache
apprécier d'autres lectures.
VOYAGES.
VOYAGE DE M. STEWAnT AUX ILES SANDWICH.
TnoisiÈME ARTICLE. — La Cascade de l'Arc-en-cicl, — La
dernière prétresse de Pèle, déesse des volcans.
...Nous devions faire voile pour Oahou, à quatre heures
du matin; mais le vent étant tombé , nous sommes restés.
Je fus charmé de ce retard. Il y a dans le voisinage de la
baie une curiosité naturelle que je n'avais pas encore visi-
tée et que je désirais connaître : c'est la chute du Wairuku,
à deux ou trois milles au-dessus de l'embouchure de cette
rivière. Leshabitans lui donnent le nom de la Cascade de
V Arc-en-ciel, parce que le soleil en dessine un magnifique
sur celte nappe d'eau , lorsqu'il l'cclairc de scj Vavoiis.
M. Goodrich et quelques-uns de nos marins se joignirent à
moi.
Quand nous eiïmcs fait environ un mille , nous entendî-
mes le l)ruit d'une cascade, que nous apeiçumes bientôt
après. Elle ressiMublait à l'écluse d'un moulin et s'étendait
dans toute la largeur de la rivière. Elle pouvait avoir de
seize à vingt pieds d'élévation. Le Wairuku, dont le lit est,
en plusieurs endroits , fort profond , est encaissé entre des
rochers élevés et de formes souvent bizarres. On nous en 6t
remarquer un plus gigantesque et plus hardi que les autres,
qui s'élève précisément derrière la cascade. Il n'y a pas
long-temps qu'une jeune fille, suivie de ses compagnes,
parcourait les bords de la rivière, en cueillant des Heurs
dont elles voulaient former des guirlandes ; les fi'mmes en
portent ici autour de la tête et du cou. En arrivant à l'en-
droit où nous nous trouvions, elle vit un arbrisseau couvert
des plus belles fleurs , et dont les branches pendaient au-
dessus du précipice. S'avançanl sur un fragment de terre ,
qu'elle croyait solide , elle étendit la main pour saisir une
tleur ; mais la terre céda sous ses pieds et elle tomba dans
l'abîme. L'arbre , paré de son feuillage et de ses brillantes
fleurs, marque le lieu de cette catastrophe , et aussi long-
temps qu'il fleurira , il rappellera sans doute aux habitans
le triste sort de cette pauvre victime de la vanité. *
En arrivant ensuite à la Cascade de V Arc-en ciel , nous
trou vâmcs qu'elle surpassait de beaucoup notre attente. C'est
la plus belle que j'aie jamais vue. L'eau tombe de cent dix
pieds de haut. L'endroit d'où elle se précipite ressemble ,
vu d'en bas, à un pont naturel d'une seule arche, qui repose
de chaque côté sur des masses de rochers. Mais l'arche, an
lieu d'être ouverte de part en part, sert d'entrée à une ca-
verne profonde, dont l'œil ne peut pénétrer l'obscurité.
Le bassin qui s'étend au bas de la chute est calme comme un
lac, excepté à l'endroit où tombe la cascade; il est entouré
de tous côtés d'énormes rochers, de plus de cent cinquante
pieds d'élévation, richement tapissés de mousse et de plan-
tes parasites , qui ne laissent apercevoir qu'un coin resserré
du ciel.
A notre retour de cette excursion , je me rendis avec
M. Stribbling à la maison des missions; nous eûmes le bon-
heur inattendu d'y voir la dei nièie prêtresse héréditaire
de Pelé. En revenant, la veille, du volcan de Kirauea, au-
quel celte déesse préside, M. Goodriih avait fait la remar-
que que la prêtresse demeurait à peu de dislance et, à notre
demande, il lui envoya un messager , pour l'inviter à se
rendre auprès de nous. Elle vint presque aussitôt, suivie de
sa maison, composée de huit à dix individus des deux sexes.
Elle me fit l'effet d'avoir de quarante à quarante-cinq ans.
C'est une femme de haute taille, belle et majestueuse. Elle
était enveloppée d'un large manteau, dont les plis , tombant
jusqu'à terre , se dessinaient comme ceux d'une toge ro-
maine. Nous fûmes tous frappés de son aspect , lorsqu'elle
entra dans la salle, suivie de ses gens. Après avoir reçu nos
salutations, elle s'assit à la turque, sur une natte, au milieu
de la chambre. Le caractère de sa figure est noble et impo-
sant, et indique une âme forte et élevée. En voyant ses yeux
noirs et peiçans, j'ai compris facilement qu'ils devaient
avoir excité la terreur parmi ses sectateurs, lorsqu'ils élin-
celaient au milieu de la fureur d'une inspiration imaginaire.
Maintenant il n'y avait pas seulement sur sa figure l'expres-
sion d'un profond sérieux , mais encore celle d'une mélan-
col.e habituelle qui , jointe à la noblesse et au caractère
marqué de ses traits, me rappela un superbe tableau repré-
sentant la Muse tragicpie, que j'ai vu queKiue part.
Il est probable que l'impression que je r:çus lut augmen-
tée par le souvenir d'une rencontre que je fis , lorsque je
demeurais à Lahaina , d'une prêtresse de Pelé, d'un rang
inférieur, qui réclamait encore à cette époque les préroga-
tives de sa classe. Je la rencontrai inopinément dans une de
mes promenades du soir. Elle était suivie d'une foule im-
mense; quelques-uns de ceux qui la composaient paraissaient
être sous l'influence d'un sentiment superstitieux à son
égard ; d'autres, au contraire, semblaient disposés à se mo-
quer de ses prétentions. Elle était habillée d'une manicre
fantastique; ses cheveux flottaient ; ses yeux élincelaiciit
avec frénésie; elle était excitée au plus haut degré pir l'in-
spiration (qu'elle jouait. Elle avail l'air d'un maniaque . eu
uo
LE SEMEUR.
je crus viaiment qu'elle l'.'lait Jusqu'au moment où les ex-
cjamalions de la foule : « C'est une déesse I C'est une déessel»
m'eurent détrompé.
Elle s'approcha de moi d'un air fier et décidé , comme
pour m'intimider , et balançant devant elle le drapeau de
tapa qu'elle tenait, elle s'écria : « Je suis une déesse! Je suis
M viaiment une déesse! Les palapula et le pitle ( les livres
11 et la religion ) ne sont pas bous. Ils ruineront le peuple! »
Jusque-là j'avais continué mon clicmio , sans paraitre faire
attention à ce qu'elle disait; mais me voyant ainsi interpellé,
et considérant ses cris comme une espèce de défi , je m'ar-
rêtai, et réfléchissant un instant à ce qu'il serait convenable
de faire , je la regardai fixement . puis je l'accusai de faus-
seté et de méchanceté dans ses efforts pour tromper le peu-
ple, en se proclamant une déess", tandis qu'elle savait bien
n'être qu'un imposteur et que ses prétentions à l'inspiration
n'étaient que mea piinipuni wale no (mensonge seulement).
Je lui parlai d'un ton sérieux et Ferme , et mes paroles eu-
rent l'effet que je désirais. Elle ne put soutenir la fixité de
mon regard. Ses yeux errèrent, puis se baissèrent; elle de-
vint de plus en plus embarrassée , et essaya de tourner le
tout en plaisanterie ; mais je continuai mes reproches
jusqu'à ce qu'enfin elle s'éloigna précipitamment, sans rien
dire , et suivie des moqueries et des cris de toute la foule.
Cette femme était petite etn'avait rien de remarquable,
si ce n'est ses yeux , qui étaient brillaiis et très-expressifs ;
dans l'accès d'enthousiasme où je la vis d'abord , elle avait
cependant une expression si extraordinaire , que même
un homme supérieur aux idées superstitieuses aurait pu
en être effrayé j elle me rappela ce que je me suis tou-
jours figure qu'étaient les démoniaques , dans le temps où
Dieu, dans ses desseins impénétrables, permettait qu'il y en
eût.
Le souvenir très-vif de l'impi-ession que cette rencontre
avait produite sur moi , et la comparaison que je fis entre
Ja prêtresse inférieure et celle que je voyais alors , et qui
était tout à l'avantage de celle-ci , me firent comprendre à
quel point , avec la force d'expression et d'action dont sou
visage cl sa personne étaient évidemment capables, lorsque,
sous l'empire d'une inspiration prétendue de la divinité
dont elle était l'interprcte , elle s'agitait et se mettait hors
d'elle, la prêtresse en chef devait avoir produit daus un cré-
dule idolâtre des impressions et des craintes , que celui-ci
attribuait sans hésiter au pouvoir et à l'influence d'un être
surnaturel.
C'est par des scènes de ( e genre et par l'effet qu'elles ne
manquaient pas de produire, que les prêtres et les prêtres-
ses , et en particulier celles de Pelé , la déesse des volcans,
continuèrent si long-temps à profiter de la crédulité et de
la superstition du peuple.
La grande prêtresse tsi à présent une chréticur.e sincère
et l'une des élèves les plus attentives de la station , où elle
réside uniquement pour profiter des avant.ijjis del'iustruc-
tion qui y est donnée. Elle est si convaincue des niisèi es et
de la folie de son ancien ctat , que ce n'est qu'avec peine
qu'elle se décide à en parler. Sou père était le kahu héré-
ditaire ou intendant de Pelé. Les fonctions du kahu consis-
taient à procurer les choses nécessaires aux sacrifices géné-
raux , et à préparer la nourriture ei les vêtemens pour la
déesse. 11 devait cultiver le taro, les pommes de terre et la
canne à sucre , ainsi que le cotonnier dont on fabriquait ses
vêtemens, et veiller à ce que tout fût prêt pour les offran-
des , lorsque l'époque où elles devaient être faites arrivait.
L'une des plantations consacrées à la déesse ét^it située sur
le bord de la mer, et l'autre dans le voisinage du cratère.
Le kahu et sa famille demeuraient tantôt sur la côte, tantôt
près du volcan.
Au temps des sacrifices, la prêtresse descendait elle-même
dans les profondeurs du volcan, et s'approchant le plus
possible de l'endioit d'où s'échappent les flammes , elle y
jetait les dons, en s'écriaut : « Pelé , vo ci ta nourriture! »
Puis elle spécifiait chaque objet. Elle ajoutait : « Voici tes
» vêtemens! » et nommait aussi chaque pièce d'habillement.
Lorsque je lui demandai si elle n'avait pas eu peur d'appro-
cher tellement du feu, elle répondit que non, qu'elle croyait
dans ce teiups-là que la déesse la préserverait de tout mal j
mais qu'à présent qu'elle savait qu'il n'existe pas de Pelé ,
elle n'oserait plus aller dans les endroits où elle s'aventurait
autrefois, de peur de périr victime de sa témérité.
C'est ainsi que le Christianisme s'est, il y a peu de temps,
établi par d'heureux et rapides progrès au milieu d'une
population , naguères encore, toute païenne , et que les
ténèbres de la superstition et de l'erreur se sont évano uies
devant la pure lumière de l'Evangile. Ceux mêmes qui
avaient vieilli dans la célébi'ation des rites favoris du pa-
ganisme , et qui appartenaient à une caste qui exerçait une
influence illimitée et qui jouissait d'un rang distingué, ont
anéanti de leurs j^ropies mains l'échafaudage de leurs er-
reurs , et, convaincus de leur ignorance et de leur corrup-
tion , se sont humblement assis aux pieds de l'Auteur de
iiotie salut pour être instruits et rachetés par lui.
Les habitans de cette portion de Hawaii sont de tous les
insulaires les plus grossiers et les plus sauvages ; ils ne for-
ment cependant plus un peuple piien , mais , comme tout
notre équipage a été à même de s'en convaincre, dans toute
l'étendue du terme, un peuple chrétien. La description que
j'ai déjà faite d'un dimanche passé dans cette île aura donné
une idée de la maii ère dont les lois extérieures du Chris-
tianisme y sont observées ; je peux ajouter à ce que j'ai dit
qu'en ce saint jour, pas un canot ne fut vu sur mer, excepté
pour conduire les indigènes à l'église, et que nous ne vîmes
personne se livrer au travail ou à des divertissemens. On
permit à une quarantaine de gens de l'équipage d'aller à
terre daus l'après-midi, et les récits qu'ils firent à leurs ca-
marades restés à bord me convainquirent amplement du
changement total qui s'était opéré dans les mœurs de tout
le peuple. Les insulaires étaient si scrupuleax dans l'obser-
vation du dimanche , que ce fut en vain que les matelots
cherchèrent à acheter quoi que ce soit. Us ne purent même
obtenir des melons et des bananes que comme des dons de
l'hospitalité Us n'observèrent aucun rassemblement bruyant
ou joyeux. Les hommes les traitaient avec civilité , quand
ils entraient dans leurs maisons ; les femmes s'éloignaient à
leur approche et se reliraient dans l'intérieur de leurs fa-
milles , y clierchuit un abri contre toute familiar.tô , telle-
ment que personne , à ma connaissance , n'a pu dire qu'il
ait trouvé un seul exemple d'immoralité dans toute la baie
de liyron.
La force de cette dernière preuve d'un changement com-
plet sera sui tout appréciée par ceux qui savent quelle es-
pèce de rapports s'établissaient, il y a peu d'années encore,
entre les étrangers et les habitans des îles Sandwich. Le long
de la cote on n'entend ni musique bruyante et barbare , ni
chants lascifs , mais bien le sourd murmure qui s'élève de
l'école, la prière et les cantiques du matin et du soir.
AMI\0]\CE.
Laplos facile des grammaires, par M. Emile de Bo.vsechose, biblio-
thécaire du châu-au de Sainl-Cloud. i vol. de Sog pages in-12. Pa-
ris, i832. Chez Fiimiii Didol frcres , rue Jacob n. i\. Prix : 1 fr.
Celle grammaire est précéJée d'une iiréface adressée aux ouvriers des
Tilles et des lampagnes , auxquels l'autiur a surtout désiré être ulik. Il
leurpaileun l.m^age ([ue nous sommes peu habitués à entendre tenir au
peuple , leur indiquant le Clirisliani~me comme le germe de tout bien , le^
enga-eant à l'ire reconnaissans des bienfaits de Dieu , et les encourageant
à étudier leur langue, surtout par la considération que la bien parler, est
un moyen d union plus pui>sanl qu'on ne l'imagine souvent. Si cet ouvrage
est très-propre a être introduit dans Ks é.oles d'adultes et à servir de ba e
à l'enseignement qu'oa y donne, nous sommes convaincus qu'il peut aussi
faciliter beaucoup au^ cnfans 1 élude si difGcile de la grammaire. L'auteur
s'est fait une règle de n'cmp'oyer aucun terme qui , par lui-même , ne reii •
dit raison de son tnip'oi ; dé diviser les mots dans le plus petit nombre
possible de classes , et de rejeter de son livre tout ce qui ne serait pas in-
dispensable pour connaître Ks règU s fondamentales de la langue. Il a ré-
duit les di\ parties du discours adoptées par les grammairiens à cinq gran-
des divisons. L'ouvrage de M. de Bonnecho'e se termine par un
dictionnaire gr.iinmalical, où les locutions vicieuses sont corrigées. Lis
e-iemplfs cités sont en ^'éiieral bien choisis, et renferment so.ivei.t un
ensei-ncment autre encore que celui d'une règle de grammaire; dene t un
petit "nombre cependant qui expriment des idées fau>ses sur des doctrines
religieuses. Mous remercions l'auteur d'avoir fait ce livre utile . dont le bas
prix étonne d'autant plus que l'impression en est Irès-soignée.
Le Gérant, DEHAUi^T.
Imprimerie de Sellioue , lue des Jeûneurs , n. 14.
TOME II
I\^ 6.
10 OCTOBRE 1831.
LE !§EMËUR
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique el Littéraire,
PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS.
Le clump , c'est le monde.
MaUh. Xni. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, lue Martel, n' ii,et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix:i5 fr. pour l'innée,
8 fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera t fr. pour l'année, i fr. pour 6 mois, et 5o c. pour trois mois. —
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affranchis.
SOMMAIRE.
Revue politiijce : Lettres de la province. N" IX. De quelques procès. —
De l'Ikstruction populaire : Le Christianisme éducateur.^i-CoLOSiEs :
Nouvelle réclamation de MM. les délégués des colonies françaises —
Réponse des rédacteurs du Semeur. — Asho-vce.
REVUE POLITIQUE.
Lettres de la province. — N" IX.
DE QUELQUES PROCES.
Pendant que la tribune k'gislative est muette , d'autres
tribunes s'élèvent dans les cours d'assises. Toutes les ques-
tions politiques y sont traitées avec autant de profondeur ,
quelquefois mcnne avec plus de verve que dans les cham-
bres ; c'est la petite pièce parlementaire après la grande
tragi-comédie. Par un singulier déplacement de rôles qui
ue i'est guère vu qu'à notre époque , les députés pailent
souvent comme devraient faire des avocats , et les avocats
comme on l'attendrait des mandataires du pays. Les pre-
miers , en effet , prononcent maints plaidoyers du haut de
la tribune nationale; ils soutiennent leur cause personnelle;
ils se défendent, ils attaquent leurs adversaires :ce sont des
procès dans toutes les formes , et des procès non seulement
oiseux, mais scandaleux et ignobles paifois. Les avocats, au
contraire , s'érigent dans les affaires politiques en orateurs
parlementaires ; ils traînent à la barre du tribunal gouver-
nement, ministres, législation, tout l'ordre social , et quel-
ques-uns d'entre eux s'expriment avec la noblesse et la
convenance que l'on ne trouve pas toujours dans le langage
de nos députés. Il ne faut donc pas être surpris si l'attention
générale se porte sur les procès politiques dans l'intervalle
lies sessions. Il y a des gens pour lesquels il faut absolument
une tribune ouverte , et qui en élèveraient une sur la rue,
s'ils ne pouvaient pas la placer ailleurs.
Trois espèces de procès ont particulièrement fixé les re-
gards de la France depuis que la session législative est close:
le procès des accusés dans les journées des cinq et six juin ;
le procès des Saint-Simoniens et les nombreuses poursuites
dirigées contre la presse par le ministère public. Jetons un
rapide coup-d'œil sur ces difFérens procès , dont nous n'a-
vons pas encore entretenu nos lecteurs.
Je ne parlerai pas des commissions militaires qui furent
d'abord saisies de l'affaire des 5 et 6 juin. Tout le juste-
milieu s'en repent à l'heure qu'il est , et les ministres plus
que personne; car ils se laveront difficilement du reproche
d'avoir mis la capitale en état de siège contrairement à une
dt .'c>.';ation positive de la cliarte, et d'avoir offert au pays ,
deux ans après la révolution de juillet, le spectacle de cette
justice prévôtale qui avait soulevé tant de haines , en i8r5,
contre Ja branche aînée des Bourbons. Un arrêt solennel a
prouvé que cette mesure était illégale ; les sentences du
jury ont fait plus : elles ont r.^ontré que cette mesure était
inutile. En politique, on excuse une atteinte aux lois, quand
les circonstances la rendent nécessaire ; mais d'être illégal
sans nécessité , cela ne se pardonne point. C'est plus qu'un
crime, comme on l'a dit en d'autres temps, c'est une
faute.
Nous avons remarqué deux choses dans l'affaire des ac-
cusés des 5 et 6 juin: d'abord, leur position sociale; ensuite,
les peines qui ont été portées contre eux par les jurés.
Qu'était-ce donc que ces républicains qui avaient fait de
nouvelles barricades, et qui s'étaient proposé de soumettre
le pays à d'autres formes de gouvernement? Faut-il le dire?
Ceux sur lesquels on a mis les mains étaient tout simplement
de pauvres ouvriers, des chiffonniers , des cuisiniers , quel-
ques vieux caporaux de l'empire, et de petits tapageurs im-
berbes qui faisaient le coup de fusil sur la place publique
avec aussi peu de réflexion que s'ils eussent fait monter un
cerf-volant sur la butte Montmartre. En réunissant toutes
CCS intelligences en une seule tête, on n'aurait peut-être pas
réussi à construire iine seule idée politique. Ces pauvres
républicains avaient mis en commun leurs bras et leur
courage militaire , mais ils ne pouvaient rien y mettre de
plus.
O république 1 ô liberté ! vieille idole des plus grands
peuples du monde antique I toi que Lycurgue et Brutus ne
nommaient qu'à genoux ! toi qui étais adorée dans Atliènes,
dans Rome et sur les âpres chalets des peuplades helvéti-
ques ! toi que saluaient Veigniaud et les Girondins d'un
long cri d'enthousiasme , lorsqu'ils étaient déjà montés sur
les degrés de l'échafaud ! toi que la jeune Amérique défen-
drait au prix de tout son sang et de tous ses trésors ! voilà
donc, ô république! er. France, dans le dix-neuvième siècle,
■UiAs
A o
/"-> ! I r-" Cn
^•y
ai
LE SEMEUR.
lorsqu'on proclame avec tant d'emphase et ses vertus ré-
publicaines et son patriotisme,
Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta quf re'.le !
La cause de la république a été mieux ju{i;ée, ce me semble,
pir les défenseurs qu'elle a recrutés dans les journées de
juin qu'elle ne pourrait l'être par toutes les cours d'assises
du royaume. Et encore, ces pauvres jeunes gens qui se bat-
t lient sans savoir pour quoi , qui s'insurgeaient sans savoir
contre quoi, sont-ils venus démentir humblement et piteu-
S3ment en cour d'assises leurs tendances républicaines. A
les entendre, ils ne se soucient pas de république le moins
du monde , et je les en crois sur parole. Qui est-ce qui se
soucie de mots qu'il ne comprend pas?
Ce qui m'afflige, c'est qu'on ait envoyé ces cuisiniers et
autres aux galères ; mieux eût valu les condamner à passer
deux ou trois ans dans de bonnes maisons pénitentiaires où
ils auraient appris à lire et à réfléchir. Ils ont été victimes
de leur manque d'instruction bien plutôt que coupables ;
le gouvernement qui les accuse doit s'accuser lui-même de
ne leur avoir pas ouvert assez d'écoles pour y puiser quel-
ques lumières. N'est-il pas certain que, plus éclairés, mieux
instruits sur leurs devoirs , surtout mieux élevés dans les
principes de la foi chrétienne, ils n'auraient pas versé le
sang français dans les rues de Paris ? Pourquoi donc, encore
une fois , les envoyer aux galères, où ils ne feront que se
corrompre, se dépraver, s'abrutir toujours davantage? On
répond qu'il faut des exemples. Cela est possible ; mais
n'aurait-ce pas été un exemple suffisant que de les détenir
pendant quelques années dans des maisons pénitentiaires ,
pour les rendre ensuite au pays transformés en meilleurs
citoyens? La conduite du législateur de Sparte à l'égard du
jeune homme qui l'avait frappé sur la placi publique était
un admii'able modèle à suivre. On a beau invoquer les ar-
ticles du code, on n'empêchera pas que l'opinion n'établisse
une juste distinction entre les délits politiques et les crimes
contre les particuliers.
Au lieu de se borner à dormcr une leçon aux gouvernés,
les gouvernans devraient en trouver une dans les affaires
du mois de juin : c'est qu'ils ont oublié de donner à leur
édifice social la base des mœurs et des vraies lumières. Tant
que le peuple sera mal éclairé et asservi par des habitudes
vicieuses , tous les exemples possibles de sévérité légale ,
fût-ce même celui d'une condamnation à mort, comme on
l'a fait pour deux malheureux accusés du mois de juin, tous
ces exemples ne serviront qu'à peu de chose. Le peuple en
croira des charlatans de patriotisme, il se laissera duper par
de belles promesses ; et quand viendra le moment favorable,
il ne réfléchira pas s'il s'expose à des châiimens sévères; il
suivra l'impulsion de son effervescence, et il comptera sur
sa force pour triompher. Que l'on s'attache donc à instruire
les masses , qu'on répande de bons livres élémentaires jus-
qu'au cinquième étage et dans les greniers ; qu'on s'efforce
d'inculquer au peuple des principes de moralité publique
et privée , et l'on n'aura pas besoin d'appeler l'exécuteur
des hautes-œuvres au secoui-s de l'ordre compromis. C'est
tine vieille idée féodale, dont notre siècle n'est pas encore
bien délivré, que celle de vouloir gouverner avec des écha-
fauds et des galères, plutôt qu'avec de bonnes maximes et
une bonne éducation.
Au milieu des tristes débats soulevés par les affaires du
cloître Saint-Méry est veim se placer le procès du Saint-
Simonisme. C'était mêler en cour d'assises, comme Boileau
l'ordonne pour les ouvrages d'imagination , le grave au
doux, le plaisant an sévère. L'opinion s'amusa de ces étran-
ges sectaires qui comparaissaient devant des juges , après
avoir prétendu juger eux-mêmes le genre humain tout
entier.
Les Saint-Simoniens essayèrent de se placer au-dessus de
l'accusation qui les pouisuivait , mais ils n'y réussirent que
pour le ridicule. Ils prononcèrent des mots consacres par le
Christianisme , entre autres , celui d'inspiration ; mais ils
avaient oublié que, pour un disciple de Christ, le mot ins-
piration représente un fait, tandis que pour un disciple de
Saint-Simon, il ne représente rien; ce n'est qu'une expres-
sion creuse et vide dont on s'est moque fort justement. Les
Saint Simoniens voulurent répéter le rôle auguste des pre-
miers martyrs do la religion chrétienne; c'était choisir un
personnage trop fort pour eux et qui les a écrasés. Les mar-
tyisparaissaientdevantles tribunaux avec l'autorité de leurs
vertus, avec la sanction de leur dévouement, avec une reli-
gion infiniment plus élevée que celle du Paganisme , avec
une morale beaucoup plus pure que les maximes de leurs
juges. Les Saint-Simoniens, au contraire, étaientcités à la
barre d'un tribunal après de fâcheux antécédens; ils y ve-
naient sous le poids d'un emprunt équivoque, n'ayant à pré-
senter aucun acte de dévouement ni de grandeur d'âme,
avec une religion inférieure au plus étroit déisme, avec une
morale qui n'est que la plus monstrueuse immoralité. En
toutes choses, ils étaient au-dessous de leurs juges, non
au-dessus d'eux; car, en supposant que ces juges n'cusseut
plus de convictions religieuses, au moins avaient-ils conservé
des principes de moralité sociale et des maximes d'ordre
public que les Saint-Simoniens avaientabandounés.
C'est une singulière destinée que celle du Saint-Simonis-
me I il s'est suicidé deux fois. Une première fois par ses
divisions intestines, lorsque M. Bazar , et ensuite M. Olin-
de Rodrigues se séparèrent de la secte du père Enfantin.
Dès lors, les Saint Simoniens, au lieu de faire pour aux
hommes du pouvoir et aux hounêtes gens, ne leur firent
que pitié. On se demande comment des uispirés qui préten-
daient établir une harmonie universelle , un lien indissolu-
ble entre sept à huit cents millions d'hommes, ne pouvaient
pas même s'harmoniser et se relier entre eux. Le deux ème
suicide du Saint-Simouisme s'est fait en séance judiciaire,
devant les jurés et le public. Point de noblesse ni de dignité
dans les plaidoyers des membres de la secte: pis même ce
bon sens , ce jugement vulgaire que le moindre accusé sait
déployer , quand il s'agit de sa liberté ou de son honneur.
Les Saint-Simoniens qui avaient déjà un grand fond de ridi-
cule à la salle Taitbout, en ont épuisé la mesure au Palais
de Justice. Voici l'épitaphe du Saint-Simonisme: o Ce des-
» sein était un ouvrage des hommes , et il s'est detbl'It de
» LUI-MÊME. «C'est un docteur juif, nommé Gumaliel, qui
a fait cette épitaphc, il y a dix-huit cents ans , dans le san-
hédrin de Jérusalem.
Depuis que le Saint-Simonisme est mort, je m'attends
chaque jour à trouver dans les journaux le prospectus de
quelque nouvelle religion. Si le Christianisme régnait en
France , il suffirait , non-seulement pour combler le vide
des esprits, mais pour donner à la nation les mœurs, Icbin-
être et la prospérité qui lui manquent. Un peuple chrétien
n'irait pas se creuser des citernes crevassées qui ne contien-
nent point d'eau , puisqu'il se désaltérerait à la source des
eaux vives qui j lillissent en vie éternelle On pourr.iit donc
se reposer paisiblement dans le majestueux édifice de l'E-
vangile , sans avoir à craindre que la pluie ni les orages , ni
les torrens ne vinssent le renverser. Mais aujourd'hui que la
France est sortie de cet édifice qui n'a point été bâti par
la main des hommes, il doit nécessairement paraître plus
d'un aventurier qui essaiera de construire je ne sais quelle
misérable chaumière pour abriter une nation , qui n'a plus,
en matière de convictions religieuses, d'asile où reposer sa
tête. Un peuple, quoiqu'on fasse, ne se passera point de
religion. Beaucoup de gens, il est vrai, vivront d'une vie
matérielle ou s'étourdiront dans un facile épicuréisme; mais
il y aura toujours, au milieu de ce même peuple , des cœurs
ardens , des âmes élevées qui voudront croire à quelque
chose. Ces âmes, à défaut de la vérité, adopteront l'erreur,
et pour avoir perdu la religion de Dieu, elles embrasseront
le fantôme d'une religion humaine.
Cette lettre étant déjà fort longue, je renvoie à un article
suivant mes réflexions sur les procès intentés à la presse par
le ministère public.
— Il I -I ■ Il
DE L'ï\STRtCTIOi\ POPULAIRE.
CINQUIÈME Ar.TICLE.
LE CHRISTIANISME ÉDUCATEUR.
D'ingénieux penseurs, transportant dans l'administration
de la vie l'idée du gouvernement à bon marché , ont ima-
giné de traiter la conscience comme une espèce de sinécure,
LE SEMEUR.
liB
et de la supprimer en faveur de rinlelligcnce, qui, d'elle-
même , remplit les fonctions attribuées par l'erreur com-
mune à un prétendu sens moral. Us oiit construit, en face
de la nature, une morale d'où le principe moi'al est exclus,
et où tous les résultats qu'on demandait autrefois à une foric
vivante sont imités par une mécanique subtile et compli-
quée. Sans examiner si la nature humaine ne désavoue pas
cette substitution de l'intérêt au principe moral (je dis de
i'intérêt, car évidemment l'intelligence n'est ici que pour le
compte de l'intérêt) , cherchons s'il est possible de donner
au peuple une morale qui se rattache au sens moral.
Ileviendrons-Mous à l'instinct, à la morale naturelle? Ah !
certes , de grand cccur , s'il n'y a de choix qu'entre lui et
l'éj^oïsme ! Ce qui dcmiîurc encore , parmi les hommes , de
cette précieuse essence, vaut mieux assurément, pour la
dignité et le bonheur de l'espèce humaine , que toutes les
•combinaisons de l'intelligence. Toutefois , sachons bien ce
qu'est aujourd'luH cet instinct, celte morale naturelle.
L'instinct! la morale natm-ellel un assemblage confus de
toutes sortes d'impressions, de préjugés , d'impulsions , de
haines et d'amours, incohérens, hétérogènes, si souvent fac-
tices ; la nature telle que l'a fait€ la société; la nature telle
que l'ont faite les passions, les systèmes et les sophismes; la
nature altérée, corrompue, méconnaissable. L'instinct I
c'est-à-dire des affections exclusives et égoïstes , un faux
poiut d'honneur, une délicatesse de convention^ des illusions
romanesques, se combinant, pour les corrompre, à quelques
■mouvemens de conscience , à quelques émotions de pitié , à
•quelques élans généreux, à <[uelques sentimens d'équité, à
quelques restes épars de notre ancienne rectitude. L'instinctl
c'e!-t-a-dire l'absence de tout principe et de toute règle pré-
cise ; une lyre à mille fibres discordantes; une voix qui in-
dique à l'un une loute, à l'autre une route contraire , sui-
vant le tempérament, l'éducation, les circonstances de temps
et de lieu. L'instinct ! une loi dépourvue de sanction et d'au-
torité , et qui , bien loin de pouvoir se légitimer aux yeux
d'aulrui , serait fort en peine de se légitimer à ses propres
•yeux I une puissance capricieuse , qui , pour un instant ,
élève l'homme à. une grande hauteur pour se donner le
dite avec la bienfaisance, l'impureté des mœurs avec les raf-
finemens de la délicatesse ! Raison et folie , vice et vertu ,
4)icn et mal , oui cl non tour à tour sur les mêmes sujets,
voilà l'iistinctl voilà la morale naturelle I
Encore cet instinct vaut-il mieux que l'intérêt et l'intel-
ligence réunis; encore fait-il spontanément ce que l'un ni
l'autre r.e peuvent faire ; de même que l'instinct , et non
l'intelligence ni l'intérêt, porte les lèvres de l'enfant vers
les mamt'l!es de sa mère, pour y chercher une nourriture
sans laquelle il mourrait , l'instinct seul , et non les deux
sub.-tituts qu'on prétend lui donner, enseigne aux individus
comme aux n .tions à compatir, à se dévouer, à combattre,
à mourir. O force égarée, force autrefois divine , quand je
le reconnais au mil. eu des cadavres de nos anciennes vertus,
le relevant blessée et chancelante, et du sein de ce champ
de mort, ess ivaiil encore le mouvement et la vie, un respect
pro;ond et douloureux me saisil;je mesens pressé d'adorer
en pleurant Celui qui t'a donnée; je le supplie de guérir
tes plaies , et de te rappeler à la lumière et a la santé; je le
sup[)iie de t'élever à ton ancienne stature et à ta première
beauté ; mais telle que je te vois , troublée , aveuglée , ivre
de toi-même , comment te confierais-je la direction de ma
volonté, l'empire de ma vie, les rênes de l'humanité ?
C'est donc à quelque chose de mieux encore que l'instinct
à quelque chose de mieux que la nature, que nous devons
recourir pour modifier la volonté de la génération qui s'é-
lève. Mais à quoi donc enfin? nous demandera- t-on. A un
système peut-être? S'ag:ra-t-il de régulariser l'instinct , de
lui tracer sa voie, de lui apprendre la logique ? « Mille déjà
l'ont fait, mille pourraient le faire. » Mais qu'est-ce donc ,
en morale, qu'un système? Un ensemble bien lié dénotions'
dont la cohérence peut plaire à l'esprit, mais qui , par lui-
même , n'a aucune prise sur la volonté. Nous ne sommes
qu'on s'en souvienne bien, jamais modifiés par nos convic-
tions seules. Qui veut nous porter à uu acte quelconque,
qui veut surtout soumettre à une règle notre vie entière,
doit, au préalable, trouver dans notre âme une affection
correspondante à ses préceptes, ou l'y créer. Sans un tel in-
troducteur, un système ne pénétrera point de notre esprit
dans notre âme. Nous apprendre notre devoir n'est rien ,
si on ne nous le fait aimer. Tel est le vice radical de tous les
systèmes de morale humaine. Ils en ont bien d'autres, sans
doute : nous les crovons tous erronnés et incomplets, parce
que leur point de départ n'est pas pris d'assez haut; mais
nous les considérons en ce moment sous le seul rapport de
leur puissance impressivc, et, dans ce point de vue, ce n'est
pas d'imperfection seulement, mais de vanité, de nullité,
que nous les accusons. S'ils n'allèguent, en fait de motifs,
s'ils ne fournissent, en fait d'impulsion, que ce que la na-
ture peut alléguer et fournira chaque homme; s'ils pré-
tendent rectifier la nature humaine par cette nature même,
leur entreprise est vaine ; et nous ne pensons pas surtout
qu'un système ait jamais renouvelé une nation. En morale
comme en politique , une nation n'est renouvelée que par
des faits.
C'est la grande erreur de notre âge intellectuel et analy-
'i<Ii_e. On attend tout des théories. On oublie que les so-
ciétés n'ont jamais obéi, d'une manière durable, qu'à deux:
impulsions, la nécessité et l'affection, le soin impérieux de
la conservation ou quelque émotion puissante ; et que les
constitutions à l'épreuve sont celles qui étaient écrites dans
les cœurs avant de l'être sur le papier. Le gouvernement est
devenu un système artificiel ; mais il y a bien plus de temps
qu'on a voulu soumettre la morale à cette transformation :
elle s'y refuse ; la charte du genre humain veut , comme
toute bonne charte politique, tirer son origine de la néces-
sité et de l'affection.
Voulez-vous que la morale soit une foijc vivante? de-
mandez-la au cœur même de l'homme ; mais commencez
par fournir à ce cœjr quelque autre raison de se rendre
que des abstractions et des syllogismes. Que , du moins , la
chaîne de vos argumer.s commence par un raisonnement
du c£atir. Invoquez la logique de l'âme; mais donnez-lui un
point de do|) ui ; eu d'autres termes , donnez-lui un fait
qui la remue, qui la captive et la subjugue. Voilà le fonde-
ment, la cond tion de toute vraie morale.
Or , nous proposons une morale qui se distingue préci-
sément par la condition qui manque à tout autre. Eli
quoi I va-t-on dire peut-être, encore le Christianisme , ce
Christianisme usé, ces vieilles formules , ces dogmes d'un
caractère arbitraire qui ne correspond à rien dans la nature
et dans la vie, et qu'on ne peut admettre sans faire violence
à tout et sans tout déplacer ! — Nous entendons déjà ces
exclamations, et de la part de beaucoup de personnes nous
les comprenons ; il y a telle pirodie du Christianisme qui
donne raison à tous ces reproches. Mais si ce qu'elles sont
habituées à entendre appeler Christianisme ne l'était pas ?
Si , de fait , le Christianisme antique et primitif leur était
chose nouvelle malgré sa vieillesse, et inconnue malgré son
éclat ? Si celui dont nous avons à leur parler avait en réalité
tous les caractères contraires à ceux qu'elles viennent d'é-
numérer? S'il était aussi «a;«/-e/qu'elles lejugent arbitraire,
aussi convenable à la vie qu'il leur paraît y être antipathique,
aussi harmonique à tous le, besoins de l'âme qu'elles l'y
croient opposé; s'il avait été formé, pour ainsi dire, le même
jour que l'humanité , sur un plan tout semblable et de i.i
même main ? Eh bien I qu'elles n'en croient pas notre sim-
ple promesse; mais, au nom de leurs plus vrais intérêts et
de l'intérêt social qui les préoccupe, qu'elles nous prêtent
un moment d'attention, et qu'ensuite elles jugr^nt.
Le Christianisme est la plus excellente des morales, parce-
qu'il est autre chose qu'une morale. Il ne s'adresse pas d'a-
bord à la raison ; il va droit à l'âme, avec toute la puissance
d'uiifiit. Il ne répète pas les vieux argumens de toute mo-
rale humaine, argumens qui ne sont pas seulement usés, car
ils ont toujours été impuissans, et leur plus habile emploi
n'a pas régénéré un seul cœur ; il apporte un nouveau fait,
hors de la nature , au-dessus d'elle, au-dessus de la raison.
Il dit les compassions du Très-Haut; le miraculeux abaisse-
ment de la Divinité; la Parole éternelle faite chair; le Saint
que tous les cieux connaissent et que l'éternité adore , de-
venu «homme de douleur et sachant ce que c'est quelalan-
44
LE SEMEUR.
pueur ». Il raconte à l'humanité abattue sous le poids de si's
péchés et sous le sentiment confus de sa déchéance , sa ri-
habilitation conçue par l'amour , accomplie par l'amour. Il
nous racontre, au Calvaire, la réconciliation du ciel avec la
terre , et l'humanité appelée à recommencer ses anciennes re-
lations avec le Père céleste ; au sépulcre désert du Christ,
la vie et l'immortalité mises en évidence ; au grand jour de
la première Pentecôte, la circulation rétablie entre l'Esprit
de Dieu et l'esprit de l'homme; les joies du ciel venant vi-
siter et bénir la terre , l'auroie de l'éternelle félicité illumi-
nant nos misères ; le temps se rejoignant à l'éternité par
dessus le gouffre du tombeau ; et , sans interruption , de la
lerre au ciel, la vue continuant l'espérance , la joie conti-
nuant la joie, la vie continuant la vie. Voilà le faitqu'il pro-
clame ; et par ce seul fait, frappant avec foice à la porte
de notre cœur , il v appelle d'une voix haute , il y réveille,
il V fait lever, l'un après l'autre, la joie et la reconiiai-
iance.
Qu'avons-nous dit des vrais fondemeus de toute associa-
tion politique et de toute bonne morale ? Nous les avons
trouvés dans la nécessité et dans l'affection, dans l'amour
de soi et dans une émotion profonde du cœur. Eh bien I ces
deux mobiles , ces deux forces , les voilà dans l'Evangile ; et
où les trouver avec celte puissance? Ou plutôt où les trou-
ver ailleurs que dans l'Evangile? Quel système est eu posses-
sion de fournir à l'àme d'autres motifs de régénération que
ceux dont l'expérience a pleinement constaté l'impuissance?
Quelle force de persuasion pourrait pénétrer la vie morale
à une assez grande profondeur pour la détacher tout en-
tière de sa base et la porter sur une base nouvelle ? On parle
de système : mais quel système au monde pourrait être com-
biné avec un art aussi merveilleux que cette religion, qui
est si loin de ressemblera un système que c'est précisément
le mérite qu'on lui accorde le moins ? Par quelle nouvelle
plus réjouissante l'intérêt pourrait-il être remué? c'est la
nouvelle du salut. Par quel bienfait la reconnaissance pour-
rait-elle être plus vivement sollicitée ? Ce bienfait est tel que
la jjensée n'en saurait concevoir un plus généreux. Et
remarquez ici une chose bien digne d'attention. L.i joie
toute seule ne consommerait pas notre restauration morale:
il faut que la reconnaissance s'y joigne; mais celte reconnais-
sance, à son tourj si elle se rapportait à un don moins grand
que celui du salut , n'agirait point sur l'àme avec l'éneigie
que demande l'œuvre de notic régénération. Quelque grand
que soit un bienfait, s'il n'est pas le salut, s'il n'est pas la dé-
livrance du plus immense des dangers et du plus redouta-
ble des malheurs, s'il ne dissipe pas la plus terrible des
craintes humaines , il ne produirait point dans l'àme cette
complète révolution qui la fait devenir une nouvelle àme.
Pour être enlevée à elle-même, déracinée du solde l'égoïsme
et transplantée dans celui de l'amour , il ne lui fallait pas
moins que la conviction d'être perdue, repoussée de Dieu,
réprouvée. Sans cette conviction , tous les bienfaits , même
ceux qui auraient d'emblée poitésa félicité au comble et l'au-
raient mise à jamais hors d'atteinte, ne faisaient que glisser sur
elle et ne changeaient pas sensiblement ses dispositions habi-
tuelles ; nous ne disons pas seulement que cela devrait être :
nous disons cpie cola est; cai' rien ne se déduit plus aisément
de l'expérience. Il fallait donc, avant tout, pour annoncer à
l'àme son salut, lui déclarer sa condamnation, proclamer son
état de déchéance ; quelle eutjeprisel Maisl'àme humaine,
intérieurement tourmentée , s'était bégayé à elle-même une
partie de ce terrible aveu ; elle était plus ou moins prépa
rée à cette pleine révélation de sa misère ; l'Esprit de Dieu
est bon juge de ce qui est dans l'homme. Celte conviction
de péché est le gond sur lequel tourne la porte qui nous
ouvre le ciel ; elle est le complément ou plutôt la donnée
première de ce hardi système de la rédemption , système
vaste, lumineux, conséquent, parfait , dont le fils d'un
charpentier et quelques pêcheurs ont fait présenta la terre.
Combinaison admirable, dont f effet moral ne trouve rien
de comparable dans toute l'histoire des impressions humai-
nes. Deux paroles adressées successivement: /« espcrdue.'îi
l'àme qui se croitensùreté; tues sanvèc! aLl'Cime. qui se croit
perdue , résument tout ce système de Dieu, et consomment
toute cette œuvre de Dieu. Une joie inexprimable succé-
dant à une terreur inexprimable, un infini de misères creusé
pour recevoir les fondations d'un infini de bonheur; l'àme
désolée afin de pouvoir être ravie , voilà le plan de Dieu
pour imprimer à l'homme un élan de icconnaissance qui
l'emporte au-delà de Taire bornée où son égoïsme gravite, et
le place sous l'empire d'une force plus généreuse. C'est un
asL».e que la violence d'une impulsion irrésistible transporte
dans une autre sphère d'attraction. Le monde l'attirait , à
présent c'est Dieu qui l'attire.
Si maintenant l'on demande encore comment la recon-
naissance régénère l'àme, qu'on réfléchisse à la nature
de ce sentiment. La reconnaisSnce, d'abord, est le seul
sentiment évidemment désintéressé dont notre natuie ac-
tuelle soit susceptible ; et par là même il a- été propre à de-
venir le point d'appui de notre régénération. Le fait de la
rédemption , en donnant une énergie extraordinaire et un
essor illimité à l'élément le plus généreux de noire être , a
commencé par cela seul l'œuvre de notre renouvellement
moral. Ensuite, et c'est là le point essentiel, le propre de
la reconnaissance ou de l'amour est d'identifier l'âme qui
l'éprouve avec l'objet qui a excité ces senlimens. La recon-
naissance nous proportionne , nous assimile plus ou moins
à notre bienfaiteur,' nous perfectionne, s'il est pur, ou, peu
à peu, s'il ne l'est pas, nous dégrade. La reconnaissance, et
une telle reconnaissance, envers Dieu qui est saint, nous
porte à être saints; comment, d'ailleurs, serious-nous re-
connaissans d'une expiation, sans cesser d'aimer ce qui a
rendu cette expiation nécessaire? Enfin, pauvies comme
nous sommes par rapport à Dieu, incapables de rien donner
à celui de qui nous tenons tout, comment lui témoigner
notre gratitude autrement que par le sacrifice de nos
cœurs, et comment lui donner nos cœurs sans aimer tout ce
qu'il aime , sans haïr tout ce qu'il hait , sans aimer le bien ,
sans haïr le mal? Voilà la logique de l'âme : elle n'est point
trompeuse; elle est plus sûre que celle de l'esprit; elle n'a
jamais eu de fausses conclusions; sa nature y. répugne et ne
les supporterait pas.
De la reconnaissance, suscitée par un tel bienfait et di-
rigée vers un tel bienfaiteur, découle naturellement toute
la morale , individuelle, privée , publique. Il est morale-
ment impossible que celui qui croit à ce bienfait et qui
l'accepte ne soit pas en principe tout ce qu'il doit eue.
Toutefois la bonté de Dieu n'en est pas restée là; et après
avoir, on peut bien le dire, enseigné la morale sur la croix,
il en a développé les maximes dans l'Evangile. Ici, nous
trouvons la même cohérence, la même perfection systéma-
tique que dans l'œwive elle-même qui sert de base au //ive.
L'Evangile, en tant qu'enseignement moral, est le mieux
lié, le plus conséquent, le plus complet de tous les systèmes.
Comme l'eau d'une source, quoique n'ayant reçu qu'une
impulsion, se divise et se ramifie à souhait, suivant les
mouvcmens du terrain et suivant ses pentes, ainsi delà
première des vérités morales descendent sans effort, et se
rendent chacune vers son objet, toutes les vérités particu-
lières. La vie intérieure, la famille, la cité, se trouvent
réglées dans le même sens et par les mêmes principes. Ce
n'est qu'une même idée, prenant, comme l'eau, la forme
du vase où on la répand; c'est toujours, envers soi-même,
envers la famille, envers la patrie, vérité, charité, justice.
Et comment y aurait-il la moindre disparate? Il n'y a pas
un précepte qui ne puHse être rapporté et mesuré à uii
principe unique, le fait delà rédemption; l'idée mère de
toute la morale est déposée dans le sacrifice expiatoire de
l'Agneau sans tache; toutes les lignes directrices de la vie
humaine partent de la Croix, où la justice et la miséricorde
se sont donné une satisfaction mutuelle. Ce fait, médité,
analysé, donne toute la morale.
Pourquoi nous étendre sur la doctrine morale de l'Evan-
gile? Elle n'a point de détracteurs. On ne lui fait sérieuse-
ment qu'un seul reproche, et ce reproche est un hommage.
On l'accuse d'être impraticable; et l'on a raison, aussi long-
temps qu'on la considère séparée de son principe. Le joug
de Christ n'est aisé, son fardeau n'est léger que pour ceux
qui ont reçu de son Esprit celte foi qui est « la victoire du
» monde. » Mais pour ceux-là c'est à peine s'il y a un joug
et un !"ardeau, parce que leur obéissance est volontaire, que
l'amour les soulève comme une aile, et que, comme nous
le disions, il y a peu de temps, d'une tout autre classe de
LE SEMEUR.
45
personnes, i/s tir parlent pas , i/s sont poiic's. Sans doute il
y a différens defjiés de foi, de joie cl d'amour; mais par-
tout où la conviction du salut par grâce a pénétré , il y a
quelque cliose de ces elFcts ; on les démêle jusque dans les
masses, là oii le Christianisme, décoloré pour le plus fjrand
nonibre, est pourtant demeuré national, el où la Bjble est
généralement connue; il reste dans les idées encore quelque
chose de cette saveur divine; on retrouve plus ou moins
dans tous les esprits la pensée d'un Dieu bon, une confiance
vague dans son gouvernement, une idée confuse de sa pa-
ternité, enfin des notions morales plus arrêtées et plus
saines , toutes choses que l'antiquité ne posséda jamais, et
que l'Evangile a données au monde. « Si je puis toucher le
» bord de sa robe, je seiai guérie, » semble dire la chré-
tienté; et ce bord de la robe du Sauveur répand encore
parmi elle plus de vie que toute la sagesse du monde ne lui
en donnera jamais.
Que manquera-t-il à une telle morale, si de plus elle est
populaire? Mais tout ce que nous avons dit jusqu'ici de sa
base et de ses motifs iasignale déjàcomme la plus populaire
des doctrines. Quels efforts d'espiit pour exiger la joie d'une
délivrance inespérée? Combien de science faut-il pour être
reconnaissant? Et quant aux préceptes eux-mêmes , quia
jamais prétendu cjue leur accomplissement demandât une
culture extraordinaire de l'intelligence? Cette religion, qui
est tout morale, celte morale qui est tout religion, se ré-
solvent l'une el l'autre , l'une dans l'autre, eu une seule
idée, dont la contemplation peut absorber le philosophe,
dont la conception est à la portée de l'enfant. A peine
les premiers progrès de son langage vous ont-ils annoncé
la présence de l'Iiôte immortel dans la maison d'argile,
à peine a percé le premier gei-me de sa nature morale,
donnez lui son Sauveur, il peut déjà le recevoir; ces au-
gustes vérités peuvent déjà offrir une matière au premier
travail de sa pensée ; le Dieu de la nature ne lui est pas plus
tôtaccessible que leDieude la grâce. Merveilleuse propriété
de la religion chrétienne, si profonde et si naïve! c'est un
océan, c'est un ruisseau j « l'éléphant y nage, l'agneau y
» passe à gué. »
Ce n'est poinl dans une suite d'arides sentences que Dieu
nous révèle sa volonté et les principes de sou gouverne-
ment : c'est essentiellement par des faits. Tout est histoire
ou tout se rattache à l'histoire , dans le livre qu'il nous a
donné. On dit quelqucfo s que ce livre , antique et oriental,
refuse de s'assimiler aux formes modernes de notre pensée.
Oh! dans ce livre du genre humain , le local et le tempo-
raire disparaissent dans l'universel. Ne voudrez-vous pas en
croire l'enfant? Sans aucune archéologie, il comprend la
Bible comme le langage des compagnons de ses jeux. Cette
langue des peuples enfans semble niite aussi pour les hom-
mes enfans. 11 fait mieux encoie que de la comprendre :
ces belles histoires font ses délices. On parle beaucoup d'em-
bellir, d'adoucir les vérités sérieuses , c'est la lâche favorite
des écrivains pour l'enfance. Mais l'auteur de la Bible est
en cela leur maître comme en tout. Qui aurait su aussi bien
emmieller les bords de cette coupe offerte à tous les hom-
mes, et au fond de laquelle l'enfance ne trouve rien d'amer?
Pour elle tout est miel dans le divin califce. Quel livre plus
attrayant? quelles histoires plus magnifiques? quelles mer-
veilles plus éblouissantes? Où la gravité fut-elle tempérée
par plus de grâce, la grâce accompagnée de plus de gravité ?
Où la morale fut-elle mieux mise en action ? Ce livre tout
entier est l'histoire d'une éducation. Education vaste et su-
blime, celle du genre humain: l'enfant la conçoit, sans
qu'on le lui dise , comme sa propre éducation. C'est lui-
même, lui pauvre et débile créature, qu'il ose reconnaître
dans cet homme collectif, dans cet enfant séculaire , dont la
vie morale, racontée, décrite et prophétisée, s'étend, avec
une richesse infinie de détails , du premier verset de la
Genèse au dernier verset de l'Apocalypse. De même que les
profondeurs de l'homme, les profondeurs de Dieu s'ouvrent
complaisamment à son œil enfantin. Il touche de sa petite
main les i^rveilles de l'infini. Dieu a parlé selon toute sa
sagesse et toute sa bonté : il entend cette grande voix ; la
Parole a^ habité parmi les hommes pleine de grâce et de
vérité : l'enfant la reçoit dans sa mémoire; se l'approprie,
s'en nourrit; Cl dans l'immense ignorance de son âge, Usait
ii<»i3 uuiruvu ni cnercne.
SI vous voulez que les hommes aiment le Sauveur,
nez-en leur première enfance. Menez-les tout jeunes
Crucifié; dites-leur tout l'excès de son amour pour
deju plus de ventés que les sages de l'ancien monde n'en
ont jamais entrevu ni cherché.
Ah!
cnlretenez-
\eis le Lru^,..^, uncs-iuui loui i excès ae son amour pc
eux ; dites-leur qu'il les aima dès avant leur naissance; que,
brebis malheureuses , sans bei gcr et sans bercail, il est venu
les cheichcr dans le désert, et qu'il a donné son sang pour
pouvoir les ramener dans la céleste bergerie. Ne craignez
pas de leur parler de leur misère , de leur corruption natu-
relle, du besoin de miséricorde qu'ils partagent avec leurs
pères, avec vous : ils vous croiront, et ils croiront bien
aussi bien , mieux que le philosophe ; car leur conscience
dit amen à la parole qui les condamne; l'oreille de leur
entendement est pure encore. « Ils n'ont pas encore cherché
beaucoup de discours. » Faites croître dans la vérité ces
jeunes plantes; d'année en année donnez-leur une plus
solide et plus forte nourriture; que leur foi croisse avec
religieuses , de souvenirs graves el doux , pour les mauvais
JOUIS qu'amènera l'âge des passions el de l'orgueil. Et pour-
quoi verrail-ou se démentir, en ce seul point , ce qu'on a dit
SI souvent de la puissance des premières impressions ? com-
ment une enfance ainsi formée serait-elle sans influence
sur le reste de la vie? et , lors même que pour un temps
l'élève du divin Maître devrait s'écarter de la route qui lui
fut tracée, n'y a-t-il pas lieu d'espérer que ses égaremens
seraient moins funestes , et qu'il reviendrait plus tôt et plus
sûrement qu'un autre au port où s'abrita sa jeunesse ? Vous
savez avec quelle difficulté la vérité chrétienne perce la dure
écorce qu'épaississent autour de notre cœur l'exemple du
monde , ses joies, ses vanités, sa fausse sagesse; hâtez-vous
d'enfermer le Christianisme dans le cœur, lorsqu'il peut y
pénétrer sans peine. Le Sauveur vous a Hit de laisser venir à
lui les petits enfans ; faites davantage encore : conduisez-les
dans ses bras, et remettez-les à sa garde divine.
Ces détails nous entraînent au-delà des bornes que nous
nous étions prescrites; et combien il nous resterait à dire!
Combien sur le mode de cette éducation du cœur par la Bi-
ble ! Combien sur les moyens à coordonner à ce premier
moyen ! Combien sur l'application de ces principes aux éco-
les I II faut laisser tous ces développemens; il faut même
renoncer à dire sur la base de l'éducation chrétienne, sur
la Bible et son influence, tout ce que le sujet réclamerait
peut-être. Nos lecteuis trouveront ces idées développées et
approfondies dans l'ouvrage distingué de M. de Félice sur
V Institution biblique, ouvrage que son titre semble adresser
à une classe particulière de lecteurs, mais que son sujet re-
commande à tous les amis de l'humanité.
Nous avons cherché à mettre en évidence la puissance
moralisante de l'Evangile, l'excellence de ses instructions
leur popularité , leur aptitude à servir de base à l'éducation
morale de l'enfance. Nous livrons ces faits (car ce sont des
faits) à l'attention des hommes sincères de toutes les croyan-
ces; nous les provoquons à les démentir s'ils croient pou-
voir le faire, à proposer, dans ce cas, quelque instrument
meilleur de restauration morale de la société, et nous leur
disons avec le poète :
. . . Si quid not'isli melius islis
Canclidus imparti; si kok, illis diere mechm.
Pour nous, nous avons besoin de le répéter, nous n'at-
tendons le bien et le repos de la société que des convictions
religieuses et morales; et ces convictions, nous ne les at-
tendons que du Christianisme, parce que seul il les a. En
ce triste moment où tant de causes diverses les ont flétries
dans le cœur d'un si grand nombre de nos contemporains,
elles verdissent encore dans toute leur fraîcheur au sein du
Christianisme. C'est dans le terrain de cette religion révélée
que repoussent avec vigueur les scntimens et les idées qui
s'étaient desséchés sur le tronc de la loi «a««re//e , c'jstlàjr"
et là seulement qu'apparaissent dans toute leur nat
gie la foi en Dieu , la foi au devoir, et les cspérj
immortel avenir. Le monde social du dix-neuvi]{
moins hideux que celui des Césars, n'est pas mo
46
LE SEMElîR.
le rapport des croyances morales ; et si , sous les auspices de
l'Evangile, l'humanité gangrenée sous l'empire romain vit
renaître sa jeunesse , si a les ailes lui repoussèrent comme
à l'aigle, » si, depuis lors, partout oii l'Evangile a élé
compris, on a vu le même phénomène se reproduire et
l'humanité reparaître dans une fraîclieur et une beauté ju-
véniles, qui contrastaient avec l'épuisement social; si, de
nos jours encore, ceux qui l'emhrassent avec connaissance
de cause deviennent de « nouvelles créatures, n même dans
le sens humain de ce terme ; comment douterions-nous
qu'appliqué en grand , le remède héroïque de la conversion
ue tirât le monde de sa décrépitude , et, par une sorte de
transfusion , ne lui donnât un nouveau sang et une santé
florissante?
COLONIES.
NOUVELLE RÉCLAMATION DE MM. LES DÉlÉGUÉS DES COLONIES
FRANÇAISES.
L'article que nous avons inséré dans notre numéro du
9 septembre sur M. Heimé-Duqucsnc , juge d'Instruction à
Fort-Royal , expulsé de la Martinique pour avoir dîné ayec
des hommes de couleur ^ a engagé MiVl. les délégués des
colouics françaises à nous adresser la lettre suivante:
CONSEIL DES DÉlÉGUÉS DES COLONIES FRANÇAISES,
Messi: urs ,
Dans l'inculpation grave que votre numéio du 30 mai faisait peser
sur la moralité des propriclaiics olalilissous les tropiques, les colons
français avaient une pai t assez large pour qu'il fût de notre devoir
de publier quelques observations.
La justice eût voulu que les colonnes du même journal qui avait
produit l'attaque accueillissent également la défense. Cette obligation
ne vous parut pas au£si rigoureuse qu'elle eût dû l'être pour des
hommes qui font profession d'imparlialité et de tant de religiosité (1).
La provocation diree te que vous nous portez , dans votre numéro
du 1 y septembre nous peisuade que , cette fois , votre feuille seya
ouverte à une réponse dont nous n'avons nulle envie de nous dis-,
penser.
Cependant , Messieurs , comme la consultation de M. Duquesnc ne ■
paraît avoir été pour vous autre cliose qu'un texte d'agression contre '
les colons français , avec qui vous n'avez peut-être pas les mêmes
motifs de sympathie nationale que nous, vous permettrez que nous
répondions principalement à ce qui nous touche réciproquement ,
vous et nous. Car s'il était vrai , comme nous avons quelque raison
de le croire , que ceux d'entre vous qui s'occupent des matières co-
loniales n'eussent aucune communauté de nationalité avec ce qui
lient, de près ou de loin, aux in'.érèts delà France, nous concevrions
à merveille que vous vissiez avec unstoïcisme plus facile la solution,
plus ou moins dangereuse, de toutes ces questions. Mais alors aussi
nous nous croirions en droit de vous demander un peu de cette ré-
serve que des étrangers ne doivent jamais oublier dans un pays qui
n'est pas le leur.
Que , dansle parlement d'Angleterre , un imprudent orateur vienne
demander le brusque afFranchisseinent îles -esclaves , on peut au
moins lui répondre par l'obligation d'une indemnité préalable dont
il aura sa part à fournir. Mais, qu'en France , des prédicans étran-
gers viennent dogmatiser sur la nécessite de la violation d'une pro-
priété garantie par des lois , voilà qui est intolérable.
Ici , Messieurs , le Code évangéliquene peut pas même servir d'ex-
cuse. Les premiers chrétiens qui jugeaient la possession des esclaves
incompatible avec leurs croyances , se bornaient à aflVanchir les
leurs ; ceci est encore permis à tous aujourd'hui. A vous permis ,
Messieurs, de passer les mers, d'altcr vous substituer légalement
aux droits des propriétaires , et de faire de vos esclaves un abandon,
sinon toujours éclairé , au moins généreui. Les moines, les religieux
de la -Merci , l'ont pratiqué long-temps et le pratiquent encore a la
côte d'.\frique en faveur de nos frères et des vôtres, soumis aux ri-
gueurs de l'esclavage africain. Ici , il y a vertu évangéliquc , parce
qu'il y a sacrifice , dangers personnels ; et , ce qui ajoute au mérite,
c'est que cette vertu est pratiquée dans l'ombre. Vos apôtres , à ce
qu'il parait, se sont fait des routes plus douces et plus faciles. C'est
sans vouloir se priver d'une seule des jouissances du luxe , qui ne
sont pas toutes étrangères au (M de l'esclavage , c'est même du
milieu des avantages de la fortune , qu'ils trouvent commode de
prêcher à autrui la ruine et le dépouillement , sans être un instant
arrêtés par le souvenir et l'image de tant de calamités déjà produites
par de seml)lal)les prédications.
Vous voyez , Messieurs , que nous n'éludons pas la question. Vous
prêchez l'aboliUon de l'esclavage comme seul moyen défaire sortir
(i) Nos lecteurs se rappellent que nous avons inséré tout ce qui. dans la
lettre de MM. les délégués, était relatif à notre article , et que ■ désirant
faire preuve d'impartialité , nous arons même conjeuti à la distribuer ,
comme brochure, à nos abonnés.
les hommes de couleur libres , de l'infériorité qu'on leur impose
C'est-à-dire que vous ne reculez ni devant le fait ni devant les con-
séquences d'une subversion anarcbique de la propriété. Nous , Mes-
sieurs , nous soutenons qu'il y a justice et nécessité à ce que les
nouvelles institutions annoncées aux colonies , ne s'y présentent
qu'avec de nouvelles garanties pour la propriété, sous quelque
forme qu'elle existe aujourd'hui , parce que cette garantie nous pa-
rait le seul moyen d'arriver sans déchirement à la fusion.
L'esclavage , cependant , n'est pas plus pour les colons que pour
vous un objet de prédilection. C'est une fâcheuse nécessité qu'il faut
subir ; car croyez bien , Messieurs , que tout colon placé sur son do-
maine , entouré de cent ou deux cents esclaves , n'est pas tellement
en possession des jouissances de la vie , tellement à l'abri des dan-
gers, qu'il doive préférer cet élat à celui des propriétaires en
France.
Si , d'ailleurs , nous parlions à des personnes qui eussent pour
elles l'expérience et des connaissances spéciales , nous leur dirions :
Déjà cette fusion de toutes les classes libres s'opère , et l'esclavage ,
loin de l'empêcher, est une raison de la consommer, parce qu'en face
de cet esclavage , les intérêts, les droits elles dangers sont communs
aux populations libres.
A votre impatience de voir réaliser vos théories , il ne suffit pas
que les barrières s'abaissent graduellement ; il faut qu'elles soient
violemment renversées; et vous paraissez ne connaître d'autre
moyen de faire cesser ce que vous appelez un ilotisme , que d'en
créer un plus cruel ; car enfin vous ne pouvez croire qu'une société
tout entière, qui possède de bonne foi et sous la garantie des lois et
d'une prescription de plus de deux siècles, se laisse dépouiller sans
résistance , parce qu'il vous aura plu d'en ouvrir l'avis. Pour des
philosophes aussi profonds, ce serait mal connaître le cceur humain.
Si vous voulez vous en convaincre , prenez un exemple dans les dis-
cussions élevées dijns l'assemblée des représcnlans de ce pays sou-
vent pris pour modèle (les États-Unis). Un député de la Caroline du
Sud disait , le 19 mai 1832, à l'occasion d'une proposition d'abo-
lition de l'esclavage : « Je déclare que lorsqu'on voudra discuter
» sérieusement celte question , ce ne sera pas ici que la discussion
» aura lieu , mais en rase campagne ■ la poudre et le canon seront
• nos orateurs , et nos argumens le plomb et l'acier. •
Mais vous paraissez ne pas devoir vous arrêter devant les consé-
quences de vos principes. Et cependant ils tendent à la ruine et à
la mort de cent mille citoyens , hommes libres ; car ne vous y trom-
pez pas , à Fcxception d'un petit nombre d'agitateurs qui n'ont rien à
perdre , tous ceux que le hasard de la fortune ou de la naissance a
placés au rang des maîtres , savent bien qu'ils ne pourraient pa»
même échapper par Fesclavage à la mort , qui suivrait pour eux le
renversement violent de la propriété.
Il faut être on vérité bien préoccupés de pareilles doctrines , pour
ne pas hésiter à les mettre au service de quelques mécomptes d'or
gucil ou d'ambition , de quelques prétentions blessées par un ordre
social que de mauvais citoyens ont hâte de détruire , parce qu'ils
n'ont pu y trouver une place digne du mérite qu'ils ont à leurs pro-
pres yeux.
Pour élever cet échafaudage , tout vous semble bon , jusqu'aux as-
sertions d'un M. Jérémie, dont la seule arrivée à l'Ile-de-France a
mis récemment en doute l'existence de cette colonie (1).
Par des citations incomplètes , vous vous croyez le droit de dé-
mentir et de rétorquer les justes plaintes de ces malheureux colons
des îles perdues pour la France , quirestentsoumises aux expériences
britanniques, alors qu'il faudrait un volume entier pour eiaminer
jusqu'à quel point cette série de prescriptions contenues dans le pro-
lixe ordre en conseil du 2 novembre 1831 , peut compromettre aux
colonies l'existenée même de l'ordre et de la propriété (2).
L'arbitraire et la violence , lorsqu'ils s'exercent sur des proprié-
taires de la classe blanche , paraissent méritoires à vos yeux. Vous
oubliez qu'à rilc-de-France et à Saint-Louis , la classe de couleur
s'est associée à la résistance (3), et que si,danscette dernière île, on
a frappé les blancs seuls, c'est que leur tête était plus élevée. Vous
allez trop loin, lorsque vousaffirmez que ce lieutenant-colonel Bozon,
ou tout autre agent d'un pouvoir arbitraire et despotique , n'a pas
cédé. Vous vous trompez à votre tour, .Messieurs ; il a fallu qu'il cédât,
sinon au cri de la justice , au moins à celui plus écouté de l'intérêt
des marchands de Londres et de Liverpool , dont les capitaines eu
rade de l'île étaient venus pour recevoir des chargemens de sucre ,
et non pour assister aux violences d'un gouverneur (4).
Vous venez , en détracteurs d'une classe par vous proscrite, en
détracteurs d'actes publics que vous n'avez ni caractère ni données
nécessaires pour apprécier, vous venez proclamer un mérite et des
vertus que vous seriez peut-être obligés de désavouer, si vous voutiee
plus lard obéir aux inspiratioijs d'une conscience mieux éclairée.
(i) Le navire la Bonne-Mère , parti de ces parages le 6 juin , nous
avait appris que la colonie élait à celte époque au moineut d'uac crise , et
peul-êlre d'une catastrophe des plus sanglantes. Les journaux anglais an-
noncent aujourd'hui que, pour i)révenir cette catastrophe , le gouverneur
de la colonie n'a vu d'autre parti 5 prendre que de rembarquer M . Jérémie
pour l'Angleterre. {Note de MM. les Délégués.)
(q) Nous n'avons fait que répondre à un argument que MM. lu» délè-
gues ont fuit valoir ; il est évident que nous n'avons pu consacrer un volume
à noire réponse; mais elle n'en est pas moins pertmpiolfc et comiiléte.
(3) Nous croyons savoir qu'elle est restée neutre. [Réd]
(4) M M. les délégués ne nous disent pas en quoi M. le lieutenanl-colojiel
Bozon a cédé. Serait-ce peut-Ptre en faisant arrêter dix des principaux
ntgociaus de Saiute-Lucie, comme prévenus de iiaute-lrabison? [Réd.)
LE SEMEUR.
47
Les (lélosiios de la Martinique éparpricronl cependant à M. Dii-
«lucsne une discussion qu'il vous saurait mauvais sré d'avoir pro-
voquée. Ils auraient voulu que ce niap;islrat s'abstînt d'invoquer
comme approbation de sa conduite, la dc'missinn donnée, dit-il, par
son i)rosic!cnt, ipii n'a jamais été dcmissiDiiiinirc; qu'au lieu de se
prévaloir de (pielques lii;iies arrachées peut-être par l'imporlunitc à
un haut palronafte , il produisit le texte de la décision de la commis-
sion européenne qu'a présidée un magistrat élevé. Ou aurait alors
vu «lue celte conduite que vous louez taut n'a pas été à l'abri du
blâme.
Ce <pi'il y a de certain , Messieurs , c'est que si la cause de l'ég.a-
lité sociale aïK colonies pouvait ôtrc compromise par quelqu'un , ce
serait par de pareils avocats.
Mais tranciuillisez -Vous , Messieurs ; si vous voulez bien lui
épargner votre funeste secours , cette fusion s'opérera. Elle sera
complète , lorsque l'éducation et les bonnes habitudes morales au-
ront fait cesser des diîlërences dues peut-être à un état de choses
antérieur, mais dont la loi ne peut subitement changer les anciens
résultats.
Jusques-là, ne portez pas le trouble dans nos colonies ; et, à moins
que vous ne veuillez payer de vos deniers auj colons le pris de
toutes leurs propriétés , n'en ébranlez pas la stabilité par vos dange-
reuses doctrines. C'est ce que vous demandent avec nous toutes les
places de commerce de la métropole , qui ont besoin de ne pas voir
compromettre le gage auquel elles ont confié une partie de leur pro-
pre fortune. C'est ce que vous demandent encore la justice , la mo-
rale , et même cette religion dont vous vous faites les apôtres. C'est
ce que vous demande l'humanité tout entière , qui ne trourerait pas
ton compte dans la répétition de nouveaux malheurs. C'est ce que
nous vous demandons instamment au nom des intérêts que nous
avons mission de défendre.
Nous sommes , avec une considération très- distinguée,
Messieurs ,
Vos très-humbles et très-obéissans serviteurs ,
Les delcffue't des colonies,
De Cools , délégué suppléant de la' Martinique ;
Fleuriau , délégué de la Martinique; Foignet,
délégué de la Guadeloupe; Azkm.v, Sullï-ISruset,
délégué; de Bourbon ; Favabd , délégué de
Qiyenne.
Paris, le 3 octobre 1832.
Cliaque li{;nc de cette lettre ne trahit-elle pas l'embarras
de MM. les délégués? Ils comprennent qu'ils ne peuvent se
taire, ayant été provoqués à pailer, et comme cependant ,
s'ils abordaient le seul siijt sur lequel nous leur avons de-
mandé des explications, ils seraient forces de répondre :
« Oui , c'est pour avoir dîné deux fois avec des hommes
» de couleur que M. Hermé -Duquesne a été expulsé de la
» Martinique, » ils prennent un biais et se perdent dans des
généralités.
MM les délégués nous demandent d'abord qui nous som-
mes, a Ils ont quelque raison, disent-ils , de croire que ceux
» d'entre nous qui s'occupent des matières coloniales n'ont
» aucune communauté de nationalité avec ce qui tient , de
» près ou de loin, aux intérêts de la France. » En débutant
ainsi , ils nous montrent sur quel terrain ils se sont placés ;
c'est de certains intérêts , et non de certains principes que
CCS Messieurs se font les défenseurs. Il ne s'agit pas pour
eux d'une vérité absolue, toujours la même, indépendante
des lieux et des temps , d'une justice qui a ses fondemens
dans la loi de Dieu et dans la conscience de l'homme, mais
seulement de misérables considérations de nationalité et de
parti. Voyez plutôt : ils ne nous demandent pas: « Que di-
tes-vous? mais : a D'où êtes-vous?» Est-il possible d'avouer
plus naïvement qu'on se sent faible sur le fond , et qu'on ne
sait que se sauver derrière quelque vice de forme, o Plaisante
» justice qu'une rivière ou une montagne borne! » se serait
de nouveau écrié Pascal, s'il avait pu entendre MM. les délé-
gués nous demander si nous sommes français ou étrangers.
«Vérité en-deçà des Pyrénées! erreur au-delà I u Au surplus,
nous ne pouvons pas même leur laisser cette fin dcnon-iece-
voir; car jusqu'ici pas une ligne n'a été insérée dans le
Semeur sur l'état des colonies et en faveur de l'abolition
de l'esclavage, qui ne fut écrite par des français. Celui de
nos collaborateurs qui est spécialement chargé de traiter
ces questions, lient a la France par tous les liens de natio-
nalité et de position qu'on peut désirer, si bien que s'il en
reçoit un jour la m. ssion de ses concitoyens, nous ne connais-
sons aucun obstacle à ce qu'il plaide à l:i tribune du pays la
cause des esclaves et des hommes de couleur libres , qu'il
soutient dans notre feuille. Si c'est en payant une indemnité
aux colons que la France veut acheter l'affranchissement de
toute une race d'hommes, il y contribuera donc pour sa part,
MM. les délégués peuvent être tranquilhs à cetég.ird.
Rien ne nous empêche , au dire de ces messieurs , de
devancer dès a présent le grand acte de justice nationale
que nous appelons de nos vœux et qui s'accomplira , nous
eu sommes convaincus, plus vite qu'on ne pense. Nous ne
croyons pas, en effet, qu'il faille mépriser un bien qui ne
peut se hire qu'en petit, et déjà nous faisons partie d'une
association qui se propose de racheter quelques esclaves en
attendant que la liberté soit accordée à tous. M.M. les délé-
gués n'ignorent pas pourquoi cette association s'est bornée
jusqu'ici à des travaux préparatoires: ils savent de quelle
manière nos esclaves seraient accueillis aux colonies- ils sa-
vent que tant que la loi ne fixera pas un niaximuin\\xq\xe.\
rafhaiichissement soit obl.gatoire pour les colons, ou ne
nous vendra pas un seul esclave, si on soupçonne que nous
voulons briser ses liens; ils savent aussi que nos lachats
si même ils étaient possibles , ne feraient , dans l'état actuel
des choses, qu'augxwenter le nombre dcspatron^s, auxquels
une ordonnance récente n'offre encore que de faibles pa-
ranties. Il ne nous suffit d'ailleurs pas , Messieurs , d'obtenir
que quelques individus soient libres j nous nous proposons
nous ne le cachons pas, l'abolition complète de l'esclavage
dans nos colonies. Pour arriver là, vous le comprenez, nous
ne pouvons pas, comme vous nous y invitez , travailler dans
l'ombre ; il nous faut , au contraire, le grand jour, la publi-
cité, le secours de l'opinion, sur laquelle nous avons déjà
grâce à Dieu, exercé quelque influence, et le concours dé
beaucoup de volontés, qui, si nous en jugeons par notre
correspondance, ne nous m.inquera pas. Ainsi donc, Mes-
sieurs, tenez-vous en pouravertis, l'ombre ne nous convient
,pàs. Nous ne sommes pas non plus gens à nous contenter d'c-
crire, de temps en temps , un article de journal , sans trop
nous occuper de ce qui en adviendra; nous avons un pian
nettement tracé que nous poursuivons , des motifs puissans
qui nous feront surmonter bien des difficultés, et un but
que nous ne désespérons pas d'atteindre^
Vous voudriez, dites-vous, « çtie les nouvelles institu-
tions annoncées aux colonies ne s'y présentassent qu'avec
de nouvelles garanties pour la PROrniETÉ , sous quelque
forme qu'elle existe aujourd'hui, » et vous invoquez en sa
faveur une prescription de plus de deux siècles. Pour nous,
Messieurs , nous disons avec Montesquieu , « que la loi ci-
» vile , qui a permis aux hommes le partage des biens , n'a
» pu mettre au nombre des biens une partie des hommes
» qui devaient faire ce partage , et que , puisqu'elle restitue
s sur les contrats qui contiennent quelque lésion, elle ne
» peut s'empêcher de restituer contre un accord (si accord
» il y a), qui contient la lésion la plus énorme de tou-
» tes. » Nous disons que l'assimilation que vous voulez
faire de la créature intelligente à la matière brute, en les
désignant l'une et l'autre sous le nom de ;;ro/>/7e'te' et en sup-
posant que les mêmes lois doivent les régir, repose sur le plus
cruel des jeux de mots, et quanta la prescription de plus de
deux siècles sur l.iquellc les colons se fondent, pour se croire
à tout jamais les propriétaires des hommes qui sont nés dans
l'esclavage et qui naîtront de génération en génération dans
cet état, c'est là un argument que nous vous abandonnons
volontiers; car rien ne saurait mieux servir la cause de vos
adversaires que de vous le voir employer. Il y a, en effet,
dans ces siècles d'esclavage et de misère , dont vous reven-
diquez le monopole; dans ce lot tout fait d'avance aux des-
cendans de vos noirs, de se courber de père en fils sous le
fouet du planteur , afin que le sucre ne revienne pas trop
cher; dans ce statu quo que vous avez le courage de nom-
mer ne'ce«ite'etyi«<ice, quelque chose qui serre le cœur et
qui nous semble devoir décider contre vous ceux qui se-
raient encore indécis. Les conséquences de vos tliéoiits
nous effraient plus que celles des nôtres. Nous ne crovons
pas que l'acte de justice et d'humanité que nous provoquons
expose les colons aux dangers que vous redoutez pour eux ;
l'histoire n'est pas sans aiuécédens qui montrent à quoi se-
réduisent les chances que vous dites être si terribles. Le.-,
dangers actuels, qui résultent d'un état de choses contre
nature, de lois qui sont toutes contre une classe d'hommes,
sans être jamais pour elle, ce qui , dit l'auteur de r£"s/."'iV'/t'.-
lois, est contraire au principe fondamental de toutes les so-
ciétés, enfin d'une haineuse oppression qui produit la haine ,
sont mille fois plus grands, a nos veux, que ceux qui peu-
AS
LE SEMEUR.
vent résulter d'un acte auquel rien n'empêche les colons de
s'associer comme à uu bienfait. Peut-on vouloir que nous
donnions à cette considération l'importance qu'on lui attri-
bue, lorsqu'on nous rappelle qu'il faut, dans ce cas, pren-
dre notre parti des maux présens et futurs de l'esclavage.
Mais pourquoi disons-nous tout cela , puisque messieurs
les délégués nous apprennent que les planteurs de la
Caroline du Sud n'entendent discuter sérieusement la ques-
tion de l'abolition de l'esclavage qu'en rase campagne , et
qu'ils insinuent que ceux de la Martinique et de la Guade-
loupe pourraient bien ne vouloir, comme eux , pour ora-
teurs que la poudre et le canon , et pour argumens que
le plomb et l'acier I Membres des deux chambres, prenez
acte de ces paroles , et jugez par elles de ce que vous feriez ,
en accordant aux colonies des législatures indépendantes: ce
n'est pas là, vous le voyez, qu'on discutera jamais la question
de l'abolition de l'esclavage ; en abdiquant votre souverai-
neté , en permettant aux colons d'être juges dans unecause
où ils sont déjà partie intéressée , vous riveriez de vos
propres mains les fers des malheureux noirs I Les proprié-
taires d'esclaves se ressemblent, à beaucoup d'égards, sous
toute l'étendue des tropiques : l'indigne accueil fait à l'Ile-
de France au respectable M. Jérémie , que sa réputation
d'homme ferme et consciencieux y avait précédé , donne la
mesure de ce qu'il faudrait attendre des colons français,
s'ils cessaient d'être sous le contrôle de la métropole.
L'esclavage a toujours ! serait leur devise et la base de
leur politique, comme nous avons pour mot de ralliement:
Plus d'esclavaqe dans les colonies !
Nous voici presque au bout de la lettre de messieurs les
délégués, sans qu'il y ait encore été question de l'aftàire de
M. Duquesne,et cependant, nous le répétons, c'est en
cela qu'il s'agissait de nous réfuter. Il estfacile, sans doute,
d'éluder cette tâche, en disant que cette affaire n'est pour
nous qu'un texte; mais ce n'est pas ainsi qu'on effacera de
l'esprit de nos lecteurs l'impression qu'elle y a produite. Ils
savent aujourd'hui qu'un magistrat ne peut dîner à la Mar-
tinique avec des hommes de couleur, sans en être expulsé ;
ils le savent , non seulement parce que nous l'avons dit,
mais encore parce que le silence de messieurs les délégués
des colonies françaises sur ce point capital, dans une let-
tre qui est censée être une réfutation, le confirme pleine-
ment; ils savent que le gouverneur, le procureur-général
et le conseil privé de la Martinique ont déclaré , par leurs
paroles et par leurs actes, qu'ils mettent les préjugés de la
population blanche au-dessus des lois; ils savent que le
président du tribunal dont M. Duqucsne faisait partie,
indigné des procédés dont on usait envers lui, a donné sa
démission; et si cette démission donnée a ensuite été retirée,
ce qui ne suffit pas pour que MM. les délégués puissent
affirmer que ce président n'a j imais été démissionnaire,
elle l'a été par des motifs qui n'infirment en rien ceux de sa
première détermination. MM. les délégués qui ne craignent
pas de jeter du blâme sur la lettre par laquelle un magistrat
placé dans une position élevée a .innoncc à M. Duquesne
« que l'examen et l'enquête lui ont été très favorables, »
voudraient qu'au lieu de se prévaloir de cet honorable
témoignage, il eut publié le texte de la décision de la com-
mission que M. le comte liastard de l'Etang a présidée.
Or, il faut savoir que cette décision n'a jamais été signifiée
à M. Duquesne, et qu'une nouvelle commission, présidée
par M. le conseiller d'état Macarel , vient d'être nommée
pour revoir toute cette affaire. Ne pourrions-nous pas
demander d'où vient que MM. les délégués des colonies
paraissent connaître une première décision qu'ignore encore
celui qu'elle concerne le plus ; et ne nous sera-t-il pas
permis de leur conseiller de profiter de l'accès qu'ils sem-
blent avoir dans les bureaux du ministère pour y constater,
aumoyen d'une lettre du président du tribunal de première
instance de Fort-Royal à M. le ministre de la marine , que
ce magistrat a bien donné sa démission, et quels motifs
l'ont ensuite fait revenir sur cette démarche? Peut-être se
trouvera t-il qu'il y a eu dans ce dernier acte autant d'ab-
négation et de sentiment de devoir que dans le premier;
car ne faut-il pas au moins autant de courage civil et de
renoncement pour supporter la charge pesante de la ma-
gistrature en présence d'une population qui veut en
masse l'injustice , au lieu de la justice , et qui , profitant de
ce qu'aux colonies les juges sont amoi'ibles , trouve moyen,
sous divers prétextes , de se débarrasser successivement des
hommes intègres que lui envoie la métropole, que pour
déposer sa robe et rentrer, eu protestant, dans une hono-
rable retraite ?
Au lieu d'attaquer les actes publics de M. Duquesne , qui
sont seuls en cause et qui seuls ont droit d'occuper des jour-
nalistes, sa vie privée devant être son château fort, selon la
belle expression de la loi anglaise , MM. les délégués lui re-
fusent d'une manière vague du mérite et des vertus. Nous ne
nous sentons pas appelés à les suivre sur ce terrain, parce
que les questions depersonnes, qu'ils paraissent affectionner
beaucoup, ne nous intéressent guères. Nous ne savons abso-
lument rien de M. Duquesne , si ce n'est qu'il a été expulsé
de la Martinique pour avoir diné avec des hommes de cou-
leur , et nous ne nous sommes occupés de son affaire que
parce qu'elle offre une preuve sans réplique des préjugés et
de l'état moral des colonies. C'est de ce point de vue surtout
que l'ont envisagée les honorables membres du barreau qui
ont signé la consultation de laquelle nous avons rendu compte:
MM. Gatine , Crcmieux, Nachet, Odilon-Barrot, Bcrryer
père, Teste, Ph. Dupin, Joly, Vervoort, Comte, de Vati-
mesnil, Jollivet , Ledru , et tant d'autres, qui , quoiqu'ap-
partenant à des nuances politiques diverses , ont été d'ac-
cord pour voir dans la déci;ion qui atteint M. Duquesne ,
« un ukase colonial qui n'est pas de ce siècle.» Nous avons
peine à comprendre pourquoi MM. les délégués ne leur
répondent pas comme à nous; leur mémoire en vaut certes
la peine èl ce serait augmenter une publicitéque nous appe-
lons de tous nos vœux, parce qu'elle est nécessaire à l'aboli-
tion de l'esclavage , à l'émancipation sociale des hommes
de couleur , et à une bonne organisation politique des colo-
nies.
AIVAOIVCE.
l'RÉClS DE GÉOGRAPHIE COMPARÉE , par F. DE RoDCEMOST. I Volume de
422 pagis in-i2. Neuchalel , i83i. A Paris , chez J.-J. RIsIer , rue de
l'Oratoire, u* 6.
Presque uniquement occupé d'études historiques, l'auteur de ce Totume,
que précède une excellente préface , s'est atlacbé de préférence à étudier
l'iiitluence de la nature sur les nations et sur l'humanité ; et l'idée d'une
gmnile harmonie entre la terre cl le développement de l'humanité est en
quelque sorte l'âme de tout son ouvrage. Cette pensée a , comme on sait,
fourni d'admirables chapitres à Montesquieu.
L'auteur veut que l'on cherche Dieu dans la nature; mais il avoue en
même temps « qu'il ne s'y révèle à nous que d'une manière très-impar-
>i faite. Les deux, dit il, racontent la gloire du Dieu Jort; la nature ne
)j nous fait donc connaître que la gloire et \a force de Dieu, et se tait sur
» ses perfections morales, qui nous sont indiquées par l'histoire de l'huma-
u nité, et révélées en plein par Dieu fait bomnie et m rt pour nous. »
Disciple de M. le professeur Riller , de Berlin , on voit qu'il ne s'est pas
seulement approprié les travaux qui ont illustré ce géographe , mais qu'il
parait aussi partager les convictions qui permettent de mettre son maitreau
rang des chrétiens savans de notre époque.iiLe Christianisme, 11 dit-il, dans
siin énumération des religions qui existent sur la terre, « le Christianisme
» est la religion par laquelii' le Fils de Dieu , fait homme , nous a révélé
» le vrai Dieu, notre corrui)lion , no're rédemption et notre immortalité.
i) li est le principe rcgcniraleur de l'humanité , et se répandra chez tous
I) les peuples, parce qu'il vient de Dieu, et qu'il est au-des'^us de tous les
»» obstacles que peuvent lui opposer l'homme et la nature. » On est sur-
pris et réjoui de trouver une telle définition dons un précis de géographie.
Devant fjire entrer beaucoup de matériaux dans un seul volume , l'au-
teur n été avare , peut-être trop avare de mots : il en résulte quelquefois
un peu d'obscurité ; mais ce défaut est plus que racheté par une excel-
lente mélliode , dont un examen approfondi fait toujours mieux apprécier
les avantages. M. de Rnugemont a écrit à la fois pour les instituteurs et
pour les élèves Nous croyons cependant qu'il a surtout eu les premiers en
vue : il leur conseille avec beaucoup de raison de faire toujours pressentir
le monde ioMsible a leurs jeunes disciples . en leur expliquant le monde
sensible.
Ebbatum. Page27, ligneantépéiuiltièmc : Celte tdchelout
entière, lisez : Cette lâche presque tout entière.
Le Gérant, DEHAULT.
Imprimerie de Sellioce, rue des Jeûneurs, n. i4-
TOME II
IM" 7.
17 OCTOBRE 1831.
LE SEMEUR,
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Matlh. Xin. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n" ii,et cbei tous les Libraires et Directeurs de poste.— Prix: i5 fr. pour l'année,
8 tr. pour 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera i fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. '-
Les lettres , paquets et envois d'argent , doivent être affranchis.
SOMMAIRE.
Kevbe politique : Lettres de la province. N" X. Des procès de la presse,
— Lettre DE lordGodericu au gocverjecr de la Jamaïqce. —
De l'Isstrcction populaire : Le Christianisme instituteur. — Votaces: '
Voyage de M. Stevfart aux Iles Sandwich. Arrivée à Oabou. — Audience
du roi. — SousoRiPTfow An profit des incekdiés de Norot. —
MÉLASGES : Consécration de deux missionnaires destinés pour le sud de
l'Afrique, — Du mémoire de M. Poupot sur le Saint-Simonisme.
REVUE POLITIQUE.
Lettbes de la province. ^ N° X.
DES PROCÈS DE LA PRESSE.
Dans ma dernière letlie je vous ai parlé de l'afFaire des
5 et 6 juin cl du procès des SaintSimoniens. Je me propose
de vous entretenir aujourd'hui des procès intentés pour dé-
Jits de la presse par le ministère public.
Il se présente à l'entrée du sujet uu fait bien remarqua-
ble : c'est que depuis deux ans les poursuites dirigées coatre
les écrivains politiques ont été plus nombreuses que pendant
les quinze années de la restauration. Le pouvoir accuse la
presse , et la presse accuse le pouvoir de cette multitude
inouïe de procès j il y a exagération , ce me semble , des
deux côtés. Le pouvoir prétend que la mauvaise presse a
passé toutes les bornes tolérables de la liberté d'écrire, de-
puis la révolution de juillet ; qu'elle a prôné sans pudeur
les doctrines les plus subversives de tout ordre légal ; qu'elle
s'est jetée dans le plus ignoble dévergondage d'opinions
liostiles, et qu'elle l'a contraint, tout-à-fait malgré lui, à la
poursuivre devant les tribunaux. Ces reproches ne man-
quent pas de vérité; mais le pouvoir oublie que, sur quatre
procès , il n'a obtenu à grand'peine qu'une seule condam-
nation, ce qui prouve que les délits existaient plus souvent
dans sa mauvaise humeur que dans la témérité des écrivains.
La presse, de son côté, prétend que le pouvoir veut étouffer
la liberté d'écrire , et elle essaie d'appuyer cette grave in-
culpation sur des faits matériels , tels que les saisies préala-
bles des journaux , les mandats d'arrêt décernés contre les
écrivains , les procès pour la moindre apparence de délit,
afin de fatiguer et de décourager les journalistes, rénormité
des amendes qui ressemblent à des confiscations, et autres
choses semblables. Les plaintes de la presse ne sont pas non
plus, il faut en convenir, dénuées de tout fondement; mais
certains écrivains politiques oublient qu'ils ont long-temps
harcelé le pouvoir d'attaques injustes, avant d'en être eux-
mêmes attaqué; , et que , si les poursuites du ministère pu-
blic sont quelquefois inspirées par la passion , ils ont eus-
mêmes donné l'exemple d'une manière d'agir passionnée et
brutale. L'abîme répond à l'abîme , la guerre à la guerre ,
et l'on est mal venu de se plaindre d'un manque d'égards
et de respect, quand on n'a su conserver d'égards envers
personne, et que l'on a traîné dans la boue l'auguste mission
qu'on avait entrepris de remplir.
Du reste , ce n'est pas ici le lieu de soumettre le journa-
lisme actuel à un sévère examen ; on y reviendra une autre
fois. Nous devons nous borner à faire quelques observations
sur les poursuites dont la presse a été l'objet.
Le ministère public a poursuivi beaucoup d'écrivains ;
mais sur quoi les a-t-il poursuivis? quels sont les délits qui
ont particulièrement provoqué sa colère? quels sont les
abus qu'il s'est fait un devoir de réprimer? Celte question
si intéressante est pcut-'être la seule dont le pouvoir et la
presse ne s'occupent guère dans leurs mutuelles récrimina-
tions. Or, voici comment agissent les membres du parquet.
Lorsqu'un impudent folliculaire attaque les mœurs pu-
bliques et privées, on ne poursuit point ; lorsque les maxi-
mes les plus saintes, les vérités morales les plus nécessaires
à l'ordre social , les principes de vertu que tous les peuples
ont respectés sont en butte aux plus lâches dérisions, on ne
poursuit point ; lorsqu'enfin les peintures les plus hideuse-
ment immorales, les tableaux les plus obscènes, tout ce qui
est capable de flétrir les derniers restes de la pudeur publi-
que . lorsque des adultères monstrueux , des incestes , d'à-
50
LE SEMEUR.
bominabics souillures , qui n'ont aucun nom dans aucune
langue, se produisent au giand jour , parées de toutes les
couleurs de l'iinagination , on ne poursuit point. Cela est
vrai non seulement des journaux , mais de toute la littéra-
ture, des romans et des théâtres.
Que si , au contraire , on ose attaquer tel personnage ou
telle forme de gouvernement, les procureurs et les huissiers
poussent incontinent de longues clameurs de haro contre le
téméraire écrivain. La langue fi'ançaise n'a pas de ternies
d'improbation assez énergiques, les réquisitoires ne sont ja-
mais assez forts, il n'y a pas assez de juges pour le frapper.
Tout l'ordre légal serait en péril , au dire des avocats du
parquet , si de semblables délits n'éprouvaient pas une pu-
nition exemplaire. Quoi? contester un dogme politique qui
est éclos , l'autre jour , de trois ou quatre tètes parlemen-
taires , après une conception et un enfantement de deux
heures ! Attaquer une forme de gouvernement quelquefois
bâclée à la course , pour la nécessité du jour , sans qu'on y
ait réfléchi avec plus de maturité que sur un règlement de
police! Se moquer d'un personnage ministériel, qui est venu
hier et qui s'en ira demain I N'y a-t-il point matière inépui-
sable aux poursuites, aux amendes, à la prison , à toutes les
rigueurs de la loi ?
Ce qui est très-clair dans cette conduite du ministère pu-
Wic, c'est qu'il n'a pas le moindre souci des vérités fonda-
mentales de toute religion, des mœurs et des principes de
conscience, mais qu'il attache une importance toute parti-
culière aux personnes qui gouvernent et aux formes de gou-
vernement. On l'a déjà prouvé dans cette feuille, en exa-
minant nos affaires politiques sous un autre point de vue ;
le même fait nous rerient ici par un chemin différent. C'est
le propre de la vérité de reparaître sous diverses formes,
comme on le voit dans les mathématiques , où l'on arrive
souvent au même résultat par un grand nombre de démons-
trations qui n'ont aucun rapport les unes avec les autres.
Celte préférence que le pouvoir accorde aux personnes
et aux formes de gouvernement sur les croyances religieuses
et les mœurs donne lieu à quelques réflexions qu'il uc scia
pas inutile de présenter ici.
D'abord , l'exemple de l'Angleterre est opposé sur ce
point à celui de la France. A Londres, les procureurs-gi''né-
raux laissent écrire paisiblement contre les personnages les
plus élevés de l'Etat, conti'e le roi lui-même; ils permettent
d'attaquer les dogmes politiques , et ils ne se fâchent pas
quar.d on expose aux regards du public les caricatures les
plus hostiles. Mais s'il paraît un écrivain immoral, il est ap-
pelé à se justifier de ses écrits devant les tribunaux, et il va
quelquefois apprendre, dans les méditations solitaires d'une
prison , que les citoyens de la Grande-Bretagne ont des
principes moraux et une conscience qu'il faut respecter.
En France, le pouvoir a pensé qu'il était beaucoup plus
urgent de défendre les individus et les formes légales contre
les attaques de la presse que d'en préserver les mœurs.
Cette erreur est grande, et l'on peut en apercevoir déjà le;
fruits. Il y a telle maxime immorale qui, en supposant qu'elle
vînt a se i épandre dans la masse du peuple et à se convertir
en actions, ébranlerait l'ordre politique bien plus profon-
dément que toutes les personnalités et toutes les théories
carlistes ou républicaines. Il y a telle doctrine qui agirait
comme un dissolvant beaucoup plus actif que tous les écarts
de la presse en matière de constitution ou d'autorité poli-
tique. Pour en être convaincu, il suffit de rappeler ces deux
• fa.ts que nous donne l'histoire : un Etat ne peut subs sler
long temps sans mœurs et sans religion , quels que soient
d'ailleurs les hommes qui le gouvernent et ses formes
constitutives j mais un Etat peut subsister et jouir niê-
nic d'une prospérité relative, lorsqu'il a des principes
religieux et des mœurs, quelles que soient les lois qui le
régissent et les individus appelés au pouvoir. D'un côté, il
s agit donc do conditions vitales pour toute société humaine;
et de l'autre, il s'agit de conditions secondaires : d'oii
il suit que les piocuieurs du roi , en léprimant ce qui porte
atteinte aux personnes et aux formes, et en négligeant de
reprimer ce qui compromet les mœurs, ressemblent à un
homme qui ne s'occuperait qu'à préserver ses biens , dùt-il
y perdre sa vie. L^homme que nous supposons ne réfléchirait
pas qu'une fois mort, il ne pourrait plus faire aucun usage
de ses biens, et les procureurs ne réfléchissent j)as non plus
que, les conditions vitales de l'association étant perdues,
les autres conditions deviendraient complètement inutiles
et vaines. Quar.d l'irréligion et l'imnioi-alité ont tué un
peuple , les personnes et les formes ne peuvent rien pour
le faire sortir de son tombeau.
Il est possible que nos lois sur la presse méritent une par-
tie des reproches que l'on doit adresser aux hommes qui
les exécutent. Nous croyons cependant que tout imparfaites
qu'elles soient, elles donneraient des moyens de répression
que l'on ne veut pas employer.
Dans l'état piésentde choses, il résulte un grave incon-
vénient de la marche adoptée par le ministère public , c'est
que les écrivains condamnes ont, presque toujours, l'opi-
nion en leur faveur. Si le pouvoir s'attachait à poursuivre
des écrits manifestement immoraux, obscènes et contraires
aux principes de la conscience , une condamnation judiciaire
serait en même temps une flétrissure, et l'auteur de pareils
écrits serait puni par le blâme général infiniment plus que
par la sentence de ses juges. Mais comme le parquet n'in-
crimine que des personnalités et des théories, on a vu
maintes fois qu'une condamnation devenait un véritable
triomphe. L'amende était payée par des amis officieux , et
la prison était incessamment remplie de visiteurs qui ve-
naient rendre hommage à celui qu'ils auraient à peine re-
gardé, s'ils l'eussent rencontré dans la rue. C'est une mal-
adresse du pouvoir que de transformer des accusés en vic-
times, et c'est à cela pourtant qu'il doit s'attendre toutes
les fois qu'on pourra le soupçonner d'être partie, c'est-à-
dire, toutes les fois qu'il poursuivra , non les immorali-
tés flagrantes, mais les persounalités et les théories poli-
tiques.
11 y aurait aussi plus d'une remarque à faire sur les jtjge-
mcns prononcés dans les procès de la presse. Oua observé
tour-à-tour, et quelquefois du jour au lendemain , des ac-
quittemens et des condamnations inexplicables. Tel article,
puni dans un journal, est resté impuni dans un autre. Tel
écrivain a été renvoyé absous , bien qu'il eût franchi toutes
les bornes légales ; tel autre a été frappé d'une peine très-
grave, bien qu'il eût discuté sans aigreur des questions qui
semblaient inoffensives pour l'ordre public. Ces contradic-
tions ont exercé la jilus fiicheuse influence. On atout natu-
rellement pensé que nos "mœurs politiques étaient cncoie
bien informes et chancelantes , et que les juges apportaient
sur leurs sièges des passions et des peurs, au lieu de n'y ap-
porter que leur conscience. On s'en est pris à la formation
de notre jury, qui sort des mains de l'autorité, tandis
qu'il devrait sortir d'une source impartiale, et il est résulté
de là que les ministres de la justice , qui devraient être sa-
crés comme la loi , ont été eu butte à des inculpations qu'il
était quelquefois difficile de regarder comme absolument in-
justes.
Et si l'on demande : pourquoi nos mœurs politiques sont-
elles encore si peu formées? pourquoi les juges acquittent-
ils ou condamnent-ils avec passion ? pourquoi tant de craiiu
tes et de contradictions dans l'enceinte de la justice ? il faut
en revenir, comme nous l'avons fait en répondant à des
observations du même genre de M. Persil , au manque de
convictions religieuses. On a beau s'étourdir contre le bc-
LE SEMEUR.
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soin de religion et s'écrier : Nous aurons des mœurs , des
juges intègres et droits, des écrivains sages et moraux sans
le Christianisme. L'expérience prouve que cet espoir ne se
fonde sur aucun fait; et plaise à Dieu que la France n'ap-
prenne pas à connaîtie encore , par des épicnvcs plus ter-
ribles et plus funestes , ce qu'il en coûte ù un peuple pour
avoir abondounc l'Evangile !
LETTRE DE LORD GODERÏCII
AU GOUVEENEUR DE LA JAMAÏQUE.
Il n'est aucun de nos lecteurs qui ne connaisse, au moins
d'une manière générale, les cvénemens qui se sont passés
dernièrement à la Jamaïque. Une insurrection d'esclaves y a
suivi de près les ravages d'un terrible ouragan ; et l'on a vu
que la colère de l'esclave qui brise les chaînes dont on re-
fuse de le délivrer, est plus furieuse que toutes les tempêtes.
Quelques-uns des nègres convertis au Christianisme ont pris
part à cette insurrection. Cette circonstance a excité contre
les missionnaires et contre l'Evangile qu'ils prêchent, lu
colère d'une grande partie des colons. On a accusé ces évan-
gélistcs d'avoir donné lieu à cette révolte en faisant aper-
cevoir aux esclaves nègi'es qu'ils étaient en quelque sorte
des hommes; on est allé plus loin: on a prétendu qu'ilj
avaient excité leurs prosélytes à se soulever contre les plan-
teurs. On n'a pas attendu la preuve de ce crime pour punir
la religion des toits sujîposés de ses ministres; les maisons
des missionnaires, leurs temples, leurs lieux de réunions,
objets d'une première fureur, ont été démolis; puis à cette
vengeance populaire a succédé, sous des formes plus solen-
nelles , la vengeance du gouvernement colonial. Il a pro-
noncé que l'insurrection devait être imputée à la prédica-
tion de l'Evangile; il a interdit, en conséquence, toute
espèce d'exercice religieux? parmi les esclaves, et a fait ar-
rêter plusieurs des missionnaires. Cependant les preuves
ayantmanqué contre eux, et un témoin suborné étant veni»,
dans un accès de remords, rétracter ses dépositions , les
accusés ont été relâchés; mais la liberté leur est plus dange-
reuse que la prison ; car elle les livre à leurs ennemis , dont
plusieurs en veulent à leur vie, et ne refuseraient pas un
assassinat à la soif de vengCAnce qui les possède.
Le gouverneur de la Jamaïque ayant donné connaissance
des résolutions du gouvernement colonial à lord Goderich,
ministre d^s colonies, en a reçu la réponse suivante r
« Dans les papiers envoyés par vous à noire gouvernement, vous
attribuez les dernières insurrections , non pas seulement h la l'ausse
nouvelle répandue parmi les «s laves qu'ils avaient été mis en liberté
par une loi, mais aussi à l'influence de l'instruction religieuse, don-
ner, par des maîtres ignorans, à des masses complètement dépour-
vues de 1,1 cuthire préparatoire indi pensable pour bien saisir le vé-
ritable esf rit du Christianisme.
• Ceii\ qui reconnaissent l'autorité divine de la religion professée
d.ins notre pays, partagent tous l'inébranlable conviction qu'il est
de noire devoir de portcrla connniisancc du Christianisme cliez tous
les peuples (le la terre, cl avant tout de la donner à cens qui eulre-
tienneul avec nous des relations plus particulières. Bien que l'on
doive cert.iiuemcnt approprier la méthode ,les moyens, ainsi que le
moment d'une pareille instructioD, aux circonstances et ,i la position
de ceux ainquels on lu destine , cependant rien au monde ne saurait
jiistifier le dciscin de rcl'user à une classe quelconque de l'humanité,
pour qujlque miilif que ce puisse être, la révélation de Dieu, révé-
lation d'oii dépend sjii salut comme le nôlre. C'est pourquoi je ne
Siiurais, dans aucun cas, accorder que les esclaves de la Jamaïque
doi»cnt continuer à vivre et mourir dans les téntbris du paganisme,
quelles que puissent être d'ailleurs lesmodificalious que la lumière
du Christianisme devra nécessairemcut fuiir par apporter dans les
rapports entre le maître et l'esclave. Et même je ne cacherai pas ma
conviction sur ce sujet : je pense que d'imporlans changemcns dans
ees rapports ne seront pas seulement une tendance naturelle, mais
ua résultat nécessaire de la propagation du Christianisme dans ces
contrées. Le contentement de leur sort et l'amour des hommes sont à
la vérité des fruits que l'on a droit d'attendre de la connaissance de
l'Evangile prèihé à une population d'esclaves; loutefoi , et EoUe
conviclion ne se fonde pas sur de simples probabilités , mais sur le
témoignage des faits, une culture intellectuelle plus relevée, une
perpétuelle application de la faculté de penser et le vif sentiment des
obligations qui lient leurs frères chréliens mime envers des escla-
ves, forceront toi ou lard ces derniers à considérer leur position
sous un aspect tout nouveau.
« Je ne disconviens pas que lapropapalion du Christianisme ne s'ef-
fectue, dans certains cas, par des hommes peu propres à conluire à
bien une oeuvre si difficile; je vous accorderai même la supposition,
très invraisemblable, que la pure vérité clirétiennc puisse être par-
fois entachée de principes séditieux. Mais qu'en faudra-t-il conclure :
Ce ne sera pas sans doute que pour ce fait de pauvres esclaves doi-
vent être abandonnés au\ supcrsiitions de leurs pères et à leur slu-
pide idolâtrie; bien plutôt devrons-nous y voir la nécessité de prendre
sans relard de plus efficaces mesures pour répandre parmi eut des
notions plus justes sur la religion, et de plus claires idées sur la vé-
ritable moralité. Cependant , dans quelques-uns des documens que
vous nous avez mis sous les yeux, vous assurez que la dernière ré-
volte des esclaves a été la conséquence, non pas seulement de fausses
idées religieuses, mais d'encouragcmens à la sédition volontairement
donnés par quelques missionnaires. Je dois vous déclarer franche-
ment à cet égard qu'un pareil crime commis par eux me parait tel-
lement invraisemblable , que pour y croire j'aurais besoin des
preuves les plus irrésistibles. A moins de manquer à la justice et
à la cliarité, il est impossible de suppo cr que les hommes qui s'oc-
cupent de la conversion des esclaves dans nos colonies puissent être
dirigés dans celle œuvre par l'honneur mondain , ou par l'intérêt
personnel. Ne les voit-onpas sacrilier leur vie, au contraire, à des
fonctions difficiles, peu estimées et certainement fort mal rétribuées
tcmporcllcment? .\ucun d'eux n'ignore que la défiance et le soupçon
les poursuivront à chaque pas, et que la roule qu'ils ont choisie ne
saurait les conduire ni aux richesses, ni à la gloire. Et alors même
que quelques motifs moins purs que ceux qu'ils professent, vien-
draient çaetlàexercer sur eux quelque iniluence comme sur d'autres
hommes, ce serait bien mal connaître et l'humanité et soi-même, que
de s'en étonner et de leur refuser aussitôt toute espèce de confiance.
Toujours est-il vrai que le mobile dominant de leurs actions est bien
celui qu'ils avouent, puisqu'en général ils n'ont d'autre avantage à
se promettre dans leur pénible carrière que la conscience d'avoir
contribué pour leur part à la propagation du Christianisme dans le
monde. »
Si l'on réfléchit cjue ce n'est pas comme particulier, mais
comme ministre d'état de la Grande-Bretagne , que lord
GoJcrich a écrit cette lettre; qu'elle doit être considérée
comme un document officiel, renfermant la pensée d'un
gouvernement, elle acquerra une bien plus grande impor-
tance pour le lecteur. Voilà donc un gouvernement qui re-
connaît que la nation est chrétienne, qui met au nombre des
devoirs de cette nation et de ses titres d'honneur la propa-
gation du Christianisme parmi les peuples payens ; qui ne
veut pas à plus forte raison, que des hommes qui vivent
sous les lois de cette nation soient privés d'une instruction
leligieuse qui est le moyen de salut pour tous, pour les maî-
tres comme pour les esclaves. Ne faut-il pas féliciter la na-
tion dont le gouvernement peut tenir un tel langage? Tout le
monde nous entendra bien : nous ne formons aucun souhait
contraire à la liberté religieuse et au principe de la sépara-
tion des deux" ordres, spirituel et temporel. La lettre de,
lord Goderich n'est-elle pas elle-même un hommage aux
dioits de la conscience? Si nos ministres parlent un joui-
ce langage, apparemment c'est qu'il plairai la nation, c'est
qu'elle le comprendra, c'est qu'elle sera chrétienne; c'est
que la religion, légalement bannie du domaine des affaires
publiques, y sera rentrée de la manière la plus légitime, je
veux dire spirituellement. A-lors un gouvernement, un avec
son peuple, expression , comme il doit l'être, de la nation ,
pourra parler ainsi sans l'effaroucher, ne pourra même par-
ler autrement sans blesser dans ses seutimens la partie la
plus saine de cette nation.
Encore un mot sur la lettre de lord Goderich. Quelle
feimeté de principes on y admire I On pouvait aisément se
laisser ébranler. Il était de fait que des nègres convertis
avaient pris part à la révolte. Cela pouvait expliquer l'exas-
pération des colons. On pouvait accorder quelque chose à
leur ressentiment. Ou ne pouvait s'opposer au torrent.
Non, il n'en sei'a rien; la vérité reste vérité; l'Evangile est
toujours l'Evangile; il doit, dans tous les temps, avoir f
entrée partout : c'est la première des nécessités. Que dis
la prédication de l'Evangile u'eùt-cilc pas été cnîièrcn
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LE SEMEUR.
étrangère au mouvement qui a eu lieu, il n'en faut pas
moins continuer à le prêcher. S'il y a eu des désordres à la
suite de la lumière qu'il a répandue, ce n'est pas sa faute,
c'est la faute de l'esclavage. Si l'ordre dans un tel système
ne peut se conserver qu'au moyen de l'abrutissement , tant
pis pour le système : nous n'avons le droit d'abrutir per-
sonne. Or, le Christianisme développe la faculté de penser j
il réveille l'esprit de l'esclave j il lui apprend à réfléchir sur
sa position , sur sa nature , sur ses devoirs surtout ; mais qui
sait? tel esclave, peut-être, s'arrêtera à mi-chemin, et ne
pensera qu'à ses droits. Qu'en résultera-t-il ? on peut le pré-
voir. Grâces à Dieu et à l'Evangile, c'est de devoirs avant
tout, et même de devoirs uniquement, qu'on parle à l'es-
clave; et c'est pour cela qu'en général le Christianisme
préviendra bien plutôt les révoltes qu'il ne les excitera j
mais enfin l'idée de devoir est voisine de celle de droit, qui
même n'aurait point lieu sans elle ; et l'idée de droit, quand
elle est seule, fait beaucoup de mal. Tout cela n'ébranle
point la foi morale et religieuse de l'écrivain; sa haute et
ferme raison n'en est point troublée; mais il en prend oc-
casion de poser le doigt sur la plaie; et d'un mot philoso-
phique et profond il flétrit l'esclavage.
Nous n'avons pas besoin de faire remarquer avec quelle
convenance et quelle équité lord Godcrich parle des hom-
mes qu'on accuse d'avoir semé la révolte dans l'île. Ces pa-
roles, ou il y a autant de bon sens que de charité, ne seront-
elles point une leçon pour ces hommes légers qui, incapables
d'imiter le dévouement des missionnaires, devraient au
moins le respecter, et qui ne le respectent pas, précisément
parce qu'ils se sentent incapables de l'imiter? Ils ont aussi
trouvé des défenseurs parmi des hommes d'une communion
autre que la leur. Qu'il nous soit, en particulier, permis de
citer les pai'oles de M. O' Connell, dont la position politi-
que rend l'impartialité, en cette occasion, encore plus re-
marquable : « 11 ne me reste plus à parler que sur un seul
» sujet, a-t-il dit dans une réunion publique; mais ce sujet
» est important; c'est celui de l'instruction religieuse. Com-
» ment pouvons-nous nous dire chrétiens et consentir à
» voir les progrès du Christianisme arrêtés par l'esclavage?
» Sera-t-il permis à l'humble catholique, qui s'adresse main-
» tenant à vous ,de le dire? J'ai vu avec joie les dissideus et
» les anglicans se réunir au nom du Christianisme que nous
» professons tous et du Dieu qui est notre Dieu à tous, pour
» répandre la connaissance de sa Parole parmi les pauvres
» iièpres, et je vous somme maintenant de faii'e en sorte
» que l'esclavage ne soit pas plus long-temps un obstacle
» au bienfait de la rédemption. Les missionnaires qui tra-
» vaillent dans ces îles ne sont pas d'accord avec moi sur
» quelques doctrines et quelques observances; mais je me
» persuade que nous sommes tous d'acco/J sur la plus grande
» des vertus, sur la charité. Je ne suis pas d'accord avec les
» missionnaires sur quelques opinions religieuses, ai-je dil;
» mais pour être juste, je dois ajouter que de toutes les
» accusations des colons contre eux, il n'en est pas une
1) seule que je ne croie entièrement fausse. Je suis con-
» vaincu que le seul crime des missionnaires est de n'être
» pas criminels; ils enseignent aux nègres à se soumettre à
i> leur cruelle destinée, en leur promettant, dans un monde
» meilleur, le dédommagement de leurs souffrances. On
» a dit que les hommes religieux n'ont jjas assez compati
» au sort de ceux qui ont souffert pour avoir voulu ins-
» truire les esclaves. Quant à moi , je ne mérite pas ce
» reproche; j'ai éprouvé du chagrin à l'entendre faire et
M j'en aurais davantage s'il était fondé. La religion suppose
» la justice et l'humanité , et celui-là n'est pas religieux qui
» est sourd aux cris de ses semblables ou aux exigences de la
» justice. La liberté est impossible, si elle n'est pas fondée
» sur le Christianisme. Vous pouvez essayer de bâtir: mais
» le vent du ciel renversera l'édifice, dont le scntimciil
» religieux et la vie chrétienne ne seront pas les fonde-
» mens. Je pense donc que le reproche qu'on a fait aux
» hommes religieux n'est pas fondé; mais je rappelle qu'il
» a été fait, afin que ceux à qui on l'adresse le repoussent ,
» en mettant la main à l'œuvre pour qu'il y ait enfin un
» terme à l'esclavage et à la persécution. »
Le journal auquel nous avons emprunté la lettre du mi-
nistre anglais assure que les injustes exigences du gouver-
nement colonial pàraissentavoir opéré, sur le peuple anglais,
l'heureux effet de lui faire demander avec plus d'instance
que jamais la complète abolition de l'esclavage dans les Indes
occidentales.
DE L'IKSTRtCTIOlV POPULAIRE.
SIXIÈME ARTICLE.
LE CHRISTIANISME INSTITUTEUR. ,.
Qu'on ne se méprenne pas au litre de ces réflexions : il
ne signifie pas que la seule application du Christianisme à
l'intelligence suffise pour la cultiver dans tous les sens ; il
signifie seulement qu'à tous les autres moyens de culture le
Christianisme en ajoute un nouveau, dont l'appréciation va
faire le sujet de cet article.
Tout ce qui s'empare de l'âme s'empare aussi de l'esprit.
A chaque sentiment correspond une idée. Aussi est-ce un
fait généralement observé que tout intérêt qui nous remue
profondément crée ou plutôt réveille des forces intellec-
tuelles dont nous n'avions pas la conscience. Helvétius n'est
pas parti d'un principe faux en proposant de cultiver l'es-
prit par les passions. Il est certain qu'aussi long-temps qu'un
homme n'a pas été travaillé par une affection , on ne sait
pas encore de quoi son intelligence est capable. Hormis dans
certains cas peut-être où la stérilité est trop évidente , on
peut toujours penser que l'esprit tient en réserve pour le
jour de révolution de l'âme , une provision de forces qui
sommeillent en attendant ce grand jour. Le précepte d'flel-
vélius est donc tout-à-fait philosophique, et serait vraiment
bon si les affections qu'il propose d'exciter étaient de celles
dont le développement est propre à purifier l'âme et à
l'ennoblir. Ce précepte , un chrétien aurait pu le donner;
et certes , à ne considérer que l'intérêt de l'intelligence ,
quel moyen d'excitation plus énergique et plus puissant que
le Christianisme lui-même.'
Si toute affection forte réagit sur l'esprit et le développe ,
c'est cependant d'une manière inégale, suivant la nature de
l'affection et suivant son objet. Il faut, pour que l'effet soit
complet, non seulement que l'affection soit forte, mais que
l'objet en soit grand. Il faut qu'il offre à la pensée beaucoup
de prise, un grand nombre de côtes accessibles , des occa-
sions fréquentes d'activité. Il faut que l'attrait soit si vif et
en même temps si profond , qne toute l'âme tiaiisportée
entraîne avec elle tout l'esprit ; il faut que ce fonds d'inté-
rêt soit inépuisable ; il faut que la réflexion , excitée par le
sentiment, soit de nature à exciter à son tour le sentiment,
et que cette action et réaction continuelle creuse à la pensée
un lit nouveau, un lit profond, dont elle ne puisse plus s'é-
chapper. Telle est la puissance du Christianisme individuel;
on peut dire qu'il révolutionne toutes nos facultés, et leur
donne, comparativement à leurs habitudes antérieures, un
essor extraordinaire. Cet effet n'est inconnu à aucune por-
tée d'intelligence ; le sentiment chrétien ajoute de la force
à la force même; « il donne à celui qui a, » et fait voir qu'il
n'y a aucune richesse de génie qui n'ait quelque chose à re-
cevoir d'une excitation mi raie; mais ses effets sont merveil-
leux sur les esprits paresseux et lents. Ceci n'est pas une
LE SEMEUR.
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supposition, une conjecture. Une foule d'observateurs ont
été dans le cas de s'assurer de la vérité de ces assertions.
Particulièrement dans ces derniers temps, on a vu, en plu-
sieurs contrées de l'Euiope, le réveil religieux être en mê-
me temps le rweil des intelligences les plus assoupies; on a
vu des hommes médiocies , et qui , sans cela , l'eussent été
toute leur vie, devenir des hommes remarquables, et dé-
velopper , dans dos positions difficiles , des ressources dont
on les croyait, dont ils se ci'oyaient eux-mêmes entièrenient
dépourvus; acquérir, noi! seulement une facilité de langage,
une éloquence , qui auraient bien suffi pour étonner ceux
qui les avaient vus aussi pauvres d'expressions que d'idées,
mais une netteté de vues, une finesse d'aporçus, une péné-
tration dont ils étaient plus éloignés que de tout autre chose.
Dans les contrées dont nous parlons, on a vu la seule puis-
sance de l'affectiou religieuse établir entre des gens du peu-
ple , dont les uns croyaient et Us autres ne croyaient pas ,
une différence frappante à l'avantage des preniiei s; on a vu
ce sentiment enseigner à des ignorans une expression nette
et facile, une politesse de langage, un tact, une délicatesse,
dont d'autres , sensiblement plus instruits , se montraient
incapables; et ces observations ont été trop concordantes et
trop nombreuses pour ne pas permettre de croire que tout
un peuple, ainsi placé sous l'action de l'Evangile, serait un
modèle d'ennoblissement intellectuel et de civilisation.
A-t-on fait attention que la religion est un enseignement
populaire de métaphysique et de psychologie , enseigne-
ment qui, peut-être, se fait d'autant mieux qu'il se fait sans
maître? La religion chrétienne est une religion d'observa-
tion intérieure; c'est par là qu'elle commence, c'est par là
qu'elle continue, c'est par là qu'elle finit. On lui a reproché
le mysticisme auquel elle a paru conduire; mais, en vérité,
c'est un honneur pour elle 'd'être exposée à ce reproche ;
le mysticisme faitl'éloge d'une religion quia rendu capables
des hommes sans culture de vivre dans l'intérieur de leur
âme, d'en observer les plus légers mouvemens, et de s'ab-
sorber dans la contemplation de ces phénomènes moraux.
Mais si le mysticisme est l'écueil oii quelques-uns vont don-
ner, une connaissance étonnante des puissances morales qui
servent de leviers et de contrepoids à la vie humaine , une
vue singulièrement systématique des élémens de la volonté,
une conséquence remarquable dans les doctrines morales ,
sont pour les autres le fruit de cette étude intérieure que le
Christianisme leur a recommandée , ou plutôt dont il leur
a donné le besoin et l'habitude. La plus précieuse logique,
la logique du devoir , est un des caractères distincitfs du
chrétien; on ne risquerait rien à dire que lui seul a des
principes , dans toute la vigueur du mot; du moins pei-
sounc n'oserait se vanter d'avoir sur ses devoirs des notions
aussi arrêtées et aussi bien liées que le chrétien; et ici la
conséquence , chose de grand prix sans doute, ne coûte rieu
à la beauté de la vie et à sa véritable harmonie. Tout cela,
sans doute, a du prix dans la pratique, et mérite bien d'élrj
un des objets de ceux qui travaillent à la culture des masses;
eh bien ! tout cela , quelle qu'en soit l'excellence, est appli-
cable aux masses, applicable même à l'enfance. Dans la me-
sure que comporte la faiblesse de cet ùge , il est vrai , pour
elle comme pour les adultes , que le sentiment religieux
développe les forces intellectuelles à proportion de sa force,
et que l'habitude de l'observation de soi-même mûrit de
bonne heure la raison.
Bornons-nous maintenant à considérer le livre qui sert
de dépôt à ces doctrines , pleines de toute espèce de régé-
nération. Ce livre, ou plutôt celle bibliothèque, c'est la
Bible.
Le Chiiàlianisme, auquel nous attribuons tant de beaux
fruits, est celui qui suppose, pour chaque individu, l'emploi
immédiat de la Bible. Le peuple , l'enfance , l'homme de
tout %e et de toute condition nesauraicnt devenir chrétiens
que par la Bible. Le plan de Dieu , dans le Christianisme ,
allant des individus aux masses et non des masses aux indi-
vidus, il a voulu que chacun reçut immédiatement la reli-
gion de ses mains divines; que chacun appropriât, appliquât
à son propre cœur les dogmes lévélés , que chacun se mît ,
pour son compte, en communication avec la voix d'en haut •
que chacun, à parler humainement , se fît sa religion. D'a-
près ce principe, dont la preuve directe n'appartient pas à
notre sujet, la Bible est la bibliothèques de chacun des mem-
bres de la famille humaine.
Pour aj)précier toute la puissance de culture attachée à
la lecture de ces divins écrits, prenons dans le plus pauvre
de nos villages un enfant d'une portée intellectuelle ordi-
naire. Que l'horizon de sa pensée est nécessairement borné !
Que les moyens d'excitation sont rares pour elle I Nulle
communication verbale de la part de ses parons, aussi ipno-
rans que lui , et absorbés par l'anxiété perpétuelle de la
subsistance du lendemain. Pou d'objets nouveaux frappent
ses yeux; les bruits des grandes scènes du monde n'arrivent
point ou n'arrivent qu'affaiblis et vagues à son oreille; sa
vie, dure et laborieuse dès les commencemcns, réprime les
jeux rians d'une imagination qui, comme toute imagination
d'enfant, ne demande qu'un peu de liberté et de loisir pour
se construire un paradis; la nature est son seul précepteur,
comme celui du sauvage; elle lui donne quelques enseigne-
mens précis , forme son jugement par ses sens , ébauche à
grands traits une éducation qu'elle n'achèvera pas; c'est
quelque chose sans doute, c'est même beaucoup plus qu'on
ne pense ; et l'on a peut-être tenu trop peu de compte
dans les systèmes modernes de culture , du vif et prompt
enseignement des choses; mais enfin qu'on se représente ce
que peut être , au milieu de la société civilisée, l'être que
sa destinée réduit à cette éducation plus qu'à moitié spon-
tanée. Faites-vous une idée de l'indigence , de la roideur,
de l'aridité de cet esprit : puis ouvrez-lui l'école^ qu'il
apprenne à lire , et qu'il lise la Bible.
La Bible .' elle fut faite pour lui ; elle s'est mise d'avance
à son point de départ , d'avance elle a appris son langage
pour le lui parler; on n'aurait jamais pu faire, en étudiant
avec soin l'enfant du pauvre, un livre qu'il pût mieux
comprendre. Or, dans ce langage qui est le sien , qui est
celui de la nature, elle lui déclare les plus grandes choses,
Dès le début, l'axe de toute vérité pliilosophique et morale
est solennellem. nt posé. Les lois de la matière et les lois de
la conscience se rattachent à leur centre commun et inamo-
vible. Un même point de départ est donné aux pensées de
l'enfant et à sa vie. Un mot l'oriente à jamais dans le laby-
rinthe du monde. Dieu proclame , la conscience est re-
connue, l'immutabilité de la loi du devoir est proclamée.
Une fois ce phare élevé sur la route, l'enfant suit à sa pure
lueur les destinées de la race humaine. Il assiste , témoin
intelligent et intéressé, à l'établissement des premières so-
ciétés. Un drame immense, où toutes les passions fodamen-
talcsducœur humain se montrent dans leur candeur native,
à la faveur de la simplicité des mœurs antiques, se déve-
loppe à ses yeux ravis. L'imagination et la sympathie s'é-
prennent ensemble à la vue des péripéties majestueuses et
des touchans épisodes de cette immense épopée qui, du
seuil du néant au seuil de l'éternité, ne dévie pas un instant
de l'unité la plus sévère. Que diriez-vous de l'idée de faire
lire dansles écoles populaires l'Iliade et l'Odyssée d'Homère?
Laissez, diriez-vous, ce luxe à l'enfance opulente , et même
ne le permettez qu'à un âge plus avancé. L'enfant chrétien,
presque encore au berceau , balbutie la plus sublime des
lliades; il fait, comme étude de première nécessité, cette
lecture de luxe que vous ne permettez qu'à iine classe pri-
vilégiée. Qu'y a-t-il dans la Bible qui soit moins fort, moins
54
LE SEMEUR.
profond que les cpopccs'cl'llomèrc? Par combien de côtés,
;m conrtnire , la Bible ne paraît-elle pas , au premier coup-
d'oeil , plus inaccessible qu'Homère? C'est pourtant là de
quoi nous nourrissons l'enfant chrétien. Certes, c'est bien
un phénomène, que le plus auguste monument historique
<-t religieux que possèdent les nations soit le livre d'école
de nos petits cnlans, et qu'ils le comprennent et qu'ds le
j;oùtentJ plus [que [tous les autres livres! Il a pour eux,
il a pour le peuple tout l'attrait d'une épopée nationale ;
ce sont les actions et les destinées de nos ancêtres seloula
foi , que nous trouvons dans ce vaste poème cyclique. Nous
nous identifions sans peine avec ces patriarches, premiers
anneaux de cette chaîne f(ui lie , de siècle en siècle, les
rroyatis aux croyans; avec ce Moïse, sur les pas duquel
il tious semble que nous pénétrons nous-mêmes dans la
erre promise; avec ce David , dont les longues adversités
Tous semblent en quelque manière les nôtres; et que dirai-
je de ce grand et divin chef de la nation élue, de ce prince
de l'humanité, en qui l'humanité lut réhabilitée et glorifiée,
et qui", à son avènement sur la terre, étendant la notion du
peuple de Dieu , proclame et nous enseigne le seul cosmo-
politisme qui ait jamais été réel , sincère et généreux!
Oui , partout dans ces pages sacrées, l'cufant sait qu'il ht
son histoire , son passé et sou avenir. Ce puissant intérêt
recommande à son attention les moindies détails, et con-
court à son instruction , dont la source est si abondante et
si variée dans la Bible. On ne pense pas assez qu'avec la
Bible on met entre ses faibles mains, on place sous ses faibles
yeux des trésors de notions vraies sur les rapports de
l'homme à la société, sur l'autorité des lois, sur leur sanc-
tion, en même temps que, par la partie matérielle du récit,
on l'initie à la connaissance d'une foule de détails de la
nature et des arts, qu'il eût , de tout autre manière , appris
moins facilementet moins volontiers? Ce qui mercsteàdirc
étonnera peut-être : cette langue de la Bible, dans sa fran-
chise, dans son caractère primitif, est phis propre qu'au-
cune autre à former celle de l'enfant. C'est bien là qu'il
faudrait chercher pour lui les premiers modèles de n.irra-
tion, de description, d'éloquence, quand on n'aurait d'autre
but que de lui apprendre à écrire et à parler. La Bible est
Je meilleur maître de rhétorique de l'homme du peuple. Ne
sait-on pas que la langue de ce saint livre a puissamment
contribué à la beauté d'une langue moderne? C'est avec
raison qu'un célèbre philosophe (i) a regretté qu'à l'époque
de la grande crise de la langue française, une traduction de
la Bible , de la main de quelque homme de génie, n'ait pas
servi de type aux essais de notre idiome, et de donnée gé-
néi-ale à ses formes. La Bible a manqué à uotre langue
comme i notre morale. Aujourd'hui elle ne changerait rirn
.'i la première; mais , grâces à Dieu , elle peut toujours ré-
former la seconde.
Dans les pays où l'intérêt pour les choses religieuses s'est
animéelrépaiidu, cette influence du Christianisme sur la cul-
ture se montre en mille manières différentes. Une prédication
solide est un exercice pour l'esprit comme pour le cœur ,
et comme plus elle est évangélique , plus elle se rapproche
de la philosophie, elle communique à l'auditeur le plu; sim-
ple des notions, de la profondeur et de la clarté desquelles
on ne saurait trop s'étonner. Les bons livres religieux élè-
vent l'esprit sans l'égarer dans des régions vaporeuses, et
sans le rendre moins positif et moins pratique. De nos jours,
l'œuvre des missions, qui est la grande pensée chrétienne de
l'époque, a vulgarisédcsconnaissancesjusqu'alors bien étian-
gèresau pauvre peuple, Tandisqu'on s'occupe des uioyeris de
lui donner, ou plutôt, d'abord, de lui faire accepter des con-
naissances dont l'utilité n'est qu'indirecte et par conséquent
(î). M. Coiisir. foyei le Scniur. tome I". page 7.
doit le toucher peu, il se les est appropriées d'avance par un
effet naturel de l'intérêt qu'il éprouve pour la grande œu-
vre que nous venons de nommer. Le désir de suivre de la
pensée, à leur destination lointaine , ces missionnaires qu'il
peut appeler les siens, lui a fait peu à peu apprendre la géo-
graphie. Avec cette connaissance , mille autres encore ,
mille idées plus justes de la terre que nous habitons et des
choses humaines en général , sont entrées peu à peu dans
sa mémoire. Ces expéditions aventureuses de la charité
eu Asie, en Afrique, dans l'Océanie, parlant la plupart de
l'Europe , lui ont, sous un foule de rapports différens , fait
connaître l'Europe même. Je ne puis entrer dans tous les
détails ; mais je crois pouvoir me résumer eu disant qu'il
est telle contrée où le seul intérêt missionnaire a , depuis
peu d'années, répandu proportionnellement plus de connais-
sances positives , plus d'idées justes , a plus élevé l'instruc-
tion du peuple, que ne l'ont fait, pendant un espace de temps
beaucoup plus considérable, les efforts consciencieux d'un
gouvernement ami des lumières.
Indépendamment de tout ce qui vient d'être dit, il reste
au Qiristianisme un avantage incontestable. A supposer
même qu'il n'enseigne pas , il force à enseigner. Aucun sti-
mulant n'est plus fort que la religion , aucune prescrip-
tion plus pressante que les siennes , qu'on ne saurait décli-
ner. Or, un certain développement de l'intelligence, et
tout au moins l'art de lire , étant les conditions presque né-
cessaires de la formation du chrétien, tous ceux que la pro-
pagation et le maintien du Christianisme intéressent ne sau-
raient se dispenser de procurer ces connaissances aux en-
fans du peuple. Quand Dieu , de sa propre voix , aurait or-
donné d'apprendre à lire , le clirétien ne s'y sentirait pas
plus positivement obligé. Dieu est à ses yeux l'inventeur
de l'éci iture. En donnant cet art aux hommes , il jetait au
milieu d'eux la pierre d'attente du grand édifice du Chris-
tianisme. Avec quel empressement les croyans chercheront-
ils à répandre une connaissance où le salut des hommes est
attaché ! Qu'il sera naturel de voir partout où le Christianis-
iTio est fondé sur la Bible , la religion se faire l'appui , l'au-
xiliaire de l'instruction populaire! Qui s'étonnera que les
premières écoles en Europe lui soient dues, et qu'encore à
présent, dans plusieurs pays, le soin des écoles soit l'attribu-
tion reconnue, incontestée du clergé? Qui s'étonnera de
voir, en bien des endroits , le pasteur être véritablement le
premier maître d'école de sa paroisse? L'Eglise renferme
l'école; il ne peut point y avoir , d'aprèî la nature même
du Christianisme et la forme sous laquelle ii nous a. été
donué , d'Eglise sans école. Partout où le vrai Christia-
nisme s'établira, vous verrez naîire des écoles; des écoles
sont les premiers établisscmens de tous les missiontiaires ;
des écoles sont une des principales œuvres des philan-
tropes chrétiens; et l'on peut affirmer que, si la religion
s'emparait des masses, par ce fait seul l'instruction populaire
aurait fait un progrès immense.
Une question encore : l'instinct pédagogique est, dit-on,
un instinctà part, et tous les hommes n'y sont pas égale-
ment propres; nous le croyons ; mais nous croyons aussi que
l'amour et la patience sont deux élémens principaux de cet
instinct précieux. Où les trouvera-t-on le plus sûrement.
Et, toutes choses égales d'ailleurs, qui aura l'avantage, sous
ce double rapport , de l'instituteur qui travaille pour le
monde, ou de celui qui travaille pour Dieu? de celui qui
forme des élèves pour la terre, ou de celui qui les prépare
pour le ci«l ? Que la conscience de nos lecteurs nous. ré-
ponde.
Nous aurions encore bien des choses i dire ; il faudrait
même revenir sur plusieurs de celles que nous avons dites;
mais il est temps de finir cet article; il serait temps, même,
de poser la plume tout-à-fait. Que les lecteurs nous pardon-
LE SEMEUR.
55
înt (les longueurs, dont plusieurs apparlloiincnt au sujrt,
ont quelques-unes sans doute restent à notre cliarj;o. Lu-
ire quelques mots de conclusion et nous aurons fini.
VOYAGES.
VOYAGE DE M. STEWART AtTX îl-ES SAKDWICn.
[UATRiÈME ARTICLE. — Arrk'ée h Ofihoit. — Audience
du Roi.
Hier matin, à quatre heures, nous avons levé l'ancre, et
jmmes partis pour Ojhou , dont la distance de ILnvaii est
'e:;viroii deux cents milles. Je suis monté sur le pont à six
cures. Nous avions passe depuis long-temps le canal qui
jparc l'île de IMauï de l'île de Morokai, et nous étions près
^atteindre celui qui est entre cette dernière île et l'île
'Oahou. Quand nous fûmes assez rapprochés de la terre
Dur pouvoir distinguer les objets , j'éprouvai un grand
ésappointemcnt. Au lieu des vertes collines, et des riches
allées qui m'avaient tant charmé , lors de mon précédent
oyage, je ne visqu'un sol nu et brûlé, sui' lequel oneûld;t
|ae le sirocco du désert avait passé. On m'avait appiis à
lido qu'une grande sécheresse régnait dans cette île; mais
e n2 m'étais pas figuré que ses effets pussent être aussi dé-
astrcux. Nous passâmes le Cap du Diamant, et jetâmes
'ancre dans la rade de Honolulu, où se trouvaient déjà trois
lu quatre autres vaisseaux.
Je me rendis presque aussitôt à terre avec le lieutenant
)ornin; il était chargé d'annoncer au consul américain
'arrivée du capitaine Finch , et je désirais embrasser mes
mis. Nous eûmes environ deux milles à faire poLir arriver
iU{K)rt,que nous trouvâmes rempli de baleiniers et de va s-
eaux marcluiiids. Il présentait l'aspect le plus animé. Je
emarquai plusieurs quais eu pierre qui n'existaient pas ,
ors de mon départ. En me rendant à la maison dos mis-
ionnaircs, je fus frappé des lieureux changemcns qui ont
■u lieu dans cette partie delà ville. La jolie maison de bois ,
jàtie près de la mer par la régente Kaahumanu et oc-
:upéc par lord Byron pendant son séjour dans l'île, a été
ransportée dans l'intérieur de la ville , et est ornée de ja-
nusies vertes, d'un drapeau et d'un belvédère ; elle se nom-
ne VHottd de la Blonde [\) , cl a une charmante appa-
rence. Nous vîmes plusieurs autres bâtimens construits à
"européenne. Tout annonce que le commerce et l'impor-
ijnce de ce port augmentent. L'arrivée d'un vaisseau est
naintenant une chose si ordinaire à Oahou , que les négo-
;ians seuls s'en occupent.
Arrivé à la maison de mes amis, M. et M""^ B ngham ,
l'ouvris la porte et j'appelai. Au cri de surprise de M'"'^ Bing-
liam, je reconnus qu'ils ne s'attendaient nullement à ma
k'isite. Nous passâmes près de deux h'ures ensemble, hcn-
leux de nous revoii', et nous livrant à la conversation la
plus animée. M. Bingham aurait voulu m'accompagner :
mais il était tard , et il venait de recevoir un message du
capitaine Finch , qui le priait de traduire en sandwichicn
la lettre du président des Etats-Unis dont le capitaine était
porteur, et quelques autres papiers dont il avait besoin
pour l'audience qui devait avoir lieu le surlendemain.
En retournant à bord , je ne rencontrai aucun des chefs.
Le roi se promenait à cheval hors de la ville ; le pouver-
neur Boki et sa femme étaient dans la vallée , près de Pari
et RaahumaaUjla régente, à sa maison de campagne de Ma-
noa. On leur envoya , en toute hâte, des exprès pour leur
annoncer l'arrivée du Fincemies. L'ex- reine Namahana
est morte, il y a quelques semaines.
... A la demande du capitaine, j'ai été de bonne heure à
terre, pour m'informer aupi es du consul, M. Jones des
arrangemens qui avaient été pris pour l'échanpe des saluts
cl pour notre réception parle roi et les chefs. Il me dit que
l'heuie de midi était fixée pour les saluts , et que l'audience
royale aurait lieu immédiatement après. Je me hàtai d'en
prévenir M. Bingham, afin qu'il tint ses traductions prêtes,
et je le priai, de la part du capitaine, d'être au palais à
(i) C'est le nom du vai'Scau que commonJail lorJ B;'ron.
l'heure de l'audience avec tous les missionnaires qui seraient
libres de l'accompagner. M. Jones devait, de sou côté,
réunir les étrangers qui se trouvaient en passage dans l'île
ou qui y demeuraient.
A midi, nous tirâmes vingt-un coups de canon; c'est ici le
salut d'usage. Peu après , le capitaine Finch, accompagne
de la plupart des officiers en grand uniforme, quittji le
vaisseau. Notre cortège se composait de quatre chaloupes.
A peine le saint de la forteresse en réponse à celui du J-'in-
cennes fut-il achevé, qu'on en commença un autre à bord
du Tamchameha , le plus beau des vaisseaux du roi , ce qui
nous obligea à en rendre un second.
Nous debaïquàmf'S piès de la maison de M. Jones. Le
consul anglais et tous les étrangers de quelque mar-
que étaient rassemblés chez lui. Nous y étions à peine de-
puis quelques minutes, quand on vint nous dire que sa ma-
jesté Kauikcaouli , autrement dite Tamehameha III, était
prête à nous recevoir,
La maison du roi n'est bâtie que depuis peu. Elle est si-
tuée hors de la ville , que nous traversâmes en grande partie
pour nous v rendre. La foule se pressait sur nos pas; mais
elle fut obligée de s'arrêter à l'entrée de la porte du do-
maine roval. La cour est spacieuse et entourée de tous côtés
par une haute palissade. Outre la porte par laquelle nous
sommes entrés , elle en a deux autres , dont l'une donne sur
une rue où demeurent la plupart des chefs, et l'autre sur
la campagne. Tout avait l'air dans un ordre parfait. Du cô-
té de la lour où nous nous trouvions, sont plusieurs mai-
sons bien bâties, mais qui ne diffèrent en rien des autres
habitations de l'île. C'est là que sont les chambres à cou-
cher, les salles à manger et les dépendances. De l'autre côté
de l'immense cour, s'élève le palais, beau bâtiment de plus
de cent pieds de long, dont le toit, couvert de chaume, est
orné de guirlandes de feuilles sèches, dont la couleur fon-
cée se détache agréablement sur le fond clair du toit et des
murailles.
La garde royale était sous les armes devant le palais , ot
formait un double rang d'une centaine d'hommes. Les sol-
dats portaient des bonnets noirs et des uniformes blancs ,
avec collets et paremens blancs. Ils étaient commandés par
le capitaine BLahuhu, qui avait un uniforme écarlate brodé
d'or , et portait une fort belle épée. Ils piésentèreut les ar-
mes au capitaine. Au même instant, K.ekuanoa, qui a
maintenant le titre de général , parce (ju'il est à la tête des
troupes, parut dans le riche costume de major-général. Il
reçut le capitaine que les consuls lui présentèrent, avec
toute l'aisance et la politesse d'un homme comme il faut
et l'introduisit par une porte vitrée,, dans l'intérieur du
palais.
M. Joncs m'avait dit quele palais du roi était un fort beaa
bâtiment, supérieur à tous ceux qu'on avait jusque là cons-
truits dans l'île ; mais j'étais loin de m'attendreà le trouver
si bien. Tout le rez-de-chaussée ne forme qu'une seule
pièce bien éclairée, spacieuse, élevée et vraiment élégante
dans son arrangement; les colonnes sont faites d'un bois
noir et dur , sculpté avec une régularité pleine de goût J'ad-
mirais surtout une tenture nouvellement inventée piir les
indigènes , qui cache entièrement l'herbe dont on recouvre
ici les murs, laquelle donne toujours un air de grange aux
maisons les mieux achevées et les plus belles. Le plancher
est aussi arrangé d'après un nouveau plan. Au lieu de se
contenter, comme autrefois , de battre la terre et d'y éten-
dre des nattes, on a formé , au moyen de pierres liées entra
elles par un ciment , un carreau qui imite assez bien le mar-
bre. Les nattes les plus riches et les plus variées le recou-
vrent et forment un délicieux tapis , approprié aux besoins
du climat. De hautes et larges fenêtres, placées aux deux ex-
trémités de la salle , sont ornées de draperies de damas
cramoisi. Je remarquai aussi des cousoîes à glaces, des lus-
tres en cristal , suspendus au plafond , et dos candélabres en
bronze , fixés aux piliers de chaque côté de l'apparte-
ment. Les portraits du feu roi et de la reine, faits à Lon-
dres , sont placés dans de riches cadres dorés, au haut de la
salle. Telle est aujourd'hui la salle d'audience de sa ma-
jesté Ilavaiienne. Si on la compare à celle dans laquelle
nous fûmes reçus en iSiS , cl que nous trouvâmes alors fort
! convenable, ou à celle dans 1 iqnclle on reçut lord Byiou
56
LE SEMEUR.
en 1825 , ou' est frappé de voir que des amélioratious plus
prandesaientculicu en ce court espace de temps, que celles
qu'on introduit, dans tout un siècle, dans les demeures des
souverains des autres pays.
Comme il n'y a pas d'antichambre, je tiens peut-être un
peu long-temps mes lecteurs en présence de sa majesté sans
les faire approcher du trône. Le jeune monarque était assis
vers le miheu de la salle, sur un fauteuil recouvert de plu-
mes jaunes. Il était vêtu de l'uniforme que George IV lui a
envoyé. Sur un sofa , à sa droite .étaient assises , la régente
Kaahumanu et les deux cx-reincs Kinau et Kekaurnuokhe,
vêtues de noir. Des chaises étaient préparées pour notre dé-
putatiou. Vers la gauche, étaient M. Bingham et plusieurs
autres missionnaires. Le consul américain nous introduisit.
Je regrettai vivement de revoir avec cette étiquette des amis
auxquels j'aurais voulu pouvoir témoigner ma joie sans con-
trainte. En passant devant eux , nous pûmes cependant
échanger quelques salutations amicales.
Les présentations terminées, le capitaine Finch pria
M. Bingham , qui s'était obligeamment offert à lui servir
d'interprète, de s'asseoir près de lui; puis, se levant, il lut
le discours suivant:
« Roi Tameiiameha ,
« Le président des Etats-Unis m'a cliargc d'une dépêche pour
vous et vos conseillers ; il y a joint divers préscns , en témoignage
de la considération qu'il a pour vous , et du désir qu'il éprouve de
voir la bienveillance et la confiance régner dans tous les rapports
qui pourront désormais exister entre votre peuple et ses concitoyens.
» Afin que l'authenticité de sa lettre ne pût être contestée , ce qui
peut-être aurait été le cas si on l'avait confiée à quelque autre moyen
de transport, et pour que vous vissiez davantage Son désir de vous
rendre honneur, il a expédié, dans le but de vous la porter, un vais-
seau de guerre, chargé aussi de quelques autres messages; il m'a en-
joint de vous la remettre en mains propres ,de vous réitérer de vive
voix les expressions de bienveillance qu'elle contient, et de vous
montrer par toute ma conduite la sincérité des motifs qui l'ont fait
agir.
» La réception amicale et hospitalière que votre gouvernement
a faite à un de nos navires , le Pencock , a été représentée par son
commandant sous les couleurs les plus favorables et n'a sans doute
pas peu contribué à la visite que je vous rends maintenant.
» Les progrès de votre peuple nous ont été racontés d'une manière
si intéressante par un de vos amis, M. Slewart, ici présent, qu'ilsont
inspiré pour vous à mes compatriotes des sentiniens de sympatliie
et d'afTection. Je me ferai un devoir, à mon retour parmi eux, de
fortifier encore ces sentimens et de confirmer ce qu'on leur a dit de
favorable du caractère de nos nouveaux amis , les insulaires soumis
à votre autorité.
« Si vous le permettez, je m'acquitterai maintenant du devoir
agréable dont je suis chargé , de vous lire et de vous remettre le
document dont je vous ai parlé ; il vous montrera comment le pré-
sident considère votre nation ; ce sera, je l'espère , pour vous un
sujet de fréquentes et mûres réflexions.
« Permettez-moi aussi de disirilnier les présens à ceux de vos fi-
dèles amis auxquels ils sont destinés. J'espère qu'ils contribueront
à étendre leurs connaissances et à exciter le goût des jouissances so-
ciales et intellectuelles , cl qu'ils vous rappelleront l'assurance que
je vous donne de l'amitié désintéressée du président et du gouver-
nement des Etats-Unis. »
M. Bingham ayant lu une traduction de ce discours dans
la langue des Iles Sandwich , le capitaine Finch reprit la
pAiole et lut la note suivante de son gouvernement.
A Tamehameua III, noi des Iles Sandwich.
« Par ordre du président des Etats-Unis , je vous adresse cette
lettre et vous l'envoie par le capitaine Finch , officier de notre ma-
rine, et commandant du vaisseau de guerre le Vincenne.^.
'1 Le capitaine est ausai porteur, de la part du président , de diflë-
rens présens pour vous et pour les chefs qui vous entourent , et est
chargé de vous exprimer les souhaits que le président forme pour
votre prospérité , votre avancement dans la civilisation et le bon
accord entre votre peuple et celui des Etats-Unis. 11 a appris avec
intérêt et admiration les rapides progrès que vos sujets ont faits
dans la connaissance de la vraie religion , de la religion de la Bi-
ble. Celte connaissance est la seule qui puisse assurer la prospérité et
le bonheur des nations. Aussi le président et tous les hommes qui
ont à cœur votre vrai bien , espèrent-ils que vous continuerez à l'é-
tudier et à proléger ceux qui vous l'enseignent.
« Le président désire aussi ardemment que des rapports de paix ,
de bienveillance et de justice soient maintenus entre vos sujets et
les citoyens des Etats-Unis qui visitent vos îles.
» Ceux de nos concitoyens qui violent vos lois , violent en même
temps leurs devoirs envers leur gouvernement et leur patrie, et
méritent d'être censurés et punis. Nous avons appris avec peine que
cela est arrivé quelquefois. Mo(is avons cherché à connaître les cou-
pables afin de les punir. Le capitaine Finch est chargé de s'informer
avec soin de la conduite de ceux de nos concitoyens qui résident
parmi vous.
Le président vous salue avec respect , et vous souhaite la paix , le
bonheur et la prospérité.
S. L. SouTHARD , sccrclaire de la Marine.
M. Bingham traduisit aussi ce document dans la langue
du pays. Les deux communications furent écoutées avec le
plus grand intérêt. Le loi avait l'air charmé, et la régente
Kaahumanu pouvait à peine contenir son émotion. Le ca-
pitaine remit les deux écrits au roi , qui les reçut avec une
satisfaction marquée. Les domestiques qui portaient les di-
vej's présens furent ensuite introduits; ils les placèrent de-
vant le roi. Ces présens consistaient en un globe terrestre,
un globe céleste et une grande carte des Etats-Unis pour
lui-même; un vase d'argent, aux armes des Etats-Unis,
avec le chiffre de la régente, pour cette dernière; deux go-
belets d'argent pour la princesse, et deux grandes mappe-
mondes, l'une pour le gouverneur Boki , l'autre pour le
gouverneur Adams.Le roi invita ensuite le capitaine et les
officiers à prendre quelques rafraîchissemens ; il les con-
duisit vers une table, couverte d'un superbe cabaret de
cristal , orné de camées blancs et arrangé sur des plateaux
d'argent. L'étiquette cessa ; de nombreux groupes se for-
mèrent , et des conversations animées s'engagèrent. ïa-
mehameha III ou, comme on le nomme plus ordinaire-
ment , Kauikeaouli , n'est plus le petit garçon que nous
avions vu en iBaj^mais un beau jeune homme de seize ans,
aussi bien élevé, aussi distingué dans ses manières que les
jeunes gens des pays civilisés. Je fug charmé de la dignité (t
de la convenance de sa tenue, et j'appris avec plus de plaisir
encoi'e que son caractère privé mérite autant d'éloges , que
sa conduite eu public me parut en rapport avec le ran»
qtt'il occupe.
Après une heure agréablement passée, nous prîmes congé,
Les officiers exprimèrent leur étonnement de cette récep
tion , et étaient presque disposés à m'accuser d'avoir ma
représenté l'état des choses dans mes ouvrages et dans rnei
conveisatious sur la civilisation de ce peuple. Mais je leui
assurai que j'avais dit la vérité et que j'étais tout aussi étonn(
qu'eux des changemens et des amélioratious inconcevable
que je remarquais àOahou, après un si court espace de temps
SOUSCRIPTION EN FAVEUR DES INCENDIES DE NOKOY.
Un terrible incendie a ravagé dans la nuit du 27 au 28 septembn
dernier le village de Noroy , à trois lieues de Saint-Quentin. Plus di
80 maisonssont détruites, et un grand nombre de familles se voien
réduites, à l'entrée de l'hiver, à un état de détresse difficile à dé
crirc. On nous prie, au nom de la charité , d'ouvrir au bureau du Se
meiir, une souscription en faveur des victimes de ce désastre, et nou
y consentons volontiers. Dieu veuille que les secours soient propor
lionnes aux besoins !
COKSÉCRATION DE nEDX MISSIONNAIKES DESTItfÉS POUR LE StJD Dl
l'Afrique. — Demain jeudi , aura lieu , à midi et demi , à l'Eglise de
Filles-Sainle-Marie , rue S lint-Antoine , la consécration de deux mis
sionnaires proleslans qui doivent partir incessamment ponr le sud de I A
fri pie. Ils y sont envoyés par la Société des Missions Evangéliques qm
préside M. l'amiral Ver-Huell , et qui a déjà envoyé quatre missionnaire
dans ces cintrées. Les derniers, qui sont partis pour cette destina
tion , ont emporté avec eux une presse , afin d'imprimer les Saintes Ecri
turi'S dans la langue des Béchuanas , après qu'ils auruit réussi à la fixer
Ceux qui vont les suivre seront accompagnés pir un artisan chrélim, qu
a a|i|iris un grand nombre de méliers, qu'il est chargé d'introduire dans c
pajs. Il connaît en particulier tout ce qui est nécessaire pour la construc
tion des mAi^ons, et a de bonnes notions d'agriculture.
Du MÉMOIRE DE M. POUPOT SUR LE SaINT-SiMOHISME. M. PoupOt
dont la rcfiitalion de la doctrine Saint-Simonienne a été couronnée par 1
Société de la Morale Chrétienne , nous prie d'annoncer qu'il renonce i
publier son Mémoire , parce que le Sainl-Simonisme ayant cessé d'aitirc
l'otlenlion . sou livre manquerait d'à-propos. Nous nous félicitons d'autan
plus d'avoir pu publier quelques pages de son travail sur les vérités fonda
mentales du Clirislianisme.
Erratum. Page 47, l'gie 1 1, au heu de : escla^'es, lisez
agens.
Le Gérant, DEHAULT.
Imprimerie de Sellioce , rue des Jeûneur-, n. il^.
TOMK I '.
IV" 8,
Vi OCTOBRE 1832.
LE SEMEUR
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire
PARAISSAIViT TOUS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Maith. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n° ii,et chez tous les Libraires el Directeurs de poste. — Priï:i5 fr. pour l'année,
fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera i fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. —
•s lettres , paquets et envois d'argent , doiveut être affranchis.
SOMMAIRE.
ivLE roLiTiQCE : Lettres de la province. N" XI. Du changement de
ministère.— LiTT^iUTUHE : L' EJucatlon progresswe, par M*"' Necker
DE Saiissdre. — Mission française parmi les BicHDAaAs et les
Baharutzis du sno de l'Afrique. — Voyages : Voyage de M. Stewart
aux lies Sandwich : Visite du malin aux principaux chefs. — Promenade
en voiture. — Aksohce.
REVUE POLITIQUE.
Lettres de la province. — N° XL
DU CnANGEMEKT DE MINISTERE.
La plupart des journaux sont maintenant remplis de vio-
ntes diatribes contre les ministres du ii octobre : d'un
.tre côté, quelques feuilles dévouées reproduisent chaque
atin leur apologie. Mais il est probable que, malgré cette
rabondance de polémique, nous aurons quelque chose de
;uf à dire sur le même sujet , parce que notre position ,
mme ou l'a très-bien dit , ne ressemble à celle d'aucun
tre journal. Nous ne sommes ni de la gauche , ni de la
oite, ni du centre; nous restons à part. Placés en dehors
: tous les intérêts de partis , n'ayant aucune coterie à prô-
r ou à dénigrer, ni aucun homme à foire entrer au
nseil , nous pouvons examiner sans passion , juger sans
1ère.
C'est une étude intéressante que celle de l'homme dans
; temps de crise. Quand toutes choses suivent leur mar-
e accoutumée , notre civilisation répand sur elles une
nte uniforme et convenue; on n'y voit rien de tranchant
d'anguleux; les couleurs trop éclatantes s'affaiblissent,
1 aspérités se dissimulent. Mais dès qu'il survient un
ranlemcnt, une commotion extraordinaire, l'œuvre arti-
ielle de notre civilisation s'évanouit.ct l'homme reparaît.
Entrez dans une salle de spectacle , vous y trouverez des
physionomies affectueuses , des égards mutuels , beaucoup
de prévenances , des entretiens auxquels l'amitié préside ;
mais que le feu prenne à cette salle , aussitôt affections ,
éfjarù» "-«révenances , amitié , tombent en poussière , et l'é-
goïsme, l'anaour exclusif de soi, de sa famille , reprend son
empire ; on écrase les autres pour échapper plus vite au
péril , et chacun refoule avec dureté les plus faibles , dus-
sent-ils périr dans les flammes. Un ministère qui se décom-
pose présente souvent sous de moindres formes le même
tableau. Tant que les hommes du pouvoir marchent en-
semble , ils professent les uns pour les autres une prande
estime; ils vantent réciproquement leurs lumières et leur
patriotisme; ils sont tous , à les entendi-e , d'excellens ci-
toyens, des ministres habiles, des amis dévoués. Mais qu'une
crise survienne, les attachemens politiques font place à de
profondes antipathies; on s'accuse de part et d'autre d'in-
capacité, d'égo'isine, d'ambition désordonnée, de mauvaise
foi ; on se dispute, on s'exclut, on se rabiisse mutuellement;
les hommes qui votaient pour les ministres déclament con-
tre les mesures qu'ils ont adoptées ; les membres du conseil
se récrient contre les orateurs qui les ont soutenus ; les
nuances d'opinion qui s'étaient confondues jusqu'alors se
séparent avec éclat, et dans ces malheureuses divisions il ne
reste qu'une seule chose debout : les véritables sentimens
que de prétendus amis politiques éprouvent les uns pour
les autres. Pendant le calme , ces sentimens dormaient au
fond du cœur ; la crise les a fait paraître au grand jour.
C'est avec peine , mais avec franchise, que nous consi-
gnons ces faits. Il nous importe de suivre et d'étudier
l'homme dans toutes les positions sociales, de même que le
prédicateur en agit pour les positions domestiques. Nous
apprenons par cette étude que notre civilisation si vantée
plâtre le cœur humain d'un brillant vernis, mais ne le change
pas , et que tous les soi-disans progrès dans les mœurs, qui
se font hors de l'influence de l'Evangile , sont des forme»
convenues, des vices brillans , splendida vitia, comme l'a
dit un Père de l'Eglise, qui s'évanouissent pour laisser plaq
à des vices réels, lorsque des commotions politiques contrat
gnent le fond de l'homme à se découvrir tout entier. Nou
M-i.\U
58
LE SEMEUR.
nous confirmons ainsi dans la pensée qu'il faut un changement
radical , une liansforniation complète , une nouvelle nais-
sance pour l'homme politique aussi bien que pour riioiunie
intérieur, pour le citoyen aussi bien que pour le père de
famille. Et comme cette nouvelle naissance n'est prèchée
que dans l'Evangile et n'a lieu que par l'Evangile, nous
en concluons que la loi chrétienne est aussi nécessaire au
bonheur national qu'au bonheur individuel. Une feuille
ministérielle nous accusait dernièrement d'être mystiques.
Nous lui demandeions si elle trouve du mysticisme dans
des faits aussi notoires que ceux qui viennent d'être rap-
portés.
Outre les incriminations et les prétentions des chefs de
parti , la dernière crise ministérielle nous a encore offert
quelque chose d'assez curieux. Il y avait huit à dix noms
qu'une main invisible semblait tirer successivement comme
les numéros d'une loterie j ces noms paraissaient et dispa-
raissaient , combinés d'une façon, puis d'"une autre, séparés,
rapprochés, groupés de cent manières différentes. On eût
dit que cette petite pléiade de noms propres était le cercle
dePopilius dans lequel le pouvoir essayait une multitude
de positions diverses , incapable à la fois de se tenir en re-
pos et de se mouvoir librement. Le personnalisme présidait
à toutes les combinaisons, et absoi'bait tous les esprits.
Chaque jour le kaléidoscope ministériel se présentait sous
une nouvelle face, et l'opinion publique n'était occupée que
de ces changemens de décorations. Qui est-ce qui songeait
aux intérêts positifs , aux améliorations matérielles du pays,
aux lois qui nous manquent , aux écoles que l'on devrait
ouvrir, aux institutions philanthropiques qu'il serait né-
cessaire de fonder? Pendant quatre à cinq semaines, la
presse de la capitale n'a fait que peser et retourner ces huit
ou dix noms d'hommes j elle y a concentré tous ses efforts
et toute sa vie. Etonnante puissance de nos joui-5 que le
personnalisme ! Singulière idole à laquelle sacrifie tout un
graad peuple ! Au lieu de représenter un drame politique,
dont l'action marche et réponde aux besoins de tous , on se
borne à jeter au parterre les noms des acteurs, et chacun
se dispute, s'anime pour ou contre ces noms , sans que la
pièce avance d'un seul pas. On a reproché a« Bas-Empire
d'avoir perdu le temps en querelles sur de vaines questions
de théologie, tandis que les Barbares étaient aux portes de
Constantinople. Je ne sais s'ils étaient plus insensés que ceux
qui s'absorbent dans des questions de personnalisme, et qui
soulèvent d'interminables débats sur les rivalités de deux
ou trois coteries, lorsqu'il y aurait tant de ruines à réparer
dans l'édifice social , et tant de nouvelles constructions à en-
treprendi'e. Notre genre de folie n'est plus le même que
celui du Bas-Empire , mais s'il fallait désigner lequel on
préfère , on serait peut-être embarrassé du choix.
Enfin, après beaucoup d'oscillations, le Moniteur du 1 1
oclobj-e a parlé. Un ministère, moitié ancien , moitié nou-
veau, s'est présenté en face de la nation; les hommes dési-
gnés sous le nom de doctrinaires ont reparu au pouvoir, et
l'opinion publique, si long-temps incertaine et flottante, a
pu prévoir ce qu'elle devait craindre ou espérer de la nou-
velle combinaison ministérielle.
Nous essaierons peut-être une autrefois de caractériser le
système politique des doctrinaires , et à plusieurs égards
nous ne nous tro\iverons pas d'accord avec eux; mais, pour
aborder ce sujet , nous attendrons les actes du nouveau mi»
nistère. Aujourd'hui, nous nous bornerons à dire, et nous le
faisons avec joie, que nous savons que ce n'est pas sans avoir
demandé à Dieu de l'éclairer et de le diriger que l'un des
membres du nouveau cabinet , M. le ministre des affaires
étrangères, a accepté les difficiles fonctions dont il est re-
vêtu.
Nous aurions voulu que quelques organes de l'opposition
imitassent la réserve que nous croyons devoir nous imposer
avant que les fait; aient parlé , et nous réclamons avec for-
ce, au nom de la justice et de la morale, contre leurs odieu-
ses calomnies. Quelle pitoyable exagération que de rappelei
le nom de Polignac dès le jour même oii les nouveaux mi-
nistres sont parvenus au pouvoir. Quelle indignité que d<
leur supposer, sans preuve, les intentions lesplus coupable»
les desseins les plus perfidesl Quelle bassesse que de jeter di
cruelles injures à des hommes qur n'ont encore rien fai
dont on les puisse accuser! Quel triste acharnement de pan
que d'ameuter les opinions, d'exaspérer les haines, de crée
des colères aveugles contre ceux qu'on regardait naguèr
comme ses meilleurs appuis et ses chefs les plus habiles I
Vous qui déclamez si fort et qui criez si haut contre le
doctrinaires, mettez la main sur la conscience et répondez
Est-ce par patriotisme que vous ramassez des invectiva
dans la boue pour les leur jeter? Craignez - vous réelle
ment pour la liberté , pour la Charte , pour les droits d
pays ? Non , vous savez bien que le pays les défendrait
quelqu'un osait y porter une main sacrilège , et vous sav(
aussi que personne ne l'osera. On peut presque affirmer qc
vous ne seriez pas fâchés devoir l'administration nouvel
commettredesfautesetvous fournir de justes sujets d'accus
tion. Ne vous voyons-nous pas guêter jusqu'aux moindr
erreurs des hoiTuncs du pouvoir et les signaler au public avi
une satisfaction mal déguisée ? Et voilà votre patriotisme
votre dévouement pour laFrance! Patriotisme decoterieq
tropsouventaccuseses adversaires pour ouvrir la porte à s
protégés; dévouement de faction qui sacrifie les vrais inl
rets, les seuls intérêts du peuple à des vues de parti , ou j
encore à des ambitions personnelles, à l'égoïsme.
Peuple de France, tu sais mieux qu'aucun autre ce q
valent les ébranlemens politiques , et le malheur aurait
l'instruire. Observe les hommes en place , pèse leurs acte
examine leur conduite, assieds-toi sur ton tribunal comi
arbitre et juge; c'est ton droit et ton devoir. S'ils ne
donnent pas les libertés qui te sont promises , s'ils comm
tent des actes injustes ou arbitraires , frappe les d'une éc
tante et juste réprobation. Mais ne te passionne pas ava
qu'ils aient pu agir ; ne les condamne point avant d'av(
examiné. Honte et malheur au peuple qui ne saurait v<
ses affaires politiques que par les yeux des inti'igans, et q
répéterait avec servilité les mots d'ordre des coteries I (
peuple ne deviendraitjamais véritablement libre, ilmarcl
rait en aveugle sur le bord des abîmes, il se débattrait da
les excès de la licence ; il tomberait enfin sous le joug d'i
despote, et pour comble de malheur il l'aurait mérité.
MM. les délégués des colonies françaises ont fait insér
dans le Journal du Havre, qui est beaucoup lu aux coloni(
la lettre qu'ils nous ont adressée et qui a paru dans not
avant-dernier numéro. Les lecteurs de ce journal ne po
valent guère apprécier la portée des reproches qui no
sont faits par nos correspondans, puisqu'ils ne connaisse
pas l'article qui y a donné lieu. Nous ne pouvions do
mettre en doute que le rédacteur de la feuille du Havre i
sérât, sur notre demande, les observations dont nous avo
accompagné cette lettre. Nous avions d'autant plus lii
de l'espérer qu'elle contient défausses inculpations, etqi
nul n'a le droit d'en faire. C'est un mauvais métier ,
nous avons peine à comprendre qu'on s'en charge po
compte d'autrui. Contre toute attente, notre réponse a e
repoussée par le Journal du Havre ; nos instances réitéré
ont toutes éprouvé des refus. Si c'est par opinion sur 1
affaires coloniales que le rédacteur de ce journal en aj
ainsi, nous devons en conclure qu'il a pensé que nos arg
mens n'étaient pas sans force. Quoi qu'il en soit, puisq
LE SEMEUR.
59
st M. Sully-Uiunet qui a fait insérer la IcUre de MM. les
léRués dans cette feuille, nous attendons de sa droiture
'il'y procure aussi accès à notre réponse , sauf à l'accom-
gnêr de telles réflexions qu'il le jugera à propos, et nous
écrivons aujourd'hui dans ce but.
LITTERATURE.
Education progressive ou Etude du cours de la vie ,
par M"" Necker de Saussure. Tome II. Paris, i832.
Chez Paulin , libraire-éditeur , place de la Bourse. Prix :
7 fr.
PREMIER ARTICLE.
Dans des temps paisibles, l'apparition d'un livre comme
lui-ci eût été un événement dans le inonde littéraire et
lilosophique. Alors comme à présent il n'aurait trouvé
l'un public restreint et ne fût jamais devenu populaire;
ais cette condition, qu'il paruge avec les ouvrages de Ba-
n et de Montesquieu , ne l'eût pas empêché de prendre
ace parmi ces productions dont un pays entier compose
meilleure partie de son héritage de gloire. Aujourd'hui,
mmcnt pourrait vaincre la défaveur des circonstances ,
ta aspera rumpere , et jeter un grand éclat sur la scène
léraire, un ouvrage dont pas une ligne ne fait appel aux
issions du jour, et consacré tout entier à des intérêts sans
icun rapport direct avec les préoccupations, les espérances
les craintes du moment? L'avenir de l'Europe, le seul
1 moins que sachent voir les masses, s'appelle f?e/«am ; et
aand il s'agit A' être ou de ne pas être, la manière d'exister
aporte peu , ce semble. On nous parle de préparer la gé-
iration future , le siècle futur : ah ! c'est de demain qu'il
,t question , c'est demain qu'il faut régler ; c'est demain
ai nous importe; arrangez-le au gré de notre envie, et se-
la la sagesse de nos passions ; nous vous tenons quitte d'une
ue plus vaste ; à chaque jour sa pensée , comme à chaque
(ur sa peine : nous n'en demandons pas davantage.
Et nous , nous saluons avec respect l'œuvre qui respire
ne haute espérance et qui , au milieu de nos agitations ci-
iles, construit en paix notre avenir. Nous remercions aussi,
k'ec sensibilité, le noble et beau talent qui, nous entraînant
ans une auguste solitude, loin de l'arène où luttent à corps
erdu tous les élémens corrompus de notre nature , nous
ntretient de vérités sans date et sans âge , lave dans ses
lintes pensées comme dans un purSiloë nos pensées souil-
les et flétries , et détache nos regards de cette sagesse hau-
aine du monde, toujours le défi sur les lèvres, toujours la
ance en an et , et plus avide , ce semble , d'adversaires que
le partisans , pour les porter sur cette « sagesse qui vient
d'en haut, laquelle est premièrement pure, puis paisible,
modérée, iraituble , point difficultueuse et point dissi-
mulée (i). »
Tel est, on est heureux d'avoir à le dire, le caractère qui
listinguc , entre tant de livres modernes , et même entre
)ien des livres religieux , le bel ouvrage de M""' Necker.
La sagesse répandue dans l'Education progressive est bien
a sagesse d'en haut, avec tous les aimables attiibuts qu'é-
aumère l'Apôtre. C'est bien une inspiration chrétienne qui
I soutenu, animé l'auteur; et l'on sent de plus que cette
inspiration s'est lentement épurée à travers les années , les
spreuves et peut-être les douleurs. L'astre du jour , vain-
queur des vapeurs de son midi , arrive radieux et pur à un
occident sans nuages , d'où , avant de faire ses adieux à la
nature, il lui verse les flots de la plus douce lumière. L'em-
premte d'une haute maturité , le calme d'une conviction
vieillie , sont remarquables dans l'ouvrage de ^I""' Necker
(i) Epître de saint Jacques, III, 17.
et paraissent jusque dans son beau style , plein d'émotionj,
de tendresse, et pourtant de repos et de mesure. On sent
que le livre qu'elle nous donne aujourd'hui est un livre
qu'elle a fait toute sa vie; on sent que ce livre est une viej
et quelle vie I Le récit de toutes ses phase» ne serait-il pas
le plus bel accomplissement de l'engagement que l'auteur a
pris envers nous dans son titre, le plus beau tableau de
l'Education progressii'e porlie jiisc[u'k cette époque heu-
reuse où « un désintéressement plus entier, une sérénité
» plus constante, je ne sais quoi de sage, de paisible, de cé-
» leste , semblent entourer d'avance un front vénérable
» d'une auréole d'immortalité (i)? »
Enatteiidunt, nous avons dans ces deux volumes, dontle
premier a paru en 1828, l'histoire de deux périodes intéres-
santes de la vie humaine ; et c'en est assez pour connaître à
fond les principes auxquels l'auteur s'est proposé de rattacher
toute son œuvre. Ces principes sont les plus complètement
évangéliques qu'on puisse trouver , ce nous semble , dans
aucun ouvnige français sur le même sujet. Le Christianisme,
qui s'assimile et ramène à sa propre natui-e toutes les par-
ties de notre activité morale, a enseigné à M""' Necker à voir
dans l'éducation une rédemption, une délivrance. Cette belle
pensée de Claudius : « Dans ton sein vit un noble esclave à
)i qui lu dois la liberté, » semble avoir inspiré son ouvrage.
Elle-même dit quelque part : « L'éducation ne veut que ren-
1) dre l'homme libre (2). » Le Christianisme , et par consé-
quent l'éducation chrétienne, fait même cette œuvre deux
fois. Elle met fin successivement à deux servitudes fort
différentes , dont la dernière, si haute et si noble que, com-
parée à la première , on la nommerait volontiers liberté,
n'est pas encore pourtant la liberté telle et si grande que l'a
promise le Fils de l'homme à ceux qui croiraient en lui.
Pour beaucoup d'âmes, il y a deux époques assez distantes
l'une de l'autre. Le passage d'un mauvais maître à un meil-
leur, du tyran au roi constitutionnel , c'est-à-dire de la con-
voitise à la conscience , marque la première de ces époques;
mais celte révolution n'est pas encore l'affranchissement. La
pleine et glorieuse liberté du chrétien est celle qu'enfante
l'amour , alors que, sans cesser d'être soumis au même maî-
tre, il commence à le servir comme un père et comme un
ami , alors que, rapproché de lui de toute la distance de sa
chaîne, il la porte sans la sentir. Tel est le but sublime que
l'auteur propose à l'éducation; soit à celle que nous donnons
aux autres, «oit à celle que nous devons nous donnera
nous-mêmes jusqu'à la fin de nos jours. Mais cette grande
vue, toujours présente à l'éducateur chrétien, se subor-
donne toutes ses pensées et ne les exclut point; elle laisse
beaucoup à faire à l'observation et à la méditation combi-
nées ; à plus forte raison laisse-l-elle à disposer d'un vaste
terrain l'auteur qui , comme M™" Necker , av.ant de partir,
avec ses lecteurs , de cette idée , a d'abord besoin de les y
conduire, qui même ne les y conduira point directement,
mais qui, pénétrant toute sa composition des idées et des
senlimens dont elle est pénétrée elle-même, leur montrera,
s'il est permis de s'exprimer ainsi , le Christianisme à l'état
de synthèse , en application , en vie , et cherchera à les ten-
tei' saintement par ce doux et magnifique tableau. « Ce li-
» vie , dit l'auteur , sera religieux , je l'espère ; mais ce ne
» sera point un livre d'édification , puisque l'observation de
» la vie telle qu'elle est y domine, et l'esprit du Christia-
» nisme doit y régner sans qu'il y soit souvent fait allusion
1) à sa doctrine. Ce n'est pas toutefois que je regarde la dot-
> trine comme indifférente. Si le culte du cœur est le prc-
» raier de tous , la religion n'en repose pas moins cssentiel-
1) lement sur une croyance , et la nature de cette croyance
» influe sur celle du culte même et d'une multitude d'opi-
1) nions. Mais, sincèrement attachée au Christianisme; ti;l
(1) Education progiessitie, tom' \" , figs 18. (2) /iirf. , page 8 1 .
60
LE SEMEUR.
» que l'ont envisage nos illustres réformateurs, je considère
» ici plutôt ses effets que leur cause. J'en appelle au senti-
» ment qu'on devrait supposer universel chez des chrétiens,
» à cette immense charité, pour laquelle le mot de tolé-
» rance envers des frères est faible, injurieux mêoiejà
» cette charité dont l'exercice le plus difficile et le plus fré-
» quemment nécessaire consiste à pardonner à ceux qui en
» manquent (i). »
Il en résulte que l'exposition de principes qui remplit
tout le premier livre de l'ouvrage, ne sera pas textuellement
l'exposition du dogme chrétien, mais sera telle du moins
qu'a pu la concevoir et la tracer une personne à qui ce dog-
me, ou plutôt ces faits divins , sont tout à la fois bien con-
nus et bien chers. Si l'auteur ne met pas entre les mains de
ses lecteurs le flambeau de la révélation , il est certain da
moins qu'elle s'en est servie elle-même pour se tracer la
route où elle veut se faire suivre par eux, et qu^aucune autre
lumière n'eût pu lui faire découvrir. Peut-être, néanmoins,
dans ce premier livre, où toutes les idées générales et hau-
tes courent parallèlement aux grandes vérités révélées , et
en sont comme le calque fidèle , une énonciation plus di-
recte de celles-ci eût mieux éclairci telle ou telle des ques-
tions les plus profondes.
» Elever un enfant , c'est , dit l'auteur, le mettre en état
» de remplir un jour, le mieux possible , la destination de
» sa vie. Mais quelle est la destination générale de la vie
» humaine?» Est-ce de perfectionner nos facultés? Mais
nos facultés n'étant que des moyens , leur perfectionnement
ue peut être que l'œuvre , et non l'objet de l'éducation. Le
but est plus loin. Est-ce le bonheur? Ou l'a dit : mais le cri
de la conscience a dit le contraire j mais la morale a main-
tenu victorieusement ses droits à disposer elle seule du vrai
bonheur ; mais personne encore , à moins de se placer dans
le point de vue du désintéressement , n'a pu dire du bon-
heur, ni ce qu'il est ni où il se trouve j mais le bonheur
parfait , dans les vues terrestres , ne peut rien promettre de
mieux que d'éteindre l'un après l'autre tous nos désirs, et
par conséquent de s'annuler lui-même , puisque l'absence
de tout désir serait la mort de l'âme ; mais la recherche as-
sidue du bonheur rend nécessairement plus poignantes
d'autant les atteintes inévitables de la douleur j elle rend
plus tendres à la souffrance ceux qu'elle a rendus plus vifs
à la jouissance. Le bonheur ne saurait être le but de la vie
et la loi de l'âme. Toutefois cet instinct est bien là. Faut-il
le nier à lui-même ? Non , pas plus que l'instinct moral.
• Jamais, dit M^^Necker, on n'expliquera les résultats
» contradictoires qu'offre l'étude si compliquée du cœur
» humain , si l'on n'admet en nous qu'un mobile. » Entre
ces deux élémens , l'auteur propose un traité de paix que
l'Evangile a apporté d'en haut. L'Evangile a reculé jusque
dans le ciel la perspective du bonheur, et le bonheur du
ciel est essentiellement la satisfaction du besoin le plus no-
ble de notre nature , la perfection. Il semblerait que , don-
nant le change à nos désirs , il les entraîne , au nom du
bonheur, vers quelque chose qui est bien le bonheur sans
doute , et même la suprême félicite , mais qui ne l'est que
parce qu'il enferme en soi la perfection. Nous sera-t-il per-
mis de dire, en reconnaissant la vérité et la beauté de ces
idées que l'Evangile offre peut-être une solution plus
complète et plus simple? C'est plus directement que le
Christianisme répond aux inépuisables prétentions du moi
humain. C'est par les apaiser qu'il commence. C'est en ac-
cordant tout à ses désirs qu'il en change pom- jamais la di-
rection. Le salut par grâce est son premier mot. Celui qui
venait s'enquérir du prix du bonheur et qui se préparait
peut être à disputer sur les conditions, se voit accorder en
pur don celte félicité tant désirée. L'égoïsme satisfait se re-
(i) Éilucation progressive. Tomi l", p. 6-7.
lire , et laisse le chemin libre à l'amour que jusqu'alors
avait empêché d'avancer. Sur ce renversement du plan 1
toute morale humaine repose la morale de Dieu, qui don
avant de recevoir, sans garantie, sans mesure, avec aba
don. Ainsi Dieu réconcilie deux élémens hostiles, et 1
force à s'entr'aimer; ainsi l'éternelle difficulté de la moro
est enfin résolue.
Ces vues n'apporteraient , du reste , aucun changemen
la marche des idées de l'auteur. Ce que nous avons dit ne
rapporte qu'au mobile de la vie; et c'est de sa direction c
de sa destination que l'auteur doit nous entretenir. Cet
destination , n'étant pas le bonheur, doit être la perfectio
Dans un chapitre , modèle d'analyse philosophique sans n
dcur et sans faste, l'idée de perfection est décomposée, s
élémens distingués , et la perfection morale contempl
dans ses deux inséparables caractères , la raison et ledévou
ment. Mais il ne suffit pas à l'éducateur de la voir dans ■
haut degré de généralité; c'est dans l'individu qu'il doit
produire, c'est sur un terrain donné qu'il doit bâtir; coi
ment ne tiendrait-il pas compte des inégalités dusol?Ch
que individu est appelé à être parfait , mais à sa manière;
ne serait pas même parfait s'il ne l'était pas à samanièrt
un des caractères, une des conditions de la perfectioi
pour chaque individu , c'est de seconcevoir wj ; unequali
étrangère au caractère de l'individu est par là même étra
gère à lui; elle lui est appliquée, elle n'est pas en lui. Ce
server cette originalité en la conciliant avec une règle qi
n'a rien d'individuel, et dont la beauté même est dans se
universalité, voilà un grand problème de l'éducation. Pu
viennent les inégalités sociales; autant d'étals, autant)
destinations, autant d'idéaux, par co nséquent autant d';
plicQtions diverses de la perfection. C'était ici l'occasion , t
l'auteur ne l'a pas négligée, de parler de ce fonds de cultur
qui doit être commun à toutes les classes de la société, d
l'influence des lumières sur le sort des classes inféi'ieures, «
des conditions auxquelles ces lumières y propagent et
entretiennent la moralité.
Mais on ne peut pas regarder la perfection comme un éta
arrêté, où l'on puisse porter , puis laisser l'élève. La perfcc
{ion consiste essentiellement dans une impulsion soutenu
vers le perfectionuemenl. C'est cette impulsion surtout qu
l'éducation doit donner. Tâche qui n'est pas même à moili
remplie lorsque vous avez fourni à l'élève des moyens hoi
de lui ; le principal moyen est en lui : c'est la volonté
]a volonté est la force vive sur laquelle doit se diriger V
principal intérêt de l'éducateur.
Les devoirs de l'éducation, sous le rapport delà volonté
se réduisent à trois principaux, à la fortifier, la diriger
mettre à sa portée un secours où elle soit sûre de pouvoii
puiser dans toutes ses défaillances , et qui maintienne tou
jours à son premier niveau cette s ource d'énergie. En trai
tant du premier de ces devoirs, M""' Necker signale ave(
beaucoup de raison le tort le plus commun de l'éducation,
celui de briser , d'annuler la volonté , le premier élémeni
de noire dignité morale. Nous abondons dans son sens , ei
nous regrettons que des vues religieuses erronnées, qu-
n'ont aucun appui dans l'Evangile, aient accrédité dans la
plus haute sphère des affections humaines l'erreur que re-
lève l'auteur de l'Education progressive. 11 semblerait, à
entendre bien des personnes, que le propre du chrétien, de
celui à qui Dieu a promis le vouloir avec \e faire , soit pré-
cisément de ne plus vouloir , comme si au contraire sa vo-
lonté , mieux dirigée , ne devait pas devenir aussi plus in-
tense ! Ecoutons , sur le premier des soins dont la volonté
doit être l'objet, la haute raison de notre auteur :
« Est-il accordé aux instituteurs d'augmenter chez un
» enfant l'énergie morale ? Je l'ignore, mais il me paraît
» certain qu'il leur est extrêmement facile de la diminuer.
LE SEMEUR.
61
» C'est peut - être à cet cf^ard que nous commettons le
» plus de fautes... Malheuieuscment l'éducatiou presque
» entière tend à ébranler la fermeté ; elle n'est le plus sou-
» vent, à vrai dire , qu'un système de moyens pour affai-
» blir la volonté. Persuasive et insinuante , elle l'empôche
i> de se former j sévère ou inflexible , clic la fait ployer ou
» la brise. Elle vise à faire contractei de bonnes habi-
» tudes , et le propre des habitudes est précisément d'obte-
» nir des actions sans le concours de la volonté ; elle tire
» un grand parti de l'instinct imitateur qui produit un effet
» semblable. Heureuse quand elle peut se passer d'user de
« mauvaise foi; exemple le plus pernicieux de tous , non-
» seulement pour la moralité, mais encore pour l'énergie!
»
1) Quelle que soit l'importance de cette qualité , la raison
» qu'ont les instituteurs pour ne pas en favoriser le dévelop-
>) pcmcnt est bien simple : c'est qu'ils la rencontrent sans
» cesse comme obstacle dans l'éducation. Tout ce qu'ils de-
» sirent donnera l'enfant, instruction, application , sa-
» gesse, générosité, bonnes manières, exige le sacrifice
» continuel de sa volonté. Diminuer l'énergie de cette fa-
» culte est un parti tellement commode, qu'on le prend
» souvent sans y songer. Peut-être qu'en y songeant on se
» conduirait encore de même. Quand les écarts de la vo-
» lonté sont toujours à craindre; quand on est loin et bien
» loin encore d'être rassuré sur sa direction, comment tra-
» vailler sérieusement à lui faire prendre une force qui
» pourrait n'être qu'un danger de plus ?
» L'éducation doit, selon moi, compter assez sur ses res-
I) sources pour ne pas redouter d'avance le développement
n de la fermeté , et puisque le gouvernement des païens ou
» des instituteurs a nécessairement une influence répres-
» sive , puisque les usages de la société en ont une aussi
« puisque la marcbe de la civilisation a détruit nombre de
» préjugés qui étaient des sources d'énergie, il serait bien
» essentiel de compenser ces diveis effets, et de rendre aux
» enfans qui sont les liommcs de l'avenir, le nerf et la vie
» dont le germe paraît leur avoir été accordé par le Créa-
• teur (i). »
Toutefois, donner de l'intensité à la volonté, c'est l'armer
pour le mal comme pour le bien. Le prix de cette énergie
est entièrement subordonné à son emploi, par conséquent
à sa direction. Quels seront les directeurs, ou, comme le dit
ingénieusement l'auteur, « les ministres responsables » du
monarque de l'âme ? Il est assez général de prétendre char-
ger de ces fonctions la raison ; mais la raison n'est pas le mo-
bile de nos actions; elle est plutôt le régulateur des mobiles
qu'elles peuventavoir j et dans le déploiement le plus avan-
tageux de sa force, elle ne sait guère que réprimer. Encore
n'est-ce qu'à la longue et dans un vaste ensemble do voloutcs
que ce pouvoir de répression est bien sensible ; pour être
amené à le lui reconnaître, il faut interroger les siècles et
l'histoirej on apprend d'eux que la raison universelle est
quelque chose, probablement parce qu'elle ne rencontie
point, comme la raison individuelle , la puissance et la ré-
sistance dans le même sujet. La raison individuelle; soumise
à ce grave inconvénient, n'a guère qu'une influence néga-
tive, et même elle ne peut l'exercer qu'à condition de trou-
ver un point d'appui tout préparé dans quelque instinct de
notre âme ou dans quelqu'un des besoins de notre nature :
ces instincts, ces besoins, voilà nos véritables mobiles, les
souverains du souverain , les arbitres de la volonté et de la
vie ; c'est donc eux qu'il s'agit de modifier ou de gagner.
Or, il y en a de bien des sortes, depuis l'égoïsme brut jus-
qu'au sentiment religieux. Les premiers, tous relatifs à l'a-
mour du MOI, ne demandent pointde culture, et l'éducation
ne leur doit guère autre chose que de les modérer. Ce sont
(i) Tome I", pages 78-80.
les autres qu'il faut cultiver et fortifier. Sans doute ici la
raison est nécessaire : « Les sentimens, dit madame Nccker
» sont impétueux, aveugles, sujets à une dangereuse cxalta-
» tion; mais ce sont les forces vivantes de l'àme. Cuitivons-
» les chez nos enfans, de pair avec l'intelligence; ne les lais-
» sons pas sans aliment dans leur cœur ni «ans exercice dans
» leur vie, et ne nous reposons pas entièrement sur la rai-
» son. Pensons que la plupart des maux de ce siècle sont
» dus à cette personnalité systématique qui laisse les indi-
» vidus sansénergie, comme le corps politiquesans vigueur.
1) Quand on n'est attaché à rien, il faut bien s'attacher à soi-
« même. L'égoïsme n'est qu'un mot plus amer pour dési-
» gnei- l'indifférence; l'amour de soi est l'héritier naturel
» de tous les autres amours (1). »
Mais quand vous avez fait, à ces différens égards, tout ce
qu'il est humainement possible , une découverte imprévue
vient vous abattre : cette volonté que vous avez cherché à
fortifier, à diriger, il lui reste, malgré tous vos soins, un
fonds d'infirmité irrémédiable , qui se montre jusque dans
les déterminations dont un intérêt personnel et pressant est
le pi-emier mobile. Il y a, dans cette âme qui veut, une al-
tération organique que tout l'art humain ne saurait guérir.
Appellercz-vous la volonté au secours de la volonté ? Le
simple énoncé de cette supposition l'accuse d'absurdité. Au-
rez-vous recours à la raison? Vous avez vu ce qu'elle est et
ce qu'elle peut. Il faut, pour imprimer à l'àme un mouve-
ment qui la porte au-delà du terme où ses forces l'abandon-
nent, il faut trouver un point d'appui hors d'elle. « Que
» faire? dit l'auteur. Nous prosterner aux pieds de l'Etre
» suprême ; nous plonger dans cette immensité de consola-
1) tions et de secours; puiser à la source de la vie , et nos
» forces abattues se relèveront dans notre sein. Instinct
» éternel , pente irrésistible de notre âme, besoin d'excel-
» lence, d'ordre et de grandeur; harmonie de l'univers qui
» nous gagne à l'idée du Créateur de l'univers, tout tend
» à dissiper une ivresse fatale, à faire luire un jour plus pur
» dans notre coeur. Le calme des régions célestes semble
» s'y répandre ; une impression profonde et solennelle est
1) pour nous l'annonce d'un état nouveau , état à la fois
» humble et sublime, oii la volonté se soumet, oîi les inten-
» tions se purifient, où nous acceptons l'avenir quel qu'il
» soit que Dieu nous destine, et où il semble que sa loi sainte
» se proclame aii-dedans de nous. La prière , enfin refuge
» sacré où nos passions n'osent nous poursuivre source où
» se restaure la vie de l'âme, la prière a sur notre cœur
» une influence puissante , immense, infaillible peut-être
» et celui qui ne l'a pas éprouvée n'a pas iuvoquéDieu avec
» assez de persévérance et de foi. Esclavespar nos passions
» a dit Rousseau, nous sommes libres par la prière {1) ».
Mot bien remarquable dans la bouche d'un tel homme s'il
l'a dit dans le sens de madame Necker ; si le résultat de ia
prière était, dans sa pensée, autre chose qu'une modification
de nous par nous-mêmes, autre chose qu'une heureuse dé-
ception par laquelle nous no js donnons ce q;ie nous croyons
recevoir; si c'est une prière qui va à Dieu, non à nous • si
sous le nom duTrès-Haut, ce n'est pas nous-mêmes que nous
invoquons; mais la pensée de madame Necker nous importe
plus ici que celle de son célèbre compatriote; revenons à
elle, etsuivous-la jusqu'au bout de l'admirable avenue de
son ouvrage.
Cette impulsion énergique , qui traversera sans s'anéan-
tir les alternatives de la volonté , qui même « soustraira
l'élève à ces tristes variations qui sont pour tous un sort
inévitable, » puise sa force dans les vérités particulières qui
font du Christianisme une religion positive. Le Christianisme
a tout à la fois des exigences insatiables et des secours iné-
puisables. Il donne un besoin immense de perfection, il
(i) Tome I", page io3. (a) Ibid., page 1 10.
62
LE SEMEtR.
donne des espérances proportionnées à ce besoin. Il ne fait
grâce à aucune des laideurs de notre âme , nous les pré-
sente toutes dans un impitoyable miroir, et ne permet
pas à cette, vue môme de nous décourager jamais. Il ne
montre pas un point donné où il s'agit d'arriver et de s'ar-
rêter; il indique une roule qu'il faut suivre, roule qui
s'enfonce et se perd dans l'infini, mais où Dieu lui-même
marche toujours à notre côté. Il montre un modèle qui est
la perfection même, et il sait le secret de nous porter à n'en
vouloir point d'autre. Ce modèle nous poursuit partout ,
s'empreint pour ainsi dire dans nos regards mêmes, les
empêche de tomber plus bas. C'est que nous aimons ce mo-
dèle j c'est qu'il nous a forcés à l'aimer, par la sainte vio-
lence et l'excès de l'amour par lequel il nous a prévenus.
Il Le besoin si impérieux pour ceux qui aiment, de se met-
II Ire eu harmonie avec l'objet de leur dévouement , ce
)> besoin devient celui d'une amélioration constante (i).
» Le désir, le besoin constant de se perfectionner au fond
» de l'âme, la ferme intention de poursuivre un tel des-
» sein , quel qu'en soit le résultat au-dcliors , cette intention
» ue sera jamais fondée sur des motifs purement humains.
1) L'amélioration progressive du cœur ne peut être que
» 1 eligieuse (a). »
MISSION FRANÇAISE
rAr.MI LtS BÉcHUAfAS ET LES BAHARUTZIS DU SUD DE
l'afbique.
Il n'y a que quelques mois que des jeunes gens, qui
croyaient avoir trouvé une religion nouvelle , pronon-
çaient tous les dimanches, à la salle Taitbout, l'oraison fu-
nèbre du Christianisme. Selon eux , il avait fait son temps ;
religion du passé, il devait céder la place à la religion de
l'avenir. Mais l'avenir du SaintSimonisme a été de courte
durée. Dénué de toute force morale, il a mérité la décon-
sidéiation par son honteux cynisme ; ouvrage des hommes ,
il s'est détruit lui-même par ses excès et ses folies. Les
penseurs ont pu, un instant, être tentés d'étudier une doc-
tiincqui recouvrait d'un langage mystique quelques prin-
cipes d'économie politique, peut-être trop négligés; mais
l'économie politique, qui n'a d'ailleurs pas besom de se
voiler ainsi , ne sera jamais une science populaire, et ce
n'est pas par elle qu'on agira sur les masses. N'ayant rien à
offrir à celles-ci que quelques déclamations déjà usées, les
voies auxquclleslesSaint-Simoniens ont recours aujourd'hui
pour attirer l'attention ne leur gagneront pas l'estime , et
ne leur serviront pas à faire des progrès. Voyez à quoi ils en
sont réduits pour faire parler d"eux : leurs moyens de prosé-
lytisme consistent à se plaindre dans les journaux de ce qu'on
leur a refusé des billets de galerie au théâtre de M""' Saqui ;
à avertir le public qu'après avoir été jugés le matin en police
correctionnelle , Hs iront le soir à l'Opéra; à se montrer sur
le balcon du P'eau qui tête , pour y chanter de prétendus
cantiques , et à se promener dans Paris dans un costume
bizarre, auquel le peuple s'accoutumera bientôt, comme
il s'est accoutumé à celui des marchands de papier- Weynen
et du journal le Vert Vert. Que ces pauvres jeunes gens
essaient maintenant de parler sérieusement au public ,
comme ils l'ont tenté l'hiver passé ; qu'ils se battent de nou-
veau les flancs pour communiquer des convictions qui, chez
lusieurs, sont sincères; et ils verront ce qu'ont produit
eurs ridicules efforts. La curiosité qu'ils excitaient s'est
changée en pitié; les incrédules eux-mêmes lèvent les épau-
les ; le Saint Simonisme est, aux yeux de tous , un jeune
homme décrépit avant l'âge, à cause de son inconduite et de
ses débauches.
Nous aurions quelque honte d'établir une comparaison
entre cette conception d'hier, née peut-être de besoins re
ligicux qui n'ont pas su trouver encore leur véritable ali-
ment, et le Christianisme, religion de l'homme, parce qu'il
est la religion de Dieu ; religion d'éternelle durée, parce
qu'il n'est que le développement de la religion primitive ;
(i) Tome I", page 117. (2) lbu\., page ii5.
le
nous nous serions même gardés de toute espèce de rappro-
chement, si , en réfléchissant à ce qui se fait dans le monde
pour étendre le règne de l'Evangile , nous ne nous étions
rappelé avoir entendu dire que ce règne a pris fin. En as-
sistant, jeudi passé, à la cérémonie de consécration de quel-
ques missionnaires français, qui vont aller porter la doctrine
du salut aux payens du sud de l'Afrique, nous avons, par
une pente naturelle , été amenés à considérer dans leur en-
semble les travaux qui ont pour but la conversion du monde
au Christianisme , arbre majestueux qui, à mesure qu'il s'é-
lève en haut, jette aussi des racines plus profondes, et
nous n'avons pu nous défendre de sourire , en nous souve-
nant qu'on nous avait dit que cet arbre était coupé et cou-
ché par terre.
Le directeur de l'Institut des Missionsdc Paris, M. Grand-
Pierre, a pris soin, dans le discours de consécration qu'il a
prononcé, d'indicjuer d'où vient que les chrétiens sont si ac-
tifs à propager leur foi. Il en trouve la cause et l'explica-
tion dans la nature même de leurs croyances , croyances
telles qu'aucune des religions qui se sont , à côté d'elles et
pendant qu'elles ne cessaient des'étendre et d'envahir, succé-
dées et usées dans le monde , ne peut en offrir qui , en les
supposant vraies, puissent avoir une importance à beaucoup
près égale.» Qu'est-ce qu'un chrétien ? a-t-il dit. Le voici en
» deux mots : c'est un homme qui croit que par ses péchés
» il s'était attiré la malédiction de Dieu, et que si Jésus-
» Christ ne fut pas mort à sa place , il était perdu sans
» ressource, mais qui est assuré en même temps que parce
i> que Jésus-Christ s'est offert en sacrifice pour ses péchés
» et qu'il a foi en lui, il est sauvé, saiivéparfaitement, sauvé
» pour toujours. Et vous croyez qu'un homme qui a cette
» conviction n'aimera pas, ou n'aimera que faiblement son
» divin libérateur , et que toute sa vie ne portera pas l'em-
i> preinte des sentimeus qui font vibrer si puissamment et
» si délicieusement toutes les cordes de son âme ? Pour qu'il
1) en fût ainsi, il faudrait qu'il ne crût pas que la misère
» à laquelle il a été arraché est une misère infinie , que l'a-
» mour qui l'en a affranchi est un amour infini, que le sa-
» crifice dont Dieu s'e^t servi pour l'y soustraire est un sa-
» crifice infini, et que la félicité qui est le prix des souffran-
,, ces de Christ est une félicité infinie; mais tant qu'il verra
,, et sentira de l'infini , et dans sa ruisèrc et dan» la miséri-
» corde de Dieu qui l'a sauvé, ne craignez pas pour lui , il
„ aimera, il ne pourra pas ne pas aimer. Vous pouvez jeter
» l'enfant de Dieu au fond d'un cachot ; mais dans ce lieu
„ obscur, il se réjouira dans l'assurance de son salut, et
» chantera les louanges de son Sauveur. Vous pouvez le
» lier de chaînes; maissi vous lui laissez l'usage de la parole,
» mais si vous ne mettez pas obstacle à ce que son impi-
» toyable gardien, le seul être au monde avec lequel il
» puisse avoir commerce, s'approche de lui, moins attentif à
» ses fers que plein de sollicitude pour l'âme immortelle du
I » geôlier, il lui parlera de Jésus, il cherchera aie convertir au
* > Crucifié. Vous pouvez le bâillonner; mais alors encore sa
» poitrine se soulèvera, son cœur palpitera, et son regard
i> vous dira qu'il vous pardonne et qu'il vous aime. Vous
» pouvez l'attacher au bûcher; mais au milieu des flammes
» il priera pour vous et, en s' élevant au ciel, son âme libre
» répétera encore : Jésus ! Jésus ! Et cet amour, fruit de la
» foi , n'est pas le privilège exclusif d'une classe de chré-
» tiens seulement , des ministres de la religion par cxem-
» pie; car ce que le martyr ou le confesseur fait pour son
» Sauveur, dans les cacho'ts ou sur les échafauds, ce que le
» missionnaire va faire au bout du monde , au péril de sa
» vie , parmi les idolâtres , le chrétien que le Saint-Esprit
» n'appelle pas à ce glorieux, mais pénible ministère, le fait
s au sein de sa famille , parmi ses relations , dans sa ville
» natale, au milieu de sa patrie. Gagner des âmes à Christ,
» glorifier et rendre honorable l'Évangile de la grâce de
» ï)icu , et par le témoignage de leur parole et par la sain-
1) teté de leur vie , voila le but et toute l'ambition des uns
» et des autres. »
Telles sont donc les croyances qui donnent aux chrétiens
r, spril de prosélytisme, prosélytisme d'amour et de charité,
dont on s'étonne plus dans le monde que de ce prosélytis-
me politique qui est commun aux hommes de tous les par-
tis , et qui n'est cependant pas excité par des convictions
LE SEMEUR.
63
aussi puissanlcs que le piostlytisine thiéticn. M. Graiid-
Plcnc a nioiitié que ce phénomène moral s'est reproduit
dans tous les temps. Ne nous étonnons pas de le voir se ma-
niR'Ster aussi de nos Jours et dans nolie pays, puisque la foi
aux doctrines de l'Evangile y paraît animée d'une vie nou-
velle et que le nombre de ses disciples augmente rapide-
inciit parmi nous.
C'est aux Béchuanas, aux Baharutzis et à d'autres tribus,
à peine connues de nom , du sud de l'Afrique , que MM.
Arbousset, Casalis et Gosselin vont porter le Christianisme
et la civilisation. Les deux premiers sont des ministres, qui
se sont préparés à l'évangélisation des païens par des étu-
des dirigées vers ce but spécial ; ils possèdent des connais-
sances variées, propres à leur gagner la confiance des sauva-
ges , et sont en particulier assez instruits en médecine pour
pouvoir soigner les malades dans les cas qui se présentent le
plus souvent. Le troisième est un simple artisan, qui a exer-
cé plusieurs métiers et qui , porté par sa foi à consacrer
son industrie et son temps aux païens , va leur ensei-
gner les arts de la civilisation , et les aider à échan-
ger la vie nomade, qui est celle de la plupart des peu-
plades de ces contrées , contre un établissement fixe , pre-
mière condition de la vie sociale. Les missionnaires qui
ont précédé au sud de l'Afrique ceux qui vont partir ,
ont déjà préparé les voies aux travaux projetés ; ils ont étu-
dié la langue du pays , essayé de la fixer, commencé un
dictionnaire et une grammaire, qu'ils vont imprimer au
moyen d'une presse transportée dans ces sauvages contrée?,
et annoncé l'Kvangileà des peuples, vers lesquels la charité
seule les a conduits. Une jeune chrétienne accompagnera les
missionnaires qui vont partir j elle va rejoindre l'un de ceux
qui sont déjà chez les Béchuanas, et se consacrer, comme
son épouse, à l'instruction des femmes et des filles de cette
tribu. Préparée à l'enseignement par l'étude des méthodes,
elle leur apprendra aussi les ouvrages de son sexe. L'exem-
ple d'une union chrétienne fera peut-être apprécier à ces
sauvages les avantages de la vie domestique , et pourra être
un puissant moyen de hàtcr des progrès sociaux que de sim-
ples instructions auraient eu de la peine à produire aussi
rapidement.
Ce n'est pas seulement au sud de l'Afrique que le Chris-
tianisme pénètre chez des peuples païens. Sur tous les
points du monde idolâtre, de nombreux missionnaires atta-
quent le paganisme par leurs écrits, leurs écoles, leurs in-
structions et leurs exemples, a L'œuvre des missions, a dit
M, Grand-Pierre , commencée par les apôtres , est reprise
et poursuivie par les chrétiens du dix-neuvième siècle. Les
inst tutions missionnaires se comptent aujourd'hui par cin-
quantaines, les sociétés de missions par centaines , les pré-
dicateurs de la bonne nouvelle par milliers, et les conver-
sions par cent milliers. Depuis le Cap de Bonne-Espérance
ju qu'au Groenland , et depuis la Méditerranée jusqu'aux
fleuves de l'Amérique , il n'est presque pas un lieu de la
terre où les hérauts du salut n'aient abordé. » Quel avenir
ces efforts, hénis de Dieu , ne préparent-ils pas au monde I
Si nous sommes encore destinés, à cause de l'incrédulité
des générations qui passent , à des tem[)êtes et à des boule-
versemens , que ne pouvons-nous pas espérer de la foi des
générations qui s'élèvent! Et quelle pensée que celle que ce
n'est pas à une seule contrée, mais à toute la terre, que sont
faites les promesses , parce que c'est sur toute la terre que
le règne du Sauveur doit s'établir I
VOYAGES.
VOYAGE DE M. STEWART AUX ÎLES SANDWICH.
Cinquième article. — Fisùe du matin aux principaux
chefs. — Promenade en voiture.
Nous étions à peine sortis de l'audience que le capitaine
Fiuch reçut de la régente une lettre écrite dans la lanpue
du pays. Elle lui offrait de loger, pendant son séjour, dans
une maison qui lui appartenait , voulant ainsi , disait-elle
remplir envers lui les devoirs de l'hospitalité. Le capitaine
la remercia, mais n'accepta pas, sou habitude étant de tou-
jours coucher à bord.
Le lendemain, j'accompagnai le capitaine duisscs visites
aux principaux chefs. Nous fûmes d'abord chez Is.ekiianaoa.
Sa maison est propre et bien tenue j c'est un éloge qu'on
n aurait pas pu faire autrefois dos habitations dos indigènes.
Le ginéial se j)romenait de long en large devant sa porte.
Quand il nous aperçut, il vint à notre i encontre et nous ou-
vrit. Ce chef a accompagné le feu roi en Angleterre , et il a
profilé de ce qu'il a vu à la cour de Saint-James. Il y a dans
son main lien et dans ses manières beaucoup d'aisance et de
celte politesse de bon goût qui lui mériterait partout le titre
de gentleman.
Pour nous mener auprincipal salon, ou plutôt à la prin-
cipale maison, cardiaque chambre forme un bâtiment sé-
paré, Ki'kuanaoa nous conduisit à travers la salle à manger,
qui était garnie d'une table ronde et de buffets, et à travers
une chambre à coucher, dont la propreté et l'élégance m'é-
lonnèrent. Si j'étais entré par hasard dans ces pièces , sans
savoir à qui elles appartenaient, je me serais cru chez ua
étranger fixé dans l'île , plutôt que chez un indigène. Le
parquet est couvert des plus belles nattes. Au milieu se
trouve un sopha en damas jaune, avec une rangée de fau-
teuils des deux côtés. Le long de la muraille , à droite , s'é-
tend le divan d'usage , formé de nattes placées les unes
sur les autres,^ et garni de coussins de damas et de velours.
Le coupd'œil en est charmant. Une table, une console à
glace et le portrait de Manuia complétaient l'ameublement
de ce côté. De l'autre , un rideau fermait à moitié le bou-
doir de M"" Kekuanaoa. Quand le vent l'agitait, nous pou-
vions apercevoir une table élégante, couverte de papiers et
de livres imprimés dans la langue du pays. Elle venait de
la quitter , quand nous entrâmes dans la chambre. Sa misa
et ses manières étaient celles d'une femme comme il faut.
Je vis sur le canapé un exemplaire relié de l'Evangile selon
saint Luc dans la langue hawaiienne, et un agenda, sur le-
quel elle écrivait les remarques que lui suggérait sa lecture.
Le capitaine fut très-satisfait de cet échantillon de la vie
domestique des insulaires ; il ne cessait d'exprimer son ad-
miration de ce qu'il voyait et de féliciter les maîtres de la
maison du bien-être et da co7?iJbrl dont ils p raissaienl jouir.
Après une conversation fort agi é;ible , que je pus iiUerprc-
ter, aidé de Kekuanaoa , qui savait un peu d'anglais, nous
prîmes congé pour continuer nos visites. Je fus étonné de
voir que nous n'étions pas obsédés de curieux, tandis qu'au-
trefois la foule se pressait autour des étrangers dès qu'ils
paraissaient. En apprenant que nous allions visiter d'autres
chefs, Kekuanaoa et sa femme s'écrièrent : Nous irons avec
vous ! L'épouse du général accepta le bras du capitaine; le
général prit le mien ; et nous nous dirigeâmes vers la de-
meure de l'ex- reine Kckauruohe et deKanaina, son se-
cond époux. Elle n'est éloignée que de quelques pas. Tous
deux sont au nombre des gens les plus respectables de l'île.
Nous entrâmes, par une large porte vitrée, dont les pan-
neaux inférieurs étaient peints en vert, dans une salle spa-
cieuse , meublée dans toute sa longueur , comme celle que
nous venions de quitter, d'un côté, par un divan, et de l'au-
tre, par une table el un miroir. Au milieu se trouvait une
table ronde , entourée de fauteuils ; aux deux bouts étaient
des cabinets foi niant bibliothèque , avec des portes à places
et dés rideaux de soie. Le mari et la femme étaient cJiacun
établi dans une de ces petites pièces, et occupés à écrire. Ils
avaient devant enx des papiers et des livres. Un rideau sé-
parait le salon de la chambre à coucher, qui nous parut très-
bien meublée. Nous fûmes reçus avec la même bonté et U
même aisance que chez le général. M. Bingham ayantappris
que nous étions dans son voisinage , vint nous rejoindre, et
ajouta beaucoup à l'agrément de la conversation, en nous
servant d'inierprèie. Le capitaine fit allusion à la manière
dont nos hôtes étaient occupés, à notre arrivée, et exprima
le désir de voir leur écriture. Ils écrivent tous deux avec
beaucoup de facilité; le mari surtout a une très-belle main.
Ayant dit que nous allions chez la régente , la compagnie
entière voulut nous suivre, et nous nous acheminâmes tous
ensemble vers sa demeure. Tout nous parut chez elle aussi
agréable et aussi bien tenu que chez les autres; seulement
on voyait qu'on était chez une femme âgée. Un bon fauteuil
et un sopha bas et commode sont les principaux meubles de
sa chambre. Deux jeunes chefs , un garçon et une fille, op.--
64
LE SEMEUR.
fans de Kekuaiiaoa, étaient auprès d'elle et venaient quel-
quefois jouer sur ses genoux , comme les petits enfans gâtés
d'une bonne grand' maman. La vieille reine était de fort
bonne humeur j elle était vêtue d'une lobe de soie noire,
d'un châle de crêpe noir et d'un bonnet de dentelle, qui lui
allaient fort bien. Nous nous crûmes presque en présence
d'une femme âgée et respectable de notre pays , et nous
répondîmes avec une sorte de déférence à son bienveillant
accueil. Les enfans étaient habillés à l'européenne. La pe-
tite fille, âgée de quatre ans, avait une robe de mousseluie
blanche et un bonnet bleu orné d'une plume; le petit gar-
çon, qui n'avait que deux ans, était aussi en blanc et poi tait
un bonnet de mousseline garni de rubans et de dentelles.
La conversation fut très animée. Nous félicitâmes nos
amis de leurs progrès dans la connaissance delà vraie source
de tout bonheur. De leur côté, ils nous témoignèrent beau-
coup de joie de notre visite, de la lettie dont le capitaine
était poiteur de la partde notre gouvernement, et des pa-
roles obligeantes qu'il avait dites en la remettant au roi. Je
ue me rappelle pas d'avoir jamais été aussi frappe, aussi ré-
joui ni aussi ému des changemens survenus dans cette île et
qui continuent encore tous les jours avec une incroyable
rapidité. J'avais devant moi cinq des principaux chefs du
pays, que j'avais connus, lorsqu'ils n'étaient que de grossiers
sauvages, qui allaient tout nus, vivaient dans la débauche,
et se glorifiaient de leurs vicei; et je les revoyais vêtus avec
élégance, se conduisant avec toute la convenance et la poli-
tesse des sociétés civilisées , modestes et décens dans toute
leur conduite , chastes et sensés dans leur conversation ,
jouissant dans leurs habitations, non seulement de l'aisance
de la vie, mais des avantages d'un état de civilisation avan-
cé. A la vue de ces merveilles, et surtout en voyant Kaahu-
manu, dont, durant cinquante-trois ans, la vie privée avait
été celle d'une prostituée, et 11 vie publique celle d'un des-
pote cruel , je me rappelai cette parole : « Leurs yeux ont
» été ouveils et ils sont passés des ténèbres à la lumière, et
» de la puissance de Satan à Dieu (Actes xxvi, 18)! »
Après avoir termine nos visites , nous allâmes à l'impri-
nicrie,où des ouvriers du pays étaient activement occupés à
composer et à faire marchei- les presses.
Deux jours après , M. B.ngham m'a procuré le plaisir
d'une promenade en voiture , avec le lieutenant Stribling ,
du côté d'Allen , dans la plaine. Le temps était délicieux ,
et comme il y avait beaucoup de promeneurs , nous pûmes
nous faire une idée des équipages d'Oahou. Notre voiture
appartenait aux missionnaires. Au heu de la charrette ou de
la chaise à porteur d'autrefois , ils ont aujourd'hui un lég( r
char-à-banc, traîné par un bon cheval, où l'on est commodé-
ment assis et qui , pour cette partie du monde, est certes
une voiture fort respectable. Plusieurs chars du môme gen-
re, appartenant aux chefs et aux étrangers qui demeurent
dans l'île , se croisèrent avec le nôtre. Nous rencontrâmes
aussi beaucoup de cavabers fort bien équipes , p.iraii les
que'.snous reconnûmes le général etson beau-frère Kinaiua.
Le consul américain a une maison de campagne dans la
pla-ne, près de Manoa; nous rencontrâmes sa voiture. Elle a
été construite à Oahou ; je ne saurais guère lui donner un
nom. Sa forme annonce lout-à-fait l'enf-ince de l'art ■ mais
quand elle traverse la plaine avec ses k-oues peintes en rouge,
sa caisse bleue et son siège élevé, elle a une assez bonne ap-
parence. Nous vîmes aussi un gig, évidemment de la même
fabrique , qui arrivait rapidement ; il était conduit par une
dame fort parée, accompagnée d'une de ses amies. On peut
juger par tout cela des progrès de ce peuple.
J'ai aussi été avec M. Bingham à la vallée de Manoa. Un
fort bon chemin de voitures conduit jusqu'à la maison de
campagne de Raahumanu, qui esta cinqmiUes d'IIonolulu.
Cette résidence d'été est délicieusement située. Dans une
partie retirée de son jardin ,Kaahumanu a fait bâtir une pe-
tite maisonnette pour les missionnaires qui viennent la voir.
Pendant que nous examinions ce tranquille ermitage, le jour
baissait. Nous rappelant que le lieu oh nous nous trouvions
était souvent consacré par la prière d'amis auxquels nous som-
mes unis par les liens les plus forts, nous nous agenouillâmes
un moment devant notre Dieu, pour le bénir de ce qu'il a
déjà fait et pour lui demander de faire davantage encore.
Ai\:^o.\CE.
DnOIT ET NÉCESSITÉ DES GARANTIES SOCIALEiET POLITIQUES RÉCLAMÉES
PAR LES COLONIES FBAKÇAisES , OU Ojsen'alions surle.s rapports des
lois ori^aniques coloniales présentées à la Chambre des Députés pen-
dant ta session de i83i , par A. de Cools , délégué suppléant de la
Martinique. Paris, i832. Chez Delaunay, libraire, au Palais-Royal.
Prix : I fr. 5o c.
Le^ deux projets de loi relatifs aux colonies, préscnlés à la Chambre des
Di'putés durant la dernière session , n'ont pas été soumis à une discussion
générale , mais ils l'ont cependant été à l'examen préparatoire de deux
commissions. M. le baron de Cools , en sa qualité de délégué de la Marti-
nique, examine, dans la brochure que nous annonçons , les rapports faits
en leur nom , à la Chambre, par M. Martin du Nord et par M Passy.
Il veut ainsi préparer l'opinion , dans le sens colonial , aux discussions qui
auront lieu pendant la session prochaine sur l'organisation des colonies.
MM. les délégués ne négligent, en effet , aucun des moyens qui peuvent
gagner des amis à leur cause : qu'ils publient des brochures qui ne repré-
sentent , aux yeux du public , que leurs opinions personnelles , rien de
mieux ; mais ce que nous avons peine à comprendre, c'est que des journaux
qui , pour être conséquens avec eux-mêmes, devrjient flétrir l'oppression
partout où elle f'exerce , ouv.ent leurs colonnes à l'exposition de doc-
trines qu'ils ne parlagent sans doul ■ pas , sans prendre même la peine de
les réfuter. Nous savons bien qu'il n'y a rien de bien attrayant dans ces
doctrines, it qu'à vrai dire ce ne sont même pas des doctrines; mais il
n'en est pas moins vrai que ce n'est pas à ceux qui les repoussent à leur
servir d'organes.
Nous ne voulons pas suivre M. le baron de Cools dans une discussion
où il ne fait que répéter ce que ses collègues et lui ont dit cent fois sur la
prétendue nécessité de donner aux colonies des législatures indépendan-
tes ; nous aimons mieux signaler une différence assez marquée entre la
manière dont il soutient les intérêts coloniaux et celle suivie par M, de
l.acharière. Celui-ci avait cru devoir remonter, dans ses brochures, jusqu'à
l'origine de l'esclavage ; il s'était livré à un examen hi^slorique, dans lequel
M. Passy. qui probablement avait en vue son écrit, s'était fait un devoir
de le suivre. Mais si nous sommes bien informés , on n'a pns , à la Gua-
deloupe, su gré à M. de Lacharière de son érudition dangereuse ; aussi
M. de Cools qui déclare qu'il y a perte de temps dans toute la première
partie du rapport de M. Passy, passe-lll par là même l'éponge sur toute la
portion correspondante de l'écrit de son ancien collègue. Celte différence
n'est pas la seule qui noiis ait fi-appés enlre ces deux publicistes, qui
combattent cependant sous la même bannière. Le premier nous avait ap-
pris que c'est sur la position interméJiaire des hommes de couleur libres
entre les noirs et les blancs que reposait tout le système des colonies. Le
second, au contra:re , est opposé au maintien des catégories ; il désire la
fusion des classes libres. Le progrès moral que ces différences pourraient
faire supposer , aurait-il donc eu lieu depuis un an aux colonies ?
Non , et le mot de l'énigme est facile à trouver : MM. les délégués sont
effrayés de ce que M. Passy est d'avis qu'il serait nécessaire que les hom ■
mes de couleur exerçassent dans les collèges électoraux une influence
large et bien constatée , et ils s'élèvent contre cette prétention , qui por-
terait obstacle , disent-ils , à une fusion définitive , dont ils ne veulent
cependant pas sous tant d'autres rapports.
Quant à l'esclavage , M. de Lacharière et M. de Cools sont parfaite-
ment d'accord : le détruire , selon eux , serait détruire les colonies ; c'est
un sanctuaire dont il faut se garder d'approcher. Il faudrait, pour les satis-
faire , une manifestation émanée du poui>oir suprême et conçue en termes
qui ne laissassent pas de doute sur la consen'ation et le respect de ta
PROPRIÉTÉ. Les nouvelles institutions doivent abandonner aux législatures
locales, dont iK demandent la création , le soin de régler ce qui regarde
l'affranchissement civil des e claves et leur pénalité. A en juger par un ar-
ticle du Journal des Débats d'avant -hier , auquel nous sommes portés à
croire un caractère semi-officiel , les colons n'ont pas lieu d'espérer le
concours du gouvernement pour leur assurer ces privilèges. L'auteur de
l'article a très-bien fait sentir que leur confier le soin de l'amélioration du
sort des esclaves, serait renoncer à le voir jamais amélioré.
M. de Cools publie la protestation des colons de 1 Ile Maurice contre la
mise en vigueur des ordres en conseil II nous apprend que si on ne cède
pas à leurs prétentions ( on vient de suspendre cet ordre ) , ils pourront
prendre l'inilialive de l'émancipation , en appelant les e.sclaves à une
communauté d'intérêts avec leurs maîtres . par 1 établissement d'une pira_
terie , décidée à s'indemniser sur le pavillon britannique , de la ruine don^
les menace le gouvernement !! Si les colons de l'Ile-de-France se déclarenj
indépendans, ils n'auront pas besoin de prendre l'initiative del'émancipa
tion ; les esclaves sauront bien la prendre eux-mêmes. M. de Cools oubli'
que ce n'ejt que grâce aux vaisseaux , aux soldats et aux administratcure
de l'Angleterre , que l'esclavage se maintient dans cette ile : les blancs ys
forment moins d' un huitième . et les hommes de couleur libres un peu
plus d'un huitième de la population. Les six autres huitièmes compren-
nert les esclaves. N'est-il pas évident que si ces derniers sont assurés que
tout lien est rompu enlre la colonie et la métropole , ils se souviendront
de leur nombre , et en feront souvenir leurs maîtres ? Le même râisonr.ei
ment s'applique à la Martinique et à la Guadeloupe.
Le Gérant, DEHAULT.
Imprimerie de Sellioue , lue des Jeûneurs, n. 14.
TOME IV
y' 9.
31 OCTOBRE 1832.
LE SEMEUR
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire ,
PARAISSAXT TOUS LES MERCREDIS.
Le cli^mp , c'est le monde.
Afatth. XIII. 38.
, s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n" ii,et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — PrixiiS Tr. pour l'année,
pour 6 mois . 5 fr. prvur 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera i fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois
ettres . paquets et envois d'argent , doivent être alTrnnchis.
i mois. •—
SO.MMAIRE.
E POLITIQUE : De la séparation de l'Eglise et de l'Etat. — De
;<STi>cCTiON POPCLAinE ; Conclusion. — Yoïaces : Voyage de M.
iwart aux Iles Sandwich : Des lois et dcsecoles. — De l'opimiom rela-
fEMEKT AO ChpiSTIAKISME, AtJ DIjC^WHmÈ.ME SlfccLE. — MéLAXCES :
B ble portée aux peuples des bords du Niger par M. Uiciiard Lander.
Société de prêt charitable et gratuit. — Etat des écoles en Bavière.
Mé-Tioire adressé au Boi, par M. Hermé-Duquesne. — Assokce.
REVUE POLITIQUE.
DE LA StPABATION DE l'eGLISE ET DE l'eTAT.
'n sait que nous appeloiis de tous nos vœux une sépara-
de l'Eglise et de l'Etat. Leur alliance est, à nos yeux,
monstiiiosité. L'histoire apprend assez les maux sans
ibre qu'elle a produits. Nous ne nous proposons pas de
uver aujourd'hui que tous deux ont besoin d'indépen-
ce; notre but est seulement de constater quelques pro-
i de cette conviction , et nous le faisons avec d'autant
i de joie que nous sommes persuadés qu'une partie des
ventions aveugles , qui éloignent aujourd'hui du Chris-
jsme et lui ferment les âmes et le monde, ont eu leur
rce dans so" union anti-évangélique avecle pouvoir civil
lans l'appui qu'il a trop long-temps consenti à en rece-
iCs hommes religieux et les liornmcs politiques ont ac-
illi , il y a quelques années, avec applaudissement le
u Mémoire de M. Vinet sur la Liberté des Cultes, et,
peu plus tard, les ouviages de MM. Cachet et Vervoort,
, faisant l'appîication du principe que M. Vinet avait si
1 établi, ont montré les thangemens qu'il devait intro-
l'edans nos lois. Ces écrits remarquables ont, sans aucun
te, beaucoup contribué à éclairer l'opinion en France
un sujet sur lequel on avait imaginé bien dessophismes.
'es avoir porté la conviction dans les esprits, ils ont
rendu plus facile l'établissement des cultes non-salariés par
l'Etat. Ce dernier fait, réalisation d'un principe, est l'un
des plus importans qui ont eu lieu depuis la révolution de
juillet; il montre, en effet, que le principe qu'il exprime ne
rencontre pas d'obstacles dans les lois existantes. Il seraplus
importai:, encore par se; conséquences; en effet, qui ne
Voit qu'il commence une séparalion dont les progrès seiAjut
plus l'apidcs qu'on ne le pense peut-èue , et qu'il est desr ,
tiné à modifier nos institutions sous l'un des rapports les
plus essentiels?
On peut remarquer que , lorsqu'une doctrine se fait jour
à la fois dans beaucoup d'esprits et de lieux différens, c'est
une preuve que son temps d'influer sur les mœurs est venu.
Nous ne craignons pas d'avancer que la séparation de l'E-
glise et de l'Etat est du nombre des vérités qui promettent
de devenir bientôt populaires et européennes. On connaît la
lutte violente qui se livre eu Angleterre à son sujet; on sait
combien l'opinion lui est favorable en France, et quels pro-
grès elle y a faits depuis deux ans. En Suisse, où ces ques-
tions ont été vivement débattues, on a publie deux journaux
dans le but spécial , l'un de soutenir, l'autre de combattre
le principe des religions d'état. En Allemagne, on ne re-
marque pas encore , il est vrai , le besoin d'une rupture en-
tre les deux ordres ; mais quelques personnes commencent
cependant à en entretenir le public , comme d'une théo-
rie qui n'est pas sans portée. On sait qu'il n'est pas de pays
dont on puisse dire avec autant de vérité que de celui-ci,
qu'un livre y est souvent un événement. L'activité intel-
lectuelle ne pouvatit en Allemagne se manifester librement
par des faits , et rencontrant sans cesse des barrières qu'il ne
dépend pas d'elle de renverser, se fait jour, autant du moins
qu'on le lui permet , dans des écrits qui se ressentent sou-
vent de l'éloignement de leurs auteurs de la vie publique ,
mais qui , en revanche , ont été mûris dans la retraite , et
sont le fruit de consciencieuses études et de méditations
sérieuses. C'est un livre de ce genre que M. Rettig vient de
publier à Giessen, sous le titre de l'Eglise protestante libre.
L'apparition de cet ouvrage mérite d'autant plus d'être si-
gnalée que la réformation , au lieu de relâcher les liens qui,
au seizième siècle, unissaient en Allemagne, plus que partout
66
LE SEMEUR.
ailleurs, l'Ej^lise et l'Elat , n'a fait, p ir les circonstances
qui ont facilite son développement, que les resseiier da-
vantage, et qu'aucun événement n'a jusqu'ici affaibli 1 u-
nion qui existe entre eux. Pour beaucoup d'Allemands,
cette union est un dogme politique , et quelquefois un
dogme religieux. Il fallait donc un certain courage pour
heurter de front des préjugés que rien n'a encore ébran-
lés, et nous félicitons M. Rettig de. l'avoir eu. Nous ne
partageons cependant pas eu tout sa manière de voir ;
quelques-uns de ses argumens nous paraissent faibles , et
nous regrettons qu'il n'ait pas rendu sa tâche plus sim-
ple , en se boi-nant , pour cette fois , à ébranler le vieil écha-
faudage dei Eglises dépendantes de l'Etat, sans entreprendre
en même temps d'organiser les Eglises qu'il désire leur voir
succéder. Ces lâches sont entièrement distinctes l'une de
l'autre, et peut-être cet écrivain , qui possède les qualités
nécessaires à la première, n'estil pas encore suffisamment
préparé pour la seconde.
L'Amérique du Nord est le pays le plus avancé , sous le
rapport de l'indépendance civile et religieuse. Le spectacle
qu'elle présente n'est pas moins intéressant pour l'écono-
miste et l'ami de la liberté que pour l'observateur chrétien.
Aux Etats-Unis, l'expérience imprime à nos principes un
sceau indélébile. Là , comme chacun sait , l'Eglise est entiè-
rement indépendante du gouvernement; elle est laissée à
elle-même et ne se soutient que par ses propres forces et
ses seules ressources; la liberté de conscience y est complè-
te, et toutes les sectes y vivent à côté les unes des autres.
Cependant la religion s'y conserve; elle y fleuritj la foi vi-
vante, la piété pure, au lieu d'y être en déclin , y sont dans
un constant progrès. C'est ce qu'a très-bien fait sentir
M. Cooper, dont la réputation est aussi grande en Europe
qu'en Amérique, lorsqu'il a dit : « Le peuple de ce pays
» manifeste un grand zèle pour la religion ; j'ose même dire
» un zèle plus vif qu'aucun autre peuple à ma connaissance,
M et cela, si je ne me trompe, précisémem parce qu'il ne
» peut compter que sur lui-même pour l'entretien et la
1) protection de son culte. » L'indépendance est donc favo-
rable à l'Eglise; elle n'a pas besoin de l'Etal, comme d'un
soutien; ses forces ne se développent que lorsqu'elle peut
s'en servir en liberté. Cette vérité ne saurait plus êU'e révo-
quée en doute: déjà démontrée par l'expérience de l'Eglise
primitive, qui vit graduellement diminuer son éclat et sa
force d'expansion , à mesure qu'elle cessa d'être militante ,
et surtout lorsqu'elle se fut assise sur le trône, elle com-
mence à l'être aussi par l'expérience de l'Eglise moderne ,
qui a failli dépérir pour avoir sollicité ou accepté le secours
du bras séculier, et qui reprend la vie et ressaisit l'empire,
dès qu'elle se présente sans autre escorte que la vérité qu'elle
annonce , sans autre moyen de défense et de conquête que
sa foi et l'Evangile de Jésus-Christ.
Mais la séparation de l'Eglise et de l'Etat n'est pas moins
favorable à la liberté qu'à la religion. Non seulement elle
est un fruit de la liberté ; elle en est aussi une cause , puis-
qu'elle détruit l'un des moyens d'envahissement et d'usur-
pation les plus puissans. Les chrétiens et les amis de la liberté
doivent donc unir leurs efforts, puisque leurs intérêts sont
les mêmes. Espérons que, dans la prochaine session des
chambres , cette question fera quelques progrès. Elle n'est
pas de celles dont on peut sans inconvénient différer h so-
lution. N'oublions pas cependant que les lois se bornent le
plus souvent à enregistrer les progrès des mœurs ; agissons
donc de tout notre pouvoir sur l'opinion ; efforçons-
nous de faire sentir le besoin de l'indépendance : ce n'est
qu'ainsi que nous obtiendrons que l'Etat cesse de salarier
les cultes.
DE L'Ii\STRLCTIOi\ POPULAIRE.
SEPTIÈME JÎT DERNIER AllTICLE.
Conclusion,
Les articles qui ont précédé celui-ci étaient adressés a
personnes qui croient en Jésus-Chiist et à celles qui
croient pas en lui, mais plus particulièrement à la deriiit
de ces deux classes.
C'est à celle-ci surtout qu'il importait de représenter 1'
suffisance de l'instruction actuelle pour l'amélioration
la vie sociale et politique, l'impuissance naturelle de 1'
struclion en général pour la restauration nationale, l'abso
nécessité de joindre l'cduGation à l'instruction, l'impossi
lité de trouver hors du Christianisme le moyen de vivil
les mœurs publiques, enfin l'aptitude admirable du Chi
tianisme à concourir au développement intellectuel
peuple.
Il serait peu logique, et moins convenable encore ,
prétendre que, sur ce simple exposé, ceux à qui les croyan
chrétiennes sont étrangères confient au Christianisme 1'
struction du peuple. Une religion n'est sans doute pas {
à leurs yeux qu'aux nôtres un simple instrument de bi
être et de profit terrestre, qu'on prend ou qu'on laisse i
vant qu'on est persuadé ou non de sou aptitude à rem
certaines fonctions de la vie. Ni l'importance de ces fc
tions, ni la grandeur du profil espéré ne sauraient déter
ner à faire enseigner une doctrine, à la vérité de laquclh
ne croirait pas. Il y a impossibilité morale. Aussi n'es
pas dans ce but et dans cette espérance qu'on a relevé, <
ce travail , les avantages du Christianisme sous le poin
vue de l'éducation du peuple. Mais ou a cru que faire sa
un des caractères d'excellence du Christianisme, le mon
comme seul suffisant à l'un des plus grands besoins d
société actuelle, c'était peut-être éveiller chez quelques
le désir d'examiner de plus près une religion trop peu
préciée , de même que , en relevant sur un seul poin
couche de terre ou de sable qui revêt un filon d'or, on
cite naturellement le désir d'une exploration plus éienç
Et véritablement, si celte influence du Christianisme su
civilisation se trouvait réelle ; s'il se vérifiait que cette i
gion, à l'exclusion de tout autre système, accomplit toi
que se propose l'éducation populaire , comment cette
mière découverte n'établirail-ellc pas, pour le Christian!
considéré comme religion, une prévention des plus fav
blés? Comment ce qui produit le plus grand bien pour
il être feux ? Comment les dogmes qui paraissent les
éloignés de toutes les idées naturelles ne se recommai
raient-ils pas à notre acceptation, lorsqu'on verrait que (
par ces dogmes mêmes , cl non par ce qu'il a de comi
avec la religion naturelle , que le Christianisme se trc
capable de produire ces grands effets? Disposer les espi
sinon à croire, du moins à examiner, serait un beau rési
de cette suite de réflexions sur l'instruction populaire
que le Christianisme demande à notre société indiffé
liste, et qui n'est môme tolérante qu'à force d'indifférei
c'est l'examen, un véritable et sérieux examen. Examii
il est vrai, n'est que se mettre en route vers la vérité; i
dans l'état présent des esprits, il semble qu'examiner co
presque être arrivé , tant l'examen est difficile , tant i
rare , tant un examen sérieux du Christianisme laisse ]
lement prévoir son résultat.
Toutefois, comme les considérations qui ont rempli (
série d'articles ont été fort générales , et qu'une multi
de faits auxquels elles se réfèrent n'ont pu y trouver pi
c'est à prendre connaissance de ces faits que le lecteu
d'abord intéressé; et si ces articles l'ont mis sui' la voi
LE SEMEUR.
67
Fjiic, c'i'slilcja lin {jiand point de ga{;inj. Les services
ndus par le Chi'istianisme à l'iiislruction publique , sa
ande activité pour la multiplication et l'amélioration des
oies , sa bienfaisante industrie dans une sphère qu'il a
Ênic agrandie, les beaux résultats dont les amis chrétiens
• l'instruction publique ont à se féliciter , voilà les faits
)nl la vue donnera de la consistance et du poids aux con-
lérations {générales que nous avons présentées au lectfiur.
fiorchcr ces faits pour les voir est la tâche de tout le
onde ; chercher ces faits pour les montrer est plus parti-
ilièrement le devoir des chrétiens.
Quand ces faits seraient beaucoup moins nombreux qu'ds
! le sont, la valeur intrinsèque de chacun d'eux, l'examen
leutif d'un seul, produirait iléjà une gi'ande impression,
irmi les lecteurs de ce journal, qui a pu n'être pas frappé
I ce qui a été rapporté dans le numéro xu de l'année dei-
èrc (i) 5"'" 'fis seules écoles du dmianche dans la seule
agleterre? En voyant la piété individuelle concentrer sur
1 seul paint d'une des branches de son activité plus d'ef-
rts et de sacrifices que le gouvernement d'un grand Etat
en a pu répandre sur tout l'ensemble de l'instruction
'imaire dans toute l'étendue de son territoire , il est im-
)ssible de n'être pas tout au moins frappé de l'énergie
traordinaire du levier que met le Cliristianisme entre les
ains de ses disciples ; et si des exemples de ce genre, qu'il
t, grâces à Dieu, facile de multiplier, et de rendre plus
ippans par le détail, étaient souvent présentés et expliqués
.\ lecteurs de toutes les classes , nul doute que ce témoi-
lage rendu au Christianisme par ses œuvres ne fixât sur
i bien des regards, et que la bienveillance ne suivît
ttention.
Mais il ne suffit pas de citer des faits, il faut en créer. Il
ut se hâter de subvenir au premier besoin dé la nation. Il
ut que le Christianisme fasse ses preuves envers le pavs.
faut qu'après avoir vu ses titres éteints par une trop Ion •
le prescription, il se légitime de nouveau par d'éminens
rvices. Il se vante de renfermer dans son sein les élémens
une restauration sociale : il faut qu'il le prouve. Les bras
mblent manquer , je l'avoue , à cette grande et sublime
ilture dont il fait sa vocation particulière; les vrais disci
es de la croix sont en petit nombre; le Christianisme ,
)nt on peut démêler encore un dernier reflet , quelques
eurs expirantes, quelques élémens disséminés, dans une
vilisation qui semble avoir pris à lâche de mentir toujours
us à son origine chrétienne, ae se trouve que chez le petit
)mbre à l'état de concentration qui est la condition néces-
irc de son efficacité régénérante ; mais la oii il se trouve
! fût-ce que dans un individu , il porte avec lui tous ses
très, il a toute son évidence. Un vrai chrétien est une apo-
gie complète du Chiislianisme. Et, Dieu soit loué, quel-
le petit que soit le nombre des croyans , il est tel encore
le leur lumière peut illuminer bien des points à la fois du
lys où la Providence lésa semés. Le genre d'activité au-
lel les appellerait la réforme de l'instruction populaire ,
t un de ceux assurément qui tourneraient sur eux le plus
! regards. Et il faut qu'ils soient avides de regards , parce
le , dans cette époque avancée d'incrédulité,où l'indiffé-
;nce, après avoir remplacé la haine, a fait place elle-même
l'oubli, le premier besoin du Christianisme est d'être re-
irdé. Que la lumière des chrétiens, ou plutôt celle de
Evangile, luise dans les écoles qu'ils fonderont , dans les
stituleurs qu'ils s'empresseront de former, dans les écrits
)iit ils composeront la bibliothèque à' peine commencée
1 pauvre peuple. Qu'on les connaisse à leurs fruits : leurs
uits n'ont point de pareils.
Qu'ils ne s'isolent pas cependant des œuvres de la philan-
(i) Page 91.
thropie naturelle. Qu'ils s'unissent, là où ils le peuvent, à
ceux qui, sans travailler dans le même espiit, travaillent dans
le sens de l'intérêt public. Il y a, nous ne devonspas l'oublier,
quelques points de contact" entre les œuvres de ces deux
classes de personnes, un terrain neutre où elles peuvent se
réunir; cl lorsque lu pureté de vues des philanthropes chré-
tiens sera coiiiuie, lorsqu'on aura été à même de bien dis-
tmguer leur religion du pharisaïsme ambitieux qui a ex-
cité tant de préventions légitimes, leur coopération active,
intelligente et désintéressée , bien loin d'être refusée, sera
recherchée. Il sied sans doute au Christianisme, alors qu'il
exige, au nom du Dieu jaloux, l'obéissance à sa loi sainte, de
dire au monde : « nous voulons toutou rien» ; mais lorsque,
sous les traits de la charité, il vient donner et non rece-
. oir , il lui sied de se faire tout à tous. Son triomphe , com-
me religion , est éloigné; il ne faut pas, en attendant, qu'il
dise à la soiJétémnous ne ferons rien avec vous qu'à condi-
tion que vous fassiez tout avec nous. » Ce serait se fermer
quelques-unes des portes qui peuvent encore être ouvertes.
Rien n'empêche un chrétien de coopérer chrétiennement
à des œuvies où d'autres concourent dans un autre esprit.
L'intention des autres n'a aucune puissance sur la sienne. Et
sans obtenir peut-être de faire apposer sur l'œuvre qu'il
vient seconder le divm cachet de l'Evangile , il dépend de
lui plus on moins de faire entrer dans cette œuvre bien des
élémens qui, sans lui, n'y seraient probablement que trop
étrangers, la modération, la simplicité, la patience. Il se-
rait difficile de tracer ici des règles et des limites , mais ou
peut s'en fier là-dessus à l'esprit, à la fois candide et délicat^
au tact religieux des vrais disciples de Jesu^i-Christ ; ils ont de
qui appicndre, et sauront bien reconnaître où ils peuvent
porter leur main et d'où ils doivent la retirer., ,,,,,;]
Mais il est une œuvre qu'ils feront seuls.
Ils saventque l'éducation publique ne peut point suppléer
et ne doit point supplanter l'éducation domestique; que
tout dépend de celle-ci ; que les meilleures institutions d'en-
seignenïeiil public sont peu efficaces et même très-difficile»
à réaliser dans un pays où l'éducation de famille est négligée
ou mauvaise ; que c'est de dessous le toit paternel que sor-
tent ; pour un état, les bénédictions et les malédictions tour
à tour, que c'est là qu'il faut poser la base du bonheur so-
cial; qu'elle n'est point ailleurs; et que, tant que la famille
sera désorganisée, l'Etat ne saurait s'organiser. C'est bien, je
l'avoue, le futur père de famille que l'on prépare dans l'en-
fant ; mais avec quelle peine , quelle difficulté! Combien ne
lui enlève pas la maison paternelle de ce que l'école lui avait
donné! De là naît l'obligation de s'occuper sans retard de
l'éducation des pères aussi bien que de celle des enfans.
L'éducation des pères de famille, l'éducation des adultes,
l'éducation directe de la nation , tâche dont l'accomplisse-
ment rapprocherait de nous le résultat désiré , mais tâche
si forte que la pensée en viendrait difficilement à d'autres
qu'à des chrétiens. L'idée de modifier des cai'actères déjà
formés, de créer dans l'âge mûr des habitudes nouvelles,
de faire rebrousser vers l'enfance ceux qui s"'avancent vers
la vieillesse , est en général hors des projets et au-delà des
espérances des philanthropes les plus ardens. Mais tout cela
n'est pas au-dessus du pouvoir de Celui qui sait faire fleurir
(l'expérience l'a mille fois prouvé), au milieu de la vie une
seconde enfance , comme ces arbres qu'un merveilleux au-
tomne pare quelquefois des rians attributs du printemps.
La religion ramène l'âme à son berceau , lui fait répéter la
vie et recommencer le cercle de ses saisons , et la mène pai'
une seconde jeunesse à une seconde maturité. Cette pui--
sance, déposée dans la Bible, nous l'exerçons par la Bible.
La Bible, et la prédication biblique, sont les grands édu-
cateurs de cet âge pour lequel il semble qu'il n'y ait plus
d'éducation possible. C'est par eux que la masse de la na-
68
LE SEMEUR.
tion pourra étie pagnée à une moralité élevée, positive et
vivante. Et nous avons pu nous convaincre qu'il y a chez le
peuple infiniment plus de susceptibilité religieuse que les
gens du monde et même beaucoup de chrétiens ne sont dis-
posés à le croire. Nos convictions religieuses nous avaient
bien fait pressentir d'une manière vague que les grandes
dispensations des deux dernières années ne seraient |)as vai-
nes, et que la sagesse de Dieu méditait quelque grand coup;
mais nous étions loin de soupçonner que la voix d'aveitis-
semcut eût été assez entendue pour que des populations con-
sidérables , au sein de l'incrédulité qui aveugle ou de la su-
perstition qui éblouit, eussent ressenti une faim et une soif
de justice telles qu'on ne les a vues se manifester que dans
les plus beaux jours du Christianisme. Rien n'est plus di-
gne d'une sérieuse atteutioa que les faits que nous allons
transcrire :
« Un des principaux administrateurs de la Société Dihli-
tjiie britanniriue et étrangère écr\\ii\t,a.\i commencement de
cette année : « J'ai fait l'addition de tous les Livres saints
» qui ont été distribués ( en France ) dans le derniei' tii-
» mestre de i83i ; elle s'élève à 5 1,000 exemplaires; c'est
» le nombre que , les années précédente^ , j'ai pu placer
» avec peine dans une année entière, et j'aurais pu en dis-
» tribuer bien davantage si les livres ne m'avaient pas
» manqué. Des demandes m'arrivent journellement de
» toutes les parties de la France. Il y a des milliers de
» communes où, il y a quelques années , on n'avait jamais
» vu un Testament, et où il se trouve aujourd'hui dans les
» mains de tous les écoliers, qui en font journellement une
» lecture assidue. »
» II écrivait encore en date du 27 avril : « Le nombre
j) des Livres saints sortis, pendant le premier trimestre de
» cette année, du magasin de Paris , s'est élevé à 60^8-9
» exemplaires. »
Des faits tout semblables sont consignés dans le rapport
delà Société évaugélique de Genève. Elle a envoyé dans
les départemcns français les plus voisins de sa résidence des
colporteurs, hommes religieux et simples , munis de Bibles
et de NouveauxTestamens. Malgré bien des circonstances
défavorables , malgré l'opposition d'une certaine classe de
personnes, et quoique la distribution de ces volumes ne fût
point gratuite,il s'en est répandu des centaines d'exemplaires
dans l'espace de quelques mois ; les dépôts , contre toute
prévision, ont dû être renouvelés, et le nombre des colpor-
teurs a été porté progressivement de deux à neuf. On a
lieu de croire que, dans d'autres parties de la France où la
Bible était à peu près étrangère, le même besoin de la con-
naître existe, et que l'œuvre d.u colportage bibhqne y trou-
vera le même accès. ,
Voilà ce qui se passe, sans bruit, au milieu des événemens
qui en font tant , des craintes et des espérances vaines qui
en font davantage encore. Je ne sache pas que nos journaux,
à l'affût des moindres nouvelles , aient fait la plus légère
mention de ce mouvement religieux , qui , s'il se soutient,
prépare à la Fiance la plus bienfaisante et la plus radicale
des révolutions. Il révélerait aux hommes d'état , s'ils y
voulaient prendre garde, dans l'esprit national un élément
caché, inaperçu, dont on peut tirer le plus grand parti:
il leur ferait voir que la religion, traitée par eux avec trop
de légèreté, vit , du moins sous forme de besoin , dans les
cœurs de la multitude, et qu'il y a encore dans celte nation
qu'on a tant travaillé à rendre frivole et légère , l'étoffe
d'un peuple sérieux , par conséquent d'un peuple paisible
et d'un peuple libre.
11 reste à recommander à la charité chrétienne , toujours
dans la même sphère , un devoir qu'elle seule peut-être est
en état de remplir.
Il est , dans quelques départemens de la France, des en-
fans qui, privés de bonne heure de leurs païens , sans pfo-
tecteuis naturels, quelquefois sans asile, composent leui
vie de mendicité et de vagabondage, et préparent au pays
moins une population qu'une vermine. Beaucoup d'antres,
qui ont encoie leurs pareiis , ne sont pas les moins aban-
donnés , peut être même sont plus misérables. Le cœur
se serre de douleur en voyant croître pour le vice, pour le
crime, et en tout cas pour la brutalité, des créatures intel-
ligentes et inimoitelles; et l'on s'effraie de voir se dévelop-
per chez ces malheureux enfans une force physique qui,
n étant réglée et maîtrisée par aucune puissance morale,
sera nécessairement hostile à la société. La société et Dieu
lui-même semblent confier ces infortunés à la bienveillance
chrétienne. Et qui s'en chargera si ce n'est elle ? Qu'elle leui
rende une famille; qu'elle leur assure un asile, des soins,
une éducation, qui, fùt-ellc imparfaite, les rattacherait du
moins à la société , et lui sauverait leur dangereuse et inévi-
table inimitié. Quand ce moyen manque, ne craignons pas
de fonder quelques-uns de ces asiles que des pays voisins
ont ouverts à des infortunes du même genre. Rendons à
Dieu, si nous le pouvons, et tout au moins à l'humanité,
tant d'êtres que le malheur de leur naissance ou de leui
situation réduit à l'état sauvage au milieu de la civilisation.
Quand la charité chrétienne ne rendrait que ce service au
pays, quel droit n'aurait-cUe pas acquis à sa reconnaissance!
L'entreprise est difficile, je le sais, les moyens rares, les obs-
tacles nombreux ; mais la nécessité est ui gente, le mal ex-
trême : c'est tout ce qu'un chrétien a besoin de voir; il sail
que Dieu donne les forces avec la lâche. « Impossible n'esl
pas un mot français, » disait un guerrier de celte nation
valeureuse et entreprenante; avec combien plus de raison
ne disons-nous pas : « Impossible n'est pas un mot chrétien.»
VOYAGES»
VOïAGE DE M. STEWAnT AUX îl.ES SANDWICH.
Sixième article. — Des lois et des écoles.
Le degré de civilisation auquel les chefs et une partie de
la population sont parvenus, et l'importance toujours crois-
sante de ce groupe d^îles, sous le rapport du commerce,
et comme offrant aux baleiniers et aux autres navires qui
traversent l'Océan Pacifique des facilités pour réparer leurs
dommages et renouveler leurs provisions, rendent fort
désirable qu'un journal soit publié dans leportd'IIonolulu ,
en hawaiien et en anglais. Depuis deux ou trois ans , on a
plusieurs fois dû y suppléer par des bulletins imprimés. Le
roi et les chefs sont si souvent dans le cas de s'adresser att
public par la voie de la presse, et les matériaux propres à
être insérés utilement dans une feuille périodique et à eu
rendre la lecture intéressante , sont si nombreux , que si les
missionnaires avaient le temps d'en diriger la publication,
nous verrions bientôt , je n'en doute pas , paraître ut\ Jour-
nal des Iles Sandwich. Le roi et l-i régente ordonnèrent,
aussitôt après l'audience du capitaine Finch , qu'on impri-
mât le discours qu'il avait prononcé, et la lettre du prési-
dent dont il était porteur, et qu'on distribuât ces pièces aux
nobles et aux hahitans les plus éclairés. Ou eût aussi la poli-
tesse d'en envoyer quelques exemplaires au capitaine et aux
officiers.
Les étrangers de toute condition qui demeurent à Oaliou
ont toujours , à un petit nombre d'exceptions près , refusé
de reconnaître au gouvernement le droit de leur appliquei'
les lois du pays , soutenant l'étrange doctrine politique que
ces lois doivent les protéger, mais qu'ils ne sont pas tenus d'y
obéir. Je 11c crains' même pas d'ajouter qu'ils ont toujours
LE SEMEUR.
69
<lL' opposes à IVlaMisscmcnt de tpiitcsi lois quelconques. La
i-.iisoii qu'ils eu doniiciilcst que ces lois seraient faites par
les niissionuaiies j mais leur motif véritable est, je le pense,
le désir qu'ils ont que toute la nation reste, le plus long-temps
possible, sans lois sur tout ce qui n'intéresse pas la sûreté de
leurs piopriétés et de leurs personnes. L'abolition de l'ido-
làtric , l'introduction du Cluistianismc , le changement qui
eu est résulté dans la condition du peuple, l'adoption de
nouvelles coutumes, la formation de nouvelles habitu-
de» , la connaissance de la vérité et des élémens des sciences
humaines , et l'établissement d'une imprimerie , ont cepen-
dant rendu de nouvelles lois, non seulement désirables,
mais même nécessaires. Les voyageurs les plus capables de
juger des besoins de ces îles, qui les ont visitées depuis quel-
que temps , ont compris cette nécessité , et ont insisté au-
près du gouveinement sur l'importance qu'il y a à promul-
guer des lois en rapport avec les lumières et les connais-
sances qu'on y possède aujourd'hui.
Dès 1825 , lord Byron, ayant été admis dans un conseil
des chefs, qui s'étaient réunis pour reconnaître les droits
du roi actuel au troue, (t pour nommer une régence du-
rant sa minorité, saisit cette occasion pour leur présenter un
projet de lois civiles adaptées à leur nouvelle position , et
des réglemcus maritimes pour les navires étrangers qui fré-
<(uentent leur port. Ces derniers furent aussitôt mis en
vigueur, et en remplacèrent d'autres qui contenaient des
. dispositions injustes. Les conseils de lord Byron avaient
davantage pour objet la forme du gouvernement , les droits
respectifs du roi, des chefs et du peuple, leurs rapports
entre eux et la propriété des terres, que la ci-éation d'un
code criminel et municipal. Veis la fin de cette même an-
née, les régens et les chefs essayèrent de poser les bases de
lois sur ces divers sujets. Ils commencèrent par réunir un
ronseil, où lesprcceptes du Décalogue, qui leur paraissaient
contenir les principes les plus élevés sur la morale et sur les
rapports sociaux, furent publiquement discutés j ou arrêta
de publier les dix commandemcns , sans cependant y join-
dre des clauses pénales ; cette mesure devait servir à prcpa-
ler les esprits à la promulgation de lois spéciales fondées
sur les mômes principes. Quelques-uns des missionnaires
avaient été invités par les régens Karaimoku et Kaahumanu
à être présens à la discussion ; mais les habitans étrangers
l'ayant appris, un certain nombre des plus inlluens accou-
rurent et interrompirent bruyamment le conseil , se livrant
aux plus indignes menaces contre les missionnaires , même
à celle d'attenter à leur vie , tellement que les chefs effiayés
renoncèrent pour quelque temps à réaliser leurs desseins.
Deux ans après, en décembre iSi'j, quoique l'opposition
des étrangers contre toute tentative d'établir des lois ré-
pressives du vice eût plutôt augmenté que diminué , le roi
et les chefs réunis en conseil, arrêtèrent la promulgation
de lois contre le meurtre, le vol et l'adultère. Elles pro-
nonçaient la peine de mort contre le premier de cci cri-
mes, et celle de la prison contre les deux auties. Le roi,
entouré des principaux chefs, et placé près d'un bosquet de
cocotiers voisin du rivage, en fit lecture à une foule im-
mense , à laquelle se mêlèrent les étrangers. Ces lois
furent aussitôt imprimées et répandues à un grand nombre
d'exemplaires. Peu de temps après , on en ajouta d'autres
contre le jeu , l'ivrognerie, la prostitution, la profanation
du dimanche et la cohabitation de personnes non mariées.
Il avait été convenu que le capitaine se rendrait dans
l'après-midi chez le roi , pour y voir la princesse et les prin-
cipaux chefs des Iles du Vent. IN^ous les y trouvâmes en effet
réunis. Le capitaine saisit cette occasion de les entretenir
de leurs droits comme gouvernement, et des principes sur
lesquels il leur conseillait de faire reposer leurs actes pu-
blics et leurs lois. Il insista en particulier sur la réalité d'un
droit que les étrangers ont toujours voulu leur contester,
celui de faire des lois indistinctement obligatoires pour tons
les liabitansde l'île, et il les invita à adresser à notre pouver-
nemeiit toutes les plaintes auxquelles la conduite des ci-
toyens américains qui y demeurent pourrait donner lieu.
On leur a jusqu'ici si complètement laissé ignorer ces cho-
ses , qu'ils ne pouvaient se lasser de les entendre.
Le costume et les manières de la princesse et de Kapio-
lani nous convainquirent que les progrès que nous avions
remarqués chezles chefs d'Oahou, s'étendaicntaussi à ceux
des autres îles. La princesse , élégamment vêtue, pleine de
dignité et de politesse dans ses manières , parut au capitaine
être une jeune femme pleine de bon sens et d'esprit. Ka-
piolani , plus âgée , avait un air respectable. Peisonne ne
paraissait prendre autant qu'elle intérêt à la conversation.
A plusieurs reprises, je la vis essuyer ses larmes. Eu nous
rendant du palais à la chapelle , où l'on lient chaque se-
maine, à pareil jour, une réunion religieuse , elle me dit
en pleurant : « Oh I AL Stewart , c'est vraiment une grande
faveur pour nous que cette visite de votre capitaine; nous
sommes bien heureux de ce message du grand chef de l'A-
mérique. La joie de mon cœur est grande ; car j'ai l'espoir
que la captivité d'Hawaii touche à sa fin I » Hawaii a en effet
été long-temps encapeivitè. Elle a souffert dans la captivité
du paganisme, de l'ignorance, de la superstition et de la
crainte ; dans la captivité des hommes licencieux qui l'ont
visitée, et qui en ont trompé les habitans. Mais ses dieux
de bois et de pierre sont renversés. Celui qui veut que tous
les hommes l'adorent en esprit et en vérité est vraiment le
seul Dieu qu'on y reconnaît et qu'on y adore. La religion
et les connaissances qu'elle répand dissipent peu à peu les
ténèbres, et le vice, qui jadis se montrait sans rougira la
face des cieux, est enfin forcé de se cacher dans l'ombre.
Que quelques voix amies se fassent encore entendre , et la
Captivité d'Hawaii, non seulement touchera à sa fin , mais
uiême aura cessé.
Peu de jours après notre arrivée à Oahou , nous avons
visité les écoles j c'était le moment où les classes les plus
avancées, qui contiennent plusieurs centaines d'élèves se
livraient à des exercices de lecture, d'écriture, d'arithmé-
tique, de géographie, d'histoire et de chant sacré; nous en
fûmes trèE-satisf;ïits. Beaucoup d'élèves, hommes etfemmes
écrivaient aussi bien que le font chez nous les personnes
qui ont reçu une éducation ordinaire. Nous vîmes le roi et
les chefs , entre autres le gouverneur Boki et sa femme h
la tête de leurs classes, donnant l'exemple de la plus loua-
ble émulation , pour être les premiers par l'étendue do.
leurs connaissances, comme ils le sont par leur ranp. Le
roi lut à haute voix , en notre présence, quelques phra-
ses anglaises, et il le fit avec une facilité et une pureté d'ac-
cent qui nous surprirent. Il comprend assez bien notre
langue; mais il ne la parle pas volontiers, dans la crainte de
faire des fautes. On nous montra une corbeille remplie
d'ouvrages de femmes , ftiits par les jeunes filles de la classe,
de miss Ward,avec tout le goût et le soin d'une habile cou-
turière. Plusieurs des femmes de lîle sont si adroites dans
ce genre , que l'élégance et le fini des vêtemens qu'elles
confectionnent nous étonnèrent beaucoup. Elles sont con-
stamment occupées par les nombreuses commandes qui leur
sont faites , et gagnent leur vie de cette manière.
Quoique le capitaine Finch eût assisté à l'examen trimes-
triel , Kaahumanu désira lui faire voir un examen général
des écoles de l'île. On en fut bientôt averti dans tous les
districts d'Oahou, et chacun s'y prépara de son mieux. Cet
examen eut lieu hier dans la chapelle, vaste bâtiment de
cent quatrc-vint-dix-huit pieds de long sur scixantedix-
huit pieds de large. Les écoliers de tout rang et de tout ;1ge
étnient au nombre de plusieurs milliers, qui, ne pouvant,
70
LE SEMEtR.
à beaucoup près, entier lous à la fois dans la chapelle, fu-
rent introduits par ilistricts. La matinée fut consacrée à exa-
miner les élèves des écoles établies depuis peu dans les parties
les plus leculées de l'île, et ceux des classes où l'on se bor-
ne à enseigner la lecture. Tous ces gens étaient vêtus
d'étoffe fobriquée dans le pays et drapée autour de la taille
avec goût. Chaque école était en uniforme. Les unes por-
taient des manteaux noirs , d'autres des manteaux jaunes ,
rouges, blancs, rayés, tacJietés ou unis. Jamais encore je
n'avais vu un tel bonheur régner sur les visages. Chacun
avait l'air de vouloir montrer qu'il attache une véritable
importance à ces diverses études, et qu'il se réjouit du
nouvel ordre de choses.
L'après-midi avait été fixée pour l'examen des classes les
plus avancées, qui ont beaucoup dépassé le reste de la po-
pulation. Le capitaine s'y rendit, accompagné de tous les of-
ficiers qui purent quitter le vaisseau. Tous les étrangers et
les consuls, qui avaient appris qu'il devait y avoir une céré-
monie extraordinaire , y étaient déjà et attendaient notre
arrivée. Afin de préparer au capitaine et aux officiers un
plaisir nouveau , les indigènes se présentèrent dans l'ancien
costume national, auquel ils firent cependant les change-
niens qu'exige aujourd'liui la décence. Les diverses écoles
occupaient les deux tiers de la chapelle; le reste en avait été
réservé pour les femmes des chefs. Elles arrivèrent en pro-
cession avec toute la pompe qui entourait autrefois leur
dignité. Vu des places que nous occupions, ce spectacle,
avait quelque chose d'imposant.
L'examen roula sur la lecture , l'écriture et l'arithméti-
que. Il se termina , au bout d'une heure , par le chant d'une
hymne et une courte prière. La plus grande partie des
écliantillons d'écritures qu'on nous présenta étaient des let-
tres qui m'étaient adressées et qui exprimaient la satisfac-
tion qu'on éprouvait de me revoir, et les vues des diffcrens
écrivains sur des sujets religieux ou relatifs à leurs études,'
Plusieurs centaines de ces lettres me furent remises , après
avoir circulé parmi les étrangers. Plusieurs de ceux-ci ne
prenaient aucun intérêt aux progrès de ce peuple, et soute-
naient avec affectation que les missionnaires n'ont opéré
aucun bien et que les indigènes n'ont pas de capacité pour
apprendre. Ils avaient l'air d'être mécontens du plaisir que
nous éprouvions , et ne s'en cachaient point. L'attentioa
d'un de nos officiels ayant été attirée par la facilité et l'intel-
Igence avec laquelle les élèves d'nne classe de calcul réci-
taient la table de multiplication, il eu exprima sa surprise et
sa satisfaction à un de ces étrangers, assis près de lui. Mais
celui-ci, loin de les partager, lui répondit, avec un geste de
mépris : « Ce sont des perroquets , monsieur j ils ne com-
prennent rien à ce qu'ils disent. » Au même instant, un
jeune liommc apporta à l'officier une ardoise sur laquelle il
venait de faire une addition longue et difficile, et lui de-
manda si elle était juslej elle se trouva être sans faute.
Alors l'officier se tourna vers son voisin , et lui dit en riant ,
qu'on pourrait peut-êti'e venir à bout d'apprendre à un
perroquet à répéter la table de multiplication ; mais qu'il
faudrait un oiseau merveilleux pour additionner, sans faute,
ces longues colonnes de chiffres.
Nous sortîmes avant le cortège pour le voir défiler. Les
en'ans dcReknanoa ouvraient la marche, portés sur des es-
pèces de palanquins ; mais, peu accoutumés à se voir ainsi en
l'air et tout effrayés , ils se mirent à jeter de tels cris ,
que leurs porteurs furent obligés de les prendre dans leui-s
bras. Après eux, venaient les reines ,et plus loin la prin-
cesse , précédée du roi et de sa suite , et escortée par un
détachement de la garde royale qui ouvrait un passage
aux porteurs de son tiôue , à travers la foule immense qui
se pressait sur la route.
DE L'OPINIO.^
HELATIVEMENT AU CHRISTIANISME, AU DIX-NEUVIEME SIECLE.
Le Christianisme voit dans l'homme l'être moral et im-
mortel , beaucoup plus que l'être social. Il est une foi reli-
gieuse, une loi morale , avant de devenir une charte d'af-
franchissement pour les peuples , une source de bien-être
et de perfectionnement pour l'humanité prise en masse. Il
sépare profondément l'ordre spirituel de l'ordre temporel; et
c'est dans le premier qu'il se place et se renferme ; c'est de
là qu'il pénètre, anime et régit le second. 11 ne prétend ré-
gner sur le monde extérieur qu'en régnant au fond des
âmes : plus il reste à l'état de puissance morale , conformé-
ment à sa nature et à sa destination célestes, plus son action
sur la société est étendue , forte et salutaire ; il la perd ou la
compromet, dès que, contre l'esprit de son institution,
il veut se transformer plus ou moins en puissance poli-
tique.
Remarquons encore que les bienfaits temporels du Chris-
tianisme, quelque immenses qu'ils soient ou qu'ils doivent
être dans l'avenir , se trouvent à peine indiqués dans l'E-
vangile, tant ils sont peu de chose auprès du gi-and salut
qu'il annonce et qu'il offre an nom de Christ. S'il tend à
rendre de jour en jour plus calme , plus douce et plus heu-
reuse notre vie extérieure et terrestre , comme nous l'ap-
prenons de l'expérience autant que de l'examen de ses doc-
trines , s'il améliore graduellement le sort de l'humanité par
le nouvel esprit qu'il répand en elle ; ce n'est pourtant pas
là son but direct et réel; car il regarde surtout, on peut
presque dire uniquement, à notre vie intérieure et céleste ;
ces biens d'un ordre inférieur, les seuls dont le monde lui
tienne compte, et dont il lui garde quelque reconnaissance,
entrent à peine dans ses promesses; il les donne en quelque
sorte par-dessus le marché. ,
Cependant, c'est par son influence sociale qu'on l'envi-
sage de préférence depuis plus d'un siècle; c'est par là prin-
cipalement qu'on le juge, parla qu'on l'attaque et qu'on le
défend. Nous pouvons nous en attrister, mais nous ne de-
vons pas nous en étonner. Les questions politiques se sont
naturellement placées en première ligne pour ces généra-
tions que le matérialisme tient courbées vers la terre , et
qui semblent avoir perdu toute pensée de Dieu et du ciel ,
tout souci de leur âme et de leur immortalité. Entièrement
vouées aux intérêts individuels ou sociaux , elles ne peuvent
que faire de ces intérêts la règle et la mesure de leurs juge-
mens , comme elles en ont fait le mobile et le but de leur
existence. Eh ! bien , chose remarquable , c'est de là que le
siècle semble devoir remonter vers la foi chrétienne. Dans
cet abîme où il s'enfonçait, croyant s'éloigner d'elle de plus
en plus , il la rencontre eu face ; attaché , enchaîné à la
terre , il éprouve tout à coup le désir ou le besoin de se
rctotirner vers le ciel et vers Dieu; il commence à sentir
qu'en se séparant du monde invisible , pour ne s'occuper
que de ce qu'il nomme le positif de la vie, en laissant do
côté notre nature morale et nos espérances immortelles , eu
i-eléguant la religion dans ses temples , on n'est parveuu
qu'à ébranler la société dans ses bases les plus profondes ,
à compromettre sa félicité, sa sécurité, et jusqu'à son exis-
tence; il commence à comprendre que les croyances et les
mœurs sont des principes d'ordre , de repos , de bonheur
public plus indispensables qu'il ne l'avait imaginé, et qu'il
faut en tenir plus de compte que ne l'a fait la sagesse hu-
maine , sous peine de retomber dans le cahos ou de redes-
cendre à l'état sauvage. Deriière ces intérêts matériels, au
fond de ces questions sociales et politiques, on retrouve
l'Evangile, ce guide céleste auquel le monde chrétien doit
tout ce qu'il est, dont il avait voulu se défaire ou se passer
LE SEMEUR.
71
dans un momciii de délire, et qui lui offre encore le secours
de sci lumières, l'appui de ses direclions pour le conduire
à des progiès nouveaux ; plus les vues s'clcndent , plus les
éludes économiques et politiques se complètent, plus on
apcrçoitla nécessité de reveniràce Livrcqui réunit l'homme
à Dieu, la terre au ciel , et qui contient le secret de nos
destinées présentes comme celui de nos destinées éternelles.
Ainsi se vérifie le mot célèbre de Bacon, et en toutes choses,
la vérité conduit ou ramène au Christianisme.
A cet égard, comme à bien d'autres, il existe déjà une
notable différence entre le point de vue de notre siècle et
celui du siècle dernier. Après l'aveugle hostilité des encyclo-
pédistes , après la triste indifférence de l'empire , l'opiniou
se réveille en retrouvant pleines de vie et de foi'ce ces croyan-
ces chrétiennes qu'on lui avait dit expirantes, ou même
complètement mortes, et eu découvrant, contre son atten-
te, qu'elles sont la source véritable de la civilisation mo-
derne, L'unique base solide de la félicité et de la sécurité
publiques, la cause première et le principal mobile du pro-
grès social. Il est arrivé en économie et en politique la
même chose qu'en chronologie, en archéologie, en géolo-
gie. Le jugementde ces sciences nouvelles , relativement au
Christianisme, fut d'abord plus que sévère; mais à mesure
qu'elles ont avancé, pénétré au fond des choses, mieux con-
nu l'organisation de la société , les ressorts qui la font mou-
voir, les liens qui la tiennent unie , les conditions réelles de
son perfectionnement et de sou bien-être, elles ont vu leur
erreur et leur injustice envers la religion qui a présidé à
l'enfantement du monde nouveau, qu'on a nommé, à cause
de l'influence que le Christianisme a exercée sur ses déve-
loppcmens, le monde chrétien j et rëlbge a remplacé le
blâme; le respect, l'admiration , la gratitude des hommes
les plus en avant de leur siècle ont imposé silence aux cris
de la haine et aux dédains de la légèreté.
Nous pouvons nous- souvenir encore du temps où l'on ne
voyait dans la religion chrétienne qu'une superstition judaï-
que, une source de désordres et de malheurs publics, un
obstacle au progrès social , une cause permanente de servi-
tude. £a l'anéantissant, comme on espérait le faire , on
croyait travailler au bonheur du genre humain et préparer
son entieraffranchissement ; c'était la haute mission que s'at-
tribuait ce qu'on nommait alors la philosophie ; c'était l'œu-
vre réservée au grand siècle. On sait aujourd'hui ce que
valaient ces idées qui s'étaient si rapidement emparées de
toutes les classes ; on sait qu'elles ne procédaient que d'igno-
rance des conditions vitales du bien-être et du perfection-
nement social , ainsi que de la nat;ire , de l'action et des
tendances réelles du Christianisme. On reconnaît générale-
ment que la société doit au Christianisme, outre la destruc-
tion d'une foule de coutumes immorales et barbares , la
réhabilitation de la femme dans le rang qui lui appartient ,
la disparition de préjugés, de vices et.d'erreurs innombra-
bles.; l'esprit de bienveillance qui a créé tant d'institutions
utiks, adonci tant de misères etproduitde nouvelles mœurs;
la proclamation de l'égalité des hommes devant Dieu, prin-
cipe de l'égalité devant la loi, et par conséquent de toute
vraie liberté. On avoue sans peine qu'il a amené la rénova-
tion civile et politique du monde, en opérant ou du moins
en commençant sa régénération morale. Il est vrai qu'on ue
voit guère là qu'un grand fait historique; on n'a qu'une
idée fausse ou confuse de la nature et de la puissance de la
cause dont il est sorti; aussi, par une erreur nouvelle, la
suppose-t-on épuisée, lorsqu'à peine elle a commencé à
agir et à montrer une partie des effets qu'elle est destinée à
produire. Mais enfin le fait lui-même est maintenant dé-
monti-é et universellement admis ; et c'est pour cela que
bien des gens aiment et honorent le Christianisme; ils s'y
rattachent en vue de ce que le monde a reçu de lui ou de ce
qu'il pcuten attendre; ilsle veulent comme nécessaire à Ja sé-
curité ctà la félicité publiques. Lour vétiéi-alion croîtrait sans
doute s'ils connaissaient mieux ses bienfaits positifs et népa-
tifs, individuels et sociaux, s'ils se rappelaient que son heu-
reuse influence est plus intérieure qu'ajipaicnte , s'ils pou-
vaient calculer la somme des biens qu'jl a produits celle
des maux (ju'il a prévenus, et évaluer le prix des consola-
tions, du calme , du bien-être qu'd a versés dans les âmes
et au sein des familles ^ à travers les âges. Cependant ce res-
pect, cette justice rendus au Christianisme, ne sont point
encore lu foi chrétienne. Tout en lui accordant la ploirc
d'avoir fait faire à l'humanité un pas immense vers des des-
tinées meilleures, tout en lui donnant volontiers l'épi thète
de divin, on ne prétend pas se ranger au nombre de se»
disciples; souvent même on reste parmi ses ennemis décla-
rés; on lui cherche des origines humaines, sans daipner
s'occuper des titres qui établissent son origine céleste.
Mais si ce n'est pas encore de la foi , c'est pourtant uu
acheminement à la foi : la grande pierre de scandale contre
laquelle avait heurté le dernier siècle, est ôtée. La recon-
naissance d'uH fait historique aussi considérable doit néces-
sairement conduire à la recherche de sa cause. Il est étranpo
qu'on admette que le Christianisme n'a agi sur les constitu-
tions qu'eu agissant sur les mœurs , qu'il n'a changé la so-
ciété qu'en changeant l'homme, et qu'on étudie si peu sa
puissante morale ,se contentant de l'admirer sur parole. Il
est étrange qu'en voyant la haute influence qu'il a exercée
sur le monde par les nombreux principes qu'il y a répandus
on s'inquiète si peu de savoir au juste quels sont ces prin-
cipes, d'où ils sont venus , ce qui a fait leur force et leur
empire. Il y aurait pourtant là deux grandes leçons à rece-
voir: l'une, que le progrès social n'est en dernière analyse
qu'un progrès moral; l'autre, que la morale chrétienne, dans
laquelle notre civilisatiou, notre ordie politique ont leur
origine et leur base , repose elle - même tout eutière sur la
foi chrétienne; car cette morale n'est que l'amour de Dieu
et du prochain , qui se forme dans l'âme au pied de la croix
de Christ. Ceci mènerait à réfléchir sur autre chose que no-
tre existence et notre félicité terrestres ; on se demanderait
quelle est notre place dans l'échelle des êtres, quelle est no-
tre destinée , quelles sont nos relations avec Dieu et avec le
monde des esprits; on aurait entrevu à l'homme de nou-
veaux rapports et de nouveaux intérêts.
Or, dès qu'on cessera de ne considérer l'homme que dans
ses rapports et ses intérêts matériels , dès qu'on en viendra
à s'occuper sérieusement de sa nature morale et de ses fihs
immortelles, on apercevra les étonnantes harmonies du Chris-
tianisme avec les instincts et les états divers de son âme, on
admirera comme il répond aux besoins les plu» intimes de-
là conscience et dû coeur , on reconnaîtra par l'expérienci'
intérieure la réalité, et par conséquent la vérité de ses doc-
trines dogmatiques;eomfnerutihté, la bienfaisante influence, .
et par conséquent la vérité des doctrines morales se dé-
montre par l'expérieHce extérieure de la société. Sous le rap-
port spirituel, qui est son rapport principal et direct, il pro-
met et donne bien davantage, il est bien plus grand , bien
plus puissant, bien plus admirable que sous lerapport tempo-
rel , qui n'est que son rapport indirect et accessoire. Quand
on a reconnu etsurtout éprouvé ce qu'il est à cet égard, on
répète avec une profonde conviction ce mot de l'Apô-
tre : « je n'ai point honte de l'Evangile de Christ ; car
» il est la puissance de Dieu , pour le salut de tous ceux
» qui croient ! » Espérons que les dispensations de la
Providence vont arracher l'homme à la frivolité de ses pré-
occupations et de ses attachemens actuels, le contraindre de
se souvenir, plus qu'il ne fait, qu'il est un être moral et im-
mortel, et le forcer, en le frappant de plus en plus du sen-
timent de l'inconsunce des choses de ce monde, et de sw
71
LE SEMEUR.
propre fragilité, à se poser avant tout cette question : « Que
.) faut-il que je fjsse pour avoir la vie cteruclle ? » Alors
s'ctcndront rapidement les conquêtes du Christianisme. Les
grands événemens qui s'accomplissent , l'état général des
esprits , les mécouiptcs politiques de notre siècle , l'cbran-
lemcnt universel de la société, l'épreuve qu'elle a faite de ce
que valent les promesses de la sagesse humaine , le retour
d'une plnlosophiee^scntiellementspirituallSte, les nouvelles
nations chrétiennes qui se formenlsur divers points du globe,
par dessus tout le réveil qui s'opère au sein des anciennes
Eglises, une foule d'autres signes semblent annoncer que
les temps approchent.
MELANGES.
L\ Bible PORTÉE ACX PEliPLESnE L'AFRlOtECESTBALE.PAR M.RlCHARD
Lander.— m. Laird, de Liverpool , dont le fiU accompagne M. Richard
Lander dans le nouveau voyage qu'il a entrepris pour explorer l'inténeur
de l'Afrique , a remis à ce'voyageur dix BiMes el cinquante Nouvtaux-
Teslamens en langue arabe , reliés avec soin , quelques-uns même avec
Juxe, pour èlre offerts en présent aux rois afrii'aios des bords du Niger.
Ces chefs savent presque tous lire el écrire l'ar.ibe . el ceux qui ne le sa-
vent pas ont , à ce que rapporte M. Lander, des secrétaires ari^bes qui
peuvent leur faire la lecture du Livre saint. La Société Biblique de Lon-
dres a , de son côté, couGé il M. Lamler cent Nouveaux-Teslamens el
cenlexempl ires des qualic Ev.mgilcs dans ta même langue , simplfmenl
reliés. La Parole de Dieu va donc être poitée dans ces contrées à peme
connues par les mômes navires qui y portent les premières marchanJises
européennes. Le Christianisme y pénétrera en même temi.s que le com-
merce , el quelques-uns des rés.illats que nous espérions de ces décou-
verlcs récentes ne tarderont peut-être pas à être atleinls.
SOCILTÉ DD PRÊT CHARITABLE ET GRATUIT. NoU' HOUS faiSOnS un de-
voir de faire connaître celte utile institution , fondée à Toidnise en
i8-.7. et autorisée en 1828 par une ordonnance rojale. Elle a déjà rendu
de grands services. Il soustrait des familles malheureuses aux exigences
des iiéuriers . qui auraient hâté leur ruine , en paraissant la prévenir.
Lu Société du prêt chiritable tt gratuit , dont le.capital se compose de
la somme de 5o,ooo fr., divisée en 100 actions de 5oo fr. dMcuiie ,
nui ne portent aucun intérêt , el dont le remboursement ne peut elre exige
avant dix ans . prête pjur le délai de trois mois de petites sommes , qm
ne peuvent jamais excéder 3oo fr., sur gage , miis sans frais m intérêts ,
aux personiles domiciliées dans le canton de Toulouse , quelle croit dignes
de ccfe faveur. Si la somme prêtée nesl pas remboursée au bout des
irois mois le g.ige est vendu à lencan et aux enchères publiques; mais si
son produit est plus élevé que la somme avancée , on resli'ue le surplus à
l'emprunteur. Si , à l'échéance du premier délai qui lui a ete accorde ,
celui-ci offre de paver la. moitié de la somme qui lui a été prêtée, et af-
firme qu'il est dans Vimpossibilité de rembourser le tout , les administra-
teurs, dont les fonctions sont gratuites, peuvent, s'ils le jugent conve-
nable , lui accorder pour le payement de l'autre moitié un nouveau délai
de tro's mois
Nos lecteurs .ippiéeleronl la pensée généreuse qui a présidé à la forma-
tion de celle Société . conçue sur le même plan que les Monts-de Piété ,
.sans en avoir les inconvénicns. Djns les villes manufaclu.-ières, il arrive
souvent que des ouvriers , obligés de se procurer les moyens de payer leur
loyer, ou d'acheter du pain peur leurs familles , recourent a de petits usu-
riers , dont le nombre y est toujours considérable , et mettent en gage une
portion de leurs vêtemcns ou de leur mobilier, dont la valeur ne tarde
pas à être absorbée par des intérêts exorbilans. Nous savons qu'il arri-
vait souvent à Toulouse, avant la fondation de la Société du Prêt chîn-
tableel graluil , qu'on exigeât d'eux 10 pour 100 par mois! L'adminis-
tration paternelle des fondateurs de cette institution prévient donc bien
des maux. Mais qui ne s'aperçoit en même temps qu'elle établit entre eux
el la classe ouvrière des rapports qui pcu\entêlre d'une grande utilité
pour la moralité ! Ce patronage , dont la bienveillance est la base . et (pii
est exercé par des hommes charitables , permet de donner des conseils
ulilis , de veill.T à ce que les enfans des pauvrfS fréqucntcrt les école», et
de rendra une foule de services plus importans que le prêt qui a donné
lieu à ces relation..
Qu'il nous soit aussi permis de faire remarquer qu'en soulageant le
pauvres de cette manière , on les expose beaucoup moins qu'en leur don-
nant des secours à perdre ce respect d'eux-mêmes qu'il est si important
qu'ils conservent. Leur faire un prêt, c'est fdire un appel à leur énergie ,
c'est leur dire qu'on a en eux la confiance qu'ils feront des cff.jrls pour
restituer ce qu'on leur avance ; c'est reconnaître qu'on les croit capables
de contracter des obligati ins ; tandis que se borner à leur faire des dons ,
c'est souvent les habituer à se reposer sur autrui , au lieu de réveiller (H
eu\ des f cultes qu'il faudrait maintenir actives.
Etat des Ecoles en Bavière. — La Bavière compte 5,3()^ école
primaires publiques, cl 498,000 élèves pour une population de 3,960,000
habit. ins. Le nombre total des élèves qui rréquentenl les 5,53o ctablisse-
mens consacrés à l'éducation est de .5oo,ooo environ; c'est plus du hui-
tième de la population. Ce fait explique les progrès de ce pays, depuis
trente aos , sous le rapport de l'instruction,
MÉJioi RE adressé AU Roi, par M IIermé-Dcqcesne. — M. Hcrmc'-
l>uqiiesne vient d'adresser un mémoire au roi , pour lui demander de sai-
sir le Conseil des ministres, des fins de sa requête du 10 aoiU dernier.
Quoiqu'il ne dépende , comme ancien lieutenant de juge à la Martinique .
que du ministère de la marine , il doit cependant aus.i compte de sa con-
duite au garde-des-sceaux, comme appartenant aujourd'hui à la magistra-
ture européenne ; et ée n'est que dans le Conseil des ministres que celui-ci
pourra être juge de ses actes et des insinuations dirigées contre lui. Nous
désirons que celte démarche ait le succès qu'il en attend ; car il importe
que l'état moral des colonies soit connu , et qu'on sache quelle force le
[iiéjugé de la couleur y conserve encore. M. Hermé-Duquesne vient de
[iviblier son mémoire : à la suite de celle brochure se trouvent diverses
pièces justificatives; entre autres, deux lettres du président du tribunal de
[iremière instance du Fort-Roy«l, où il affirme qu'il a , comme nous l'a-
vcms annoncé , donné sa démission , el imliqu" les motifs qui l'ont porté à
revcuir sur cette démarche. On remarque aussi, parmi ces pièces . une lel-
IredeM. le contre-amiral Dupotel , gouverneur de la Martinique , à qui
M. Duquesne avait demiindé la permission d'emmener afec lui un jeune
né 're de onz ■ ans , auquel il était fort attaché. Le gouverneur lui refusa
l'autorisation qu'il léclamail , sous prétexte tjue les n'i;lcnens nelui ac-
conlmt pii': Je ihmestique el qu'il finit remplir les obligations voulues
nar les onlonnanees , pour enle^'erun es lave de lu colonie. C'est donc
ainsi que les ordonr.ances mettent obstacle à 1 affranchissement . et qua la
volonté di maitre ne sullil pas pour qu'il puisse avoir lieu I
AI\\0!VCE.
Des colonies de bienfaisanxe a établir es France , sur le modèle de
celles Je la Hollande et de la Belgique , par E. G. de Mohglayi ;
ai-ecdestiotes, par B. Appert. Broch. in-8°. Paris, i832. Chez Lerosey.
libraire, au Palais-Royal.
La France offre beaucoup de terrains à défricher. La Sologne , le Berry,
le Poitou, la Bretagne sonldes pays dont l'état agricole serait susceptible
de grandes améliorations. Plusieurs philanthropes ont été frappés des
avantages qu'il y aurait à établir des colonies dans ces 1 indes et ces bruyè-
res. Nous avons fait connaître , il y a quelque temps , le mémoire que
M. le baron de Morogue a soumis sur cette grave question à l'Académie
des Sciences. M. de Monglave expose ses vues sur le même sujet , dans la
brochure que nous annonçons , el à laquelle il a donné la forme d'une let-
tre à M. le Ministre du commerce el des travaux publics. C'est à l'occasioa
des ravages du choléra en F.ance , qu'il la publie, parce qu'il voit dans
son projet de colonisation un moyen de subvenir aux b, soins de ceux que I»
lléau aura laissés sans ressources cl sans avenir. Nous regrettons que ses
idées ne soient pas assez développées. Il eût été utile de faire mieux con-
naître le succès des colonies de la Hollande , et de signaler les expériences
qui onl été faites sur les génies de culture qu'on pourrait introduire dans
les établissemcns projetés. M. \V. Allen , qui a publié à Londres , sous le
[lire dt Domestic Co/onicf . une brochure, déjà parvenue à sa sixième
édition , s'est bien gardé d oublier cet argument , le plus puissant de tous ;
car c'est derrière des impossibilités physiques qu'on se retranche souvest
pour he pas réaliser des projets dont l'utilité serait incontestable.
Nous ne saurions être d'accord avec l'auteur des notes qui terminent
cet écrit, quaii 1 il affirme que la bienfaisance personnelle est un mauvais
moyen de faire le bien. Pour pioi supposer , en effet . qu'elle ne consiste
qu'adonner dans la rue au premier mendiant qui se présente ? Ce n'est
pas ainsi que l'entend l'apotrc , quand il recommande " de visiter les 01-
' » phelins el les veuves daas leurs afflictions. »
Le Gérant, DEHAULT.
Imprimerie de Selligue , rue des Jeûi.eur- , n. 14.
TOME ir. — N" 10.
7 NOVEMBRE 1832.
LE SEMEUR
9
JOURNAL RELIGIEUX.
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISSANT
TOUS
LES
MERCREDIS.
Le
champ ,
c'est le 1
non de.
MaUh. XIII
38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n° ii,et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix:i5 fr. pour l'année,
I fr. pour 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera 3 fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. ~
,es lettres, paquets et envois d'argent, doiveut être affranchis. — On s'abonue à Lausanne, an bureau du iVbi/t'e/toe Vaudois.
SOMMAIRE.
ITTÉRATCRE : L'EJucatioii progressive , ou Elude du cours de la vie ,
par. M"" NECB.ER de Saussure ( Suite ). — Paris malade. Esquisses
du jour, par Eugène Boch. — Correspondance : Lettre de M. Sully-
Biunet aux rédacteurs du Semeur. — Psïcologie : Des obstacles que le
cieur de l'homme présente à l'Evangile. — MÉLA«ass ; Coupable in-
discrétion d'un journal.
LITTERATURE.
^'Education progressive ou Elude du cours de la vie ,
par M™" Kecreb de Saussure. Tome II. Paris, i83l.
Chez Paulin , librairc-iditeiir , place de la Bourse. Prix :
, fr.
DEUXIÈME ARTICLE.
Nous nous étions proposi- , après l'analyse de i'introduc-
ion générale de l'ouvrage, de passer immédiatement au sc-
oiid volume, le seul que nous avons voulu annoncer; mais,
lour demeurer fidèle à ce dessein , il eût fallu ue point re-
ire le premier volume; et, après l'avoir relu, nous n'avons
lu résister au désir d'en parler à nos lecteurs. Cette philo-
ophie qui vient s'asseoir auprès du beiceau d'un petit cn-
ant et développe lentement ses langes pour l'étudier à
oisir , est la plus haute philosophie; non seulement dans ce
naillot est l'homme futur , et par conséquent un digne cb-
et de notre attention; mais, comme si cette chétive créature
:tait plus près de sa divine origine , comme si elle en por-
ait plus visiblement l'empreinte, elle nous laisse apercevoir
laus les faibles rudimens de sa vie intérieure d'admirables
-estigcs de la main qui l'a formée, vestiges qu'il faut se hu-
er d'observer , parce qu'ils ne tarderont pas à disparaître.
Des philosophes, moins observateurs que logiciens, avaient
léclaré que l'homme n'apportait dans le monde que ses
lens; ils ajoutaient que ces sens, modifiés par les objets
îstérieurs , formaient à leur tour la raison , et que des
combinaisons de la raison avec les penchans naturels nais-
sait enfin la morale. De ces suppositions ils avaient con-
clu tan't bien que mal le matérialisme. Ce système nous
paraît aujourd 'hui bien peu solide , et le long crédit dont
il a joui nous étonne ; mais ce qu'il y a de plus étonnant ,
c'est que cev^ qui l'ont introduit et propagé aient cru
marrj^er , mieux que personne , dans les voies de la phi-
losopnie de l'observation. S'ils eusseut été obfcrvatcurs ,
sans doute au lieu d'animer une statue, comme l'a fait Con-
dillac, ils eussent étudié l'homme lui - même au sortir des
mains de son Créateur; ils auraient recueilli, comme l'a fait
j^jme ]>}g(;]5^e,. ^ ]g5 premiers et les moindres indices de la
vie morale; ils auraient découvert chez l'enfant des mou-
vcmens intérieurs qui ne se peuvent expliquer ni par les
sens qui n'y ont évidemment aucune part , ni par la raison
qui n'est point encore éveillée ; ils eussent été contraints de
reconnaître que l'enfant reçoit dès sa première heure , sans
en avoir la conscience, un enseignement intérieur, un en-
seignement merveilleux , qu'il faut appeler instinct et rap-
porter à Dieu; ils eussent compris que ces iiistincts , avant
tout autre manifestation , marcjuent dans l'homme la place
de l'âme, et témoignent de la présence d'un élément imma-
tériel au sein de cet organisme vivant ; puis , poursuivant
leurs observations , et voyant éclore d'autres instincts sans
aucun rapport à la conservation de l'être et à ses besoins, et
particulièrement cette divination par laquelle l'enfant lit
dans l'expression des traits de ceux qui l'environnent , la
sympathie , l'amour et la douleur , ils eussent reconnu en-
core plus distinctement dans ce don merveilleux la main
d'un Dieu qui , dès l'origine , a préparé l'homme pour
l'homme, et dans les premiers rudimens qu'enferme le sein
maternel a jeté les foudemens de la société humaine ; ils
eussent reconnu la réalité d'une essence différente de la
matière, puisque la matière ne saurait rendre compte de ce
phénomène étrange. De telles observations font paraître le
matérialisme bien superficiel , et ne lui laissent qu'à peine
le mérite de la bonne foi.
L'avantage de l'ouvrage de M"" Necker est d'être , avant
tout, une histoire. Avant d'énoncer aucune règle, elle ra-
conte des faits. Ces faits, elle les voit à la lumière pure
74
LE SEMEUR.
d'un esprit candide, non à tiavers le milieu toujours trom-
peur d'une théoiie. Elle ne contraint pas le développement
de l'ànie enfantine à se plier à notre logique, ni la Provi-
dence à raisonner comme nous. 11 résulte, au contraire, de
plusicuis de ses observations, que les premiers progrès de
l'homme intérieur chez l'enfant suivent un ordre inverse
de celui que nous leur eussions assigné; que l'œuvre, en
bien des points, débute par la fin ; et que c'est plus tard
seulement que la raison prend tout son rôle , et le dévelop-
pement de l'être humain une marche vraiment logique.
Partout, à cette aurore de la vie , Dieu est immédiatement
la lumière de l'enfant, et pour ainsi dire, son âme; l'inspi-
ration préside au premier essor de cette mystérieuse exis-
tence; une admirable divination se révèle dans le petit en-
fant; et, à défaut de l'intelligence qu'il n'a point encore ,
on pourrait dire qu'il a du génie. Il ne faut pas s'étonner,
après cela, du sentiment que M"'' Necker éprouve pour
l'enfant au berceau : c'est un tendre respect , une sorte de
piété ; car ce n'est point seulement l'homme futur , le
membre en espérance de la société humaine qu'elle voit en
lui; le présent la saisit autant que l'avenir; le présent lui
montre l'œuvre palpable, soutenue , progressive de Dieu ,
Dieu lui-même façonnant de sa main la créature qu'il va
nous confier, Dieu son premier éducateur, son premier
maître, partageant, si je l'ose dire , les soins de la mère ,
veillantauxdéveloppemensintérieursde ce noui'risson,dans
le temps oii la mère ne lui rend guère que des services tout
extérieurs; en un mot, renouvelant pour chaque homme
ce qu'il fit pour le premier des humains , alors qu'après
lavoir pétri du limon de la terre, il lui «souffla une
ame » et lui enseigna à vivre. C'est donc toujours Dieu que
M""^ Necker voit dans l'enfant, et pour elle l'éducation est
une sorte de culte, une adoration pratique du « Père des
esprits. »
La même méthode qui , individuellement, a fait du livre
de M""" Necker un livre de religion , en a fait ub beau tvaité
de psycologie. Sans le prétendre , elle a peut-être indiqué
aux scrutateurs de l'esprit humain le point de départ qu'ils
auraient dû prendre. Ne serait-ce point dans les premiers
développemens de l'esprit enfantin qu'il aurait fallu étudier
la nature intime de l'esprit humain et le rapport mutuel
de ses différentes facultés? Quant à nous, il nous semble
avoir trouvé dans les détails que M""' Necker démêle et
apprécie avec tant de sagacité, plus de lumière que dans
bien des livres de psycologie ; et nous espérons que la
science s'abaissant avec notre auteur près du berceau des
nouveau-nés , lui devra plus d'une donnée intéressante , et
la solution de plus d'une énigme.
11 est inutile de dire beaucoup de choses sur la méthode
de l'auteur, considérée dans ses rapports djrccts avec l'in-
térêt de l'éducation. Ce serait empiéter (et certes nous nous
en garderons) sur le chapitre intéressant (i) que l'auteur a
consacré à ce sujet. C'est après avoir démontré les avantages
de la méthode historique ou d'observation pour le perfec-
tionnement de l'art de l'éducation , que l'auteur entre en
matière, c'est-à-dire se met à observer. Elle s'approche du
nouveau-né, assiste aux premiers symptômes de sa vie sen-
sitive, à la naissance des premiers instincts, aux premiers
éclairs de la sympathie, alors que « l'âme nouvelle semble en
» deviner une autre , et lui dire : je te connais, » alors que
« l'enfant, qui n'a encore rien discerné , prévoit la bonté
» et l'amour. » Elle fait ressortir la valeur de ses instincts
« rayons directs de la lumière d'en haut. » Elle fait voir que
la plupart de ces instincts sont désintéressés, ne correspon-
dant à aucun besoin. Alors déjà, le rôle de l'éducation com-
mence ; elle se rattache à ces instincts et aux sensations de
l'enfant. «Varier sans excès les sentimens de l'enfant, en y
(i) Le premier du second livre.
>' faisant intervenir son moral le plus possible , telle est l'é-
» ducation de l'intelligence dans le premier âge. » Quant
à celle du cœur , elle se borne à nourrir de certaines dispo-
sitions, oii la morale proprement dite n'est point contenue,
mais qui faciliteront pour la suite une culture approfondie.
Le calme intérieur, la sérénité, la bienveillance sont les dispo-
sitions qu'il faut s'attacher à former dans la première année.
Dans la seconde année , la vie relative s'accroît. L'imita-
tion , la disposition à recevoir l'influence d'autrui, le be-
soin d'influer à son tour , se développent chez l'enfant.
Chacun de ces élémens , à mesure qu'il paraît , devient en-
tre les mains de la mère un moyen d'éducation , dont il
faut toutefois n'user qu'avec précaution. Le plus précieux
parti qu'on puisse tirer de ces dispositions, c'est d'appren-
dre à l'enfant à aimer. Dans ce temps où , par une disposi-
tion toute providentielle, il vit moins de sa vie que de la
nôtre , où , éveillée au besoin de se communiquer et de se
répandre, l'âme cherche l'âme, il ne faut que répondre à
cette demande d'amour pour produire l'amour dans le
cœur de l'enfant. Et si c'est bien de l'amour qu'on lui
donne, non d'amollissantes caresses, si on lui épargne la
vue d'une impatience et d'une colère qu'il ne comprendrait
pas, et qui n'amèneraient que l'aversion à la suite de l'ef-
froi, vous pouvez donner à cette jeune âme la diri ction la
plus généreuse ; et ce profit ne vient pas seul : l'intelligence
s'anime aux rayons de l'amour.
Les premiers essais de la parole occupent alors l'attention
de l'auteur. Un résultat intéressant de ses observations,
c'est que le besoin n'est pas le premier mobile du langage;
l'enfant ne parle pas d'abord pour demander, ni même
pour communiquer : il parle pour parler, et la parole est
encore un de ces instincts désintéressés que l'auteur se plaît
à relever chez l'enfant. Une discussion curieuse sur l'origine
des termes généraux se fait remarquer dans ce chapitre ;
M'"'^ Necker n'admet pas que l'enfant général'se à la ma-
nière de l'homme fait , c'esl-à dire par voie d'abstraction ,
mais par une reconnaissance vague et prompte de la parité
des objets. Il compose toujours plus qu'il ne décompose; il
n'a pas encore, comme nous, échangé son monde d'im-
pressions immédiates contre un monde de notions artifi-
cielles; il n'a pas, comme nous , converti son numéraire
en papier. C'est un effet de nos généralisations ou de nos
abstractions, que de nous éloigner, en beaucoup de choses,
des idées concrètes ou des réalités ; les mots , bien souvent ,
nous montrent moins les choses qu'elles ne nous les déro-
bent; ils se mettent entre le monde et nous, et, contens
de ces signes , comme s'ils portaient en eux la chose signi-
fiée, comme s'ils étaient la substance même de nos juge-
meus , contens de ces agens , qui font pour ainsi dire l'office
de courtiers entre nous et la vie , nous nous passons trop
du contact de la réalité elle-même , nous négligeons trop de
nous y retremper, et la parole supplante la vie. Tel est le
danger auquel l'exercice de la parole ou de l'analyse expose
plus ou moins ceux qui s'y livrent. « Plus les mots , dit
» M""" Necker, jouent un rôle important dans l'exercice de
» la pensée , plus les images reculent au loin , et plus la
» scène est décolorée. Le moment brillant de notre exis-
» tence est celui où les images et les expressions , également
» abondantes , marchent de pair, s'appellent et se répon-
» dent avec facilité , en offrant une heureuse harmonie.
» Quand il n'en est plus ainsi , quand les tableaux viennent
« à s'effacer, et les sentimens qu'ils excitaient à se refroi-
» dir, alors les mots peuvent régner seuls , vains simula-
» cres de pensées éteintes, représentation mensongère qui
» bientôt ne produit plus même d'illusion. Tel serait l'effet
» infaillible de l'âge, si l'on n'entretenait pas dans l'àine un
» foyer de vie et de chaleur (i). »
(i) Tome r'',[age 233.
LE SEMEIR.
va
Avec les progrès nalureUdc l'âge, cl à mesure qu'il offre
lus de points d'appui , l'éducalion avauce. Dans la deus-
:nic et la Irois'.ènie anuccs, il s'agit suilout de créer des
abiludes, non pas que l'homme doive devenir « un fai-
sceau d'habitudes, » mais plutôt un faisceau de sentimens
L d'idées morales serré par les habitudes. C'est à cet âge
u'on peut obtenir à litre d'habitudes ce qu'il serait peut-
ire plus difficile d'obtenir à litre de devoirs, ainsi cer-
taines obligations, en quelque sorte matérielles , celles
qu'imposent noire nature physique et lescon% cnlions ta-
cites de la société, » les habitudes d'ordre, la propreté ,
1 décence, le respect pour la propriété , la politesse , mais
irtout l'obéissance. L'auteur consacre un chapitre à cet im-
orianl sujet; et rien n'est plus fort, selon nous, que la
lanière dont elle plaide auprès des parens la cause de leur
iilorité même ; toute celte argumentation a pour nous le
ichel d'une évidence complète.
Dans la troisième année , avec un surcroît de forces , naît
: besoin d'action , d'action sans but , sans autre intérêt que
eiercice même des forces. Il faut fournir àce besoin d'agir
n aliment; l'auteur entre à ce sujet dans différens détails ,
t s'attache surtout à montrer combien facilement ce besoin
'aclion pourrait être tourné au profil du perfeclionncmenl
loral de l'enfant.
De l'activité , l'auteur passe à la vérité de caractère.
>ue ne pouvons-nous transcrire en entier cet admirable
liapitre 1 Jamais , ce nous semble, la beauté de la vérité, son
apport intime avec la dignité de notre nature , son impor-
ince sociale, n'ont été sentis plus vivement, ni retracés
vec plus d'éloquence. Hélas! cet auteur si tendrement at-
iché à l'enfance , mais qui ne sait point la flatter , a décou-
ert l'hypocrisie jusque dans les premiers épanchemens de
âme enfantine; elle a reconnu que l'homme est menteur
es le commencement , menteur à l'âge de la candeur et de
ingénuité; que sera-ce plus tard? qu'est-ce de nous tous,
Dgagés daus une société qui a répandu le mensonge comme
huile entre ses rouages crians et durs? L'influence de la
érité de caractère n'a pas été oubliée par l'auteur. Quel
iijet de méditation pour certains pays, que les paroles sui-
antes: « Quand on voit des peuples entiers succomber
sous le poids des maux attachés à la dépréciation du lan-
gage ; quand on voit que, dans leur infortune, ils excitent
à peine la pitié ; que des êtres distingués par les dons les
plus brillans, les plus propres à émouvoir l'imagination
des autres hommes , dans l'impossibilité de produire de
l'impression , tombent dans le découragement , ou sont
réduits à recourir à une exagération ridicule, symptôme
et effet désastreux du mal qui afflige leur nation; quand,
au contraire , on voit combien les paroles rares et mesu-
rées peuvent imposer du respect chez d'autres peuples,
comment ne pas mettre le plus grand soin , dans l'éduca-
tion publique et particulière, à relever le prix du signe
représentatif de la pensée (i) I »
Sous un rapport différent, le chapitresui vant, qui traite de
imagination à trois ans, n'est guère moins remarquable. Il
st plein des observations les plus intéressantes , dont quel-
ues-unes , je crois , sont tout-à-fait neuves. On sent quel
larti l'on peut tirer et quel abus on peut faire de cette fa-
uUé. L'auteur indique les lègles et signale h s écueils.
Mais enfin l'être moral se lévèle. D'entre la sympalliieet
affection filiale , la conscience se dégage peu à peu, indé-
lendante , individuelle, ne reconnaissant plus de lois abso-
ues que les siennes. Les habitudes avaient été pi éparéespour
1 recevoir, avaient été formées en vue d'elle; elles n'ont
iitque balayer et orner le palais de leur souveraine. Elle
ieul; mais dans quel état Irouve-i-elle la demeure qu'on lui
(i) Tume I", page ï85.
prépare? En d'autres termes , quelle est h vraie roiidlllon
de l'âme ? M""Necker se prononce pour le dogme de notre
corruption originelle; et à ses yeux cette corruption n'est
pas négative seulement , comme quelques-uns l'ont pensé ,
mais positive. Après avoir donné de riclies développe-
mcnsà sa pensée, elle se propose une objection. « Cette doc-
» trine est dangereuse, dira-t-ou. On prépaie, en la profes-
» sant, trop d'excuses à la faiblesse. L'essentiel est de savoir
» si, en ne la professant pas, on lui prépare assez de secours.
» Il n'y a de dangereux que l'erreur. Il est inutile d'espérer
» qu'on puisse former la moralité avec d'autres élémens
» qu'avec ceux de la nature humaine; il l'est surtout de
» supposer que, si l'œuvre pouvait être exécutée, elle fut
» susceptible de se conserver. Si l'on ne s'est pas d'avance
» assuré de la solidité du terrain sur lequel on a bâti, si l'é-
» difice a éléconstruit sur le fondement trompeur de la pu-
» reté naturelle, quand les vents se sont déchaînés, quand
» les eaux se sont débordées , quand le torrent grossi a
» heurté contre les murs, la maison est tombée, et la mine
V en a été grande ( i ). »
Cette connaissance du véritable état de notre nature nous
fait sentir la nécessité de recourir plus hautque notre naïu-
i-e. La religion seule pourra fermer cette grande plaie ; la reli-
gion, dis-je, et non la pensée religieuse. C'est bien ainsi que
l'entend notre auteur. Pour elle , la religion est bien un
fait en dehors de nous , destiné par la Providence à agir sur
nous, non-seulement par son énergie intrinsèque, mais par
l'action de l'Esprit de Dieu qui le recommande à notre es-
prit. Mais il n'en est pas moins vrai que, même dans le sens
le plus général , la religion est nécessaire à l'homme ; et il
est bien étonnant que les chrétiens soient seuls à reconnaître
franchement et à sentir vivement cette nécessité. La philo-
sophieaussi devrait s'empresser de dire que la religion seule
complète l'homme , et que, sans cet élément supérieur , la
plus belle des existences humaines ne sera jamais qu'une
existence mutilée. K L'âme qui n'exerce pas toutes ses forces
» subit un appauvrissement partiel, sans pouvoir se fipurer
* ce qui lui manque. Un jeune cygne, élevé loin de l'eau
» n'aurait pas l'idée distincte de l'eau, mais il languirait •
» tour à tour agité, inquiet, ou livré à l'abattement sa
» tristesse, sa maigreur, la teinte jaune de son pluniap-e in-
1) diqueraient assez que sa destination n'est pas remplie. A
» l'aspect d'une mare infecte, il pourrait s'y précipiter . et
» ce noble oiseau nageant dans la vase ne paraîtrait qu'un
ig être vil, rebut et honte de la création. Mais donnez-lui la
» source vive; que l'onde pure du grand fleuve vienne à
» restaurer sa vigueur; et vous verrez ce qu'est le cvgne.
« En peu de jours, sa blancheur éclatante, la grâce, la inajcs-
» lé, la rapidité de ses mouvemens vous montreront quelle
» était sa nature, quel élément avait manqué à son dévelop-
» pemenl. — Telle est notre âme: elle peut vivre sans ado-
» rer Dieu, mais languissante et desséchée ; elle peut donner
» le change à ses désirs et se plonger dans la superstition.
» C'est là ce qu'on voit sur les bords du Gange; mais sur
1) ceux de la Tamise, mais sur les rives de l'Allanlique ou
1) s'élève un monde nouveau , on apprend quel est l'essor
» que la religion donne à l'âme (a). »
Mais faut-il peut-être , par ménagement pour la faiblesse
de l'âge, par respect pour la religion même , n'en occuper
que la dernière période de l'enfjnce? Ce n'est point l'avis
de M™' Necker. Elle ne veut pas subordonner aux progrès
de l'intelligence une relation qui peut être contemporaine
des premières relations du cœur. La religion naturelle ne
saurait être facilement conduite auprès des berceaux; mais
le Dieu de Jésus-Christ veut êlic le Dieu de tous, o Se pf.i •
1) çant dans l'immense intervalle qui sépare des êtres bornés
(i) Tome I", page î3i. (î) Ibid., p:ige 336.
76
LE SEMEUR.
» de l'Etre infini, des malheureux de la source du bonheur,
» des pécheurs de la sainteté éteinellc , il rapproche Dieu
» de nos cœurs , il le met à notre portée , à celle des plus
» humbles d'entre nous. Cette innombrable multitude coii-
w damnée à rester étrangère au langage des esprits cultivés,
» entend un autre langage; les ignorans sont appelés, r;'i,';e
» tendre est appelé, tout marche dans la race humaine.
i> Partout où se trouvent les dispositions si particulières à
)) l'enfant , l'amour , la confiance , la soumission , on voit
» Jésus-Christ s'offrir pour guide. En disant : Laissez ve-
» nir à moi ces petits etif ans , il semble nous avoir révélé
» et notre devoir comme parens, et l'esprit général de son
» culte (i). »
Entre les avantages que voit l'auteur à cultiver de bonne
heure le sentiment religieux dans le cœur des enfans , elle
compte celui d'épargner à un âge plus avancé la crise d'une
conversion subite. Avant tout, ce nous semble, une telle édu-
cation a pour avantage de donner plus de chances à la con-
version. Cet événement, sansdoute, n'est pas nécessairement
subit j mais, en thèse générale, une révolution est réservée
pour l'époque où toutes les facultés ont pris leur essor, et
où l'être humain a expérimenté la vie. C'est alors seulement
que cet être peut bien sentir tout ensemble la nécessité et
la difficulté de croire, et que son cœur, se rendant une se-
conde fois, se rend pour toujours. Les convictions fortes
et, si l'on me permet déparier ainsi, l'originalité chrétienne,
sont sans doute préparées et plus ou moins garanties par la
culture religieuse des premières années; mais elles ne tien-
nent ordinairement leur réalité entière et leur vie que d'une
épreuve , que d'un combat plus ou moins rude, qui les re-
trempe et les renouvelle. Témoin des grands inconvénieus
des conversions soudaines, et toujours disposé à douter de
leur réalité jusqu'à ce qucle temps yait apposé sonsceou, j'ai
été témoin également de la pâleur du christianisme de ceux
qui, pour ainsi dire, nés convertis, ont conservé sans lacune,
de l'enfance à l'âge mûr, la somme complète des croyances
qu'on leur avait inculqué'S; et peu s'en faut que je n'aie
souhaitéàcesâmes enchaînées dans un calme plat, lesnuages
momentanés du doute et la tempête des passions. C'est peut-
être à l'absence de tout combat que nous devons cette foule
de chrétiens fort exacts, mais fort vulgaires, qu'il serait dif-
ficile peut-être de distinguer des mondains honnêtes-gens
autrement que par un sentiment de sûreté, pure et sin>ple
transformation de l'égoïîme, mensonge officieuv. del'àiueà
l'âme. Pour être juste, il fiut ajouter qu'une certaine direc-
tion de l'enseignement chrétien adonné aussi, quoique plus
rarement, un résultat pareil aux conversions subites; et le
moment est peut-être venu pour la prédication chrétienne
de signaler ce nouvel ennemi.
C'est moins un enseignement religieux que des habitudes
religieuses du cœur que M""^ Necker réclame pour l'en-
fant. Il faut surtout qu'il apprenne à communiquer, à con-
verser de l'âme avec Dieu. « Sans la persuasion que notre
» appel est entendu, sans l'espoir qu'une ré])oiise au moins
» tacite est obtenue, qu'il redescend je ne sais quelle béné-
» diction de l'encens offeit par la prière , il n'y a rien
» plus rien de consolant, plus rien de régénérateur dans
» le culte , et l'âme isolée cesse bientôt d'adresser un
» hommage inutile (i). »
Il faut donc apprendre à l'enfanta prier, ilfaut l'exercer
à la prière , c'est -à- dire prier avec lui. C'est par des direc-
tions fort sages sur ce devoir, et par des modèles touchans
de prières pour les petits enfans , que l'auteur termine la
partie de son ouvrage consacrée à la prcmièie enfance .
(i) Page 342. (2) /W., page 341.
Pinis MALADE, Esquisses du jour, par Eugène Roch. i vol.
in-S". Paris. Chez Moutardier, rue Gît-le-Cœur, n° 4.
Prix : 7 fr.
Paris malade I Quel titre fut jamais plus vrai, plus à l'or-
dre du jouri Quel titre plus propre à donner l'envie d'ou-
vrir le volume qui le porte I Pour comploter l'éloge , je ne
crains pas de répéter de lui ce ([u'on a dit de je ne sais quel
autie titre d'ouvrage : c'est déjà tout un livre. En effet ,
comme à sa simple lecture l'esprit est prompt à devancer
la pensée de l'auteur ! Quelle longue série de funestes symp-
tômes se présente à son souvenir 1 II y a là de quoi rendre
sérieux au point de faire oublier peut-être l'ouvrage qui
porte sur sa couverture ces deux mots malheureusement si
pleins de sens ; il y a tout au moins de quoi lui composer
une longue préface.
Bien malade , en effet , est ce pauvre Paris , ce vaste ré-
ceptacle où viennent se concentrer, et s'envenimer par là
même, les misères de tous genres qu'on rencontre en détail
sur toute la surface du pays. Paris est, sous ce rapport en-
core, la capitale de la France. Mais si c'est un grand malheur
pour un peuple de recevoir une grande partie de sa vie d'un
vaste foyer cential d'où s'échappent tant de miasmes délé-
tères,c'cst à quelques égards aussi un avantage dont ce peuple
peut tirer un grand parti. Bien que développés à des degrés
fort différons, les maux de l'humanité sont partout les mê-
mes, quant à leur natuie, et s'ils se montrent moins hideux
et moins effrayanslà où la population plus disséminée laisse
dormir en elle des germes auxquels manquent l'excitation
et la nourriture nécessaires à leur fécondation, ils n'en exis-
tent pas moins dans ces mêmes germes, et il importe de ne
pas l'ignorer; car c'est là , et non dans les branches du
mauvais arbre , qu'il faut porter le remède. Or, comment
songer au remède , si l'on ne soupçonne pas l'existence de
la maladie? Que la France contemple les plaies de Paris et
de toutes ses grandes villes , qu'elle voie dans chacune de
leurs misères morales autant de fruits d'un grand arbre qui
a ses racines dans toute l'étendue du sol , mais dont quel-
ques brandies seulement ont le triste privilège d'être en-
tièrement fécondées par l'abondance de la sève qu'elles
concentrent en elles I Pour prêcher la tempérance à leurs
fils , les Spartiates leur faisaient contempler des esclaves
plongés dans l'abrutissement de l'ivresse. Pour avertir nos
concitoyens de chercher la guérison dont ils ont besoin ,
montrous-leur,dansle tableau moral de leurs grandes villes,
le spectacle effrayant des maux dont ils sont tojs atteints.
Ce sera leur faire trouver à la fois , par une méthode tlo-
quenle et par des témoins irrécusables, le secret des misères
sociales et des misères individuelles. Ilabitans des campagnes,
venez contempler à Paris les conséqueuces du luxe , toutes
les bassesses, toute la vénalité qu'il engendre, tous les geures
de désordres qui en sont la suite, et vous saurez ce que vaut
et ce que produit ce sentiment de vanité, cetamour-pioprc,
que tout cœur d'homme récèle , que vous montrez aussi ,
mais sur une moindre échelle , et que souvent même vous
vous prenez à legarder comme un sentiment louable.
Mais que ces réflexions ne me fassent pas oublier le livre
de M. Roch. Aussi bien m'entraîneraient - elles fort loin
du sujet de cet ouvrage; cir, je l'avoue, j'ai éprouvé un
grand mécompte en m'apercevaiit que l'auteur me condui-
sait sur une tout autre route que celle où je croyais le pré-
céder, sur la foi du titre. Son Paris malade, ce n'est pas le
Paris dévoré par la fièvre de toutes les mauvaises passions
du cœur humain; ce n'est pas Paris avec toutes les déplora-
bles conséquences de son matérialisme théorique et prati-
que, mort à toute crainte de Dieu, sourd à la voix de la
conscience , en proie au délire de l'esprit de parti , ou ab-
sorbé dans ses calculs de finances; ce n'est pas Paris ronge
LE SEMEUR.
77
par le ver de l'égoïsme aux mille formes , aux mille strata-
gèmes. Non , c'est tout simpicmeut Paris malade du cho-
léra, ou, pour parler avec l'auteur, « Paris vêtu de flanelle,
» Paris devenu maigre , suspendant ses nîotits , désertant
» ses théâtres, rentrant à l'ajiproche de la nuit; puis encore,
» Paris indocile , Paris qui ne veut pas se confesser , Paris
» impénitent... » Ce n'est pas que je veuille dire qu'il n'y
ait là le sujet d'un livre, et d'un livre du plus grand inté-
rêt. Bien au contraire , et je me hâte de rendre justice
à tout ce q.u'a d'ingénieux l'idée de nous rappeler le
tableau moral de la capitale pendant ces jours de deuil
dont nous sortons à peine , pendant ces quelques mois
si fertiles en graves instiuctions. Cette époque mémora-
ble a fourni à la population parisienne une occasion sans
pareille de se montrer dans toutes les manifestations de
sou caractère, et de présenter , tour à tour, les traits
indélébiles de la créature morale tombée dans l'étroite
sphère du moi et des affections terrestres , mais capable
encore d'émotions généreuses , qui témoignent surtout que
L'bomme est un Dieu tombé qui se souvient des deux ;
les traits plus variés , plus superficiels et néanmoins bien
constans du caractère gaulois , de ce caractère qui reflète
avec une mobilité si extraordinaire, et qui traduit avec tant
de vivacité tous les contrastes de notre nature morale ; eu-
fin les modifications qu'un demi siècle de révolutions, d'in-
différence religieuse , et de vie politique , ont imprimées
à l'esprit français. 11 est indispensable , en effet , lorsqu'on
veut peindre une époque quelconque de notre histoire, de
tenir compte des trois ordres de traits que je viens de dis-
tinguer, et de savoir discerner ce qui appartient à l'homme
en tant qu'homme, ce qui est le propre du peuple qu'on
étudie, et ce qui résulte de l'éducation que chacun reçoit
de son siècle. Un des g\ands reproches que méritent les
écrivains de notre époque , surtout en France , c'est de ne
faire attention et de n'attacher d'importance qu'au carac-
tère du siècle ou à celui du peuple , sans discerner celui de
l'homme , ses traits naturels et immuables : de lu ces es-
sais informes de réorganisation, soit religieuse , soit po-
litique, qui prouvent par leur non-succès combien leurs au-
teurs connaissent peu le fond de la nature humaine. C'est
aussi là ce qui rend si superficiels et si peu sérieux , malgi é
la prétention contraire , tous ces écrits historiques , tous ces
tableaux de mœurs qu'on nous offre chaque jour sous une
forme ou sous une autre. A tout prendre , il vaudrait infi-
niment mieux peindre moins fidèlement son siècle ou ses
compatriotes , et connaître un peu mieux le cœur de
l'homme ; on posséderait au moins l'essentiel ; on aurait une
base solide, uu point de départ certain , un critérium in-
faillible; en étudiant ensuite l'histoire on la comprendiait,
et surtout on apprendrait à en profiter.
Il esta regretter que M. Eugène Roch ne se soit pas placé
à ce point de vue, le seul d'où l'on puisse contempler les scè-
nes de ce monde dans leur vrai jour. Doué d'un esprit obser-
vateur,d'uno habileté rare à saisir et à peindre les nuances
des caractèics individuels , il connaît mal en échange ce
qu'il y a d'essentiel à connaître du cœur humain; et c'est
pour cela qu'avec un mérite littéraire incontestable . son
livi-e ne sera que le livre d'un moment , et n'aura que le
degré d'intérêt de tout ouvrage qui reproduit avec fidélité
des scènes auxquelles nous avons assisté , et qui, grâces au
coloris du style, donne à ce tableau d'un mérite tempoi-aire et
tout local le charme que ne présente guère la triste réalité.
Au reste, c'est moins à M. Roch qu'à l'esprit du dix-neuvième
siècle que nous reprocherons le défaut capital de cette com-
position. Le scepticisme, en affaiblissant, peu à peu, tous les
ressorts de l'âme , a tellement effacé l'originalité du carac-
tère individuel qu'il est difficile d'apercevoir le fond de ce
caractère et les vrais sentimcns d'un homme du monde , à
travers les formes artificielles qu'on appelle les mœurs con-
temporaines. Le livre que nous avons sous les yeux n'est
donc, en dernière analyse, qu'une cs(iuisse de ces mœurs,
et il est juste de dire que son autour n^a pas eu la prétention
de faire plus. Tel qu'il est, et à ce point de vue, cet
ouvrage, je le lépète, vaut mieux que bien d'autres; et
sa forme dialoguée donne beaucoup de vie aux scènes
auxquelles il ramène le lecteur. L'auteur paraît s'être per-
sonnifié dans un jeune médecin, républicain décidé, mais
sceptique comme le sont presque tous nos jeunes pens ,
avec un léger retour vers les vagues espérances du déiste:
première et fragile planche que la lassitude désolante du
matérialisme fait jeter d'un bord à l'autre de la tombe ,
mais qui , seule , ne suffit pas pour rassurer le pauvi'e
mortel , qui arrive au moment de franchir l'abîme. C'est
avec plus de regret que de surprise que nous voyons M.
Eugène Roch partager , contre le Christianisme , des pré-
jugés qu'un clergé aveugle ou intolérant n'a que trop
motivés. Pour nous peindre le rôle de la religion , c'est-à-
dire , le rôle des ecclésiastiques , pendant la durée de l'épi-
démie, l'auteur nous introduit dans un salon carliste et
nous fait assister à uu entretien oii plusieurs nuances
de religion , d'ailleurs aussi peu chrétiennes les unes que
les autres, se dessinent dans les personnages d'un père jé-
suite, ami de l'inquisition, comme nous aimons à croire qu'il
y eu a peu, du moins en France ; d'une sœur de charité,
bigote qui n'a que l'anathème à la bouche; d'un comte
de la cour de Charles X, dont l'orthodoxie sait se plier aux
vues de la philosophie, et ne semble qu'un masque ou qu'un
instrument à l'usage de ceux qui veulent que l'autel appuie
le trône ; et d'une femme jeune et spirituelle autant qu'ha-
bile à faire entrer la religion au service de ses antipathies
politiques. Partout le fanatisme ou l'hypocrisie sous le nom
de religion, l'Evangile nulle part; nulle part, un hommage
ou la plus simple allusion aux hautes doctrines de la religion
de l'amour; à peine découvrons-nous dans une salle de
l'Hôtel-Dieu une jeune novice qui prononce quelques mots
empreints de Christianisme. Nous devons le dire , il v a
exagération, et nous aimons à le penser, grande exagération
dans cetableau du clergé romain. L'auteur ne se serait-il pas
ici un peu trop abandonné à sa mauvaise humeur de ré-
publicain contre la théocratie et contre des hommes dont
plusieurs méritent sans doute des reproches, mais dont
d'autres, nous voulons le croire, sont dignes de respect.
Nous sommes persuadés que l'auteur aurait pu être plus
juste; mais nous l'invitons surtout à chercher le Christia-
nisme moins dans les hommes que dans la Bible ; c'est là
seulement qu'il ren contrera pure de tout alliage une foi qui
nous rend vainqueurs même de la mort, et qui eut, dans
le cours de l'épidémie, plus d'une occasion de montrer son
incomparable efficace.
M. Roch paraît peu disposé à regarder le choléra comme
un châtiment du ciel; mais ici encore sa critique ne porte
véritablement que sur le parti qui a voulu réclamer le béné-
fice de cette grande vérité , et exploiter le terrible fléau au
profit de ses vues et de ses intérêts politiques, eu nous
désignant la révolution de juilletcommela faute capitale qui
nousavaitméritéla verge deDieu , et le rappel de Henri V,
c'est-à-dire une seconde révolution, une guerre civile,
comme le moyen d'expier uu si grand crime. Cette tactique,
nous ne pouvons la désigner autrement, soulève le cœur;
elle est aussi absurde que méprisable. Biais de ce qu'une
vérité peut être l'objet d'un abus sacrilège, et devenir men-
songe, lorsqu'on la fait descendre de la haute sphère du gou-
vernement moral et spirituel delà Providence, dans la
basse sphère des petits intérêts du plus insensé des par-
tis, faut-il en conclure qu'elle cesse pour cela de demeurer
LE SEMEtR.
une vérité? Non , certes! Or, qui croira, après y avoir sé-
rieusement réfléchi , que le choléra ait été un fait fortuit,
résultat d'un aveugle enchaînement de causes physiques, et
qu'd décime depuis vingt ans l'humanité, sans que le Créa-
teur et le Conservateur des hommes , sans que la Provi-
dence , que nous voyons si soigneuse à prendre soin de ses
moindres œuvres, ait voulu l'apparition et les progiès
d'un pai'eil dévastateur! Il faut nécessairement pour cela,
ou nier Dieu et sa Providence et se déclarer positivement
athée, ou admettre , avec le principe providentiel , toutes
les conséquences qui eu découlent, sous peine d'être en con-
tradiction avec soi-même. Non, ce n'est pas sans la volonté
de Dieu , c'est par elle que le clioléra se promène sur notre
globe comme un nouvel ange de destruction; et à moins de
nier que c'est un mal, ou de refuser à Dieu la bonté, pio-
positions aussi absurdes l'une que l'autre, on est contraint
de considérer le choléra, à la fois comme un châtiment et
comme un avertissement. Autre chose sera maintenant de
dire pourquoi ce châtiment , pourquoi cet avertissement,
ont été adiessés dans ces temps remarquables à la majeure
partie du genre humain.
Pour résoudre cette difficulté, que chacun commence par
s'examiner lui-même en présence delà loi de sa conscience,
reflet plus ou moins affaibli de la loi de son Créateur; que
chacun se demande ce qu'il peut attendre de cette loi, c'est-
à-dire, ce qu'il mérite de recevoir d'une justice absolue;
qu'il voiecomraent il en aagiavcc Celui auquel il doit tout;
puis, après s'être convaincu lui-même de culpabilité, et avoir
senti sa profonde misère morale , qu'il jette un coup-d'œil
sur le monde, qu'il voie comment l'homme y sert le Maître
qu'il doit servir le premier, quel ainour il lui porte I II
commencera alors à comprendre pourquoi les chàtimens,
pourquoi les avertissemcns que D'eu donne au monde. Mais
gardons-nous d'aller plus loin , gardons-uous de demander
compte à l'Iutelligence et à la Sagesse infinies de la manière
dont elle repartit les maux entre les créatures rebelles; ce
serait vouloir sonder un abîme sans fond pour notre iiitel
ligence bornée. «Les voies de Dieu ne sont pas nos voies. »
Nous no saurions pas plus les apprécier à posteriori que
nous ne pouvons à priori douter de leur sagesse et de leur
justice. Nous ne sommes pas chargés de gouverner le mon-
de; ce qui nous importe, ce qui nous est ordonné , sous peine
du malheur, c'est de rentrer dans le bon chemin , de revCr
nir à la loi première de notre nature morale. Or, le chemin
de ce retour , c'est Jésus-Christ , qui s'est appelé lui-même
« le chemin, la vérité et la vie, » Jésus-Christ par qui nous
obtenons notre pardon, notre réconciliation, notre affran-
chissement spirituel, et qui nous rend capables de ce dont
nous étions devenus incapables, savoir, o d'aimer Dieu par-
dessus tout, et notre prochain comme nous-mêmes. »
paravant , les mots qui se trouvent en italiques à la fin du
second alinéa , et par lesquels il veut bien s'engager à de-
mander l'insertion que nous désirons. Nos lecteurs trouve-
ront sans doute que la publication de sa nouvelle lettre,que
nous allons transcrire, est [leu utile; nous en avions jugé
ainsi; mais M. Sully-Brunct paraissant y attacher une
glande importance, nous n'avons pas voulu nous y refuser.
Quelques personnes auraient d'ailleurs pu croire , si nous
ne l'avions pas admise, que c'est elle enfin qui renferme la
réfutation victorieuse des faits que nous avons avancés, tan-
dis qu'il n'y en est pas même question. Chaque ligne écrite
par nos correspondans dans un autre but que celui de dé-
mentir ces faits les confirme aux yeux du public, et nos
lecteurs comprendront que ce témoignage est trop impor-
tant pour notre cause , pour que nous ayons eu besoin ,
comme le suppose M. Sully-Brunet, de nous souvenir de U
loi du 25 mars i8'22 , avant d'accueillir la lettre du 19 sep-
tembre de MM. les délégués.
Voici la lettre de M. Sullv-Brunet:
CORRESPONDANCE.
LETTRE DE M. SULLY - BRtlWET.
La lettre que MM. les délégués des colonies françaises
nous ont écrite le 3 octobre ayant, grâce à l'intervention
de M. Sully-Brunet, trouvé un prompt accueil dans le
Journal du Havre , nous devions penser qu'il lui serait f i-
cile d'y procurer accès aux observations dont nous l'avons
fait suivre; et nous ne nous trompions pas, puisque ce jour-
nal déclare, dans son numéro du 2'j du même mois, que ,
quoiqu'ilnesecroie pas obligé à ouvrir ses colonnes à notre
réponse , il le fera , si MM. les délégués le jugent con\ena-
ble. M. Sully-Brunet ne s'est pas cru autant de crédit; ce
n'est même qu'après avoir lu cette déclaration, qu'il a ajouté
à la lettre qu'on va lire et qu'il nous avait déjà écrite au-
Messieurs ,
Paris, a6 octobre 1882.
La publicité convient autant à ma manière de voir qu'aux doc-
trines que je professe. Aussi je voudrais qu'il pût dépendre de ma
volonté de faire accueillir par le Journal du Havre les observa-
tions dont vous avez cru devoir accompagner la lettre des délégués
des colonies , insérée dans votre numéro du 10 de ce mois.
D'abord , je dois vous dire que je n'ai aucune relation personnelle
avec les rédacteurs de ce journal qui me permette d'espérer uii
succès que vous n'avez pu obtenir directement. Néanmoins je vais
les inviter à vnaloir bien consentir à votre demande.
D'un autre côté , cette feuille politique ayant adopté une opinion,
ne se croit peut-être pas tenue plus que beaucoup d'autres à insérer
tO'Jtes les dissertations qui la combattent (1).
Vous aussi , Messieurs , suivez cette ligne de conduite ; et vous en
avez poussé la scrupuleuse observance jusqu'à rejeter des colonnes
de votre journal la réfutation d'un article bostile contre les colons
et les colonies, qui avait paru dans votre numéro du 30 mai. Les
délégués ne parvinrent qu'en payaut les frais de l'impression à ob-
tenir l'inserlion de leur réclamation , encore eut-elle lieu , non dans
votre journal , mais dans mie feuille isolée et d'un format àiSé-
rent (1).
Si donc , par suite d'une provocation nouvelle et directe adressée
aux délégués le 19 septembre, vous avez accueilli leur réponse dans
vos colonnes mêmes, ils pourraient être tentés de croire que vous
avez alors cédé seulement au voeu de la loi du 25 mars 1822. Les
observations dont vous avez accompagné cette réponse sont restées
sans signature , malgré le reproche que nous avions fait à l'auteur
de votre article d'e'/re étranger à nos sympathies nationales et
commerciales.
Pour le public , comme pour moi , l'auteur de cet article ne sera
français que lorsqu'il se sera fait nominativement connaître pour
tel. D'ailleurs, la réponse des délégués était signée; il y avait né-
cessité de décliner le nom de celui d'entre vous k qui appartient la
responsabilité de l'attaque.
Il est possible que cette circonstance d'un article anonyme répon-
dant à un article signé ait été pour quelque chose dans le silence
par lequel le rédacteur du Journal du Havre a accueilli votre de-
mande d'insertion ; ce qui pourrait suffire à vous empêcher de con-
clure , comme vous le faites , que le motif de ce refus fut la preuve
de la force de vos argumens.
De plus , il s'agissait de reproduire des doctrines regardées peut-
être comme subversives par le rédacteur de ce journal , dont les
opinions sur ces matières diflêrenl des vôtres, ainsi que vous le re-
connaissez , et en diSêrent en ce que l'observation pratique peut
avoir de contraire aux idées absolues de la théorie. Dès lors , il a pu
n'être pas jaloux d'attacher son nom à une agression qui peut com-
promettre un ordre social garanti par des lois, avec d'autant plus
de raison que cette feuille serait , suivant vous , très-répandue dans
les colonies.
(i) Nous sommes aussi tout-à-fait d'avis que chaque opinion doit pren-
dre soin de se créer une tribune, et qu'on ne peut pas exiger d'un jouraal
qu'il publie lui-même la réfutalion de< argumens qu'il a sonleiius. Mais ce
n'est pas d'argumens qu'il s'agit ici ; c'est d'ini ulpations mal fomiées diri-
gées contre nous, et que nous devons désirer de Toir contredites partout
où elles ont trouvé de l'écho. {^Réd.)
(2) Nos lecteurs savent, et nous le répétons pour la quatrième fois, que
nous avons inséré dans nos colonnes toute la portion de la longue lettre de
MM. les délégués relative aux colonies françaises. C'est ensuite par pro-
cédé , et non pir obligation , que nous avons distribué à nos lecteurs la
brochure qu'ils ont jugé à propos de faire imprimer. C'rst donc de celle
bioclmre, et non de leur ré.lainalion insérée dans le Semeur , comme ou
pourrait le conclure de la manière doat ils s'expr'ment . que ces me-sieurs
ont eu à payer les frais d'impression. [Réd.)
LE SEMELR.
79
D.Mis les quoslions coloiii^ilcs , volio journal perd le caracicre
éclectique à la faveur duquel il a fail son appaiitioii. Ici, la passion
vous aveugle cl vous domine, comme eu AJ^lelenc clic a domine
la Société nbnlitiniiixlf , parce que vous ne voulez pas tenir compte
des faits accomplis ; parce i]ur vous voulez re\éeution quand iiicme
de cette tliéoriealisolue d'aiTraueliissement , alors qu'elle ne peut se
vider brusiiucment cju'au milieu des (lois de saui; ; parce que , sans
sympatliie uationale avec la France je le répète jusqu'à preuve
contrairel , (jui me répondra <iuc vous n'agissez pas dans un but de
destruction de tous les établissemens à esclaves , pour arriver à ce
ijuc , dans l'intérêt de l'Anïlelcrre , l'Inde orientale devienne le
prand elle seul marché de l'Hurope pour des denrées devenues de
première nécessité? parce qu'enfin vous n'avez rien à perdre dans
la solution de la question Dans de semblables discussions, il
importe toujours de savoir à quel adversaire on a afl'aire.
Une s' aq il pas pour les délégués, dites-vous, d'une vérité ab ■
snlue(l), indépendante dcf lieux et destcinp', dune justice qui a
ses fondement dans la loi de Dieu. ..(2) mais seulement de miséra-
bles considérations de nationalité et départi.
Avec des vérités absolues , vous le savez , on ne gouverne pas les
liommes. Toutes les sociétés sont soumises à une discipline utile qui
n'est qu'une modification de ces mêmes vérités (3).
En théories politiques , les absolutistes , de quelque couleur qu'ils
soient , sont des instrumens de désorganisation , parce qu'ils ne
tiennent compte ni des faits ni des nécessités.
C'est le reproche le plus grand peut-être qu'on ait à faire à la
secte politique qu'on désigne sous le nom de doctrinaire.
Il faut pousser bien loin en politique le mysticisme religieux pour
arrivera traiter de considération misérable la nationalité (i).
Au prédicant qui s'est donné la mission de provoquer une réno-
vation , ou plutôt un renversement de l'ordre social existant, on a le
droit de demander : Qui ètes-vous? Qu'avez-vous à perdre dans la
question que vous soulevez ?
S'il ne s'agissait que de faire un appel à vos senlimens religieux ,
je vous demanderais encore, Messieurs , à qui appartient le titre
d'homme de bien et de véritable philantrope, de celui qui, de Pa-
ris, veut le triomphe absolu d'un principe dans une localité qu'il ne
connaît pas, où il n'a nul intérêt , à i,000 lieues de lui, et sans égard
pour les faits ou de celui qui , aux dépens de sa fortune, sur les
lieux , dont la simple habitation n'est pas sans danger, exerce cette
philantropie pratique, qui lui permet d'arriver au même but, avec
le temps et à l'aide des causes morales?
Lorsque vous aurez parcouru ces contrées , objet de votre répro-
bation ; que vous les aurez habitées en observateur religieux ; que,
dans des vues philantropiques, vous aurez fait des sacrifices de for-
tune , de temps et de ces jouissances du sein desquelles il vous est si
commode de prêcher la révolte ; alors vous aurez acquis le droit
d'élever la voix et de vous faire écouter ; mais alors aussi votre
conscience vous commandera un esprit de réserve et de justice
qu'on ne rencontre pas aujourd'hui dans vos réflexions sur les ques-
tions coloniales.
Comme vous, Messieurs, il y a quarante ans, on a proclamé des véri-
tés absolues , et, sans parler de ce qu'il en a coûté à la France, il en
est résulté que la force brutale a fait naître la liberté ignorante au
profit de 400,000 individus , mais au prix du sang de plus de 200,000
blancs ou nègres égorgés à Saint-Domingue (5),
Ce n'est pas la répétition de pareilles calamités que vous voulez,
j'aime à le croire ; mais c'est là cependant où l'on arriverait , si l'on
pouvait vous écouter et suivre vos avis Si, après avoir été
éclairés par des hommes consciencieux et expérimentés , vous ne
reculez pas devant la crainte de provoquer de nouveaux malheui-s ,
TOUS n'aurez même pas plus tard à vous prévaloir, pour excuse ,
d'une intention religieuse.
Voilà , Messieurs, la seule réponse que je puisse faire à la lettre
que vous m'avez fait l'honneur de ra'ècrire , en m'envoyant votre
numéro du 24 qui la relate. Telle qu'elle est , cette réponse a droit
à la publicité ; car vos lecteurs ont besoin de connaître jusqu'à quel
degré il m'était possible de satisfaire à votre réclamation.
J'ai l'honneur, etc. Sully-Bbunet.
Nous avons dit que nous avions jugé la publication de
cette lettre peu utile; en effet, qu'appreod-elle au public?
Si ou la lit avec quelque aiteniion, on verra qu'elle com-
prend trois parties distinctes.
D'abord , M. Suily-Brunet donne les raisons qui ne lui
(i) Nouj avons dit : D'une vérité absolue, toujours la même. (RéJ.)
(i) M. Sully-Brunet nous Ironqae encore iti.in nous citant. Nous avons
dit : D'une justice qui a ses fondemens dans la loi de Dieu et dams la
conscience de l'homme [Red.)
(3) Elle devrait n'en être que l'application. [Réd.)
(4) La nalionalilé est, en effet, une bien misérable considération, lors-
qu'on veut déterminer , d'après elle , ce qui est juste tl injuste. C'est l'é-
goisme national , tout aussi déplorable que l'égoï me personnel et que l'é-
goïsme de famille, et non l'amour de la patiie, que nous avons ainsi qualifié
{RéJ.)
(5) Nous pourrons un jour nous occuper de la guerre civile de Sain'-
Domingue , de ses causes et de ses résultats. C'est un des faits contempo-
rains les plus mal connus et les plus mal appréciés. [Red.)
permettent pas d"cspérer de succès de la démarche que nous
l'avons plié de faire auprès du Journal du Havre. Tout cela
est aujouid'lmi sans but, puisque le rédacteur de ce journal
déclare qu'il fera ce que MM. les délégués jugeront con-
venable.
Pais, M. Sully-Brunet assure que, malgré notre décla-
ration, l'auteur de notre article relatif à M. Hermé-Du-
quesne ne sera français , pour le public comme pour lui
qu'après qu'il se sci'a fait nominativement connaître pour
tel. Nous ne pouvons admettre qu'il en soit ainsi, ni pour le
public ni pour M. Sully- Biunet; car, quant au public, nous
avons quelque lieu de croire qu'il fait cas de notre véracité •
du moins ne lui avons-nous pas donné le droit de la mettre
en doute ; et quant à M. Sully-Brunet, comme nous n'avons
aucun motif de lui taire le nom de l'auteur de cet article, nous
le lui avons fait connaître de vive voix et par écrit. Il ne sau-
rait donc rester, à cet égard, le moindre doute dans son es-
prit. Mais cela ne suffit pas à M. Sully-Brunet j il voudrai t que
nous missions un nom propre à la fin de nos articles sur les
colonies. Nous ne voyons pas ce que la discussion pourrait y
g.''gner. Ce serait seulement faire d'une question de princi-
pes une querelle de personnes. Nous devrions , si cette pré-
tention était fondée , signer , non seulement nos articles sur
les colonies, mais aussi tous ceux où est émise quelque doc-
trine,qui peut blesser quelques intérêts. Nous necrovons pas
qu'on ait jamais exigé rien de pareil d'aucun journal j et
nous ne savons pas , en particulier, qu'il soit jusqu'ici venu
à la pensée de MM. les délégués d'inviter l'auteur du fa-
meux article sur les colonies, inséré le 22 octobre dans le
Journal des Débats, à se faire nominativement connaître.
Pourquoi donc nous le demander, à nous, dont la rédaction,
placée sous la responsabilité d'un gérant, n'est pas plus ano-
nyme que celle de cette feuille ou de tout autre ? Ce que
nos collaborateurs écrivent devient le dire de nous tous, en
paraissant dan» nos colonnes , et nous ne voyons aucun mo-
tif poumons décharger de notre part d'un fardeau qui ne
nous paraît pas lourd à porter. Qu'y a-t-il , en effet, dans
nos articles sur les colonies, qui exige la garantie d'un nom
propre? Des faits? Mais s'il y en a d'erronés, nous n'em-
pêchons personne de nous prouver que nous nous sommes
trompés, et jusqu'ici on n'a nié aucun de ceux que nous
avons avancés , pas même celui qui donne lieu à toute cette
discussion, savoir que M. Duquesne a été expulsé de la Mar-
tinique , pour avoir dîné avec des hommes de couleui-. Des
principes? Mais les principes d'un journal sont le drapeau
autour duquel ses rédacteurs se rallient. C'est pour les sou-
tenir qu'ils se sont réunis , et ils se garderont bien de dimi-
nuer leurs forces en s'isolant les uns des autres. Des motifs ?
Mais nous ne devons compte à personne de ceux qui nous
font agir: libre à M. Sully-Brunet de supposer que nous
travaillons dans l'intérêt de l'Angleterre , afin que l'Inde
orientale devienne le grand et seul marché de l'Europe ,
pour des denrées devenues de première nécessité; nos
lecteurs trouverout sans doute plus simple d'admettre qu'il
y a dans le fait même de l'esclavage , de quoi nous exciter à
travailler, de tout notre pouvoir et sans motif caché, à son
abolition. Il est moins nécessaire , en tout cas, de mettre
son esprit à la torture pour arriver à cette conclusion , que
pour imaginer celle que notre correspondant a su décou-
vrir.
M. Sully-Brunet relève enfin , dans notre dernier article,
quelques phrases trop claires pour qu^il vaille la peine d'en
donner l'explication à ceux qui voudront bien prendre la
peine de nous lire. 11 y a aussi dans sa lettre bien des insi-
nuations, des demi-mots, des attaques couvertes contre la
religion : persuadés que tout cela nuit à sa cause, loin de la
servir , nous ne le suivrons pas sur ce terrain. Mais nous le
remercierons encore une fois, avans de finir, de sa promesse
d'essayer d'obtenir du Journal du Havre, qui y consent
d'avance, l'insertion de nos observations précédentes; s'il
croyait cependant utile de les faire suivre de la lettre qu'il
vient lui-même de nous adresser , ou de remarques dans le
même sens , il trouverait sans doute loyal d'y ajouter la ré»
ponseque nous y faisons aujourd'hui.
80
LE SEMEUR.
PSYCOLOGIË.
DES OBSTACLES QUE LE COEUR DE l'iIOMME PRESENTE 4
l'Évangile.
II y a des mlllieis d'années que la Sagesse éternelle a dé-
claré que « c'estducœurqueprocèdeut lessourccsde la vie,»
du cœur, siège de la faculté d'aimer et de haïr, {jouveraail
mystérieux placé au dedans de riioname, dont la direction
ne'lui appartient pas, mais qui dirip.c toute sa vie.
«Dieu est amour , » nous dit celte même Sagesse ; mais
l'homme n'est pas plus amour qu'il n'esthaine- Avant tout,
cependant, d est affection , il est sentiment. On dira peut-
être, et cette pensée doif.nême se présenter naturellemenlà
l'esprit que D;eu aussi pourraitse définir par la haine comme
par l'amour, puisqu'il hait nécessairement le contiaire de ce
qu'il aime. Oui, mais ici se trouve une différence infinie
comme toutes celles qui existent entre l'homme et Dieu.
Dieu ne hait que parce qu'il aime. En lui, une haine infinie
n'est jamais que le résultat d'un amour infini. Le Dieu
qu'imagine le inonde, le faux Dieu qui a cours parmi les
hommes, parce qu'Us l'ont marqué à leur coin, auquel ils
n'attribueut delà bonté, que pour le supposer indifférent au
mal ; de la grandeur . que pour se le représenter étranger à
leurs intérêts; de la sainteté, que pour se dispenser de lui
être semblables; ce Dieu qui, bien que reconnu parfait, n'a
pas une seuleperfcction, ne hait pas, maisaussi il n'aime pas.
Les mots :« Dieu est amour, «soutaucontraire unedéfinition
sublimcetcomplète du vrai Dieu. En effet, chacun desattri-
buts de la Divinité a l'amour pour principe, et ne peut
s'exercer que par l'amour. Dire que Dieu estsaint, c'est dire
qu'il aime la sainteté; dire qu'il est juste, c'est dire qu'il
aime la justice. Il déclare lui même qu'il aime la miséricor-
de. Qu'il est saint et comme il aime, ce Dieu qui déteste le
péché, parce qu'il aime la sainteté.' Qu'il est juste et comme
il aime, ce Dieu qui punit le md, parce qu'il aune la justice!
Qu'il est plein de miséricorde et d'amoui-, ce Dieu qui fait
grâce, parce qu'il aime. Il est bon pour le Clirétien de
croire et il lui est doux de sentir qu'en recherchant la cause
de SOS épreuves et du châtiment des impies, il arrive tou-
jours à cette conclusion, que «Dieu est amour. »
Mais en est-il ainsi de l'homme? Y a-t-il entre ce qu'il
aime et ce qu'il hait cette liaison nécessaire qui se trouve en
Dieu? Sa haine n'est elle que l'écho, que le revers de son
amour? Non, car il y a dans le cœur de l'homme un désor-
dre, à la su te duquel ces deux affections se trouvent désu-
nies, se combattent l'une lautre, et s'appliquent tour .à tour
aux mêmes objets. En lui, la haine est mal, sans que l'amour
soit bien. Le cœur souille, tioublé par le pèche, aime pour
aimer, hait pour haïr. 11 n'a pas de règle pour ses affections.
Peu lui importe la valeur ou le néant des objets qui les ex-
citent. Aussi peut-il haïr ce qu'il a aimé, aimer ce qu'il a dé-
testé. Qu'il est terrible et afllificant dépenser que c'est de ce
cœur, dont les sentimens se combattent, au lieu de s'unir, de
ce cœur tourmenté par ce qu'il aime, empoisonné par ce qu'il
hait, que procèdent les sources de la vie.
Si l'on considère l'état moral d'un être qu'un tel cœur
conduit, on apercevra bientùt le besoin qu'il a de l'Évan-
gile et les obstacles qu'il y oppose. L'Evangile , par lequel
Dieu offre à l'homme le pardon et la vie , sans autre condi-
tion que celle d'accepter se^ dons , ne prétend à rien moins
qu'à l'entière possession du cœur, dont il veut s'emparer
toutenlier. Être dans le cœur de l'homme ou en être exclus,
être tout ou n'être rien , voilà les deux seules destinées de
cet Évangile. Lors même qu'il pénétrerait dans toutes les
avenues d'u cœur, que la raison l'approuvei ait, que l'intelli-
gence le concevrait, que la volonté y accéderait, s'il ne par-
vient dans le cœur même, à la source de la vie , rien de lui
ne se mêle au cours de cette vie , qui reste agité et souillé.
Le grand but de l'Évaiig le est de remplacer d'anciennes
affections par de nouvelles , et bien plus , de les remplacer
par des affections d'uiic autre nature. Le grand obstacle
que le cœur offre à l'Évangile , c'est qu'il aime ailleurs , et
non seulement cela, mais c'cstqu'ilaiine des objets d'un tout
autre ordre que ceux qui lui sont offerts. Si l'on essayait de
faire aimer l'étude à un homme qui a le goût de la dissipa-
tion,"oa n'aurait qu'une faible idée, qu'une ombre de l'œu-
vre que l'Evangile doit accomplir pour porter l'homme na-
turel à s'affectionner aux choses qui sont en haut, et non à
celles qui sont sur la terre; car le goùl de l'étude et celui de
la dissipation se trouvent tous deux dans la nature déchue
de l'homme ; mais l'affection pour les choses d'en haut ne
s'y trouve pas. Dans l'Evangile, Dieu se présente pour être
aimé; mais l'homme aime déjà autre chose; il aime le mon-
de et les choses du monde ; son cœur est pris : comment le
doimerait-il ? Dans l'Évangile , Dieu se manifeste en son
Fils, la Parole faite chair, pour montrer au monde «l'image
» du Dieu invisible (Colossicns I),» etêtre en même temps sa
lumière et sa délivrance. Jésus olfre à l'homme le salut
qu'il lui a acquis et une espérance pleine d'immortalité ;
mais l'homme espère déjà autre chose; il use sa force, il em-
ploie son travail pour une œuvre qui le trompe à la vérité,
maisquiremj)litsa vie. Il espère les choses présentes et mua-
bles : comment se réjouii ait-il de celles de l'éternité? Dans
lEvangile, Dieu se présente comme méritant seul d'être
craint; il y parle de justice et de jugement, de péché et
de condamnation; mais l'homme craint l'opinion, le blâme,
la défaveur, le danger , la mort; il craint son semblable;
comment craindrait-il Dieu? En un mot, tous les sentimens
que Dieu veut inspirer à l'homme par l'Évangile, l'homme
le; éprouve déjà pour d'autres que lui ; la place que Dieu
veut occuper est déjà remplie; les grâces qu'il offre à l'hom-
me paraissent à celui-ci sans valeur , parce qu'il a fait uii
autre choix.
Quelquefois l'appel de Dieu trouve le cœur moins plein
que nous ne l'avons dit. Il se peut qu'il soit sans amour ,
sans espérance, sans crainte, livré à la défiance des hommes
et au dégoût du monde, vide ou souffrant. Il semble que
les obstacles sont levés et que l'Evangile va être reçu avec
bonheur par cette âme qu'il vient réchauffer et guérir; mais
il n'en est rien. Quand le cœur ne résiste pas opiniâtrement
à l'Evangile par ses affections, il lui résiste par sa torpeur
spirituelle. S'il cesse d'aimer un objet, cela n'implique pas
qu'il aimera l'objet contraire , et quoique le monde ne lui
paraisse pas plus aimable , la majestueuse et sainte pensée
de Dieu n'a pas encore pour lui d'attrait?.
Si Dieu n'avait pour agir sur les cœuis que des moyens
humains, s'il ne possédait pas celte puiss nce par laquelle il
crée dans l'homme un cœur nouveau et un esprit nouveau,
s'il ne donnait pas la volonté aussi bien que l'exécution , si
sa voix qui appelle ne produisait pas comme une résurrec-
tion d'entre les morts , s'il ne soufflait pas dans l'âme une
autre respiration de vie, afin de la rendre capable d'un nou-
vel amour, jamais la créature déchue n'aurait fait alliance
avec le Saint des saints ; jamais l'escl.ive du péciié ne serait
devenu l'esclave de la justice ; jamais l'enfnit de la pous-
sière n'auiait eu les privilèges d'un héritier du ciel.
MELA!\GES.
CocpARLC mnisCBÉTioN d'un journal, -t- Chaque jour. la presse nous
donne de nouvelles preuves de celle triste vérité, quaiijourd'Inii l'esprit de
parti a pris la place de la consc'u-iKe rt se croit en droit de lui ravir sa
liberté , alors même que , par une véritable inconséquence, on demande
pour cette liberté toutes les garanties légales. La semaine dernière, un
journal da matin, ai)noiirant l'issue du proeès des 22 accusés compromis
dans l'affaire du Cloître Saint-Méry , au lieu de se borner à esprimerpour
les condamnés une sympalhie très-naturelle, a cru devoir révéler au pu-
blic que trois des jurés, qu'il désigne par leur nom, avaient vote pour
acquitter to'is les prévenus. Ce journal se rend ainsi complice d'une in-
discrétion qui , à moins d'être sans but , ce qui serait une niaiserie , ne
saurait en avoir d'autre que de jeter du blâme sur la conduite de certains
membres du jury , dont les noms sont à la disposition de qui veut les con-
naître ; l'opinion professée par cette feuille nous dit assez si ces reproches
s'a Iressent à ceux dès jurés qui ont condamné , ou à ciux qui ont voulu
absoudre. Cette indiscrétion est un fait immoral aux yeux de toute personne
qui conserve quelque sentiment du respect que mérite la conscience. Quand
un homme jure devant Dieu et devant les hommes qu'il a telle ou telle
conviction sur i innoctaoe ou la mlpahilité d'un accusé , nous n'avons au-
cun droit de suspecter ta sincérité de sa déclaratiim , quelque opposés que
nous soyons d ailleurs à sa manière de voir, et nous commettons un vrai
sacrilège en l'accusant pour ce fait devant le tribunal de l'opinion pu-
blique.
Le Gérant, DEHAULT.
imprimerie de Sellic.de , rue des Jeûneurs , n. i4-
TOME ir. — I\ 11.
i/i IVOVEMBRE 1832.
LE SEM
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISSAIT TOUS LES MERCREDIS.
Le cb-jmp , c'est le monde.
Matlh. Xlll. 38.
s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n° ii,et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prlx:i5 £r. pour l'année,
pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera a fr. pour l'année, i fr. pour G mois, et 5o c. pour trois mois. "-
ettres , paquets et envois d'argent, doivent être affranchis. — On s'abonue à Lausanne , an bureau du iVouceZ/K^e V^audois.
SOMMAIRE.
E POLITIQUE : Lettres de la province. N° XII. Mauuel général de
islruction primaire. — Arrestation de la duchMsa de Berry. — De
guerre contre la Hollande. — Dd Discours pronoscé par M. Dupim
i s£akce de rentrée de la cour de cassatiom. — Sur la baisse
PRi.\ du pain. — 'Votaces : Voyage de M. Stewart aux Iles Sandwich;
emblées religieuses. Promenade sur mer. Départ. — Mélanges : Des
onies agricoles. — Asnonce.
REVUE POLïTIQUE.
Lettres de la province. — N° XIL
Manuel général de V Instruction primaire.
eux grandes questions paraissent absorber toute l'acti-
du nouveau ministère : au dehors, l'affaire de la Bel-
ejau dedans, l'approche de l'ouverture des Cliambres.
ministres ont fait peu de chose jusqu'à présent, parce
Is ont de grandes choses à préparer. Le maréchal Soult
lit des régimens sur la frontière, organise une armée et
ispose à une lutte décisive contre la Hollande. D'autres
icillent leurs forces pour soutenir un combat plus re-
table, celui de l'opposition dans les Ciiambres.M. Thiers
orc des circulaires administratives , et il tâche de se
truive, avec les roguuics du portefeuille de l'intérieur,
position et une influence ministérielles. M. Barthe, qui
t pas heureux en circulaires, s'occupe sans doute à pré-
;r des projets de loi pour la session prochaine. Le duc
Iroglie cherche un fil conducteur à travers le labyrinthe
protocoles , des notes et contre-notes de la conférence,
cite de lui plusieurs mots qui soutiennent d>nement
nneur national : la noblesse de cœur se montre toujours
la noblesse de langage. MM. Huniann et d'Aigout,
mies spéciaux , se renferment dans les affaires de leurs
artemeus , et ils ne viendront que le plus tard possible
n sur le terrain des questions politiques. En résumé, lorsque
nous examinons les actes des ministres du 1 1 octobre, nous
ne trouvons guère que deux ordonnances du ministre de
l'instruçlion publique qui méritent d'obtenir dans cette
feuille uue discussion sérieuse el approfondie.
La première de ces ordonnances établit qu'il sera publié
un recueil périodique sous le tili'e de : Manuel général de
l'Instruction primaire. Cette publication est destinée à faire
connaître tous les documens , les livres , les méthodes qui
intéressent l'instruction populaire, soit en France, soit dans
les pays étrangers; elle doit servir aussi à former de nou-
veaux liens entre le conseil supérieur de l'Université et les
établissemcns secondaires d'éducation.
Les motifs et le but de cette ordonnance doivent être ap-
prouvés par tous les hommes qui désirent sincèrement le
progrès des lumières. Plus les communications deviendrorit
promptes et actives, plus on pourra espérer de voir se dis-
siper l'ignorance qui règne encore sur une trop grande
partie de la population du pays. Les Français occupent une
haute place dans le monde civilisé par leur littérature, par
leurs idées et leurs institutions politiques, par les nombreux
perfcctiounemens que leur doivent les sciences; mais , soiu
le rapport de l'instruction du peuple , ils sont en arrière
de la plupart des nations de l'Europe. A cet égard, comme
pour leur tournure d'esprit, comme pour leurs habitudes,
comme pour tout ce qui est français en un mot, ils ont du
brillant plutôt que du solide, et une surface éclatante avec
un fond obscur. De loin , pour un observateur superficiel ,
la France est un magnifique panorama, bien éclairé, bien
vivant , où tous les objets se meuvent avec une activité
presque fébrile; de près , pour un observateur attentif, le
charme disparaît , les clartés s'évanouissent , et l'on ne
trouve plus que du vide et de l'inertie. Ou dirait que notre
pays est la décoration scéuique de la terre , le Irompe-l'œil
du genre humain; il en a le prestige , l'éclat, mais auasi les
fausses apparences et la triste réalité.
Les bonnes méthodes surtout sont encore m:il connues et
plus niid appliquées. Tandis que la Suisse, l'Allemagne , la
Hollaudc, l'Angleterre, ont va se perfectionner rapidement
leurs modes el leurs moyens d'instruction, la France possède
82
LE SEMEUR.
à peine un petit nombre d'écoles oigaiiisée d'après la mé-
thode lancastérieniic. Celte infériorité relative tient à pli^*
sieurs causes. Nos maîtres d'école, dans les campagnes, sont
en général de pauvres clercs qui cumulent plusieurs em-
plois : nouveaux Maître«-Jacques , ils sont en même temps
secrétaires de la mairie , greffiers , bedeaux , sonneurs ,
hommes d'affaires et tout ce qu'on voudra , en sorte que
leur classe , pour laqjelle ils n'auraient pas trop de toute
leur attention, n'en obtient que la moindre partie. Ajoutez
à cela que ces clercs se trouvent nécessairement placés sOus
l'influence immédiate des curés et vicaires de village , qui
ne sont guère fiivorables , comme chacun sait, aux progrès
de l'instruction populaire. On pourra s'expliquer dès lors
comment la méthode d'enseignement simultané des Frères
de la Doctrine est elle-même encore frappée de réprobation,
quoiqu'elle existe en F'rance depuis plus d'un siècle, et 1 on
comprendra les résistances que rencontre presque partout,
en dehoi s des grandes villes, la méthode d'enseignement
mutuel.
Le gouvernement a cru remédier à ces inconvcniens par
l'institution des rouiilés cantonnaux d'instruction primaire.
Cette mesure , fort louable en principe et très utile dans
quelques localités particulières, n'atteint pas le but que l'on
s'était proposé. Les membres des comités cantonnaux sont
pour la plupart d'honnêtes cultivateurs , des commerçans
affairés, qui s'entendent peu à l'éducation, et qui ne se met-
tent nullement en souci d'y entendre quelque chose. Ils
ont leur charrue à conduire, leurs tissus à fabriquer, leurs
boutiques à gouverner , et ils s'intéressent beaucoup plus à
leurs travaux qu'aux écoles de leur ressort. Je connais des
braves gens qui sont membres de ces comités depuis leur
création, et qui n'ont jamais mis le pied dans l'école de leur
endroit. D'autres ne s'y rendent qu'à grand'peine pour la
distribution des prix, et ils distribuent des couronnes aux
vainqueurs , sans s'inquiéter ni s'enquérir le moins du
monde de l'instiuction des élèves. Le gou\ernement s'est
imaginé faire merveille en abaissant les curés au troisième
ou quatrième rang dans les comités cantonnaux j cette dis-
position légale a peut-être offert quelque avantage dans les
villes importantes; mais, dans le plus grand nombre des
chefs-lieux de canton , elle n'a servi qu'à irriter le clergé
catholique, sans rien diminuer de son influence. Les curés
ont donné leur démission et n'en sont pas moins restés les
véritables directeurs des écoles. C'est un résultat de la né-
cessité même des choses. Il est évident qu'un ecclésiastique
doué de quelque instruction doit conserver une supériorité
incontestable sur les maires de campagne , qui ne savent
souvent que lire avec difficulté la grosse lettre moulée.
D'ailleurs les maîtres d'école , par la nature de leurs fonc-
tions cléricales , sont plus directement sous la dépendance
des curés que sous celle des administrateurs de la commune.
Enfin, les parens écouteront avec plus de déférence les con-
seils de leur guide spirituel que ceux de leurs conseilleurs
municipaux, dans ce qui concerne l'instruction de leurs en-
fans. On peut poser en fait que partout où le prêtre a su
se faire aimer de ses paroissiens, il est maître absoUi de l'é-
cole de son village; à lui seul appartient d'y amener la jeu-
nesse ou de l'en faire sortir. Les journalistes de la capitale
déclameront tant qu'il leur plaira contre l'influence du
clergé catholique sur l'éducation du peuple ; elle existe dans
les campagnes , et toutes les dispositions légales ne la dé-
truiront pas.
Une autre cause du peu de perfectionnement qu'ont ob-
tenu nos méthodes d'instruction se trouve dans un défaut
du caractère national. Nous autres , Français , nous nous
engouons vite , et nous nous désengouons plus vite encore.
1/admiration et le dénigrement sont les deux pôles vers
lesquels nous tendons sans cesse; rien ne nous est plus di.^-
ficile que de rester dans un juste milieu. Faut-il de l'ci
ihousiasme? nous en avons surabondamment. Faut- il d
dédain? nous n'en manquons p:is non plus. Mais s'il faut i
la patience , des efforts persévérans ; et , après une long
attente , si les résultats n'offrent qu'un progrès utile , sa
miracle ni prodiges , nous n'avons ni ne valons plus rie
Voyez, par exemple , la méthode /acoto/. Quelle fure
d'admiration pendant un mois ou deux ! Dans les cercle
dans les cabinets de hcturc , dans les conversations au ce
du feu, même à la Bourse et dans les comptoirs, on ne pi
lait, on ne déraisonnait que du professeur de Louvain.Tc
nos cufans de douze ans allaient surpasser les membres
l'Académie française ; un nouveau siècle, une ère inconn
de science et de lumières était sur le point de s'ouvrir s<
les auspices de M. Jacotot : Novus sœclorum nascilur on
Jamais le magnétisme de Mesmer, ni la cranologie du di
teur Gall , ni le remède Leroy , n'avaient acquis parei
vogue et compté tant d'enthousiastes. Eh bien ! qui pei
encore maintenant à la méthode Jacotot? qui s'en occup
qui cherche à réaliser ce qu'elle a de bon et de vraimi
utile? Si vous parlez de la méthode Jacotot dans une n
nion d'hommes du monde, chacun hausse les épaules et v<
accuse d'être l'écho des vieilles histoires et des almanai
de l'an passé; il se rencontrera même, soyez-en certain,
jeune homme bien tranchant qui vous dira que M. Jaco
n'avait que du charlatanisme; puis toute la société s'empr
sera de passer à un autre sujet ; car il est de mauvais ton
France d'insister sur des questions que l'on regarde cora
épuisées. Cependant la méthode du professeur de Louv
n'avait mérité ni cet excès d'honneur ni cette indign
Dans d'autres pays , tels que la Suisse et la Belgique ,
eut d'abord moins d'enthousiasme; on ne s'^enivra pas d'
pérances qui tenaient du vertige, mais on estime encore
procédés de M. Jacotot, et on les applique avec succès d
l'enseignement de quelques branches des connaissances I
maines. Le défaut que nous venons de signaler dans le
ractère national eu,lraîne les plus graves inconvéniens pi
l'instruction populaire; il fait innover sans réflexion et
jeter ensuite, sans y réfléchir davantage, les innovations
plus heureuses. En dernière analyse, on a tourné sans av,
cer, et il" y a eu du mouvement sans progiès. Ce qui est
rivé pour nos institutions politiques, entre l'jSget i83o
remarque aussi daiis nos institutions j>édagogiques ; ap
beaucoup d'essais tentés à la hâte, avec enthousiasme plu
qu'avec jugement , on revient au point de départ , et il
forme dans l'opinion publique une sorte de sagesse négati'
inerte, avilissante, qui consiste à vouloir demeurer oui'
est et conserver ce qu'on a, parce que tout changement
semble devoir apporter que de nouveaux périls sans co
pensation.
Une dernière cause de notre infériorité sous le point de \
des méthodes d'instruction populaire, c'est que cetobje
important n'obtient pas, en France, il s'en fautde beaucoi
toute l'attention qu'il mérite. Les hommes éclairés, ceux(
marchent à la tête de l'opinion , et qui exercent l'influer
la plus étendue sur les destinées du pays, s'attachent d'u
manière exclusive au perfectionnement des lois politiqu(
ou mémo au succès de leurs prétentions personnelles,
laissent dans un déplorable oubli tout ce qui pourrait ser"
à augmenter les lumières des masses. 11 semble qu'on
assez fait pour sa patrie , quand on a acquis une extensi
du droit électoral ou une nouvelle application du jury ,
l'on ne veut pas voir que ces droits ne peuvent devenir pi
cicux et réels qu'autant que le peuple recevra une large
solide éducation. Nous courons après la liberté , et ne
laissons les bases de la liberté sur la route, nous ne pense
qu'à faire un état libre, et nous ne pensons pas qu'il est pi
mportant de f ire un étal moral et social. Celle manie
LE SEMEUR.
83
politique cl ce <lid..iii pour rmsliuclion populaire n'exis-
tciil pas seuleinciU dans les sominilcs , chez les. orateurs
parlemculjircs et les principaux hommes d'état ; on re-
trouve l'une et l'autre dans les classes moyennes ; partout
de la politique; partout des questions personnelles, des dé-
clamations sur la marche des affaires, des argumens pour et
Contre les théories légitimistes et républicaines j mais des
discussions graves, des recherches approfondies sur les mé-
thodes d'enseignement, à peu près nulle part. C'est à tel
points que s'il se rencontre dans nos comités cantonnaux
quelque homme instruit et qui pourrait indiquer de sages
améliorations pour les écoles placées sous sa surveillante ,
il regardera comme insignifiant et au-dessous de lui d'entrer
dans ces détails ; il laissera paisiblement les écoles , maîtres
et élèves, suivre leur vieil esprit de routine, et il ne parlera
que des hautes spéculations politiques qui exigeraient toute
la profondeur d'un Montesquieu ou d'un Filangicri.
Ces considérations et tant d'autres qu'il serait trop long de
développer ici n'échapperont pas à l'écrivain distingué qui
est chargé de la direction du Manuel général de l'Instruc-
tion primaire. M. Matter doit avoir étudié les meilleures
méthodes d'enseignement qui ont été adoptées en Suisse et
en Allemagne ; la science pédagogique trouvera en lui , on
peut l'espérer , uu habile interprète et un zélé défenseur.
Mais des obstacles de plus d'un genre opposeront une vive
résistance à ses louables efforts; il aura surtout à lutter con-
tre les défauts du caractère national. Il y apportera beau-
coup de réserve et de prudence , nous le cioyons , et cette
manièred'agir est la seule qui permette d'attendre des résul-
tats satisfaisans de ses travaux ; mais il n'oubliera pas en mê-
me temps que cette réserve doit être accompagnée de cou-
rage et cette prudence de fermeté. Pour réussir, il faut avoir
la force de dire la vérité tout entière ; des formes indécises ,
des opinions voilées , des réticences , de timides ménage-
mens pour les mœurs et les préjugés contraires au bien gé-
iiéi-al ne produiraient que des résultats sans valeur. LecoK-
rage civil est l'espèce de courage dont nous avons eucore
le moins, et qui nous est pourtant le plus nécessaire. Nous
serons heureux de voir que M. Matter se montre , sous ce
rapport, comme à tous les autres égards , à la hauteur de
son importante mission.
Un objet essentiel , le plus grave de tous à notre avis ,
méritera de sa part une attention spéciale. M. Guizot l'a
indiqné dans son rapport au roi , en parlant des convictions
religieuses comme du meilleur moyen de former l'éduca-
tion morale de la jeunesse. Les amis de l'Evangile ont vu
avec joie que le mot de religion reparaissait enfin dans les
actes officiels. C'est une noble invitation , un acte de fran-
chise qui n'était pas sans inconvénient dans la position de
M. Guizot , lorsqu'il est en bulle à tant d'allaques passion-
nées et d'injustes accusations. Sous la plume des organes de
l'extrême gajche, la religion est si facilement transformée
en jésuitisme I et il faut si peu d'effort d'intelligence pour
faire d'une expression qui est sacrée chez tous les peuples
un teste banal de violentes invectives I Demander plus dans
une telle circonstance et dans un rapport de celle nature
ce serait vouloir ce qui était impossible. Mais ce que nous
jugeons êlre beaucoup dans le rapport de M. Guizot, serait
trop peu , infiniment trop peu dans le Manuel.
La religion , prise dans le sens général , est u.t terme va-
gue , susceptible de mille applications différentes, souvent
même diainélralemeut opposées. Lorsque la Convention
nationale, en gS , proclamait l'existence de l'Etre suprême
et l'immortalité de l'âme, elle refaisait uue religion ; mais
ces doctrines métaphysiques, ces vérités spéculatives pou-
vaient-elles exercer une action profonde et salutaire sur l'é-
ducation morale de la jeunesse? Nous ne le pensons pas, et
l'expérience le dit plus fortement que nous. Lorsque je ne
sais plus quel membre du Directoire , jaloux d'être le pon-
tife de quelque chose, imaginait la théophilanthropie, et
qu'il faisait prêcher une morale stoïque par des habitués de
cafçs et de salles de spectacle dans les cathédrales de nos
villes, il coiistiuisait une religion; mais que pouvait-on en
attendre pour l'amélioration de la jeunesse? L'inventeur de
la théophilanthropicesl lui-même le meilleur exemple de ce
que valait sa doctrine religieuse. Quand certains esprits qui
ne veulent pas être athées et qui ne savent pas êlre chré-
tiens, proclament à voix haute les dogmes du déisme , ils
mettent au jour une religion; mais essayez de rédiger un
catéchisme déiste, et voyez ensuite si l'éducation morale de
vos enfaiis en sera fort avancée ! M. Guizol cite dans son
rapport les écoles de la Hollande, de l'Allemagne et de
l'Ecosse , comme les plus florissantes de notre époque , et il
ajoute que a dans tous ces pays la religion s'associe à l'ins-
truction primaire et lui prête le plus utile appui. i> Nous
sommes parfaitement de son avis; mais dans ces diverses
contrées, ce n'est pas la religion , dans le sens indéfini du
«et , qui seconde si puissamment les effets de l'instruction
primaire; t'est le Christianisme, l'Evangile avec ses dog-
mes fondamentaux, avec ses révélations sur la perversité de
noire nature , avec son Dieu-Sauveur, avec la folie de sa
croix, avec l'intervention du Saint-Esprit.
Le directeur du Manuel , qui est lui-même ministre dui
Saint-Evangile , doit savoir mieux que personne que la fo
chrétienne, les dogmes chrétiens , les principes de morale
chrétienne , les livres chrétiens sont indispensables pour
l'éducation de l.i jeunesse. Il ne se bornera donc pas à des
généralités vagues sur la religion; il ne se renfermera pas
dans les vérités stériles du déisme; il ne voudra pas se ren-
dre l'écho d'une croyance morte qui ne le conduirait nulle-
ment au but qu'il doit se proposer d'atteindre. Il sentira
que tout l'appelle à porter franchement , et en face de tous ,
l'«tendard de son divin Maître. 11 ne rougira point du Cru-
ciSé ; il le coufesseia devant les hommes pour être un jour
ïuï même confessé par Jésus-Christ devant Dieu. 11 recom-
mandera la Bible comme le principe , le moyen et la fin de
toute éducation morale; il la mettra entre les mains des
enfans pour former de bons citoyens , pour donner à la
patrie des hommes dévoués et vertueux. Sans doute il est
essentiel dans l'état présent des choses, en présence d'un
clergé dont beaucoup de membres n'accueillent qu'avec
une défiante réserve tout ce qui vient du pouvoir, il est es-
sentiel de ne pas toucher aux questions de controverse. Il
y aurait plus que de l'imprudence à faire de la polémique
religieuse dans un manuel d'instruction primaire. Mais au
dessus des points qui séparent le protestantisme du catholi-
cisme se trouvent les doctrines fondamentales de la religion
chrétienne, les grandes et salutaires vérités qui constituent
tout l'Evangile. Là est une source inépuisable de sérieux
enseignemens et de hautes leçons pour le pays. Si le Ma-
nuel entre dans cette voie et y persiste avec une courageuse
fidélité, il peut devenir le bienfaiteur de la France , en
contribuant à former une génération nouvelle qui n'éprou-
vera point les malheurs de ses pèies , parce qu'elle aura éié
affranchie de leurs sentimens d'irréligion et de haine contre
le Christianisme.
Nous parlerons dans noire prochaine lettre de l'Acadé-
mie des sciences morales et politiques.
L'événement capital des huit derniers jours est l'arresti-
lion de la duchesse de Berry, à Nantes, dans la maison d'un
de ses afftdés , où , après de longues recherches, elle a été
découverte dans une cachette pratiquée derrière une pla-
que mobile de cheminée; plusieurs ocrsonnes, complices
84
LE SEMEUR.
de ses projets insensés, se trouvaient Lloties avec elle dans
cette retraite. Le gouvernement n'a pas cru devoir aban-
donner aux tribunaux ordinaires le soin de statuer sur le
sort de la princesse j une ordonnance du roi annonce qu'un
projet de loi sera présenté aux chambres pour régler celte
affaire importante. Une polémique très-vive s'est engagée
à ce sujet entre les journaux organes du gouvernement et
ceux des deux oppositions libérale et légitimiste. Ces der-
niers s'élèvent avec foi'cc contre l'idée d'interrompre le
cours ordinaire de la justice , à l'égard de l'accusée , et de la
soustraire à la loi de tous. Tl est bien certain que l'opposi-
tion a pour elle la logique, puisque la Charte, en déclarant
que tous sont égaux devant la loi , ne fait aucune acception
du rang ni de l'importance des personnes. Le gouverne-
ment, (/ow««/<^fe^ Z>f'ia/^ et 7)/o/i;Veurdu II novembre,)
répond que si l'égalité est de droit, elle n'existe pas de fait
devant les tribunaux, et que le jury ne saura jamais faire
abstraction de ses prcju;;és , de ses haines ou de ses sympa-
thies ; lorsqu'il s'agira de piononccr sur le sort d'une prin-
cesse qui représente un parti naguère encore maître de la
France, une princesse qui était presque reine, il y a moins
de trois ans j d'où l'organe du ministère conclut que la jus-
tice ne saurait être bien rendue par les voles ordinaires
puisque l'égalité n'existerait que dans la forme, et non dans
Ja réalité. Sans nous associer aucunement aux clameurs
et à l'aigre mécontentement de l'opposition , nous devons
avouer que la mesure du gouvernement n'est pas suffisam-
ment justifiée. Nous comprenons très-bien que la pensée
des avantages qui peuvent en découler , ait pu la faire envi-
sager autrement au conseil du roi j mais nous ne saurions
trop le redire, de nos jours, la première mission du pou-
voir, à l'intérieur, est de faire en toute occasion respecter
la loi , de donner aux citoyens l'exemple d'une scrupuleuse
légalité; il y a tout à gagner à cela, et fort peu à en a<rir
autrement, même dans le piésent cas. Non seulement on a
par là le rare avantage d'agir en vertu de principes fixes et
d'échapper aux balottcmens des circonstances, mais on
possède le meilleur moyen d'imposeï- silence aux mécontens
par système. Pour en revenir à l'arrestation de la duchesse
de Berry, tout porte à croire qu'elle mettra un tei me aux
brigandages de l'ouest et qu'elle rendra la paix aux dépar-
temens où sa présrncR entretenait la guerre civile; nous ne
pouvons donc que nous feliciler d'un événement qui sera
tout profit pour la patrie et pour l'humanité.
Au moment où nous écrivons, l'armée française franchit
vraisemblablement la fi-ontière belge et, dans quelques jours
nous apprendrons sans doute que la guerre est commencée.
Cependant quelque espoir reste encore aux amis delà paix-
on dit le roi de Hollande disposé à de nouvelles népocia-
tions , et certaines feuilles anglaises donnent à entendre que
le cabinet de Saint-James hésite encore à prendre sérieuse-
ment le parti de la Belgique. Enfin, la Prusse thenho, dit-
on , à prévenir l'entrée des Français dans ce malheureux
pays, qui, en toutcas, paie cher l'indépendance qu'il a con-
quise, à l'instigation de son clergé. Mais, à voir l'ensemble
des intérêts et des dispositions qui animent les deux partis
en présence, nous craignons bien que le canon seul et l'ef-
fasion du sang décident une querelle que n'ont pas termi-
née deux années de négociations. A vrai dire, les hostilités
ont déjà couimencé, du moment où l'embargo a été mis sur
les navires h.llandais, qui se trouvaient dans les ports an-
glais et dan- lis noires. Nous avons vu avec un grand plaisir
quelques journaux signaler ce vieil usage de la guerre
comme souverainement injuste et attentatoire à des droits
dont aucun dilVérent politique n'excuse la violation. Les
fortunes des particuliers ne doivent jamais répondre des
griefs des gouvcrnemens. La justice veut qu'en ce cas, les
intérêts des uns et des autres demeurent parfaitement dis-
tincts; les embargos, aussi bien que les lettres de marque ,
qui ne sont que de vrais brevets de pirates , devraient dis-
paraître à jamais des droits de la guerre ; c'est le premier
pas a faire vers l'abolition si désirable des grands meurtres
politiques, par lesquels les nations cherchent encore au-
jourd'hui, en dépit de leurs lumières et de leur civilisation,
sinon a prouver leurs droits , dumoins à soutenir leurs
prétentions et leurs intérêts.
DU DISCOURS
PRONONCÉ PAR M. DTJPIN A LA SEANCE DE BENTRÉE DE LA COUP.
DE CASSATION.
Le discours d'usage prononcé, il y a quelques jours , par
M. Dupin , devant la cour suprême , à l'occasion de sa ren-
trée , a passablement occupé la presse périodique ; il a été
analysé et commenté avec un soin qu'on accorde rarement
aux morceaux de ce genre. Il est probable que l'importance
politique de l'orateur à fait prêter à ses paroles plus d'un
sens qu'elles n'avaient jamais eu dans sa pensée, tant nous
vivons aujourd'hui de politique, tant nous avons besoin
d'eu voir partout. Ce n'est pas néanmoins que M. le pro-
cureur-général se soit tenu toutà-falt en dehors de l'or-
dre d'idées qui préoccupe toute la société actuelle ; ce
serait chose impossible ; mais la hauteur à laquelle il
s'est placé donne à son discours un intérêt d'un autre
genre que celui qu'on y a cherché, avant tout : c'est bien
plus encore, un exposé de principes de morale sociale,
que l'œuvre de circonstance d'un député qui jette en pas-
sant son improbatlon sur la politique exceptionnelle de
l'état de siège. Nous allons reproduire une partie de ce dis-
cours ; nous aurons ensuite plus d'une observation à faire
sur les doctrines professées par l'orateur:
« La force seule , la force matérielle , quand elle est isolée
du droit , quand elle marche autrement qu'à l'appui delà
justice et des lois, mérite le nom de violence; elle est sé-
parée de toute moralité. Mais quand la loi parle , quand la
justice ordonne , qui résisterait à l'autorité de ces paroles
redoutables .force à justice , force à la loi.
» Telle est la nature de l'homme ! Quelques-uns se con-
duisent par la seule inspiration de la vertu ; d'autres, par
l'ambition et l'espoir des récompenses; le j)lus grand nom-
bre n'est contenu dans le dei'oir que par la crainte des
chdtiniens
«Ce n'est pas que les peines doivent être atroces : loin de
là ; les plus rigoureuses sont en général les moins efficaces.
On a vu des peuples se roidlr contre les supplices, et les
crimes se multiplier en proportion des rigueurs de la lé-
gislation. Ce qui importe essentiellement à la bonne admi-
nistration de la justice, ce qui peut le micu:: assurer son
empire , c'est la certitude de la répression et la conviction
acquise qu'aucune infraction, légalement poursuivie, ne
peut échapper à la vindicte des lois,
» Pour obtenir ce résultat, il faut d'abord que les accusa-
tions soient Intentées avec discernement, avec mesure. J'en
ai souvent fait la remarque sous la restauration : dans une
accusation légèrement formée ou maladroitement soutenue,
le gouvernement gagne beaucoup moins à ce qu'on dit
dans son intérêt qu'il ne perd par l'ascendant que prend la
défense et la victoire qui reste à l'accusé.
» Enfin , il faut que la défense soit libre , complètement
libre; qu'on la réfute, s'il y a lieu , mais qu'elle ne soit
jamais interrompue, pour qu'il soit bien constant , aux yeux
LE SEMEUR.
85
de tous, que la sociolé, aux j)i'iscsavec un seul liomuic , n'u-
se pas ùe sou pouvoir pour l'cciaser, mais seulement pour
M» défendre elie-mûnie.
» A ces conditions, la justice est forte ; elle est puissante
pour le bien ; elle fortifie le gouvernement , dont la mar-
che peut encore être contredite , mais ne peut plus être en-
travée. Alors on ne brave pas impunément le pouvoir, et
l'on sent assez sa présence pour ne plus se demander où il
est, et s'il est bien vrai qu'il existe? Les lois ne sont plus
un vain mot ; elles lient, elles obligent , elles contiennent
quiconque oserait entreprendre de les violer j la société est
protégée
» Qui voudrait eutreprcndi e de légitimer le vol, le faux,
l'assassinat? Loin de là, chacun désire la punition de ces
sortes de crimes, et se croit d'autant plus en sûreté qu'ils
sont plus efficacement réprimés.
» Mais les crimes politiques sont orilinairement envisa-
gés sous un autre point de vue. Si les accusés ont la société
pour adversaire , ils ont aussi pour soutien leurs agrégés ,
leurs partisans secrets, tous ceux qui rangeaient leurs vœux
et leurs espérances derrière !e succès de l'attentat ou du
complot.
» Et pourtant, ces crimes, entrepris au nom de la po-
litique, sont-ils moins odieux que les autres? Ne procèdent-
ils pas aussi le plus souvent par le meurtre des personnes,
le tumulte des villes, l'interruption du commerce, le pil-
lage des propriétés? Le tort commis par un vol simple, par
un assassinat unique, par une rixe individuelle, est-il
comparable aux désastres , aux ruines, à la démoralisation
qu'entraîne après soi la guerre civile et l'anarchie?
» Mais tel est l'aveuglement de l'esprit de parti ! On ne
veut pas voir le fait matériel seul, isolé de ses motifs , et ce
sont ces motifs qu'on s'efforce d'ennoblir, et dont on s'em-
pare pour excuser le crime même. Dans cette appréciation
des accusations politiques, on ramène fout à soi ^ car on
voit sa propre cause dans la cause de ceux dont on partage
les doctrines et les opinions. De là cette indulgence extrême
de chaque parti pour ses membres les plus compromis. Les
uns réclament l'impunité absolue j d'autres voudraient une
répression si légère qu'on risquerait peu pour soi-même en
faisant courir à la société les plus grands dangers.
» Si l'on fait ces raisonnemens, si l'on exprime ces vœux
pour les accuses politiques, ils se placent eux-mêmes dans
uHe situation bien différente des accusés ordinaires. Pour
répondre à cette bienveillance de leur parti , on les voit ,
suivant une expression moderne, 5e poser fièrement en face
de l'accusatio!) , se faire un faux point d'honneur d'avoir
essayé de bouleverser l'Etat: «C'était mon opinion, disent-
ils, telle est ma conviction. » II semble dès-lors qu'un crime
d'Etat se réduit tout au plus à une erreur de logique. A les
entendre, ils ne sont criminels que parce qu'ils n'ont pas
réussi } mais ce qu'ils ont tenté sans succès , d'autres l'ac-
compliront plus tardj leur mécompte présent devii ndra
pour eux un titre de gloii e , et , s'ils échappent , un moyen
de fortune pour l'avenir.
»... Celte résolution ferme, invariable, ce parti pris avec
soi-même de faire ce qu'on doit , ach'ienne que pourra , est
une qualité bien rare j aussi est-ce avec raison qu'on la place
au-dessus du courage physique, qui fait affronter un dan-
ger purement matériel.
B Depuis l'origine de la monarchie française, que de héros
sur les champs de bataille ! mais combien peu d'hommes tels
que le président de la Vacquerie, le chancelier de l'Hôpi-
tal et Sully :
«Nos quarante années de révolution ont produit des mil-
liers de braves; elles n'ont laissé debout, sur le piédestal
civique, qu'un petit, tiès-petit nombre de beaux caractères,
à peine trois ou quatre grands noms d'hommes qu'aucun
péril, aucune séduction n'aient pu faire dévier de leurs
principes, et qui soient restés jusqu'à la fin fidèles à leurs
antécédeus.
«Quelle est la causedecelle différence? Est-elle seulement
dans la faiblesse ou la fermeté des fibres , et dans l'organisa-
tion physique de l'homme ? N'est-elle pas plutôt dans son
éducation , ses études morales , cl surtout dans les préjugés
de nos sociétés.
» La gloire la plus brillante, une gloire non contestée, est
attachée aux dangers que l'on court à la guerre. Que le sol-
dat revienne avec ou dessus son bouclier , moil ou vain-
queur, s'il a montré du courage, gloire à lui! honneur à
ses exploits ! Il n'y aura pas de division sur le jugement
qu on portera de ses actions ; amis , ennemis , lui rendront
tous la même justice. Gonzague élevait un monument à
Lnulrec, son rival ! Lamarque a loué maintes fois à la tri-
bune , la bravoure de l'ancienne Vendée !
«Dans le civil, au contraire, quelle diversité de jugemcns !
La gloire du dévouement le plus pur est souvent, que dis-je?
est presque toujours controversée! Elle l'est par vos adver-
saires , elle l'est même par vos amis: car il en est bien peu
qui ne soient jaloux ! De quelle force d'âme, de quelle cons-
tance de caractère l'homme public n'a-t-il pas besoin pour
surmonter des dégoûts sans cesse renaissans? Les plus grands
services lendus au pays sont rarement appréciés dans l'ins-
tant même où ils sont rendus, et le plus souvent il faut que
vous soyez mort pour que l'on convienne que vous aviez rai-
son !
» Nulle gloire acquise, nulle l'éputation n'est à l'abri des
attaques ctdesdénigremens. L'égoïsme et l'envie rapportent
toutes vos actions à un vif sentiment d'intérêt personnel;
on ne veut rien attribuer à un motif généreux. De quelque
manière que vous parliez ou que vous agissiez, il y a tou-
jours un parti non satisfait, qui s'apprête à vous déchirer.
Si l'on ne peut arguer les faits, on envenime, on suspecte
les intentions. A la place des honneurs qui attendent
l'houime de guerre après la victoire, l'homme de la
cité, après de longues et pénibles luttes, n'obtient pour
récompense que les disgrâces du pouvo r ou l'ostra-
cisme aveugle des masses populaires ; et malgré de péné-
reux efforts faits pour combattre l'anarchie, si elle prend
le dessus dans l'état, au lieu de cette mort glorieuse qu'on
reçoit dans les combats des mains d'un ennemi on peut
être déchiré par ses concitoyens égarés, être conduit aux
gémonies, et jeté dans un égoùt; ou, ce qui semble pis
encore , si l'on préserve sa tête, on court le risque presque
inévitable de voir son caractère méconnu, sa considération
attaquée, et son existence empoisonnée par le venin delà
calomnie ! Quel long courage ne faut-il pas dans une âme
vertueuse pour envisager de sang-froid et pour braver de
semblables situations? Faut-il s'étonner alors que beaucoup
d'hommes de cœur aiment mieux tomber glorieusement
comme Desaix, que de s'exposer comme Lanjuinais, de
siéger au fauteuil de Boissy-d'Anglas , ou de succomber
comme Bailly , en s'écriant douloureusement: Et moi aussi
j'ai été l'idole du peuple! »
Qui refuserait son assentiment aux premiers passages de
cette citation où l'auteur définit la meilleure manière de
porter accusatiou et de rendre la justice. La parfaite sagesse
de ces conseils dictés par l'expérience stna appréciée de tous
nos lecteurs. Nous aurions biiMi à signalev une lacune et une
lacune importante dans les ligues où l'orateur définit la na-
ture de l'homme et le genre de moralité du plus grand
nombre ; mais l'occasion ne nous manquera pas de revenir
sur ce sujet. Deux autres passages réclament aujourd'hui le
peu de réflexions que l'espace dont nous jjouvons disposer
nous permet.
Et d'abord, en niant la distinction qu'on établit de nos
86
LE SEMEIR.
jours entre la culpabilité des délits et des crimes politiques
etcelle des délits et des crimes privés, M. Dupiii a assis son
raisonnement sur une base ruineuse, et s'est montré plus
utilitaire que moraliste j c'est une distraction sans doute;
car il n'ignore pas qu'on ne doit jamais apprécier la gravité
morale d'une action d'après ses résultats, et que les motifs
seuls eu décident. Pourquoi ne pas suivre les hommes dont
il combat ici l'opinion sur le terrain où ils se sont placés
eux-mêmes; car c'est en alléguant la pureté de leurs mo-
tifs, la générosité de leurs vues, leur patriotisme, leur
désintéressement personnel , que les accusés politiques
cherchent à se séparer des accusés ordinaires; c'est aussi là
ce qui leur donne une place si différente dans l'opinion pu-
blique. Et il faut l'avouer , aussi long-temps que la raison
liumaine est livrée à elle-même et ignorante de tout autre
loi morale que de celle qu'elle se lait, il doit en arriver
ainsi , ou du moins elle doit se faire illusion sur la gravité
des délits politiques , surtout dans un pays où l'amour de la
légalité est encore trop faible , trop peu dans les habitudes
et dans la foi politique du grand nombre, pour mettre une
limite aux effets des convictions individuelles. L'opiuion
donnera un démenti à la loi quant à la culpabilité des délits
politiques, aussi long-temps qu'elle ne verra dans ces délits
que des actes d'indépendance à l'égard des puissances de la
terre , aussi long-temps qu'on ignorera ou qu'on ne voudra
pas croire que « toutes les puissances qui subsistent sont
établies de Dieu, » et qu'avant tout , c'est enfreindre la loi
divine que d'insulter au gouvernement qui nous régit ou
prétendre le changer par la violence et la révolte.
Montrez l'immoralité des actes éminemment anti-sociaux
que punit la législation ; faites voir que l'orgueil et l'é-
goïsme en réclament la plus grande part , et vous les aurez
bientôt dépouillés de la majeure partie du prestige qui
fait illusion à leur égard. Toutefois , ce serait aller trop loin
que de prétendre les mettre exactement sur la même ligne
que la plupart des autres crimes , tels que le vol et l'ass^ks-
sinat;non, ceux-ci révoltent tous nos sentimcns d'huma-
nité ; ils accusent pour l'ordinaire les derniers degrés de la
dégradation ; tandis que ceux-là l'ésultent assez souvent plu-
tôt de l'égarement de nobles facultés, et sont la faute des
âmes élevées, dont le démon de l'orgueil exploite l'énergie.
Egaux devant la justice de Dieu, qui déclare que « ce-
lui qui a violé le plus petit commandement de sa loi est cou-
pablecomme s'il les avait violés tous, » parceque tout péché
est la transgression de la volonté divine, ces deux ordics
d'attentats seront toujours distincts aux yeux des hommes ,
qui ne peuvent s'apprécier réciproquement qu'en cherchaut
leur place sur l'échelle de dégradation où se trouve placée
l'humanité déchue.
On ne saurait trop insister, en France , ainsi que le Fait
M. Dupin dans les derniers paragraphes que nous avons ci-
tés, sur cette différence importante qui sépare le coulage
civil de la valeur militaire, et sur la rareté des grands carac-
tères de citoyens , dans un pays où la bravoure est si com-
mune. Rien de mieux que ce qu'a dit à ce sujet M. le pro-
cureur-général, en s'adressant à la première magistrature du
rovaume ;rien de plus juste que son appréciation des causes
qui nous donnent tantdebraves soldats, et des difficultés con-
tre lesquelles vient échouer chez nous la vertu civique. Mais
ce que nous eussions aimé trouver en même temps dans les
paroles de l'orateur, c'est une indication de la source où se
puise le vrai courage du citoyen , ce courage qui lui fait
iiftVonter les armes que le cœur de l'homme redoute le plus,
et à la vue desquelles il se sent défaillir, même avant le com-
bat. L'occasion était belle cependant ; car parmi les noms
qu'il recueille dans notre histoire, plusieurs lui eussent révélé
celte source. Sully , Lanjuinais n'ont pas caché le secret de
leur grandeur d'âme; on sait qu'ils la puisaient dans cette
doctrine de vie et de dévouement qui s'appelle elle-même
« la sagesse et la puissance de Dieu,» et qui a prouvé ce qu'elle
était; l'on sait qu'ils suivaient les traces de Celui qui ne re-
cula devant aucune injure, devant aucune ignominie , de-
vant aucune souffrance du corps ni de l'âme, et qui mourut
enfin victime volontaire de son amour ponr les hommes,
dont il venait payer la rançon.
C'est beaucoup sans doute de dire hautement à là France
si fière d'elle-même , qu'elle n'a que les vertus auxquelles
l'orgueil trouve son compte , mais que la vraie vertu lui
manque encore; ce serait en vain toutefois qu'on mettrait
sous ses yeux cette humiliante vérité, et qu'on l'exhorterait
au courage civique, si la véritable source de ce courage lui
demeurait cachée ; elle ne compterait pas plus de vrais ci-
toyens dans un siècle qu'aujourd'hui. Espérons qu'un meil-
leur sort lui est réservé , et que le jour approclie où , dé-
poùtée de la vaine vanterie de l'homme et de toutes ses il-
lusions , elle ranimera sa vie languissante au flambeau de
l'Evangile, et trouvera la vertu du citoyen à la source uni-
que de toute vertu digne de ce nom.
SUR LA BAISSE DU PRIX DU PAIN,
Une feuille du dimanche, qui soutient les intérêts de l'or-
dre public et qui n'est pas écrite sans talent , \^ Bonhomme
Richard, vient de publier un article sur le bon marché du
pain. En voici les premières lignes: « Le pain de quatre
livres est aujourd'hui à onze sous et demi et, dans quelques
jours il sera à dix sous.... Eh bieni philanthropes siardens,
si passionnés , qui vous dites les défenseurs si énergiques , si
désintéressés du peuple , et qui , depuis bientôt deux ans,
épuisez tous les synonymes de la pitié, delà chaiité, de l'in-
térêt pour les souffrances du peuple, battez donc des mains !
adressez donc des actions de grâces au ciel, qui a pris en con-
sidération vos phrases philanthropiques ! Jamais occasion plus
solennelle ne vous fut offerte de témoigner votre vive sym-
pathie pour la cause populaire. Entonnez l'hymne de la
reconnaissance, républicains sincères, légitimistes patriotes ,
apôtres et martyrs d'une opposition dont le but est si liono-
rable, dont les intentions sont si pures, dont le zèle pa-
triotique est étranger à tout calcul d'intérêt privé , à toute
combinaison d'esprit de parti. Que tardez-vous? Le peuple
a du travail et du pain à bon maiché. »
Fort bien , Bonhomme Richard; il y a deux mois et plus
que nous avons réclamé, comme vous, contre l'ingratitude
des écrivains de parti qui n'ont pas trouvé un seul mot de
leconnaissance pour le Dieu de bonté qui nous a donné de
si abondantes moissons. Mais pourquoi , quand vous vous
adressez au peuple, et que vous lui parlez du ciel , em-
ployez-vous des expressions si inconvenantes? Le ciel.
Bonhomme Richard , ne prend pas en considération des
phrases philanthropiques ; c'est là le langage d'un jeune
imprudent qui veut faire de l'esprit aux dépens des ehoscs
saintes; mais ce n'est pas ainsi que s'exprime un homme
grave qui s'attribue la mission d'éclairer le peuple. Le ciel
écoule des pi ières inspirées par la foi et par l'amour ; le ciel
prend pitié des douleurs et des larmes du pauvre ; Dieu,
dans sa bonté inépuisable , daigne réparer par les bienfaits
de sa Providence les erreurs et les fautes des factions poli-
tiques. Voilà ce qu'il fallait dire au peuple, et le peuple
vous aurait compris.
Encore une ou deux questions. Pourquoi remplir le reste
de votre article par de violentes diatribes, par des allusions
injurieuses contre les hommes de la légitimité et de la ré-
publique? Vous tombez, Bonhomme Richard, dans la faute
même que vous reprochez avec raison à vos adversaires ;
ils profitaient de la cherté du pain pour attaquer le pouvoir,
et vous, vous profitez du bon marché du pain pour atta-
quer l'opposition. Dans les deux cas, les passions politiques
s'emparent des châtimens ou des bienfaits de Dieu pour les
transformer en moyens de récriminations et d'injures Est-
ce là l'exemple que l'on doit offrir au peuple? Sont ce là
LE SEMEUR.
87
les leçons que vous vous proposez de lui donner dans votre
feuille à dou\ sous? Pourquoi enfin , au lieu d'exciter la
colère du peuple contre des partis qui vous déplaisent, ne
pas l'exiiortcr à remercier , à bénir Celui qui leur accorde
maintenant le pain à bon marché ?
Il me semble que le Bonhomme Richard aurait dû s'ex-
primer à peu près en ers termes : Peuple , bénis l'Eternel ,
rends grâces au Tout-Puissant! Tu n'as plus besoin de te
dépouiller des choses les plus nécessaires , de tes vctcmcns,
de tes meubles , de la couche où reposent tes cnf.ins, pour
te procurer du pain. Quand viendront tes mauvais jours de
l'kiver j quand les rigueurs de la saison , une athmosplièrc
glacée, des chemins couverts de neige , de longues veilles
exigeront de ta part de nouveaux sacrifices pour la conser-
vation de ta vie , tu trouveras dans le surplus de ton salaire
une ressource assurée. Donne gloire à Dieuj car c'est lui qui
a fait croître ces riches moissons dans nos campagnes, et qui
a dit à la terre de rapporter beaucoup de fruits. Toutes les
forces de tous les hommes ensemble ne pourraient pas pro-
duire un seul grain de blé ; et s'il avait plu au Seigneur de
frapper notre sol de stérilité , nous n'aurions eu par nous-
mêmes aucun moyen de nous garantir des effets de ce chà-
liment. Donne gloire à Dieu, peuple de France j il prend
soin de toi , comme un père a soin de sa famille; après l'a-
voir averti , par une grande affliction, par un fléau terrible^
il te parle maintenant par la voix de ses bienfaits. Tu l'as trop
long-temps oublié, ce Dieu si bon, si patient, ce Dieu qui
l'aime, ce Dieu qui l'appelle à venir auprès de lui par le
chemin de l'Evangile. Aujourd'hui tu HMnges ton pain
quotidien à boa marche ; tu trouves sans trop de peine as-
sez de travail pour subvenir à tes besoins; mais souviens-toi
que toutes ces choses sont entre les mains du Seigneur , cl
qu'il peut en élargir ou en tarir la source. Ne néglige donc
jMS do l'adresser a lui , de le prier , afin qu'il prolonge le
cours de ses bénédictions. Va dans les temples qui te sont
ouverts; entre dans la maison de Dieu ; et là , écoute ceux
qui te parlent de la sage et bonne Providence ; écoute sur-
tout ceux qui t'annoncent Jésus-Christ; car si les moissons
te fournissent le pain nécessaire à la vie de ton corps , Jésus
est lui-même le pain nécessaire à la vie de ion âme; Dieu te
nourrit sur celte terre, cl Jésus veut te nourrir pour l'é-
teniiié.
Il me semble encore que j'aurais écrtl dans la feuille du
Bonhomme Richard, en m'adressant aux membres des clas-
ses supérieures ; Dieu vous a particulièrement protégés en
multipliant les produits de nos campagnes; c'est voire re-
pos , votre fortune , vos jouissances , votre existeace même
qu'il a garanties de graves périls, en faisant mûrir nos
abondantes moissons. Figurez-vous un peuple en haillons,
souffrant, misérable, affamé dans les sombres et froides
jcm'nccs de l'hiver ; unissez à ce cri de la faim le cri des
factions , à ces souffrances physiques les passions politiques ,
à ces douleurs de chaque jour les provocations publiées cha-
que matin dans les feuilles radicales; ajoutez les intrigues
d'un parti qui fonde ses espérances , comme il l'a lui-môme
avoué, sur la misère des classes inférieures, et voyez si vous
ne devez rien à Dieu, ni prières, ni reconnaissance, ni
même un souvenir, ni même un mol qiii redise son nom
dans vos discours ! Ne serait-ce pas le comble de l'ingrati-
tude que de faire peser ce dédaigneux oubli sur voire su-
prême Bienfaiteur ? N'exposeriez-vous pas votre patrie à
éprouver plus tard d'aft'reuses catastrophes , inévitables
résultats de la justice d'un Dieu que vous auriez méconnu
et outragé? Dans les anciennes républiques, où, régnait une
stupide idolâtrie , tous les citoyens aui-aient rendu de so-
lennelles actions de grâces à leurs divinités pour des béné-
dictions semblables à celles que nous avons obtenues cette
année ; et la France , qui se regarde comme un pays de lu-
mières, la France qui s'appelle chrétienne, resterait muette,
et il ne s'élèverait pas une seule voix pour lui dire : C'est
Dieu, notre Dieu qui l'a fait ! Son nom soit béni !
Mais j'oublie , en prêtant ce langage au Bonhomme Ri-
chard, que son journal s'imprime à Paris, en i832, et qu'il
s'imagine avoir donné une éducation suffisante au peuple ,
lorsqu'il réussit à le mettre en colère contre les légitimistes
et les républicain?.
VOYAGES.
VOYAGE DE M. STEWART AUX ILES SANDWICH.
ptpTiÈiuE ET DEHNiER ARTICLE. — Assemblécs religieiiscs.
Promenade sur mer. Départ.
J'ai assiste, samedi soir, à une assemblée composée de per-
sonnes réunies pour s'entretenir de sujets religieux et pour
prier ensemble. Ellcaeu lieu dans le vaste local d'une école,
située près des habitations des principaux chefs , et était
composée au moins de mille personnes de tous rangs , qui ,
qtlaiid nous entrâmes, attendaient dans un profond silence
l'arrivée de celui qui devait leur parler des choses de l'éter-
nité. Plusieurs indigènes arrivèrent encore après nous; nous
remarquâmes dans le nombre un aveugle, d'une physiono-
mie noble cl sérieuse , qu'un ami conduisait par !a main, et
qui vint s'asseoir tout près de l'endroit où nous étions nous-
mêmes. Il y avait quelque chose de touchant à voir ce pau-
vre homme, cherchant, m;ilgré les difficultés qui résultent
pour lui des ténèbres qui l'entourent , celte lumière invi-
sible aux yeux du corps , qui a été nommée , par excellence,
' << la lumièredu monde, » et « la lumière delà vie. » Il est
heureux, quoique aveugle, puisqu'il demande au grand
Médecin la gucrison de l'aveuglement spirituel; heureux ,
puisque, convaincu de l'obscurité qui règne encore dans son
anie, il s'écrie avec angoisse : « Jésus, fils de David, aie
pitié de moi î »
On chanta un cantique ; on pria ; M. Bingham fit quel-
ques courtes réflexions ; puis, tous ceux qui désirèrent de-
mander des explications ou exprimer leurs pensées sur le
sujet dont on s'entretenait le firent d'une manière souvent
touchante et intéressante; nous pûmes juger parcelle con-
versation de l'influence exercée par l'Evangile sur le cœur
et l'esprit de ces hommes naguèrcs sauvages. Le sceptique
et le froid moraliste pourront mettre ces résultais en doute j
mais celui qui a appris par sa propre expérience qu'il y a
dans la vérité que Dieu a révélée une puissance infiniment
supérieure à toutes les forces de l'homme, et qui a senti le
pouvoir de l'Evangile s'exercer sur son propre cœur, sait
-que co- que le sage ne peut obtenir par sa sagesse e^t pos-
sible à l'homme le plus ignorant et le plus simple , s'il con-
sent à se soumettre sans réserve à la Parole du Tout-Puis-
sant et à la direction de son Esprit.
Hier dimanche , après que le service divin eût été célébré
à bord, je me rendis à terre avec M. Striblingpour assister,
dans l'après-midi , au culte des indigènes. Nous savions
qu'on devait célébrer la Sainte-Gène, et nous éprouvions de
la joie à pouvoir y participer, dans ce coin reculé du mon-
de, au sein d'une église à peine recueillie [d'entre les
payons. Le temple a été construit , il y a environ six mois ,
aux frais des principaux chefs. I! peut contenir plusieurs
milliers de personnes; il était tout plein. Après qu'on eut
prié et clianlé , l''un des missionnaires lut les noms de quel-
ques indigènes qui allaient être reçus au nombre des chré-
tiens. Ils avaient été soumis à une épreuve de plusieurs
mois. On les invita à faire une confession publique de leur
foi. Les catéchumènes étaient au nombre de sept, cinq hom-
mes et deux femmes; le plus jeune avait vingt ans; le plus
âgé en avait quarante-cinq. Ils étaient tous habillés à l'eu-
ropéenne , et montraient un sérieux et une émotion qui se
communiquèrent bientôt aux spectateurs. Après qu'ils eu-
rent fait connaître leur foi et déclaré qu'ils prenaient les
engagemensdc membres de l'Eglise, ils furent baptisés. On
baptisa aussi quelques enfans. « Heuicux parens, me dis-jc
intérieurement, qui avez appris à apprécier des grâces dont
vos ancêtres , pendant une si longue suite de générations,
n'ont eu aucune idée ! Heureux enfans , qui êtes nés dans
un temps où une main homicide ne vous ajoute pas aux
nombreuses victimes dout les premiers cris ont été étouffés
par la mort, dans un temps où vos pai'ens vous confient,
dès votre naissance , et avec d'instantes prières , au bon
Berger, qui prend soin de ses brebis et qui porte les agneaux
dans son sein I » Quatre personnes se présentèrent ensuite et
demandèrent à être soumises à l'épreuve qui précède lo
biptême; de leur nombre étaient l'aveugle que j'avais re-
marqué la veille, et l'ami qui , maintenant comme alors
88
LE SEMEUR.
le conduisait par la main , et lui frayait un passage à tiavers
la foule.
L'un cK'S missionnaires invita ceux des étrangers qui
étaient niosons, et qui, faisant profession de Cliiistiunisnif,
désiieraiciit se joindi'e à l'assemblée pouf manf^er le pain et
boire le vin , au nom de -Gelui qui a dit : « Faites ceci en
a mémoire de moi, «à faire connaître leur inti;ntion en se
levant, il. Stribling et moi répondîmes à cet appel ; puis
tous ceux qui devaient participer à la cène se levèrent aussi
et le service de communion commença. Près de deux cents
indigènes y prirent pai t. Je bénissais Dieu , du fond de
mou cœur, de ces effets de sa grâce; et il me semble qu'il
eut été impossible, même à l'homme le plus léger, d'assister
à cette scène sans émotion.
...Peu de jours avant l'arrivée à Oaliou des chefs de Maui
et d'Hawaii , le capitaine avait pris la résolution de les rame-
ner à leurs îles clans son navire. Il proposa au roi d'être de
la partie, et celui-ci accepta de grand cœur. Quand nos amis
vinrent à bord , on tiia en leur honneur vingt-un coups de
canon j le salut nous fut rendu de la côte. Si l'on publiait
dans ce pays une gazette de la cour , les noms et titres de
nos illustres passagers y auraient foit honorablement figuré;
car nous avions à bord le roi, son secrétaire et sa suite, sou
altesse royale la princesse Henriette et sa suite, les ex-reines
Kekauruohe et Kckauouohi, M'"^ Boki , épouse du gouver-
neur d'Oahou, LL, EE. Irîs gouverneurs de Maui et de
Hawaii; Naihé, premier conseillci-d'état; et son épou-
se, etc., etc., eh tout trente-six passagers. M. liingliani
consentit aussi à nous accompagner. Mais, toute plaisanterie
à part, quelqu'un qui aurait vu lebagage qu'on chargea sur
le vaisseau avant l'embarquement, ne se serait pas douté
que ce fût celui de quelques indigènes des Iles Sandwich.
11 y avait 11 des malles^ des porle-manteaux, des porte-
feuilles, dont la vue aurait réjoui les yeux d'un aubergiste
de nos contrées, parce qu'ils lui auraient fait prévoir l'arri-
vée d'étrangers de distinction.
Deux jours après notre départ d'Oihou , nous atteignî-
mes Laliaiiia, où la princesse et le gouverneur de JNlaui
prirent congé deiious. Le lendemain, nous jetâmes l'ancie
dans la baie Je Kearakckua, où Kapiolani, Naihé et legou-
verneur Adams nous quittèrent. Quelques-uns des officiers
allèrent à terre , et je fus du nombre. Nous débarquâmes
tout près de la maison de Naihé, il l'endroit même où Cook
fut tué. Je lis une coune excursion dans InUérieur de l'île;
mais je fus de retour à temps pour assister, le dimanche, au
service divin qsii l'ut célébré en plein aii-, dans ur. bois \ oi-
sin de la maison de Naihé. 11 y a là une petite chapelle;
mais elle ne saurait contenir tous ceux qui vieuneut des
deux rives de la haie et des villages situés à plusieuis milhs
de distante, le long de la côte, pour assister au culte. Piès
de cinq mille auditeurs entouraient le prédicateur, et on
voyait à leur air tranquille et reçu -illi qu'ils compreua eut
l'importance des cho=cs qui I. iir étaient dites. J.,a plup;irt
étaient arrivés par mer; quand l.i prédication de l'après-
midi fut arhevée, ils l'cjoignirent leurs canots, qu'(ni vit
bientôt se diriger vers tous ies points de la baie. J'en comp-
tai deux-LCiit-di\ , coatciiaut tliacnn de trois à quinze per-
sonnes, et dont plusieurs avaient douze milles et plus à
faire pour atteindre leui" gîte. Il y en avait même un plus
grand nombre ; car , quand j'eus l'idée de les comptei',
plusieurs avaient dvjh dsparu à l'horizon.
Avant de repartir pour O.Jiou , nous visitâmes tous les
*ieux rendus célèbres par le Si jour et la mon de Cook;
l'endroit où il avait dressé son camp vers le sud de la baie;
le hciau ou temple , où l'on adorait autrefois les idoles; les
vocotiers du rivage , sur lesquels on voyait la trace des coups
ûc canon tirés par l'équipage du capitaine , et le moimnient
en lave du volcan d'Htwaii, élevé en i8i5 à sa mémoire
par lord Byion,
Le roi et M'"' Boki écrivirent, abord, quand ils furent
près du terme de leur voyage, des lettres de remerciement
au capitaine Fin..h pour lo plaisir qu'il leur avait procuré
par cette petite excursion; celui-ci y répondit avec obli-
geance,et profita encore, de cette occasion pour leur donner
quelques sages conseils sur les améliorations à introduire
dans le pays. Le roi remit au capitaine une lettre pour le
président des Etats Unis, en réponse au me;sage dont il
l'avait honoré. Les dépèches de sa majesté n'étant pas en-
tièremeut prêtes , il fallut retarder d'un jour notre départ.
Le J'incennes s'avança cependant en rade, et , aussitôt que
les paquets du roi furent ari-ivés à bord, nous mimes à la
voile; quelques heures après , nous avions perdu de vue les
rives d'Oahou.
MELAI\GES.
CoLO!«iEs AGRICOLES. — Nous avons parlé plusieurs fois de l'ulilité dont
serait, en France, la création de colonies agricoles, établies d'après le plan
de celles qui ont pris un déTeloppement si remarquable en Hollande et en
Belfîique. Nous voyons avec plaisir que le gouvernement s'occupe d'un
projet de ce genre; il le considère avec raison comme un puissant mojen
d'extirper le vagabondage et la mendicité. Le rapport que M. le comte
d'Argoul a adressé au roi sur ce sujet contient d'iuléressans détails sur ce
qui a eu lieu chez nos voisins. Il y a aujourd'hui onze colonies en Hollande
et Irois en Belgique ; leur population réunie s'élève à plus de 2e,oooâiûes.
Une colonie de mille mendians valides a é:é établie par une société palrio-
tique , moyennant un paiement annuel de 70 fr. par léle . consenti pour
seize ans par le gouvernement, c'est-à-dire pour le tiers de ce que coûte à
l'Etat un mendiant ailmisdans les hospices. Ce dernier établissement p.irait
surtout digne de servir de midèle. Une commission vient d'être nommée
pour examiner quelle doit être, dans la fondation de ces élablissemens , la
p.iit du gouvernement et celle des sousc.-ipteurs volontaires , qui seront
ailtiiis à y Concourir, sous quelle autorité et sous quel régime les colonies
agricoles Sfront placées, à quel liirc on traitera avec les particuliers ou les
communes pour r^icquisilion des terrains, etc., etc. Nous suivrons avec in-
térêt les travaux de celle commission^ et nous désirons qu'ils aient pour
résultat de dotir la France d'une institution utile.
ANIVOîVCE.
Lettre d'ck magistrat de la cdadeloupe podr rendre compte de
SA COKDOITE , tl pouvant servir de mémoire à consulltr. Br. in-8°.
Paris , i832. Chez Dezauche, Faubourg Montmartie , n° 11.
La lettre que nous annonçais e^t adressée à M. le ministre de la Marine
par M. Juston. conseiller auditeur à la coir royale de la Guadeloupe , qui
a été renvoyé en France par le gouverneur de cette colonie , pour rendre
compte au ministre de sa conduite. li est aeeosé : i*" d'avoir demandé que
la cour royale dclihi'i.'it sur la question de s'avoir si elle se rendiait.ou
non , à la procession de la Fête- Dieu , pour laquelle le gouvern:_-ur l'avait
convoquée, et M. Juston convient de ce fait, tout naturel dans un [)ays oii il
y a libi rté de conscience . et où l'on ne pe> t pas p'us exiger d'un corps de
m.igislra's que d'un simple individu une profession de foi ou un acte de
religion : 2" de s'être plaint , en termes amers, de ce que M. le prociTcur-
général Dessa'es n'a pas voulu poursuivre en Calomnie un colon qui s'était
pt-rmis , en public , contre lui , des inculp.ttinns mal fondé -s : et , 3° d'avoir
recelé chez lui un jeune homme condamné cL\He.menl à une amende de
1000 fr. , qu'on n'a cependant pas trouvé dans sa maison. Ces faits sont si
insignifiaiis que , même en supposant vrai le troisièmi* , le seul que nie
M. Ju^'on , on aurait peine à ■ omprendre qu'ils fussent sufGsans pour mo-
tiver sou renvoi en France, pour rendre c ini te de sa conduite. Aussi ne
sommes -nous pas surpris quv M. Juston ail cherché ailleurs la cause des
rigueurs dont on use envers lui , et qu'il l'ail cru trouver dans l'ipipartia-
liléavec laquelle il a rempli es fonctions, sans avoir égard à la couleur
des coupables. Ainsi , d- s actes de cruaulé ayant été commis par des co-
lons blancs sur des esclaves et sur des hommes de couleur libres , la loi
lui fii'ail un devoir de poursuivre les aulei:rs de ces attentats , el il les
poursuivit. Ainsi , la traite, quoique prohibée, se continuant ouvertement,
il dirigea des poursuites rigoureuses contre ces t aBcans d'h jmmes , quoi-
que dans le nonibre se trouvât le tils d'un conseiller colonial. Ainsi , ayant
été nonimé membre d'une commission d'enquèti' , chargée d'examiner la
coridu te des [iri icif aux employés île la douane , il remplit sa mission avec
bonne foi , quoiqu'on voulut lui persua 1er qu'il ne s'agissait que d'une en-
quête de pure lormc . et il parvint à faiie consigner au procès verbal des
faits qui prouvaient évidemment la protection accordée à la traite. Ainsi
enfin , un sieur Michel , homme de couleur libre , étant détenu arbitrai-
rement depuis le i4juin 1823 , par suite dis ordres de M. Donzelot.ex-
g >uv. rncur, sans qu'il y eût jamais eu de mandai de justice décerné contre
lui , il le fit mettre en liberté Te'.s sont les actes auxquels M. Juston at-
tribue la haine des blancs , et son renvoi en France. S il en est ainsi, cette
haine lai est honorable , et ce renvoi peut contribuer, ainsi que celui de
M. Duquesoe.à mellre dans tout .sou jour l'étal des colonies. Il aura alors
plus ulicnieu'. Sir>i \><t sadisgiàrela cause des malheureux dont on lui
feproeh-' d av lir eu C'onpci'-sion , qu'il n'eût pu le faire par l'exercice de
ses foni tioiis , d'ins le-quelles nous espérons néanmoins qu'il sera réintégré.
Userait étrange, en effet , que l'ordre de passer en France pour rendre
compte de sa conduite équivalut à une destitution ! Le min stre ne petit
condamner un magistrat , sans dire tout h lul de quelles fautes il est cou-
pable ; dans une cause comme celle-ci , ou l'esprit de parti est si actif,
c'est doui^leuieiil uii devoir.
Le Gérant, DEHAULT.
Imprimerie de Selbiccf. , rue des Jeûneurs, n. i^-
TOME H.
\" 12.
21 I\OV£MBRE 1832.
LE SEMEUR
9
JOURNAL RELIGIEUX.
Politique, Philosophique et Lilléraire,
PARAISSANT TOtS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
A/aUh. XllI. 38.
)n s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n° ii,et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Pris:i5 fr. pour l'année,
r. pour 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. ^ Pour l'étranger , on ajoutera 3 fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. "-
lettres, paquets et envois d'argent, doivent être affranchis. — On s'abonue à Lausanne , an bureau du iVouwH/s^a Vaudois.
SOMMAIRE.
•CE POiiTiQCE : Lettres de la province. N° XIII. Académie des
ciences morales et politiques. — Discours du Roi , à l'ouverture des
hambres. — Tentative d'assassinat sur la personne du Roi. — De la
'ahisOD, comme moyen de police. — Economie rfligiecse et poli-
HjDE ; D'une assertion de M. le comte d'Argout dans son rapport sur
s colonies agricoles. — Philosophie religieuse : De l'incrédulité.
- CoLOMES : DesDoiis de traite importés dans les colonies française»,
ppuis les lois prohibitives de 1817. — Mélanges : Société de civilisa-
on. ASNOSCES.
BEVUE POLITIQUE.
Lettres de la province. — N" XHI.
ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET ÏOLITIQIES.
Les corps litléroires sont les rcpiésentutis des idé ;3 et des
oins intellectuels de leur époque, de môme que les corps
islatifs sont les représentaiis des intérêts et des besoins
téi'iels. A chaque génération, disons mieux, à chaque
luvement de l'ordre social il faut de nouvelles assemblées
litiqueSj chargées de reproduire fidèlement les opinions
les vœux des hommes qui les ont choisies. Il faut de
me à chaque progrès de l'esprit humain , à chaque mou-
nent du monde moral , de nouvelles assemblées littérai .
ou savantes qui reproduisent fidèlement la tendance, les
es et les découvertes de leur siècle. Toute académie qui
st pas l'expression de la société contemporaine ne peut
e qu'un établissement parasite, un hors d'oeuvre , le plus
.veut oublié, ridicule parfois; c'est une plante qui végète
se meurt , parce qu'elle a été transportée sur un autre sol
3 celui où elle devait fleurir. Mais par une conséquence
urclle de la même observation , toute académie qui ex-
me exactement les besoins moraux de son époque est ap-
éc a parcourir une giande[ct noble cairière; c'est une se-
menc<. jetée par les mains de la nature, et qui s'élève bien-
tôt, cl'ène majestueux, défiant les fureurs de l'orage et
couvrant de son ombre tutélaire tout l'espace d'alentour.
Siles classes de l'Institut avaient été fondées au quinzième
siècle ou au commeaccment du seizième , il n'est pas dou-
teua r ,,v rAcidcmie des Inscriptions et Belles-Lettres n'eût
occupé la première place. Quiconcjue aspirait alors à se faire
un renom dans le monde savant secouait avec une infatiga-
ble ardeur la poussière des vieilles bibliothèques, collation-
nait des manuscrits , creusait dans les ruines et rappelait à
la vie les cadavres littéraires des temps antiques. Le siècle
pensait fort peu de lui-même ; il se bornait à recueillir avi- •
dément toutes les pensées des auti es âges. Si l'on voulait
pei sonnifier cette époque , on choisirait la statue de Janus,
en lui étant la face qui 1 egarde l'avenir. Quelle influence ,
quelle gloire eussent alors accompagné les laborieuses re-
cherches de l'AcaJéiuie des Inscriptions et Belles-Lettres!
Malheureusement elle fut établie cent cinquante ans trop
tard ; et sa mission ( chétive et mesquine s'il en fiit ) n'était
autre que de faire des devises aux tapisseries du roi , et en
uu besoin, j'imagine, aux bonbons de la reine, ajoute
P.iul Louis Couirier. De nos jours , cette Académie traîne
une p.mvre existence , obtenant peu d'attention pour ses
travaux, et ramenant un ennui périodique dansses réunions
annuelles. Si quelque membre veut se faire écouter, il sort
du domaine de son académie, et jette lu science des anti-
c[uitcs sur la roule pour courir après l'esprit. Ces messieurs
se résignent à déserter leur drapeau , afin de trouver quel-
qu'un à qui parler Je quelque chose. M. Raoul Rochelte
excelle dans celle p.irlie.
Sous Louis XIV , le premier rang échut de plein droit à
l'Académie Française. Ou brillait beaucoup par les mots
dans cetemj)s-là, médiocrement parles sciences, par les
idées politiques nullement. L'harmonie de la période et la
richesse de la rime envahissaient les plus beaux fauteuils.
Un quatrain joliment tourné suffisait pour construire une
honnête réputation. Ou ne s'occupait gnères à penser: bien
dire était l'essentiel, et l'habit dont on revètaii. les idées
avait plus d'importance que le fond qu'elles couvraient.
Cela se volt encore aujourd'hui, mais dans un ordre de cho>
90
LE SEMEUR.
ses tout différent. Pendant le règne du grand roi, l'Acadé-
mie Française eut donc son âge d'or. Ce ne fut plus que
l'âge d'argent vers le milieu du dis-huitième siècle; ensuite,
à l'époque des encyclopédistes vint l'âge de bronze; niain-
teuant, hélas! les quarante sont dans l'âge de fer. Je ne ton-
nais plus que ce bon M. Nodier qui écrive sur le Diction-
naire de l'Académie Française; et encore, il demande par-
don au lecteur sur le manque d'à-propos par les plus spiri-
tuelles digressions du monde. Dans les séances publi(|ucs
l'intérêt des auditeurs se porte sur les prix de vertu qui ne
se rattachent en aucune manière aux travaux habituels de
1 Académie Française; mais les quarante sont fort heureux
que M. Monthyon leur ait donné l'emploi de couronner des
rosières.
L'Académie des Sciences qui, sous Louis XIV, se souciait
a peine de vivre, se prît à grandir vers les dernières années
de Fontenelle ; le voyage de Maupertuis et ses Laponnes y
contribuèrent pour quelque chose. Plus tard , Buffoir, d'A-
lembert et d'autres , qui unissaient à de profondes études
scientifiques le talent d'écrire, jetèrent sur les sciences un
lustre inconnu ; ils furent les hommes de transition entre le
règne de l'Académie Française et celui de l'Académie des
Sciences. Leur exemple montra qu'on pouvait acquérir une
renommée populaire autrement que par des oraisons funè-
bres ou par des tragédies. Voltaire lui-même, qui briguait
tous les genres de célébrité, voulutdevenir savant géomètre
et habile astronome , fantaisie que n'avaient pas eue dans
leur temps Corneille ni Racine. Après avoir fait une bril-
lante entrée dans Je monde sous le manteau du style, les
sciences eurent bientôt assez d'étoffe en elles-mêmes pour
pouvoir s'en passer. Elles acquirent de jour en jour une
puissance plus étendue, parce qu'elles s'appuyaient sur la
méthode d'observation ; le siècle, d'ailleurs, était fatigué de
la phraséologie videetsonore qui avait envahi la littérature.
Au commencement de la révolution, l'Académie des'Scien-
ces se préparait à détrôner sa rivale , lorsqu'elle rencontra
malheureusement un point d'arrêt dans la terreur : le tri-
bunal révolutionnaire fit monter les sciences en même temps
que Lavoisier sur l'échafaud. Mais le Directoire , et Bona-
parte surtont,_leur donnèrent une nouvelle vie. Le vainqueur
d'Italie et d'Egypte se glorifiait d'être membre de l'Institut
pour la classe des sciences; il n'aurait pas attaché le même
prix, on peut le croire, à occuper un fauteuil des quarante.
Sous l'Empire, on ne songea pas même à contester la supré-
matie de 1 Académie des Sciences ; tous les hommes forts
de l'époque en étaient membres , tandis que l'Académie
Française avait peine à se maintenir quelque peu au-dessus
de l'Académie de Musique. Sous la restauration , certaines
gens essayèrent de refaire le siècle de Louis XIV avec l'ab-
solntisine du monarque et la souveraineté des belles-lettres-
mais ils n'y réussirent point. Les sciences conservèrent leur
rang suprême, tout comme les principes libéraux du siècle
prévalurent sur l'ancien régime.
Cependant il s'était formé, depuis la révolution de 89, un
nouvel ordre d'idées, de théories, de besoins int-îllectuels,
plus puissant que les sciences mêmes, et qui n'avait point
d'assemblée représentative. L'Académie qui devait obtenir
selon le cours ordinaire des choses, la plus haute place dans
l'opinion publique et l'influence la plus étendue , l'Acadé.
mie de notre époque en un mot manquait aux classes de
l'Institut. Le Directoire avait essayé de l'établir, mais Na-
poléon qui aimait le dévouement passif, et qui détestait l'i-
déologie parce qu'elle raisonne avant d'agir, s'était hâté
d'écraser l'embryon de la nouvelle Académie. La branche
aînée des Bourbons qui n'acceptait les innovations qu'à son
corps défendant , n'eut garde de restaurer cette classe de
l'Institut à laquelle on n'avait pas songé dans le grand siècle-
elle y mettait d'autant plus de répugnance qu'il aurait fallu
la peupler de ses adversaires, puisque tout ce qui maichait
avec l'époque sous la restauration lui devenait hostde. Enfin
le gouvernement de Louis-Philippe vient de nous doter de
ce nouveau corps littéraire ; et, giâccs à lui, les générations
actuelles ont leur Académie.
C'est un fait que l'on peut di'plorcr, non contester, qu'il
n y a rien de plus vivace , de plus puissant aujourd'hui que
les discussions sur les matières polit'ques. Autant l'on ap-
portait de gravité, de sérieuse attention, de recherches ap-
profondies , de débats passionnés , il y a un siècle et demi ,
pour décider entre les anciens et les modernes ou pour pe-
ser les césures d'un distique , autant l'on est , de nos jours,
attentif, sérieux , ardent , passionné pour décider entre la
constitution anglaise et la < onstitution américaine ou poui
peser la théorie des droits de l'homme. Je n'aurais pas com-
pris le règne de Louis XIV sans l'Académie française ; j«
concevrais encore moins le règne de Louis-Philippe sans
V Académie des sciences morales et politiques^
Depuis qu'elle est rétablie, les journaux ont beaucoup
raisonné ou déraisonné à son sujet. Il s'est trouvé un hon-
nête écrivain qui, dans sa folie d'opposition systématique
a gravement prétendu que M. Guizot allait brouiller 1:
France avec la cour de Rome, parce qu'il lui plaisait d<
réunir une trentaine de philosophes et de publicktes dan:
une salle du Louvre. Un autre a soutenu qu'on voulait fain
du désordre et du chaos, en réunissant les chefs des diffé-
rentes écoles philosophiques et politiques. Mais laissons ce:
déclamations absurdes, et occupons-nous d'une questioi
plus sérieuse, qui se rattache directement au but de notn
journal.
Si je me rappelle bien , la nouvelle classe de l'Institut es
divisée en cinq sections ou branches différentes : philosophie
moiale, histoire, législation, économie politique. Or, ei
remontant à l'origine de ces différentes sciences dans le
temps modernes, et en examinant leur état actuel, on trouvi
que le Christianisme a été leur point de départ , leur guidi
et leur flambeau. Si les sciences, pour employer la compa
raison de Bacon, sont les rameaux d'une même tige, h
Christianisme en est la racine; c'est lui qui lésa fait naître,
se développer et fleurir.
La philosophie spiritualisie doit à l'Evangile ses meilleurs
argumens; elle lui doit surtout, pour les deux principes
fondamentaux du monothéisme et de l'immortalité de l'âme,
un caractère de fixité, de certitude que n'avaient pasSocrate
ni Platon. La morale, comme l'a dit Rousseau, était chré-
tienne avant de s'appeler morale philosophique dans les li-
vres des encyclopédistes. L'histoire n'estdevenue une science
que chez les peuples chrétiens ; ailleurs et autrefois on n'a su
faire que des chroniques ou des satyres; les idées générales ,
les grandes vues qui embrassent le genre humain tout entier,
et qui constituent la science ou la philosophie de l'histoire,
telle que l'ont faite Bossuet, Vico et Herder, ont leur ori-
gine dans le Christianisme qui , le premier, a lui-même gé-
néralisé les destinées du monde. La législation est le résultat
des mœurs qu'ont établies les croyances chrétiennes ; le
Nouveau-Testament est la charte de nos chartes , le code de
nos codes. L'économie politique enfin est née du principe
d' hiimanilé , qui est né du Christianisme. I^a religion four-
nit à cette science, non seulement la base et le point de vue
le plus élevé de ses théories, mais, ce qui vaut mieux, elle
lui donne ses meilleurs moyens d'application (1). Ainsi,
toutes les branches de la nouvelle Académie se rattachent
au Christianisme par les liens les plus étroits; ce sont des
(i) Un célèbre écrivain anglais, Cbalmers , a fait un ouvrage inliLuI« :
Economie ehrétienne et civile (Christian and civil Economy). Ce litre seul
indique Tes rapports intimes qui unissent la religion chrétienne avec la
science de Smith et de Mallhus, et chaque page du livre en oJïre les preuves
les plus frappan'cs.
LE SEMEUR.
91
planètes formées de la malière sortie de ce centre commun,
Bt qui ne peuvent s'écarter sans périr de l'astre autour du-
qufl s'ordonne tout le système solaire.
Comprendrait-on dès lors que le Christianisme n'eût
point de rcpréscntans dans cette Académie? Imapiiierait-on
une assemblée de philosophes, de moralistes, d'historiens,
ie légistes, d'économistes, dans laquelle l'Evangile n'aurait
pas un seul organe avoué? Une telle exclusion serait plus
iju'une injustice ou une erreur, ce serait un suicide. Autant
^•audrait bâtir une maison sans avoir posé de fondement, ou
planter un arbre, après en avoir coupé les racines.
Si quelqu'un répondait que chacun des membres de cette
académie aura une connaissance assez étendue des vérités
;hrélienne3 pour les employer à la science qu'il cultive, il
ierait malheureusement trop facile de lui prouver qu'il se
trompe. Rien n'est moins connu dans la France de nos
ours, même par les hommes les plus éclairés , que le vrai
Christianisme. On pourrait citer, de la part de plus d'un
professeur éminent, des assertions incroyables sur ce sujet ,
Jes erreurs, des extravagances qu'il serait impossible de
qualifier comme elles le méritent sans avoir l'air de dire
une injure. Non, ce n'est pas une demi-science du Christia-
nisme que vous trouverez chez la plupart des savans actuels,
nais une ignorance complète, radicale , absolue.
Que faire donc, pour éviter à l'Académie des sciences mo-
rales et politiques le désagrément de commettre des bévues
qui seraient applaudies en France, chose fort probable, mais
qui deviendraient la risée de l'Europe? Que faire surtout
pour appuyer la législation, l'histoire , l'économie politique,
la philosophie, la morale sur leurs véritables fondemens? La
réponse est très-simple: ouvrir les portes de l'Académie à
quelques hommes qui soient à la fois religieux et savans,
chrétiens et publicisies, croyans et philosophes, qui repré-
ientent le Christianisme auprès de la science, et la science
auprès du Cliristianisme. Ces hommes, on peut en êire
persuadé, préserveraient l'Académie de lourdes eneuis,
et donneraient à ses travaux scientifiques une nouvelle et
puissante impulsion.
Que cette idée paraisse étrange à certains esprits , je le
crois sans peine: est-il rien de plus étrange que l'Evangile
lui même, dans sa plus pure expression, pour les hommes
de notre siècle ? Mais notre pensée sera comprise de ceux
qui savent que l'Europe moderne doit au Christianisme tout
ce qu'elle est et lui devra tout ce qu'elle peut devenir.
Pease-ton , d'ailleurs , que la classe des sciences morales
et politiques perdrait de son lustre en accueillant des chré-
tiens parmi ses membres ou ses correspondans? Supposez
que cette Académie eût été fondée sous Louis XIV ■ quel
écrivam , quel publiciste aurait-on jugé plus digne d'y entrer
que Fénélon ? 11 parlait des étals-jjénéraux et des droits du
peuple, lorsque tout le monde en France, les piiilosophcs
et les historiens comme les autres, se taisait. Il réclamait
une liberté sage et le respect pour la dignité individuelle ;
il fixait des limites au pouvoir du monarque , tandis que tous
les légistes du royaume se courbaient docilement sous l'ar-
bitraire et le despotisme. Cependant Fénélon ne faisait alors
que l'application de sa foi religieuse à la politique; il était
libéral avant le temps, parce qu'il avait une sincère et ar-
dente piété. L'auteur de Télémaque n'aurail-il pas dû ob-
tenir la première place dans une telle académie, au double
litre d'écrivain politique et de chrétien?
Si l'on me permet de remonter encore plus haut, il v eut
dans le seizième siècle un homme qui était à la fois l'un d^ s
plus grands théologiens et des plus profonds jurisconsultes
de sou époque ; un homme que les magistrats de sa patrie
adoptive consultaient avec une respectueuse déférence dans
toutes Il'S importantes affaires politiques ; un homme q;ii
restaura la liberté cij.ile en même temps que le Christia-
nisme, et qui fonda une république célèbre sur le^principcs
de la foi religieuse. Cet homme s'appelait Jean Calvin. Au-
rait-il été déplacé dans une Académie des Sciences morales
et politiques? N'aurait-il pas inspiré des vues utiles , com-
muniqué de hauts cnseignemcns à ses collègues? Le philo-
sophe , le moraliste , l'historien et tout autre ii'auraient-ils
pas vu se développer par son influence hniis propres
idées et de nouvelles lumières jaillir de sa puissante
parole ?
Ppur nous occuper des contemporains, la classe des scien-
ces morales et politiques eùl-ello regardé comme une acqui-
sition sans viileur M. le comte de Maistrc? On peufcLlâmer
San; doute ses opinions surl'autoiit» absoluedu pape et sur
l'état de soumission passive auquel il condamne les peuples •
mais les gi-.mdes questions qu'il a traitées avec uneverve si
éloquente et si originale, ses vues sur le gouvernement pro-
videntiel du monde , sa connaissance approfondie des véri-
tés fondamentales du Christianisme eussent fait bien certai-
nemeni de l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg Van
des membres les plus utiles , peut-être même l'un des plus
lufluensde la nouvelle Académie.
Je citerais un autre écrivain qui nous a montré dans ses
ouvrages un brillant reflet du génie de Bossuet et de Jean-
Jacques , si je n'étais retenu par l'acte servile qu'il vient de
faire , en se soumettant, corps et âme , idées et conscience ,
opinion politique et foi rehgieuse, aux décisions du Saint-
Siège. M. de la Mennais avait entrepris une noble tâche ,
celle de réconcilier le catholicisme avec le dix-neuvième siè-
cle, l'Eglise romaine avec la liberté. Lui, prêtre, il avait des
larmes généreuses pour la Pologne lâchement assassinée ; il
saluait avec enthousiasme l'indépendance de la Belgique ; il
puisait dans ses convictions ch;'étiennes une haine ardente
contre le despotisme et le respect des droits du malheur.
Personne mieux que lui ne pouvait combler l'abîme qui Isé-
pare le Vatican des générations actuelles; mais il a préféré
s'ensevelir dans la perspective des honneurs obscurs d'une
mîtie épiscopale ou du cardinalat. M. de la Mennais est
moralement, politiquement mort; il n'y a plus de place
pour lui dans une Académie des sciences morales et poli-
tiques.
Parniiles hommes supérieurs qui appartiennent à la ré-
forme , il existait, au commencement de ce siècle , un écri-
vain qui a initié la France dans la littérature allemande
avant M""^ de Staël , et dont les ouvrages se distinguent par
de vastes connaissances en politique, en philosophie, en
histoire non moins que par un profond sentiment de reli-
giosité : Charles de Villers. En l'accueillant dans la nou-
velle Académie , on n'eût fait que rendre justice à l'auteur
de X Essai sur l'esprit et l'influence de la réformalion de
Luther, et ses collègues auraient pu recevoir de lui d'utiles
éclaircissemens sur la valeur scientifique du Christianisme.
Eu cherchant à recueillir les noms propres qui repré-
senteraient dignement l'Evangile et la science auprès des
membres de cette Académie, comment serait-il possible
d'oublier un homme vénérable, mûri par les années et par
la méditation; qui fut professeur de philosophie lorsqu'il
avait à peine achevé ses études ; qui protégea les premiers
essais de Pestalozzi; qui soutint avec un noble courage les
droits de la liberté helvétique auprès de Napoléon; qui
mérita par l'indépendance de son caractère d'être en butte
aux basses manœuvres de la police-Delavau ; qui a écrit des
notices remarquables surKant, Adelutjg et d'autres philo-
sophes allemands; qui a souvent présidé la Société de l.i
Morale chrétienne; qui réunit enfin à la piété la plussoli Ju
les lumières les plus étendues sur plusieurs branches diis
connaissances humaines? M. Stapfer ne briguera pas, j\ii
suis assuré, l'honneur d'appartenir à la nouvelle cla«<;i'
de l'Institut; mais celte classe doit se faire elle-méui
92
LE SEIMÉCR.
un honneur de l'admettre dans son sein. Tous les Clné-
tiens de France le regarderaient comme leur représen-
tant au milieu des philosophes et des publicrstcs de noire
époque.
Encore un ami de l'Evangile que nous voudrions voir
sur la liste de l'Académie des sciences morales et poliiiqucF,
si toutefois elle nomme des corrcspondans à rctranii;ci-.
Nous parlons de l'écrivain supérieur dont le Mémoire sur
la liberté des cultes est le meilleur livre couronné dans un
concours, depuis l'Essai de Villers. Génie allemand pour la
profondeur et la solidité de la science, il est éminemment
françaiipour le style. Ses ouvrages démentent chaque jour
l'impertinent aphorisme de Jean-Baptiste Rousseau , qui
prétendait que l'on n'écrit bien qu'à Paris. M. Vinet do t
prouver aux plus inciédules que l'on peut avoir un admi-
rable atticisme de pensée et de langage sans habiter l'Alhi:-
nes moderne, et qu'il n'est pas nécessaire de loger en fiicc
du Louvre pour s'exprimer avec autant de goût, de finesse et
de pureté que tel membre, quel qu'il soit, de l'Académie
française. Mais ce qui le recommande surtout à nos yeux ,
c'est la piété vivante, la ferveur de persuasion , et, pour
ainsi dire , l'impérieux besoin de rendre hommage au
Christianisme, qui respirent dans tous ses écrits.
J'aurais encore beaucoup d'observations à présenter sur
l'Académie des sciences morales et politiques, cl je m'é-
tonne, en relisant mes notes, d'avoir fait une si longue let-
tre sans être parvenu à la moitié du chemin que je me
proposais de parcourir. Mais il est si doux de parler de ses
amis , et si rare d'en trouver l'occasion , que je n'ai pas le
courage de m'en excuser auprès de mes lecteurs.
Le discours du trône à l'ouverture de la nouvelle session
se compose i" d'un retour sur les événemens de l'ouest et
sur les scènes du mois de juin , ainsi que sur l'efficacité
des moyens de répression à l'aide desquels le gouvernement
à triomphé de ses ennemis; 2" de quelques paroles sur l'-if-
faire Belge et sur l'intervention de la France et de l'Angle-
terre , qui n'ont rien appris de nouveau; 3° de la promesse
de plusieurs projets de loi. Dans le discours prononcé à la
chambre , le roi a annoncé qu'il recevait chaque jour des
assurances de paix des puissances étrangères. Ce paragraphe
a été omis dans la seconde édition du journal ministériel
du soir ; les bruits qui circulent sur les dispositions peu bien-
veillantes de la Prusse semblaient être accrédités par cette
suppression ; mais le Nowelliste d'hier déclare que c'est une
omission involontaire. Nous avons remarqué avec plaisirun
passage dans lequel le roi rend hommage à la Pi ovidcnce des
belles récolles de cette année. Puissent de pareilles paroles
devenir tous les jours plus fréquentes et plus significatives !
Enfin les projets de loi , promis par la couronne sont gi;né-
ralement de ceux que réclament le plus impérieusement les
besoins de nos institutions; nous signalerons surtout la loi
sur l'instruction publique, qui ne saurait nous être donnée
trop tôt, si elle est conforme à ce que doivent désirer les
amis de la liberté d'enseignement et de la liberté de
conscience.
Le roi , en se rendant à la séance d'ouverture des Cliain-
brcs , a été l'objet d'une tentative d'assassinat. A penie avait-
il dépassé la tcte du Pont-Royal du côté de la rue du Bac
qu'un coup de pistolet est parti de l'une dos haies de peuple
qui couvraientles côtés du pont. Grâces à Dieu, ni le roi ni
aucune personne de sa suite n'ont été atteints. On n'est pas
encore parvenu à arrêlcrle coupable. Si malheureusement
la réalité du fait ne peut être révoquée en doute , on con-
çoit, en échange , que l'atroce fanatisme que décèlerait un
pareil attentat ait trouvé des incrédules, et l'on pouvait
prévoir que beaucoup de gens , par un motif ou par un
aatre, se montreraient plus disposés à accuser la police
d'avoir joué là une comédie de sa façon , qu'à croire à un
véritable asiûSiinat. Nous saurons bientôt la vérité à cet
égard : en tout cas, l'histoire, et surtout celle de no
jours , est- elle si pure de toute souillure de ce genre, et
nous moiitre-t-elle sous un jour si rassuiant les fruits des
passions politiques , que nous avons de quoi nous étonner
beaucoup si, comme il est probable , I.1 justice parvient à
constater la réalité de ce nouveau régicide?
Il est bien avéré maintenant que c'est par un homme qui
jouissait de toute sa confiance et qu'elle avait comblé de ses
bienfaits, que la duchesse de Berry a été indignement tra-
hie. Le juif de Cologne, qui n'a pas reculé devant la hon-
teuse célébrité qu'il vient d'accjuérir en vendant sa bienfai-
trice est l'un de ces convertis de la restauration ,qui rappel-
lent les convertis d'un autre règne , que Pélissou avait
la mission de catlioliser et dont il disait effrontément que
pour les gagner « on n'était presque jamais allé à la somme
» de cent francs, et que presque toujours on ctaitresté exr
» trêmeinent au-dessous.» Nous ne savons pas ce qu'a coûté
l'abjuration de cet homme, neveu d'un grand-rabbin ; mais
il paraît certiin qu'il a vécu long-temps des secours que lui
fournissait le cardinal Albaiii. Le mépris public couvre au-
jourd'hui le nom d'Etienne Gonzagues Deutz. Ce qui
est au moins aussi affligeant que sa conduite , c'est cello
de la police qui l'a employé. L'argent avec lequel on l'a
acheté salit autant la main qui l'a donné que celle qui
l'a reçu. Nous voudrions pouvoir nous persuader que
M. Thiers n'a pas lui-même trempé dans cette dégoûtante
lâcheté, et qu'il faut chercher les coupables dans la foule
de ces agens subalternes qui ont renié depuis long-temps
toute conscience et tout honneur. Mais comment conserver
cet espoir , à la vue d'un salaire do plusieurs centaines de
mille francs , et quand on entend les amis du ministre lui
attribuer, tout comme ses adversaires , le mérite de cette
capture imjiortante? La société n'en est pas réduite à ne
pouvoir se défendre qu'en encourageant la trahison; mieux
lui vaudrait d'ailleurs de courir quelques dangers de plus
que de s'en mettre à l'abri par de pareils movetis.
ÉCONOMIE RELIGIEUSE ET POLITIQUE.
d'une assertion de m. le comte d'jrgout dans son rapport
SUR LES colonies AGRICOLES.
C'est une idée heureuse que celle d'établir en France des
colonies agricoles. Les eNpériences qui ont été faites en
Hollande et en Belgique prouvent que ces colonies, lors-
qu'elles sont dirigées par des hommes habiles et conscien-
cieux , offrent un excellent moyen d'employer des bras
valides inoccupés , d'inspirer aux vagabonds l'amour du
travail , et de mettre des habitudes morales à la place des
vices que le paupérisme traîne toujours après lui. Depuis
long temps les ])hilaiitliropcs avaient invité le gouverne'
ment fiaiiç;iis à suivre l'exemple donné pai- nos vo sins.
Mais la restauration était tiop absorbée dans les questions
purement politiques, dans les querelles du jésuitisme et du
libéralisme, pour attacher un grand intérêt aux institutions
philanlhropiques. Il faut dire aussi, pour être juste, que leS
d'''\ elopprmcns delà prospérité matérielle, qui ont obtenu
une progression constante pendant plusieurs années , rcn
daieiit moins nécessaires des élablisscmens de ce genre. La
révolution de juillet en a fait sentir le besoin, d'abord , en
occasionaiit une diminution temporaire dans les moyens
de travail, ensuite et surtout eu ouvrant une plus libre
carrière aux passions des classes inférieures. Le torrent a
non seulement va se fermer plusieurs de ses issues , mais il
est devenu lui-même plus fort et plus impétueux.
M. le comte d'Argout, qui apporte de grandes lumières
dans la discussion des sujets d'économie politique, ne s'est
pas dissimulé celte nouvelle nécessité de notre époque. Le
rapport qu'il vient de publier sur les colonies agricoles
montre qu'il s'occupe avec zèle de rainélioration mnlériellt»
des classes pnpulaiies. Mallieurcuseineni il ne s'agit encore
LE SEMEUR.
93
((uc d'une commission iiomnirf pour oxamincr la question
des colonies , et nous savons trop eu France que les com-
missions ne font licn ou piosc[uc rien. Elles servent d'en-
seigne pour amuser les S|)ectatenrs, et de texte aux ministres
pour discourir sur leurs bonnes intentions à la tribune na-
tionale ; mais des résultais positifs, on ne peut guère en
attendre. Au soi tir des trois jours, le gouviincmcnt a
nommé ii2 ne sais coud)ieii de commissions pour l'instruction
primaire , pour le Pantliéeui , pour l'examen de plusieurs
lois civiles et pén.iles ; qu'ont-elles fait? Peu de chose , si
même elles ont fat quelque chose. Des noms propres ont
figuré dans le Moniteur ; on s'est réuni deux ou tro^s fois
pour se reconnaître, et tout a été dit. Espérons que la nou-
velle comm ssion sur les colonies agricoles ne voudra pas
être accusée de la même négligence , et qu'elle réalisera
lout ce qu'on doit se promettre d'une réunion d'hommes
i c'airés et de bons citoyens.
En attendant, nous croyons devoir siguiilei- une assertion
qui tious parait fausse, ou plutôt une grande lacune dans le
1 apport de M. d'Argout. Que se propose-t on, en établissant
des colonies agricoles? Deux qbjcts, il nous semble. Le pre-
mier , c'est de donner du IravMil et du pain à ceux qui en
manquent; l'autre, c'est d'améliorer , de moraliser les ha-
bitudes des classes populaires. Ou atteindra le but matériel,
I n dounant aux vagabonds des landes à défrichei- ; mais le
but moral , comment l'atleindra-l-on ? Lorsque la colonie
de Frederichs-Oord fut établie en Ilollaudcj les fondateurs
de cet établissement n'oublièrent pas le puissant mobile des
idées religieuses. Ils avaient compris qu'il ne suffit point de
donner à des mend;ans démoralisés un sol à cultiver, mais
qu'il faut leur offrir surtout une religion à croire et à pra-
tiquer. On trouve dans les réglemcns de la colonie de
F. eJcrichs-Oord plusicui s articles sur l'éducation religieuse
de la jeunesse , sur la fréquentation du service divin dans
les temples et sur les habitudes de piété qu'il convient d'ins-
piier aux colons. L'un des premiers soins des directeurs
consista même à distribuer des exemplaires de la Bible dans
les maisons de l'établissement. On employait de cette ma-
nière les deux leviers qui agissent le plus fortement sur
riionime : le Christianisme et le travail. On n'essayait pas
de le faire vivre seulement de pain; on lui fournissait en-
core « toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » M is
de ces deux forces, M. d'Argout paraît n'avoir souci que
d'emplovcr la dernière, le travail ; et il laisse les croyances
religieuses en dehors de sou projet, comme s'il n'avait rxn
à leur demander pour une colonie agricole !
On s'explique la pensée du ministre , quand on lit dans
son rapport la phrase suivante : « La prospérité matérielle
>i des Etats agit puissamment sur l'amélioration morale des
)' peuples. » C'est-à-diie que M. d'Argout veut arriver à la
moralité parle bien-être physique , qu'il espère de créer
des mœurs en procurant des moyens d'existence , et qu'il
croit former un peuple vertueux parce qu'il l'auia bien
nourri , bien vêtu et bien logé. Cette proposition n'est pas
complètement fausse; il est certain que les membres des
classes inférieures sont d'autant plus démoralisés qu'ils sont
plus misérables, que les oisifs, les vagabonds, les mendians,
«ontractcnt de détestables moeurs par le fait même de leur
vagabond;ige et de leur état de mendicité , et que l'aisance
jointe au travail peut exercer une salutaire influence sur le
caractère moral d'un peuple. Mais en accordant tout cela ,
nous r.'en peisslous pas moins à soutenir que la proposition
inverse de celle de M. d'Argout est plus généralement vraie
et juste. Nous pensons que c'est ramélioration morale des
peuples qui produit habituellement leur prospéi ité maté-
r.elle , et non leur prospérité matérielle qui produit nue
amélioration morale. Le bien-être physique resuite de la
moralité bien plus sûrement que la moralité ne résulte du
bien-être physique. Avec de bonnes mœurs on se créera des
moyens d'existence; mais la flicilité des moyens d'existence
ne crée pas toujours , il s'en l'aut de beaucoup , les bonnes
mœurs. Une population vertueuse obtiendra bien certaine-
ment tout ce qui est nécessaire aux besoins , et même au
confortable de la vie; mais l'abondance ne fera pas sortir Je
son sein une population vertueuse.
S'il était nécessaire de citer des preuves pour appuyer
une opinion qui porto avec elle son évidence, nous invo-
querions le témoignage de l'histoire de tous les pays, et
surtout, du nôtre. Nous ne voyons pas en France que les
bonnes mœurs aient gagné quelque chose par l'accroisse-
incut des richesses nationales. Si l'on étudie avec attention
l'état moral des classes populaires , on y trouvera que les
ouvriers dont la main d'œuvre est le mieux payée se distin-
guent ordinairement des autres, non par des qualités meil-
leures , niais par des vices plus grossiers. Demandez aux
cliels de fabi iqucs qui Is sont, parmi les gens qu'ils emploient,
ceux qui se livrent le plus Iri'quemment aux excès de l'i-
vrognerie, aux folles dépenses de la vanité, ceux qui ont le
moins d'ordre, de prévoyance et d'économie , ceux qui ne
rougissent point des passions les plus dégradantes, ceux en-
fin qui contractent des dettes qu'ils ne prennent jamais soin
de payer; et les chefs de fabriques vous répondront que
les plus corrompus sont ceux qui gagnent le salaire le plus
tle\é. Voyez encore les coalitions d'ouvriers de la capitale;
ce ne sont pas les pauvres mana'uvi es qui gagnent vingt-
cinq sous par jour qu'on a vus criant , hurlant des menaces
incendiaires contre leurs chefs d'atelier , brisant les ma-
chines, jetant des pierres dans les vitres des manufactures ;
mais ce sont des ouvriers qui gagnent quatre à six francs par
jour : ceux-là ont été les tapageurs , les émeiUiers des rues
de Paris.
Noire o'oservation devient encore plus frappante , lors-
qu'on l'applique au projet des colonies agricoles. Quels sont
les individus dont elles se trouveront peuplées? On ramas-
sera des êtres dégradés , avilis , des misérables sans feu ni
lieu , accoutumés à une vie de débauche et de passions
elfiénées, les parias de la société française. Vous donnerez
à ces gens-là un champ , des outils et une hutte; puis vous
leur direz : Faites sortir une récolte de ce champ, à la sueur
de votre front. Rien de plus louable en principe; mais qui
vous promet que ces malheureux consentiront à se sou-
mettre à la nécessité du travail? Vous les y contraindrez :
soit; mais un travail forcé ne moralise pas , il démoralise ;
il n'améliore pas, il pervertit et dégrade; on ne le voit que
trop dans les colonies où règne l'esclavage. Accordons ce-
pendant que vous peuplerez vos landes incultes de pauvres
ouvriers qui ne demandent pas mieux que d'avoir du tra-
vail et de se procurer par eux-mêmes des moyens d'exis-
tence. Ils jouiront d'un bien-être qu'ils ne possédaient pas
auparavant ; ils pourront faire des dépenses qui leur
étaient interdites dans leur ancien état de dénuement •
mais qui vous assure qu'ils emploieront ce bien-être d'une
nianièie convenable? Qui vous garantit que ces dépenses
ne seront pas dirigées vers des objets inutiles ou même
dangereux? Et si vous n'aviiz dans votre établissement
que des gens ivrognes, vaniteux, jaloux les uns des autres, se
querellautet s'entre nuisant chaque jour, combien de temps
durerait votre colonie? Il est probable, cependant, que
vous en arriveriez-là, si vous vous borniez à donner du
bien-être physique, de la prospérité matérielle à vos colons
sans vous occuper de leur procurer en même temps des
moyens d'éducation religieuse et morale. Vous auriez en
dernière analyse , quelques bruyères de moins dans le pays,
quelques misérables de moins à nourrir avec les dons de la
clurité publique , mais vous n'auriez pas une population
p!us morale ; ou si le petit nombre prenait de bonnes habi-
tides, en devenant travailleur et propriétaire, la masse
conserverait toutes ses passions , tous ses vices , et plusieurs
descendraient mênic encore plus bas dans leur immoralité.
Cousidéi ons l'exemple que nous donnent nos maîtres eu
fat de colonisation : les Américains du Nord. Dès qu'ils
llindeut un village nouveau, ils commencent par y établir
un temple , une école et une imprimerie. Ils savent bien
que ce n'est pas assez d'avoir du travail et des moyens fa-
ciles d'existence pour l'amélioration morale des hommes
mais qu'il faut, avant tout, pour que le travail lui-même-
paisse prospérer, des croyances religieuses , une solide ins-
truction et des journaux qui propagent les connaissances
utiles. Lorsque les Aniéncaii.s ont fondé, sur les côles
d'xV.friquc , la coKniie de Libéria eu faveur des noirs affran-
chis , ils n'ont eu garde d'oublier le Christianisme, et ils v
ont envoyé de sages et pieux missionnaires comme les pre-
miers eclaireurs de la civilisation. L'établissement de Libé-
ria jouit maintenant d'une prospérité croissante , après
94
LE SEMEIR.
avoir trionipht- des plus icniblcs obstacles; en serait-il de
même si l'Evangile n'avait pas été appelé au secours de la
philanthropie ; s'il u'avait p|as,poar ainsi dire, présidé à la
naissance de Libéria , et béni son berceau ?
Nos colonies afjricoles de France rencontreront aussi de
nombreux obstacles, soit dans les hommes, soit dans les
choses; il est donc essentiel de se préparer à les combattre
et à vaincre. Si ces lignes viennent sous les yeux de M. d'Ar-
gout ou d'un membre de la coir.mission qu'il a nommée,
nous les prions de se demander sérieusement ce qu'ils
croient pouvoir mettre à la place du Christianisme. Ils no
tarderont pas à reconnaître qu'en se privant de l'appui des
croyances chiétiennes , ils n'entreprendraient qu'une œuvre
incomplète, sinon morte en naissant; et leur amour du
bien public leur fera un devoir de ne pas exposer nos colo-
nies a une ruine imminente. Nous ne demandons pas qu'on
élève des temples fastueux dans ces nouveaux établisse-
mens; nous demandons encore moins qu'on y envoie des
missionnaires t'irbulens et fanatiques, comme l'étaient la
plupart de ceux de la restauration ; il n'y avait eu tout cela
que l'abus, non la réalité du Christianisme. Mais nous dé-
sirons , dans l'intérêt même de ces colonies et de la France ,
que la religion pure et sainte de Jésus-Christ , la religion de
la Bible soit enseignée aux colons. Le pouvoir , du reste,
n'a presque rien à faire pour cet objet qu'à laisser faire, en
fournissant aux hommes pieux des facilités pour agir sur la
population qu'il réunira dans les colonies agricoles. Qu'il
adiesse un appel aux chrétiens de France, et ils ne man-
queront pas d'y répondre.
DE L'IIVCREDULITE *.
Le cœur humain est naturellement incrédule; car l'in-
crédulité, si l'on remonte à la source d'où elle se r,épand
comme un fleuve parmi les hommes , n'est pas autre chose
que l'expression de la prépondérance originelle de la chair
sur l'esprit, du corps sur l'âme , des appétits sensuels sui-
les besoins de notre nature morale. La matière veut être
servie au lieu d'être servante; et la matière qui règne, c'est
le matérialisme. 11 ne faut donc pas être surpris qu'il y ait
eu dans tous les temps beaucoup d'incrédules; l'homme ne
peut soumettre sa chair à l'esprit; en d'autres termes, il ne
peut croire que par un don de Dieu.
Mais il est des époques où l'incrédulité se fait illusion à
elle-même, en adoptant des idées superstitieuses à la place
des doctrines pures de l'Evangile : l'extrême crédulité de
l'esprit jette alors un voile sur l'incrédulité du cœur. Il est
aussi des époques où , sans se faire illusion à elle même ,
l'incrédulité se cache sous des formes religieuses; elle craint
de se voir ou de se laisser voir; elle s'enveloppe du man-
teau des pratiques cérémonielles , comme ces enfans égarés
qui se couvrent d'un masque dans leurs déréglemeus, pour
ne pas exposer à l'opprobre le nom qu'ils ont reçu de leurs
pères.
?*• Aujourd'hui , ou plutôt depuis près d'un siècle, l'incré-
dulité ne connaît plus de pudeur ni de frein ; elle a brisé
successivement toutes les entraves des formes religieuses ;
elle marche à front levé. S'asseoir au banc des moqueurs
n'est plus une honte; c'est une force de caractère ou une
audace de pensée dont on se fait gloire. Il y a mêu.e des
hommes qui se louent d'une incrédulité plus grande que
• celle qu'ils éprouvent réellement; ils rougissent de se con-
former au culte extérieur, comme dans les siècles passés on
rougissait de ne s'y point conformer , et ils se vantent d'a-
voir anéanti des craintes religieuses qu'ils ont peine à con-
tenir : nouvelle espèce d'hypocrisie. On était autrefois hy-
pocrite de piété; on est maintenant hypocrite d'impiété.
Chose encore bien remarquable! il y a cinquante ans,
c'était surtout dans les grandes villes, parmi les classes Ict-
' Nous summes heureux de pouvoir offrir d'avance à nos lecteurs ce
fragment exiiaitd'uu Disco.irsde M. Fi'licc. qui paraîtra, dans le courai t
de la semaine, sous le titre suivant : Du Ministère évangélique dans ses
rapports avec l'état actuel des JEglises reformées de France. iu-8*.
Chez Risler, rue de l'Oratoire, a* 6.
trées , dans les rangs de ceux qui s'appelaient philosophes ,
et qui avaient fait du moins quelques études superficielles ;
c'était là que l'incrédulité se posait avec orgueil en face du
inonde, là qu'elle s'élevait triomphante et environnée d'hom-
mages. Parmi les classes laborieuses , au contraiie , et dans
les campagnes, la foi chrétienne était respectée; on y ob-
servait avec zèle les formes extérieures, et l'incrédule y eut
trouvé pour ses opinions une invincible défiance. De nos
jours , c'est précisément l'opposé. Les hommes les plus
éminens par leurs lumières sentent le besoin d'avoir une
foi leligieuse, et s'ils n'adoptent pas le Christianisme , plu-
sieurs lui accordent volontiers de solennels témoignages
d'admiration. Mais c'est à présent dans nos petites villes et
parmi les moins instruits que s'est réfugiée l'incrédulité du
dernier siècle; l'héritage de cette philosophie moqueuse et
arrogante est tombé aux mains de ceux qui habitent de
pauvres chaumières Etrange contraste! singulières vicissi-
tudes des opinions humaines ! la science qui était incrédule ,
il y a un demi-siècle, ne veut plus l'être , et l'ignorance, qui
ne l'était pas alors, s'obstine à le devenir! L'Evangile est
maintenant honoré de ceux qui le tournaient en ridicule ,
et il est raillé de ceux qui le respectaient ! Cette espèce
d'irréligion, qui adopte les plus ignobles sarcasmes pour
des argumens, n'a fait que changer de place, et ce qu'elle
a perdu en hauteur elle le gagne en superficie.
Que faire pour guérir la plaie de l'incrédulité? Il semble,
au premier abord , qu"'il existe un moyen tout simple : mon-
trer aux hommes qui ne croient plus les motifs qu'ils au-
raient de croire; employer auprès des incrédules la voie du
raisonnement; leur prouver par des argumens solides la
divine inspiration des Ecritures et la vérité du Christia-
nisme; répondre à leurs objections; en un mot , prêcher de
l'apologétique. M lis un peu de réflexion, et l'expérience
surtout, nous apprennent que ce moyen de réveiller les
incrédules ne conduit presque jamais au but où l'on vou-
lait parvenir. Le remède est inefficace, parce qu'il attaque
le mal où il n'est pas, et qu'il ne l'attaque pas où il est.
La plupart des hommes irréligieux, particulièrement daiu
les campagnes , sont arrivés à l'incrédulité , non par le che-
min de la science , mais par celui des mauvaises œuvres. Ils
ont peu lu les ouvrages des adversaires du Christianisme,
et ce qu'ils en ont compris et retenu se borne à dis moque-
ries qui ne soutiennent pas la discussion. Ils ignorent les ar-
gumens sérieux qu'on oppose à la vérité des doctrines de
l'Ecriture; leur irréligion ne résulte pas d'un ensemble
d'idées , m lis d'un ensemble de passions charnelles. Que
servirait-il de prêcher de l'apologétique à de tels incrédu-
les ? Répondre à des objections qu'ils ne connaissent pas ,
ce serait les leur fournir plutôt qae les leur ôter; ils s'em-
pareraient desi armes qu'on aurait imprudemment em-
plovées pour les soumettre, et leur nature corrompue chan-
gerait en poison le remède même qu'oM destinait à Ip_s
guérir.
Qu'est-ce , d'ailleurs , que des paroles pour vaincre des
vices? et que peut le raisonnement pour déraciner des p is-
sions ? Lorsque le Sam.irltain rencontra un homme à demi-
mort sur le chemin de Jérico , essayat-il de le guérir par de
longs discours .i* Non; il vint vers cet homme, il banda ses
plaies , et il versa de l'huile et du vin ; puis il le mit sur sa
monture, et le mena dans une hôtellerie et prit soin de lui.
Eh bien ! les incrédules sont aussi , dans un sens spirituel ,
des hommes blessés et presque morts; nous devons aussi
leur porter secours; mais l'huile tt le vin qui peuvent cica-
triser leurs plaies ne se trouvent pas dans de savantes argu-
mentations, l'hôtellerie où il faut les conduire n'est pas la
science humaine, et le pasteur ne prendrait aucun soin de
leur guérison en se bornant à discourir avec eux.
Li simple apologétique peut quelquefois aplanir 1j
roule qui mène à l'Evangile et dissiper d'injustes préven-'
lions; elle peut surtout fortifier dans ses croyances uneâmc
déjà religieuse; mais ouvrir les oreilles des sourds et les
yeux des aveugles; mais ranimer des os secs et souffler en
eux une nouvelle respiration de v.e, l'apologétiqre ne le.
peut. Quand la foi chrétienne est sortie d'une àme d'homme,
elle n'y rentre point par rintelligence, mais par le cœur,
et le cœur ne s'ouvre qu'à la Parole de Dieu accompagnée
de l'Esprit de Dieu.
^.T-=§^'^-^
LÉ SEMEUtt.
05
Pour tiioniphei- de riircligioii , la voie du raisonnement
rsl donc iiisuffisaiilc en théorie , presque loujouis stérile en
pratique ; et notre question revient dans tonte sa force :
Que faire contre rincrédulitc? comment ramener à l'E-
vainj.lc les hommes qui n'ont conservé que le nom de
i hrélien ?
Une prière humble et confiante, qui n'attend lien de soi,
mais qui espère tout de D;en ; une prière inspirée pai' cette
douce chanté qui n'oublie ni n'exilut personne, tel est le
premier remède que nous devons opposer aux p. ogres de
l'incrédulité. Danslagrande cause du Christianisme, la vic-
toire est assurée à qui sait combattre avec le Tout-Puissant.
Mais , dans un ordi'e de choses inférieur, il y a encore des
moyens que le ministre de l'Evangile peut employer avec
succès contre l'irréligion. Si les incrédules ne viennent plus
dans sou temple, il doit se rendre , lui, dans leur maison
et s'asseoir à leur hbyer; uou poml peut-être dans leurs jours
defiite et de réjouissances, la prospérité du monde endurcit
trop le cœur ingrat de l'homme! mais dans leurs jours de re-
vers et de deuil. Voici l'incrédule frappé dans sa fortune,
dans ses entreprises , dans sa famille , dans sa personne.
L'indigence le saisit et le courbe sous un joug de fer ; il ar-
rose de ses larmes le corps in n'mé d'une épouse, d'un en-
fant , d'un ami ; il est atteint lui-mtîme d'une grave mala-
die, et les ténèbres de la tcm.t)e se découvrent à ses yeux
épouvantés. Eh bien ! dans ces momeus d'angoisses et de
terreur , hâtons - nous d'aller tuprès de l'incrédule et
de lui apporter les consolations du Dieu fort. Pour rem-
placer les richesses qu'il a perdues, offrons - lui le plus
précieux de tous les trésors, le pardon de ses péchés en
Jésus - Christ it la paix des enfans de Dieu. A son âme
brisée par une douloureuse séparation, présentons les ma-
gnifiques espérances de l'immoiUalité. Rassurons-le contre
les terreurs du sépulcre en lui parlant des miséricordes in.
finies du Seigneur, qui ne veut pas qu'aucun périsse , mais
q^ue tous viennent à la repentance. A chacune des soufFran
ces qu'il endure, à tant de maux que le monde ne peut
guérir, essayons d'opposer des remèdes efficaces puisés dans
l'Evangile ; et qu'il apprenne de nous que la piété est utile
â toutes choses, ayant les promesses de la vie présente et de
celle qui esta vcn r. Alors peut être, avec la béuédiction
d'en liaut, il daignera nous écouter; son cœur , abattu déjà
par l'affliction , ne refusera plus de s'humilier daus le sen-
t'ment de ses misères ; il invoquera le Dieu sauveur, et il
s'écriera dans l'effusion de sa reconnaissance : Heureux ceux
qui pleurent, car ils seront consolés.
L'expérience prouve que ce n'est point là une vainc
illui ou; cir si l'on cherchait les causes visibles qui ont
transformé des milliers d'incrédules en chrétiens, on ti ouve-
rait que , pour le plus grand nombre , le malheur a été le
principal inslrumentde leur retour à l'Evangile. Aussi long-
temps que le ciel est beau, l'air pur, Ja route unie , et que
le soleil brille sur l'horizon , le voyageur présomptueux
repousse avec dédain le guide qui s'offi-e à lui pour le con-
duire; il veut marcher seul et régler ses pas sur sa propre
volon'é. Mais que la nuit vienne et l'enveloppe de st n om-
bre épaisse; que le tonnerre gronde; q^ue sa route, naguère
unie, se hérisse de rochers ou se creuse en abîmes; et ce
même voyageur tend .a les mains, en suppliant, vers le gé-
néreux ami que son orgueil avait repoussé ; il le coi jurera
avec larmes de lui montrer le droit chem n; et, au terme
du voyage , il se plaindra de n'avoir pas assez de re-
connaissance pour le guide qui l'aura préservé de tant de
périls.
Voix dumalheur, voix puissanteet redoutable, sois bénie.
Tu parles plus haut que tous les discours de la sapesse hu-
maine; tu pénètres plus avant que toute l'éloquence des
plus habiles orateurs. A toi donc d'amoUirces âmes rebelles
qui rejettent avec un stupide mépris les avertis emens de
l'Evangile ; à toi, de réveiller ces consciences qui s'endor-
ment sur la couche impure que leur ont faite les passions.
Amertumes du péché, angoisses des cxurs éloignés deDieu'
terreurs de la mort, immenses fléaux .' vieux et fidèles ap'
puis de la prédication chrétienne, vous vous liguerez avec
nous contre l'incrédulité du monde, et vous marcherez les
premiers dans ce bon combat. Non, vous ne faillirez point à
remplir cette sainte mission : nous en avons pour garant
l'infaillible promesse du Seigneur! Il châtie ceux qu'il
aime, et le siècle tout entier se lève, en attestant qu'il nous
anue assez encore pour nous frapper.
Il existe enfin un moyen puissant de prévenir l'incrédu-
lité, c est l uistruction de l'enfante. Il se peut que je me
trompe; mais il me*emble que, de tontes les fonctions du
mnnslere evangélique, l'instruction de l'enfance est la plus
importante, la plus essentielle.
Laissons donc venir à nous les petits enfans, ou plutôt
cherchons-les, comme on cherche une perle de grand prix,
pour les amener à nos instructions et dans nos écoles. N'at-
tendons point, puurles faire souvenir de leur Créateur que
les j.iurs soient venus où ils diraient: Nous n'y prenons plus
de plaisir. Présentons à leurs âmes , flexibles encore et naï-
ve» , les grandes vérités , les solennelles déclarations du
Christianisme. L'Evangile, si simple et si pur, offre tant de
sublimes harmonies avec le premier âge de l'homme ! Le
vieillard lui-même, lorsqu'il veut être véritablement chré-
tien , ne doit-il pas redevenir un petit enfant? Il y a aussi
tanl,d'aUrait, je ne sais quel charme paisible et doux, à
parler de Jésus, du Sauveur qui est né dans une étable et
qui est inort sur une croix , à ces enfan? que l'orgueil de la
raison n'a pas encore égarés , que des passions orageuses
n ont pas encore flétris , et qui ne connaissent de la vie hu-
"^'""^ q^^^cs jours les plus sereins! Et quelle longue espé-
rance de fol et de bonnes œuvres, lorsque l'un de ces petits
enfans se convertit au Seigneur ! Il n'aura pas attendu jus-
qu à la neuvième heure du jour ou jusqu'au soir pour com-
meucerson travail; il pourra consacrer toute une carrière
d homme à croire, à aimer , à obéir ; et , parti plus tôt que
les autres , il ira sans doute aussi plus loin , avant de des-
cendre dans la tombe. Oh ! que l'enfance nous soit toujours
chère; qu'elle soit l'objet de notre plus tendre sollicitude ;
aplanissons devant ses pas le sentier de l'Évangile; prions
avec elle et pour elle. Ainsi , nous attaquerons l'incrédulité
daus sou germe.
Il arrivera même, plus d'un exemple l'atteste, que la
conver$;oa des enfans deviendra , entre les mains du Sei-
Speur, le moyen de réveiller leurs païens. La voi:: de la
piété , sur les lèvres de l'enfance , est plus pénétrante , par-
ce qu'elle est plus simple et plus expansive. Un père de
fimille sera quelquefois plus ému de la parole de son fils
ou de sa fille que de celle des pasteurs de son éplise • et en
voyant que la foi chrétienne a changé le caractère de ses
enfans , qu'ils sont devenus plus sérieux, plus obéissans,
plus charitables , plus empressés à rendre heureux tout ce
donc au fond de ces dogmes , que j'ai méprisés sans "les
connaître , une force capable de changer le cœur humain !
Il resterait beaucoup à dire encore sur les movens que
doivent employer dans notre siècle les serviteurs de l'Evan-
gile pour arrêter les progrès de l'irréligion. Mais le meil-
leur guide à cet égard, c'est la foi elle-même; un cœur
fidèle sera beaucoup plus ingénieux que l'intelligence et il
trouvera mille remèdes salutaires auxquels la réflexion,
n'aurait jamais fait songer.
COLOIVIES.
DES NOIBS DE THAITE IMPORTES DANS LES COLONIES FRANÇAISES
DEPUIS LES LOIS PROHIBITIVES DE 1817.
Un habitant de la Guadeloupe, arrivé depuis peu en
France. , nous adresse la lettre suivante , relative à un pro-
cès qui est en ce moment pendant devant la cour royale de
cette île. Il s'agit de résoudre si les noirs de traite, importés
dans les colonies depuis les lois prohibitives de 1817 , sont
ou non libres de droit. Il ne saurait, ce nous semble, y
avoir aucun doute à cet égard ; car les colons ne peu-
vent prétendre que l'Etat les protège dans la jouissance
d'une ;?ro;jn'eVe' qu'ils n'ont pu introduire qu'en fraude.
Quoique l'abolition de la traite soit écrite dans la loi, il est
cependant constant que depuis 1817 près de 1,200 nègres
ont été importés, chaque année, à la Martinique et à la Gu^-
96
LE SEMELR.
(Jeloupe. Plusieurs milliers d'esclaves seioiUcn conséquence
déclarés libres, si les tribunaux lendeiit, dans l'affaire dont
nous entretient notre correspondant, une décision favorable
à leur cause. Voici sa lettrer.
Paris, le 19 navembie iS32.
Monsieur le Rédacteuk ,
Votre dernier numéro contient sur le renvoi en Fiance de
M. Juston , conseiller-auditeur a la Cour Rojale de la Guade-
loupe, des détails d'un haut intérêt ; mais il est une circonstan-
ce iraporlante, de laquelle ce magistrat n'a pas pailé d^iis la
brochure dont vous avez rendu compte et qui me paraît cepen-
dant devoir jeter du j jur sur les molif> de la persécution dont
il est l'objet. Je pense que vous voudrez bien accueillir dans vos
colonnes les renseignemens qui suivent; mon but en vous les
adressant, est de soulever l'une des questions doni la solution
peut le plus utilement servir à l'abijlition partielle de l'esclavage,
en attendant son abolition complète.
L'Administration coloniale possède plusieurs lubiiatioas
qu'elle loue a des fermiers. A l'exploitation de ces h .bitalious
étaient attachés de nombreux esclaves, parmi lesquels figuraient
des noirs capturés par les bàlimens de l'Élat.sur des négriers.
D'après les dispositions de la loi du mois de mars i83i sur la
traite, ces noirs fuient reconnus libres; ils ont été depuis en-
voyés il Cayenne. Les fermiers de> Inbitations, privés du tra-
vail d'uQ grand nombre de bras demandèrent au conseil
privé la résiliation de leurs baux, et des indemnités. En juin,
sous radminislraliou de M. le baron yalahle, la résiliation fut
prononcée,elle conseil privé ordonna, à l'unanimité, l'experise
pour fixer le montant des iudemn tés qu'il reconnaissait être
dues. Pendant que cette expertise se f.iisail, M. Jrnous, nou-
veau gouverneur, ariiva dans la colonie. Il blâma tous les actes
de sou prédécesseur, réunit de nouveau le conseil privé qui,se-
condant ses vues, déclara à l'unanimité qu'il n'était pas dû d'in-
demnités anx fermiers. Ces décisions si conlradictoiremenl
rendues parles mêmes hommes ne vous surprendraient point,
si vous saviez de quelle manière les affaires se traitent dans ce
conseil, qui ressemble assez à la marmite représenialive dont
parle uu spirituel écrivain. Uu procès s'est engagé devant les
tribunaux. La question s'est agrandie. VA^'Ocat tles fermiers
aprétenda en principe, que tous les noirs de traite importés
dans les colonies, depuis les lois prohibitives de 1817, étaient
libres, ayant été rendus esclaves contre la volonté de la loi ;
partant, que l'administration n'avait pu louer les services d'iiom-
mes qui étaient libres, et qu'enfin le conseil privé ayant une
première fuis reconnu la légitimité d'indemnités à accorder, les
tiibunaux devaient eu fixer la quotité.
Ce procès, dont vous co;nprencz sans duute toute l'impor-
lance, puisTu'il tend à relever de l'esclavage tous les noirs im-
portés daus les colonies depuis i8i7,y a fait une profonde sen-
sation. Le gouverneur s'est prononcé aussitôt et apprenant
qu'un avocat indépendant, M' Ligiiières, plaiderait la première
question avec chaleur et conviction, il amande à son hôlel
l'avocat de l'administration, M' Payen, et l'a engagea dii e à
M' Lignières que s'il plaidait que les noirs étaient libres de droit,
il le ferait prendre par les gendarmes ii l'audience et i'e.ubar
querait immédiatement . M' P^yen s'est chargé à regret de cette
mission et son confrère lui a répondu qu'aucune meu,- ce ne
pourrait l'intimider. En effet. M' Lignières a plaidé le principe
dont je viens de vcus parler. Il n'a pas élé accueilli en piemio. e
instance.
Un appel a été interjeté devant 1j Cour. Les mêmes moyens
ont été plaides de nouveau. Sept magistrats seulement, les
autres étant malades, ont pris part aux débats. Les plaidoiries
avaient été terminées à la session de juin. La Cour devait ren-
dre son arrêt dans les premiers jours de juillet ; mais on savait
d'avance dm- quel sens il serait prononcé; car on parvient à
connaîira tout ce qui se passe dans la chambre du conseil , et
jusqu'.nux opinions de chaque membre. La décision des pre-
miers juges allait être infirmée, la promesse d'indemnité laite
par le co_seil privé reconnue; le gouverneur perd lit ce qu'il
appelle son procès. Il fallait rompre la majorité , et on saisit le
prétexte de la procession dont vous a\ez parlé et à l'occasion de
laquelle M. Juston, conseiller-auditeur, avait manifesté le désir
de voir la chambre délibérer; le gauverneur a donc décidé son
embarquement pour la France et l'a suspendu de ses lonctinn-.
Par ce moj-eu, la Cour a rendu un an et de partage, et de
nouveaux magistrats vont être appelés h le vider. Le sort de
celte contestation qui n'était pas douteux , devient inccitain
maintenant. Les magistrats peuvent craindre sérieusement ,
qu'on les embarque , s'ils émettent une opinion coiitri,iie à
celle de M. le gouverneur , alors qu'il menace de la même me-
»«ic l'avocat dts .-.ppcllans. Ou a su e qu'un pou- voi se'a formé
en cassation , si les fermiers perdent leur procès. Ils soutien-
dront que l'an et départage était nul , parce qu'on n'y a pas
laissé coopérer un magistrat acquis à la cause.
Recevez, Monsieur, etc.,
Un ANCItN HABITANT DE LA GfADELOUPE.
Puisse cette affaire , qui mérite d'avoir du retentissement
en Europe , obtenir bientôt la solution que la justice ré-
clame I Ce sera un premier pas de fait vers l'abolition de
l'esclavage, qui doit, nous le répétons, être complète. On
nous oppose sans cesse la difficulté d'offrir aux colons l'in-
demnité à laquelle ils croient avoir droit; mais cette diffi-
culté n'est pas réelle; la France a fait des sacrifices bien au-
trement grands que celui dont il s'agirait ici , et si la con-
viction qu'elle est appelée à remplir un grand devoir jette
de profondes racines dans les esprits, elle ne reculera, nous
1 espérons, devant aucune des conséquences de la résolution
qu'elle aura prise. Les quakers , qui ont les premiers senti
qu'il y a incompatibilité entre l'esclavage et le Christia-
nisine , ont aussi pensé à une indemnité, en affiauchissant
leurs esclaves, et l'on sait que dès i"]^-}, tous ceux qui en
possédaient leur avaient rendu la liberté; mais cette indem-
nité , ce sont eux qui l'ont payée, et c'est aux nègres qu'ils
l'ont offerte. Evaluant les gages que ceux-ci auraient pu ga-
gner, outre la nourriture et le vêtement, depuis le com-
mencement de leur servitude , s'ils avaient été domestiques
au lieu d'être esclaves, ils leur ont remis celte somme, et
ont déchargé ainsi leur conscience d'un acte qui leur pesait
comme un crime.
Société DE civiLisATiox. -^ C'est un beau titre que celui adopté par
celle Société , que nous ne connaissons , nous devons le dire , que par un
journal mensuel fju'elle publie sous le litre de Revue sociale , et dont le
second numéro vient de paraître. 11 contient les principes adoptés par le
Comité centrât pour servir de base à la philosophie ëclectifjue progres-
sive, 3u\.out lie laquelle paraissent vouloir se ranger Ks membres de la
Société, et qu'ils considèrent comme le levier de la civilisation. Nous
craignons cependant que ces principes, qui nous parais-ent exposés avec
bonne foi , ne renferment pas des mobiles d'action assez puissans : nous
avons appris , en effet , à n'attendre une civilisation véritable, b isée ^ur
un progr. s moral , en même temps que sur un progrès intellecluel et ma-
tériel , que du seal Christianisme. Il n'y a d'ailleurs rien q;ie de fort hono-
rable à vouloir , comme se le propose C-tte Société, répamire l'instruction,
les connaissances les plus usuelles de l'économie politique et les sciences
d'une utilité (iralique ; ou procurer aux classes pauvres u..e éducation claire,
sim, le et à leur portée , et à celles que des connaissances acquises rendent
capables d'un plus grand développement , les moyens d'y parvenir et d'y
f ôre participer les autres. La Socie'lé de Civilisation ouvre , dans ce but,
des cours sur des sujets variés , et nous en avons remarqué dans le nombre
sur des S'jets rtligieiix ou philosophiques. Ainsi on promrt pour cet
hiver un iMuisde Juduhme, par M. Miehd Berr ; un cours de Catholi-
cisme français, par M. l'abbé Cliàtel ; un cours de Philosophie naturelle.
par M. Mege : un cours de Philosophie éclectique progressive, par
M, de Moncey : un couis de Protestantisme , par M. Jaeglé ; un co'irs de
.'l/or«/e /î.7ïure//«. par M. Félix Avril. La Société désire, en outre , uu
cours de Cathoticism-: romain ou gatUcnn , et un eouis i' Unitarisme ou
lU toute antre religion reconnue. Peut-être esl-il utile que les différences
opinions religieuses et philosophiques soient ainsi portées devant le public.
Chacun n'étant responsable q le de ses paroles , personne n' 1 à s'inquiéter
de ce qui a été dit avant lui dans la clrûre qu'il occupe: on compren l
même qu'en réHi'xhissant aux erreurs qu'elle a ^ervi à propager , on puisse
encri- davantage se sentir près é d'y enseigner ce qu'on regarde comme
la vérité. ' '
Almanacii des bons coxseils podr l'ai» de GRACE i833, publié par
L. s D 1. II. Huitième année. Br. in-18, orn'e de trente-trois vi-
gneites. Paris, chez J. J. Risler . rue de l'Oratoire n" 6. Priv : iSccni.
De tous les essais qu'on a faits depuis quelques années en France pour
am liorer les almanachs, et faire duseul livre qui réussisse à trouver acci-s
Jans des milliers de maisons, d'où l'ignorance et la pauvreté bannissent
tous les autres , un livre utile , la publication de Vyllmanach des Bons
Conseils est le premier tenté , et le seul , à notre connaissance , qui ait
réussi. Ce petit ouvrage, fait en conscience, parait depuis huit ans. Trente
mille exemplaires de l'édition deiSSa, vendus en quelques semaines.
constatent son succès: nous croyons pouvoir en promittre un plus grand
encore à l'Almanach de i83o, qui vient de paraître. Il ne se vend que
trois sous.
RÉSIGNÉE, par Gust. Drouineiu, auteur du Manuscrit f^ert. 2 vol.
in-8°. ChezCh Gossclin. Prix: i5fr.
TSoHS rendrons compte, dans notre prochain numéro, de celle nouvelle,
pro luction il'uu jeune auteur qui se dislingue des écrivains de notre temjri
d'une manière bien intércssanie pour les hommes religieux.
Le Gcriint, DEM AU M".
luipMuieiie lie ScLLicur , rue des Jeûneurs, n. \\.
TOME ir. — K" 13.
28 INOVEMBRE 1832.
LE SEMEUR
9
JOURNAL RELIGIEUX.
Politique, Philosophique et Lilléraîre,
PARAISSANT TOUS LES MERCREDIS.
Le chgmp , c'est le monde.
fl/auh. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n" ii,et chez tous les Libraires et Directeurs de poste. — Prix:i5 fr. pour l'année,
3 fr. pour 6 mois, 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger, on ajoutera a fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour, trois mois. •—
L,«s lettres, paquets et envois d'argent, doivent être affranchis. — On s'abonne à Lausanne, an bureau du iVbui'eWii(^/'aw(oi«, ci Jcj'i : .
III II -.^1^»^ ' - Il II I I ^mmmmm^m^tmm^
SOMMAIRE.
ieroc P0LiTi<;uE : Lettres de la province. N° XIV. La nation boUan-
d.iise et le roi Guillaume — Morale et Législatioiv : De l'influence
des mœurs sur les lois , et de l'influence des tois sur les moeurs , par
M. Matter. — 'Lmi.Ti.krvKZ : Résignée , par G. 'Drociseau. —
Philosophie religieuse : De l'iniluence sancliGante de la doctrine de
la rédemption. — Mélamoes : Efforts pour la séparation de l'Eglise et
de l'Etat, en Ecosse et en Angleterre. — Serres chauffées par l'haleine
des bestiaux. — Annosce.
REVUE POLITIQUE.
Lettres de la province. — N" XIV,
LA NATIOM HOLLANDAISE ET LE BOI GUILLAUME.
L'attention générale de l'Europe est maintenant fixée
ur la Hollande. Cette contrée, qui occupe si peu d'espace
ur la carte du {jlobe , offre à tous les esprits d'intéressans
)roblènies à résoudre, et de graves sujets d'observation.
je diplomate cherche à percer les voiles de l'avenir, et il
c demandes! les chances de la guerre vont enfin mettre un
Qj-me à cette longue série de protocoles , qui n'a rien pro-
luit que de la f.itigue pour les uns , et des textes de de
:lamations pour les autres. Le guerrier étudie la marche
les années belligérantes , et il calcule combien de temps il
■audia aux deux plus grandes puissances de l'Europe pour
mposer des lois à un petit peuple de marchands et de pê-
:heurs, qui s'avise d'avoir une volonté nationale en dépit
les gros bataillons. Le philosophe trouve en Hollande des
:itoyens, et il admire comment cette poignée d'hommes
ibres , qui habite un sol laborieusement conquis sur les flots
le l'Océan , a tenu en suspens , pendant plus de deux an-
lées , la paix ou la guerre universelle ; c'est un nouveau
hapiire que le philosophe se propose d'ajouter à scn
)uvrage sur les petites causes qui produisent de grands ef-
fets. te républicain obsei'\'e avec joie les commencemens
de la lutte , parce qu'il espère que les premiers coups de
canoa tirés en Belgique auront du retentissement jusqu'au
fond du golfe de Finlande , et qu'ils amèneront une confla-
gration générale, au milieu de laquelle il proclamera la ré-
publique française. Pour nous enfin, une autre questior.
nous préoccupe, plus élevée dans son principe et non moins
intéressante dans son application que celles du diplomate ,
du guerrier, du philo30|;he et du républicain. Nous cher-
chons à pénétrer les causes du grand phénomène moral que
la nation hollandaise a offert dans ces derniers temps.
Les écrivains de toutes les opinions politiques ont été
forcés de rendre hommage à .l'énergie de caractère, à la
constance de résolution et aux généreux sacrifices de ce peu-
ple et de son roi. Les Hollandais se sont pressés autour du
trône avec un enthousiasme unanime, et les plus dures pri-
vations leur ont peu coûté pour, soutenir l'honneur natio-
nal. Il a fallu suspendre de brillantes opérations commer-
ciales ; les armateurs d'Amsterdam s'y sont résignés sans
murmure. Il a fallu de l'argent ; les banquiers en ont donné
sans hésitation ; ils viennent encore de remplir un emprunt
de cent millions en quelques jours. Il a fallu des soldats j
les jeunes gens de tout ordre et de tout rang ont quitté
leurs comptoirs, leurs académies, leurs châteaux, leurs
chaumières, et ils sont accourus se mettre en ligne sous le
drapeau de la patrie. Et tout cela , chose admirable dans
notre siècle! s'est fait sans phrases , sans ostentation, sans
vaiiterie. Point de discours pompeux, réchauffés des phi -
llppiques de g3 ; point de proclamations copiées sur les di-
thyiaiiibes allemands de i8i3. La Hollande a été calme,
digue, austère, silencieuse même au milieu des actes les
plus magnanimes de dévouement ; et cette conduite si no-
ble , elle n'a pas été l'effet d'une exaltation passagère; elle
n'a piïs duré deux ou trois jours , comme une commotion
électrique qui agite violemment un peuple, maii
laisse retomber dans son apathie. Voilà deux
Hollande se résigne, se soumet aux plus lonia^jmpdts
se sacrifie , se donne tout entière pour u^' questiotiN
qu'elle regarde comme essentielle à son honneur et à s<)«'-
bonheur.
98
LE SEMEUR.
Coimnciit expliquer ce pliénoniènc à la fois raoïal et
politique, qui semble ne plus appartenir à notre siècle ni
à nos habitudes modernes? La réponse n'est pas difficile a
trouver : c'est que la Hollande renferme un peuple reli-
gieux, uiv peuple canETiEW.
Supposez dans ce pays des rhéteurs prétentieux, des
brouillons sans principes, des intrigans Sans moralité, des fol-
liculaires sans conscience , des citoyens sans religion , et une
multitude égoïste, flottante à tout vent de doctrine religieuse
ou politique, selaissantconduirectsoulevcr par de méprisa-
bles flatteurs, croyant faire du patriotisme avec des passions,
et de la dignité nationale avec une aveugle colère; vous au-
rc^ un spectacle tout différent de celui que présente le peu-
ple hollandais. Vous verrez alors les factions se déchirer
entre elles, et ne s'unir un instant que pour renverser le
pouvoir. Les unes voudront profiter des malheurs de la
patrie pour établir une république; les autres, pour ressus-
citer leurs privilèges. Le chef suprême du pays seia en
butte aux plus dégoùtans outrages. Les lois seront mécon-
nues, violées, traînées dans la boue. On créera de l'enthou-
siasme par la terreur et de la force par le délire d'un
nouveau fanatisme. Ce sera la France de 98 , la France
couverte d'échafauds, la France noyée dans le sang de ses
meilleurs citoyens , la France conduite aux frontières par
les menaces et les mensonges des proconsuls, la France, non
patriotique, mais frénétique; brave et valeureuse, parce
qu'elle l'est toujours , mais féroce , mais déchaînée dans sa
population la plus vile contre tout ce qui est grand et gé-
néreux. Les partis le savent tellement bien qu'il n'en est
aucun qui ne s'attende à des scènes non moins affreuses, si
les dangers redevenaient les mê:r»es. Qu'il paraisse demain
une armée coalisée de cinq à six cent mille hommes sur tous
les points de nos frontières; que cette armée remporte
quelques victoires; qu'elle péuèti'e à l'est jusqu'à Verdun
et au nord jusqu'à Cambrai ; et les fiictions se relèveront,
échevelées et sanguinaires; elles iront vociférant qu'il n'est
possible de repousser l'ennemi qu'en ressuscitant la terreur;
elles attaqueront le pouvoir jusqu'à ce qu'elles l'aient ren-
versé, à moins que celui ci ne soit assez furtpour se saisir
lui-même de la dictature, qui serait une autre espèce de
terreur. Tout s'abîmerait bientôt dans le désordre, dans
les émeutes, dans l'anarchie; au lieu de cette dignité cal-
me, énergique, persévérante de la nation hollandaise, on
auiait du bavardage, des récriminations odieuses, des déchi
remens, une lutte intérieure plus effroyable qie la guerre
contre l'étranger. Et ce ne sont pas là des conjectures gra-
tuites : plût à Dieu qu'elles le fussent et qu'il n'y eut rien
de semblable à craindre en aucune circonslancc ! Mais in-
terrogez les hommes éclairés des différens partis sur les
résultats probables d'une grande guerre , et surtout d'une
guerre malheureuse ; ils vous diront, les amis de l'ordre en
frémissant, les fauteurs du désordre avec une joie mal dégui-
sée , que le fantôme de la terreur se dresserait sur le sol de
la France , la rage dans le cœur, le blasphème à la bouche et
une torche dans les mains. Tel est l'avenir que le matéria-
lisme suspend sur la tête d'uue nation. Il en est des peuples
comme des individus. Lorsqu'un homme est dans la pros-
périté, lorsque tout lui sourit, il ne sent guère le besoin
d'avoir des croyances religieuses; mais que le malheur
vienne à l'atteindre , qu'il se voie aux portes du tombeau
il se débattra dans des convulsions frénétiques , et l'horreur
de son agonie ne sera égalée que par l'excès do son dé-
sespoir.
La nation hollandaise doit à ses principes religieux et
aux mœurs qu'ils ont formées, l'attitude noble et paisible
qu'elle a montrée dans la dernière crise qu'elle vient de
traverser. Son roi lui-même est religieux ; il ne craint pas de
parler de la .Provideiice à ses peuples; il s'attache , au con-
traire, à mettre les destinées de son p.iys sous la garde du Très-
Haut. Chaque dimanche, on le voit avec les plus humbles de
ses sujets, priant le Dieu Créateur qui gouverne toutes
choses , et le Dieu Sauvenr qui ouvre les portes du ciel aux
âmes repentantes. Les Hollandais , bien loin d'en faire un
objet de sarcasmes contre leur roi , à l'exemple des feuilles
de Paris qui ont trouvé mauvais que Louis-Philippe ail été
à l'église de Saint-Roch , lui en savent gré , et ils le respec-
tent d'autant plus qu'ils remarquent en lui une religion
plus vraie et plus feivenle ; ils ont le bon sens de recon-
naître que la foi n'est pas de l'iivpocrisie , ni la piété du
fanatisme. Un folliculaire qui tournerait en dérision chez
eux les doctrines sacnîes de la rcligicn chrétienne, serait
puni par le mépris public.
La Hollande a beaucoup reçu du Christianisme, et elle
en est reconnaissante. C'est le Christianisme rétabli dans sa
pureté primitive par la réforme, qui inspira au peuple
hollandais, sous Philippe II, le besoin de conquérir son in-
dépendance, et qui lui donna les moyens nécessaires pour
accomplir ce grand dessein. C'est la réforme chrétienne
qui lui fit trouver des protecteurs et des amis dans les négo-
ciations de la paix de Westphalie, et qui assura son exis-
tence comme peuple libre et indépendant. C'est la ré-
forme qui amena dans ses vallées cette multitude de Fran-
çais industrieux , actifs et riches , que la sotte politique
de Louvois exilait de leur patrie. Et maintenant que la
Hollande est attaquée par deux puissances formidables ,
elle a senti plus que jamais combien il lui importail de se
rattacher fortement au Christianisme. La nation est deve-
nue plus pieuse dans ces derniers temps ; elle a retourné
aux doctrines vitales de l'Evangile; ceux qui avaient oublié
le chemin du temple l'ont repris; et ses malheurs auront
servi du moins à relever sa foi chrétienne , et à donner aux
autres peuples de l'Europe un sublime exemple du pouvoir
de la religion (i).
MORALE ET LEGISL\TIOV.
De l'i!vflue>ce des moeubs subles lois, et de l'influence
DES LOIS sur les MOEURS , ETC. ; par iM. Matter.
— Paris, i83'2. Prix : 7 fr.
PREMIER ARTICLE.
Nous attendions avec un vif sentiment d'intérêt la pu-
blication du livre de M. Matter. L'importance du sujet traité .
dans cet ouvrage ; le nom de l'auteur déjà connu par d'ex-
cellens travaux d'érudition sur l'Ecole d'Alexandrie et sur
le gnosticisme; le beau triomphe qu'il vient d'obtenir à
(1) Le sujet de celle lellre est de montrer la bienfaisante influence que
les convictions clii élicnn s ont exercée sur la nation hollandaise ; mais
nous devons fjire observer en même temps que d'autres mobiles d'action ,
et surtout des intérêts puissans ont également influé sur la conduite de la
Hollande dans les derniers événemens. Ainsi , la rivalité qui existe enlre
Anvers et les grands ports maritimes de la Hollande : l'honneur national
profondément biessé par la séparation de la Belgique ; peut-être aussi un
caractère de ténacité naturel au peuple hollandais , et surtout à la famille
q.ii le gouverne; d'autres causes encore, qu'il serait trop long d'indiquer
ici , ont concouru , chacune pour sa part , à inspirer le dévouement , à
commander les sacrifices de la nation. Mais il n'en est pas moins vrai que
nous avons droit de réclamer pour le Christianisme l'honneur d'avoir ser-
vi , plus que tout autre moyen , à donner au peuple hollandais une con-
duite sagL- , ferme et dévouée. Supposons en effet un peuple sans religion ,
placé dans les mêmes circonstances; donnez-lui des rivalilés du même
genre et un orgueil national également blessé, il résistera comme la Hol-
lande , on peut le croire ; mais sera-l-il , comme elle, exempt de factions ,
courageux sans bravade, libéral sans excès, Cdèle i» son roi sans exigr de
lui des concessions dangereuses pour l'ordre public ? Il faut reconnaître m
cela que le Chri>liaiiisme a eu la luuilleuir pari d'irfluence dans 1 s affaires
uct'jelksdclH Il'jlljndu.
LE SEMEUR.
99
r\' iid.'inic franc. lise; i\s()f'r:iMce enfin cju'il saur.Titf.iii c ' n-
ic:iilic' ;ui\ (;i.'Mci'atioiis ai luolles de [;tin(lr's vcritcs qu'elles
ont tiop oublioes ou luccoiiiiucs; tout coiitrihuail ù recom-
mande l' cette publicaiion nouvelle à notre sérieuse aiteiUion.
Nous avons donc ouvert le livre avec empressement; nous
l'avons lu. Quelle impression a-t-il f.iitc sur nous ? Quel ju-
gement devons-nous en porter?
Il V aurait un moyen facile de rendre compte de cet ou-
viago : ce serait de lui donner les éloges auxquels il a droit,
en s'ahstenant de toute obseivation critique. On pourrait
louer avec justice , dans le livre de M. Matter , les vastes
connaissances et les recherches approfondies qu'il suppose,
lés réflexions sages et quelquefois élevées qu'il renferme, le
désir du bien public et du progrès moral qui se révèle par-
tout, quelques pages brillantes où l'éclat du style répond a
la hauteur des idées j puis, après avoir présenté ce panégy-
rique banal , nous terminerions l'article par deux ou trois
citations. Rien déplus simple , rien de plus habituel chez
les écrivains qui se chargent d'analyser les ouvrages nou-
veaux . Mais en suivant cet exemple, nous croirions manquer
à la fois au caractère de l'auteur et au mérite du livre. Le
livre est assez important pour être soumis à un examen sé-
vère j l'auteur est assez honorable pour être digne d'obtenir
une critique ferme et consciencieuse. Il la réclame lui môme
dans son avant-propos, et il promet non seulement d'y être
attentif, m."\is d'en profiter avec reconnaissance. Notre tâ-
che est donc nettement définie , et nous essaierons de la
remplir, selon la mesure de nos faibles moyens.
Le plus grave défaut de l'ouvrage de M. Matter , c'est
qu'il a été conipo,sé pour un concours académique. Cette
circonstance lui a fait perdre beaucoup plus qu'il n'a gagné
par la couronne qu'il a obtenue. L'auteur laisseapercevoir,
dans sa préface, qu'il n'a pas pris toî/te la liberté dont il
s'autorisera désormais. On doit lui tenir compte de cette
déclaration; mais le contenu même du livre aurait suffi pour
montrer à tout lecteur attentif que M. Matter s'était placé
dans le lit de Procuste. Un écrivain qui concourt pour un
prix académique veut l'obtenir, c'est tout naturel ; dès-lors,
il écrit en face de ses juges futurs. Ils sont là quarante d'o-
pinions très divei SCS, et ils craindront de se compromettre,
soit devant les philosophes , s'ds couronnent des pensées
trop chrétiennes ,soit devant le pouvoir , s'ils couronnent
des maximes politiques trop hardies ; d'ailleurs , il ne faut
pas provoquer des discussions qui pourraient me devenir
défavorables et m'ôter quelques voix. Je lâcherai donc de
ménager l'école de Voltaire, les traditions de l'empire, et
les susceptibilités de la doctrine; je serai le moins original
que faire se pourra ; je vais émousser les angles de mes opi-
nions , briser la pointe de mon épée ; car , ne l'oublions
pas, l'essentiel est de ne choquer qui que ce soit dans l'Aca-
démie, et de n'exposer personne aux attaques des journa-
listes, si mon livre obtient la palme sur ses rivaux. Le con-
current ne fait peut-être pas toutes ces réflexions d'une ma-
nière explicite j il ne s'en rend pas formellement compte ,
nous voulons le croire j mais elles existent bien certainement
dans son esprit; elles dirigent sa plume, règlent ses mou-
vemens , affaiblissent son énergie , écourtent ses idées , lui
inspirent ce qu'il dit et surtout ce qu'il ne dit point; l'imagu
du tribunal académique est toujours là , grandiose . mena-
çante, et une voix formidable s'élève, disant : Tu n'iras pas
plus loin. Ce n'est nullement un reproche que nous préten-
dons adresser à M. Matter; c'est une nécessité de position qu'il
faut constater. Le cœur le plus indépendant, l'intellipence la
plus ferme ne se peuvent complètement affranchir de sem-
blables préoccupations. Bcccaiia n'aurait pas composé son
Traicé des Délits et des Peines pour un concours, ni Mon-
tesquieu son Esprit des Lois ; et si M. Matter n'eut pas con-
couru, il aurait fait autrement son livre et l'aurait mieux
fait. Il nous désavouera moins que personne sur ce point..:
Un autre inconvénient qui résulte de la même cause, c'est
que l'écrit de M. Matter n'est qu'un résumé, comme il le
dit, ou plutôt, comme nous le devons dire, une esquisse ra-
pide, une ébauche imparfaite. Beaucoup de questions , qui
entraient dans le plan de son ouvrage, y sont à peine analy-
sées, d'autres indiquées seulement. Croirait-on , par exeir.-
pif, que le chapitre intitulé : Da l'influence des mœurs sur
les lois eM77«, chapitre qui devait être fondamental dans la
composition de l'auteur, ne renferme que deux observations
p»-ntiques, l'une sur la coutume des barbares du Nord qui
autoj isait les enfans à tuer leurs pères devenus infirmes •
I autre sur la différence de condition entre la femme de
l'Orient et celled'Alhènes? Imaginerait-on que l'auteur, en
parlant de l'influence du Christianisme sur les états moder-
nes, se borne à et blir qu'il a relevé la dignité du citoyen
comme individu ? Tout cela serait superficiel et incomplet,
même dans un feuilleton de journal. A l'exception de deux
ou trois chapitres dont on parlera plus tard, l'ouvrage tout
entier est semé de petites assertions vagues, imparfaitement
exposées, décousues , tranchantes pourtant , ce qui les fait
paraître encore plus incomplètes qu'elles ne le sont.Eu
cherchant les causes de cet éliange superjlcialisme dans un
auteur qui ne manque ni de patience pour étudier son sujet,
ni de lumières pour le développer, il nous semble que la
meilleure justification se trouve dans le concours. Messieurs
les académiciens, hommes d'état ou beaux esprits de salon,
seraient épouvantés de la simple vue d'un manuscrit trop
volumineux, lorsqu'ils en ont dix ou quinze à lire; les longs
ouvrages leur font peur non moins qu'à Lafoutainc; il leur
faut donc un manuscrit d'une étendue honnête , mais sans
excès; les cinq ou six volumes deV Esprit des Lois, i'th
étaient envoyés manuscritsdans un concours académique, re-
poseraient paisiblement sur un coin du bureau ; qui est-ce
qui a le temps et le dévouement de lire cinq à six volumes
d'écriture? Ainsi se parle à lui-même le futur lauréat, el il
résume, il analyse, il fait une quintescence , il dessine un
croquis mal achevé. C'est l'histoire de l'écrit de M. Matter,
et la seule excuse valable qu'il puisse offrir. De là nous
concluons que l'Académie française ne devrait jamais, ni
pour elle-même , m pour les concurrens, mettre des livres
au concours. Qu'elle promette une couronne à des discours
d'une demi-heure ou de trois quarts d'heure de lecture, se-
lon les expressions du programme , soit ; mais qu'elle ne
demande point des traités, des ouvrages étendus; au lieu
des statues qu'elle attend, on ne lui enverra que des bustes
recouverts d'un bel habit.
Après ces réflexions préliminaires , venons au sujet même
du livre de M. Matter.
L'auteur devait examiner les deux questions de l'influence
des mœurs sur les lois et de l'influence des lois sur les
mœurs. Ces questions n'étaient pas nouvelles, mais elles le
pouvaient devenir dans un traité spécial, qui exposerait
sous des formes systématiques et coordonnerait les observa-
tions éparses dans les écrits des philosophes, des publicistcs
et des historiens. 11 est donc facile de concevoir pourquoi
l'Académie Française a mis ce sujet au concours ; elle vou-
lait un livre, non pas entièrement neuf, puisque la matière
ne l'était point , mais un livre nouveau par le plan , l'ordre,
les détails qu'il renfermerait, et par les déductions que l'au-
teur pourrait en tirer.
Cependant la première donnée du sujet me paraît fausse
ou du moins mal posée. Que demandait-on aux concuriens ?
On les invitait à développer, d'abord, l'influence des mœu) s
sur les lois; puis l'influence des lois sur les mœurs. Présen-
ter ainsi les questions, c'était , ce me semble, établir une
sorte d'égalité entre deux influences très inégales, et une
espèce de parallélisme entre deux actions qui ne marchent
100
LE SEiVIEUR.
point parallèlement. I.'influcnce des mœurs sur les lois est
très-considérable; rinttucncc des lois sur les mœurs est ha-
bituellement très-faible. L'une agit d'une manière directe,
souveraine, presque absolue; l'autre, d'une manière indi-
recte, subordonnée, presque insensible. Les mœurs font
nécessairement les lois, mais les lois ne font pas les mœurs;
elles ne peuvent que les modifier en quelques points. Avec
de bonnes mœurs vous aurez certainement de bonnes lois;
avec de bonnes lois vous n'aurez pas toujours de bonnes
mœurs , il s'en faut même de beaucoup. Supposez que de-
main nos mœurs soient complètement changées, nos lii;
changeront aussitôt par un effet irrésistible du changement
des mœurs; mais supposez que l'on change nos lois, tandis
que les mœurs resteraient les mêmes, ces nouvelles lois ne
seront pas obéics, et elles se briseront au premier choc. La
conquête même est impuissante pour détruire cet état de
choses. Les Barbares qui subjuguèrent l'empire romain fu-
rent obligés de modifier la plus grande partie de leur légis-
lation pour la mettie on rapport avccla situation religieuse
et morale des peuples qu'ils avaient asservis. En Europe et
à la Chine surtout , les mœurs des vaincus furent plus fortes
que les lois des vainqueurs, tant laprépondcrance des mœurs
sur les lois est grande et impérieuse ! Les lois, en un mot ,
sont filles des mœurs , mais les mœurs ne sont rien moins
que filles des loisj Etudiez l'homme dans sa constitution
morale et dans l'histoire qui en est l'expression la plus sûre ;
suivez-le dans tous les degrés de civilisation, dans sa marche
à travers les révolutions des peuples et les boulcversemens
des empires, dans les changemens religieux, moraux, in-
tellectuels , politiques qu'il a subis , et vous verrez partout
jaillir cette vérité que les mœurs engendrent les lois , et que
s'il arrive , par une cause anormale quelconque, que les lois
ne soient pas ou ne soient plus en rapport avec les mœurs
et les coutumes , elles sont réduites à l'état de lettre-morte ,
et cessent d'avoir aucune action puissante sur le corps
social.
Imaginez un traite d'éducation qui contiendrait les deux
parties suivantes. Première partie -.De l'influence (Jes pa-
reils sur leurs enfans. Deuxième partie : De l'injluence des
eiifans sur leurs parens. On dirait à l'auteur, non sans
quelque raison , que son plan est mauvais , attendu que l'in-
fluence des parens sur leurs enfans est incomparablement
plus étendue et plus forte que l'influence des enfans sur leurs
parens. L'influenccdes mœurs sur les lois et celle des lois sur
les mœurs sont absolument dans la même relation que l'in-
fluence réciproque des parens et des enfans. Ce n'est pas
quenous prétendions nier que les lois Influentsur lesmœurs,
mais nous pensons qu'il n'y avait aucune égalité, aucun ra-
rallélisme à établir entre cette action généralement peu sen-
tie et l'influence irrésistible que les niœui s exercent toujours
sur les lois.
S'il fallait ajouter de nouvelles preuves à l'exposition de
cette vérité morale et politique, nous les trouverions dans
l'ouvrage même de M. Matter. Son livre est divisé en qua-
tre parties; mais il n'y en a réellement que deux; car la
première partie n'est qu'une introduction de quelques pages
dans lesquelles l'auteur définit les termes qu'il se propose
d'employer, et la quatrième partie s'occupe de questions qui
ne se rattachent qu'indirectement au sujet. Restent donc
deux parties, dont l'une est consacrée à l'examen de l'in-
fluence des mœurs sur les lois, et l'autre, à l'examen de
l'influence des lois sur les mœurs. Eh bien! de ces deux
parties, celle qui montre comment les mœurs influent sur
les lois est sans contredit bien supérieure à l'autre; elle of-
fre des réflexions appuyées surdes faits historiques, quelques
vues nettes, frappantes, applicables, tandis que la partie qui
traite de l'influence des lois sur les mœurs ne contient guères
que des observations générales, de vagues aphorismes, des
assertions sans application , des conjectures qui ne s'appuient
sur aucune donnée de l'histoiie. Comparez, pour vous en
convaincre , deux chapitres parallèles : l'un qui montre l'in-
fluence des bonnes mœurs sur les lois ; l'autre qui expose
l'influence des bonnes lois sur les mœurs. Le premier de ces
deux chapitres est peut-être le meilleur de tout l'ouvrage,
et l'autre est assurément l'un des plus superficiels. Cette in-
fériorité relative , à quoi l'attribuer, sinon à la différence
des deux questions? Qand il s'agissait de montrer comment
les bonnes mœurs influent sur les lois, M. Matter était sur
un terrain solide, planté de nombreux jalons par les histo-
riens de tous les siècles ; il pouvait déterminer d'une ma-
nière précise , et l'étendue et les limites de son horizon.
Mais lorsqu'il s'est agi de montrer comment les bonnes lois
influent sur les mœurs , M. Mattci- se trouvait sur un
terrain mobile, et il n'a pu suivre qu'une route incertaine.
Le voyageur ne marchait plus dans un cliemin frayé ; il par-
courait au hasard les voies inconnues du désert.
Au reste, M. IMalter nes'est pas dissimulé que les mœurs
exercent une action plus forte , plus élevée que les lois. Il
avoue même quelque part que les lois sans les mœurs sont
nulles, o II reconnaît que les mœurs sont antérieures aux
lois, qu'elles tiennent plus à l'homme, qu'elles sont, pottr
ainsi dire, l'homme et les nations elles-mêmes. » Comment
dès lors a-t-il pu adopter un parallélisme aussi choquant
dans l'application qu'il est faux en principe? Comment a-t-
il établi jusque sur le titre de l'ouvrage une sorte d'égalité
qui n'existe pas en fait et qui peut tromper le lecteur? Pour-
quoi a t-il consacre cent pages à l'influence positive, pré-
pondérante des mœurs sur les lois , et cent quarante pages
à l'influence contestable et minime des lois sur les mœurs?
C'était faire un ensemble sans proportion, donner troppeu-
à la question principale et beaucoup trop à la question se-
condaire.
N'était-il donc pas possible d'éviter l'inconvénient d'une
question mal posée? Le moyen , ce nous semble, était fort
' simple; il fallait quitter l'ornière du programme de l'Aca-
démie, chose licite et permise à tous les concurreus. Au
lieu d'adopter le plan vulgaire et irrationnel de deux par-
ties égales qui traitent de deux influences très-inégales, l'au-
teuv ne pouvait-il pas fonder son plan général sur la divi-
' sion si claire et si naturelle qui existe entre les différentes
espèces de lois?
Que l'on nous permette d'exposer en peu de mots notre
pensée. Il y a trois sortes de lois : les lois politiques ou fon-
damentales, les lois civiles et les lois criminelles ou pénales.
Sur chacune de ces trois sortes de lois les mœurs , les ten-
dances, les habitudes, les manières des peuples exercent
une influence distincte. Aux lois fondamentales correspon-
dent particulièrement les mœurs publiques ; aux lois civiles,
les mœurs privées ; aux lois pénales, les mœurs de l'homme
envisagé comme être sociable et moral. Ces différentes es-
pèces de mœurs ne doivent pas plus être confondues que les
diverses sortes de lois. Lesmœurs publiques sont subordon-
néesau climat, au genre de travail dominant, à la situation
du pays, aux habitudes préexistantes; les peuples diffèrent
dans leurs mœurs publiques, suivant qu'ils sont placés aw
nord ou au midi , qu'ils sont agriculteurs ou commerçans ,
fixes ou nomades, guerriers ou pacifiques. Les mœurs pri-
vées, lesmœurs du père de famille, du travailleur , du
maître, du serviteur, du propriétaire, du prolétaire tien-
nent plus directement aux idées religieuses et à l'éducation.
Les mœurs de l'homme envisagé comme être moral dépen-
dent enfin de toutes les causes précédentes réunies ; la mo-
ralité de l'individu est le résultat de la double influence
des mœurs publiques et des mœurs privées.
Si l'auteur avait divisé son livre d'après la classification
des lois , il aurait pu ranger tous les matériaux de son tra-
LE SEMEUR.
101
,ail sous un oiclic lojjiiiuc , et donner à chaque objet hi
jlacc et retendue qu'il devait recevoir. Ainsi, dans la pic-
iiière partie qui aurait traité des lois polili((ues ou fondu-
ncntales , l'auteur eût examiné quelle est l'espèce de mœurs
pi correspond à cette espèce de lois. Puis, il eût montre
;ominent les mœurs publiques influent sur les lo.s fonda-
mentale» , et il serait arrive enfin à établir comment ces lois
?lles-mèmcs réadmissent sur les mœurs. Dans la seconde par-
tic , il aurait suivi la même marche pour le* lois civiles , en
les rattachant aux mœurs privées. Dans la troisième partie
seraient venues les lois criminelles ou pénales , leurs rap-
ports avec l'individu considéré comme être sociable et mo-
ral , et l'influence réciproque de ces mœurs sur ces lois.
L'ouvrage aurait présenté de cette manière trois grandes
sections nettement séparées, et dont chacune eut renfermé
un tout homogène et précis.
Cette classification aurait eu saus doute le tort d'offrir
quelque analogie avec celle de Montesquieu dans l'Esprit
•les Lois. Mais un plan que l'on adopte parce qu'il est
Fondé sur la nature même des choses ne saurait donner lieu
à une accusation de plagiat; et il dépend d'ailleurs de tout
écrivain qui domine sou sujet, de montrer dans ses déve-
loppemens qu'il peut se frayer une route par lui-même et
marcher seul, n'ayant d'autre guide que le flambeau de ses
propres conceptions.
Revenons au plan de M. Malter, et acceptons-le tel qu'il
est, avec l'inconvénient de ses deux parties disproportion-
nées et le défaut de séparer ce qui devait être uui. Ne cou-
venait-il pas, au moins, de placer en tête du livre une in-
troduction qui aurait expliqué les principales causes qui
améliorent ou détériorent les mœurs, indépendamment de
I action des lois? L'auteur eût évité par là de toui-ner dans
un cercle vicieux qui ne manquera pas de frapper les lec-
teurs réfléchis. En lisant le livre de M. Matter, je demande:
Pour avoir de bonnes lois, que faut-il? Réponse : De bon-
nes mœurs. Et pour avoir de bonnes mœurs, que faut-il?
Re'ponse : De bonnes lois. Mais si les mœurs sont mauvai-
ses? Vous aurez de mauvaises lois. El si les lois sont mau-
vaises? Vousaurez de mauvaises mœurs. N'est-ce pas là un
cercle vicieux? Les peuples seraient fort à plaindre si , après
avoir été démoralisés , ils n'avaient plus que les lois pour
corriger les mœurs. Mais l'histoire nous apprend que les
mœurs changent, se modifient, se perfectionnent par d'au-
tres influences que celle des lois ; et le cercle vicieux qui
existe dans l'ouvrage du lauréat n'existe pas dans les annales
de l'humanité. M. Matter répondra peut-être que son sujet
ne le conduisait pas à examiner les différentes actions que
subissent les mœurs, et qu'il n'avait à s'occuper que de celle
qui est exercée par les lois. Nous le voulons bien ; mais une
introduction qui aurait fait connaître comment les mœurs
deviennent meilleures ou plus mauvaises dans un résumé
de quelques pages , bien loin de l'écarter de son sujet , l'y
eût amené tout naturellement. Nous ne connaissons pas de
sujet qui puisse contraindre un auteur à tourner dans un
cercle vicieux et l'empêcher de suivre une marche lo-
gique.
Signalons encore quelque chose de bizarre daus le plan
de M. Matter. Après avoir développé l'influence que les
mœurs exercent sur les lois, il ajoute deux chapitres, dont
l'un montre l'influence des bonnes mœurs sur les lois, et
l'autre , l'influence des mauvaises mœurs. Mais les mœurs
ne sont-elles pas nécessairement ou bonnes ou mauvaises.
Ou l'un et l'autre sous des rapports différens ? Lors donc
que vous avez parlé de l'influence des mœurs sur les lois, il
est clair que vous vous êtes occupé des bonnes mœurs ou des
mauvaises mœurs ; il n'y a pas , que nous le sachions , de
mœurs indifférentes. Vos deux chapitres supplémentaires
sont donc un double emploi, un pléonasme de composition
qui est pire qu'un pléonasme d'expression. Quand j'ai lu
voire chapitre qui traite de l'influence des mœurs sur les
lois politiques, je suppose que vous m'avez dit tout ce que
vous aviez à me dire ; mais point; vous recommencez plus
tard à me parler de l'influence des bonnes mœurs , puis de
l'influence des mauvaises mœurs sur ces mêmes lois politi-
ques. Le même défaut se reproduit dans la partie qui traite
de l'inllucnce des lois sur les mceurs ; il y a aussi deux cha-
pitres supplémentaires sur l'influence des bonnes lois et des
mauvaises lois, comme si ces lois pouvaient être autre chose
que Î3onncs ou mauvaises I De ces quatre chapitres nous
avons observé plus haut que l'un était très - remarquable •
mais il est disjoint de l'ensemble, il est jeté hors de sa place
par une opération arbitraire de l'esprit.
On peut conclure de toutes nos réflexions que M. Mat-
ter est plus habile dans les détails que daus l'ensemble. 11
possède beaucoup de connaissances acquises, il a des idées
dignes d'attention , il écrit bien quelques pages , il trouve
des mots heureux; mais le livre que nous annonçons, et
I histoire ecclésiastique dont il a publié les premiers volu-
mes , montrent qu'il ne sait pas embrasser d'un regard fixe
et sûr toute l'étendue des sujets qu'il se propose de traiter.
II manque de ces vues générales, de ce coup-d'œil élevé, de
cette conception vaste et complète qui caractérisent l'écri-
vain supérieur. Il marche de sentier en sentier, il trace des
méandres incertains avant d'arriver au but; il ne plane pas
sur la carrière qu'il doit parcourir.
Nous consaci erons encore un article au livre de M. Mat-
ter , et nous l'emploierons à discuter quelques questions de
détail.
LITTERATURE.
RtilCNÉE, par Gustave Dbouineau, auteur du Miimiscrit
fferi. a vol; in-8*. Paris, i832. Chez. Gosseiin, rue Saini-
Gcrmain-des-Prés, n" g. Prix : i5 fr.
En voyant la multitude d'écrits de tous genres et surtout
de romans qu'inspirent aux auteurs à la mode les poùts
capricieux et dépravés d'une société blasée et sceptique ,
c'est un soulagement et presque une bonne fortune poul-
ies hommes qui connaissent le prix des croyances religieuses
que la rencontre d'un livre dicté par une conviction sincère
et sur la compo-^ition duquel plane une grande idée morale!
Nous ne sommes malheureusement pas gâtés en ce pcnre
et nous ne connaissons guère aujourd'hui que M. Drouineaù
qui nous ait donné ce signe de réveil. L'an dernier, nos lec-
teurs s'en souviennent , ce jeune auteur essaya , dans un
roman dont nous rendîmes compte (i) , de prendre la dé-
fense du spiritualisme chrétien devant une génération qui
tout au plus confesse ce spiritualisme du bout des lèvres et
qui ne croit en réalité qu'au dieu d'Epicure. Aujourd'hui
M. Drouineaù vient encore livrer combat au matérialisme
et préparer la voie à une réhabilitation du Christianisme
sur 11 conception de laquelle nous aurons tout à l'heure à
lui dire notre avis Avant tout, c'est un plaisir et un besoin
pour nous d'exprimer combien le sentiment sous l'inspira-
tion duquel il écrit le distingue honorablement des au-
teurs qui ne prennent souci que des plaisirs du public , et
qui n'ont pas le bonheur de comprendre la mission de
l'homme de lettres, parce qu'ils n'ont pas les croyances qui
font de la vie une chose sérieuse, en même temps qu'elles
ont un baume efficace pour les tristesses du cœur.
Dans le Manuscrit Vert, M. Drouineaù s'était proposé
de mettre en action les conséquences pratiques de l'irré-
ligion et d'opposer ce tableau repoussant à l'exemple d'une
vie dominée par les espérances du chrétien. Il avait montré
avec une effrayante fidélité de pinceau jusqu'à q'uel degré
d'immoralité sont entraînés, par les passions de l'orgueil et
des sens, les hommes que l'irréligion délivre de toute idée
^ {i) Le MantttcrU Vtrl,
102
LE SEMElîR.
de devoir. Sans doute , tout homme n'en vient pas jusqu'à
ce point, par cela seid qu'il est privé de foi religieuse; mais
à qui l'honneur de ces exceptions .' Le plus souvent au pea
d'énerf^ic des passions , à certaines habitudes contractées de
bonne heure.ausang-froid avec lequel beaucoup de personnes
peuvent choisir entre les divers pencliansfjui les solliciteni,
et à l'espèce d'équilibre qu'elles parviennent à établir par
la entre les intérêts au service desquels leur vie est consa-
crée. Quoi qu'il eu soit , nous croyons que personne n'aura
pu contester à l'auteur du Maimscril Fert,que saLoyse de
Martarieux, qui n'a de vie, d'intelligence , de sentiment
que pour ce qui parle à ses sens, qu'Anatole prêchant le
matérialisme et niant la conscience par ses discours et par
tonte sa conduite, que M'" de Cerisy quittant sou vieux
père pour un homme qu'elle ne connaît que par les so-
phisnies dont il s'est servi pou;- la délier de toute crainte
filiale et attiser le feu qui dormait dans celte nature impé-
tueuse , personne , dis-je, n'aura pu contester à M. Droui-
neau que ces caractères aient plus d'un modèle dans la
société. La seconde partie de ce tableau n'était pas tracée
avec la même fermeté, et ne pouvait satisfaire entièrement;
il était facile de voir que l'auteur , pour esquisser son héros,
n'avait recueilli que quelques traits épars et incomplets du
caractère qu'il voulait peindre; la religion de son Emma-
nuel était indécise, encore mal formulée, et ne rendait
qu'imparfaitement raison de la force morale que cet inté-
ressant personnage déployait dans les circonstances les plus
critiques. Il était difficile de saisir le sens exact que l'auteur
attachait au mot Christianisme; mais l'on pouvait être cer-
tain que ce sens n'était pas encore le véritable.
Aujourd'hui M. Drouineau s'explique plus complète-
ment , et nous le disons à regret , nous croyons que sa con-
ception a perdu en vérité ce qu'elle a pu gagner en préci-
sion , à en juger par quelques passages de la préface et par
l'extrême pâleur de la religion de sa Résignée. Malgré
cela , il y a , ce nous semble, quelque progrès dans la partie
critique de l'ouvrage ; il semble que l'auteur envisage le
matérialisme avec plus de sérieux encore qu'auparavant , et
qu'il a mesuré avec plus de justesse sa désastreuse in-
fluence. Il montre cette influence chez des caractères très-
différens, fort bien copiés sur des originaux qu'on rencon-
tre à chaque pas dans le monde. Aussi les grandes figures de
la scène qu^il déroule à nos yeux, sont-elles celles qui nous
représentent l'irréligion faisant delà vie humaine, tantôt un
drame horr.ble, tantôt un funeste enivrement qui absorbe
et dégrade les plus belles facultés de l'esprit et du cœur.
-.'S C'est d'abord un jeune Brésilien qui joint à toute la fou-
gue des faisions de son âge un esprit supérieur et une vo-
lonté forte, dont il se sert pour manier les hommes à son gré,
et pour en faire autant d'instrumens à l'usage de ses projets
égoïstes : son matérialisme est systématique , réfléchi , opi-
niâtre ; c'est un de ces êtres dont les facultés ont une énergie
telle qu'ils s'habituent de bonne heure à ne croire qu'en eux,
et qui , lorsque l'âge vient où a l'homme ne prend plus plai-
sir à se souvenir de son Créateur», n'ont plus d'intelligence
pour toutce quisortdumondcd'inlérêtsoùils ontconlracté
l'habitude de concentrer tous leurs vœux, et d'exercer leur
raison. Salvador est son nom. «Salvador!» dit l'auteur. aSau-
» veur I ce nom est beau ! Le Christ l'a revêtu de sainteté
» et d'une tendresse miraculeuse, ineffable; je regrette
» qu'une piété mal entendue profane ce nom qui n'appar-
» tient pas à des hommes. Pour être Sauveur, il faut
» changer la face de la terre , y asseoir une révolution qui
» survive à toutes les révolutions , dicter un livre sscré,
» toujours jeune, quand tout vieillit, meurt et tombe en
» poudre autour de lui ; un code divin , messager de paix,
» toujours prêt .à intervenir au milieu des sangl.intes Folies
» des hommes et de leurs périssables institutions. Pour être
» Sauveur, il faut sourire aux invectives, ans coups Je
» fouet qui dispersent sur le pavé les lambeaux de votre
» chair, aux épines dont on vous enfonce une couronne au
» front , à la croix où l'on vous attache , aux clous qui bii-
» sent sous les marteaux les os de vos pieds et de vos
» mains ; il faut porter un sceptre de roseau qui puisse
» briser des sceptres d'or; il faut boire le fie! et le vinaigre
» dans une longue agonie , et du haut de tctte ignominie
» sublime prier poui' ses bourreaux! a
Oui , pour être Sauveur, il faut faire ces choses , et d'au'
très non moins essentielles qui manquent à celte définition ;
mais pourquoi faut-il les faire ? Pourquoi faut-il souffrir
toutes les ignominies et toutes les douleurs de l'âme et du
corps? Parce que nos péchés ont mérité tout cela, et que
tel serait notre salaire pour l'éternité au tribunal du Dieu
saint, si Christ n'était venu prendre notre place ; parce que
sans pardon il n'y a pas de régénération possible pour le
coupable, et que sans la régénération il n'y a pas de bonheur
pour l'homme déchu.
Le second personnage principal, dans lequel M. Droui-
neau a voulu peindre les écarts d'une vie qui n'est pas ré-
glée par les croyances religieuses, est un jeune anglais, lord
Donald , dont nous lui laisserons tracer le portrait :
« Lord Donald , incertain de ses opinions , cédait à tou-
» tes les sensations offertes , et , par une invincible paresse,
» endormait en lui de riches facultés , qu'énervaient ses
» molles habitudes de plaisir. Il se tenait dans cet oubli de
» lui-même, afin qu'on ne vint pas lui reprocher son inac-
» tivité. Si le désir de plaire l'animait , il sortait de son
» âme des étincelles, de belles pensées; mais il s'en raillait lui-
» même l'instant d'api es. Se rendre utile à la société par
» d'importans travaux, devenir l'idole d'une épouse par une
» illustration méritée, être sa vie, son âme..., il en plaisan-
» tait avec une finesse tellem -nt systématique , qu'on dé-
» sespéraitde luivoir entreprendre quelque chose degrave,
» de posé , de concluant. Il ne voyait dans l'existence
« qu'une faculté croissante et décroissante de jouir... Sal-
» vador dominait encore les sensations, Donald en était dc-
» miné. L'un méprisait trop les hommes, pour tenter autre
p chose que de veiller à ses propres intérêts; l'autre s'ef-
« frayait trop des fatigues du travail pour essayer rien au
a monde qui gênât sou besoin d'impressions. »
Combien de Donald daus la société telle que l'a faite le
philosophisme du dix-huitième siècle ! Combien de ces
hommes qui ne comprennent de bonheur que celui d'une
vie insouciante et voluptueuse, sevrés qu'ils sont de toute
pensée grande et vivifiante, de toute noble espérance, de
tout but au ternie de la carrière, de toute foi !
Auprès de ces deux figures principales , l'auteur a
groupé encore quelques autres personnages non moins faci-
les à retrouver autour de nous et dont la conduite est aussi
la conséquence des principes, des exemples et des tenta
tions que nous trouvons dans le monde en y entrant. Ici
nous croyons devoir faire une observation à M. Drou neau.
Son but , nous n'en doutons pas, en nous montrant tous
les égaremens des passions, a été de nous ramener au sen-
timent religieux , par l'exemple des funestes eflèts de
son absence; mais son l.ingage est-il propre à atteindre ce
but? Nous en doutons beaucoup. Nous craignons qu'il ait
souvent plus parlé en romancier qu'en moraliste , et qu'il
ait quelquefois trop consulté la clialeur de ses impres-
sions de jeune homme pour tracer les scènes auxquelles il
fait assister le lecteur. Il s'expose souvent par là , nous en
sommes certains, à manquer complètement l'effet qu'il veut
produi «4
Nous dirons peu de chose du caractère âeRésignée, char-
gée de représenter le Christianisme en présence dé tous ces
êtres si fortement marqués au sceau du matérialisme. Cette
figure est trop pâle pour supporter un pareil voisinage; elle
en est écrasée comme le serait une molle lithographie placée
à côté des teintes fortes et lugubres d'une gravure de Mar-
tin. Est-ce la fauledu Chriitiaiiisinc? Oh! qui poiiriait le
croire? Qu'y atilau contraire de plus prononcé et de plus
propre à contraster avec un caractère bien dessiné d'incré- i
dule conséquent, qu'un caractère réellement chrétien, op-
posant à l'orgueil du premier l'humilité, à l'égoïsme un
amour actif et général, à l'irritabilité la douceur ? C'est au
Christianisme de l'auteur que nous reprocherons de ne nous
avoir offert en regard des mœurs irrél'gieuses qu'il dépeint
que la faible image d'une jeune protestante qui ne té-
moigne guère sa roi que par une passive résignation. En ,,
(fiot, c'est sa conception du Christianisme qni a fait man- -,
quer à M. Drouineau cette partie essentielle de sou œuvre.
Aujourd'hui la société se sent comme avertie qu'elle tou-
che -à une nouvelle phase d'existence. C'est pour la plupart
un ob'.cur pressentiment; pour quelques-uns, une vue plus
LE SEMEUR.
lOS
ou moins dislmclr; pour les Cliiélicns seuls, une perspective
crruiuc Sainl S.iuoii et soii écolo ont senti cette proxi-
mité d'un avenir oifjaniquc ; le besoin de sortir du désor-
dre et de l'isoleiiicnt leur eu avaient déniontié la nécessite :
leur faute a été de prétcudic au monopole de leur décou-
verte : matérialistes, ils -,c sentaient pressés de jouir; ils
sont tombés et, daus leur personne, le matérialisme a été
convaincu d'impuissance. Mais il faut le reconnaître , les
Saint-Simonicns ont laissé après eux une attente plus géné-
rale de la grande régénération et du bien à venir qu'ils
n'ont pu réaliser. Celte idée, (pie l'Evangile recelait depuis
<lix-liuit siècles et que le millénium doit accomplir et justi-
fier, repar. îtra , nous devons l'espérer, dans les éco'es de
ce siècle, dr> plus en plus épurée de rêveries matérialistes,
et rattachée aux destinées du Cliristianisme, dont, pour leur
pcrt£, les Sainl-Simouiens voulurent la rendre indépcu-
dante. C'est là ce que Fait M. Drouineau; c'est de l'Evan-
gile qu'il voit sortir l'amour, l'égalité, le dévouement, qui
serviront de base à la société à venir j et d'où ces senlimens
pourraient-ils sortir, en effet, sinon de la religion de l'a-
mour et du dévouement? Mais à cette espérance qui ne 1j
trompera point, iVI. Drouineau associe quelques idées qui
n'ont plus la même vérité et qui obscurcisseut sa vue. Pre-
nant trop exclusivement le progrès dans sou sens social , et
ue cherchant pas assez un changement du cœur humain , il
est tombé dans deux méprises : l'une en confondant l'his-
toire du Christianisme lui-même avec celle des sociétés qu'il
a civilisées, et dans le sein desquelles quelques-unes de ses
vérités morales ont amené d'heureuses modifications; la
seconde, en concluaut de là que l'avenir que nous attendons
tous sera le résultat d'une nouvelle évolution du Cliristia-
nisme, c'est-à-dire, puisque celui-ci est un avec la société,
d'une révolution religieuse qui « sera l'oeuvre de tous , et
iutl ne lui donnera son nom. s
ha Néocfirisliantsnie, tel est le terme par lequel notre au-
teurdésignela religion qui caractérisera la nouvelle société.
Espérons que M. Drouineau ne se complaira pas long-temps
dans le vague de ces espérances et dans cette confusion de
la religion et de la société ; son spiritualisme le sauvera sans
doute des conséquences d'une pareille méprise, qui le mè-
nerait infailliblement au panthéisme. Que saus perdre de
vue le sort général et religieux de l'humanité , sans négliger
l'étude du développement providentiel des sociétés, étude
si digne de notre intérêt, et qui nous fournit des preuves
si admirables de la sagesse et de la bouté divines, il étudie
avant tout l'Evangile comme la religion de l'homme indi-
viduel, et qu'a dé de la lumière d'en haut, de l'Esprit qui
a dicté ce livre éternellement vrai , il y cherche d'abord ce
qui s'adresse à ihacun de nous personnellement, et dès lors
avec la connaissance de notre état de chute , le secret de
notre réhabilitation lui sera révélé. Il renoncera à toute
idée de perfectionner le Christiani. me, il \ e ira que c'est
une oeuvre parfaite dès son origine , et « qui a toutes les
promesses de la vie présente aussi bien que de celle qui est
a venir; « qu'enfin bien loin d'avo'r besoin d'être modifiée
par nos idées, ce sont nos idées et notre être tout entier
qui doivent être, non seulement modifiés , mais entière-
ment changés par la Parole invariable de Dieu. L'Evangile
de Jésus-Christ n'est pas une nacelle lancée sur la mer de ce
monde pour y voguer au gré du vent que chaque siècle
voudra souffler sur elle. C'est un immense rocher qui ,
ferme sur sa base, voit se briser à ses pieds les flotsséculaiies
sans en être ébranlé , offrant un asile sûr aux naufragés qui
s'y réfugient.
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
DE l'influence SANCTiriiNTE DE LA DOCTRINE DE LA
REDEMPTION.
La Bible nous apprend que l'homme est déchu de la fa-
veur de Dieu, et qu'il a perdu le bonheur dont il était, de sa
nature, susceptible, lorsqu*:! a eu une volonté diffAcnte
do celle de Dieu , un caractère ojiposé aux perfections de
Deu, une conduite contraire au gouvernement de son
Créateur. Un simple pardou accordé à un être placé dans
de telles circonstances ne serait comparativement que de
peu d'iinporlancc .parce que son malheur provenant néces-
sairement de son caractère , à moins que son caractère ne
soit char.gé , sa misère restera toujours la même. Les joies
de la fimille de Dieu ne répondant pas à son goût corrom-
pu , ni à sa volonté pervertie , ce ne serait pas un bonheur
pour lui que d'être admis à y prendre part. Pour qu'il soit
heureux , il faut, non seulement qu'il soit rerais en posses-
sion des [)riviléges qu'il a perduSjTnais encore qu'il recouvi-e
la faculté d'en jouir. En conséquence, quand Dieu invita
ses créatures rebelles à rentrer en grâce avec lui et à rede-
venir membres de &a famille, il le fit de telle manière que
l'àiue qui répondrait véritablement à cet appel , revêtit en
même temps un nouveau caractère.
Il résulte de là que le rétablissement de la santé morale ou
de 1.1 ressemblance du caractère de l'homme avec le caractère
divin est lebutdesdispensations de Dieu envers les hommes.
Toutes les autres choses que Dieu a faites pour eux sont sub-
sidiaires à ce grand but et doivent le favoriser ; et même
l'œuvre ineffable de Christ, le pardon qu'il nous a obtenu
sur la croix , et qu'il nous offre gratuitement, ne sont que
des moyens pour atteindre un but ultérieur. Ce but est que
les enfans adoptifs de la famille de Dieu soient rendus con-
formes à la ressemblance de leur frère aîné , afin qu'ayant le
même caraclère , ils puissent participer à la même joie.
Les droits et les privilèges des enfans de Dieu sont de
posséder la faveur de Dieu, de pouvoir s'approcher tou-
jours de lui , comme de leur père, de jouir de ce qui lui
est agréable, de voir avec bonheur sa volonté s'accomplir
dans la vaste étendue de ses domaines , et de servir eux-
mêmes d'instrumens à ses desseins.
Ceux-là seuls qui sont capables de jouir de ces privilèges
ou plutôt de considérer ces choses comme des privilèges,
ont quelques traits de ressemblance avec le caractère de
Dieu. En être capable , c'est donc avoir la santé spirituelle,
qui évidemment ne peut être produite et conservée que par
l'amour, par un amour dominant pour Dieu, envisagé
dans ses perfections. Mais comme , par la constitution de sa
nature , l'homme pouvait avoir une autre volonté que celle
de Dieu, et être atteint par là-même de maladies spirituelles,
il a plu à la sagesse divine de déterminer, par une loi ex-
presse, quelle est la source unique de la santé spirituelle.
« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, « lui
fut-il dit ; et cette loi fut sanctionnée par la menace de l'ex-
clusion des privilèges dont j'ai parlé, en cas de désobéis-
sauce , et par la promesse de la jouissance de ces mêmes pri-
vilèges, en cas d'obéissance. Nous trouvons donc ici, d'un
côté, l'obéissance , la santé spirituelle et les avantages cé-
lestes , réunis par la loi de notre nature aussi bien que par
une loi positive ; et de l'autre , la désobéissance, la maladie
spirituelle, et la privation de ces avantages, également
uuies.
L'homme désobéit au commandement; il préféra à Dieu
les choses créées; il devint ainsi sujet à la peine légale, et
fut en même temps atteint de la maladie spirituelle , qui le
rendait incapable d'être membre de la famille de Dieu , en
supposant même qu'il n'y eût aucune exclusion prononcée
parla loi.
Quand la miséricorde de Dieu eut résolu de délivrer
l'homme de l'état de misère dans lequel il était tombé, elle
s'occupa de rétablir sa santé spirituelle , afin de le rendre
ainsi participant du bonheur céleste. Mais la source de la
santé était toujours la même; un être intelligent ne pouvait
devenir semblable à Dieu, qu'en aimant Dieu envisagé
dans ses perfections. Il était donc nécessaire qu'il y eut
quelque manifestation de la sainteté et de la justice de Dieu,
qui fut en même temps si propre à inspirer la reconnais-
sance, que ceux qui seraient convaincus de sa réalité, fus-
sent obligés d'aimer , non seulement la miséricorde de
Dieu , mais aussi sa sainteté pure et parfaite.
De notre nature, nous estimons, nous aimons même la
justice parfaite , excepté lorsque ses arrêts nous condam-
nent. De plus, quand la justice est enfreinte, fùL-ce même
en notre laveur , quelque blâme ou quelque mépris se mêle
nécessairement à notre gratitude; en sorte qu'on peut dire
cju'uii amour plein de respect ne peut ê.re excité que ^^'H'
l'union de la parfjile justice a la parfaite bonté.
104
LE SEMEfcR.
Supposons maintenant qu'il y eùl eu une manifostaliou
du caractère de Dieu, telle que sa miséricorde eût paru
l'emporter sur sa samlctc et voiler celle-ci, en ne punissant
Je péché d'aucun châtiment; il est évident que notre amour
n'cùl pas pu être accompagné d'un parfait respect; et en
outre, cet amour n'aurait pas pu pioduirc la guéiisou de
notre maladie spirituelle, parce que n'étant pas excité par
le vrai et parfait caractère de Dieu, il n'aurait pu produire
eu nous la ressemblance de cp vrai caractère, ce qui est le
but qu'il s'agit surtout d'atteindre.
La manifestation de la seule justice dans le caractère de
Dieu aurait été encore plus inefficace. Elle n'aurait pas
excité l'amour , et en conséquence , elle n'aurait pas pro-
duit la ressemblance; elle n'aurait faitqueconfirmer rarièl
de condamnation, et par là, qu'augmenter notre inimitié et
notre désespoir, tout en nous forçmtau respect.
Pour qu'elle produise la vraie santé spirituelle , il faut
donc que la manifestation du caractère de Dieu soit telle
qu'elle excite dans nos cœurs une adhésion parfaite à toutes
ses perfections ; il faut qu'elle nous porte à aimer ce qu'il
aime, et à haïr ce qu'il hait ; il faut qu'elle nous montre le
péché, non seulement comme redoutable dans ses consé-
quences, mais comme haïssable en lui-même, cl comme
opposé à tous les sentimens de l'amour et de la reconnais-
sance.
Dieu afait celte manifestation de lui-même dans l'Evan-
gile de son Fils. Dans cet Évangile, il nous adresse les offres
de son pardon et de son amour les plus complètes et les
plus libres, mais c'est par le sang de l'expiation. Dieu de-
vint homme et habita au milieu de nous ; il revêtit noire
rature, et sechargea de la sentence qui pesait sur nous , à
cause de la transgression. Il montra la culpabilité du péché
et la puissance de la justice, en souffrant, lui juste, pour les
injustes. Sa Divinité donna au sacrifice une étendue et une
dignité ineffables. Il nous a témoigné un amour infini, en ce
que, lorsque l'autorité de la loi divine réclamait une satis-
faction parfaite, il n'a pas hésité à se présenter lui-même en
rançon pour les pécheurs. Dans cette œuvre admirable , la
justice glorifie la miséricorde, et la miséricorde glorifie la
justice. La grandeur du sacrifice démontre à la fois la gran-
deur de la haine de Dieu pour le péché , et de l'amour de
Dieu pour les pécheurs. Quand nous offensons ce Sau-
veur, ou que nous l'oublions , nous devons sentir que c'est
la plus basse ingratitude, que c'est fouler aux pieds le sang
qui a été répandu pour nous. L'Evangile nous assure de
plus que ce même Dieu est toujours présent , ayant les mê-
mes sentimens pour nous, et les mêmes sentimens pour le
péché; qu'il dirige tous les événemens, qu'il détermine tous
les devoirs, qu'il prêle l'oreille à nos prières, qu'il nous offre
l'assistance de son Saint-Esprit dans toutes nos difficultés ,
cl qu'il nous prépare au delà du tombeau un repos dans
lequel notre ressemblance avec lui deviendra parfaite, et où
sa joie sera notre joie.
Dans cette manifestation du caractère divin, les attributs
de la justice et de la miséricorde se combinent ensemble
avec tant de douceur et d'éclat, qu'en même temps que
notre vénération et notre amour sont excités par elles, no-
tre esprit ne peut les conn)rendre. Nous aimons ici la jus-
tice parfaite, parce que nous ne sommes pas condamnés par
elle; nous adorons ici la miséricorde parfaite, parce qu'elle
n'est pas unie à la faiblesse et à la partialité. Le péché,
même quand on le considère d'une manière abstraite, ex-
cite dans notre esprit des sentimens d'horreur aussi bien
que de crainte; et la sainteté y produit au contraire des
sentimens de sympathie et d'espérance.
Une couforniiti; toujours croissante avec le caractère qui
se manifeste à nous avec tant de gloire est la conséquence
nécessaire de l'attachement qu'il nous inspire. C'est là une
loi de notre nature. Les objets qui occupent le plus nos pen-
sées et nos affections sont comme des moules dans lesquels
nos esprits sont jetés et auxquels ils empruntent leurs for-
mes et leurs caractères. Ce fait devrait nous rendre très-
attentifs aux mouvemens de nos cœurs ; car ce n'est que par
une contemplation soutenue du véritable caractère de Dieu,
et en entretenant et exerçant les affections et les désirs qui
naissent de cette contemplation, que l'image divine est
renouvelée dans nos âmes.
Si l'on a compris ces lapports entre aimer une chose et
lui resscmoler, il sera facile de voir pourquoi , dans l'Evan-
gile, la foi est i-eprésentée comme nécessaire pour la sancti-
fication. Nous ne pouvons aimer ce que nous n'admettons
pas, et nous ne pouvons désirer de ressembler à ce que
nous n'aimons pas. De là résulte que la foi est le fondement
du caractère du Chrétien, la racine inétue de l'arbre.
MELANGES.
Eftokts pour la sépabation de l'éclise et de l'état, en Ecosse et
EN AKGLETEnRE. — I! vient de se former à Edimbourg une associatioQ
qui travaille avec beaucoup d'énergie à foire prévaloir le principe de la
séparation de l'Eglise et de lElat. Elle soutient que forcer les citoyens à
enlirtenir des éublissemens religieux est contraire à la nature de la reli-
gion , à l'esprit de 1 Evangile , aux enscignemens de Jésus-Christ et au\
droits civils ; que lorsque l'individu qu'on force à soutenir ces établisse-
mens désapprouve le système qu'il est contraint d'encourager, ou le prin-
cipe de salarier les cultes, il y a attentat à la propriété et violation des
droits de la conscience ; que î'erfet de l'union de l'Eglise et de l'Etat est
de produire t'hypociisie , de fai iliter les progrès de l'erreur, et de ralentir
l'extension du Christianisme. Cette Société s'occupe à propager ses prin-
cipes par de nombreuses publications.
Lesdissidens de l'Angleterre sont aussi très-actifs pour la cause delà
liberté religieuse. Us se proposent d'exiger des candidats qui leur deman-
deront leurs voix, lors des élections prochaines , l'engagement de soutenir
cette cause de tout leur pouvoir. Les points sur lesquels ils insistent sur-
tout , sont le rapport des lois pénales contraires à la liberté religieuse ;
l'établissement de registres de l'Eial civil, au lieu des registres de ba;.tême
et de mariage tenus par les ecclésiastiques de l'Eglise anglicane ; le droit
de célébrer les services funèbres dans les cimetières d'après leurs rites ;
l'exemption des charges qu'on fait peser sur eux pour Us frais du culte
épiscopal , tandis qu'ils paient déjà de leurs deniers tous les frais de leur
propre culte ; et la faculté d'obtenir les giades universitaires, sans ap-
partenir à l'Eglise établie. Ces demandes n'ont rien d'exagéré, et il est
probable que les vœux exprimés par les dissidens anglais ne tarderont pas
à être satisfaits.
Serres CHADFFÉES par l'haleine des bestiaux. — M. Armsirong .
voyageur anglais qui a long-temps résidé en Perse et en Russie , a eu loc
casion d'observer djns le voisinage de Saint-Pétersbourg des serres chauf-
fées d'après un procédé entièr*fnîr-nt neuf et qui consiste siftiplement à
substituer l'haleine des bestiaux à l'ancienne manière de chauffer avec le
feu ou la vapeur de Veau. Ce plan nouveau, même en Russie , parait de-
voir y être bientôt généralement adopte. En effet , sa supériorité sur les
autres est telle que, dans un climat où il gèle souvent à 2') degrés au-des-
sous de zéro, il procure des plantes beaucoup plus belles que celles qu'on
fiil Venir dans les serres jusqu'ici connues Voici le plan d'après lequel les
serres nouvelles sont consiruitcs. L'élable où l'on tient les bestiaux est
séparée de la serre par un mur, auquel on a pratiqué des ouvertures en face
des différentes crèches; elles peuvent s'ouvrir et se fermer à volon'é.
N'étant placées qu'à quelques pmces au-iessus des mangeoires, il arrive,
lorsque les animaux lèvent la lète , que l'air chaud qui s'échappe de leurs
poumons p: Sie immédiatement so'js les chùssis vitrés q li sont de l'autre
côté. L'étable est tenue bien close , et on y entre par une porte double ,
dont les bords sont (;arnis de feutre , pour empêcher l'air extérieur de
s'introduire. M. Armstrong assure que par ce moyen la température de
la sei re s'élève assez pour qu'on soit obligé de fermer quelquefois les ou-
vertures et de baisser la cli.ileilrau moyen d'un ventilateur. On serait tenté
de croire que des f-tables ainsi fermées, tout favorables qu'on puisse les
supposer pour l'objet qu'on se propose, celui de chauffer les Serres, .seraient
très-dangereuses pour les bestiaux; mais M. Armstring assure que ceux
qu'il a vus se portdienl fort bien , et qu'ils engraissaient en peu de temps.
L'eng:'aissement étant une maladie qui conduirait à la mort , s'il ne se ter-
minait à la boucherie , il est favorisé par les causes débilitantes , et nous
ne sommes pas surpris qu'il soit rapide dans Us eïahles-seires ; mais nous
pensons que ce séjour ne convient pas autant aux bestiaux qu'on veut
conserver.
AîVMOi\CE.
MAMJEL GÉNÉRAL DE l'iNSTRECTION PRIMAIRE. 2 forlS Volum'CS ifl- 1 2,
par année. On souscrit au bureau du Manuel , rue de Tournon , n" 6.
Prix : 7 fr, 5o c.
Nous venons de recevoir la première livraison de ce ManuA , qui est
publié par M. Matter, sous la surveillance du conseil royal. Il est impos-
sible de juger par ce spécimen, qui contient surtout des actes ofiiciels , de
ce que sera l'ouvrage Nous avons cependant remarqué dans l'introduction
l'indication d'un [dan fort vaste et fort bien conçu. Le lifanuel recom-
mande avec raison un petit volume intitulé: /-e /.iwd (/(■ Z'cn/à«< sur
l'iimc, publié aux E'ats-Unis; no is croyons savoir qu'on s'occupe , depuis
quelque temps , à le traduire, et que la première partie en paraîtra inces-
samment.
Le Gérant, DEHAULT
Imprimerie ds Sellicde , rue des Jeûneurs, n" lij-
TOME II . — N" Ift.
5 DKCEMBRE 1832.
LE SEMEUR
9
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PAKAISSWT TOUS LES MERCREDIS.
Le ch^mp , c'esl le monde.
Mailh.XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Martel, n° ii,et chez tous les Libraires el Bîïecteurs de poste. — Prix:i5 fr. pour l'année,
8 fr. pour 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera 2 fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. -—
Les lettres, paquets et envois d'argent, doivent être affranchis. — On s'abonue à Lausanne , an burelfn du 2Vouce//(s<e ^«urfoiV.
SOMMAIRE.
Bévue politique : Du commencement des hostilités et du vote de
l'adresse. — Morale et Lécislatios : De l'influence des mœurs sur
.^ ies lois , et de l'influence des lois sur les moeurs, par M. Matteb (Ou).
— Littérature : Deux mois de Sacerdoce , par A. Labutte. —
lIiSTOïKE : De la civilisation des peuples sauvages. — Philosophie : Le
mal est-il un élément de progrès dans la nature humaine? — Méhsces:
Caisses d'épargnes en Angiett-rre. — Etat des écoles en Irlande. —
ArvsonCES.
REVUE POLITIQUE.
DU COMMENCEMENT DES HOSTILITES ET DU VOTE DE l'aDBESSE.
Depuis quelques jours les liostilltcs ont commencé. Nous
n'avons rien à apprendre à nos loctcurs sur des événemens
qu'ils suivent sans doute avec un vif intérêt} mais en pré-
sence de ces événemens si graves, et dont les conséquences
peuvent être plus graves encore, nous nous sentons pressés
de demander à Dieu que les premiers coups de canon tirés
de la citadelle d'Anvers ne soient p.is le signal d'une con-
flagration générale. Deux ans se sont écoulés depuis que la
crainte d'une guerre européenne a commencé à agiter les
esprits, et la main de Dieu a fait ce que n'aurait pu faire
iiotie propre force : elle a retarde l'orage; elle a maintenu
la paix. Qu'elle veuille encore intervenir pour éteindre
cette étincelle qui serait suffisante pour embraser l'Europe!
C'est dans les temps oii les affaires peuvent, d'un instant à
l'autre, changer de face, et où l'avcuir de plusieurs nations
dépend peut être de quelque circonstance inattendue et
insignifiante en apparence , qu'on est heureux de pouvoir
«e dire que c'est Dieu qui gouverne le monde. Heureux
sommes -nous de savoir qu'il tient le sceptre, et que rien
ne peut arriver que ce qu'il aura permis!
Nous avons remarqué avec joie dans l'adresse adoptée
par la Chambre des députés, en réponse au discours du
roi , qu'elle désire s'associer au sentiment de reconnaissance
envers Dieu qu'il avait exprimé. « Nous rendons giàce à la
» Providence, dit-elle , des trésors qu'elle a versés sur nos
»■ campagnes. » Quelques journaux n'ont rien trouvé à dire
sur la plirase du discours do la couronne , qui exprimait la
nri'me pensée , si ce n'est que le mot ProK'idence est mys-
tique. Tl faut savoir gré à la Cliambri! de n'avoir pas craint
de mériter le même reproche , en s'en servant à son tour.
Espérons que le moment viendra bientôt où les représen-
taiis de la nation ne reconnaîtront pas seulement dans les
moissons abondantes, mais aussi dans la paix au dehors
dans la lii)eité et l'ordi-c au dedans , dans l'union des ci
loyens, d.ins l'adoption des lois utiles pour le pays, dans
les progrès sociaux et moraux, plus que des accidens fortuits
OLi-quedes résultats de la sagesse el des combinaisons hu-
maines, mais, pour le dire clairement, de véritables bénédic-
tions d'en haut.
La discussion de l'adresse , adoptée par 233 voix contre
I i(j, a été marquée par deux iiicidens que nous ne pouvons
passer sous silence: le rejet d'un paragraphe relatif aux
colonies , proposé par M. Auguis , et qui pouvait paraître à
la Chambre un engagement qu'elle ne devait pas prendre -
et uwQ conversation , selon l'expression anglaise, sur l'em-
bargo mis sur les navires de commerce hollandais, c'est-à-
dire sur des propriétés privées. Le principe posé par
!\L Gaëtande La Rochefoucauld a été soutenu par M. Odi-
lon-Barrot. M. le ministre des affaires étrangères a dit
qu'il n'est pas bien en soi que les propriétés privées soi-
ent sujettes aux prises et à la confiscation, mais que, comme
c'est un droit consacré en Europe, il ne dépend d'aucun
gouvernement de l'abolir isolément. S'il faut, pour son
abolition, le concours des autres puissances, le ministre, nous
en sommes convaincus, trouvera digne de lui de travail-
ler à l'obtenir. S'il réussit, c'est un pas qu'il aura fait faire
à la civilisation , et un service important qu'il aura rendu.
La session est ouverte; nous en suivrons les tiavaux avec
l'attention qu'ils réclament, et nous demandons à Dieu
qu'ils tournent au bien de la patrie.
106
LE SEMEUR.
MORALE ET LEGISLATION'.
De l'influence dm moeurs subles lois, et de l'influence
DES lois Sun LES MOEUBS , ETC. j par M. Matter.
— Paris, l83a. Prix : -j fr.
DEUXIEME ET DERNIER ARTICLE.
Nous avons promis de revenir sur quelques points di'
détail, et nous allons suivre dans une rapide analyse la
marche de l'ajtcnr.
I,c premier chapitre qui nous paraît mériter une alteu-
lion sérieuse est celui qui traite de Vinfliience des mœurs
sur les institutions politiques {les peuples. M. Matter passe
en revue les diverses formes de gouvernement, cl il s'atta-
che à montrer les rapports de ces formes avec les mœurs,
ou plutôt avec les usngi's , les manières, les besoins , les in-
térêts des peuples j car il ne s'a{;it guère dans ce chapitre
de moralité pioprcmeiit dite. Le plus sinjple et le plus na-
turel de tous les gouverncmens du monde , le patriarcat ,
est né des mœurs pastorales et agricoles. Quand ces mœurs
furent devenues conquérantes, et que la famille du patriar-
che eut été transformée , par la force des armes et par la
succession des temps, en une giande nation , le gouverne-
ment primitif du patriarcat fit place au despotisme. Lorsque
l'élément politique et l'élément religieux se concentrèrent
en un seul homme, cette union du sacerdoce avec la royauté
donna naissance à la théocratie. Les Barbares qui s'établirent
dans les provinces romaines, ayantlaissé le travail aux vaincus
et s'étant réservé la défense du sol , ce mélange de mœurs
agricoles et de mœurs guerrières produisit la /èWa/jVe. Les
mœurs industrielles et commerciales réclament des lois et
des institutions qui garantissent d'une manière solide l'or-
dre intérieur, la paix, la stabilité, les droits et la liberté des
individus; elles introduisirent des principes libéraux dans
les formes de gouvernement. Quant aux républic^ues de
Rome et d'Athènes, elles durent leur établissement aux
intérêts aristocratiques des principaux citoyens. Dans le
monde moderne, on voit d'abord le Christianisme relever
l'importance de l'individu, en proclamant l'égalité de tous
les homnies devant Dieu. Les mœurs religieuses qui ré-
gnaient dans les siècles de la féodalité en font sortir ces
institutions politiques où le pontificat l'emporte sur la
royauté, et l'épiscopat sur les privilèges des seigneurs. Cet
état de choses commence à s'affaiblir sous Louis IX, et suit
une marche toujours décroissante jusqu'à la réforme du
seizième siècle. Les mœurs , de religieuses qu'elles étaient,
deviennent philosophiques , et les rois se dégagent succes-
sivement delà tutelle du Saint-Siège. En France, les mœurs
éprouvent de nombreuses variations sous Henri IV , Louis
XIV et Louis XV j mais le commerce et l'industrie, la
littérature et les arts, la philosophie et l'opinion, obtiennent
progressivement une influence plus considér^ible ; 1 1 nation
liérite du trône qui avait hérité du pouvoir fi)odal ; et les
principes de liberté, après avoir grandi dans les mœurs,
se posent dans les institutions. La résistance du privdége
amena une lutte sanglante , mais elle ne retarda point la
victoire j les nouvelles mœurs demandaient de nouvelles
formes politiques, et elles furent obéies.
Il y a plus d'une observation à faire sur le chapitre que
nous venons d'analyser.
Avant tout , rendons pleine et entière justice à l'auteur.
Ce chapitre est très-remarquable et renferme beaucoup do
réflexions solides et profondes. L'histoire des peuples y est
résumée en quelques pages sous l'un de ses points de vue
les plus importans. Pour tiaccr avec autant de supériorité
cçttc influence des mœurs sur les institutions politiques , il
fallait à la fois de vastes lumière?, un jugement sûr , une
longue habitude de la méditation , le talent de grouper les
faits pour les mettre en saillie , et l'art de lendre avec jus-
tesse et précision. Nos éloges seront d'autant moins suspects
de partialité , que nous allons les accompagner de quelques
observations critiques.
Et d'abord , pourquoi l'auteur , en parlant de l'influence
des niœ>uis sur les institutions sociales, a-t-il laissé dans
l'oubli la moralité proprement dite? Nous cherchons dans
ce chapitre quels sont les rapporis des habitudes morales,
des principes d'économie, de prévoyance, de sagesse , d'o-
béissance, des vertus publiques et privées , de la pureté de
conduite, de la tempérance et de tant d'autres qualités qui
constituent la partie la plus essentielle des mœurs; quels
sont , disons-nous , les rapports de la moralité avec h's lois
politiques, et nous ne trouvons rien, absolument rien. Cette
lacune si grave n'est pas même comblée dans le chapitre
qui traite de l'influence des bonnes mœurs sur les lois j il
s'agit encore ici des intérêts , des manières , des goûts , des
idées, plutôt que de la moralité. D'où vient que M. Matter
a négligé l'examen de questions si importantes? La moralité
n'exerce telle pas une influence étendue , puissante , pres-
que irrésistible, sur les institutions sociales ? N'aurait-il pas
trouvé des exemples frappans de cette influence dans la
république de Sparte , dans les nouvelles mœurs formées
par le Christianisme dans les Etats modernes où la réfoi'mc
s'est établie, en particulier dans la Hollande , dans l'Ecosse
et dans l'Amérique du Nord? L'auteur de l'Esprit des Lois,
qui ne traitait pourtant le sujet des mœurs que d'une ma-
nière très-indirecte, n'a pas oublié d'assigner à la vertu le
rang et l'importance qu'elle mérite d'obtenir dans l'examen
des formes de gouvernement. Cet oubli , cette lacune dans
le livre de M. Matter , sont d'autant plus fâcheux que les
publicistcs actuels, les rédacteurs des journaux, les faiseurs
de brochures, les orateurs de la tribune nationale, paraissent
méconnaître davantage l'influence de la moralité publique
et individuelle sur le peifectionncnient des institutions po-
litiques. Ml Matter s'est rangé derrière les fausses idées ou
l'injuste dédain de son siècle; il a négligé, oublié ce que les
hommes sans religion négligent et oublient; il a suivi, nous
ne savons par quel motif, le torrent dos opinions superfi-
cielles du jour. A lui cependant plus qu'à tout antre, et
dans un tel ouvrage plus que dans un autie livre, il appar-
tenailde rendre à la moralité la haute place qui lui convient,
et de montrer que le sort des empires est étroitement uni
aux bonnes maximes , aux habitudes morales et aux vertus
des citoyens.
Une autre observation que nous avons faite , non seule-
ment à la lecture de ce chipitre, mais dans tout le cours de
l'ouvrage , c'est que l'auteur n'accorde au Christianisme
qu'une paît mesquine, insuffisante, moralement et histori-
quement incomplète. Lorsqu'il croit devoir aborder ce su
jet ( ce qui , du reste , n'a lieu que deux ou trois fois ), on
dirait qu'il éprouve l'embarras du poëte latin : Incedo per
ignés. Il semble craindre d'aller trop avant ou même de
s'arrêter sur cette route périlleuse; il se rapetisse, il n'élève
la voix qu'à demi , il marche à grands pas, ne regardant ni
à droite ni à gauche, pressé qu'il est d'entrer dans un autre
chemin. « C'est cette religion , c'est sa morale surtout ,
» dit-il en passant , qui a changé successivement les mœurs
» et la civilisation des peuples. » Puis , après avoir énoncé
en deux lignes que l'Evangile a relevé la dignité indivi-
duelle de l'homme, il ajoute que « l'égoïsme fût rentré sans
» doute dans ses droits primitifs, si la religion ne fût venue
> les lui ravir encore de la manière la plus directe, en l'ap-
» pelant à une autre association , à sou union un peu mys-
» TIQUE, et par là même plus attrayante pour l'imagination
» religieuse, avec l'Eglise ou l'assemblée des saints. » Ainsi
M. Matter rejette dans l'ombre l'influence des- dogiue*
LE SEMEUR.
107
[h rétiens; tr'cst :\ \:\ mnv.Ai' siiriniil qu'il allaclu" quelque
valeur; ol la inor.ile du Cliiistlanisiuc est, en cftct, assez
bien venue des hommes du siècle , parce qu'ils ne la con-
naissent point. Mais l'auteur devait-il ignorer que cette
morale ne subsiste en piincipe et ne devient un fait réel
dans l'application que parla Foi chrétienne? Pour aimer
Dieu, il Faut croire à TEvangile; pour obéir à Dieu, il Faut
l'aimer. La Foi produit l'amour, et l'amour produit l'obéis-
sance. La morale du Christianisme, en la supposant isolée
du dogme, n'est pas seulement impraticable, elle est incom-
préhensible; pour celui qui ne croit pas, l'amour de Dieu,
tel que l'entend le chrétien, et les œuvres inspirées par cet
amour, sont des mystères aussi grands , disons même des
folies aussi étranges que l'incarnation et la crucifixion de
Jésus-Christ. Séparer la morale de la doctrine, et prétendre
que la morale surtout a exercé une salutaire influence dans
le monde moderne, c'est commettre une grave erreur de
religion , d'histoire et d'expérience. Quant à l'association
des fidèles dans l'Eglise , et qui paraît un peu mystique à
l'auteur , ces mots qui ressemblent à une épigramme de-
vaient-ils obtenir grâce pour la maigre apologie que
M. Matter n'a pas cru pouvoir refuser au Christianisme '
Il n'y avait rien de plus simple que de parler de \ai frater-
nité chre'ùenne , de l'amour qui unit entre eux les disciples
du même Sauveur , au lieu d'employer le terme obscur
d'assemblée des saints; mais alors il Fallait abandonner cette
petite accusation de mysticisme ; car l'amour fraternel qui
existe entre les vrais chrétiens , bien loin d'être mystique
sous aucun rapport quelconque , est un fait pratique, visi-
ble , qui repose sur l'identité de la foi et qui se manifeste
chaque jour par les mêmes actes extérieurs.
Si nous examinions l'ouvrage de M. Matter en théolo-
gien ,' il y aurait des reproches encore plus sérieux à lui
adresser. Nous lui demanderions comment il a pu rabaisser
Moïse au niveau de Zoroastre , de Numa et de Lycurgue ;
comment il a pu écrire quelques phrases au moins légères
sur leDécalogue j sur quelles données il fonde son asser-
tion qu'il se trouve des passages interpolés dans les livres
historiques de rAucien-Teslaraent ; pourquoi il emploie ,
en divers lieux , des expressions si peu convenables à l'égard
de la Bible, et par quel étrange système d'interprétation il
prétend que les peintures des prophètes ne sont qu'une
poésie qu'il ne faut pas prendre à la lettre ? Mais ces détails
nous conduiraient trop loin; il nous suffira d'ajouter ici
qu'un président de parlement, Montesquieu, n'a pas craint,
dans le siècle des encyclopédistes, de rendre au Christia-
nisme un hommage plus ferme , plus diicct et plus étendu
que M. Matter , auteur d'une histoire ecclésiastique.
Une dernière observation, qui s'adresse également à l'en-
semble du livre, plutôt qu'au chapitre précédemment ana-
lysé , concerne les applications historiques choisies par
l'auteur. Plus d'une fois, en le lisant, nous nous sommes
involontairement souvenus de l'exclamation si plaisante de
Berchoux ;
Qui me délivrera des Gr.cs et dts Romains .'
M. Matter ne se lasse pas de puiser des exemples dans les
républiques d'Athènes, de Sparte et de Rome ; il y ajoute
quelquefois les grandes monarchies, comme on s'exprime
dans nos collèges, les Babyloniens, les Assyriens et autres •
ensuite, viennent les Phéniciens et les Carthaginois • en
deux ou trois occurrences paraissentles Juifs, dont l'auteur
plaide la cause avec talent. Mais les Etats modernes, à l'ex-
ception de notre pays, qui ne pouvait pas être oublié, n'oc-
cupent qu'une place médiocre dans le livre que nous an-
uouçons. Quelques lignes seulement sont accordées de loin
en loin à l'Angleterre, qui offrait pourtant de si hautes
leçons sur l'influence réciproque des lois et des mceurs. La
vieille et féodale Allemagne, terre de mœurs antiques et
d institutions originales, ne se montre nulle part dans l'ou-
vrage du proFesscur de Strasbourg. L'héroïque et malheu-
reuse Pologne, avec ses lois et ses mœurs à part, avec ses
rois électifs , ses tribuns guerriers et sa démocr.ilie qui pre-
nait pour/on/w un champ de bataille , n'a pas même, je
crois , rhoiineur d'être nommée une seule fois par M. Mat-
ter. Los républiques italiennes du moyen dgc , qui offrent
un mélange si intéressant de liberté dans les mots et de
despotisme dans les faits, ces petits Etats qui vivaient d'une
vie politique lorsque toute l'Europe était encore ensevelie
et comme morte sous le linceuil de la féodalité, ne reroi-
veut pas de l'auteur la moindre marque d'attention. En un
mot, toute l'histoire moderne, moins celle de France, ne
fournit pas la moitié des applications qui sont disséminées
dans cet écrit. Il nous semble pourtant qu'il fallait surtout
s'attacher aux mœurs de nos ancêtres et à nos propres
mœurs. La physionomie des nations chrétiennes est tout
autre que celle des peuples antiques; les exemples puisés
dans le moyen âge et dans les pays de l'Europe , nous au-
raient beaucoup mieux instruits que ceux des anciennes
républiques qui avaient des conditions d'existence et de
prospérité complètement différentesdes nôtres. Ceque nous
sommes aujourd'hui s'explique par l'état où nous avons été
depuis deux ou trois siècles, et ce que nous pouvons devenir
se révèle par la marche suivie chez les divers peuples de
cette partie du monde, depuis la réforme; Sparte, Athènes
et Rome, dont il était bon de s'occuper sans doute, ne
devaient avoir que la moindre place dans ks recherches de
l'auteur.
Nous sommes d'autant plus affligés que les annales du
monde moderne n'aient pas obtenu plus d'attention de
de la part de M. Matter, qu'il était peut-être l'un des hom-
mes de France les plus capables de le faire avec succès. Il a
beaucoup étudié l'histoire des dix-huit derniers siècles, il a
dû en creuser les profondeurs , en explorer les abîmes
les plus obcurs dans ses longs travaux sur l'histoire ecclé-
siastique, et nous pourrions citer, à défaut d'autres preuves,
quelques aperçus pleins de justesse et sle sagacité que ren-
ferme son livre sur l'Etat de l'Europe depuis la chute de
l'Empire Romain. Ce n'est donc pas la science historique qui
lui manquait, ni les moyens de la mettre en œuvre ; pour-
quoi donc se traîner dans les ornières qu'il serait temps de
lai»ser aux discours latins des professeurs de belles-lettres
et aux amplifications de rhétorique ?
Le chapitre qui traite de l'influence des bonnes mœurs
sur les lois a déjà été signalé avec éloge dans notre précé-
dent article. L'auteur examine comment les mœurs ont api
et pourront agir sur les questions de l'esclavage, de la peine
de mort, de la guerre universelle; il constate la puissance
du ridicule dans les aFFaires publiques et dans la conduite
privée du peuple français. Répétons toutefois que les bon-
nes mœurs dont parle ici M. Matter n'ont qu'un bien faible
rapport avec la moralité.
Mais c'est bien de mauK-aises mœurs qu'il s'occupe dans
le chapitre suivant; car s'il n'a pas cru devoir monti ei- l'iu-
fluence de la moralité sur les institutions sociales, il n'a pas
fait peser le même oubli sur l'influence politique de l'im-
moralité. Ce chapitre qui est faible de tout point pré-
sente une singulière apologie de nos mœurs actuelles.
M. Matter trouve que le siècle présent ne mérite pas tous
les reproches qu'on lui adresse ; il le défend avec chaleur
de l'accusation d'être profondément égoïste. Quelques pa-
roles de l'auteur éclairciront cette remarque : « Disons-le
1) simplement, ce qui donne à nos habitudes l'air d'un époïs-
» me plus prononcé, c'est que nous sommes un peu plusgra-
11 ves de caractère et d'humeur, c'est que nous chantons un
» peu moins que nos pères. Mais cela vient de ce que nous
108
LE SEMEUR.
» buvons un peu moins que nos aj eux... » Citer de pareils
aiTumciis n'est-ce pas le meilleur moyen d'y répondre?
Nous choisirons dans la troisième partie de l'ouvrage le
chapitre parallèle à celui que nous avons analysé dans la se-
conde partie, c'est-à-dire le cliapitie qui traite de l'influence
des institutions politiques des peuples sur les mœurs. Il est
facile de reconnaître que l'auteur ne possède plus ici des
données précises, qu'il ne trouve plus des faits historiques
qui portent avec eux leur évidence , mais qu'il marche à
tâtons sur un terrain mouvant. La première forme de gou-
vernement dont il s'occupe est la démocratie , et il cherche
à montrer, par l'exemple d'Athènes, que la démocratie al-
tère les mœurs, produit des violences et des réactions per-
pétuelles, jette les peuples dans le désordre et dégrade la
condition de lafenime. Toutes ces asservons soutcontestables
dans l'exemple même que M. Matter a choisi. Nous croyons
que ce n'est pas le gouvernemeut démocratique d'Athèues qui
a corrompu les mœurs, mais que ce sont, au coi) traire, les ma u.
vaises mœurs qui ont corrompu ce gouvernement. Les ci-
toyens ont été dépravés par d'aulres influences que par celle
deslois, et il nous paraît fort injuste d'imputer unique:r.ent à
la démocratie les effets d'un grand nombre de causes abso-
lument indépendantes de cette forme politique. M. Matter
ne doit pas ignorer qu'il a existé et qu'il existe encore plus
d'une démocratie qui ne corrompt point les mœurs, qui ne
produit point un désordre permanent et qui ne dégrade
point la femme. Les petits cantons suisses ne sont-ils pas
aussi démocratiques qu'il est possible de l'être ? Y voit-on
cependant q-.ie cette forme de gouvernement produise des
résultats semblables à ceux que M. Matter prétend déduire
de la démocratie? L'auteur ne nous semble guères plus
heureux lorsqu'il avance qu'àRome la loi a ruine' les mœurs;
nous dirions avec plus de vérité que les mœurs ont ruiné
la loi. Pendant plusieurs siècles les mœurs sont restées
pures dans cette république à côté do lois qui étaient plus
mauvaises que celles de Sylla et d'Auguste; elles ne se sont
dépravées qu'après la chute de Carthage, après la conquête
d'une partie du monde, et lorsque les rhéteurs de la Grèce,
les sophistes de la Sicile et les richesses de l'Asie eureni pé-
nétré dans Rome. Voilà les vrais corrupteurs de la vertu
romaine, et tous les historiens de la république, tous les
annalistes de l'empire, Tacite entre autres, sont d'accoid
avec nous sur ce point. Pourquoi donc accuser les lois
d'une démoralisation dont ces lois mêmes furent les pre-
mières victimes? M. Matter pcnsc-t-il que les Romains se
seraient plongés dans les débordemens du vice comme ils
l'ont fait, s'ils n'eussent pas été ramasser dans tout l'univers
les semences empoisonnées des plus honteuses et des p!us
lâches passions ?
L'auteur trace plus loin un tableau fort séduisant de l'ii .
fluence de la monarchie constitutionnelle sur les mœuis.
« Là où tout est public, dit-il, où l'opinion générale est
» éclairée par de nombreux organes, est juge suprême, est
» une sorte de divinité rémunératrice ou vengeresse, il n'y
» a que le mérite réel , rjue la probité , la bonne-foi , la lai-
» son, le génie qui puissent juslilicr la contiince publique.
ï De cette sorte , tout, dans li s lois des empires où donii-
» nent ces principes, est calculé pour les mœurs , comme
» tout est calculé pour le bonheur public. » Cette peinture
des effets moraux de la monarchie constitut onneile ne nous
paraît être qu'un idéal trompeur, une utopie dont l'his-
toire n'offre aucune application. L'Angleterre est le seul
état constitutionnel qui pourrait fournir l'exemple de
l'influence moralisante que M. Matter attribue à cette forme
de gouvernement. Que l'on examine donc si les membres du
ministère , si les hommes du pouvoir, les pairs , les députés
des communes se sont distingués depuis un siècle et demi
par un mérite réel, par la probité par la bonne-foi surtout I
Aucun gouvernement n'a montré si peu de bonne foi et de
probité que le gouvernement anglais; les roueries de l'aris-
tocratie britannique sont passées en proverbe. Ce qui élève
les hommes dans la monarchie constitutionnelle , c'est le
talent parlementaire, et quelquefois des connaissances spé-
ciales ; quant à l'immoralité, bien loin d'être un obstacle à
l'ambition, elle en eslpiesque toujours le principal moyen.
Les Chatam étaient de grands hommes, des orateurs puis-
sans, des ministres d'état fort habiles ; mais trouverait-on un
historien qui parle de leur bonne foi et de leur probité?
Une portion du peuple anglais a des mœurs , nous en
convenons bien volontiers; mais ces bonnes mœurs sont-
elles le fruit de leur gouvernement constitutionnel? ne
viennent-elles pas plutôt des croyances et des habitudes
chiétiennes qui se sont maintenues dans cette contrée? Nous
possédons aussi en France les formes de la monaichie cons-
titutionnelle ; l'expérience nous enseignera si elles sont fa-
vorables à la moralité publique ; nous apprendrons si tout,
comnime l'assure M. Matter, est calculé pour les mœurs
dans ces principes de gouvernement. Jusqu'à ce jour nous
voyons des résultats précisément contraires; il s'en faut de
tout que les mœurs publiques ou privées s'améliorent par
l'influence des institutions constitutionnelles. Plaise à Dieu
que l'avenir donne raison à M. Matter et nous donne tort!
11 sera beau pour nous le jour où nous pourrons constater
un véritable progrès dans les mœurs du pays.
Les bornes d'un article de journal ne nous permettent
pas de suivre l'auteur dans les diverses influences morales
ou immorales qu'il attribue à la monarchie pure, au despo-
tisme, à la tyrannie, à la théocratie et à la féodalité. On
reconnaîtrait partout que M. Matter pose dans ce chapitre
des assertions vagues, gratuites, nullement fondées sur l'his-
toire, ou même contraires aux faits les mieux connus des
annales contemporaines. La cause de ces erreurs, nous
l'avons indiquée dans notre premier article. L'influence de»
lois sur les mœurs, à laquelle M. Matter a cru devoir con-
sacrer une grande partie de son livre, ne méritait d'y obte-
nir que la moindre place ; car cette influence est ordinaire-
ment fiible, insignifiante et contestable daus la plupart des
cas. Il fallait sans doute ne la point passer complètement
sous silence; il suffit qu'elle existe et qu'elle se manifeste
dans l'histoire des peuples pour avoir droit à l'attention de
l'auteur; mais on doit adresser à son ouvrage le double re-
proche de ne pas s'êlie assez étendu sur l'influence des
mœurs, et d'avoir trop accordé à l'influence des lois.
Nous avons distingué dans la dernière partie le chapitre
qui traite de V éducation morale el politique des peuples.
M. Matter demande avec raison que l'on ne se borne pas
à instruire les enfans dans les écoles. L'éducation reçue
dans la jeunesse n'est que le commencement de l'éduca-
tion du citoyen. Aux hommes faits, aux pères de famille il
reste encore de graves enseignemens, d'importantes leçons
à donner. L'auteur combat victorieusement l'objection par ,
laquelle on prétend que les hommes faits, ayant pris leur
pli, sont peu susceptibles d'apprendre. Cette idée ne lui
paraît pas juste. « Les peuples, dit-il , sont souventjcnnes
» et restent longtemps jeunes, quoiqu'ils soient composés
)) d'adultes. Les peuples ne sont souvent que des enfans, de
» grands enfans à la vérité, mais susceptibles encore,
« comme des enfans, de beaucoup d'impressions et de sé-
» rieuses études. » Sur ce point nous partageons entière-
ment l'avis de M. Matter. Mais les moyens qu'il propose
pour cette éducation morale et politique sont-ils bien ceux
qu'il faudrait employer? La presseetle théâtre bien dirigés,
les emplois publics distribués par la justice, non par la fa-
veur, tels sont les trois moyens d'éducation sociale aux-
quels il a donné le plus de développemens. Faut-il en con-
clure que ce soient les moyens les plus énergiques et les
LE SEMEUR.
109
plus salutaires? Ncus sommes loin de le penser. L'auteur
a-t-il réflcchi que, sur trente-deux millions de Trançais, il
y en a quinze millions qui n'ouvrent jamais un journal,
vingt-cin([ millions qui n'entrent de leur vie dans un théâ-
tre, où d'ailleurs ils ne trouveraient, en aucun cas, une école
de mœurs, et le même nombre au moins qui n'aspire à aucu-
ne fonction publique? Son éducation morale et politique ne
s'appliquerait donc qu'à une très-petite partie du peuple
français.
Il est bien étonnant , pour ne pas dire plus , que dans ce
chapitre et dans le suivant qui s'occupe de V eilticatiu/i de
la jeunesse , M. Matler n'ait pas daigné mettre un seul mot
sur l'influence de la religion. Tout l'y conduisait, tout l'y
ramenait dans les divers principes ({u'il établit. Le hui-
tième principe, entre autres, cojiçu en ces termes : « A l'a-
» mour des insliiutions puhliqucs doit se joindre l'amour
» des x>ertiis qui les soutiennent ; au privilège des droits ,
» l'obligation des devoirs. L'éducation nationale a mission
» de cultiver ces sentimens et de former ces mœurs. » Ce
principe, disons-nous, pouvait se traduire par celui-ci : Il
faut au peuple une religion, il faut mettre dans son cœur
des croyances et des sentimens chrétiens. Conçoit-on , en
effet, qu'un écrivain grave et qui discute sérieusement son
sujet , parle de vertus et de devoirs sans parler de reli-
gion! Eh bien ! M. Matter a fait ce tour de force; il s'est
moins occupé du Christianisme dans ces deux dernierscha-
pitresqueM. Guizot dans quelques lignes d'un rapport,
et l'on est contraint de répéter ici, en l'appliquant à l'Evan-
gile , le mot de Tacite pour le portrait de Germanicus,
qu'il est d'autant plus remarqué qu'il ne se trouve point
dans ce livre.
LITTERATURE.
Deux MOIS DE Sacerdoce , par A. Ladutte. i vol. in-12.
Paris, 1882. Cliez Abel Ledoux , libraire-éditeur, quai
des Augustins, n" S'j. Prix : 3 fr. 5o c.
Voici encore un romancier qui veut quitter le chemin
battu , sur lequel se presse la fouie, et qui donne la préfé-
rence au sentier solitaire , où ne l'ont jusqu'ici devancé
qu'un petit nombre d'écrivains. Il se soucie peu d'entasser
événemens sur événemens, et de conduire ses lecteurs, de
catastrophes en catastrophes , à la fia des quatre volumes
aujourd'hui de rigueur. Sou livre, qui n'a que peu de pages,
est fait évidemment dans l'intérêt d'une pensée, qu'il a cru
rendre plus saisissable en la revêtant des formes du roman.
Mais il en est arrivé de son écrit, comme des tableaux d'é-
glise , que la piété a imaginés , quand elle a cru plus facile
de parler aux sens qu'au cœur et à l'intelligence. La pensée
qu'il s'agissait d'exprimer , au lieu de devenir plus lucide,
a, au contraii-e, été voilée, et il faut des efforts pour la dé-
couvrir sous cesornemens d'emprunt. J'en ai fait de grands,
on peut m'en croire, pour saisir celle qui a inspiré ce livre.
J'ai relu plusieurs fois les passages que je croyais propres à
révéler les conviclions et les intentions de l'auteur; mais,
quand j'espérais avoir réussi, si, par malheur, je tournais le
feuillet , je m'apercevais bientôt que je m'étais trompé.
Ainsi j'avais cru un instant que le but de l'auteur était de
signaler les inconvéniens des engagemens irrévocables ; je
n'ai pas tardé cependant à me convaincre qu'il connaît trop
bien son temps , pour avoir eu ce plan ; ce n'est guère de
nos jours que, comme il le dit, on prend « le sacerdoce ou
» le cloître pour un asile de consolation et de repos , au
» seuil duquel vient se briser la marée montante des bruits
» tumultueux du dehors. » Il n'est pas à craindre que beau-
coup d'âmes tombent dans celte illusion qui était celle d'un [
autre siècle , et c'est ailleurs sans doute qu'il faut chercher
l'intention d'e l'auteur. Le sacerdoce serait-il , dans sa pen-
sée, le représentant du Christianisme, et en s'attaquant à
celui-là, veut-il s'en prendre à celui-ci? On pourrait le
croire ; car il dit « qu'il a voulu prouver l'insuffisance ac-
» tucUe du Christianisme pour les hommes qui ont leur
» valeur principale dans le cœur; » et cependant comment
se décider i voir un adversaire dans un écrivain qui parle
ayecadiuiiation delà Bible, qui rend témoiguageaux grands
effets qu'a produits la religion chrétienne, et qui reconnaît
le néant des systèmes qu'on a voulu mettre à sa place?
Les vues contradictoires exposées dans ce livre n'indi-
quent-elles pas qu'il yacahosdans l'esprit de l'auteur?
Nous ne serions pas surpris qu'après avoir senti qu'il n'y a
dans le philosophisme du siècle rien qui puisse le satisfaire
il se fût arrêté avec étonnement devant le Christianisme et
eût entrepris de l'étudier eu poëte et en artiste. C'est une
belle ruine, semble-t-il dire; mais on admire les ruines et
on n'y habite pas. Les colonnes qui demeurent deboutpro-
jettent encore leur ombre: que le voyageur se hâte de se
reposer à leur pied pendant la chaleur du jour; car demain
peut-être elles ne s'élèveront plus fièrement vers les cieux.
Ah! cessez, pour l'amour de vous-même, de ne voir
dans le Christianisme qu'une institution sociale; puisque
vous paraissez étudier la Bible , examinez avant tout s'il ne
serait pas plutôt un grand fait accompli , dont la réalité et
l'importance fussent indépen dantes de l'état actuel de la so-
ciété qui estnée de ce fait, comme la pureté de la source n'est
pas altérée par les accidens qui troublent l'eau du fleuve
dans son cours? Vous avez le pressentiment de ces choses :
« Pour moi, » dites-vous, et je vous crois, « je tourne
» mes yeux vers l'Orient; car j'ai grande foi que la lumière
» partira encore de tes rives , ô vieux Jourdain que les bar-
» des de Jérusalem ont tant chanté !... La religion de l'E-
» vangilc , qui jusqu'ici n'a jamais manqué à l'humanité
» n'a-t-elle pas une parole nouvelle à dire au monde? »
— Non , ce n'est pas une parole nouvelle , c'est la parole
ancienne que l'Evangile a à faire entendre! C'est à cette
parole ancienne, qui est de tous les siècles , parce qu'elle
est une parole de Dieu, qu'appartient la régénération du
mondr.Mais, faiies-y bien attention , le monde ne peut
pas être régénéré en masse : l'Evangile a besoin de lutter
individuellement avec chaque âme d'homme, et ce n'est
qu'en les soumettant une à une qu'il peut étendre son em-
pire. Voilà ce qu'on ne comprend pas aujourd'hui ; et si on
ne le comprend pas, c'est surtout parce qu'on n'écoute pas
la parole que l'Evangile a dite au monde.
M. Labutte, si nous ne nous trompons, croit que cette
parole est celle-ci : « Dieu seul est grand ! » car c'est de
l'admission de cette pensée dans le cœur de l'homme qu'il
fait naître l'amour de Dieu! Mais le monde savait avant
que Jésus l'eût dit, que Dieu est grand ! Ce n'était pas là
une révélation nouvelle, capable de changer la face de la
terre. Si le Christ n'avait rien enseigné de plus, il eut pris
rang parmi les philosophos , mais il n'eût pas exercé une
uifluence plus grande que la leur. Jésus a dit aux hommes:
Dieu EST amouk ! Il a expliqué sa pensée , en ajoutant:
« Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique
» afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais
» qu'il ait la vie éternelle. » Il l'a expliquée mieux encore
en s'écriant sur la croix ; a Tout est accompli ! » C'est le
Dieu qui est amour, le Dieu juste et cependant miséricor-
dieux, le Dieu qui pardonne et qui, pour pardonner se
sacrifie , qui est le Dieu de l'Evangile. L'homme pécheur
sait qu'il est aimé de Dieu; il aime Dieu, parce que Dieu
l'a aimé le premier; il obéit à Dieu, parce qu'il l'aime; il
n'a pas besoin de sermens, ni d'engagemens irrévocables ,
parce que l'amour est le plus fort des liens , quj,"-**^*^^^*
110
LE SEMEIIR.
Kagemeot n'aurait de valeur sans l'amour, et que d a>l!eurs |
son Dieu ne demande pas qu'il n'aime que lu. , ma>s qu ,1
aime tout en lui et pour lui ! Il y a dans l'ouvrage qu. nous
occupe un chapitre intitulé : U amour de Dieu ! mais, ap.es
l'avoir lu, ou ne sait pas plus qu'avant , ce que c'est qu'ai-
mer Dieu! Fuir le monde, ce n'est pas cesser d'aimer le
monde ; se faire prêtre , n'est pas toujours la preuve qu'on
aimé Dieu; le cilice cache les passions, mais ne les règle
pas : voilà la leçon qui ressort le mieux de ce livre; mais
elle n'est pas cfairement donnée; peut-être même n'est-ce
pas celle que l'auteur a surtout voulu donner.
Si M. Labutte n'a pas encore compris le Christianisme ,
il a du moins fait un pas vers lui, en constatant l'insuffisance
de la raison humaine. C'est surtout en en parlant que son
talent prend son essor. Oa voit qu'ilest alors sur un terrain
qu'il a mesuré en tous sens. C'est bien : vous avez reconnu
que c'en là un sable mouvant sur lequel vous ne devez pas
arrêter vos pieds : mais n'allez pas seulement jusqu'aux li-
mites du désert; ne demeurez pas à l'entrée de la terre
promise, comme s'il suffisait de promener sur elle vos re-
gards incertains ; avancez , car peut-être s'y trouve-t-il
aussi pour vous un lieu de repos I
HISTOIRE.
DE LA CIVILISATION DES PEUPLES SAUVAGES-
L'état sauvage, qu'on a souvent nommé l'état de nature,
ne mérite pas ce nom; car il est un état de dégénération ,
qui diffère autant de l'état primitif, tel que nous le repré-
sentent les plus anciennes annales de l'humanité, que de la
civilisation , avec laquelle seule on le fait d'ordinaire con-
traster. Sans doute, dans l'état primitif, l'homme ne savait
pas satisfaire des besoins qu'il n'avait pas encore; il ignorait
les arts et n'imaginait pas les rapports compliqués qui for-
ment le mécanisme des sociétés; mais , doué d'intelligence
et de nobles facultés, il portait en lui le germe du dévelop-
pement, et les écrits de Moïse placent à des époques fort
reculées de l'histoire du monde l'invention des industries
les plus nécessaires , et de quelques-unes des plus difficiles.
Nous ne croyons pas faire une supposition hasardée, en at-
tribuant ces rapides p.ogiès des arts de la civilisation, dans
un temps où l'homme avait encore tout à apprend.e et où
il ne pouvait faire qu'en tâtonnant l'étude de la nature au
milieu de laquelle il était placé et dont l'exploitation lui
était permise , à la connaissance qu'il avait de Dieu. Dk-u
s'était révélé à l'homme , et il devait nécessairement être
résulté de ces communications pour ceux qui les avaient
reçues , et de leur tradition pour ceux qui eu avaient été
instruits, sans en être favorisés eux-mêmes, un développe-
ment intellectuel plus étendu et plus rapide que celui qui
n'est que le résultat des efforts de l'esprit ; et celle forte
intelligence , s'cxerçant sur des objets positifs et matériels ,
devait V porter une supériorité de vues dont elle eût cer
tainemént été privée, si elle n'eût pas eu un sujet plus élevé
de méditation et d'étudfS.
Les hommes, ayant oublié Dieu, ont perdu le plus puis-
sant ressort de la civilisation ; il a bien pu arriver , et d'il-
lustres exemples le prouvent, que des peuples, tombés dans
le paganisme, aient joui d'une grande prospérité; mais si on y
regarde de près, on verra qu'ils sont, pendant beaucoup de
siècles, demeurés stationnaires, comme s'ils n'avaient eu que
la foix;e de ne pasdécheoir;ou bien que leur civilisation n'a
été que partielle , qu'ils ont ressemblé à ces arbres malades ,
dont la sève se porte tout entièie dans une seule branche ,
qu'elle nourrit au détriment de toutes les auties. Mais, il
faut le dire, ces exemples mêmes , destinés, ce semble , à
nous donner de graves leçons, que nous pourrons un jour
essayer d'exposer , sont assez raies; la plupart des nations,
au lieu de végéter ou de ne se développer que partiellement,
sont déchues ; en perdant la notion de Dieu, elles sont tom-
bées dans l'état sauvage, et c'est un fait incontestable qu'elles
ne peuvent en sortir, qu'en acquérant de nouveau cette no-
tion.Nousne nous occupons pas ici delà civilisation des peu-
ples barbares ; elle pourra donner lieu à d'autres consi-
dérations. Aujou.'d'hui nous ne voulons parler que de celle
des peuples sauvages.
Le Christianisme possède seul une véritable connaissance
de Dieu. Si la connaissance de Dieu est l'élément nécessaire
de la civilisation, le Christianisme peut seul civiliser. Nous
ajouterons, en outre , qu'une civilisation, digne de ce
nom , ne peut êti'e propagée que par des chrétiens , parce-
qu'il n'y a qu'eux qui sachent en quoi elle consiste. Nous
allons le prouver en montrant comment la civilisation s'est
trouvée en contact avec l'état sauvage, et en indiquant, en
peu de mots, les résultats de ce contact.
Les colonies fondées dans les pays sauvages semblent de-
voir êti-e le plus puissant moyen d'y propager la civilisation.
Elle y est en quelque sorte transplantée par les colons ; elle
y arrive avec tous ses développemens et avec la puissance
de l'exemple; rien ne doit être plus facile, pourrait-on
croire, que de lui faire prendre racine dans le sol nouveau
qui la reçoit. Il n'en est rien cependant , et les colonies de-
meurent sans presque aucune influence sur les peuples indi-
gènes au milieu desquels elles s'établissent. On le compren-
dra sans peine, si on considère que les naturels et les étran-
gers se l'egardentles uns les autres comme un obstacle; ceux-
ci ne viennent pas pour instruire , mais pour s'enrichir; le
voisinage des sauvages leur est incommode, souvent même
redoutable; ceux- là craignent leurs nouveaux voisins plus
qu'ils ne les aiment; ils les trouvent exigeans et s'aperçoivent
de leur esprit d'envahissement. Qu'en résulte-t-il ? A me-
sure que les colons deviennent plus puissans, ils refoulent les
indigènes dans l'intérieur du pays, et les premiers maîtres
du sol, affaiblis et décimés par de continuelles émigrations,
par les luttes qu'ils soutiennent avec ceux qui les chassent ,
et par lescombats qu'il leur faut livrer aux tribus qu'ils d(poà-
sèdeiit à leur tour pour s'établir , ne tardent pas à dispjiui-
tre : témoin les hommes rouges de l'Amérique du nord ,
dont les derniers descendans , repoussés toujours plus vers
11- sud , se trouveront bientôt rejetés sur les côtes du golfe
du Mexique, où la terre finira pour eux !
Le commerce ne fera-t-il pas ce que la colonisation n'a
pu fiire? On ne trouve pas là le même obstacle , puisque
les marchands n'ont pas intéiêt à s'emparer du territoire ,
mais qu'ils doivent désirer au contraire de hâter des pu -
grès qui pei'mettent d'ent.'etenir avec plus de sécurté des
rapports d'échange , et qui augmentent le goût des nalu-
lels pour les produits de l'industrie. Erreur encoi-c ! Les
marchands trouvent bien mieux leur compte à satisfaire les
indigènes par des objets grossièrement fabriqués et de peu
de valeur qu'à leur faire connaître qu'il en est de plus pré-
cieux drus les pays dont ils viennent. Ils se gardent an si de
leur apprendre à améliorer leur sort par leur piopre tra-
vail , parce que la dépendance des naturels est bien plus
grande quand ils sont forcés de tirer tout du dehors. C'est
à leurs passions qu'ils s'adressent surtout pour obtenir d'eux
ce qu'ils désii'ent. L'eau-de-vie, les armes à feu , la poudre,
les ornemens en verroterie sont les principales marchandi-
ses qu'ils leur offrent : c'est donc du vice et non de la civir
lisation que le commc.cc se fuit l'auxiliaire dans les pays
sauvages. L'ivrognerie, les guerres plus sanglantes et la
débauche sont les bienfaits qu'apportent les vaisseaux mar-
I chauds. Olahiti n'a que trop long temps justifié le nom de
1 Nom'elle Qihère. Les rives de l'Afrique, désolée» par la
LE SENECJR.
lu
.mite , qui élend son action ot influe sur les mœurs jusque
laus la |)ailie la plus cenlralo de ce conlinpiit , est un autre
i-xeniple de ce que le commerce a tait pour la civilisation !
Qu'on le remarque bien cependant, ce n'est pas à la co-
lonisation ni au commerce , considérés en eux-mêmes , que
nous refusons la puissance de civiliser ; leur incapacité ne
provient que de l'espiit qui y préside. Si tous les fonda-
teurs de colonies étaient des Guillaume Pcnn , et tous les
narchands, des Richard Lander, notis aurions, au contraire,
I rcconnaîtie que ces deux moyens sont très-efficaces. La
■olonic de Libéria , peuplée de commcrçins et d'agricul-
teurs, et fondée d'après les prii-cipos du Christianisme , en
îjt une preuve sans réplique. Au lieu de dépouiller les na-
turels , elle n'occupe pas un pouce de teirain sans l'avoir
icquis; au lieu de les repousser, elle les attire par dcsavan-
tapes et des bienfaits : au lieu de flatter leurs passions et de
les corrompre , elle s'interdit le commerce des liqueurs for-
tes , et elle leur ouvre des écoles.
Le Christianisme , de quelque moyen qu'il se serve pour
se procurer accès dans les contrées sauvages, voilà donc le
grand civilisateur} mais c'est surtout quand son action est
directe , quand il agit par les missions chrétiennes , que ses
effets se font puissamment sentir. Il civilise l'homme déchu
en le relevant : il ne s'adresse pas à ses intérêts maté-
riels, avant d'avoir parlé à ses besoins spirituels ; et les
progrès extérieurs ne sont , sous son influence , qu'un ac-
cessoire , mais un accessoire nécessaire et constant de l'amé-
lioration intéi'ieure. Il rend à l'homme ces vues élevées
qu'il avait perdues j il s'adresse à ses facultés principales,
et par l'énergie qu'il leur imprime , il le rend capable
de s'appliquer aussi avec persévérance et succès aux soins
d'un ordre inférieur , qu'il avait ignorés jusque là ou re-
gardés comme inaccessibles à son intelligence bornée. Le
sauvage est parvenu à connaître Dieu: désespérerait-il main-
tenant de connaître ce que l'application suffit pour appren-
dre ? Il connaît Dieu , et cette connaissance a réveillé en
lui des idées de devoir et de bienséance ; elle lui a fait com-
prendre les obligations des hommes entre eux , parce qu'il
a compris d'abord les obligations de l'homme envers Dieuj
la civilisation a été pour lui la conséquence naturelle de la
religion , parce que la loi de Dieu est le code de civilisa-
tion le plus parfait.
Une autre circonstance qui rend les missions chrétiennes
infiniment propres à hâter les progrès de tous genres des
peuples sauvages, c'est qu'elles sont instituées dans ce but
exprès. Les hommes auxquels les fonctions missionnaires
sont confiées ne le perdent pas de vue; ils dirigent toutes
choses vers ce résultat, et évitent soigneusement tout ce qui
pourrait le retarder. Ou peut vraiment dire d'eux qu'ils se
funt tout à tous; car ils ne reculent devant aucune dilficulté
et ne se regardent supérieurs à aucun travail. Tout ce qui
peut être utile au peuple qu'ils instruisent, ils le trouvent
digne d'eux. Remarquez cependant qu'ils commencent par
où l'on finit ailleurs. L'alphabet et l'imprimerie n'ont été
inventés qu'à un intervalle de plus de trente siècles, etdéjà
une presse a été portée aux Béchuanas de l'Afrique, qui
n'ont des missionnaires que depuis quelques mois! La
France sent qu'il lui faut des écoles, qu'elle ne peut laisser
plus longtemps le tiers des communes du royaume sans
écoles; elle travaille péniblement à en obtenir: etdéjà tout le
peuple d'Oahon, converti d'hier, sait lire ou apprend à lire !
La Bible et l'école, voilà le point de départ de la civilisation
chrétienne. Ne craignez pas qu'on s'y soit mal. pris : regar-
dez plutôt les contrées où l'Evangile a été reçu. Vous
croyez que l'on a eu tort de parler avant tout de Jésus-Christ
à ces pauvres payens : mais voyez, ils ont déjà construit des
villes ! Vous demandez si on ne s'y prend pas m d , en les
entretenant avec tant de soiiidc leurs diuos; mais examinez,
il» cultivent des champs , ils établissent des fabriques, ils
deviennent actifs et industrieux. Leur civilisation découle
du Christianisme qu'on leur annonce, parce quele Christia-
nisme produit toujours la civilisation , et une vraie, une
bonne civilisation , celle qui a pour base l'amour de Dieu
et du prochain.
PHILOSOPHIE.
LE MAL EST-IL UN ÉLEMrNT DE PROGRES DANS LA NATURE
HUMAINE?
Nier directement l'existence du mal étant impossible, on
a cherché à ce fait incontestable de notre nature morale
une explication qui pût en atténuer le désolant carac-
tère ; on s'est conduit à son égard comme avec un hôte
qu'on a lieu de redouter, et sur le compte duquel on a be-
soin de se faire des illusions, afin de n'être pas trop malheu-
reux de sa présence. De nos jours, cette méthode est peut-
être plus que jamais en usage , et le mot d'ordre du siècle,
le mot progrès, est surtout venu fort à propos pour rassurer
nos jeunes philosophes sur la signification qu'on doit atta-
cher à l'expression de mal ; c'est un mot qui en aide un
autre à trouver g: âce devant l'orgueil de notre raison et
au tribunal de la conscience. En effet, une des idées les plus
répandues aujourd'hui dans cette fraction de la société qui
s'occupe plus particulièrement des destinées de l'homme et
de l'humanité , c'est que le mal est un fait nécessaire chez
un être perfectible, et qu'il doit être compté parmi les élé-
mens ou si l'on veut, au nombre des mobiles, de son per-
fectionnement, de son progrès; c'est , dit-on, un aliment
fourni à l'activité de nos tendances progressives. Nous l'a-
vouons, cette idée a quelque chose de spécieux et peut
séduire au premier moment; mais l'illusion ue dure qu'aussi
lonp-temps qu'on reste à la superficie du sujet, et que les
termes du raisonnement n'ont pas reçu une définition ri-
goureuse. Nous l'avons trouvée si génêrale,et nous la tenons
en même temps pour si dangereuse et pour si contraire à
notre régénération individuelle et sociale, que nous croyons
devoir essayer de rendre ici au mot mal sa véritable signi-
fication. Nous complétei'ons ainsi ce que nous avons déjà
dit précédemment sur l'existence du mal(i).
Ce que nous nous proposons ici, ce n'est pas de contester
oue le mal serve jamais au bien de l'homme ; les faits vien-
draient eu foule nous contredire. Nous nierons moins que
personne que, non seulement la sagesse de Dieu tire le bien
du mal mais que l'homme lui même , à le considérer dans
la sphère de ses intérêts temporels , trouve souvent un élé-
ment à son activité et à ses progrès intellectuels dans les
obstacles que lui oppose une situation difficile et malheu-
reuse. Mais ce que nous contestons, et ici nous prions
nu'on pèse bien les termes dont nous nous servons , c'est
que dans la sphère de sa vie morale, l'homme abandonné
a sa nature actuelle trouve dans le mal un aliment à sa per-
fectibdité. , ^ , . , , . -j.
Pour qu'il en fût ainsi, il faudrait, ou que le mal résidât
dans les circonstances qui nous tentent de le commettre ,
et non dans les tendances mêmes de notre nature morale,
ou qu'il pût exister eu nous deux ordres opposés de ten.
dances dont l'un servit d'aliment à l'activité de l'autre. Ce
simple énoncé des conditions essentielles, sans lesquelles la
thèse que nous combattons ne saurait être vraie, suffit déjà
pour faire entrevoir la solution à laquelle nous devons arri-
ver. Voyons d'abord si le mal, ou pour mieux dire, si sa
source réside essentiellement dans les circonstances exté-
rieures qui nous sollicitent de le commettre. Qui peut le
penser? Autant vaudrait dire que le cœur humain est par
lui-même indifférent au bien et au mal, qu'il n'a de préfé-
rence ni pour l'un ni pour l'autre, et que toute moralité
réside dans les actes qui résultent de la tentation, indépen-
damment de l'être qui commet ces actes. Ramenée à ces
termes, qui n'en sont que des conséquences rigoureuses,
une pareille proposition devient évidemment absurde. C'est
dans les tendances mômes de notre nature que nous devons
chercher les sources du mal moral , on pKilôl c'est en elle»
(i) Tome 1". N"' 23 ïl 4-
112
LE SEMEUR.
que réside essentiellement ce mal. Il est dans ces tendances
de nous entraîner en sens contraire de notre devoir , anté-
rieurement à tout acte qui les manifeste , et la lentatioa
n'est que l'occasion qui vient les mettre en jeu et nous révé-
ler l'affinité de notre nature avec tel ou tel fait extérieur.
Ces faits ne changent rien au dedans de nous ; ils ne fout
que nous inciter à montrer au dehors ou à nous révéler a
nous-mêmes les dispositions de notre cœur. Qui voudrait
contester que l'orgueil et l'amour-propre n'existent en nous
antérieurement à toutes les circonstances qui viemient les
éveiller ?
Il est donc induhitable que le mal moral est un fait in-
hérent à notre nature , et que nous devons reconnaître en
nousl'existencede tendances contraires à la loi de notre pei-
fectionnement. Ces tendances existent-elles seules dans la
constitution actuelle du cœur humain , ou s'y trouvent-
elles à côté de tendances essentiellement opposées? Ici la
question peut paraître plus douteuse, et il est nécessaire
pour la résoudre avec évidence : i" de préciser ce qui fait
le caractère moral de nos tendances ; a" de voir si notre na-
ture , livrée à elle-même , peut comporter deux ordres es-
sentiellement opposés de tendances morales ?
La loi morale de l'homme se résume tout entière dans
un précepte qui domine tous les détails de cette loi , et qui
seul leur imprime à tous un caractère sacré. Ce précepte
est celui qui nous rappelle qu'une créature intelligente et
morale doit aimer son Créateur par dessus tout , de toute
son âme , de toute sa pensée. Quiconque croit en une cause
première, eu un Dieu créateur et conservateur, doit avouer
la parfaite légitimité de la place que réclame ce comman-
dement à la tête de tous les autres, et les vrais philosophes
conviendront,cn outre, qu'en l'absence decetteloi suprême,
tous les autres articles de notre code moral perdent leur
véritable caractère , leur véritable autorité. En un mot , si
l'amour de notre Créateur n'est pas le mobile de notre vie
morale , si nos tendances convergent vers un autre centre
que vers Dieu, elles sont par cela même viciées; quel-
ques différences qu'elles présentent sous d'autres rapports ,
quelqu'élévation cju'elles supposent dans nos goûts , quel-
qu'empreinte qu'elles conservent encore de notre céleste
origine, quelque légitime qu'elles soient considérées, indé-
pendamment de la loi sjprêiue qui doit les dominer, elles
se ressemblent toutes , nobles et ignobles, par un caraclcre
commun et essentiel , par leur éloignemeiit de Dieu.
Telle est la pierre de touche à l'aide de laquelle nous re-
connaîtrons s'il y a en nous deux genres de tendances es-
sentiellement opposées. Je laisse à chacun le soin de s'eva-
miner sérieusement sur ce point , et je me demande enfin
s'il v a place en nous , qu'on me passe cette expression ,
pour ces deux genres de tendances . si notre nature les com-
porte l'un à côté de l'autre, si, par le fait même que nous
sommes desêtres moraux, ils ne s'excluent pas l'un l'.iutre?
Les études les plus avancées sur la philosophie de l'espr t
humain ont conduit à reconnaître que riioiniue moral est
une individualité indivisible ; c'est une vérité dont nous
avons tous le sentiment à quelque degré , une de ces opi-
nions instinctives, et partnit universelles, que la philoso-
phie n'a fait que mieux définir. Cette individualité, centre
do notre être, le moi humain , en un mot, ne saurait de
lui-même, par cela seul qu'il est indivisible , se diviser dans
ses tendances; il doit graviter tout-à-fait ou vers Dieu , ou
vers un autre centre, pu se poser lui-même comme le cen-
tre auquel se rapporteront tous ses désirs et tous ses actes.
Voilà ce qu'une saine psycologie :ious euse giie; elle n'ad-
met pas d'autre alternative. C'est ensuite à l'expérience à
nous apprendre si c'est à Dieu , ou tout piemièremeut à
nous, que s'adresse le culte de notre cœur, si nous sommes^
de notre nature , dans le bien ou dans le mal.
Ce peu delignes ne suffit-il pas pour prouver, non seule
ment que la source du mal moral est en nous, mais que nous
ne pouvons trouver en nous que le mal, aussi longtemps
que notre nature déchue est abandonnée à elle-même? Com-
ment dès lors le mal serait il un aiguillon pour notre per-
fectibilité, puisqu'il n'est en nous aucune tendance réel-
lement bonne qui puisse être excitée par ce moyen?
Comment des inclinations égarées se ramèneraient-elles réci
proqucmeut à leur véritable direction ? La thèse que nous
avons combattue repose donc sur une vue superficielle et in-
complète de notre nature et de notre loi morale, et au be-
soin elle serait démentie pai' l'expérience de l'humanité tout
entière ; car il nous est arrivé plus d'une fois do démontrer
qu'une distance incommensurable , qu'un véritable abîme sé-
l)are les, piogiès delà civilisation des progrès réellement
moraux. Les tendances de l'homme isolé de son Créateur
et devenu le centre de sa vie morale, ont pu se modifier
sous l'influence des acquisitions intellectuelles de l'esprit
humain ; leur énergie relative a pu subir d'heureux chan-
gemens à mesure que l'humanité s'est avancée vers son âge
mûr, comme se modifient les goûts de chaque homme,
comme il change de passions par le seul fait de la réflexion,
de l'exéprience et des modifications que l'âge lui imprime.
Mais comme toutes ces évolutions n'ont été rapportées en
dernière analyse qu'à l'extension et au raffinement des
jouissances du moi, il faut en conclure que si , dans de rares
occasions , l'humanité a été poussée par le mal à la conquête
du bien , ce n'est qu'à celle d'un bien périssable, transi-
toire, propre tout au plus, par lui-même, à lui dissinruler,
quelques instans, ses véritables maux.
Que faire en présence de la désolante vérité que nous
venons de découvrir sous le voile mensonger des théories
du jour? Qui retirera l'àme humaine de ce labyrinthe du
péché , dont elle a perdu le fil ? Qui , si ce n'est Dieu lui-
même? En effet, c'est là ce salut que Jésus-Christ a acquis
à notre pauvre nature, lorsqu'il vint s'en revêtir, non
pour lui imprimer un progrès, ainsi que le pensent quel-
ques philosophes , mais pour la réhabiliter , pour renouer
ses relations avec son Créateur , pour ramener toutes ses
tendances morales à leur direction légitime, pour la déli-
vrer de tout mal.
Caisses d'Eparghes e» Angleterre. — M. Tidd Pralt. qui a été chapg^
par le gouvernement anglais d'evaminer les ri'glemens des caisses d'épare
gnes qui esislenl dans ce pays , vient de publier une table statistique très-
curieuse , qui montre quel était, au i" novembre i83i, le nombre de ce-
élablisscmens dans les comtés de l'Angleterre , du pays de Galles et ds
1 Irlande. Il rcsuUe de ses recherches que les dépôts f.iits dans les diverses
caisses d'épargnes de l'Angleterre s'élèvent à i'2.i(>i,6o^ liv, st., ou envis
ron 1 liv. st. par habitant. Il s'en faut de beaucoup que nous en soyons 1-
en France, puisqu'il n'y a encore , dans tout le royaume, que Ireiià
villes qii possèdent des institutions de ce genre. S'il fallait jiger, d'aprèe
ces données, de l'espr t d'économie et de prévoyance des deux pays s
l'avantage ne serait donc pas en notre faveur. J
Etat des Ecoles en Irlande. — La Société Hihernienne , fondée en
iSoG , travaille depuis vingt-six ans à répandre l'instruction en Irlande.
Elle a onveit des écoles pour les enfins et pour les adultes des deux sexes,
sans ilisliiiclion de culte. L'en' eignement comprend l.i lecture, l'écriture et
le calcul ; les élèves apprennent aussi par cœur des passages de 1 Eiriture-
Sainle en anglais et en irlandais. Plus de 45o.ooo personnes ont dgà été
instruites dans ces écoles, indépendamment de celles qui les fréquentent
acliiellemenl. Les écoles que la Société a éiablies ou encouragées sont au
n )mbre de i ,56f). suivies par c)o,o8à élèves : on les e\am ne tous les trois
mois, et les maîtres ne sont payés que proportionnellement au nombre des
élèves qui ont fait des progrès. Les frais d enseignement s'élèvent annuel-
lem nt à un peu moins de 3 sh. pjr élève. L'Alpbabet et la Bible sont les
seuls livres de lecture dont on fasse usage.
MEMOIRE adressé d'une chaumière des Vosges à /\/. le ministre de
l'iitleiieur Br. in-S". Paris, i832. Chez J. J. Risler , rue de l'Oratoire,
n'' 6. Prix : i fr.
Cette brochure d'un homme de bien et d'un ami de son pays a élc
distribuée, à l'ouverture de la session, aus m nistres et aux membres des
deux ch imbres. L'anleuraborde . en très peu de pages , une foule de ques-
tions importantes. Il pose, plutôt qu'il ne discute, les principes qu'il re-
garde comme essenliels au bonheur de la France ; on voit qu'il les a mûre-
m lit pesés avant de les admettre. Le plus important de tous ceux qu'il
soutient est que k la religion et les mœ rs sont le principe vil al de la
>i liberté. 1) Cette doctrln ■ <st au^si la nô re ; nous rem rcions l'auteur de
l'avor ra|ipelé et d'avoir bien voulu parler de notre feuille avec une bien-
veillanc dont nous hii savons gré. Sa brochure se ven 1 au proûl des Sales
d'asile pour i'enfance.
Do MINISTÈRE évangélique, cto., par G. DE FÉLiCE. Br. de 6S pages
in -S". Paris, i832. Chei J. J. Bisler , rue de l'Or ito ire , n" 6.
Prix ; 1 fr.
C'est à ce discours que nous a>on; emprunté le fragment remarquable
intitulé ; De l' incrédulUé , qui a paru d.ins un de nos derniers numéros.
L'auteur sign^ile deux autres ennemis de la vraie piété , l'indiflérence et le
pbarisaïsmf . et il les combat avec fonc. Il n'est pas nécessaire de parler
de son talent dans cette courte annonce ; car nous n'avons rien à appren-
dre là dessus à nos lecteurs.
Le Gérant, DEHAULT.
Imprimerie ds Selligce , rue des Jeûneurs, n° ii(.
TOME 11^
IV" 15.
12 DECEMBRE 1832.
LE SEMEUR
9
JOURNAL RELIGIEUX,
Po Idque, hîlosophîque et Littéraire,
\\ISS\XT TOUS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Matth. XIII. 38.
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Markel, n° ii,et chez tous les Libraires et birecteurs de posle. — Prix:i5 fjr. pour l'année,
8 fr. pour 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. ^ Pour l'étranger , on ajoutera a fr. pour l'année , i fr. pour 6 mois , et 5o c. pour trois mois. —
Les leltres , paquets et envois d'argent, doivent être arfronchis. — On s'abonue à Lausanne , an bureau du iybuwHisJi; Kaudois.
SOMMAIRE.
RcTDE POLITIQDE : Lettres de la province. N" XV. Delà nouvelle session
— Dissolution du parlement anglais. — Littékatore : Mœurs doines-
ti*^ues des Américalr^s , par Mistress Trollope. — ApoLocÉriQtjE :
De l'importance des faits miraculeux d« l'Evangi'e. — PHitosorniE
MLiGiEusK : Servons-nous tous le même Dieuf — Mélakges : De
l'abolition de J'e^clavage au Mexique.
REVUE POLITIQUE.
Lettres de ItA i'rovince. — N" XV.
DE LA KOU'VELLE SESSION.
C'est toujours un événement grave que l'oiivertare des
Cliambres. Dans l'intervalle qui sépare les sessions , deux
puissances doniincnl, le gouvernement et la presse: le goa-
vei'nement, qui peut se laisser entraîner à des abus d'auto-
rité par les illusions du pouvoir ou par les excès des partis;
là presse , qui écrit sons la dictée des passions bien plus
qu'en présence des faits , et qui produit souvent une agita-
lion factice , parce qu'elle a besoin d'agiter le pays pour
l'intéresser. L'une et l'autre de ces d('ux puissances n'offrent
qne des garanties incomplètes^ il faut un troisième pouvoir
qui tienne à la l'ois du gouvernement par l'autorité qu'il
exerce , et de la presse par la mission qu'il a reçue de re-
présenter l'opinion publique. Les Chambres viennent s'as-
seoir comme arbitres entre les actes du gouvernement et
les griofi dos gouvernés ; elles forment un grand jury natio-
nal qui prononce en dernier apptl.
Ce qui est grave en tout temps l'était plus encore peut-
être dans les circonstances présentes. Depuis la dernière
session plusieurs événemcns d'une haute importance poli-
tique avaient tioublélc pays. La guerre civile allumée dans
l'eacciule de la capitale, et qui avait compromis pendant
un jour entier l'ordre et l'avenir de la nation ; Paris déclaré
en état de siège ; les prisons encombrées de ceur qui se
nomment les patriotes par excellence et les seuls amis du
peuple j la Vendée en proie aux brigandages des carlistes;
plus tard, une princesse du sang royal devenue prisonnière;
de nouveaux ministres appelés à diriger les affaires de l'E-
tat; la guerre commencée en Belgique contre la Hollande :
combien d'explications à demander , de renseignemens à
obtenir, de plaintes à faire entendre , de jugemens à pro-
noncerl Ajoutons que la presse , pendant les derniers six
mois , avait étrangement agité , ou comme on dit, chaujfe
l'opinion publique; elle ne pailaitde rien moins que d'acte*
de haute trahison, de violation flagrante de la charte, d'illé-
galités criminelles. Tous les journaux étaient venus sur ee
terrain : les uns, pour attaquer le gouvernement ; les autres,
pour le soutenir. Il était résulté de là une attente inquiète,
une soilc de malaise dont ne pouvaient se défendre les es-
prits même les plus calmes et les plus réfléchis. On craignait
que les premières séances de la Chambre des Députés ne
fussent signalées par les plus violens débats , et que le mi-
nistère ne disparût au milieu de cet orage pour faire place
à de nouveaux hommes d'état qui seraient arrivés au pou-
voir avec une mission de haine et de vengeance.
Eufiu la session s'est ouverte, et toutes les sinistres pré-
visions de la presse radicale ont été trompées. Les premiers
débits, comparativement à ceux de l'année dernière , ont
présenté du calme et de la naodération ; deux ou trois ora-
teurs seulement ont franchi la limite des convenances par-
lementa res , et c'étaient des enfaus perdus qui frappaient
isolément. Les chefs des partis politiques ont conservé dans
leur langage une mesure dont il faut leur savoir gré. Point
de ces injures personnelles dont la précédente session avait
offert de si tristes exemples; point de ces paroles outra-
geantes qui flétrissent l'orateur qui les prononce, encore
plus que celui qui en est l'objet. En respectant leurs ad-
versaires , les représentans de la France ont donné la meil-
leure preuve qu'ils avaient appris à se respecter eux-mêmes.
C'est un progrès que nous signalons avec joie; puisse-t-il
être durable et ne pas s'évanouir à la première circonstance
qui ouvrirait une issue favorable aux passions !
uu
LE SEMEUR.
Ou peut dcJuire de ce f-iil une obseivalion impoitantc
qui ne se trouve dans aucune feuille politique, et l'on com-
prendra bientôt pourquoi. L'observation dont nous voulons
parler, c'est que l'influence de la presse paraît s'être consi-
dérablement affaiblie. Sous la restauration, le journalisme
était la principale puissance de l'Etat ; il dictait les votes
des électeurs} il composait les discours des députes delà
gauche j l'opinion publique marchait derrière lui; il fut
«ouverain pendant les trois journées. On pouvait alors ap-
pliquer à la presse, mais dans un meilleur sens, les veis de
Frédéric sur le i oi de Pologne :
Quand Auguste avait bu , la Pologne était ifre.
Maintenant , et surtout depuis les dernières sésnces de la
Chambre , il est facile de voir que le journalisme n'a pas la
jnéme puissance. Les couronnes se perdent toujouis par les
excès de ceux qui les portent, et les rois ne tombent du
faîte que parce qu'ils n'ont pas voulu se maintenir dans les
bornes de la modération. Le journalisme en présente une
nouvelle preuve après Charles X. Il s'est imaginé qu'il
pouvait tout dire et tout fiire , qu'il mènerait la nation
comme un grand enfant, que ses sympathies devaient tou-
jours être nos sympathies , ses haines nos haines, ses préten-
tions la régie de notre conduite. Or, voici que les députés
du pays s'avisent de détrôner ce monarque absolu du dix-
neuvième siècle , et qu'ils lui signifient très-clairement de
prendre un ton moins impérieux. C'est une deuxième ré-
volution de juillet^ dans laquelle fort heureusement on s'est
servi de boules au lieu de coups de fusil et de pavés.
Rieo ne paraîtra plus évident que cette chute du journa-
lisme , si l'on réfléchit qu'il ne se trouvait, avant l'ouver-
ture des Chambres, qu'un seul journal en crédit, le Journal
des Débals, pouv dé^ndre le ministère; nous ne parlons
point du Nouvelliste , de la France Nom'clle et d'auti es
ejusdemfarinœ qui sont ministériels à peu près incognito
et dont les ministres prennent possession avec le mobilier
de leurs hôtels et les clefs du trésor. Toutes les autres feuil-
les renommées , le Constitutionnel , le Temps , le Courrier
Français , \e National , sans parler de lu Tribune, atta-
quaient avec violence le ministère du 1 1 octobre. D'un au-
trecôté, les journaux légitimistes, la Gazette de France, la
Quotidienne et le Courrier de l'Europe, ne se faisaient pas
fente non plus de frapper sur les doctrinaires, par la raijon
qu'ils frapperont sur tout le monde jusqu'à ce qu'ils aient
ramené Henri V ou qu'ils soient morts à la peine. C'était
là une coalation formidable, qui comprenait toutes les opi-
nions du journalisme moins une seule; on n'en avait pas vu
d'exemple depuis le ministère Villèle. Eh bien ! Villèle est
tombé, et les doctrinaiies, puisqu'on les appelle de ce nom
ont gardé leurs portefeuilles avec une majorité déplus de
cent voix. Les journalistes , pour me servir d'un proverbe
assez trivial , faisaient nagnèros la pluie et le beau temps •
ils se contenteront désormais de les marquer, si toutefois
ils le jugent à propos.
Du reste , ce changement est encore loin d'être devenu
général. Les Députés et quelques collèges élcaoraux ont
montré qu'ils savaient mettre leur opinion et leuis votes en
dehors des exigences de la presse; mais il y a au-dessous
d'eux une immense multitude de lecteurs bénévoles et d'a-
bonnés émèrites qui sont demeurés sous le charme. Si le
journalisme consent à prendre un langage plus digne et une
marche conforme aux véritables intérêts du pays ; s'il veut
bien sortir de son atmosphère de serre chaude pour s'en-
quérir de ce qui se passe au dehors et pour y adapter ses
publications : s'il déclame un peu moins et raisonne davan-
tage ; s'il respecte les faits accomplis , les droits acquis, les
principes d'ordre et de légalité, les personnes auxquelles la
France accorde une juste estime ; si, enfin, les écrivains po-
litiques descendent quelquefois de leurs hautes questions so-
ciales et de leurs théories gouvernementales , comme ils
disent, pour s'occuper de choses utiles, de faits pratiques,
d'améiioi-alions morales etmatérielles, ils pourront ressaisir
leur influence, et tous les hommes éclairés s'en applaudi-
ront; car la presse, quand elle remplit ses devoiis, est un
moyen jniissant de prospérité nationale ; c'est un levier qui
peut déplacer le corps politique de sa biise , mais qui peut
aussi l'y remettre. Que les journalistes sachent donc se ren-
dre un compte fidèle de leur position, et qu'ils examinent
ce qu'ils ont à faire! Ils doivent prévoir qu'en persévérant
dans une maavaise voie , en excitant les haines, en prodi-
guant l'invective et la calomnie , en creusant chaque jour
avec une coupab' '.prudence les fondemens de l'ordre so-
cial, ils finiraien discréditer la presse elle-même; et ce
serait un malhei jii seulement pour eux, mais pour la
nation.
Revenons ." . Cihambre des Députes. Trois orateurs qui
représentent les principales opinions politiques de celle
assemblée, MM. Odilou-Barrot, Gauueron et Thicrs ont
tous trois exprimé le vœu que les séances fussent désormais
remplies par des discussions sur les intérêts positifs de l'é-
tat; ils ont manifesté leur répugnance pour les débats où les
orateurs s'attaquent dans le vide des théories générales,
quand ils ne se combattent point dans l'épaisse mêlée des
faits personnels. Nous prenons acte de ces déclarations des
trois honorables membres. Depuis longtemps nous avons
demandé que les mandataires du pays s'occupassent moins
à montrer leur éloquence qu'adonnera la nation de bonnes
et sages lois. Les grandes phrases parlementaires, les trilo-
gies fort dramatiques dans lesquelles chacun développe avec
complaisance son talent oratoire, peuvent amuser quelques
oisifs et produire des émotions iuti/iessantcs pour la jeu-
nesse qui s'ennuie ; mais elles n'amènent pas un denier de
plus dans le trésor public, ni un navire de plus dans nos
ports , ni un ouvrier de plus dans nos ateliers, ni un élève
de plus dans nos écoles. Au contraire, les violences de
tribune diminuent les moyens de travail , ralentissent les
opérations commerciales , dépeuplent nos luauufactureSj
parce qu" elles agitent l'opinion et lui ôtciil toute confiance
dans l'avenir.
Les projets de loi annoncés dans le discours de la cou-
ronne suffiront pour remplir utilement la nouvelle session
des Chambres. D'abord, le budget qui subira, nous l'espé-
rotis, un consciencieux et sévère examen ; l'année dernière,
la Chambre n'en discuta réellement que la moitié; le reste
fut accepté avec une extrême précipitation à cause du fléau
terrible qui venait d'envahir la capitale. Mais un budget de
près de quatorze cent millions est aussi un fléau qui fait
plus d'une victime, et la meilleure mesure sanitaire à pren-
dre contre celui-là, c'est d'être sans pitié pour toutes les dé*
penses qui ne sont pas indispensables. La diminution des
impôts est le plus solide fondement que l'on puisse donner
au trône do Louis-Philippe. La loi sur la responsabilité des
ministres et des autres agents du pouvoir sera reçue avec
reconnaissance, si elle offre des garanties contre les excès
de conduite et les abus d'autorité des fonctionnaires publics.
Dans la province , et particulièrinent dans les campagnes,
il ne manque pas d'employés qui conservent encore certai-
nes traditions de l'empire; ce sont de petits despotes , des
dictateurs en miniature, bien tranchans, bien arbitraires,
qui agissent à peu prèscomme bon leur semble, parce qu'ils
ne craignent guères que de i^auvres paysans les citent en
conseil d'état; pour de telles gens, il faut des limites clai-
rement fixées et une répression facile à obtenir. Enfin on
nous promet une loi sur l'instruction publique et sur la li-
berté d'enseignement; nous la regardons comme la plus
LE SEMEUR.
115
importante de toutes, et nous nous proposonsclc rexanviner
avec soin , quand elle sera prôscnlce. Une loi sur l'ensei-
gnement renferme l'avenir de la nution.
Le pailemcnt anglais est dissous, un nouveau parlement
c«t convoqué pour le 2f) janvier prochain, et la nation
est appelée à faire l'essai de la loi nouvelle qui la régit. Les
passions politiques, qui se sont agitées avec violoiue pen-
dant la discussion du bill de réfoime , et qui sont loin d'ê-
tre calmées depuis son adoption , vont de nouveau faire
explosion. En effet , il s'agit maintenant pour l'un des par-
tis de retirer le bénéfice de la victoire remportée, et pour
l'autre, d'affaiblir autant que possible les conséquences de
cette victoire. Au surplus , ce n'est pas en deux partis seu-
lement que se divise aujourd'hui la nation anglaise : les
questions qui doivent être traitées par le nouveau parle-
ment sont si variées et si nombreuses , les intérêts qu'il au-
ra à résoudre sont si graves et si compliques , que les hom-
mes politiques, aussi bien que le gros de la nation , ont de la
peine à former des groupes homogènes : d'accord sur un
point, on ne l'est pas sur beaucoup d'autres , et rien n'est
plus incertain que la chance de majorité sur la plupart des
iatércts en litige. Les électeurs font prendre des engage-
mens à ceux qui leur demandent leurs voix. Les adversaires
do l'Eglise et les partisans de l'abolition de l'esclavage sont
turtout très-actifs à s'assurer des dispositions des candidats
iur ces deux questions. Los scènes des hustings ont corn
mencé , et le peuple anglais va de nouveau se montrci'dans
l'espèce de délire politique qui s'empare de lui dans ces oc-
casions. Depuis long-temps le résultat des élections an-
glaises n'aura été aussi important pour ce pays et pour
l'Europe. Ecoutons à ce sujet le Times, qui a su trouver
des paroles giaves à dire aux électeurs : « Si le pays, dit-il,
• n'obtient pas une chambre des communes meilleure que
■ la précédente , la faute en sera uniquement au peuple <jui
» n'aura pas eu assez de vertu pour exercer ses nouveaux
» pouvoirs; Londres ne pourra pas s'en prendre au bill ;
* car il ne dépend pas du bill de forcer une nation cor-
» rompue à remplir avec conscience ses divoirs polili-
» ques. » Ce langage est celui d'hommes qui comprennent
leur mission , et nous voudrions en vo:r teuir souvent un
pareil à notre presse périodique.
LITTERATURE.
Moeurs domestiques des Amébicains , par MiSTnESS Trol-
LOPE , ouvrage traduit de l'anglais, i vol. in-S". Paris ,
i832. Clie?, Gdsselin, rue Saint-Germaiu-des-Prés, n° 9.
Prix: i5fr.
Connaissez-voui Slistress Trollope ? La chose est possible,
car cette dame jouit depuis quelque temps d'une ccitaine
réputation ; mais je vais faire comme si vous ne la connais-
siez pas, et je vous conterai sou histoire. C'est un chapitre
qui manque à son livre, et qui n'en serait peut-être pas le
moins curieux. -
Mistress Trollope exerce un emploi d'une très haute im-
portance pour le sexe féminin , c'esl-à-dire , s'il faut parler
clair, qu'elle est marchande de modes. Ce n'est pas, du
reite,cc quej.- blâme en elle; les deux qualités de marchande
de modes et d'honnête femme ne sont pas incompatibles •
une marchande de modes peut avoir un caractère fort esti-
mable et d'excellentes vues en plusieurs matières. Il pai'aît
cependant que Mistress Trollope n'avait pas une clientelle
bien considérable dans le royaume uni de la Grande-Bre-
tagne; la concurrence peut-être , ou quelque autre caus»
qui m'est inconnue, la laissait tristement végéter datis son
magasin. Elle résolut alors d'aller chercher Fortune eu Amé-
rique; car iVlistrcss Trollope a une imngiiialion inventive et
une volonté décidée. Il lui sembla (^ii- Jonalhan (comme on
appelle les Américains du Nord paropposilion à/o/w Bult),
présentait un riche filon à exploiter, et qu'elle y ferait mer-
veille avec son esprit et ses roueries britanniques. D'ailleurs,
on suppose toujours qu'une contrée lointaine est le pays
à' Eldorado, et qu'il suffit d'y poser le pied pour s'enri-
chir; enfin le goût des voyages et des aventures ne parait
pas étranger au caractère de celte dame. Bref, elle s'em-
barqua pour New- York.
A peinearrivée sur le rivage américain, Mistress Trollope
dirigea ses pas vers Cincinnati , capitale de l'ouest. J'allais
oublier de dire qu'elle avait pour compagne de voyage la
célèbre Miss Fanny Wright, jeune pelsonne qui avait pris
en antipathie deux choses : le Christianisme et le mariage.
Miss Wright faisait des lectures publiques dans toutes les
villes et bourgades où elle passait , pour engager les honnê-
tes Américains à se déclarer athées et à demeurer célibatai-
res. M'"" Trollope loue beaucoup M"' Wright, et elle nous
la peint en ces termes: « Sa taille haute, majestueuse,
l'expression profonde et presque solennelle de ses yeux ,
les purs contours de sa belle tête, qui n'avait d'autre orne-
ment que les boucles de ses cheveux ,sa robe d'une simple
mousseline blanche, qili formait ajtour d'elle des plis
rappelant les draperies d'une statue grecque , tout concou-
rait à produire un etfet que je ne pourrais comparer à rien
de ce que j'avais vu, ou que je pourrais voir dans la sui-
te. » Telles étaient les sympathies de Mistress Trollope, et
c'est un pointa noter. Quand on a des éloges pour une
femme qui s'en va prêchant partout l'athéisme et se*
conséquences , il est clair qu'on doit avoir aussi dr»
injures contre les ministres de Christ c{ui prêchent l'E-
vangile et les bonnes mœurs. Pour ce qui regarde Miss
Wright, si quelque lecteur est curieux de le savoir, je lui
dirai qu'après avoir déclamé contre le mariage , elle a fini
par se mettre sous puissance d'un mari. Assurément c'est
la meilleure fin qu'elle pouvait faire.
Mais revenons au projet d'établissement de Mistress
Trollope. Elle avait imaginé de fonder à Cincinnati un bril-
lantmagasin, un bazar fastueux, dans lequel •.craieiit rassem-
blés toutes les jolies choses de l'ancien monde, les parures
fasldonnahles de l'aristocratie anglaise , les col fihets qui
obtiennent la vogue à Paris , enfin ce qui pouvait séduire
les yeux et le cœur des dames américaines. Elle loua , poui-
cet effet, une magnifique maison à Cincinnati , fit venir a
grands fiais les articles qui devaient embellir son magasin
et se berça de songes dorés. Il y eut d'abord nombreuse
affluencc, non d'acheteurs , mais d'observateurs; l'établis-
sement était nouveau pour les habitans de cette petite capi-
tale de l'ouest , et les dames surtout prenaient un intérêt
très-vif à examiner les belles parures du bazar, Mistrcs
Trollope, qui vendait peu et qui dépensait beaucoup .
essaya d'employer quelque méthode ingénieuse pour mieux
réussir dans ses affaires. Elle se mita organiser des bals ,
pensant bien que la jeunesse voudrait y paraître on costume
élégant, et qu'elle viendrait tout natuielltmeut se pourvoir
àson magasin. Le projet ne manquait pas d'adresse; mais par
malheur il se trouva qu'il exislaitaux Etats Unisunereligicn
sérieuse et même austère, qui nes'acordait nullement avec
les prétentions mondaines de la marchande de modes. Les
pasteurs des différentes communions chrétiennes désapprou-
vèrent les bals de Mistress Trollope, et les dames n'y vinrent
point. Inde irœ , ce qui veut dire eu français que la mar-
chande anglaise se prit d'une ardente colère contre Jfs
ministres de la religton , et leurs dogmes , et leurs disco
116
LE SEMEUR.
et leur manicrede célébrer le culte, enfin contre tout ce qui
a rapport , de près ou de loin , à ces abominables principes
rclipieux qui l'empêchaient d'ouvrir des bals et de vendre
les articles de son magasin.
Mistress Trollope lutta pendant deux ans contre cette
maligne influence; elle déploya toutes les ressources de son
imagination, tous les prestiges de ses toilettes; mais rien n'y
fit. Son bazar fut de plus en plus décrié ; les curieux même
avaient cessé d'y venir. Les hommes s'en allaient paisible
ment à leurs affaires et lisaient leurs journaux sans se met-
tre le moins du monde en souci de Mistress Trollope et de
«on magasin. Les dames se rendaient au temple et em-
ployaient une partie de leurs soirées à lire la Bible , sans
prendre garde aux brillantes parures exposées dans le
bazar. Mistress Trollope perdit enfin patience, et elle quitta
Cincinnati , abandonnant cette pauvre ville à ses mœurs de
mauvais goût et à ses habitudes grossières. « Nous ne re-
grettâmes de Cincinnati , dit-elle, que d'y être jamais en-
trées ; car nous y perdîmes notre santé , notre temps et
notre argent. » Il faut donc pardonner à cette bonne dame
ses diatribes contre les Américains; perdre à la fois sa santé,
son temps et son argent , c'est trop de trois choses , et l'on
serait de mauvaise humeur à moins.
Ce n'est pas tout. On n'a parlé jusqu'à présent que de la
principale cause du mécontentement de Mistress Trollope,
et l'on est entré dans quelques détails , parce qu'elle n'en
dit pas un seul mot dans son livre. Mais elle y développe
fart longuement d'autres motifs d'irritation , et elle insiste
sur une mullitude de petites contrariétés avec un sérieux
tout-à-fuit plaisant. Mistress Trollope est infiniment cho-
quée, par exemple, que son propriétaire l'ait appelée wa
vieille dame ; elle ne peut supporter que les hommes for-
ment cercle à part, qu'ils fument, qu'ils aillent surtout
jusqu'à mâcher du lahac. Comment veut-on qu'il y ait la
m^oindre trace de civilisation dans un pays où l'on mâche
8u tabac? Elle trouve encore très-mauvais que les domesti-
ques américains s'avisent de garder devant leurs maîtres
une sorte d'indépendance; le servilismc des valets de l'aris-
tocratie lui agrée beaucoup mieux. Et puis, aucune soirée,
aucun riloiile où l'on se presse, où l'on s'étouffe les uns les
autres avec un bon ton admirable. Les dames s'occupeut de
leur ménage, et lorsqu'elles se réunissent entre elles , leur
plus doux amusement est de ti'availlcr pour les pauvres.
Les hommes n'ont aucuiîe de ces attentions délicates, de
ces charmantes galanteries qui sont prodiguées au beau
sexe en Europe. Ajoutez à cela que les Américains mangent
de bon appétit , qu'ils pailejit médiocrement à table, qu'ils
ont une prononciation gutturale qui blesse les oreilles des
gens bien élevés, qu'ds se livrent même à une éternelle
expectoration contre laquelle, dit l'auteur, tous les soins ne
peuvent protéger la toilette d'une femme; et vous com-
prendrez que Mistress Trollope dut supporter un long sup-
plice aux Etals-Unis, indépendamment delà perte de sa
santé, de son temps et de son argent. Aussi déclare-t-ellc
assez ouvertement, à la fin de son livre, qu'elle n'aime pas
l'Amérique du Nord, que l'ensemble de ses souvenirs sur
ce pays ne lui inspire que du dégoût, et qu'elle éprouve un
sentiment général d'ennui et de fatigue d'esprit quand elle
se rappelle les heures qu'elle a passées dans la société en
Amérique. Pauvre dame.' qu'allait-clle faire dans cette
méchante galère?
On sera peut-être curieux, avant d'aller plus loin de
connaître les principes politiques et religieux de Mistress
Trollope. En politique, elle ne voit rien de beau , de su-
blime comme l'aristocratie et l'inégalité des rangs. L'idée
que tous les hommes naissent libres et égaux , lui paraît un
sophisme; elle affirme sans plus de gêne que pour décider
sur une mode nouvelle, que c'est un Axiome Jaux clinsen-
se, qui révolte le sens commun; ce sont les termes qu'elle
emploie. Elle espère pourtant que cette opinion sur l'égi-
lité des hommes , opinion qu'on a la sottise d'adopter en
Amérique , n'y subsistera pas toujours; car on lui a dit qu'il
se trouve dans cette contrée « des personnes qui , avec la
sagesse de philosophes , et la candeur impartiale des gens
bien nés , (remarquez , je vous prie, que les gens bien nés
ont une candeur impnrtialel) ne peuvent reconnaître une
égalité qu'ils sentent ne pas exister, et dont ils croient l'exis-
tence impossible. » Mistress Trollope ne pardonne pas aux
Américains de s'éire insurgés contre la mère-patrie qui leur-
envoyait d'élégans et vaillans officiers pour garder les
frontières. Quant à ses principes religieux , elle tient beau-
coup au système d'une Eglise établie, qui se fait payer, la loi
à la main , et qui perçoit la dîme sous peine d'amende ; elle
nomme l'Eglise établie \e quartier ge'ne'ral des chrétiens, et
il n'y a rien de plus agréable qu'un quartier général , sur-
tout pour ceux qui veulent restera l'ambulance. L'autorité
dupape lui paraît admirable pour empêcher les nombreuses
divisions et subdivisions die sectes , ce qui fait que Mistress
Trollope regrette fort cette précieuse autorité. Elle ajoute
ailleurs qu'on devrait aller apprendre aux Etats-Unis quels
sont les dogmes religieux que les magistrats d'un peuple
peuvent permettre , et quels sont ceux qu'ils doivent dejen-
dre. » Comment Mistress Trollope concilie l'autorité du
pape avec cette omnipotence qu'elle accorde aux magistrats
civils en matière de dogmes , c'est ce que j'ignore ; mais
on voit que cette dame a beaucoup réfléchi sur la question
delà liberté des cultes ; car elle juge tout simple et tout
naturel que les fonctionnaiies politiques permettent ou dé-
fendent de prêcher certains dogmes dans l'Eglise. Quoi-
qu'elle ait des égards pour le Saint-Siège, je lui conseille de
ne pas voyager en pays d'inquisition.
Apres avoir esquiss*^ l'histoire de Mistress Trollope, ve-
nons à l'historique de son livre; il s'y trouvera aussi quel-
ques particularités qu'il est bon de connaître. Ne vendant
rien dans sou bazar. M"" Trollope se mit à écrire ,
Car que faire en un gîte à moins que l'on n'écrive?
Elle rédigea dans ses longues heures de loisir six cents pa-
ges de notes, comme elle le marque je ne sais où dans son
ouvrage. Elle écrivait apparemment sur le comptoir qui
portait son livre de caisse, et l'on pourrait s'expliquer ainsv-
])lus d'une sentence qu'elle a prononcée contre les Etats-
Unis ; quand on perd sou argent , on ne voit pas les choses
du bon côté, encore moins du beau ; et il doit être permis
de se fi'icher quelquefois, selon la maxime de Molière,
dans le Misanthrope :
Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter,
Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester.
Celte dame s'en revint donc en Angleterre avec se;
six cents pages de notes , et elle les rédigea sous la forme
d'un livre. Lorsque je dis elle, je n'en sais rien ; il serait
possible qu'elle eût rencontré, comme tant d'autres auteurs
du sexe féminin, un secréUùre qui lui ait prêté s;i plume à
juste prix. Quoiqu'il en soit, Fouvrage fut publié, et il serait
allé s'ensevelir dans les cabinets de lecture avec les quatre
ou cinq cents recueils de voyages qui s'impriment chaque
année en Angleterre, n'eùt-ce été une ciicoustance foi tuile
qui donna de la vogue au livre de Mistress Trollope. Yoici
le fait .-
Un journal périodique anglais , rédigé. dans les principes
du torysme, le Quarterly Review, s'empressa de rendre
compte de cet ouvrage. Il pouvait y puiser des épigrammes
et des injures contre les Yankees ( autre sobriquet donné
aux Américains); il y trouvait ample matière pour se mo-
quer de la république des Etats-Unis et pour prôner d'au-
LE SEMEUR.
117
tant les vieilles iustitulions àdcmi-fèodales de l'Angleterre.
Le Quartcrly Ra-icw n'eut pai de de lai-scr échapper celte
bonne fortune. Il composa donc un long article sur le livre
de Mistress Trollopc, et il couvrit d'i:n pompeux éloge sur
le talent de l'auteur, la satisfaction qu'il éprouvait de re-
mettre au jour ses anciennes rancunes cotitre les Américains.
L'ouvrage en question fut admis dans les salons de l'aristo-
cratie ; on y admira , non sans quelque motif, la verve , les
expressions mordantes , le slylc pittoresque de l'auteur , et
quatre éditioîis furent rapidement enlevées.
Jusqu'ici tout restait encore à peu près étranger pour
nous, el si les deux volumes de MisircssTiollope n'avaient
ftiit que circuli'r dans le rovaume-uni , son nom n'aurait ja -
miiis figuré , sans doute, dans les colonnes du Scnieiir.^hàs
suivons la destinée du livreàtraversle détroit de la Mandie.
La Re\'ue Britannique, qui recherche avec soin tout ce qu'il
yadeneufelde piquant dans les feuilles anglaises, traduisit
lecoaiple rendu du Çuarterly Res'iew, et Mistress Tiollojie
commença dès - lors à être connue en France. Je suis loin
de blâmer la Revue BriUinniquc; elle a fait son métier de
compilateur, et elle a déclare plus d'une fois qu'elle ne se
reniait pas responsable des articles qu'elle empruntait. Si
du moins ces rancunes de femme et ces mensonges en fa-
veur d'un parti n'avaient trouvé place que dans cette Revue
dont les lecteurs sont pour la plupart des hommes sérieux et
réfléchis I Mais on autre journal qui publie chaque jour un
feuilleton et qui doit avoir moyen de le remplir, le Temps,
s'étant aperçu qu'il y avait de l'iutéiêt et du scandale , sur-
tout en matière de religion, dans les pages de Mistress Trol-
lope, se hâta d'en enrichir ses- feuilletons quotidiens. La cé-
lébrité de l'auteur s'en accrut , et comme le livre paraissait
devoir captiver rattention des abonnés des cabinets de lec-
ture, 11 se rencontra bientôt un traducteur pour le mettre
eo français el un libraire pour le publier. Voilà le récit suc-
cinct et véridique qui devrait servir de chapitre prélimi-
nair-e à cet ouvrage sur les mœurs domestiques des Amiri-
uains.
Oh ! qu'il est vrai ce mot du poëte latin : Hahent sua fata
libtUi. Supposez , à la place de cette femme légère, incré-
dule , acariâtre et menteuse , supposez un homme grave et
instruit, un véritable ami de l'humanité, qui aurait fait un
Yoyage aux Elats-Uuis pour en lapporter de solides cnsei-
gnemeas. Il serait entré dans les écoles, dans les maisons pé-
niteutières , dans les ctublissemens de charité publique et
privée. Ilanrait interrogé lesphilantropesde l'Amériquedu
Nord, observé leurs travaux , écouté leurs discours, appré-
dé le but qu'ils veulent atteindre. Il n'aurait pas négligé de
s'enquérir des grandes institutions fondées pour- l'avance-
meiit du Christianisme , delà Société Biblique , de la So-
ciété des Missions , de celle des Traités religieux, des Eco-
les du dimaucbe. Il aurait admiré celte vaste asaociatiou de
tempe'rance qui est le premier exemple connu jusqu'à ce
jour d'une institution établie pour détruire un vice natio-
naJ. Il aurait examiné avec la plus sérieuse attention les doc-
trines religieuses et les principes moraux qui sont enseignés
dans les différentes sectes des Etats-Unis. Puis il serait re-
venu dans son pays natal publier les résultats de son voyage,
en employant des formes dignes d'un sujet aussi élevé. Quelle
eût été la destinée d'un ouvrage de ce génie? Rien de plus
facile que de le prévoir. Le Quarterly Review n'eu eût
point parlé ; qu'est-ce en effet qu'il y a de commun entre
ce recueil tory et un livre écrit sans amertume , sans pas-
sions, sans injures contre les républicains , sans apologie
pour les privilèges de la pairie et de l'anglicanisme ? Les
gens du monde ce l'auraient pas lu; car c'est chose en-
nuyeuse que la vérité dite d'un ton simple, et c'est une
lecture fade que celle d'un écrit qui rend justice aux tra-
vaux des i^mis de l'Evangile. La Revue Britannique, ne trou-
vant rien sur ce livre dans les journaux anglais, n'aurait pas
eu l'occasion de faire connaître le nom de l'auteur. Le
Temps , SI l'on suppose même que le livre anglais fût par-
venu jusqu'à lui, n'aurait pas jugé du tout à propos de rem-
plir ses feuilletons d'articles graves cl solidement raisonnes
sur des soriaés religieuses Cl philanthropiques. Poiut;de tra-
ducteur par conséquent pour un tel écrit; point de l'ibrairc
pourlcpuldier.Endernièreanalyse, l'ouvrage aurait végété
au-delà de la Manche, et il ne serait pas arrivé en deçà. Mais
le livre de Mistress Trollope, c'est tout différent. Jl v a là
des anecdotes piquantes , des pointes acérées , des outl-ages
contre les choses les plus saintes, beaucoup de mensonges
et encore plus de méchancetés. Vive le scandale pour faire
la fortune d'un livre ! Ramassez de la boue et jetez-la con-
tre la statue d'un grand homme, les passans vous regarde-
ront; mais si vous vous découvrez la léte pour saluer avec
respect cette image du génie et de la vertu , qui est-ce qui
vous accordera la moindre attention ?
Il est inutile, assurément, après ces détails , d'examiner
et de peser les assertions de Mistress Trollope, sur l'état
religieux de l'Amérique du Nord, N'y sera trompé que
celui qui veut l'être, et ne lui donnera créance que l'homme
pour qui toute calomnie est de bon aloi. L'indignation et le
dégoût suffiraient seuls pour m'cmpâcher de suivre l'au-
teur dans ses impostures qui n'ont pas même toujours le
mérite vulgaire d'être vraisemblables. Mistress Trollope
n'écrit pas vingt pages sans revenir sur les doctrines chré-
tiennes qui dominent aux Etats-Unis. On lemarquc aisé-
ment que le Christianisme est son adversaire do prédilec-
tion , son ennemi personnel , et il n'y a rien d'étonnant à
cela, si l'on se souvient qu'elle peutaccuser le Christianisme
des tristes mésaventures qu'elle a éprouvées. Elle recueille
avec une joie qui ressemble à de la vengeance les plus igno-
bles bruits de ville qui lui paraissent défavorables au ca-
ractère des ministres da Jésus-Christ. On croirait lire ces
peiiis journaux de Paris qui s'en vont ramassant avec une
avidité insatiable le moindre écart commis à Baronne ou à
Brest par un prêtre. C'est un plaisir comme un autre que
celui de traîner dacs la fange les hommes dont on ne veut
pas suivre les leçons. Mistress Trollope représente tous les
pasteurs américains comme des intrigaiis et des hvpocrites -
elle n'excepte que l'évêque catholique de Cincinnati, et savez-
vous pourquoi? c'est que « rien n'annonce néanmoins dans
sa prononciation ni dans ses babitudes qu'il soit américain •
élevé en Angleterre et eu France , ses manières sont de la'
plus parfaite noblesse. » Ainsi, pour obtenir grâce devant
Mistress Trollope , il faut qu'un ministre de l'Evangile ait
des manières nobles, qu'il prononce bien sa langue, et que
ses habitudes ne soient pas celles d'un américain , quoiqu'il
vive en Amérique. Ce sont là de ces naïvetés qui montrent
tout le fonds d'un écrivain.
Mistress Trollope nousmontic toutes les assemblées re-
ligieuses comme des orgies, des saturnales, et elle trace
avec un pinceau dégouttant de fiel et de poison des scènes
hideusement affreuses qu'elle prétend avoir vues dans les
différens exercices du culte public. A de telles horreurs il
n'y a qu'un mot à répondre, le mot de M. de Saint-Aulaire
à M. Clausel deCoussergues : Ce sont d'iNFAMES calomnies !
Quand elle adandonne ses peintures obscènes , elle tombe
dans une niaiserie incroyable , et l'on voit qu'elle ne com-
prend pas môme le premier mot des sujets dont elle parle.
Citons un exemple. Mistress Trollope raconte qu'un doc-
teur Hemanda un jour à une dame ce que c'était qu'un
rcvival {vaol américain qui n'est qu'imparfaitement traduit
en français par celui de réveil religieux ). Un docteur amé-
ricain demander ce que c'est qu'un reiv'i'n/, lorsque chaque
jour il en est question dans la plupart des feuilles publiques!
Jest comme si un avocat français demandait à une daiae
lis
LE SEMEUR.
ce que c'est que la Jécoratlon de juillet. Mais écoutons la
réponse de lu dame : « Oh I docteur, le revival est une glo-
rieuse assurance, un murmure de l'éternel Covenant (notez
bien que cette dame prétendue que fait parler Mistress Trol-
lope confond le revival awcc la conversion individuelle ) ;
c'est le bêlement de l'Agneau , c'est la caresse du beiger ;
c'est l'essence de l'amour j c'est la plénitude do la gloire ;
c'est manger, boire et dormir dans le Seigneur j c'est de-
venir un lion dans la foi ; c'est être humble et doux , et
baiser la main qui frappe; c'est être grand et puissant, et
inaccessible aux reproches... » A qui persuadera-t-on qu'une
pieuse américaine ait débité ces inconcevables absurdités ,
que nous avons même abrégées par pitié pour l'auteur?
On reconnaît ici l'œuvre d'un faussaire, œuvre aussi mala-
droite que méprisable.
Ce qu'il y a de plus fâcheux en tout cela, c'est qu'un tel
livre sera cru sur paiole par un grand nombre de lecteurs
de romans et de joui'naux , gens superficiels, et qui n'ont
pas plus étudié le Christianisme des Etats-Unis, que le pa-
ganisme des Chinois. Si du moins notre article pouvait ou-
vrir les yeux et prévenir la crédulité de quelques-uns d'en-
tr'cux , nous y verrions le plus digne salaire de ce long tra-
vail; il fallait cet espoir et ce but pour empêcher que la
plume ne nous tombât des mains pendant que nous écri-
vions cette analyse des faits et gestes de Mistress Trollope.
Heureusement il est rare de rencontrer des écrivains qui
descendent si bas , et des livres qui soient souillés de tant
de $ales impostures.
APOLOGÉTIQUE.
i>E l'importance des faits miraculeux de l'évawgile.
Ce n'est pas aller trop loin que d'affirmer que les fails
sur lesquels lepose le Christianisme sont les mieux attestés
de tous les faits hist,oriq\ics. Il finit avoT donné à leur élude
le temps et le soin qu'elle réclame pour se faire quelque
idée du nombre et de la force des démonstrations morales
qui en établissent la parfaite authenticité. Elles ont été pré-
sentées et développées dans des ouvrages infiniment remar-
quables; mais telle est la préoccupation de notre siècle et
son éloignement pour un genre de recherches qui , outre
son importance , aurait encore presque l'atirait de la nou-
veauté , que ces ouvrages n'ont fait que peu de sensation.
Nous le répétons, si les faits de l'histoire évangélique n'ob-
tiennent pas un plus haut degré d'intérêt et de foi , c'est
prévention, défaut d'examen, et non défaut de preuves.
Aussi les adversaires du Christianisme ont-ils changé de
tactique. Long-temps ils nièrent les faits miraculeux de
l'Evangile , ou s'efforcèrent de les faire descendre au rang
des faits oiilinaires; mais, dans l'hypothèse de leur réahté,
ils accord.iicnt la légitimité de la conséquence ou de la
preuve qu'en tirent les apologistes chrétiens. Aujourd'hui
ils s'attaquent peu à la vérité des faits eux-mêmes , mais ils
contestent la validité des inductions qui en sortent; ils n'y
reconnaissent plus la haute importance qu'on leur attri-
buait généralement; ils y voient, non de faux témoins,
mais des témoins insignifians qu'il serait inutile de consul-
ter. Voilà la nouvelle position qu'on semble prendre, et la
plus fausse à nos yeux et la moins tenable de toutes.
Tandis que partout ailleurs on recueille avec soin les
moindres faits, et qu'on rcconnait qu'il n'en cstaucun qui ue
soit de quelque valeur , qui ue porte avec lui son tribut de
lumière ; ici l'on rejette en masse et sans examen une classe
entière d'évènemens , et ceux-là précisément qui touchent
de plus près aux questions, qui les pénètrent plus profon-
dément, qui évidemment sont les plus propres à les éclai-
rer ^ et l'on prétend ue les laisser ainsi totalement de
côté qu'à raison de leur insignifiance et parce qu'ennes
supposant même réels, ils n'avanceraient en rien les recher-
ches ! Il y a dans ces assertions quelque chose de si pa-
radoxal qu'on a de la peine à les croire sérieuses. C'est
pouitant ce qui s'imprime tous les jours. «Substituez, nous
dit-on , la méthode rationnelle à la méthode historique ;
sortez de la vieille route du sacerdoce ; n'attachez plus la
certitude de la foi à la certitude des événemens rapportés
dans les livres sacrés ; cessez de parler de miracles à des
hommes qui n'y croient plus; on ne vous répondrait que
par des plaisanteries et des doutes. Les vérités chré-
tiennes, seul objet du débat, n'en seraient pas mieux dé-
montrées , quand l'histoire religieuse serait éclatante d'é-
vidence. Ce qui constitue la religion chrétienne, ce sont les
lumières qu'elle nous donne sur les principes de la morale,
l'oiigine et la fin de l'homme et du monde, leurs rapports
avec Dieu , leur destinée; et non pas certains événemens
merveilleux cjui n'enseignent aucune vérité, ne contiennent
aucune doctrine. Qu'une séparation profonde soit donc
faite entre la doctrine et l'histoire : que sur l'histoire soit
jeté un voile pour terminer tous les différends et ne plus
laisser de cause aux oppositions mal fondées; ce qu'il faut
essayer de sauver du naufrage , ce qu'd faut démontrer ,
c'est le système moral et théologique que contient le Chris-
tianisme. »
Il y a dans ces conseils, nous voulons le croire, de
la bienveillance , un fond de respect et d'atlachement pour
le Christianisme , peut être même un sentiment confus de
sa divinité; mais il n'en est pas moins vrai qu'ils engjgc-
raient dans une voie à la fois périlleuse et fausse. Sans nous
refuser à exposer et à établir rationnellement les vérités
chrétiennes , uous ne saurions consentir à les séparer des
faits surnaturels qui les font sortir du rang des simples abs-
tractions et leur donneut vie en quelque sorte. Plusieurs
des dognies fondamentaux df. l'Evangile ne sauraient Sfî
démontrer par eux-mêmes, par la méthode qu'on no.nttic
exclusivement philosophique ou rationnelle, et qui ne l'est
pas plus que la méthode historique ; il faut ou les rejeter ,
ou les admettre sur l'autorité de la révélation : ce qui ne
veut pas dire qu'une fois connus et établis par cette voie ,
la raison n'en puisse constater ensuite la haute convenance,
la pure et profonde moralité , les étonnantes relations et
les mystérieuses harmonies avec les besoins secrets de notre
âme, ses affections , ses craintes, ses espérances instinctive?,
comme avec les circonstances les plus inexplicables de notre
état actuel. C'est là l'office de la raison; elle ne crée point
les vérités, elle les reconnaît, elle les proclame probables
ou certaines, selon leur accord avec les faits et les principes.
Ainsi, parle grand fait du Christianisme, elle a pu con-
stater et populariser les vérités de la religion naturelle,
qu'aiipiravant elle avait à peine entrevues, et qui seraient
lestées à l'état d'hypotliéses scientifiques. Le théologien,
le ministre de l'Evangile, qui, conformémentauxdireclious
cju'on croit devoir lui donner , suivant la marche qu'on lui
trace , répudierait l'iiisloiie du (Jiristianisme pour n'en re-
tenir que la doctrine , déviait donc commencer , en bonne
logique , par renoncer à la moitié de sa foi , se condamner
à ne remplir qu'à demi sa mission. Et même au fond ,
autant vaudrait presque qu'il se réduisît entièrement au si-
lence; car quelle prise lui resterait-il sur l'esprit de la mul-
titude, quelle act.oe sur !> s misses , quel moyen d'empire
et de conviction? Si voix , son sacerdoce ne s'adresseraient
plus qu'aux philosophes , qui trouveraient peut-dtre qu'ils
peuvent à la rigueur se passer de lui.
Quant à ceux des dogmes du Christianisme qui sont plus
à la portée de la rai-oii , et entrent davantage dans le cercle
de ses investigations et de ses études , ceux qui composent
ce qu'on appelle la relig'ou naturelle ; nous le répétons ,
LE SEMEUR.
119
la raison a-t-clle droit d'olrc si fière des lumières et des
preuves dont cllu les entoure, qu'elle s'interdise tout autre
raoven de les connaître et de les démontrer?
Mais sur quoi se foude-t-ou pour affirmer que les vérités
du Christianisme n'en seraient pis plus ccrlamcs , quand
l'histoire éi'angcliqiie serait cclalante d'e\'i(lence ? Est il
vrai que les miracles , ali)rs môme qu'ils scr:iicnt pleinement
avérés, ncconstitueiaient qu'une picuve(/,(//rec^e , insujji-
jaMte, qui ne prêterait point à la vérité asse? d'autorité,
assez d'éclat pour se faire reconnaître? L'aveuple-né qui
s'écria, en se prosternant de i"cconnaissance et d'admira-
tion, aux pieds de Jésus : « Je crois, Seigneur, » n'avait
donc pas de raison suffisante pour voir en Celui qui l'avait
guéri ufl envoyé divin , et pour se confier en sa parole ? Elle
était donc un sophisme , la réponse que cet aveugle fit aux
Pharisiens, et à laquelle ils ne surent répliquer qu'en le
chassant de la synagogue : « Vous ne savez d'où il est, et
» cependant il ni'a ouvert les ycuxj certes, s'il n'était pas
» de Dieu, il ne pourrait rien faire de semblable. »
Newton commentant l'Apocalypse est un objet de risée
jusque sur les bancs de l'école : on n'a vu là qu'un tribut
payé par ce grand homme à la faiblesse de l'esprit humain.
On aurait dû y voir bien plutôt une conséquence, une ap-
plication nouvelle des principes qui avaient constamment
dirigé ses recherches et amené ses brillantes découvertes.
Newton suivit dans ses études théologiques les mêmes maxi-
mes et la même marche qu'en philosophie. Il basa sa théo-
logie comme sa philosophie sur les faits. 11 ne crut pas pou-
voir arriver à la connaissance du monde moral et des lois
qui le régissent, par une autre voie que celle qu'il avait jugé
seule légitime et sûre pour parvenir à la connaissance du
monde matériel. La Bible, dont il s'était démontré l'ins-
piration divine par l'examen des miracles et des prophéties
qu'elle renferme , lui révélait un de ces mondes, comme le
télescope lui avail dévoilé l'autre. C'est lace qui fit de lui un
respectueux disciple et un patientcommcntuteur delà Bible.
Soyons certains qu'on ne nie maintenant l'importance
ihéologique des faits miraculeux de l'Evangile, que parce
qu'on n'en peut nier la réalité. Ainsi, dans les premiers siè-
cles, forcés par l'évidence, les Juifs les attribuèrent à la
prononciation mystérieuse du grand nom de Jéhovah, et
les payens à la magie. Pour ces anciens adversaires du
Christianisme , comme pour ceux de nos jours , il eût été
plus simple de les démontrer faux ; et les uns et les auties l'au-
raient fait, soyons en sûrs , si c'eût été possible. Aux yeux du
simple bon sens, ces faits , une fois établis, ne prouvent-ils
pas , par leur nature même, que l'Evangile est un message
divin, une révélation, dans le sens propre de ce mot ? N'en
i"ésulte-t-il pas , par une conséquence nécessaire, que les
doctrines dogmatiques et morales qu'il renferme sont la
vérité même, dans sa sainte et céleste pureté? Nous avouons
ne pas concevoir que l'assertion contraire soit sérieusement
donnée comme incontestable, comme un principe telle-
ment évident qu'il suffit de l'énoncer pour que tout homme
qui raisonne soit contraint de l'admettre.
Que penserait, que répondrait le géologue, si l'on ve-
naitluidire : «Ce n'est pas de faits qu'il est question entre
• vous et nous- Laissez ces faits incertains et obscurs qui ne
» contieunent aucune doctrine , qui n'enseignent aucune
«vérité. C'est votre système que nous voulons connaître,
» qui seul nous intéresse, qu'il vous faut démontrer par lui-
» même, ou par des preuves rationnelles, en le sép rant ra-
» dicaleraent de ces faits douteux sur lesquels on doit jeter
» le voile de l'oubli , pour terminer tous les diff'ércns et ne
» plus laisser de cause aux oppositions mal fondées.» La ré-
ponse du géologue sera celle du théologien à qui l'on de-
mande d'isoler les doctrines du Christianisme; de l'IiL-toire
évangélique. L^ur positioa est cxactemeut la mèmj.
Ces doctrines ont dans l'histoire leur point d'appui prin-
cipal; elles en tirent, si non leur origine, du moins leur
évidence et leur autorité. En vain dirait-on que cette his-
toire, par sou caractère miraculeux, ne peut plus obtenir
la foi qu'on lui a accordée dans d'autres temps. Pourquoi
pas? Les hommes ou les choses ont-ils donc changé de na-
ture? Comment ce qui était vrai autrefois aurait-il cessé de
l'être aujourd'hui? Essaierait-on de ranger les faits de
l'histoire dans la classe des phénomènes extraordinaires,
qui, quoique encore non expliques , n'en sont pas moins
naturels? Maison ne pourrait confondre deux ordres de
faits si profondément divers, qu'en les considérant dans ce
vague lointain qui efface jusqu'aux différences les plus
saillantes. Qu'on les observe plus attentivement et de plus
près, on y apercevra aussitôt des dissemblances fondamen-
tales, on les verra se sépirer de manière h. ne pouvoir plu?
être réunis sous un niême nom et sous une loi commune.
Ne craignons pas de le redire, le nuage d'incertitude qui
enveloppe les faits qui présidèrent à la naissance du Chris-
tianisme , aux yeux d'un si grand nombre de personnes,
vient de prévent'ons aveugles, d'études superficielles et
incomplètes, d'habitudes de matérialisme ou de scepticis-
me; et il se dissipera toujours devant une investigation im-
partiale et sévère. Nous l'affirmons fondé, non seulement
sur notre intime conviction, mais sur des expériences aussi
remarquables que nombreuses.
Nous pensons qu'à mesure que s'opérera le développe-
ment de l'humanité et de la société , à mesure qu'on connaî-
tra mieux l'homme, ses besoins moraux, son histoire et sa
destinée, on admirera toujours davantage la sublimité ,
l'étendue, la profondeur, la portée étonnante de ces doc-
trines dogmatiques et morales qui peuvent, sans s'épuiser
jamais , convenir à tous les peuples et à tous les âges , exer-
cer les méditations de l'esprit le plus élevé et le plus vaste,
et pénétrer tout entières dans Tàme du Groëulandais pu
du Hottentot, prendre le genre humain à l'état sauvage
et le conduire, en le devançant toujours, au plus haut de-
gré de la civilisation. Nous croyons que toutes les sciences,
en avançant, viendront rendre de nouveaux témoignages
au Livre dépositaire des bienfaits et des grâces du ciel. Ce-
pendant, selon nous , ce n'est point par ces considération»,
c'est par les preuves qui lui sont propres, qu'il faut le ju-
ger en dernier ressort. Il y a dans le Christianisme, nos
seulement un système religieux , mais un ordre de faits qui
lui sont particuliers et qui font partie intégrante du systè-
me, en même temps qu'ils lui servent de fondement. Sut"
ces faits , les plus grands de tous , et à côté desquels passe si
dédaigneusement la science humaine, nous appelons, et l'at-
teution du chrétien , parce qu'ils sont l'aliment comme la-
base de la foi; et l'examen du déiste, de l'athée, de l'in-
crédule quel qu'il soit , parce qu'ils sont de nature à révéler
le monde invisible et a à amener toutes les pensées captive*
w sous l'obéissance de Christ. »
PHILOSOPHIE RELIGIEUSE.
SERVONS - NOUS TOUS LE MEME DIEU?
Voici encore une de ces erreurs que les sophistes du dix-
luiilième siècle ont, dans un élan de fausse tolérance et par
protendue générosité de principes, émises et répétées jus-
qu'à les faire arriver très-profondément dans les idées des
grucrations élevées à leur école. On entend dire sans cesse,
sur la foi de Voltaire, de Rousseau et de bien d'autres,
qu'au fond toutes les religions sont bonnes, que leurs diffé-
rences sont plus dans leurs formes que dans leur fond, et
que le mèaie Dieu se trouve derrière toutes les variétés de
ciovances religieuses; car, dit-oa, il n'y a qu'un seul Dieu
pour tous les hommes , bien qu'il y ait diverse* niauièi;ei5 do
120
LE SEMEUR.
l'adorer. Comme toutes les erreurs do ce monde , celle-ci
n'a trouvé quelque crédit qu'à la faveur d'un dernier reflet
de vérité; car, ainsi qu'on l'a fort bien remarqué , l'erreur
n'est, après tout, qu'une filsification de la vérité.
La vérité, dans ce cas, c'est qu'il n'y a qu'un seul D:cu ;
l'erreur, c'est que tous les cultes se rapportent à lui : eu
d'autres termes, l'iiumanité n'a qu'un vrai Dieu, mais
elle en a beaucoup de faux, et parmi les hommes, les uns
connaissent et adorent le vrai Dieu , les autres ne connais-
sent et n'adorent que des divinités imajjiuaires.
En vovant plusicuis lolijjions sur la terre , frappé de leur
diversité et de leur opposition , je puis bien soupçouuer
que toutes sont des fjuils de l'imagination de l'homme, et
souvent de funestes inspirations de ses mauvais pcnclnns j
mais avec la meilleure volonté du monde , je ne puis con-
cevoir qu'elles s'adressent toutes au même Dieu, ni par
conséquent au vrai Dieu. Il faudrait supposer pour cela
que le vrai Dieu u'a point de caractère déterminé, que les
attributs les plus opposés sont également propres à le défi-
nir: quelle meilleure réfutation de l'opinion qui nous occu-
pe, qu'une pareille absurdité ! Si le vrai Dieu est connu sur
la terre, il l'est par certains attributs dont l'ensemble difi-
nitson caractère, autant qu'd peut être compris de l'hoai-
me jdès lors toute religion qui prête à la Divniité des attri-
buts incompatibles avec ceux-ci , est , par cela même ,
entièrement erronée, et le culte qu'elle institue est le culte
d'un faux dieu.
C'est l'indifférence religieuse bien plus encore qu'une to-
lérance éclairée qui a imaginé de légitimer toas les cultes ,
sous prétexte qu'ils s'adresseraient tous au fond à la même
divinité. Peut-on croire sérieusement que la religion du
payen qui adore un Jupiter esclave de ses sens , soit la
même que celle du chrétien qui définit son Dieupar la sain-
teté, la pureté , la miséricorde I Et le payeu qui fait acte de
religion en se livrant, à l'exemple de ses divinités, à ses ap-
pétits clinrncls et sanguinaires , n'offensera- t-il pas par là
même le D^e.i du chrétien qui a dit : «Tune tueras point, tu
ne commettras point aduUcre I » Nous savons bieu que les
personnes que nous avons en vue , reculeiaieiii les premiè-
res devant ces conséquences rigoui'euses de leurs principt^s
de tolérance j aussi n'aurioiis-nous pas songé à réfuter sé-
rieusement leur manière de voir, si elle était aussi évidem-
ment, aussi grossièrement fausse dans toutes ses applicanons,
qu'elle l'est dans l'exemple que nous avons choisi. Il est des
religions, qui, pour être moins fausses qne le paganisme de
Rome et d'Alliènes, ou que le fétichsme du sauvage , le
sont néanmoins assez pour qu'f>n doive les regarder comms
des mensonges, en présence de li vraie religion. Il e^t des
dieux qui, pour n'avoir pas l'abominable caractère de la
plupart des divinités payennes, sont cependant encore de
fausses divinités , d'autant plus dangereuses, qu'à la fiveur
de quelques traits altérés du vrai Dieu, elles peuvent faire
illusion sur leur nature; divinités créées parriiomme à son
image, êtres métaphvsi([ucs , qui se prêtent à toutes les mo-
difications (ju'on veut leur fiire subir et qui se coatentent
du rôle que consentent à leur laisser l'iniaginalioa et les
passions humaines. Tel est entr'autres le dieu qui permet
de croire que tous les cultes lui sont agréables, ce dieu fa-
cile, qui ne tient que médiocrement à l'idée que l'homme se
fait de lui, qui a tout l'air de partager le scepticisme de ses
sectateurs et que j'appellerai volontiers le dicu des indiffé-
rcns. Non, nous ne servons pas le même dieu que vous ,
philosophes imprudens qui composez unerelgion commo-
de de quelques lambeaux détaches de l'Evangile et de vos
propres inspirations. Pour nous, nous servons la Divinité,
non telle que nous l'eussions imaginée nous-mêmes, mais
telle qu'elle s'est révélée dans nos saints livres; nous servons
l'Eternel, le Dieud'Abraluim, de Moïse, des prophètes cl des
apôtres , un Dieu dont la parfaite sainteté rehausse l'infinie
miséricorde; un Dicu qui a décla-éa qu'il ne donnerait pas
sa gloire à un autre ; » nous servons Celui qui ne veut être
servi a qu'en esprit et en vérité ; » et plus nous avons foi
en lui , plus les traits de son sublime caractère se dessinent
nettement aux yeux de notre entendement et se réveillent
ftjrtement à notre âme, moins nous pouvons comprendre
1 opinion que nous combattons ici.
SucQre une fois, cette mauicre de voir est bien p'us un
signe d'indifférence et de scepticisme que de vraie tolérance.
N'est-elle pas née, en eflét, à une époque on l'affaiblissement
de toute foi se montre peut-être plus grand qu'il ne le fut
jamais, et où les esprits, ballottés entre mille doLtrines con-.
traire;, ne savent à qui croire et n'ont retenu tout au plus
cjue quelques débris échappés au naufrage de leurs pre-
mières croyances 1 Dans une situation pareille, on est très-
sujet à prendre le relâchement «'es principes pour de la lar-
geur de vues, deux choses qui ne se ressemblent nullement.
Aussi ne saurions-nous li'op engager les personnes qui ont
échoué contre cet écueil , tout en conservant cjuelquc sou-
venir du Dieu de leurs pères, à s'examiner sérieusement en
sa présence pour voir où en est leur foi et ce qu'elle a de
vie et d'influence. Cet examen les conduira , nous en som-
mes certains, à de grandes et salutaires découvertes.
MELAI^GES.
De l'adolition de l'esclavage 4D mexiqce. — Les partisans de l'es-
clavage prétendint que les nè;;res ne sont pas encore en étal de supporter
la liberté ; qu'on ne pourrait la leur accorder sans exposer les plantations
cl même la vie des colons ; qu'il serait injiisie de priver ceux ci des es-
claves qu'ils ont acquis , et qui sont devenus leur propriété. Nous avonj
déjà répondu à tout cela ; mais les faits valent mieu\ que les raisonnetnens,
et nous en citerons un qui n'est pas sans importance : nous voulons parler
dt' l'abolition Ai l'esclavage au Mexique. On sait qu'il y a été aboli lora-
que ce priy. fut déclaré indépendant ; mais on ignore généralement de
quelle minière celte mesure a été réalisée. Les renseignemens que nous
allons mettre sous les yeux de nos lecteurs , oui été recueillis sur les licwç
par un homme digne de toute confiance.
Les esclaves des provinces méridionales du Mexique étaient pour la
plupart d'origine africaine ; ceux des provinces septciitrionales » étaient d«
rare indienne. Lorsque l'abolition de l'esclavage eût été résolue , les pro-
priétaires d'esclaves ouvrirent un compte à charun de ceux qu'ils possé-
daient. Ilsyfirent figurer, au debil de l'esclave, son coût, les f:a;s extraor-
dinaires que son maître faisait pour lui , les frais d'école de ses enfans:
et à son crédit les gages qui lui étaient alloués. Ges jages étaient éiablis
de mrinitre que douz^ ans au plus fussent sufijsan^ pour éteindre les dettes
d'une famille ; nitii.s la plupart onl réussi à se racbelerenun espace d«
temps moins long.
Jusqu'à l'extinction de la dette, le serviteur était obligé p^r la loi à
TL-sider et à travailler sur la plantation , à laquelle il avait précédemment
appartenu. Pind.inLlout le tem|is qu'il y demeurait, il avait droit è une
ratiori de nourrit ire ; s'il en désirait davantage ou s'il eu souhaitait una
meilleur,.' . son m.iitre les lui parlait en compte. Il en était de même dej
autres choses dont il avdit besoin. Mais afin que le maître ne profitât p,is
de son imprévoyance, pour le tenir toujours end.tté , il était défendu à
celui-ci de lui fiiie des lournituies ; o irp!us de l,i moi lié de ce qu'il g.ignait
dans le même espace de teints. La loi annulait ce dont il l'aurait débile
en sus.
Le maître n'avait pas le dioit de punir son serviteur ; s'il en était mé-
content, ilportiit [ilainte contre lui au migisirat, qui accueillait aussi les
plaintes des serviteurs contn- 1 urs malles. Parmi les obligations que ces
derniers avaient à remplir, il faut r.;:narq cr celle de faire donner à leurs
serviti'uis ui enseignement élément. lire et une in^truciion mor.ile et reli-
gieuse. Les serviieurssesonl inmtrés si empressés à profiler de celle faci-
lité qie presq le tous les jeunes gens savent aujourd'hui lire, écrire et
compter.
Si lin domestique, qui n'avait pa* encore réussi à pay^r toute .sa dette,
d 'sirail quitter la plan ation , à laquelle il ap|iarti-nait , il pouvait deman-
der à son msi re un extrait de son comité ; et s'il rénss ss lil à persuader à
un autre |iro|iritl.iire d'eu piycr le montant , so.i maître et. ut obligé
d'accepter le paiemenl, el le doincsiiqui; allait de ni-urer sur la plantalion
d.; celui qui avait fait l'avauci'. Le maître, au contraire , ne pouvait jamais
placer son serviteur, contre sou gcé , au service d'un autre propriétaire.
Nous av.ms déjà dit que dou7.e années ont, d.ms presque tous les cas ,
suffi pour U- racli t diS famills e claves. Ptndanl ce temps, leurs mem-
bres ont pris des h ibiludes d'ordre el d'économie ; I espoir d'amclix)rer
leur condition a développé leurs facultés ; la pers[ieetive de la liberté leur
a fait acquéi ii les qu. dites néeesaires pour en j iiiir. Les m litres, de llfiir
côté, ont appiis à con-idérer leurs esc'avcs comme de* h mîmes dnni la de-
pcndmre deviit avoir un teru e assez. ra|>[)roclié : ils le* onl traités avec
plus de douceur, el souvent, après avoir r. ussi à payer toute leur dette,lts
anciens escl ives ont désiré demeurer auprès d ;ux en qualité de serviteurs a
gages. Null- pert au Mexique les propiiélaires n'ont été appauvris pnp l'a-
bolition de leselavag,' ; la valeur diS plantali uis a au contraire augmen-
té . quoiqu au! refois elles se ven lissent avec les csc'.avi; qui y étaient at-
tachés, tandis qu'aujourd'hui on ne vend plus que le sol el les bàtimeos.
Nous n'examinerons pas en ce niomenl s'il est j.^slc de faire remboMr-
ser par l'esclave ce que sonmaitie a payé [lour l'acquérir. Si une îndem-
n lé isl dû J, elle l'est sans doute par l.i soLiété tout entière , et non par
les ma!heureu\ qui ont étéviclimes de la société. Nuis avons seulement
voulu constater un lait heureusement accompli, et qu' est d'aulanl pin* e\-
Iraoïdiuaiie qu'il a eu lieu chez une n, il ion, dont la civilisation est moins
avancée t\u:: celle drs peu, des qui maintieun ni encore l'esclaTagc.
Le Gérant, DEtlÀULT.
Imprimerie de Sellicue, rui; des Jeùn-.nrj, u" i^.
TOME ir. — IVf" 16.
19 DECEMBRE 1832.
LE SEMEUR
9
JOURNAL RELIGIEUX,
Politique, Philosophique et Littéraire,
PARAISSA\T TOUS LES MERCREDIS.
Le champ , c'est le monde.
Matlh. XIII. 38.
u
On s'abonne à Paris, au bureau du journal, rue Marlel , n° ii,et chez to^f les Libraires el Directeurs de poste. — Prix:i5 fr. pour l'année
8 fr. pour 6 mois , 5 fr. pour 3 mois. — Pour l'étranger , on ajoutera i fr. pour l'année , i fr. pour G mois , el 5o c. pour trois mois. —
Les lettres, puquets et envois d'argent, doivLMit être affranchis. — On s'abonue à Lausanne , an bureau du iVbui'a/toc! /^'ai/rfoiV.
SOMMAIRE.
Sgieiicu morales et politiques : Paris , Wantes el la Session , par
M. DE Salvasdt. — Voyages : A'oyage de M. Groves à Bagdad. —
Philosophie ueligieose : Le salui. — Associations de charité, —
M£LAi<Gss:KègIement remarquable pour l'armée rendu par le ministre
de la guerre des Etals-Unis. — Axmoiice.
SCIEIVCES MORALES ET POLITIQUES.
Paris , Nantes et la Sessiow , par M. de Salvandt. i vol.
in-S". Paris , i832. Chez les libraires du Palais -Royal.
Prix : 5 fr.
Le titre qu'on vient de lire ne donne pas une idée juste
du contenu de l'ouvrage. Eu voyant ces trois mots : Paris,
Nantes et la Session , chacun s'attendrait à trouver dans
l'écrit qu'ils annoncent l'une de ces petites brochures de
circonstance dont nous sommes inondés ; bluettes légères ,
siipei ficielles , vides pour la plupart, qui naissent le matin
avec le premier événement venu , et qui se hâtent d'aller
rejoindre, avant la nuit, les mille et une feuilles du même
genre qui les ont précédées. Mais le livre de M. de Sal-
vandy ne se pourrait comparer sans une extrême injustice à
tes pamphlets éphémères. Il traite sérieusement de choses
sérieuses; il examine d'un point de vue élevé notre silu.itioi:
politique, et il ne laisse aucun abîme, si profond qu'il soit,
lansyjoterun regard attentif et pénétrant. Ou dirait de
l'œuvre d'un publiciste qui écrit, après de mûres et longues
réflexions, dans un autre château de la Brède , non de l'es-
quisse rapide d'un rédacteur de journal qui fait sou labeur
«Il courant, et qui le donne pour ce qu'il vaut.
Nous avons lu la nouvelle production de M. de Salvandy
avec un singulier plaisir; c'est à peine s'il nous souvient
d'avoir rencontré depuis longtemps aucun ouvrage politi-
que dont la lecture nous ait plus captivé. Il est possible que
l'habileté de l'écrivaiu ait contribué poiif quelque chose à
cette impression. M. de Salvandy a du trait dans le style; il
trouve des expressions fortes el vivantes; lisait ce qu'il
veut dire et il le dit bien ; eu deux ou trois passages remar-
quables, la hauteur des sujets qu'il embrasse est égalée par
l'élévation du raisonnement et des images. Cependant nous
ne croyons pas que le talent de l'écrivain eût suffi pour
nous inspirer un vif intérêt ; car s'il y a beaucoup d'éclat
dans le style de M. de Salvandy , cet éclat même fatigue et
blesse quelquefois les yeux du lecteur. M. de Salvandy ne
s'est pas loujours défendu de l'affectation et de la manière
qui rendent notre littérature si monotone , malgré l'orip-i-
nalité dont se piquent les auteurs ; il veut constamment
frapper, passionner, éblouir, et il dépcisse le but, parce qu'il
n'ordonne pas avec assez d'art et de patience les movens
qu'il devrait employer pour l'atteindre; il jjonfle avec ef-
fort tous ses muscles, comme un lutteur qui prétend donner
une haute idée de sa force; et par cela môme qu'il s'attache
à faire saillir les plus petits objets , on n'accorde pas assez
d'attention aux plus grands. Terminer chacun de ses para-
graphes par une t7i;(fc, comme on s'exprime en rhétorique
et mettre de l'esprit dans chaque phrase, c'est rapetisser
l'cffiit général, bien loin de l'agrandii-; le rhéteur fait alors
oublier le publiciste, et c'est un mal, surtout lorsqu'il s'agit
d'un publiciste aussi éclairé que M. de Salvandy. Mais ce
qui nous a particulièrement intéressé dans son livre, c'est la
position qu'il a prise entre les différens partis politiques, et
qui o.Tre plusieurs analogies frappantes avec celle des écri-
vains du Semeur.
Comme nous , M. de Salvandy s'est placé en dehors de
toutes les opinions , pour les faire toutes comparaître au
tribunal d'une raison droite et impartiale. Il ne met point
sa plume au service d'une faction populaire , non plus que
d'une carnarilla de château; il ne courbe point sa pensée
sous cette nouvelle espèce de féodalité qui s^arioge des
droits seigneuriaux presque absolus sur les intelligences.
Avant tout, M. de Salvandy veut rester ,yoj; ilasonopi-"
nion, ses vues, son système , et il ose montrer tout ce qu'il
a , ce qui est peu commun de nos jours. Sous ce premier
rapport, sa devise est la même que la nôtre : Amiens Plalo,
sed magis arnica Veritas. La vérité blesse , nous le sa> on»
122
LE SEMEUR.
bien, quand elle se présente sur la place publique eu l'ace
des passions; ii>ais elle nous blesserait nous-mêiues beaucoup
plus, si nous étions assez faibles [our la renfermer dans iu)S
cœurs comme dans une bastille. A choisir, eiicux vaudraient
les lettres de cachet , qui .permettaiept au nioins de diie la
vérité sous les vciToux.
Ainsi que nous encore , M. de Salvandy reconnaît qu'il
y a des principes justes, des besoins légitimes, des vues
salutaires dans chaque parti. « Gardons-nous de croire ,
dit-il, sur la foi de nos préjugés, que toute la vérité et
toute la justice soient jamais d'un seul côté : de ce côté
serait la toute-puissance. Non, non ! Dieu ne l'a pas voulu.
Il n'a poiut traité si mal la nature humaine qu'il se ren-
contre jamais une grande coalition d'hommes qui u'ait sous
ses enseignes du bon sens et du bon droit. » Nous sympa-
thisons pleinement avec l'auteur dans cette justice qu'il
rend à toutes les opinions. Il nous a toujoui's paru déplo-
rable que tant d'hommes politiques de la France modeine
imitassent la conduite des Spartiates envers les ilotes. Les
citoyens de Lacédémone avaient fait deux parts : l'une qui
renfermait tons les droits , toutes les libertés , tous les hon-
neurs, toutes les vertus, et ils réservaient cette part pour
eux seuls; l'autre qui comprenait toutes les servitudes,
toutes les chaînes, tous les vices , -toutes les espèces de dé-
gradations, et ils jetaient aux ilotes cette abominable part.
De même aujourd'hui se trouvent, en trop grand nombre,
des gens fanatiques de leur opinion qui divisent le pays
en deux camps : de leur côté, tout est vrai , juste, noble ,
généreux, patriotique; de l'autre côté, tout est fiux, inique,
vil, égoiste, anti-social. Écoutez le républicain : il refuse
aux carlistes la moindre part de vérité , de grandeur d'âme
et de patriotisme, qualités qu'il s'attribue à lui-même au
plus haut degré. Écoutez ensuite le légitimiste : il ne voit
dans les républicains que des hommes altérés de meurtres ,
avides de vengeances, nouveaux montagnards qui vc«v-
draient tout remettre à feu et à sang. Ce jugement partial
tient à deux causes, l'égoïsme du cœur et la petitesse de
l'esprit ; on en doit malhcureuscincnt conclure qu'il se
passera un long temps encore avant que chacun soit juste
envers tout le monde.
M. de Salvandy s'accorde avec nous sous un troisième
point de vue , lorsqu'il demande que chaque parti obtienne
satisfaction pour ses intérêts légitimes. Nous avons exposé
la même idée dans un appel aux hommes droits et éclairés
des dijjerens partis politiques. Rien ne serait plus fâcheux,
disons môme plus fatal que d'assouvir toutes les prétentions
d'une seule opinion aux dépens des deux autres. Les partis
injustement dépouillés de ce qu'ils doivent obtenir d'in-
fluence et de pouvoir ne tarderaient pas à se coaliser, fus-
seut-ils d'ailleurs entièrement diveis de principes et d'in-
térêtsj car il y a dès lors un grand but commun, celui de
renverser le parti spoliateur. Depuis cinquante ans les
coalitions de cette nature se sont refaites à des intervalles
très-rapprochés : tantôt les républicains avec les constitu-
tionnels, tantôt les conslllutiouiiels avec les légitimistes,
tantôt les légitimistes avec les lépublicains, et le résultat
inévitable de ces coalitions a été la ruine du pouvoir do-
minant. Il faut donc une transaction opérée sous les auspi-
ces du gouvernement entre ce qui est juste et légitime dans
chaque opinion. Que les hommes du passé aient des garan-
ties pour les croyances religieuses et pour les supériorités
sociales; que les hommes du présent soient rassurés sur le
maintien de l'ordre, de la stabilité et des intérêts matériels;
que les hommes de l'avenir enfin se puissent livrer à l'es-
' pérance du progrès et le voir marcher ; tels sont les vœux
et les besoins qui méritent d'être réalisés dans notre ordre
social. « Ce système , dit M. de Salvandy , est une transac-
tion , une transaction véritable, c'est-à-dire , équitable en-
vers tous, c'est-à-dii c, mesurant à chaque cl:issc du paysses
garanties sur ses droits , ses avantages sur ses charges, son
action politique sur sa puissai^ce sociale. En d'autres termes
il s'agit de fonder , sur la paix de la société , la paix de l'é-
tat et sa grandeur. La Providence en donne les moyens ar.x
législateurs que ne domine point l'esprit de faction, l'esprit
de vertige et d'erreur, dans cette distinction que nous
avons posée des intérêts légitimes et des pas«ions mauvai-
ses. Les intérêts légitimes des enfans divers d'une même fa-
mille ne sont jamais ennemis. C'est par les prétentions in-
justes et par les mauvais penchans qu'ils se divisent et se
combattent. Le secret est donc de donner satisfaction pleine
et entière aux droits de tous sans distinction d'amis ou d'en-
uenais , pour être fondés à repousser toutes les prétentions
funestes, et avoir la puissance de les dompter. »
Enfin M. de Salvandy est d'accord avec nous sur les ré-
sultats que la révolution de juillet a produits jusqu'à pié-
sent. Il s'attache à établir, tomme nous l'avons fait dans
nos Lettres sur cette question , que la France est bien loin
d'avoir obtenu , depuis deux ans, tout ce qu'elle espérait
au 7 août i83o. « Si le pouvoir, écrit-il , était allé s'affai-
blissant par degrés; si la révolte, armée au nom des inté-
rêts les plus opposés, avait fini par succéder aux adhésions
universelles ; si la défaite même des insurrections n'avait
pas comprimé les dissentimens , que les royalistes hostiles
eussent continué à recruter leurs rangs de noms illustres,
que les libéraux éminens se fussent pris à banirir de leurs
toasts le prince qui était naguerès la meilleure des républi-
ques; que les constitutionnels dissidens écrivissent, au lieu
de discours eouciliateurs, les pages que nous savons; si en-
fin le dedans et le dehors s'étaient montrés , durant deux
années , hérissés d'incertitudes et d'alarmes, il faudrait rou-
clure de cet état extraordinaire qu'une politique funeste
pesa trop souveut sur nos conseils »
Voilà les points sur lescjuels l'opinion de M. de Salvandy
offre des analogies avec la nôtre; nous y avons insisté parce
qu'il est honorable de se rencontrer avec un tel écrivain
dans ses vues politiques, et que celle coïncidence de seiiti-
mens est pour nous-mêmes une garantie que nos reflexions
sui' l'état actuel du pays ne manquent ni de justesse ni de
vérité. Les journaux ministériels ont pu nous contredire ,
<|uand nous avons essayé de prouver que la révolution de
juillet avait trompé jusqu'à présent les espérances de la
nation; les organes du pouvoir agissaient en cela par d'ex-
cellens motifs qu'il n'est pas difficile de connaître. Les jour-
naux du libéralisme ont pu également nous contiedire ,
lorsqu'ils ont retrouvé dans notre feuille ce qu'ils avaient,
inséré cent fois dans les leurs en termes beaucoup plus
énergiques; on comprend que ce qui était juste et bon pour
attaquer le ministère cessait de l'être, dès qu'on voulait en
déduire la nécessité d'avoir des croyances religieuses. Mais
comme M. de Salvandy ne va pas chercher ses inspirations
dans les bureaux du trésor ni ses argumens dans des pas-
sions anti-chrétiennes, comme il observe pour voir ce qui
est, et qu'il dit avec franchise tout ce qu'il voit , nous nous
trouvons naturellement sur le même terrain.
Ici pourtant s'arrête le rapprochement de nos idées et de
celles de l'auteur. Nous sommes ensemble au point de dé-
part, puisque nous reconnaissons, lui et nous, qu'il y a
dans chaque parti des besoins et des intérêts légitimes qui
ont été blessés plutôt que satisfaits depuis deux ans; nous
nous proposons le même but, puisque nous nous accordons
à demander que ces besoins et ces intérêts obtiennent satis-
faction ; mais nous ne suivons pas, il s'en faut de beaucoup,
le même chemin pour y parvenir. Essayons de caractériser
en peu de mots ces différences, tout en éprouvant le regret
de ne pouvoir pas y consacrer plus d'espace et de temps.
M. de Salvaudy croit que la satisfacliou donnée aux priu-
L£ SEMEUR.
123
( iprs jii^ivs .•! .ii'\ Ijfsoiiis U'gitiTncs d"diri;rqneiiafli snffii'ait
pour réiluiie ;t l'impuiisancc les prétentions injustes et les
Lesdiiis iilcjjitiincs. Accordez à toutes les opinions ce qu'elles
ont droit d'obtenir, et vous aurez l'ordre, le repos, lu gran-
deur, la prospérité dans l'état. Il nous semble que l'auteur
n'a pas tenu assez compte de deux grandes difficultés que
nous allons lui soumettre, en nous sci-vant du contenu même
Je l'ouvrage qu'il a publié.
I.a pi-emière de ces deux difficultés est celle-ci : comment,
dans la situation morale et politique de la France, pourra-
l-on donner satisfaction aux principes justes et aux besoins
légitimes de cliaque parti? Assurément le nœud delà ques-
tion est là ; car il ne suffit point de diie : faites telle chose ;
il fout surtout me montrer comment je puis la faire. Si je
(lisais à un paralytique de me suivre sur la route où je
marche, il me répondrait avec quelque raison : guérissez-
moi d'abord de ma paralysie, et je vous suivrai bien volon-
tiers.
L'auteur expose, d'abord, les griefs du parti qu'il appelle
'•évohitionnaire, et que nous avons nommé le parti de l' ave-
nir dans ce journal ; mais le chapitre de M. de Salvandy con-
Lient plutôt des griefs contre les révolutionnaires. Il nous
représente ce parti comme insatiable dans ses exigences.
Quelques concessions lui ont été offertes, et M. de Salvandy
demande si le parti qu'on traite de la sorte sera cette fois
:ontent. « Ne le croyez pas : il lui faudra davantage mainte-
nant et toujours.... Il a entendu remanier, au gré de ses
Fantaisies, toutes^ les lois fondamentales, l'une après l'au-
tie. Il l'a fait, en puisant, à son propre insu, dans chacune
le ses conquêtes, une exigence nouvelle, parce qu'un breu-
k'age irritant redouble la soif, au lieu de l'apaiser, et la faute
;n est aux mains qui présentent la coupe, a Ces derniers
mots expliquent la pensée de M. dcSalvaudv; il aurait voulu
qu'on ne donnât rien aux vœux du parti révolutionnaire;
que la charte, par exemple, ne fût point changée; que l'on
conservât l'hérédité de la pairie; que l'on ne mît point d'a-
k'ocats et de journalistes inexpérimentés dans les